The Project Gutenberg EBook of L'Uscoque, by George Sand

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Title: L'Uscoque

Author: George Sand

Release Date: October 4, 2004 [EBook #13592]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'USCOQUE ***




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Je crois, Llio, dit Beppa, que nous avons endormi le digne Asseim Zuzuf.

--Toutes nos histoires l'ennuient, dit l'abb. C'est un homme trop grave
pour s'intresser  des sujets aussi frivoles.

--Pardonnez-moi, rpondit le sage Zuzuf. Dans mon pays, on aime les contes
avec passion; dans nos cafs, nous avons nos conteurs comme ici vous avez
vos improvisateurs. Leurs rcits sont tour  tour en prose et en vers.
J'ai vu le pote anglais les couter des soires entires.

--Quel pote anglais? demandai-je.

--Celui qui a fait la guerre avec les Grecs, et qui a fait passer dans les
langues d'Europe l'histoire de Phrosine et plusieurs autres traditions
orientales, dit Zuzuf.

--Je parie qu'il ne sait pas le nom de lord Byron! s'cria Beppa.

--Je le sais fort bien, rpondit Zuzuf. Si j'hsite  le prononcer, c'est
que je n'ai jamais pu le dire devant lui sans le faire sourire. Il parat
que je le prononce trs-mal.

--Devant lui! m'criai-je; vous l'avez donc connu?

--Beaucoup,  Athnes principalement. C'est l que je lui ai racont
l'histoire de _l'Uscoque_>, qu'il a crite en anglais sous le titre du
_Corsaire_ et de _Lara_.

--Comment, mon cher Zuzuf, dit Llio, c'est vous qui tes l'auteur des
pomes de lord Byron?

--Non, rpondit le Corcyriote sans se drider le moins du monde  cette
plaisanterie, car il a tout  fait chang cette histoire, dont au reste je
ne suis pas l'auteur, puisque c'est une histoire vritable.

--Eh bien! vous allez la raconter, dit Beppa.

--Mais vous devez la savoir, rpondit-il, car c'est plutt une histoire
vnitienne qu'un conte oriental.

--J'ai ou dire, reprit Beppa, qu'il avait pris le sujet de _Lara_ dans
l'assassinat du comte Ezzelino, qui fut tu de nuit, au traguet de
San-Miniato, par une espce de rengat, du temps des guerres de More.

--Ce n'est donc pas le mme, dit Llio, que ce clbre et farouche
Ezzelin...

--Qui peut savoir, dit l'abb, quel est cet Ezzelin, et surtout ce Conrad?
Pourquoi chercher une ralit historique au fond de ces belles fictions de
la posie? Ne serait-ce pas les dflorer? Si quelque chose pouvait
affaiblir mon culte pour lord Byron, ce seraient les notes
historico-philosophiques dont il a cru devoir appuyer la vraisemblance de
ses pomes. Heureusement personne ne lui demande plus compte de ses
sublimes fantaisies, et nous savons que le personnage le plus historique
de ses popes lyriques, c'est lui-mme. Grce  Dieu et  son gnie, il
s'est peint dans ces grandes figures. Et quel autre modle et pu poser
pour un tel peintre?

--Cependant, repris-je, j'aimerais  retrouver, dans quelque coin obscur
et oubli, les matriaux dont il s'est servi pour btir ses grands
difices. Plus ils seraient simples et grossiers, plus j'admirerais le
parti qu'il en a su tirer. De mme que j'aimerais  rencontrer les femmes
qui servirent de modle aux vierges de Raphal.

--Si vous tes curieux de savoir quel est le premier corsaire que Byron
ait song  clbrer sous le nom de Conrad et de Lara, je pense, dit
l'abb, qu'il nous sera facile de le retrouver; car je sais une histoire
qui a des rapports frappants avec les aventures de ces deux pomes. C'est
probablement la mme, cher Asseim, que vous raconttes au pote anglais,
lorsque vous ftes amiti avec lui  Athnes?

--Ce doit tre la mme, rpondit Zuzuf. Or, si vous la savez, racontez-la
vous-mme; vous vous en tirerez mieux que moi.

--Je ne le pense pas, dit l'abb. J'en ai oubli la meilleure partie, ou,
pour mieux dire, je ne l'ai jamais bien sue.

--Nous la raconterons donc  nous deux, dit Zuzuf. Vous m'aiderez pour la
partie qui s'est passe  Venise, et moi, de mon ct, pour celle qui
s'est passe en Grce.

La proposition fut accepte, et les deux amis, prenant alternativement la
parole, se disputant parfois sur des noms propres, sur des dates et sur
des dtails que l'abb, historien scrupuleux, traitait d'apocryphes,
tandis que le Levantin, pris du romanesque avant tout, faisait bon march
des anachronismes et des fautes de topographie, l'_Histoire de l'Uscoque_
nous arriva enfin par lambeaux. Je vais essayer de les recoudre, sauf 
tre trahi en beaucoup d'endroits par ma mmoire, et  n'tre pas aussi
authentique que l'abb Panorio pourrait le dsirer s'il relisait ces
pages. Mais, heureusement pour nous, nos pauvres contes ont paru dignes de
l'index de Sa Saintet (ce dont,  coup sr, personne n'et jamais t
s'aviser), et Sa Majest l'empereur d'Autriche, _qu'on ne s'attendait
gure_ non plus _ voir en cette affaire_, faisant excuter  Venise tous
les index du pape, il n'y a pas de danger que mon conte y arrive et y
reoive le plus petit dmenti.

D'abord qu'est-ce qu'un Uscoque? demandai-je au moment o l'honnte Zuzuf
essuyait sa barbe et ouvrait la bouche pour commencer son rcit.

--Ignorant! dit l'abb. Le mot _uscocco_ vient de _scoco_, lequel, en
langue dalmate, signifie transfuge. L'origine et les diverses fortunes des
Uscoques occupent une place importante dans l'histoire de Venise. Je vous
y renvoie. Il vous suffira de savoir maintenant que les empereurs et les
princes d'Autriche se servirent souvent de ces brigands pour dfendre les
villes maritimes contre les entreprises des Turcs. Pour se dispenser de
payer cette terrible garnison, qui ne se ft pas contente de peu,
l'Autriche fermait les yeux sur leurs pirateries; et les Uscoques
faisaient main basse sur tout ce qu'ils rencontraient dans l'Adriatique,
ruinaient le commerce de la rpublique, et dsolaient les provinces
d'Istrie et de Dalmatie. Ils furent longtemps tablis  Segna, au fond du
golfe de Carnie, et, retranchs l derrire de hautes montagnes et
d'paisses forts, ils bravrent les efforts ritrs qu'on fit pour les
dtruire. Vers 1615, un trait conclu avec l'Autriche les livra enfin sans
appui  la vengeance des Vnitiens, et le littoral de l'Italie en fut
purg. Les Uscoques cessrent donc de faire un corps, et, forcs de se
disperser, ils se rpandirent dans toutes les mers, et grossirent le
nombre des flibustiers qui, de tout temps et en tous lieux, ont fait la
guerre au commerce des nations. Longtemps encore aprs l'expulsion de
cette race froce et brutale entre toutes celles qui vivent de meurtre et
de rapine, le nom d'Uscoque demeura en horreur dans notre marine militaire
et marchande. Et c'est ici l'occasion de vous faire remarquer la distance
qui existe entre le titre de corsaire donn par lord Byron  son hros, et
celui d'uscoque que portait le ntre. C'est  peu prs celle qui spare
les bandits de drame et d'opra moderne des voleurs de grands chemins, les
aventuriers de roman des chevaliers d'industrie; en un mot, la fantaisie
de la ralit. Ce n'est pas que notre Uscoque ne ft, comme le corsaire
Conrad, de bonne maison et de bonne compagnie. Mais il a plu au pote d'en
faire un grand homme au dnoment; et il n'en pouvait tre autrement,
puisque, n'en dplaise  notre ami Zuzuf, il avait oubli peu  peu le
personnage de son conte athnien pour ne plus voir dans Conrad que lord
Byron lui-mme. Quant  nous, qui voulons nous soumettre  la vrit de la
chronique et rester dans le positif de la vie, nous allons vous montrer un
pirate beaucoup moins noble.

--Un corsaire en prose, dit Zuzuf.

--Il a beaucoup d'esprit et de gaiet pour un Turc, me dit Beppa en
baissant la voix.

L'histoire commena enfin.

       *        *        *        *        *

Au commencement o clata, vers la fin du quinzime sicle, la fameuse
guerre de More, tant doge Marc-Antonio Giustiniani, Pier Orio Soranzo,
dernier descendant de la race ducale de ce nom, achevait de manger 
Venise une immense fortune. C'tait un homme encore jeune, d'une grande
beaut, d'une rare vigueur, de passions fougueuses, d'un orgueil effrn,
d'une nergie indomptable. Il tait clbre dans toute la rpublique par
ses duels, ses prodigalits et ses dbauches. On et dit qu'il cherchait 
plaisir tous les moyens d'user sa vie, sans en venir  bout. Son corps
semblait tre  l'preuve du fer, et sa sant  celle de tous les excs.
Pour ses richesses, ce fut diffrent; elles ne tardrent pas  succomber
aux larges saignes qu'il y faisait tous les jours. Ses amis, voyant sa
ruine approcher, voulurent lui faire des remontrances et l'engager 
s'arrter sur la pente fatale qui l'entranait; mais il ne voulut faire
attention  rien, et aux plus sages discours il ne rpondait que par des
plaisanteries ou des rebuffades, appelant l'un pdant, traitant l'autre de
Jrmie btard, priant ceux qui ne trouveraient pas son vin bon d'aller
boire ailleurs, et promettant des coups d'pe  ceux qui reviendraient
lui parler d'affaires. Ce fut ainsi qu'il fit jusqu'au bout. Lorsque enfin,
toutes ses ressources puises, il se vit dans l'impossibilit absolue de
continuer son train de vie, il se mit pour la premire fois  rflchir
srieusement  sa position. Aprs s'tre bien consult, il ne vit pour lui
que trois partis  prendre: le premier tait de se casser la tte et de
laisser ses cranciers se dbrouiller comme ils pourraient au milieu des
dbris pars de sa fortune; le second, de se faire moine; le troisime, de
mettre ordre  ses affaires, et d'aller ensuite guerroyer contre les
Turcs. Ce fut ce dernier parti qu'il prit, se disant qu'il valait mieux
casser la tte aux autres qu' soi-mme, et que d'ailleurs il tait
toujours temps d'en venir l. Il vendit donc tous ses biens, paya ses
dettes, et, avec ses derniers deniers, qui ne l'auraient pas fait vivre
deux mois, il quipa et arma une galre, et partit  la rencontre des
infidles. Il leur fit payer cher les folies de sa jeunesse. Tous ceux qui
se trouvrent sur sa route furent attaqus, pills, massacrs. En peu de
temps sa petite galre devint la terreur de l'Archipel. A la fin de la
campagne, il revint  Venise avec une brillante rputation de capitaine.
Le doge, voulant lui tmoigner la satisfaction de la rpublique pour tous
les services qu'il avait rendus, lui confia, pour l'anne suivante, un
poste important dans la flotte commande par le clbre Francesco
Morosini. Celui-ci, qui l'avait vu en maintes occasions accomplir les plus
tranges prouesses, enchant de ses talents et de son audace, l'avait pris
en grande amiti. Orio sentit d'abord tout le parti qu'il pouvait tirer de
cette liaison pour son avancement personnel. Il ne ngligea donc aucun
moyen de la resserrer davantage, et, grce  son esprit, il russit 
devenir d'abord le favori du gnral, et bientt aprs son parent.

Morosini avait une nice ge d'environ dix-huit ans, belle et bonne comme
un ange, sur laquelle il avait port toutes ses affections, et qu'il
traitait comme sa fille. Aprs la gloire de la rpublique, rien au monde
ne lui tait plus cher que le bonheur de cette enfant adore. Aussi lui
laissait-il en tout et toujours faire sa volont. Et lorsque, traitant son
extrme complaisance de faiblesse dangereuse, on lui reprochait de gter
sa nice, il rpondait qu'il avait t mis sur la terre pour batailler
contre les Turcs, et non contre sa bien-aime Giovanna; que les vieillards
avaient bien assez de leur ge  se faire pardonner, sans y ajouter
l'ennui des longs sermons et des tristes remontrances; que d'ailleurs les
diamants ne se gtaient jamais, quoi qu'on ft, et que Giovanna tait le
plus prcieux diamant de toute la terre. Il laissa donc  la jeune fille,
dans le choix d'un mari comme dans toutes les autres choses, la plus
complte libert, ses grandes richesses lui permettant de ne pas regarder
 la fortune de l'homme qu'elle voudrait pouser.

Parmi les nombreux prtendants qui s'taient prsents, Giovanna avait
distingu le jeune comte Ezzelino, de la famille des princes de Padoue,
dont le noble caractre et la bonne renomme soutenaient dignement
l'illustre nom. Toute jeune et tout inexprimente qu'elle ft, elle avait
bien vite reconnu qu'il n'tait pas pouss vers elle, comme tous les
autres, par des raisons d'orgueil ou d'intrt, mais bien par une tendre
sympathie et un amour sincre. Aussi l'en avait-elle dj rcompens par
le don de son estime et de son amiti. Elle donnait mme dj le nom
d'amour  ce qu'elle prouvait pour lui, et le comte Ezzelino se flattait
d'avoir allum une passion semblable  celle qu'il nourrissait. Dj
Morosini avait donn son consentement  ce noble hymne; dj les
joailliers et les fabricants d'toffes prparaient leurs plus prcieuses
et leurs plus rares marchandises pour la toilette de la marie; dj tout
le quartier aristocratique _del Castello_ s'apprtait  passer plusieurs
semaines dans les ftes. De toutes parts on ornait les gondoles, on
renouvelait les toilettes, et c'tait  qui se chercherait un degr de
parent avec l'heureux fianc qui allait possder la plus belle femme et
ouvrir la maison la plus brillante de Venise. Le jour tait fix, les
invitations taient faites; il n'tait bruit que de l'illustre mariage.
Tout d'un coup une nouvelle trange circula. Le comte Ezzelin avait
suspendu tous les prparatifs; il avait quitt Venise. Les uns le disaient
assassin; d'autres prtendaient que, sur un ordre du conseil des dix, il
venait d'tre envoy en exil. Pourquoi donnait-on  son absence des motifs
sinistres? Le bruit et l'agitation rgnaient toujours au palais Morosini;
on continuait les apprts de la noce, et aucune invitation n'tait
retire. La belle Giovanna tait partie pour la campagne avec son oncle;
mais au jour fix pour la clbration de son mariage, elle devait revenir.
Le gnral crivait ainsi  ses amis, et les engageait  se rjouir du
bonheur de sa famille.

D'un autre ct, des gens dignes de foi avaient rcemment rencontr le
comte Ezzelin aux environs de Padoue, se livrant au plaisir de la chasse
avec une ardeur singulire, et ne paraissant nullement press de retourner
 Venise. Une dernire version donnait  croire qu'il s'tait retir dans
sa villa, et qu'enferm seul et dsol il passait les nuits dans les
larmes.

Que se passait-il donc? Le peuple vnitien est le plus curieux qui soit au
monde. Il y avait l un beau thme pour les ingnieux commentaires des
dames et les railleuses observations des jeunes gens. Il paraissait
certain que Morosini mariait toujours sa nice; mais ce dont on ne pouvait
plus douter, c'est qu'il ne la mariait point avec Ezzelin. Pour quelle
cause mystrieuse cet hymen tait-il rompu  la veille d'tre contract?
Et quel autre fianc s'tait donc trouv l, comme par enchantement, pour
remplacer tout  coup le seul parti qui et sembl jusque-l convenable?
On se perdait en conjectures.

Un beau soir, on vit une gondole fort simple glisser sur le canal de
Fusine; mais,  la rapidit de sa marche et au bon air des gondoliers, on
eut bientt reconnu que ce devait tre quelque personnage de haut rang
revenant incognito de la campagne. Quelques dsoeuvrs qui se promenaient
sur une barque dans les mmes eaux suivirent cette gondole de prs et
virent le noble Morosini assis  ct de sa nice. Orio Soranzo tait 
demi couch aux pieds de Giovanna, et dans la douce proccupation avec
laquelle Giovanna caressait le beau lvrier blanc d'Orio, il y avait tout
un monde de dlices, d'esprance et d'amour.

En vrit! s'crirent toutes les dames qui prenaient le frais sur la
terrasse du palais Mocenigo, lorsque la nouvelle arriva au bout d'une
heure dans le beau monde: Orio Soranzo! ce mauvais sujet! Puis il se fit
un grand silence, et personne ne se demanda comment la chose avait pu
arriver. Celles qui affectaient le plus de mpriser Orio Soranzo et de
plaindre Giovanna Morosini, savaient trop bien qu'Orio tait un homme
irrsistible.

Un soir, Ezzelin, aprs avoir pass le jour  poursuivre le sanglier au
fond des bois, rentrait triste et fatigu. La chasse avait t magnifique,
et les piqueurs du comte s'tonnaient qu'une si belle partie n'et pas
clairci le front de leur matre. Son air morne et son regard sombre
contrastaient avec les fanfares et les aboiements des chiens, auxquels
l'cho rpondait joyeusement du haut des tourelles du vieux manoir. Au
moment o le comte franchissait le pont-levis, un courrier, qui venait
d'arriver quelques minutes avant lui, vint  sa rencontre, et, tenant
d'une main la bride de son cheval poudreux et haletant, lui prsenta de
l'autre, en s'inclinant presque  terre, une lettre dont il tait porteur.
Le comte, qui d'abord avait jet sur lui un regard distrait et froid,
tressaillit au nom que prononait l'envoy. Il saisit la lettre d'une main
convulsive, et, arrtant son ardent coursier avec une impatience qui le
fit cabrer, il resta un instant incertain et farouche, comme s'il et
voulu rpondre  ce message par l'insulte et le mpris; mais, se calmant
presque aussitt, il donna un sequin d'or  l'envoy et descendit de
cheval sur le pont mme, se croyant  la porte de ses appartements, et
laissant traner dans la poussire les rnes de sa noble monture.

Il tait enferm depuis une heure environ dans un cabinet, lorsque son
cuyer vint lui dire que le courrier, conformment aux ordres de ses
matres, allait repartir pour Venise, et qu'auparavant il dsirait prendre
les ordres du noble comte. Celui-ci parut s'veiller comme d'un rve. A un
signe qu'il fit, l'cuyer lui apporta de quoi crire, et le lendemain
matin Giovanna Morosini reut des mains du courrier la rponse suivante:

Vous me dites, madame, que des bruits de diverses natures circulent dans
le public  propos de votre mariage et de mon dpart. Selon les uns,
j'aurais encouru la disgrce de votre famille par quelque action basse ou
quelque liaison honteuse; selon les autres, j'aurais eu d'assez graves
sujets de plainte contre vous pour vous faire l'affront de me retirer  la
veille de l'hymne. Quant au premier de ces bruits, vous avez trop de
bont, et vous prenez trop de soin, madame. Je suis fort peu sensible, 
l'heure qu'il est,  l'effet que peut produire mon malheur dans l'opinion
publique; il est assez grand par lui-mme pour que je ne l'aggrave pas par
des proccupations d'un ordre infrieur. Quant  la seconde supposition
dont vous me parlez, je conois combien votre orgueil en doit souffrir; et
votre orgueil est fond, madame, sur de trop lgitimes prtentions pour
que j'entre en rvolte contre ce qu'il peut vous dicter en cet instant.
L'arrt est cruel; cependant je bornerai toute ma plainte  vous le dire
aujourd'hui, et demain j'obirai. Oui, je reparatrai  Venise, et,
prenant votre invitation pour un ordre, j'assisterai  votre mariage. Vous
voulez que j'tale en public le spectacle de ma douleur, vous voulez que
tout Venise lise sur mon front l'arrt de votre ddain. Je le conois, il
faut que l'opinion immole un de nous  la gloire de l'autre. Pour que
votre seigneurie ne soit point accuse de trahison ou de dloyaut, il
faut que je sois raill et montr au doigt comme un sot qui s'est laiss
supplanter du jour au lendemain; j'y consens de grand coeur. Le soin de
votre honneur m'est plus cher que celui de ma propre dignit. Que ceux qui
me trouveront trop complaisant s'apprtent nonobstant  le payer cher!
Rien ne manquera au triomphe d'Orio Soranzo! pas mme le vaincu marchant
derrire son char, les mains lies et le front charg de honte! Mais
qu'Orio Soranzo ne cesse jamais de vous sembler digne de tant de gloire!
car ce jour-l le vaincu pourrait bien se sentir les mains libres, et lui
prouver que le soin de votre honneur, madame, est le premier et l'unique
de votre esclave fidle, etc.

Tel tait l'esprit de cette lettre dicte par un sentiment sublime, mais
crite en beaucoup d'endroits dans un style  la mode du temps, si
emphatique, et charg de tant d'antithses et de concetti, que j'ai t
forc de vous la traduire en langue moderne pour la rendre intelligible.

Le lendemain, le comte Ezzelin quitta son manoir au coucher du soleil, et
descendit la Brenta sur sa gondole. Tout le monde dormait encore au palais
Memmo lorsqu'il y arriva. La noble dame Antonia Memmo tait veuve de
Lotario Ezzelino, oncle du jeune comte; c'tait chez elle qu'il rsidait 
Venise, lui ayant confi l'ducation de sa soeur Argiria, enfant de quinze
ans, d'une beaut merveilleuse et d'un aussi noble coeur que lui-mme.
Ezzelin aimait sa soeur comme Morosini aimait sa nice; c'tait la seule
proche parente qui lui restt, et c'tait aussi l'unique objet de ses
affections avant qu'il et connu Giovanna Morosini. Abandonn par celle-ci,
il revenait vers sa jeune soeur avec plus de tendresse. Seule dans tout
ce palais, elle tait dj leve lorsqu'il arriva; elle courut  sa
rencontre, et lui fit le plus affectueux accueil; mais Ezzelin crut voir
un peu de trouble et une sorte de crainte dans la sympathie qu'elle lui
tmoignait. Il la questionna sans pouvoir lui arracher son innocent secret;
mais il comprit sa sollicitude, lorsqu'elle le supplia de prendre du
sommeil, au lieu de sortir comme il en tmoignait l'intention. Elle
semblait vouloir lui cacher un malheur imminent, et, lorsqu'elle
tressaillit en entendant la grosse cloche de la tour Saint-Marc sonner le
premier coup de la messe, Ezzelin fut certain de ce qu'il avait pressenti.
Ma douce Argiria, lui dit-il, tu crois que j'ignore ce qui se passe; tu
t'effrayes de ma prsence  Venise le jour du mariage de Giovanna
Morosini. Sois sans crainte; je suis calme, tu le vois, et je viens exprs
pour assister  ce mariage, selon l'invitation que j'en ai reue.--A-t-on
bien os vous inviter? s'cria la jeune fille en joignant les mains.
A-t-on bien pouss l'insulte et l'impudeur jusqu' vous faire part de ce
mariage? Oh! j'tais l'amie de Giovanna! Dieu m'est tmoin que tant
qu'elle vous a aim je l'ai aime comme ma soeur; mais aujourd'hui je la
mprise et je la dteste. Moi aussi, je suis invite  son mariage, mais
je n'irai point. Je lui arracherais son bouquet de la tte et je lui
dchirerais son voile si je la voyais revtue de ces ornements pour donner
la main  votre rival. Oh! Dieu! prfrer  mon frre un Orio Soranzo, un
dbauch, un joueur, un homme qui mprise toutes les femmes et qui a fait
mourir sa mre de chagrin! Eh quoi! mon frre, vous le regarderez en face?
Oh! n'allez pas l! Vous ne pouvez y aller sans avoir quelques desseins
terribles. N'y allez pas! mprisez ce couple indigne de votre colre.
Abandonnez Giovanna  son triste bonheur. C'est l qu'elle trouvera son
chtiment.--Mon enfant, rpondit Ezzelin, je suis profondment mu de
votre sollicitude, et je suis heureux, puisque votre amiti pour moi est
si vive. Mais ne craignez rien de ma colre ni de ma douleur, et sachez
que vous ne comprenez rien  ce qui m'arrive. Sachez, mon enfant chrie,
que Giovanna Morosini n'a eu aucun tort envers moi. Elle m'a aim, elle me
l'a avou navement; elle m'a accord sa main. Puis un autre est venu; un
homme plus habile, plus audacieux, plus entreprenant, un homme qui avait
besoin de sa fortune, et qui, pour la fasciner, a t grand orateur et
grand comdien. Il l'a emport; elle l'a prfr; elle me l'a dit, et je
me suis retir; mais elle me l'a dit avec franchise, avec douceur, avec
bont mme. Ne hassez donc point Giovanna, et restez son amie comme je
reste son serviteur. Allez veiller votre tante; priez-la de vous mettre
vos plus beaux habits, et de venir avec vous et avec moi  la noce de
Giovanna Morosini.

Grande fut la surprise de la tante lorsque la jeune fille consterne vint
lui dclarer les intentions du comte. Mais elle l'aimait tendrement; elle
croyait en lui et vainquit sa rpugnance. Ces deux femmes, richement
pares, la vieille avec tout le luxe majestueux et lourd de l'antique
noblesse, la jeune avec tout le got et toute la grce de son ge,
accompagnrent Ezzelin  l'glise Saint-Marc.

Leurs prparatifs avaient dur assez long temps pour que la messe et la
crmonie du mariage fussent dj termines lorsque Ezzelin parut avec
elles sur le seuil de la basilique. Il se trouva donc face  face en
entrant avec Giovanna Morosini et Orio Soranzo, qui sortaient en grande
pompe se tenant par la main. Giovanna tait vritablement une perle de
beaut, une _perle d'Orient_, comme on disait en ce temps-l, et les roses
blanches de sa couronne taient moins pures et moins fraches que le front
qu'elles ceignaient de leur diadme virginal. Le plus beau de tous les
pages portait les longs plis de sa robe de drap d'argent, et son corsage
tait serr dans un rseau de diamants. Mais ni sa beaut ni sa parure
n'blouirent la jeune Argiria. Non moins belle et non moins pare, elle
serra fortement le bras de son frre et marcha d'un pas assur  la
rencontre de Giovanna. Son attitude fire, son regard plein de reproche et
son sourire un peu amer troublrent Giovanna Soranzo. Elle devint ple
comme la mort en voyant le frre et la soeur, l'un muet et calme comme un
dsespoir sans ressource, l'autre qui semblait tre l'expression vivante
de l'indignation concentre d'Ezzelin. Orio sentit dfaillir sa jeune
pouse, et ne sembla pas voir Ezzelin; mais son attention se porta tout
entire sur la jeune Argiria, et il fixa sur elle un regard trange, ml
d'ardeur, d'admiration et d'insolence. Argiria fut aussi trouble de ce
regard que Giovanna l'avait t du sien. Elle s'appuya tremblante sur le
bras d'Ezzelin, et prit ce qu'elle prouvait pour de la haine et de la
colre.

Morosini, s'avanant alors  la rencontre d'Ezzelin, le serra dans ses
bras, et les tmoignages d'affection qu'il lui donna semblrent une
protestation contre la prfrence que Giovanna avait donne  Soranzo. Le
cortge s'arrta, et les curieux se pressrent pour voir cette scne dans
laquelle ils espraient trouver l'explication du dnoment inattendu des
amours d'Ezzelin et de Giovanna. Mais les amateurs de scandale se
retirrent mal contents. O l'on s'attendait  un change de provocations
et  des dagues hors du fourreau, on ne vit qu'embrassades et
protestations. Morosini baisa la main de la signora Memmo et le front
d'Argiria, qu'il avait coutume de traiter comme sa fille; puis il l'attira
doucement, et cette aimable fille, ne pouvant rsister  la prire tacite
du vnrable gnral, s'approcha tout  fait de Giovanna. Celle-ci
s'lana vers son ancienne amie et l'embrassa avec une irrsistible
effusion. En mme temps elle tendit la main  Ezzelin, qui la baisa d'un
air respectueux et calme en lui disant tout bas: Madame; tes-vous
contente de moi?--Vous tes  jamais mon ami et mon frre, lui dit
Giovanna. Elle entrana Argiria avec elle, et Morosini, offrant sa main 
la signora Memmo, entrana aussi Ezzelin en s'appuyant sur son bras. C'est
ainsi que le cortge se remit en marche, et gagna les gondoles au son des
fanfares et aux acclamations du peuple qui jetait des fleurs sur le
passage de la marie en change des grandes largesses distribues par elle
 la porte de la basilique. Il n'y eut donc pas lieu cette fois  gloser
sur les infortunes d'un amant rebut, non plus que sur le triomphe d'un
amant prfr. On remarqua seulement que les deux rivaux taient fort
ples, et que, placs  deux pas l'un de l'autre, s'effleurant  chaque
instant et entre-croisant leurs paroles avec les mmes interlocuteurs, ils
mettaient une admirable persvrance  ne pas voir le visage et  ne pas
entendre la voix l'un de l'autre.

Lorsqu'on fut rendu au palais Morosini, le premier soin du gnral fut
d'emmener  part le comte et sa famille, et de leur exprimer
chaleureusement sa reconnaissance pour leur magnanime tmoignage de
rconciliation. Nous avons d agir ainsi, rpondit Ezzelin avec une
dignit respectueuse, et il n'a pas tenu  moi que, ds les premiers jours
de notre rupture, ma noble tante ne ft les premiers pas vers la signora
Giovanna. Au reste, j'ai t lche peut-tre en me retirant  la campagne
comme je l'ai fait. Ma douleur me faisait un besoin imprieux de la
solitude. Voil mon excuse. Aujourd'hui je suis soumis  l'arrt du destin,
et je ne pense pas que, si mon visage trahit quelque regret mal touff,
personne ici ait l'audace d'en triompher trop ouvertement.

--Si mon neveu avait ce malheur, rpondit Morosini, il se rendrait 
jamais indigne de mon estime. Mais il n'en sera pas ainsi. Orio Soranzo
n'est pas, il est vrai, l'poux que j'aurais choisi pour ma Giovanna. Les
prodigalits et les dsordres de sa premire jeunesse m'ont fait hsiter 
donner un consentement que ma nice a su enfin m'arracher. Mais je dois
rendre  la vrit cet hommage, qu'en tout ce qui touche  l'honneur, 
l'exquise loyaut, je n'ai rien vu en lui qui ne justifie la haute opinion
qu'il a su donner de son caractre  Giovanna.

--Je le crois, mon gnral, rpondit Ezzelin. Malgr le blme que tout
Venise dverse sur la folle conduite de messer Orio Soranzo, malgr
l'espce d'aversion qu'il inspire gnralement, comme je ne sache pas que
jamais aucune action basse ou mchante ait mrit cette antipathie, j'ai
d me taire lorsque j'ai vu qu'il l'emportait sur moi dans le coeur de
votre nice. Chercher  me rhabiliter dans l'esprit de Giovanna aux
dpens d'un autre, ne convenait point  ma manire de sentir. Quoi qu'il
m'en et cot cependant, je l'eusse fait, si j'eusse cru messer Soranzo
tout  fait indigne de votre alliance; j'eusse d cet acte de franchise 
l'amiti et au respect que je vous porte; mais les beaux faits d'armes de
messer Orio,  la dernire campagne, prouvent que, s'il a t capable de
ruiner sa fortune, il est capable aussi de la relever glorieusement. Ne me
demandez pas pour lui ma sympathie, et ne me commandez pas de lui tendre
la main; je serais forc de vous dsobir. Mais ne craignez pas que je le
dcrie ni que je le provoque; j'estime sa vaillance, et il est votre neveu.

--Il suffit, dit le gnral en embrassant de nouveau le noble Ezzelin;
vous tes le plus digne gentilhomme de l'Italie, et mon coeur saignera
ternellement de ne pouvoir vous appeler mon fils. Que n'en ai-je un! et
qu'il ft dou de vos grandes qualits! je vous demanderais pour lui la
main de cette belle et noble enfant, que j'aime presque autant que ma
Giovanna. En parlant ainsi, Francesco Morosini prit le bras d'Argiria, et
la ramena dans la grande salle, o l'illustre et nombreuse compagnie
commenait les jeux et les divertissements d'usage.

Ezzelin y resta quelques instants; mais, malgr tout l'effort de sa vertu,
il tait dvor de douleur et de jalousie; ses lvres serres, son regard
fixe et terne, la roideur convulsive de sa dmarche, sa gaiet force,
tout en lui trahissait la souffrance profonde dont il tait rong. N'y
pouvant plus tenir, et voyant sa soeur oublier ses ressentiments et cesser
de le suivre d'un oeil inquiet pour s'abandonner aux affectueuses
prvenances de Giovanna, il sortit par la premire porte qui se trouva
devant lui, et descendit un escalier tournant assez troit, qui conduisait
 une galerie infrieure. Il allait sans but, ne sentant qu'un besoin
instinctif de fuir le bruit et d'tre seul. Tout  coup il vit venir  lui
un cavalier qui montait lgrement l'escalier et qui ne le voyait pas
encore. Au moment o ce cavalier releva la tte, Ezzelin reconnut Orio, et
toute sa haine se rveilla comme par une explosion lectrique; la couleur
revint  ses joues fltries, ses lvres frmirent, ses yeux lancrent des
flammes; sa main, obissant  un mouvement involontaire, tira sa dague
hors du fourreau.

Orio tait brave, brave jusqu' la tmrit; il l'avait prouv en mainte
occasion: il prouva par la suite qu'il l'tait jusqu' la folie. Cependant
en cet instant il eut peur; il n'est de vritable et d'infaillible
bravoure que celle des coeurs vritablement grands et infailliblement
gnreux. Tant qu'un homme aime la vie avec l'pret du matrialisme, tant
qu'il est attach aux faux biens, il pourra s'exposer  la mort pour
augmenter ses jouissances ou pour acqurir du renom; car les satisfactions
de la vanit sont au premier rang dans le bonheur des gostes: mais qu'on
vienne surprendre un tel homme au fate de sa flicit, et que, sans lui
offrir un appt de richesse ou de gloire, on l'appelle  la rparation
d'un tort, on pourra bien le trouver lche, et tout son respect humain ne
le cachera pas assez pour qu'on ne s'en aperoive.

Orio tait sans armes, et son adversaire avait sur lui l'avantage de la
position; il pensa d'ailleurs qu'Ezzelin tait l de dessein prmdit,
que peut-tre, derrire lui, dans quelque embrasure, il avait des
complices. Il hsita un instant, et tout  coup, vaincu par l'horreur de
la mort, il tourna rapidement sur lui-mme, et redescendit l'escalier avec
l'agilit d'un daim. Ezzelin stupfait s'arrta un instant. Orio lche!
s'criait-il en lui-mme; Orio le duelliste, l'arrogant, le batailleur!
Orio, le hros de la dernire guerre! Orio fuyant ma rencontre!

Il descendit lentement l'escalier jusqu' la dernire marche, curieux de
voir si Orio allait revenir  lui muni de sa dague, et dsirant au fond
qu'il ne le ft pas; car, la raison ayant repris le dessus, il sentait la
folie et la dloyaut de son premier mouvement. Il se trouva dans la
galerie infrieure; il y vit Orio au milieu de plusieurs valets, affectant
de leur donner des ordres, comme s'il et t averti, par un souvenir
subit, de quelque oubli, et comme s'il ft revenu sur ses pas pour le
rparer. Il avait repris si vite tout son empire sur lui-mme, il
paraissait si calme, si dgag, qu'Ezzelin douta un instant si sa
proccupation ne l'avait pas empch de le voir dans l'escalier: mais cela
tait fort peu probable. Nanmoins il se promena quelques instants au bout
de la galerie, ayant toujours l'oeil sur lui, et il le vit sortir avec ses
valets par une issue oppose.

Ne songeant plus  sa vengeance et se reprochant mme d'en avoir eu la
pense, mais voulant  toute force claircir ses soupons, Ezzelin
retourna  la fte, et bientt il vit son rival rentrer avec un groupe de
convis. Il avait sa dague  la ceinture, et cette circonstance rvla 
Ezzelin l'attention qu'Orio avait faite  son geste dans l'escalier. Eh
quoi! pensa-t-il, il a cru que j'avais le dessein de l'assassiner? Il n'a
eu ni assez d'estime pour moi ni assez de calme et de prsence d'esprit
pour me montrer que la partie n'tait pas gale; et sa frayeur va t si
subite, si aveugle, qu'il n'a pas pris le temps d'apercevoir le mouvement
que j'ai fait pour rentrer ma dague dans le fourreau en voyant qu'il
n'avait pas la sienne! Cet homme n'a pas le coeur d'un noble, et je serais
bien tonn si quelque lchet secrte ou quelque crime inconnu n'avait
pas dj fltri en lui le principe de l'honneur et le sentiment du
courage.

Ds ce moment la fte devint encore plus insupportable  Ezzelin. Il
remarqua d'ailleurs que, tout en causant avec Giovanna, sa soeur avait
laiss Orio s'approcher d'elle, et qu'elle rpondait  ses questions
oiseuses et frivoles avec une timidit de moins en moins hautaine. Orio
pensait rellement que son rival avait des projets de vengeance; il
voulait voir si Argiria tait dans la confidence, et, comptant surprendre
ce secret dans le maintien candide de la jeune fille, il la surveillait de
prs et l'obsdait de ses impertinentes cajoleries, fixant sur elle ce
regard de faucon qui, disait-on, avait sur toutes les femmes un pouvoir
magique. Argiria, leve dans la retraite, enfant plein de noblesse et de
puret, ne comprenait rien  l'motion inconnue que ce regard lui causait.
Elle se sentait prise d'une sorte de vertige, et lorsque Soranzo reportait
ensuite ses yeux enflamms d'amour sur Giovanna et lui adressait des
pithtes passionnes, elle sentait son coeur battre et ses joues brler,
comme si ces regards et ces paroles eussent t adresss  elle-mme.
Ezzelin n'aperut pas son trouble intrieur; mais le bal allait commencer,
il craignit qu'Orio n'invitt sa soeur  danser, et il ne pouvait souffrir
qu'elle se familiarist avec la conversation et les manires d'un homme
pour qui sa haine se changeait en mpris. Il alla prendre Argiria par la
main, et, la reconduisant auprs de sa tante, il les supplia l'une et
l'autre de se retirer. Argiria tait venue  regret  la fte; et quand
son frre l'en arracha, elle sentit quelque chose se briser en elle, comme
si un vif regret l'et atteinte au fond de l'me. Elle se laissa emmener
sans pouvoir dire un mot, et la bonne tante, qui avait une confiance sans
bornes dans la sagesse et la dignit d'Ezzelin, le suivit sans lui faire
une seule question.

La fte des noces fut magnifique, et dura plusieurs jours; mais le comte
Ezzelin n'y reparut pas: il tait reparti le soir mme pour Padoue,
emmenant sa tante et sa soeur avec lui.

C'tait certainement beaucoup pour un homme presque ruin la veille d'tre
devenu l'poux d'une des plus riches hritires de la rpublique et le
neveu du gnralissime; c'tait de quoi satisfaire une ambition ordinaire.
Mais rien ne suffisait  Orio, parce qu'il abusait de tout. Il ne lui
aurait rien fallu de moins qu'une fortune de roi pour subvenir  ses
dpenses de fou. C'tait un homme  la fois insatiable et cupide,  qui
tous les moyens taient bons pour acqurir de l'argent, et tous les
plaisirs bons pour le dpenser. Il avait surtout la passion du jeu.
Accoutum qu'il tait  tous les dangers et  toutes les volupts, ce
n'tait plus que dans le jeu qu'il trouvait des motions. Il jouait donc
d'une manire qui, mme dans ce pays et ce sicle de joueurs, semblait
effrayante, exposant souvent, sur un coup de ds, sa fortune tout entire,
gagnant et perdant vingt fois par nuit le revenu de cinquante familles. Il
ne tarda pas  faire de larges troues dans la dot de sa femme, et sentit
bientt qu'il fallait ou changer de vie ou rparer ses pertes, s'il ne
voulait se trouver dans la mme position qu'avant son mariage. Le
printemps tait revenu, et l'on s'apprtait  reprendre les hostilits. Il
dclara  Morosini qu'il dsirait garder l'emploi que la rpublique lui
avait confi sous ses ordres, et regagna ainsi, par son ardeur militaire,
les bonnes grces de l'amiral, qu'il avait commenc  perdre par sa
mauvaise conduite. Quand le moment fut venu de mettre  la voile, il se
rendit  son poste avec sa galre, et appareilla avec le reste de la
flotte au commencement de 1686.

Il prit une part brillante  tous les principaux combats qui signalrent
cette mmorable campagne, et se distingua particulirement au sige de
Coron et  la bataille que gagnrent les Vnitiens sur le capitan-pacha
Mustapha dans les plaines de la Laconie. Quand l'hiver arriva, Morosini,
aprs avoir mis en tat de dfense ses nombreuses conqutes, mena la
flotte hiverner  Corfou, o elle tait  mme de surveiller  la fois
l'Adriatique et la mer Ionienne. En effet, les Turcs ne firent pendant
toute la mauvaise saison aucune tentative srieuse; mais les habitants des
cueils du golfe de Lpante, soumis l'anne prcdente par le gnral
Strasold, profitant du moment o la violence des vents et la perptuelle
agitation de la mer empchaient les gros navires de guerre vnitiens de
sortir, protgs d'ailleurs contre ceux qu'ils pouvaient rencontrer par la
petitesse et la lgret de leurs barques qui allaient se cacher, comme
des oiseaux de mer, derrire le moindre rocher, se livraient presque
ouvertement  la piraterie. Ils attaquaient tous les btiments de commerce
que les affaires foraient  tenter ce passage difficile, souvent mme des
galres armes, s'en emparaient la plupart du temps, pillaient les
chargements et massacraient les quipages. Les Missolonghis surtout
s'taient rfugis dans les les Curzolari, situes entre la More,
l'tolie et Cphalonie, et causaient d'horribles ravages. Le gnralissime,
pour y mettre un terme, envoya, dans les les les plus infestes, des
garnisons de marins choisis avec de fortes galres, et en confia le
commandement aux officiers les plus habiles et les plus rsolus de
l'arme. Il n'oublia pas Soranzo, qui, ennuy de l'inaction o se tenait
l'arme, avait l'un des premiers demand du service contre les pirates, et
il lui confia un poste digne de ses talents et de son courage. Il fut
envoy avec trois cents hommes  la plus grande des les Curzolari, et
charg de surveiller l'important passage qu'elles commandent. Son arrive
jeta la terreur parmi les Missolonghis, qui connaissaient sa bravoure
indomptable et son impitoyable svrit; et dans les premiers temps, il ne
se commit pas un seul acte de piraterie vers les parages qu'il commandait,
tandis que les autres gouvernements, malgr l'activit des garnisons,
continuaient  tre le thtre de frquents et terribles brigandages. Son
oncle, enchant de sa russite complte, lui fit envoyer par la rpublique
des lettres de flicitation.

Cependant Orio, tromp dans l'espoir qu'il avait form de trouver des
ennemis  combattre et  dpouiller, voulut tenter un grand coup qui
rpart  son gard ce qu'il appelait l'injustice du sort. Il avait appris
que le pacha de Patras gardait dans son palais des trsors immenses, et
que, se fiant sur la force de la ville et sur le nombre des habitants, il
laissait faire  ses soldats une assez mauvaise garde. Prenant l-dessus
ses dispositions, il choisit les cent plus braves soldats de sa troupe,
les fit monter sur une galre, gouverna sur Patras de manire  n'y
arriver que de nuit, cacha son navire et ses gens dans une anse abrite,
descendit le premier  terre, et se dirigea seul et dguis vers la ville.
Vous connaissez le reste de cette aventure, qui a t si potiquement
raconte par Byron. A minuit, Orio donna le signal convenu  sa troupe,
qui se mit en marche pour venir le joindre  la porte de la ville. Alors
il gorgea les sentinelles, traversa silencieusement la ville, surprit le
palais, et commena  le piller. Mais, attaqu par une troupe vingt fois
plus nombreuse que la sienne, il fut refoul dans une cour et cern de
toutes parts. Il se dfendit comme un lion, et ne rendit son pe que
longtemps aprs avoir vu tomber le dernier de ses compagnons. Le pacha,
pouvant, malgr sa victoire, de l'audace de son ennemi, le fit enfermer
et enchaner dans le plus profond cachot de son palais, pour avoir le
plaisir de voir souffrir et trembler peut-tre celui qui l'avait fait
trembler. Mais l'esclave favorite du pacha, nomme Naam, qui avait vu de
ses fentres le combat de la nuit, sduite par la beaut et le courage du
prisonnier, vint le trouver en secret et lui offrit la libert, s'il
consentait  partager l'amour qu'elle ressentait pour lui. L'esclave tait
belle, Orio facile en amour et trs-dsireux en outre de la vie et de la
libert. Le march fut conclu, bientt aussi excut. La troisime nuit,
Naam assassina son matre, et,  la faveur du dsordre qui suivit ce
meurtre, s'enfuit avec son amant. Tous deux montrent dans une barque que
l'esclave avait fait prparer, et se rendirent aux les Curzolari.

Pendant deux jours, le comte resta plong dans une tristesse profonde. La
perte de sa galre tait un notable chec  sa fortune particulire, et le
sacrifice inutile qu'il avait fait de cent bons soldats pouvait porter une
rude atteinte  sa rputation militaire, et par consquent nuire 
l'avancement qu'il esprait obtenir de la rpublique; car pour lui toutes
choses se ralisaient en intrts positifs, et il n'aspirait aux grands
emplois qu' cause de la facilit qu'on a de s'y enrichir. Il ne pensa
bientt plus qu'aux mauvais rsultats de sa folle expdition et aux moyens
d'y remdier.

Alors on le vit changer compltement son genre de vie, et son caractre
sembla tre aussi chang que sa conduite. D'aventureux et de tmraire, il
devint circonspect et mfiant; la perte de sa principale galre lui en
faisait, disait-il, un devoir. Celle qui lui restait ne pouvait plus se
risquer dans des parages loigns. Elle demeura donc en observation non
loin de la crique de rochers qui lui servait de port, et se borna  courir
des bordes autour de l'le, sans la perdre de vue. Encore n'tait-ce plus
Orio qui la commandait. Il avait confi ce soin  son lieutenant, et n'y
mettait plus le pied que de loin en loin pour y passer des revues.
Toujours enferm dans l'intrieur du chteau, il semblait plong dans le
dsespoir. Les soldats murmuraient hautement contre lui sans qu'il part
s'en soucier; mais tout d'un coup il sortait de son apathie pour infliger
les chtiments les plus svres, et ses retours  l'autorit de la
discipline taient marqus par des cruauts qui rtablissaient la
soumission et faisaient rgner la crainte pendant plusieurs jours.

Cette manire d'agir porta ses fruits. Les pirates, encourags d'une part
par le dsastre de Soranzo  Patras, de l'autre par la timidit de ses
mouvements autour des les Curzolari, reparurent dans le golfe de Lpante
et s'avancrent jusque dans le dtroit; et bientt ces parages devinrent
plus prilleux qu'ils ne l'avaient jamais t. Presque tous les navires
marchands qui s'y engageaient disparaissaient aussitt, sans qu'on en
ret jamais aucune nouvelle, et ceux qui arrivaient  leur destination
disaient n'avoir d leur salut qu' la rapidit de leur marche et 
l'opportunit du vent.

Cependant le comte Ezzelino avait quitt l'Italie de son ct, sans revoir
ni Giovanna ni le palais Morosini. Peu de jours aprs le mariage de
Soranzo, il avait fait ses adieux  sa famille, et avait obtenu de la
rpublique un ordre de dpart. Il s'tait embarqu pour la More, o il
esprait oublier, dans les agitations de la guerre et les fumes de la
gloire, les douleurs de l'amour et les blessures faites  son orgueil. Il
s'tait distingu non moins que Soranzo dans cette campagne, mais sans y
trouver la distraction et l'enivrement qu'il y cherchait. Toujours triste
et fuyant la socit des gens plus heureux que lui, se sentant mal 
l'aise d'ailleurs auprs de Morosini, il avait obtenu de celui-ci le
commandement de Coron durant l'hiver. Cependant il arriva que Morosini,
apprenant les nouveaux ravages de la piraterie, rsolut de donner 
Ezzelino un commandement plus rapproch du thtre de ces brigandages, et
le rappela auprs de lui vers la fin de fvrier. Ezzelino quitta donc la
Messnie et se dirigea vers Corfou avec un quipage plus vaillant que
nombreux. Sa traverse fut heureuse jusqu' la hauteur de Zante. Mais l
les vents d'ouest le forcrent de quitter la pleine mer et de s'engager
dans le dtroit qui spare Cphalonie de la pointe nord-ouest de la More.
Il y lutta pendant toute une nuit contre la tempte, et le lendemain,
quelque heures avant le coucher du soleil, il se trouva  la hauteur des
les Curzolari. Il allait doubler la dernire des trois principales, et,
pouss par un vent favorable, il veillait avec quelques matelots  la
manoeuvre; le reste, fatigu par la navigation de la nuit prcdente, se
reposait sous le pont. Tout  coup, des rochers qui forment le promontoire
nord-ouest de cette le, s'lana  sa rencontre une embarcation charge
d'hommes. Ezzelino vit du premier coup d'oeil qu'il avait affaire  des
pirates missolonghis. Il feignit pourtant de ne pas les reconnatre,
ordonna tranquillement  son quipage de s'apprter au combat, mais sans
se montrer davantage, et continua sa route, comme s'il ne se ft point
aperu du danger. Cependant les pirates s'approchrent  grand renfort de
voiles et de rames, et finirent par aborder la galre. Quand Ezzelino vit
les deux navires bien engags et les Missolonghis poser leurs ponts
volants pour commencer l'attaque, il donna le signal  son quipage, qui
se leva tout entier comme un seul homme. A cette vue, les pirates
hsitrent; mais un mot de leur chef ranima leur premire audace, et ils
se jetrent en masse sur le pont ennemi. Le combat fut terrible et
longtemps gal. Ezzelino, qui ne cessait d'encourager et de diriger ses
matelots, remarqua que le chef ennemi, au contraire, nonchalamment assis 
la poupe de son navire, ne prenait aucune part  l'action, et semblait
considrer ce qui se passait comme un spectacle qui lui aurait t tout 
fait tranger. tonn d'une pareille tranquillit, Ezzelino se mit 
regarder plus attentivement *cette* homme trange. Il tait vtu comme les
autres Missolonghis, et coiff d'un large turban rouge; une paisse barbe
noire lui cachait la moiti du visage, et ajoutait encore  l'nergie de
ses traits. Ezzelino, tout en admirant sa beaut et son calme, crut se
rappeler qu'il l'avait dj rencontr quelque part, dans un combat sans
doute. Mais o? c'tait ce qu'il lui tait impossible de trouver. Cette
ide ne fit que lui traverser la tte, et le combat s'empara de nouveau de
toute son attention. La chance menaait de lui devenir dfavorable; ses
gens, aprs s'tre trs-bravement battus, commenaient  faiblir, et
cdaient peu  peu le terrain  leurs opinitres adversaires. Ce que
voyant le jeune comte, il jugea qu'il tait temps de payer de sa personne,
afin de ranimer par son exemple sa troupe dcourage. Il redevint donc de
capitaine soldat, et se prcipita, le sabre au poing, dans le plus fort de
la mle, au cri de Saint-Marc, Saint-Marc et en avant! Il tua de sa main
les plus avancs des assaillants, et, suivi de tous les siens qui
revinrent  la charge avec une nouvelle ardeur, il les fit reculer  leur
tour. Le chef ennemi fit alors ce qu'avait fait Ezzelino. Voyant ses
pirates en retraite, il se leva brusquement de son banc, empoigna une
hache d'abordage, et s'lana contre les Vnitiens en poussant un cri
terrible. Ceux-ci  son aspect s'arrtrent incertains: Ezzelino seul osa
marcher  lui. Ce fut sur un des ponts volants qui unissaient les deux
navires que les deux chefs se rencontrrent. Ezzelino allongea de toute sa
force un coup d'pe au Missolonghi qui s'avanait dcouvert; mais
celui-ci para le coup avec le manche de sa hache, et menaait dj du
tranchant la tte du comte, lorsque Ezzelino, qui de l'autre main tenait
un pistolet, lui fracassa la main droite. Le pirate s'arrta un instant,
jeta un regard de rage sur son arme qui lui chappait, leva en l'air sa
main sanglante en signe de dfi, et se retira au milieu des siens. Ceux-ci,
voyant leur chef bless et l'ennemi encore prt  les bien recevoir,
enlevrent rapidement les ponts d'abordage, couprent les amarres, et
s'loignrent presque aussi vite qu'ils taient venus. En moins d'un quart
d'heure ils eurent disparu derrire les rochers d'o ils taient sortis.

Ezzelino, dont l'quipage avait t trs-maltrait, croyant avoir
satisfait  l'honneur par sa belle dfense, ne jugea pas  propos de
s'exposer de nuit  un nouveau combat, et alla mettre sa galre sous la
protection du chteau situ dans la grande le. La nuit tombait quand il
jeta l'ancre. Il donna ses ordres  son quipage, et, se jetant dans une
barque, il s'approcha du chteau.

Ce chteau tait situ au bord de la mer, sur d'normes rochers taills 
pic, au milieu desquels les vagues allaient s'engouffrer avec fracas, et
dominait  la fois toute l'le, et tout l'horizon jusqu'aux deux autres
les; il tait entour, du ct de la terre, d'un foss de quarante pieds,
et ferm partout par une norme muraille. Aux quatres coins, des donjons
aigus se dressaient comme des flches. Une porte de fer bouchait la seule
issue apparente qu'eut le chteau. Tout cela tait massif, noir, morne et
sinistre: on et dit de loin le nid d'un oiseau de proie gigantesque.

Ezzelin ignorait que Soranzo et chapp au dsastre de Patras; il avait
appris sa folle entreprise, sa dfaite et la perte de sa galre. Le bruit
de sa mort avait couru, puis aussi celui de son vasion; mais on ne savait
point  l'extrmit de la More ce qu'il y avait de faux ou de vrai dans
ces rcits divers. Les brigandages des pirates missolonghis donnaient
beaucoup plus de probabilit  la nouvelle de la mort de Soranzo qu'
celle de son salut.

Le comte avait donc quitt Coron avec un vague sentiment de joie et
d'espoir; mais durant le voyage ses penses avaient repris leur tristesse
et leur abattement ordinaires. Il s'tait dit que, dans le cas o Giovanna
serait libre, l'aspect de son premier fianc serait une insulte  ses
regrets, et que peut-tre elle passerait pour lui de l'estime  la haine;
et puis, en examinant son propre coeur, Ezzelin s'imagina ne plus trouver
au fond de cet abme de douleur qu'une sorte de compassion tendre pour
Giovanna, soit qu'elle ft l'pouse, soit qu'elle ft la veuve d'Orio
Soranzo.

Ce fut seulement en mettant le pied sur le rivage de l'le Curzolari
qu'Ezzelino, reprenant sa mlancolie habituelle, dont la chaleur du combat
l'avait distrait un instant, se souvint du problme qui tenait sa vie
comme en suspens depuis deux mois; et, malgr toute l'indiffrence dont il
se croyait arm, son coeur tressaillit d'une motion plus vive qu'il
n'avait fait  l'aspect des pirates. Un mot du premier matelot qu'il
trouva sur la rive et pu faire cesser cette angoisse; mais, plus il la
sentait augmenter, moins il avait le courage de s'informer.

Le commandant du chteau, ayant reconnu son pavillon et rpondu au salut
de sa galre par autant de coups de canon qu'elle lui en avait adress,
vint  sa rencontre, et lui annona qu'en l'absence du gouverneur il tait
charg de donner asile et protection aux navires de la rpublique. Ezzelin
essaya de lui demander si l'absence du gouverneur tait momentane, ou
s'il fallait entendre par ce mot la mort d'Orio Soranzo; mais, comme si sa
propre vie et dpendu de la rponse du commandant, il ne put se rsoudre
 lui adresser cette question. Le commandant, qui tait plein de
courtoisie, fut un peu surpris du trouble avec lequel le jeune comte
accueillait ses civilits, et prit cet embarras pour de la froideur et du
ddain. Il le conduisit dans une vaste salle d'architecture sarrasine,
dont il lui fit les honneurs; et peu  peu il reprit ses manires
accoutumes, qui taient les plus obsquieuses du monde. Ce commandant,
nomm Lontio, tait un Esclavon, officier de fortune, blanchi au service
de la rpublique. Habitu  s'ennuyer dans les emplois secondaires, il
tait d'un caractre inquiet, curieux et expansif. Ezzelin fut forc
d'entendre les lamentations ordinaires de tout commandant de place
condamn  un hivernage triste et prilleux. Il l'coutait  peine;
cependant un nom qu'il pronona le tira tout  coup de sa rverie.

Soranzo? s'cria-t-il, ne pouvant plus se matriser, qui donc est ce
Soranzo, et o est-il maintenant?

--Messer Orio Soranzo, le gouverneur de cette le, est celui dont j'ai
l'honneur de parler  votre seigneurie, rpondit Lontio; il est
impossible qu'elle n'ait pas entendu parler de ce vaillant capitaine.

Ezzelin se rassit en silence; puis, au bout d'un instant, il demanda
pourquoi le gouverneur d'une place si importante n'tait pas  son poste,
surtout dans un temps o les pirates couvraient la mer et venaient
attaquer les galres de l'tat presque sous le canon de son fort. Cette
fois il couta la rponse du commandant.

Votre seigneurie, dit celui-ci, m'adresse une question fort naturelle, et
que nous nous adressons tous ici, depuis moi, qui commande la place,
jusqu'au dernier soldat de la garnison. Ah! seigneur comte! comme les plus
braves militaires peuvent se laisser abattre par un revers! Depuis
l'affaire de Patras, le noble Orio a perdu toute sa vigueur et toute son
audace. Nous nous dvorons dans l'inaction, nous dont il gourmandait
nagure la paresse et la lenteur; et Dieu sait si nous mritions de tels
reproches! Mais, quelque injustes qu'ils pussent tre, nous aimions mieux
le voir ainsi que dans le dcouragement o il est tomb. Votre seigneurie
peut m'en croire, ajouta Lontio en baissant la voix, c'est un homme qui a
perdu la tte. Si les choses qui se passent maintenant sous ses yeux
eussent t seulement racontes il y a deux mois, il serait parti comme un
aigle de mer pour donner la chasse  ces mouettes fuyardes; il n'et pas
eu de repos, il n'et pu ni manger ni dormir qu'il n'et extermin ces
pirates et tu leur chef de sa propre main. Mais, hlas! ils viennent nous
braver jusque sous nos remparts, et le turban rouge de _l'Uscoque_ se
promne insolemment  la porte de nos regards. Sans aucun doute, c'est ce
pirate infme qui a attaqu aujourd'hui Votre Excellence.

--C'est possible, rpondit Ezzelin avec indiffrence; ce qu'il y a de
certain, c'est que, malgr leur incroyable audace, ces pirates ne peuvent
triompher d'une galre bien arme. Je n'ai que soixante hommes de guerre 
mon bord, et, sans la nuit, nous serions venus  bout, je pense, de toutes
les forces runies des Missolonghis. Certainement vous avez ici plus
d'hommes et de munitions qu'il ne vous en faudrait, avec la forte galre
que je vois  l'ancre, pour exterminer en quelques jours cette misrable
engeance. Que pensera Morosini de la conduite de son neveu lorsqu'il saura
ce qui se passe?

--Et qui osera lui en rendre compte? dit Lontio avec un sourire ml de
fiel et de terreur. Messer Orio est un homme implacable dans ses
vengeances; et si la moindre plainte contre lui partait de cet endroit
maudit pour aller frapper l'oreille de l'amiral, il n'est pas jusqu'au
dernier mousse parmi ceux qui l'habitent qui ne ressentt jusqu' la mort
les effets de la colre de Soranzo. Hlas! la mort n'est rien, c'est une
chance de la guerre; mais vieillir sous le harnais sans gloire, sans
profit, sans avancement, c'est ce qu'il y a de pis dans la vie d'un
soldat! Qui sait comment l'illustre Morosini accueillerait une plainte
contre son neveu? Ce n'est pas moi qui me mettrai dans le plateau d'une
balance avec un homme comme Orio Soranzo dans l'autre!

--Et grce  ces craintes, reprit Ezzelino avec indignation, le commerce
de votre patrie est entrav, de braves ngociants sont ruins, des
familles entires, jusqu'aux femmes et aux enfants, trouvent dans leur
traverse une mort cruelle et impunie; de vils forbans, rebut des nations,
insultent le pavillon vnitien, et messer Orio Soranzo souffre ces choses!
Et parmi tant de braves soldats qui se rongent les poings d'impatience
autour de lui, il n'en est pas un seul qui ose se dvouer pour le salut de
ses concitoyens et l'honneur de sa patrie!

--Il faut tout dire, seigneur comte, rpliqua Lontio, effray de
l'emportement d'Ezzelin. Puis il s'arrta troubl, et promena un regard
autour de lui, comme s'il et craint que les murs n'eussent des yeux et
des oreilles.

Eh bien! dit le comte avec chaleur, qu'avez-vous  dire pour justifier
une telle timidit? Parlez, ou je vous rends responsable de tout ceci.

--Monseigneur, rpondit Lontio en continuant  regarder avec anxit de
ct et d'autre, le noble Orio Soranzo est peut-tre plus infortun que
coupable. Il se passe, dit-on, des choses tranges dans le secret de ses
appartements. On l'entend parler seul avec vhmence; on l'a rencontr la
nuit, ple et dfait, errant comme un possd dans les tnbres, affubl
d'un costume bizarre. Il passe des semaines entires enferm dans sa
chambre, ne laissant parvenir jusqu' lui qu'un esclave musulman qu'il a
ramen de sa malheureuse expdition de Patras. D'autres fois, par un temps
d'orage, il se hasarde, avec ce jeune homme et deux ou trois marins
seulement, sur une barque fragile, et, dpliant la voile avec une
intrpidit qui touche a la dmence, il disparat  l'horizon parmi les
cueils qui nous avoisinent de toutes parts. Il reste absent des jours
entiers, sans qu'on puisse supposer d'autre motif  ces courses inutiles
et aventureuses qu'une fantaisie maladive. Ces choses ne sont pas d'un
homme dpourvu d'nergie, votre seigneurie en conviendra.

--Alors elles sont le fait de la plus insigne folie, reprit Ezzelin. Si
messer Orio a perdu l'esprit, qu'on l'enferme et qu'on le soigne; mais que
le commandement d'un poste d'o dpend la sret de la navigation ne soit
plus confi aux mains d'un frntique. Ceci est important, et le hasard
m'impose aujourd'hui un devoir que je saurai remplir, bien que Dieu sache
 quel point il me rpugne... Voyons, le gouverneur est-il absent en effet,
ou dans son lit,  cette heure? Je veux l'interroger; je veux voir, par
mes propres yeux, s'il est malade, tratre ou insens.

--Seigneur comte, dit Lontio en paraissant vouloir cacher son inquitude
personnelle, je reconnais  cette rsolution le noble enfant de la
rpublique; mais il m'est impossible de vous dire si le gouverneur est
enferm dans sa chambre, ou s'il est  la promenade.

--Comment! s'cria Ezzelin en haussant les paules, on ne sait pas mme o
le prendre quand on a affaire  lui?

--C'est la vrit, dit Lontio, et votre seigneurie doit comprendre qu'ici
chacun dsire avoir affaire au gouverneur le moins possible. Ce qui peut
arriver de moins fcheux dans la situation d'esprit o il est, c'est qu'il
ne donne aucune espce d'ordres. Lorsque son abattement cesse, c'est pour
faire place  une activit dsordonne, qui pourrait nous devenir funeste
si le lieutenant qui commande la galre ne savait luder ses ordres avec
autant de prudence que d'adresse. Mais toute son habilet ne peut aboutir
qu' nous prserver des folles manoeuvres que, du haut de son donjon,
messer Orio lui commande. Votre seigneurie sourirait de compassion si elle
voyait notre gouverneur, arm de pavillons de diverses couleurs, essayer
de faire connatre  cette distance ses bizarres intentions  son navire.
Heureusement, quand on feint de ne pas le comprendre, et qu'il est entr
dans d'effroyables colres, il perd la mmoire de ce qui s'est pass.
D'ailleurs le lieutenant Marc Mazzani est un homme de courage, qui ne
craindrait pas d'affronter sa furie, plutt que d'aventurer la galre dans
les cueils vers lesquels messer Orio lui prescrit souvent de la diriger.
Je suis certain qu'il brle du dsir de donner la chasse aux pirates, et
que quelque jour il la leur donnera tout de bon, sans s'inquiter de ce
que messer Orio pourra penser de sa dsobissance.--_Quelque jour! ...
pourra penser!_ ... s'cria Ezzelin, de plus en plus outr de ce qu'il
entendait. Voil, en effet, un bien grand courage et un empressement bien
utile jusqu' prsent! Fi! monsieur le commandant, je ne conois pas que
des hommes subissent le joug d'un alin, et qu'ils n'aient pas encore eu
l'ide, au lieu d'luder ses ordres imbciles, de lui lier les pieds et
les mains, de le jeter dans une barque sur un matelas, et de le conduire 
Corfou, pour que l'amiral, son oncle, le fasse soigner comme il
l'entendra. Allons, trve  ces dtails inutiles; faites-moi la grce,
messer Lontio, d'aller demander pour moi une audience  Soranzo, et, s'il
me la refuse, de me montrer le chemin de ses appartements; car je ne
sortirai d'ici, je vous le jure, qu'aprs avoir tt le pouls  son
honneur ou  son dlire.

Lontio hsitait encore.

Allez donc, monsieur, lui dit Ezzelino avec force. Que craignez-vous?
N'ai-je pas ici une galre, si la vtre est dsempare? Et si vos trois
cents hommes ont peur d'un seul qui est malade, n'en ai-je pas soixante
qui n'ont peur de personne? Je prends sur moi toute la responsabilit de
ma dtermination, et je vous promets de vous dfendre, s'il le faut,
contre votre chef. Je n'aurais pas cru qu'un vieux militaire comme vous
et besoin, pour faire son devoir, de la protection d'un jeune homme comme
moi.

Ezzelino, rest seul, se promena avec agitation dans la salle. Le soleil
tait couch et le jour baissait. Le ciel teignait peu  peu sa pourpre
brlante dans les flots de la mer d'Ionie. Les rivages dentels de la
Carnie encadraient la scne immense qui se dployait autour de l'le. Le
comte s'arrta devant l'troite croise  double ogive fleurie qui
dominait,  une lvation de plus de cent pieds, ce tableau splendide. Ce
chteau, dont les murailles lisses tombaient sur un rocher  pic toujours
battu des vagues, semblait prendre ses racines profondes dans l'abme et
vouloir s'lancer jusqu'aux nues. Son isolement sur cet cueil lui donnait
un aspect audacieux et misrable  la fois. Ezzelino, tout en admirant
cette situation pittoresque, sentit comme une sorte de vertige, et se
demanda si une telle rsidence n'tait pas bien propre  exalter jusqu'au
dlire un esprit impressionnable comme devait l'tre celui de Soranzo.
L'inaction, la maladie et le chagrin lui parurent, dans un pareil sjour,
des tortures pires que la mort, et une sorte de piti vint adoucir
l'indignation qui jusque-l avait rempli son me.

Mais il rsista  cet instinct d'un me trop gnreuse, et, comprenant
l'importance du devoir qu'il s'tait impos, il s'arracha  sa
contemplation, et reprit sa marche rapide le long de la grande salle.

Un affreux silence, indice de terreur et de dsespoir, rgnait dans cette
demeure guerrire, o le bruit des armes et le cri des sentinelles eussent
d,  toute heure, se mler  la voix des vents et des ondes. On n'y
entendait que le cri des oiseaux de mer qui s'abattaient,  l'entre de la
nuit, par troupes nombreuses, sur les rcifs et les flots qui se brisaient
solennellement en levant une grande plainte monotone dans l'espace.

Ce lieu avait t tmoin jadis d'une grande scne de gloire et de carnage.
Autour de ces cueils Curzolari (les antiques chinades), l'hroque
btard de Charles-Quint, don Juan d'Autriche, avait donn le premier
signal de la grande bataille de Lpante, et ananti les forces navales de
la Turquie, de l'gypte et de l'Algrie. La construction du chteau
remontait  cette poque; il portait le nom de San-Silvio, peut-tre parce
qu'il avait t bti ou occup par le comte Silvio de Porcia, l'un des
vainqueurs de la campagne. Sur les parois de la salle, Ezzelin vit,  la
dernire lueur du jour, trembloter les grandes silhouettes des hros de
Lpante, peints  fresque assez grossirement, dans des proportions
colossales, et revtus de leurs puissantes armures de guerre. On y voyait
le gnralissime Veniers, qui,  l'ge de soixante-seize ans, fit des
prodiges de valeur; le provditeur Barbarigo, le marquis de Santa Cruz,
les vaillants capitaines Loredano et Malipiero, qui tous deux perdirent la
vie dans cette sanglante journe; enfin le clbre Bragadino, qui avait
t corch vif quelques mois avant la bataille par ordre de Mustapha, et
qui tait reprsent dans toute l'horreur de son supplice, la tte ceinte
d'une aurole de martyr et le corps  demi dpouill de sa peau. Ces
fresques taient peut-tre l'oeuvre de quelque soldat artiste bless au
combat de Lpante. L'air de la mer en avait fait tomber une partie; mais
ce qui en restait avait encore un aspect formidable, et ces spectres
hroques, mutils et comme flottants dans le crpuscule, firent passer
dans l'me d'Ezzelino des motions de terreur religieuse et d'enthousiasme
patriotique.

Quelle fut sa surprise lorsqu'il fut tir de son austre rverie par les
sons d'un luth! Une voix de femme, suave et pleine d'harmonie, quoique un
peu voile par le chagrin ou la souffrance, vint s'y mler, et lui fit
entendre distinctement ces vers d'une romance vnitienne bien connue de
lui:

Vnus est la belle desse,
Venise est la belle cit.
Doux astre, ville enchanteresse,
Perles d'amour et de beaut,
Vous vous couchez dans l'onde amre,
Le soir, comme dans vos berceaux;
Car vous tes soeurs, et pour mre
Vous etes l'cume des flots.

Ezzelino n'eut pas un instant de doute sur cette romance et sur cette
voix.

Giovanna! s'cria-t-il en s'lanant  l'autre bout de la salle, et en
soulevant d'une main tremblante l'pais rideau de tapisserie qui obstruait
la croise du fond.

Cette croise donnait sur l'intrieur du chteau, sur une de ces parties
ceintes de btiments que dans nos difices franais du moyen ge on
appelait le prau. Ezzelino vit une petite cour dont l'aspect contrastait
avec tout le reste de l'le et du chteau. C'tait un lieu de plaisance
bti rcemment  la manire orientale, et dans lequel on avait sembl
vouloir chercher un refuge contre l'aspect fatigant des flots et l'pret
des brises marines. Sur une assez large plate-forme quadrangulaire, on
avait rapport des terres vgtales, et les plus belles fleurs de la Grce
y croissaient  l'abri des orages. Ce jardin artificiel tait rempli d'une
indicible posie. Les plantes qu'on y avait acclimates de force avaient
une langueur et des parfums tranges, comme si elles eussent compris les
volupts et la souffrance d'une captivit volontaire. Un soin dlicat et
assidu semblait prsider  leur entretien. Un jet d'eau de roche murmurait
au milieu dans un bassin de marbre de Paros. Autour de ce parterre rgnait
une galerie de bois de cdre dcoupe dans le got moresque avec une
lgret et une simplicit lgantes. Cette galerie laissait entrevoir,
au-dessous et au-dessus de ses arcades, les portes cintres et les
fentres en rosaces des appartements particuliers du gouverneur; des
portires de tapisseries d'Orient et des tendines de soie carlate en
drobaient la vue intrieure aux regards du comte. Mais  peine eut-il,
d'une voix mue et pntrante, rpt le nom de Giovanna, qu'un de ces
rideaux se souleva rapidement. Une ombre blanche et dlicate se dessina
sur le balcon, agita son voile comme pour donner un signe de
reconnaissance, et, laissant retomber le rideau, disparut au mme instant.
Le comte fut forc d'abandonner la fentre, Lontio venait lui rendre
compte de son message; mais Ezzelino avait reconnu Giovanna, et il
coutait  peine la rponse du vieux commandant.

Lontio vint annoncer que le gouverneur tait rellement en course aux
environs de l'le; mais, soit qu'il et mis pied  terre quelque part dans
les rochers de la plage de Garnie, soit qu'il se ft engag dans les
nombreux lots qui entourent l'le principale de Curzolari, on ne
dcouvrait nulle part son esquif  l'aide de la lunette.

Il est fort trange, dit Ezzelin, que dans ces courses aventureuses il ne
rencontre point les pirates.

--Cela est trange, en effet, repartit le commandant. On dit qu'il y a un
Dieu pour les hommes ivres et pour les fous. Je gage que si messer Orio
tait dans son bon sens et connaissait le danger auquel il s'expose en
allant ainsi presque seul, sur une barque, ctoyer des cueils infests de
brigands, il aurait dj trouv dans ces courses la mort qu'il semble
chercher, et qui de son ct semble le fuir.

--Vous ne m'aviez pas dit, messer Lontio, interrompit Ezzelin qui ne
l'coutait pas, que la signora Soranzo ft ici.

--Votre seigneurie ne me l'avait pas demand, rpondit Lontio. Elle est
ici depuis deux mois environ, et je pense qu'elle y est venue sans le
consentement de son poux; car,  son retour de l'expdition de Patras,
soit qu'il ne l'attendt pas, soit que, dans sa folie, il et oubli
qu'elle dt venir le rejoindre, messer Orio lui a fait un accueil
trs-froid. Cependant il l'a traite avec les plus grands gards; et
puisque votre seigneurie a jet les yeux sur la partie du chteau que l'on
dcouvre de cette fentre, elle a pu voir qu'on y a construit, avec une
clrit presque magique, un logement de bois  la manire orientale,
trs-simple  la vrit, mais beaucoup plus agrable que ces grandes
salles froides et sombres dans le got de nos pres. Le jeune esclave turc
que messer Soranzo a ramen de Patras a donn le plan et prsid  tous
les dtails de ce harem improvis, o il n'y a qu'une sultane, il est vrai,
mais plus belle  elle seule que les cinq cents femmes runies du sultan.
On a fait ici tout ce qui tait possible, et mme un peu plus, comme l'on
dit, pour rendre supportable  la nice de l'illustre amiral le sjour de
cette lugubre demeure.

Ezzelin laissait parler le vieux commandant sans l'interrompre. Il ne
savait  quoi se rsoudre. Il dsirait et craignait tout  la fois de voir
Giovanna. Il ne savait comment interprter le signe qu'elle lui avait fait
de sa fentre. Peut-tre avait-elle besoin, dans sa triste situation,
d'une protection respectueuse et dsintresse. Il allait se dcider  lui
faire demander une entrevue par Lontio, lorsqu'une femme grecque, qui
tait au service de Giovanna, vint de sa part le prier de se rendre auprs
d'elle. Ezzelin prit avec empressement son chapeau qu'il avait jet sur
une table, et se disposait  suivre l'envoye, lorsque Lontio,
s'approchant de lui et lui parlant  voix basse, le conjura de ne point
rpondre  cet appel de la signora, sous peine d'attirer sur lui et sur
elle-mme la colre de Soranzo.

Il a dfendu sous les peines les plus svres, ajouta Lontio, de laisser
aucun Vnitien, quels que soient son rang et son ge, pntrer dans ses
appartements intrieurs; et comme il est galement dfendu  la signora de
franchir l'enceinte des _galeries de bois_, je dclare que cette entrevue
peut tre galement funeste  votre seigneurie,  la signora Soranzo et 
moi.

--Quant  vos craintes personnelles, rpondit Ezzelin d'un ton ferme, je
vous ai dj dit, monsieur, que vous pouviez passer  bord de ma galre et
que vous y seriez en sret; et quant  la signora Soranzo, puisqu'elle
est expose  de tels dangers, il est temps qu'elle trouve un homme
capable de l'y soustraire, et rsolu  le tenter.

En parlant ainsi, il fit un geste expressif qui carta promptement Lontio
de la porte vers laquelle il s'tait prcipit pour lui barrer le passage.

Je sais, dit celui-ci en se retirant, le respect que je dois au rang que
votre seigneurie occupe dans la rpublique et dans l'arme; je la supplie
donc de constater au besoin que j'ai obi  ma consigne, et qu'elle a pris
sur elle de l'outre-passer.

La servante grecque ayant pris, dans une niche de l'escalier, une lampe
d'argent qu'elle y avait dpose, conduisit Ezzelin,  travers un ddale
de couloirs, d'escaliers et de terrasses, jusqu' la plate-forme qui
servait de jardin. L'air tide du printemps htif et gnreux de ces
climats soufflait mollement dans ce site abrit de toutes parts. De beaux
oiseaux chantaient dans une volire, et des parfums exquis s'exhalaient
des buissons de fleurs presses et suspendues en festons  toutes les
colonnes. On et pu se croire dans un de ces beaux _cortile_ des palais
vnitiens, o les roses et les jasmins, acclimats avec art, semblent
crotre et vivre dans le marbre et la pierre.

L'esclave grecque souleva le rideau de pourpre de la porte principale, et
le comte pntra dans un frais boudoir de style byzantin, dcor dans le
got de l'Italie.

Giovanna tait couche sur des coussins de drap d'or brods en soie de
diverses couleurs. Sa guitare tait encore dans ses mains, et le grand
lvrier blanc d'Orio, couch  ses pieds, semblait partager son attente
mlancolique. Elle tait toujours belle, quoique bien diffrente de ce
qu'elle avait t nagure. Le brillant coloris de la sant n'animait plus
ses traits, et l'embonpoint de sa jeunesse avait t dvor par le souci.
Sa robe de soie blanche tait presque du mme ton que son visage, et ses
grands bracelets d'or flottaient sur ses bras amaigris. Il semblait
qu'elle et dj perdu cette coquetterie et ce soin de sa parure qui, chez
les femmes, est la marque d'un amour partag. Les bandeaux de perles de sa
coiffure s'taient dtachs et tombaient avec ses cheveux dnous sur ses
paules d'albtre, sans qu'elle permt  ses esclaves de les rajuster.
Elle n'avait plus l'orgueil de la beaut. Un mlange de faiblesse
languissante et de vivacit inquite se trahissait dans son attitude et
dans ses gestes. Lorsque Ezzelin entra, elle semblait brise de fatigue,
et ses paupires veines d'azur ne sentaient pas l'ventail de plumes
qu'une esclave moresque agitait sur son front; mais, au bruit que fit le
comte en s'approchant, elle se souleva brusquement sur ses coussins, et
fixa sur lui un regard o brillait la fivre. Elle lui tendit les deux
mains  la fois pour serrer la sienne avec force; puis elle lui parla avec
enjouement, avec esprit, comme si elle l'et retrouv  Venise au milieu
d'un bal. Un instant aprs, elle tendit le bras pour prendre, des mains
de l'esclave, un flacon d'or incrust de pierres prcieuses, qu'elle
respira en plissant, comme si elle et t prs de dfaillir; puis elle
passa ses doigts nonchalants sur les cordes de son luth, fit  Ezzelin
quelques questions frivoles dont elle n'couta pas les rponses; enfin, se
soulevant et s'accoudant sur le rebord d'une troite fentre place
derrire elle, elle attacha ses regards sur les flots noirs o commenait
 trembler le reflet de l'toile occidentale, et tomba dans une muette
rverie. Ezzelin comprit que le dsespoir tait en elle.

Au bout de quelques instants, elle fit signe  ses femmes de se retirer,
et lorsqu'elle fut seule avec Ezzelin, elle ramena sur lui ses grands yeux
bleus cerns d'un bleu encore plus sombre, et le regarda avec une
singulire expression de confiance et de tristesse. Ezzelin, jusque-l
mortellement troubl de sa prsence et de ses manires, sentit se
rveiller en lui cette tendre piti qu'elle semblait implorer. Il fit
quelques pas vers elle; elle lui tendit de nouveau la main, et l'attirant
 ses pieds sur un coussin:

O mon frre! lui dit-elle, mon noble Ezzelin! vous ne vous attendiez pas
sans doute  me retrouver ainsi! Vous voyez sur mes traits les ravages de
la souffrance; ah! votre compassion serait plus grande si vous pouviez
sonder l'abme de douleur qui s'est creus dans mon me!

--Je le devine, madame, rpondit Ezzelin; et puisque vous m'accordez le
doux et saint nom de frre, comptez que j'en remplirai tous les devoirs
avec joie. Donnez-moi vos ordres, je suis prt  les excuter fidlement.

--Je ne sais ce que vous voulez dire, mon ami, reprit Giovanna; je n'ai
point d'ordres  vous donner, si ce n'est d'embrasser pour moi votre soeur
Argiria, le bel ange, de me recommander  ses prires et de garder mon
souvenir, afin de vous entretenir de moi quand je ne serai plus. Tenez,
ajouta-t-elle en dtachant de sa chevelure d'bne une fleur de
laurier-rose  demi fltrie, donnez-lui ceci en mmoire de moi, et
dites-lui de se prserver des passions; car il y a des passions qui
donnent la mort, et cette fleur en est l'emblme: c'est une fleur-reine,
on en couronne les triomphateurs; mais elle est, comme l'orgueil, un
poison subtil.

--Et cependant, Giovanna, ce n'est pas l'orgueil qui vous tue, dit Ezzelin
en recevant ce triste don; l'orgueil ne tue que les hommes; c'est l'amour
qui tue les femmes.

--Mais ne savez-vous pas, Ezzelin, que, chez les femmes, l'orgueil est
souvent le mobile de l'amour? Ah! nous sommes des tres sans force et sans
vertu, ou plutt notre faiblesse et notre nergie sont galement
inexplicables! Quand je songe  la purilit des moyens qu'on emploie pour
nous sduire,  la lgret avec laquelle nous laissons la domination de
l'homme s'tablir sur nous, je ne comprends pas l'opinitret de ces
attachements si prompts  natre, si impossibles  dtruire. Tout 
l'heure je redisais une romance que vous devez vous rappeler, puisque
c'est vous qui l'avez compose pour moi. Eh bien! en la chantant, je
songeais  ceci, que la naissance de Vnus est une fiction d'un sens bien
profond. A son dbut, la passion est comme une cume lgre que le vent
ballotte sur les flots. Laissez-la grandir, elle devient immortelle. Si
vous en aviez le temps, je vous prierais d'ajouter  ma romance un couplet
o vous exprimeriez cette pense; car je la chante souvent, et bien
souvent je pense  vous, Ezzelin. Croiriez-vous que tout  l'heure,
lorsque vous avez prononc mon nom de la fentre de la galerie, votre voix
ne m'a pas laiss le moindre doute? Et quand je vous ai aperu dans le
crpuscule, mes yeux n'ont pas hsit un instant  vous reconnatre. C'est
que nous ne voyons pas seulement avec les yeux du corps. L'me a des sens
mystrieux, qui deviennent plus nets et plus perants  mesure que nous
dclinons rapidement vers une fin prmature. Je l'avais souvent ou dire
 mon oncle. Vous savez ce qu'on raconte de la bataille de Lpante. La
veille du jour o la flotte ottomane succomba sous les armes glorieuses de
nos anctres autour de ces cueils, les pcheurs des lagunes entendirent
autour de Venise de grands cris de guerre, des plaintes dchirantes, et
les coups redoubls d'une canonnade furieuse. Tous ces bruits flottaient
dans les ondes et planaient dans les cieux. On entendait le choc des armes,
le craquement des navires, le sifflement des boulets, les blasphmes des
vaincus, la plainte des mourants; et cependant aucun combat naval ne fut
livr cette nuit-l, ni sur l'Adriatique, ni sur aucune autre mer. Mais
ces mes simples eurent comme une rvlation et une perception anticipe
de ce qui arriva le lendemain  la clart du soleil,  deux cents lieues
de leur patrie. C'est le mme instinct qui m'a fait savoir la nuit
dernire que je vous verrais aujourd'hui; et ce qui vous paratra fort
trange, Ezzelin, c'est que je vous ai vu exactement dans le costume que
vous avez maintenant, et ple comme vous l'tes. Le reste de mon rve est
sans doute fantastique, et pourtant je veux vous le dire. Vous tiez sur
votre galre aux prises avec les pirates, et vous dchargiez votre
pistolet  bout portant sur un homme dont il m'a t impossible de voir la
figure, mais qui tait coiff d'un turban rouge. En ce moment la vision a
disparu.

--Cela est trange, en effet, dit Ezzelin en regardant fixement Giovanna,
dont l'oeil tait clair et brillant, la parole anime, et qui semblait
sous l'inspiration d'une sorte de puissance divinatoire.

Giovanna remarqua son tonnement, et lui dit:

Vous allez croire que mon esprit est gar. Il n'en est rien cependant.
Je n'attache point  ce rve une grande importance, et je n'ai point la
puissance des sibylles. Combien ne m'et-elle pas t prcieuse en ces
heures d'inquitude dvorante qui se renouvellent sans cesse pour moi, et
qui me tuent lentement! Hlas! dans ces prils auxquels Soranzo s'expose
chaque jour, c'est en vain que j'ai interrog de toute la puissance de mes
sens et de toute celle de mon me l'horreur des tnbres ou les brumes de
l'horizon; ni dans mes veilles dsoles, ni dans mes songes funestes, je
n'ai trouv le moindre claircissement au mystre de sa destine. Mais
avant d'en finir avec ces visions qui sans doute vous font sourire,
laissez-moi vous dire que l'homme au turban rouge de mon rve vous a fait,
en s'effaant dans les airs, un signe de menace. Laissez-moi vous dire
aussi, et pardonnez-moi cette faiblesse, que j'ai senti, au moment o la
vision a disparu, une terreur que je n'avais pas prouve tant que le
tableau de ce combat avait t devant mes yeux; ne mprisez pas tout 
fait les apprhensions d'un esprit plus chagrin que malade. Il me semble
qu'un grand pril vous menace de la part des pirates, et je vous supplie
de ne pas vous remettre en mer sans avoir engag mon poux  vous donner
une escorte jusqu' la sortie de nos cueils. Promettez-moi de le faire.

--Hlas! madame, rpondit Ezzelin avec un triste sourire, quel intrt
pouvez-vous prendre  mon sort? Que suis-je pour vous? Votre affection ne
m'a point lu poux; votre confiance ne veut pas m'accepter pour frre;
car vous refusez mes secours, et pourtant j'ai la certitude que vous en
avez besoin.

--Ma confiance et mon affection sont  vous comme  un frre; mais je ne
comprends pas ce que vous me dites quand vous me parlez de secours. Je
souffre, il est vrai; je me consume dans une agonie affreuse, mais vous
n'y pouvez rien, mon cher Ezzelin; et puisque nous parlons de confiance et
d'affection, Dieu seul peut me rendre celles de Soranzo!

--Vous avouez que vous avez perdu son amour, madame; n'avouerez-vous point
que vous avez  sa place hrit de sa haine?

Giovanna tressaillit, et, retirant sa main avec pouvante:

Sa haine! s'cria-t-elle, qui donc vous a dit qu'il me hassait? Oh!
quelle parole avez-vous dite, et qui vous a charg de me porter le coup
mortel? Hlas! vous venez de m'apprendre que je n'avais pas encore
souffert, et que son indiffrence tait encore pour moi du bonheur.

Ezzelin comprit combien Giovanna aimait encore ce rival que, malgr lui,
il venait d'accuser. Il sentit, d'une part, la douleur qu'il causait 
cette femme infortune, et de l'autre, la honte d'un rle tout  fait
oppos  son caractre; il se hta de rassurer Giovanna, et de lui dire
qu'il ignorait absolument les sentiments d'Orio  son gard, mais elle et
bien de la peine  croire qu'il et parl ainsi par sollicitude et sous
forme d'interrogation.

Quelqu'un ici vous aurait-il parl de lui et de moi? lui rpta-t-elle
plusieurs fois en cherchant  lire sa pense dans ses yeux. Serait-ce mon
arrt que vous avez prononc sans le savoir, et suis-je donc la seule ici
 ignorer qu'il me hait? Oh! je ne le croyais pas!

En parlant ainsi, elle fondit en larmes; et le comte, qui, malgr lui,
avait senti l'esprance se rveiller dans son coeur, sentit aussi que son
coeur se brisait pour toujours. Il fit un effort magnanime sur lui-mme
pour consoler Giovanna, et pour prouver qu'il avait parl au hasard. Il
l'interrogea affectueusement sur sa situation. Affaiblie par ses pleurs et
vaincue par la noblesse des sentiments d'Ezzelin, elle s'abandonna  plus
d'expansion qu'elle n'avait rsolu peut-tre d'en avoir.

O mon ami! lui dit-elle, plaignez-moi, car j'ai t insense en
choisissant pour appui cet tre superbe qui ne sait point aimer! Orio
n'est point comme vous un homme de tendresse et de dvouement; c'est un
homme d'action et de volont. La faiblesse d'une femme ne l'intresse pas,
elle l'embarrasse. Sa bont se borne  la tolrance; elle ne s'tend pas
jusqu' la protection. Aucun homme ne devrait moins inspirer l'amour, car
aucun homme ne le comprend et ne l'prouve moins. Et cependant cet homme
inspire des passions immenses, des dvouements infatigables. On ne l'aime
ni ne le hait  demi, vous le savez; et vous savez aussi sans doute que,
pour les hommes de cette nature, il en est toujours ainsi. Plaignez-moi
donc; car je l'aime jusqu'au dlire, et son empire sur moi est sans
bornes. Vous voyez, noble Ezzelin, que mon malheur est sans ressources. Je
ne me fais point illusion, et vous pouvez me rendre cette justice, que
j'ai toujours t sincre avec vous comme avec moi-mme. Orio mrite
l'admiration et l'estime des hommes, car il a une haute intelligence, un
noble courage et le got des grandes choses; mais il ne mrite ni l'amiti
ni l'amour, car il ne ressent ni l'un ni l'autre; il n'en a pas besoin, et
tout ce qu'il peut pour les tres qui l'aiment, c'est de se laisser aimer.
Souvenez-vous de ce que je vous ai dit  Venise, le jour o j'ai eu le
courage egoste de vous ouvrir mon coeur, et de vous avouer qu'il
m'inspirait un amour passionn, tandis que vous ne m'inspiriez qu'un amour
fraternel.

--Ne rappelons pas ce jour de triste mmoire, dit Ezzelin; quand la
victime survit au supplice, chaque fois que son souvenir l'y reporte, elle
croit le subir encore.

--Ayez le courage de vous rappeler ces choses avec moi, reprit Giovanna;
nous ne nous reverrons peut-tre plus, et je veux que vous emportiez la
certitude de mon estime pour vous, et du repentir que j'ai gard de ma
conduite  votre gard.

--Ne me parlez pas de repentir, s'cria Ezzelin attendri; de quel crime,
ou seulement de quelle faute lgre tes-vous coupable? N'avez-vous pas
t franche et loyale avec moi? N'avez-vous pas t douce et pleine de
piti, en me disant vous-mme ce que tout autre  votre place m'et fait
signifier par ses parents et sous le voile de quelque prtexte spcieux!
Je me souviens de vos paroles: elles sont restes graves dans mon coeur
pour mon ternelle consolation et en mme temps pour mon ternel regret.
Pardonnez-moi, avez-vous dit, le mal que je vous fais, et priez Dieu que
je n'en sois pas punie; car je n'ai plus ma volont, et je cde  une
destine plus forte que moi.

--Hlas! hlas! dit Giovanna, oui c'tait une destine! Je le sentais dj,
car mon amour est n de la peur, et, avant que je connusse  quel point
cette peur tait fonde, elle rgnait dj sur moi. Tenez, Ezzelin, il y a
toujours eu en moi un instinct de sacrifice et d'abngation, comme si
j'eusse t marque, en naissant, pour tomber en holocauste sur l'autel de
je ne sais quelle puissance avide de mon sang et de mes larmes. Je me
souviens de ce qui se passait en moi lorsque vous me pressiez de vous
pouser, avant le jour fatal o j'ai vu Soranzo pour la premire fois.
Htons-nous, me disiez-vous; quand on s'aime, pourquoi tarder  tre
heureux? Parce que nous sommes jeunes tous deux, ce n'est pas une raison
pour attendre. Attendre, c'est braver Dieu, car l'avenir est son trsor;
et ne pas profiter du prsent, c'est vouloir d'avance s'emparer de
l'avenir. Les malheureux doivent dire: Demain! et les heureux:
Aujourd'hui! Qui sait ce que nous serons demain? Qui sait si la balle d'un
Turc ou une vague de la mer ne viendra pas nous sparer  jamais? Et
vous-mme, pouvez-vous assurer que demain vous m'aimerez comme
aujourd'hui? Un vague pressentiment vous faisait ainsi parler sans doute,
et vous disait de vous hter. Un pressentiment plus vague encore
m'empchait de cder, et me disait d'attendre. Attendre quoi? Je ne savais
pas; mais je croyais que l'avenir me rservait quelque chose, puisque le
prsent me laissait dsirer.

--Vous aviez raison, dit le comte, l'avenir vous rservait l'amour.

--Sans doute, reprit Giovanna avec amertume, il me rservait un amour bien
diffrent de ce que j'prouvais pour vous. J'aurais tort de me plaindre,
car j'ai trouv ce que je cherchais. J'ai ddaign le calme, et j'ai
trouv l'orage. Vous rappelez-vous ce jour o j'tais assise entre mon
oncle et vous? Je brodais, et vous me lisiez des vers. On annona Orio
Soranzo. Ce nom me fit tressaillir, et en un instant tout ce que j'avais
entendu dire de cet homme singulier me revint  la mmoire. Je ne l'avais
jamais vu, et je tremblai de tous mes membres quand j'entendis le bruit de
ses pas. Je n'aperus ni son magnifique costume, ni sa haute taille, ni
ses traits empreints d'une beaut divine, mais seulement deux grands yeux
noirs pleins  la fois de menace et de douceur, qui s'avanaient vers moi
fixes et tincelants. Fascine par ce regard magique, je laissai tomber
mon ouvrage, et restai cloue sur mon fauteuil, sans pouvoir ni me lever
ni dtourner la tte. Au moment o Soranzo, arriv prs de moi, se courba
pour me baiser la main, ne voyant plus ces deux yeux qui m'avaient
jusque-l ptrifie, je m'vanouis. On m'emporta, et mon oncle, s'excusant
sur mon indisposition, le pria de remettre sa visite  un autre jour. Vous
vous retirtes aussi sans comprendre la cause de mon vanouissement.

Orio, qui connaissait mieux les femmes et le pouvoir qu'il avait sur
elles, pensa qu'il pouvait bien tre pour quelque chose dans mon mal
subit: il rsolut de s'en assurer. Il passa une heure  se promener sur le
Canalazzo, puis se fit de nouveau dbarquer au palais Morosini. Il fit
appeler le majordome, et lui dit qu'il venait savoir de mes nouvelles.
Quand on lui eut rpondu que j'tais compltement remise, il monta,
prsumant, disait-il, qu'il ne pouvait plus y avoir d'indiscrtion  se
prsenter, et il se fit annoncer une seconde fois. Il me trouva bien plie,
bien embellie, disait-il, par ma pleur mme. Mon oncle tait un peu
srieux; pourtant il le remercia cordialement de l'intrt qu'il me
portait, et de la peine qu'il avait prise de revenir sitt s'informer de
ma sant. Et comme, aprs ces compliments, il voulait se retirer, on le
pria de rester. Il ne se le fit pas dire deux fois, et continua la
conversation. Rsolu dj  profiter du premier effet qu'il avait produit,
il s'tudia  dployer d'un coup devant moi tous les dons qu'il avait
reus de la nature, et  soutenir les charmes de sa personne par ceux de
son esprit. Il russit compltement; et lorsque, au bout de deux heures,
il prit le parti de se retirer, j'tais dj subjugue. Il me demanda la
permission de revenir le lendemain, l'obtint, et partit avec la certitude
d'achever bientt ce qu'il avait si heureusement commenc. Sa victoire ne
fut ni longue ni difficile. Son premier regard m'avait intim l'ordre
d'tre  lui, et j'tais dj sa conqute. Puis-je vraiment dire que je
l'aimais? Je ne le connaissais pas, et je n'avais presque entendu dire de
lui que du mal. Comment pouvais-je prfrer un homme qui ne m'inspirait
encore que de la crainte  celui qui m'inspirait la confiance et l'estime?
Ah! devrais-je chercher mon excuse dans la fatalit? Ne ferais-je pas
mieux d'avouer qu'il y a dans le coeur de la femme un mlange de vanit
qui s'enorgueillit de rgner en apparence sur un homme fort, et de lchet
qui va au-devant de sa domination? Oui! oui! j'tais vaine de la beaut
d'Orio; j'tais fire de toutes les passions qu'il avait inspires, et de
tous les duels dont il tait sorti vainqueur. Il n'y avait pas jusqu' sa
rputation de dbauch qui ne semblt un titre  l'attention et un appt
pour la curiosit des autres femmes. Et j'tais flatte de leur enlever ce
coeur volage et fier qui les avait toutes trahies, et qui,  toutes, avait
laiss de longs regrets. Sous ce rapport du moins, mon fatal amour-propre
a t satisfait. Orio m'est rest fidle, et, du jour de son mariage, il
semble que les femmes n'aient plus rien t pour lui. Il a sembl m'aimer
pendant quelque temps: puis bientt il n'a plus aim ni moi ni personne,
et l'amour de la gloire l'a absorb tout entier; et je n'ai pas compris
pourquoi, ayant un si grand besoin d'indpendance et d'activit, il avait
contract des liens qui ordinairement sont destins  restreindre l'une et
l'autre.

Ezzelin regarda attentivement Giovanna. Il avait peine  croire qu'elle
parlt ainsi sans arrire-pense, et que son aveuglement allt jusqu' ne
pas souponner les vues ambitieuses qui avaient port Orio  rechercher sa
main. Voyant la candeur de cette me gnreuse, il n'osa pas chercher 
l'clairer, et il se borna  lui demander comment elle avait perdu si vite
l'amour de son poux. Elle le lui raconta en ces termes:

Avant notre hymne, il semblait qu'il m'aimt perdument. Je le croyais
du moins; car il me le disait, et ses paroles ont une loquence et une
conviction  laquelle rien ne rsiste. Il prtendait que la gloire n'tait
qu'une vaine fume, bonne pour enivrer les jeunes gens ou pour tourdir
les malheureux. Il avait fait la dernire campagne pour faire taire les
sots et les envieux qui l'accusaient de s'nerver dans les plaisirs. Il
s'tait expos  tous les dangers avec l'indiffrence d'un homme qui se
conforme  un usage de son temps et de son pays. Il riait de ces jeunes
gens qui se prcipitent dans les combats avec enthousiasme, et qui se
croient bien grands parce qu'ils ont pay de leur personne et brav des
prils que le moindre soldat affronte tranquillement. Il disait qu'un
homme avait  choisir dans la vie entre la gloire et le bonheur; que, le
bonheur tant presque impossible  trouver, le plus grand nombre tait
forc de chercher la gloire; mais que l'homme qui avait russi  s'emparer
du bonheur, et surtout du bonheur dans l'amour, qui est le plus complet,
le plus rel et le plus noble de tous, tait un pauvre coeur et un pauvre
esprit quand il se lassait de ce bonheur et retournait aux misrables
triomphes de l'amour-propre. Orio parlait ainsi devant moi, parce qu'il
avait entendu dire que vous aviez perdu mon affection pour n'avoir pas
voulu me promettre de ne point retourner  la guerre.

Il voyait que j'avais une me tendre, un caractre timide, et que l'ide
de le voir s'loigner de moi aussitt aprs notre mariage me faisait
hsiter. Il voulait m'pouser, et rien ne lui et cot, m'a-t-il dit
depuis, pour y parvenir; il n'et recul devant aucun sacrifice, devant
aucune promesse imprudente ou menteuse. Oh! qu'il m'aimait alors! Mais la
passion des hommes n'est que du dsir, et ils se lassent aussitt qu'ils
possdent. Trs-peu de temps aprs notre hymne, je le vis proccup et
dvor d'agitations secrtes. Il se jeta de nouveau dans le bruit du monde,
et attira chez moi toute la ville. Il me sembla voir que cet amour du jeu
qu'on lui avait tant reproch, et ce besoin d'un luxe effrn qui le
faisait regarder comme un homme vain et frivole, reprenaient rapidement
leur empire sur lui. Je m'en effrayai; non que je fusse accessible  des
craintes vulgaires pour ma fortune, je ne la considrais plus comme mienne
depuis que j'avais cd avec bonheur  Orio l'hritage de mes anctres.
Mais ces passions le dtournaient de moi. Il me les avait peintes comme
les amusements misrables qu'une me ardente et active est force de se
crer, faute d'un aliment plus digne d'elle. Cet aliment seul digne de
l'me d'Orio, c'tait l'amour d'une femme comme moi. Toutes les autres
l'avaient tromp ou lui avaient sembl indignes d'occuper toute son
nergie. Il aurait t forc de la dpenser en vains plaisirs. Mais
combien ces plaisirs lui semblaient mprisables depuis qu'il possdait en
moi la source de toutes les joies! Voil comment il me parlait; et moi,
insense, je le croyais aveuglment. Quelle fut donc mon pouvante quand
je vis que je ne lui suffisais pas plus que ne l'avaient fait les autres
femmes, et que, priv de ftes, il ne trouvait prs de moi qu'ennui et
impatience! Un jour qu'il avait perdu des sommes considrables, et qu'il
tait en proie  une sorte de dsespoir, j'essayai vainement de le
consoler en lui disant que j'tais indiffrente aux consquences fcheuses
de ses pertes, et qu'une vie de mdiocrit ou de privations me semblerait
aussi douce que l'opulence, pourvu qu'elle ne me spart point de lui. Je
lui promis que mon oncle ignorerait ses imprudences, et que je vendrais
plutt mes diamants en secret que de lui attirer un reproche. Voyant qu'il
ne m'coutait pas, je m'affligeai profondment et lui reprochai doucement
d'tre plus sensible  une perte d'argent qu' la douleur qu'il me
causait. Soit qu'il chercht un prtexte pour me quitter, soit que j'eusse
involontairement froiss son orgueil par ce reproche, il se prtendit
outrag par mes paroles, entra en fureur et me dclara qu'il voulait
reprendre du service. Ds le lendemain, malgr mes supplications et mes
larmes, il demanda de l'emploi  l'amiral, et fit ses apprts de dpart. A
tous autres gards, j'eusse trouv dans la tendresse de mon oncle recours
et protection. Il et dissuad Orio de m'abandonner, il l'et ramen vers
moi; mais il s'agissait de guerre, et la gloire de la rpublique l'emporta
encore sur moi dans le coeur de mon oncle. Il blma paternellement ma
faiblesse, me dit qu'il mpriserait Soranzo s'il passait son temps aux
pieds d'une femme, au lieu de dfendre l'honneur et les intrts de sa
patrie; qu'en montrant, durant la dernire campagne, une bravoure et des
talents de premier ordre, Orio avait contract l'engagement et le devoir
de servir son pays tant que son pays aurait besoin de lui. Enfin, il
fallut cder; Orio partit, et je restai seule avec ma douleur.

Je fus longtemps, bien longtemps sous le coup de cette brusque
catastrophe. Cependant les lettres d'Orio, pleines de douceur et
d'affection, me rendirent l'esprance; et, sans les angoisses de
l'inquitude lorsque je le savais expos  tant de prils, j'aurais encore
got une sorte de bonheur. Je m'imaginai que je n'avais rien perdu de sa
tendresse, que l'honneur imposait aux hommes des lois plus sacres que
l'amour; qu'il s'tait abus lui-mme lorsque, dans l'enthousiasme de ses
premiers transports, il m'avait dit le contraire; qu'enfin il reviendrait
tel qu'il avait t pour moi dans nos plus beaux jours. Quelles furent ma
douleur et ma surprise lorsqu' l'entre de l'hiver, au lieu de demander 
mon oncle l'autorisation de venir passer prs de moi cette saison de repos
(autorisation qui certes ne lui et pas t refuse), il m'crivit qu'il
tait forc d'accepter le gouvernement de cette le pour la rpression des
pirates! Comme il me marquait beaucoup de regrets de ne pouvoir venir me
rejoindre, je lui crivis  mon tour que j'allais me rendre  Corfou, afin
de me jeter aux pieds de mon oncle et d'obtenir son rappel. Si je ne
l'obtenais pas, disais-je, j'irais partager son exil  Curzolari.
Cependant je n'osai point excuter ce projet avant d'avoir reu la rponse
d'Orio; car plus on aime, plus on craint d'offenser l'tre qu'on aime. Il
me rpondit, dans les termes les plus tendres, qu'il me suppliait de ne
pas venir le rejoindre, et que, quant  demander pour lui un cong  mon
oncle, il serait fort bless que je le fisse. Il avait des ennemis dans
l'arme, disait-il; le bonheur d'avoir obtenu ma main lui avait suscit
des envieux qui tchaient de le desservir auprs de l'amiral, et qui ne
manqueraient pas de dire qu'il m'avait lui-mme suggr cette dmarche,
afin de recommencer une vie de plaisir et d'oisivet. Je me soumis  cette
dernire dfense; mais quand  la premire, comme il ne me donnait pas
d'autres motifs de refus que la tristesse de cette demeure et les
privations de tout genre que j'aurais  y souffrir, comme sa lettre me
semblait plus passionne qu'aucune de celles qu'il m'et crites, je crus
lui donner une preuve de dvouement en venant partager sa solitude; et
sans lui rpondre, sans lui annoncer mon arrive, je partis aussitt. Ma
traverse fut longue et pnible; le temps tait mauvais. Je courus mille
dangers. Enfin j'arrivai ici, et je fus consterne en n'y trouvant point
Orio. Il tait parti pour cette malheureuse expdition de Patras, et la
garnison tait dans de grandes inquitudes sur son compte. Plusieurs jours
se passrent sans que je reusse aucune nouvelle de lui; je commenais 
perdre l'esprance de le revoir jamais. M'tant fait montrer l'endroit o
il avait appareill et o il devait aussi dbarquer, j'allais chaque jour,
de ce ct, m'asseoir sur un rocher, et j'y restais des heures entires 
regarder la mer. Bien des jours se passrent ainsi sans amener aucun
changement dans ma situation. Enfin, un matin, en arrivant sur mon rocher,
je vis sortir d'une barque un soldat turc accompagn d'un jeune garon
vtu comme lui. Au premier mouvement que fit le soldat je reconnus Orio,
et je descendis en courant pour me jeter dans ses bras; mais le regard
qu'il attacha sur moi fit refluer tout mon sang vers mon coeur, et le
froid de la mort s'tendit sur tous mes membres. Je fus plus bouleverse
et plus pouvante que le jour o je l'avais vu pour la premire fois, et,
comme ce jour-l, je tombai vanouie: il me semblait avoir vu sur son
visage la menace, l'ironie et le mpris  leur plus haute puissance. Quand
je revins  moi, je me trouvai dans ma chambre sur mon lit. Orio me
soignait avec empressement, et ses traits n'avaient plus cette expression
terrifiante devant laquelle mon tre tout entier venait de se briser
encore une fois. Il me parla avec tendresse et me prsenta le jeune homme
qui l'accompagnait, comme lui ayant sauv la vie et rendu la libert en
lui ouvrant les portes de sa prison durant la nuit. Il me pria de le
prendre  mon service, mais de le traiter en ami bien plus qu'en
serviteur. J'essayai de parler  Naama, c'est ainsi qu'il appelle ce
garon; mais il ne sait point un mot de notre langue. Orio lui dit
quelques mots en turc, et ce jeune homme prit ma main et la posa sur sa
tte en signe d'attachement et de soumission.

Pendant toute cette journe, je fus heureuse; mais ds le lendemain Orio
s'enferma dans son appartement, et je ne le vis que le soir, si sombre et
si farouche, que je n'eus pas le courage de lui parler. Il me quitta aprs
avoir soup avec moi. Depuis ce temps, c'est--dire depuis deux mois, son
front ne s'est point clairci. Une douleur ou une rsolution mystrieuse
l'absorbe tout entier. Il ne m'a tmoign ni humeur ni colre; il s'est
donn mille soins, au contraire, pour me rendre agrable le sjour de ce
donjon, comme si, hors de son amour et de son indiffrence, quelque chose
pouvait m'tre bon ou mauvais! Il a fait venir des ouvriers et des
matriaux de Cphalonie pour me construire  la hte cette demeure; il a
fait venir aussi des femmes pour me servir, et, au milieu de ses
proccupations les plus sombres, jamais il n'a cess de veiller  tous mes
besoins et de prvenir tous mes dsirs. Hlas! il semble ignorer que je
n'en ai qu'un seul rel sur la terre, c'est de retrouver son amour.
Quelquefois... bien rarement! il est revenu vers moi, plein d'amour et
d'effusion en apparence. Il m'a confi qu'il nourrissait un projet
important; que, dvor de vengeance contre les infidles qui ont massacr
son escorte, pris sa galre, et qui maintenant viennent exercer leurs
pirateries presque sous ses yeux, il n'aurait pas de repos qu'il ne les
et anantis. Mais  peine s'tait-il abandonn  ces aveux, que,
craignant mes inquitudes et s'ennuyant de mes larmes, il s'arrachait de
mes bras pour aller rver seul  ses belliqueux desseins. Enfin nous en
sommes venus  ce point que nous ne nous voyons plus que quelques heures
par semaine, et le reste du temps j'ignore o il est et de quoi il
s'occupe. Quelquefois il me fait dire qu'il profite du temps calme pour
faire une longue promenade sur mer, et j'apprends ensuite qu'il n'est
point sorti du chteau. D'autres fois il prtend qu'il s'enferme le soir
pour travailler, et je le vois, au lever du jour, dans sa barque, cingler
rapidement sur les flots gristres, comme s'il voulait me cacher qu'il a
pass la nuit dehors. Je n'ose plus l'interroger; car alors sa figure
prend une expression effrayante, et tout tremble devant lui. Je lui cache
mon dsespoir, et les instants qu'il passe prs de moi, au lieu de
m'apporter quelque soulagement, sont pour moi un vritable supplice; car
je suis force de veiller  mes paroles et  mes regards mme, pour ne
point laisser chapper une seule de mes sinistres penses. Quand il voit
une larme rouler dans mes yeux malgr moi, il me presse la main en silence,
se lve et me quitte sans me dire un mot. Une fois j'ai t sur le point
de me jeter  ses genoux et de m'y attacher, de m'y traner pour obtenir
qu'il partaget au moins ses soucis avec moi, et pour lui promettre de
souscrire  tous ses desseins sans faiblesse et sans terreur. Mais, au
moindre mouvement que je fais, son regard me cloue  ma place, et la
parole expire sur mes lvres. Il semble que, si ma douleur clatait devant
lui, le reste de compassion et d'gards qu'il me tmoigne se changerait en
fureur et en aversion. Je suis reste muette! Voil pourquoi, quand vous
me parlez de sa haine, je dis qu'elle est impossible, car je ne l'ai point
mrite: je meurs en silence.

Ezzelin remarqua que ce rcit laissait dans l'ombre la circonstance la
plus importante de celui de Lontio. Giovanna ne semblait nullement
considrer Soranzo comme alin, et les questions dtournes qu'il lui
adressa prudemment  cet gard n'amenrent aucun claircissement. Giovanna
manquait-elle d'une confiance absolue en lui, ou bien Lontio avait-il
fait de faux rapports? Voyant que ses investigations taient infructueuses,
Ezzelin conclut du moins qu'elle mourrait de langueur et de tristesse si
elle restait dans ce triste chteau, et il la supplia de se rendre 
Corfou auprs de son oncle. Il s'offrit  l'y conduire sur-le-champ; mais
elle rejeta bien loin cette proposition, disant que pour rien au monde
elle ne voudrait laisser souponner  son oncle qu'elle n'tait point
heureuse avec Orio; car la moindre plainte de sa part le ferait
infailliblement tomber dans la disgrce de l'amiral. Elle soutint
d'ailleurs qu'Orio n'avait envers elle aucun mauvais procd, et que, si
l'amour qu'elle lui portait tait devenu son propre supplice, Orio ne
pouvait tre accus du mal qu'elle se faisait  elle-mme.

Ezzelin se hasarda  lui demander si elle ne vivait pas dans une sorte de
captivit, et s'il n'y avait pas une consigne svre qui lui interdisait
la vue de tout compatriote. Elle rpondit que cela n'tait point, et que
pour rien au monde elle n'et reu Ezzelino lui-mme, s'il et fallu
dsobir  Orio pour goter cette joie innocente. Orio ne lui avait jamais
tmoign de jalousie, et plusieurs fois il l'avait autorise  recevoir
quiconque elle jugerait  propos, sans mme l'en prvenir.

Ezzelin ne savait que penser de cette contradiction manifeste entre les
paroles de Giovanna et celles de Lontio. Tout  coup le grand lvrier
blanc, qui semblait dormir, tressaillit, se releva, et, posant ses pattes
de devant sur le rebord de la fentre, resta immobile, les oreilles
dresses.

Est-ce ton matre, Sirius? lui dit Giovanna.

Le chien se retourna vers elle d'un air intelligent; puis, levant la tte
et dilatant ses narines, il frissonna et fit entendre un long gmissement
de douleur et de tendresse.

Voici Orio! dit Giovanna en passant son bras blanc et maigre autour du
cou du fidle animal; il revient! Ce noble lvrier reconnat toujours, au
bruit des rames, le bateau de son matre; et quand je vais avec lui
attendre Orio sur le rocher, au moindre point noir qu'il aperoit sur les
flots, il garde le silence ou fait entendre ce hurlement, selon que ce
point noir est l'esquif d'Orio ou celui d'un autre. Depuis qu'Orio ne lui
permet plus de l'accompagner, il a report sur moi son attachement, et ne
me quitte pas plus que mon ombre. Comme moi, il est malade et triste;
comme moi, il sait qu'il n'est plus cher  son matre; comme moi, il se
souvient d'avoir t aim!

Alors Giovanna, se penchant sur la fentre, essaya de discerner la barque
dans les tnbres; mais la mer tait noire comme le ciel, et l'on ne
pouvait distinguer le bruit des rames du clapotement uniforme des flots
qui battaient le rocher.

tes-vous bien sre, dit le comte, que ma prsence dans votre
appartement n'indisposera point votre mari contre vous?

--Hlas! il ne me fait pas l'honneur d'tre jaloux de moi, rpondit-elle.

--Mais je ferais peut-tre mieux, dit Ezzelin, d'aller au-devant de lui?

--Ne le faites pas, rpondit-elle; il penserait que je vous ai charg
d'pier ses dmarches: restez. Peut-tre mme ne le verrai-je pas ce soir.
Il rentre souvent de ses longues promenades sans m'en donner avis; et sans
l'admirable instinct de ce lvrier, qui me signale toujours son retour
dans le chteau ou dans l'le, j'ignorerais presque toujours s'il est
absent ou prsent. Maintenant,  tout vnement, aidez-moi  replacer ce
panneau de boiserie sur la fentre; car, s'il savait que je l'ai rendu
mobile pour interroger des yeux ce ct du chteau qui donne sur les flots,
il ne me le pardonnerait pas. Il a fait fermer cette ouverture 
l'intrieur de ma chambre, prtendant que j'alimentais  plaisir mon
inquitude par cette inutile et continuelle contemplation de la
mer.

Ezzelin replaa le panneau, soupirant de compassion pour cette femme
infortune.

Il s'coula encore assez de temps avant l'arrive d'Orio. Elle fut
annonce par l'esclave turc qui ne quittait jamais Orio. Lorsque le jeune
homme entra, Ezzelin fut frapp de la perfection de ses traits  la fois
dlicats et svres. Quoiqu'il et t lev en Turquie, il tait facile
de voir qu'il appartenait  une race plus firement trempe. Le type arabe
se rvlait dans la forme de ses longs yeux noirs, dans son profil droit
et inflexible, dans la petitesse de sa taille, dans la beaut de ses mains
effiles, dans la couleur bronze de sa peau lisse, sans aucune nuance. Le
son de sa voix le fit reconnatre aussi d'Ezzelin pour un Arabe qui
parlait le turc avec facilit, mais non sans cet accent guttural dont
l'harmonie, trange d'abord, s'insinue peu  peu dans l'me, et finit par
la remplir d'une suavit inconnue. Lorsque le lvrier le vit, il s'lana
sur lui comme s'il et voulu le dvorer. Alors le jeune homme, souriant
avec une expression de malignit froce, et montrant deux ranges de dents
blanches, minces et serres, changea tellement de visage qu'il ressembla 
une panthre. En mme temps il tira de sa ceinture un poignard recourb,
dont la lame tincelante alluma encore plus la fureur de son adversaire.
Giovanna fit un cri, et aussitt le chien s'arrta et revint vers elle
avec soumission, tandis que l'esclave, remettant son yatagan dans un
fourreau d'or charg de pierreries, flchit le genou devant sa matresse.

Voyez! dit Giovanna  Ezzelin, depuis que cet esclave a pris auprs
d'Orio la place de son chien fidle, Sirius le hait tellement que je
tremble pour lui; car ce jeune homme est toujours arm, et je n'ai point
d'ordres  lui donner. Il me tmoigne du respect et mme de l'affection,
mais il n'obit qu' Orio.

--Ne peut-il s'exprimer dans notre langue? dit Ezzelin, qui voyait l'Arabe
expliquer par signes l'arrive d'Orio.

--Non, rpondit Giovanna, et la femme qui sert d'interprte entre nous
deux n'est point ici. Voulez-vous l'appeler?

--Il n'est pas besoin d'elle, dit Ezzelin. Et adressant la parole en arabe
au jeune homme, il l'engagea  rendre compte de son message; puis il le
transmit  Giovanna. Orio, de retour de sa promenade, ayant appris
l'arrive du noble comte Ezzelino dans son le, s'apprtait  lui offrir 
souper dans les appartements de la signora Soranzo, et le priait de
l'excuser s'il prenait quelques instants pour donner ses ordres de nuit
avant de se prsenter devant lui.

Dites  cet enfant, rpondit Giovanna  Ezzelino, que je rponds ainsi 
son matre: L'arrive du noble Ezzelin est un double bonheur pour moi,
puisqu'elle me procure celui de souper avec mon poux. Mais, non,
ajouta-t-elle, ne lui dites pas cela; il y verrait peut-tre un reproche
indirect. Dites que j'obis, dites que nous l'attendons.

Ezzelin ayant transmis cette rponse au jeune Arabe, celui-ci s'inclina
respectueusement; mais, avant de sortir, il s'arrta debout devant
Giovanna, et, la regardant quelques instants avec attention, il lui
exprima par gestes qu'il la trouvait encore plus malade que de coutume, et
qu'il en tait afflig. Ensuite, s'approchant d'elle avec une familiarit
nave, il toucha ses cheveux et lui fit entendre qu'elle et  les relever.

Dites-lui que je comprends ses bienveillants conseils, dit Giovanna au
comte, et que je les suivrai. Il m'engage  prendre soin de ma parure, 
orner mes cheveux de diamants et de fleurs. Enfant bon et rude, qui
s'imagine qu'on ressaisit l'amour d'un homme par ces moyens purils! car,
selon lui, l'amour est l'instant de volupt qu'on donne!

Giovanna suivit nanmoins le conseil muet du jeune Arabe. Elle passa dans
un cabinet voisin avec ses femmes, et, lorsqu'elle en sortit, elle tait
blouissante de parure. Cette riche toilette faisait un douloureux
contraste avec la dsolation qui rgnait au fond de l'me de Giovanna. La
situation de cette demeure btie sur les flots et, pour ainsi dire, dans
les vents, le bruit lugubre de la mer et les sifflements du sirocco qui
commenait  s'lever, l'espce de malaise qui rgnait sur le visage des
serviteurs depuis que le matre tait dans le chteau, tout contribuait 
rendre cette scne trange et pnible pour Ezzelin. Il lui semblait faire
un rve; et cette femme qu'il avait tant aime, et que le matin mme il
s'attendait si peu  revoir, lui apparaissant tout d'un coup livide et
dfaillante, dans tout l'clat d'un habit de fte, lui fit l'effet d'un
spectre.

Mais le visage de Giovanna se colora, ses yeux brillrent, et son front se
releva avec orgueil lorsque Orio entra dans la salle d'un air franc et
ouvert, par, lui aussi, comme aux plus beaux jours de ses galants
triomphes  Venise. Sa belle chevelure noire flottait sur ses paules en
boucles brillantes et parfumes, et l'ombre fine de ses lgres moustaches,
retrousses  la vnitienne, se dessinait gracieusement sur la pleur de
ses joues. Toute sa personne avait un air d'lgance qui allait jusqu' la
recherche. Il y avait si longtemps que Giovanna le voyait les vtements en
dsordre, le visage assombri ou dcompos par la colre, qu'elle s'imagina
ressaisir son bonheur en revoyant l'image fidle du Soranzo qui l'avait
aime. Il semblait en effet vouloir, en ce jour, rparer tous ses torts;
car, avant mme de saluer Ezzelin, il vint  elle avec un empressement
chevaleresque, et baisa ses mains  plusieurs reprises avec une dfrence
conjugale mle d'ardeur amoureuse. Il se confondit ensuite en excuses et
en civilits auprs du comte Ezzelin, et l'engagea  passer tout de suite
dans la salle o le souper tait servi. Lorsqu'ils furent tous assis
autour de la table, qui tait somptueusement servie, il l'accabla de
questions sur l'vnement qui lui procurait _l'honorable joie_ de lui
donner l'hospitalit. Ezzelin en fit le rcit, et Soranzo l'couta avec
une sollicitude pleine de courtoisie, mais sans montrer ni surprise ni
indignation contre les pirates, et avec la rsignation obligeante d'un
homme qui s'afflige des maux d'autrui, sans se croire responsable le moins
du monde. Au moment o Ezzelin parla du chef des pirates qu'il avait
bless et mis en fuite, ses yeux rencontrrent ceux de Giovanna. Elle
tait ple comme la mort, et rpta involontairement les mmes paroles
qu'il venait de prononcer:

_Un homme coiff d'un turban carlate, et dont une norme barbe noire
couvrait presque entirement le visage!..._ C'est lui! ajouta-t-elle,
agite d'une secrte angoisse, je crois le voir encore!

Et ses yeux effrays, qui avaient l'habitude de consulter toujours le
front d'Orio, rencontrrent les yeux de son matre tellement impitoyables,
qu'elle se renversa sur sa chaise; ses lvres devinrent bleutres, et sa
gorge se serra. Mais aussitt, faisant un effort surhumain pour ne point
offenser Orio, elle se calma, et dit avec un sourire forc:

J'ai fait cette nuit un rve semblable.

Ezzelin regardait aussi Orio. Celui-ci tait d'une pleur extraordinaire,
et son sourcil contract annonait je ne sais quel orage intrieur. Tout
d'un coup il clata de rire, et ce rire pre et mordant veilla des chos
lugubres dans les profondeurs de la salle.

C'est sans doute l'_Uscoque_, dit-il en se tournant vers le commandant
Lontio, que madame a vu en rve, et que le noble comte a tu aujourd'hui
en ralit.

--Sans aucun doute, rpondit Lontio d'un ton grave.

--Quel est donc cet Uscoque, s'il vous plat? demanda le comte.
Existe-t-il encore de ces brigands dans vos mers? Ces choses ne sont plus
de notre temps, et il faut les renvoyer aux guerres de la rpublique sous
Marc-Antonio Memmo et Giovanni Bembo. Il n'y a pas plus d'uscoques que de
revenants, bon seigneur Lontio.

--Votre seigneurie peut croire qu'il n'y en a plus, repartit Lontio un
peu piqu; votre seigneurie est dans la fleur de la jeunesse, heureusement
pour elle, et n'a pas vu beaucoup de choses qui se sont passes avant sa
naissance. Quant  moi, pauvre vieux serviteur de la trs-sainte et
trs-illustre rpublique, j'ai vu souvent de prs les uscoques; j'ai mme
tait fait prisonnier par eux, et il s'en est fallu de quelques minutes
seulement que ma tte ft plante en guise de _ferale_  la proue de leur
galiote. Aussi je puis dire que je reconnatrais un uscoque entre mille et
dix mille pirates, forbans, corsaires, flibustiers; en un mot, au milieu
de toute cette racaille de gens qu'on appelle cumeurs de mer.

--Le grand respect que je porte  votre exprience me dfend de vous
contredire, mon brave commandant, dit le comte, acceptant avec un peu
d'ironie la leon que lui donnait Lontio. Je ferais beaucoup mieux de
m'instruire en vous coutant. Je vous demanderai donc de m'expliquer 
quoi l'on peut reconnatre un uscoque entre mille et dix mille pirates,
forbans ou flibustiers, afin que je sache bien  laquelle de ces races
appartient le brigand qui m'a assailli aujourd'hui, et auquel, sans
l'heure avance, j'aurais voulu donner la chasse.

--L'uscoque, rpondit Lontio, se reconnat entre tous ces brigands, comme
le requin entre tous les monstres marins, par sa frocit insatiable. Vous
savez que ces infmes pirates buvaient le sang de leurs victimes dans des
crnes humains, afin de s'aguerrir contre toute piti. Quand ils
recevaient un transfuge et l'enrlaient  leur bord, ils le soumettaient 
cette atroce crmonie, afin d'prouver s'il lui restait quelque instinct
d'humanit; et, s'il hsitait devant cette abomination, on le jetait  la
mer. On sait qu'en un mot la manire de faire la flibuste est, pour les
uscoques, de couler bas leurs prises, et de ne faire grce ni merci  qui
que ce soit. Jusqu'ici les Missolonghis s'taient borns, dans leurs
pirateries,  piller les navires; et, quand les prisonniers se rendaient,
ils les emmenaient en captivit et spculaient sur leur ranon.
Aujourd'hui les choses se passent autrement: quand un navire tombe dans
leurs mains, tous les passagers, jusqu'aux enfants et aux femmes, sont
massacrs sur place, et il ne reste mme pas une planche flottant sur
l'eau pour aller porter la nouvelle du dsastre  nos rivages. Nous voyons
bien les navires partis de la cte d'Italie passer dans nos eaux; mais on
ne les voit point dbarquer sur celles du Levant, et ceux que la Grce
envoie vers l'Occident n'arrivent jamais  la hauteur de nos les.
Soyez-en certain, seigneur comte, le terrible pirate au turban rouge, que
l'on voit rder d'cueil en cueil, et que les pcheurs du promontoire
d'Azio ont nomm l'Uscoque, est bien un vritable uscoque, de la pure race
des gorgeurs et des buveurs de sang.

--Que le chef de bandits que j'ai vu aujourd'hui soit uscoque ou de tout
autre sang, dit le jeune comte, je lui ai arrang la main droite _ la
vnitienne_, comme on dit. Au premier abord, il m'avait paru dtermin 
prendre ma vie ou  me laisser la sienne; cependant cette blessure l'a
fait reculer, et cet homme invincible a pris la fuite.

--A-t-il pris vraiment la fuite? dit Soranzo avec une incroyable
indiffrence. Ne pensez-vous pas plutt qu'il allait chercher du renfort?
Quant  moi, je crois que votre seigneurie a trs-bien fait de venir
mettre sa galre  l'abri de la ntre; car les pirates sont  cette heure
un flau terrible, invitable.

--Je m'tonne, dit Ezzelin, que messer Francesco Morosini, connaissant la
gravit de ce mal, n'ait point song encore  y porter remde. Je ne
comprends pas que l'amiral, sachant les pertes considrables que votre
seigneurie a prouves, n'ait point envoy une galre pour remplacer celle
qu'elle a perdue, et pour la mettre  mme de faire cesser d'un coup ces
affreux brigandages.

Orio haussa les paules  demi, et d'un air aussi ddaigneux que pouvait
le permettre l'exquise politesse dont il se piquait:

Quand mme l'amiral nous enverrait douze galres, dit-il, ses douze
galres ne pourraient rien contre des adversaires insaisissables. Nous
aurions encore ici tout ce qu'il nous faudrait pour les rduire, si nous
tions dans une situation qui nous permt de faire usage de nos forces.
Mais quand mon digne oncle m'a envoy ici, il n'a pas prvu que j'y serais
captif au milieu des cueils, et que je ne pourrais excuter aucun
mouvement sur des bas-fonds parmi lesquels de minces embarcations peuvent
seules se diriger. Nous n'avons ici qu'une manoeuvre possible: c'est de
gagner le large et d'aller promener nos navires sur des eaux o jamais les
pirates ne se hasardent  nous attendre. Quand ils ont fait leur coup, ils
disparaissent comme des mouettes; et pour les poursuivre parmi les rcifs,
il faudrait non-seulement connatre cette navigation difficile comme eux
seuls peuvent la connatre, mais encore tre quips comme eux, c'est
-dire avoir une flottille de chaloupes et de caques lgres, et leur
faire une guerre de partisans, semblable  celle qu'ils nous font.
Croyez-vous que ce soit une chose bien aise, et que du jour au lendemain
on puisse s'emparer d'un essaim d'ennemis qui ne se poste nulle part?

--Peut-tre votre seigneurie le pourrait-elle si elle le voulait bien, dit
Ezzelino avec un entranement douloureux; n'est-elle pas habitue 
russir du jour au lendemain dans toutes ses entreprises?

--Giovanna, dit Orio avec un sourire un peu amer, ceci est un trait dirig
contre vous au travers de ma poitrine. Soyez moins ple et moins triste,
je vous en supplie; car le noble comte, notre ami, croira que c'est moi
qui vous empche de lui tmoigner l'affection que vous lui devez et que
vous lui portez. Mais, pour en revenir  ce que nous disions, ajouta-t-il
d'un ton plein d'amnit, croyez, mon cher comte, que je ne m'endors pas
dans le danger, et que je ne m'oublie point ici aux pieds de la beaut.
Les pirates verront bientt que je n'ai point perdu mon temps, et que j'ai
tudi  fond leur tactique et explor leurs repaires. Oui, grce au ciel
et  ma bonne petite barque,  l'heure qu'il est, je suis le meilleur
pilote de l'archipel d'Ionie, et... Mais, ajouta Soranzo en affectant de
regarder autour de lui, comme s'il et craint la prsence de quelque
serviteur indiscret, vous comprenez, seigneur comte, que le secret est
absolument ncessaire  mes desseins. On ne sait pas quelles accointances
les pirates peuvent avoir dans cette le avec les pcheurs et avec les
petits trafiquants qui nous apportent leurs denres des ctes de More et
d'tolie. Il ne faut que l'imprudence d'un domestique fidle, mais
inintelligent, pour que nos bandits, avertis  temps, dguerpissent; et
j'ai grand intrt  les conserver pour voisins, car nulle part ailleurs
j'ose jurer qu'ils ne seront si bien traqus et si infailliblement pris
dans leur propre nasse.

En coutant ces aveux, les convives furent agits d'motions diverses. Le
front de Giovanna s'claircit, comme si elle et attribu aux absences et
aux proccupations de son mari quelque cause funeste, et comme si un poids
et t t de sa poitrine. Lontio leva les yeux au ciel assez niaisement,
et commena d'exprimer son admiration par des exclamations qu'un regard
froid et svre de Soranzo rprima brusquement. Quant  Ezzelin, ses
regards se portaient alternativement sur ces trois personnages, et
cherchaient  saisir ce qu'il restait pour lui d'inexpliqu dans leurs
relations. Rien dans Soranzo ne pouvait justifier l'interprtation
gratuite de folie dont il avait plu au commandant de se servir pour
expliquer sa conduite; mais aussi rien dans les traits, dans les discours
ni dans les manires de Soranzo ne russissait  captiver la confiance ou
la sympathie du jeune comte. Il ne pouvait dtacher ses yeux de ceux de
cet homme, dont le regard passait pour fascinateur; et il trouvait dans
ces yeux, d'une beaut remarquable quant  la forme et  la transparence,
une expression indfinissable qui lui dplaisait de plus en plus. Il y
rgnait un mlange d'effronterie et de couardise; parfois ils frappaient
Ezzelin droit au visage, comme s'ils eussent voulu le faire trembler; mais
ds qu'ils avaient manqu leur effet, ils devenaient timides comme ceux
d'une jeune fille, ou flottants comme ceux d'un homme pris en faute. Tout
en le regardant ainsi, Ezzelin remarqua que sa main droite n'tait pas
sortie de sa poitrine une seule fois. Appuy sur le coude gauche avec une
nonchalance lgante et superbe, il cachait son autre bras, presque
jusqu'au coude, dans les larges plis que formait sur sa poitrine une
magnifique robe de soie broche d'or, dans le got oriental. Je ne sais
quelle pense traversa l'esprit d'Ezzelin.

Votre seigneurie ne mange pas? dit-il d'un ton un peu brusque.

Il lui sembla qu'Orio se troublait. Nanmoins il rpondit avec assurance:

Votre seigneurie prend trop d'intrt  ma personne. Je ne mange point 
cette heure-ci.

--Vous paraissez souffrant, reprit Ezzelin en le regardant trs-fixement
et sans aucun dtour.

Cette insistance dconcerta visiblement Orio.

Vous avez trop de bont, rpondit-il avec une sorte d'amertume; l'air de
la mer m'excite beaucoup le sang.

--Mais votre seigneurie est blesse  cette main, si je ne me trompe? dit
Ezzelin, qui avait vu les yeux d'Orio se porter involontairement sur son
propre bras droit.

Bless! s'cria Giovanna en se levant  demi avec anxit.

Eh! mon Dieu, madame, vous le savez bien, rpondit Orio en lui lanant un
de ces coups d'oeil qu'elle craignait si fort. Voil deux mois que vous me
voyez souffrir de cette main.

Giovanna retomba sur sa chaise, ple comme la mort, et Ezzelin vit dans sa
physionomie qu'elle n'avait jamais entendu parler de cette blessure.

Cet accident date de loin? dit-il d'un ton indiffrent, mais ferme.

--De mon expdition de Patras, seigneur comte.

Ezzelin examina Lontio. Il avait la tte penche sur son verre et
paraissait savourer un vin de Chypre d'exquise qualit. Le comte lui
trouva une attitude sournoise, et un air de duplicit qu'il avait pris
jusque-l pour de la pauvret d'esprit.

Il persista  embarrasser Orio.

Je n'avais pas ou dire, reprit-il, que vous eussiez t bless  cette
affaire; et je me rjouissais de ce qu'au milieu de tant de malheurs
celui-l, du moins, vous et t pargn.

Le feu de la colre s'alluma enfin sur le front d'Orio. Je vous demande
pardon, seigneur comte, dit-il d'un air ironique, si j'ai oubli de vous
envoyer un courrier pour vous faire part d'une catastrophe qui parat vous
toucher plus que moi-mme. En vrit, je suis _mari_ dans toute la force
du terme, car mon rival est devenu mon meilleur ami.

--Je ne comprends pas cette plaisanterie, messer, rpondit Giovanna d'un
ton plus digne et plus ferme que son tat d'abattement physique et moral
ne semblait le permettre.

--Vous tes susceptible aujourd'hui, mon me, lui dit Orio d'un air
moqueur; et, tendant sa main gauche sur la table, il attira celle de
Giovanna vers lui et la baisa.

Ce baiser ironique fut pour elle comme un coup de poignard. Une larme
roula sur sa joue.

Misrable! pensa Ezzelin en voyant l'insolence d'Orio avec elle. Lche,
qui recule devant un homme, et qui se plat  briser une femme!

Il tait tellement pntr d'indignation qu'il ne put s'empcher de le
faire paratre. Les convenances lui prescrivaient de ne point intervenir
dans ces discussions conjugales; mais sa figure exprima si vivement ce qui
se passait en lui que Soranzo fut forc d'y faire attention.

Seigneur comte, lui dit-il, s'efforant de montrer du sang-froid et de la
hauteur, vous seriez-vous adonn  la peinture depuis quelque temps? Vous
me contemplez comme si vous aviez envie de faire mon portrait.

--Si votre seigneurie m'autorise  lui dire pourquoi je la regarde ainsi,
rpondit vivement le comte, je le ferai.

--Ma seigneurie, dit Orio d'un ton railleur, supplie humblement la vtre
de le faire.

--Eh bien! messer, reprit Ezzelin, je vous avouerai qu'en effet je me suis
adonn quelque peu  la peinture, et qu'en ce moment je suis frapp d'une
ressemblance prodigieuse entre votre seigneurie....

--Et quelqu'une des fresques de cette salle? interrompit Orio.

--Non, messer: avec le chef des pirates  qui j'ai eu affaire ce matin,
avec l'Uscoque, puisqu'il faut l'appeler par son nom.

--Par saint Thodose! s'cria Soranzo d'une voix tremblante, comme si la
terreur ou la colre l'eussent pris  la gorge, est-ce dans le dessein de
rpondre  mon hospitalit par une insulte et un dfi que vous me tenez de
pareils discours, monsieur le comte? Parlez librement.

En mme temps il essaya de dgager sa main de sa poitrine, comme pour la
mettre sur le fourreau de son pe, par un mouvement instinctif; mais il
n'tait point arm, et sa main tait de plomb. D'ailleurs Giovanna
pouvante, et craignant une de ces scnes de violence auxquelles elle
avait trop souvent assist lorsque Orio tait irrit contre ses infrieurs,
s'lana sur lui et lui saisit le bras. Dans ce mouvement, elle toucha
sans doute  sa blessure; car il la repoussa avec une fureur brutale et
avec un blasphme pouvantable. Elle tomba presque sur le sein d'Ezzelin,
qui, de son ct, allait s'lancer furieux sur Orio. Mais celui-ci, vaincu
par la douleur, venait de tomber en dfaillance, et son page arabe le
soutenait dans ses bras.

Ce fut l'affaire d'un instant. Orio lui dit un mot dans sa langue; et ce
jeune garon, ayant rempli une coupe de vin, la lui prsenta et lui en fit
avaler une partie. Il reprit aussitt ses forces, et fit  Giovanna les
plus hypocrites excuses sur son emportement. Il en fit aussi  Ezzelin,
prtendant que les souffrances qu'il ressentait pouvaient seules lui
expliquer  lui-mme ses frquents accs de colre.

Je suis bien certain, dit-il, que votre seigneurie ne peut pas avoir eu
l'intention de m'offenser en me trouvant une ressemblance avec le pirate
uscoque.

--Au point de vue de l'art, rpondit Ezzelin d'un ton acerbe, cette
ressemblance ne peut qu'tre flatteuse; j'ai bien regard cet uscoque,
c'est un fort bel homme.

--Et un hardi compre! repartit Soranzo en achevant de vider sa coupe, un
effront coquin qui vient jusque sous mes yeux me narguer, mais avec qui
je me mesurerai bientt, comme avec un adversaire digne de moi.

--Non pas, messer, reprit Ezzelin. Permettez-moi de n'tre pas de votre
avis. Votre seigneurie a fait ses preuves de valeur  la guerre, et
l'Uscoque a fait aujourd'hui devant moi ses preuves de lchet.

Orio eut comme un frisson; puis il tendit sa coupe de nouveau  Lontio,
qui la remplit jusqu'aux bords d'un air respectueux, en
disant:

C'est la premire fois de ma vie que j'entends faire un pareil reproche 
l'Uscoque.

--Vous tes tout  fait plaisant, vous, dit Orio d'un air de raillerie
mprisante. Vous admirez les hauts faits de l'Uscoque? Vous en feriez
volontiers votre ami et votre frre d'armes, je gage? Noble sympathie
d'une me belliqueuse!

Lontio parut trs-confus; mais Ezzelin, qui ne voulait pas lcher prise,
intervint.

Je dclare que cette sympathie serait mal place, dit-il. J'ai eu l'an
dernier, dans le golfe de Lpante, affaire  des pirates missolonghis qui
se firent couper en morceaux plutt que de se rendre. Aujourd'hui, j'ai vu
ce terrible Uscoque reculer pour une blessure et se sauver comme un lche
quand il a vu couler son sang.

La main d'Orio serra convulsivement sa coupe. L'Arabe la lui retira au
moment o il la portait  sa bouche.

Qu'est-ce! s'cria Orio d'une voix terrible. Mais, s'tant retourn et
ayant reconnu Naama, il se radoucit et dit en riant:

Voici l'enfant du prophte qui veut m'arracher  la damnation! Aussi bien,
ajouta-t-il en se levant, il me rend service. Le vin me fait mal et
aggrave l'irritation de cette maudite plaie qui, depuis deux mois, ne
vient pas  bout de se fermer.

--J'ai quelques connaissances en chirurgie, dit Ezzelin; j'ai guri
beaucoup de plaies  mes amis et leur ai rendu service  la guerre en les
retirant des mains des empiriques. Si votre seigneurie veut me montrer sa
blessure, je me fais fort de lui donner un bon avis.

--Votre seigneurie a des connaissances universelles et un dvouement
infatigable, repondit Orio schement. Mais cette main est fort bien panse,
et sera bientt en tat de dfendre celui qui la porte contre toute
mchante interprtation et contre toute accusation calomnieuse.

En parlant ainsi, Orio se leva, et, renouvelant ses offres de service 
Ezzelin d'un ton qui cette fois semblait l'avertir qu'il les accepterait
en pure perte, il lui demanda quelles taient ses intentions pour le
lendemain.

Mon intention, rpondit le comte, est de partir ds le point du jour pour
Corfou, et je rends grce  votre seigneurie de ses offres. Je n'ai besoin
d'aucune escorte, et ne crains pas une nouvelle attaque des pirates. J'ai
vu aujourd'hui ce que je devais attendre d'eux, et, tels que je les
connais, je les brave.

--Vous me ferez du moins l'honneur, dit Soranzo, d'accepter pour cette
nuit l'hospitalit dans ce chteau; mon propre appartement vous a t
prpar...

--Je ne l'accepterai pas, messer, rpondit le comte. Je ne me dispense
jamais de coucher  mon bord quand je voyage sur les galres de la
rpublique.

Orio insista vainement. Ezzelin crut devoir ne point cder. Il prit cong
de Giovanna, qui lui dit  voix basse, tandis qu'il lui baisait la
main:

Prenez garde  mon rve! soyez prudent?

Puis elle ajouta tout haut:

Faites mon message fidlement auprs d'Argiria.

Ce fut la dernire parole qu'Ezzelin entendit sortir de sa bouche. Orio
voulut l'accompagner jusqu' la poterne du donjon, et il lui donna un
officier et plusieurs hommes pour le conduire  son bord. Toutes ces
formalits accomplies, tandis que le comte remontait sur sa galre, Orio
Soranzo se trana dans son appartement, et tomba puis de fatigue et de
souffrance sur son lit.

Naam ferma les portes avec soin, et se mit  panser sa main brise.

       *        *        *        *        *

L'abb s'arrta, fatigu d'avoir parl si longtemps. Zuzuf prit la parole
 son tour, et, dans un style plus rapide, il continua  peu prs en ces
termes l'histoire de l'Uscoque:

Laisse-moi, Naam, laisse-moi! Tu puiserais en vain sur cette blessure
maudite le suc de toutes les plantes prcieuses de l'Arabie, et tu dirais
en vain toutes les paroles cabalistiques dont une science inconnue t'a
rvl les secrets: la fivre est dans mon sang, la fivre du dsespoir et
de la fureur! Eh quoi! ce misrable, aprs m'avoir ainsi mutil, ose
encore me braver en face et me jeter l'insulte de son ironie! et je ne
puis aller moi-mme chtier son insolence, lui arracher la vie et baigner
mes deux bras jusqu'au coude dans son sang! Voil le topique qui gurirait
ma blessure et qui calmerait ma fivre!

--Ami! tiens-toi tranquille, prends du repos, si tu ne veux mourir. Voici
que mes conjurations oprent. Le sang que j'ai tir de mes veines et que
j'ai vers dans cette coupe commence  obir  la formule sacre; il bout,
il fume! Maintenant je vais l'appliquer sur ta plaie...

Soranzo se laisse panser avec la soumission d'un enfant; car il craint la
mort comme tant le terme de ses entreprises et la perte de ses richesses.
Si parfois il la brave avec un courage de lion, c'est quand il combat pour
sa fortune. A ses yeux, la vie n'est rien sans l'opulence, et si, dans ses
jours de ruine et de dtresse, la voix du destin lui annonait qu'il est
condamn pour toujours  la misre, il prcipiterait, du haut de son
donjon, dans la mer noire et profonde, ce corps tant choy pour lequel
aucun aromate d'Asie n'est assez exquis, aucune toffe de Smyrne assez
riche ou assez moelleuse.

Quand l'Arabe a fini ses malfices, Soranzo le presse de partir.

Va, lui dit-il, sois aussi prompt que mon dsir, aussi ferme que ma
volont. Remets  Hussein cette bague qui t'investit de ma propre
puissance. Voici mes ordres: Je veux qu'avant le jour il soit  la pointe
de Natolica,  l'endroit que je lui ai dsign ce matin, et qu'il se
tienne l avec ses quatre caques pour engager l'attaque; que le rengat
Fremio se poste aux grottes de la Cigogne avec sa chaloupe pour prendre
l'ennemi en flanc, et que la tartane albanaise, bien munie de ses
pierriers, se tienne l o je l'ai laisse, afin de barrer la sortie des
cueils. Le Vnitien quittera notre crique avec le jour; une heure aprs
le lever du soleil, il sera en vue des pirates. Deux heures aprs le lever
du soleil, il doit tre aux prises avec Hussein; trois heures aprs le
lever du soleil, il faut que les pirates aient vaincu. Et dis-leur ceci
encore: Si cette proie leur chappe, dans huit jours Morosini sera ici
avec une flotte; car le Vnitien me souponne et va m'accuser. S'il arrive
 Corfou, dans quinze jours il n'y aura plus un rocher o les pirates
puissent cacher leurs barques, pas une grve o ils osent tracer
l'empreinte de leurs pieds, pas un toit de pcheur o ils puissent abriter
leurs ttes. Et dis-leur ceci surtout: Si on pargnait la vie d'un seul
Vnitien de cette galre, et si Hussein, se laissant sduire par l'espoir
d'une forte ranon, consentait  emmener leur chef en captivit, dis-lui
que mon alliance avec lui serait rompue sur-le-champ, et que je me
mettrais moi-mme  la tte des forces de la rpublique pour l'exterminer,
lui et toute sa race. Il sait que je connais les ruses de son mtier mieux
que lui-mme; il sait que sans moi il ne peut rien. Qu'il songe donc  ce
qu'il pourrait contre moi, et qu'il se souvienne de ce qu'il doit
craindre! Va; dis-lui que je compterai les heures, les minutes; lorsqu'il
sera matre de la galre, il tirera trois coups de canon pour m'avertir;
puis il la coulera bas, aprs l'avoir dpouille entirement... Demain
soir il sera ici pour me rendre ses comptes. S'il ne me prsente un gage
certain de la mort du chef vnitien, sa tte! je le ferai pendre aux
crneaux de ma grande tour. Va, telle est ma volont. N'en omets pas une
syllabe... Maudit trois fois soit l'infme qui m'a mis hors de combat! Eh
quoi! n'aurais-je pas la force de me traner jusqu' cette barque?
Aide-moi, Naam! si je puis seulement me sentir ballotter par la vague, mes
forces reviendront! Rien ne russit  ces maudits pirates quand je ne suis
pas avec eux...

Orio essaye de se traner jusqu'au milieu de sa chambre; mais le frisson
de la fivre fait claquer ses dents; les objets se transforment devant ses
yeux gars, et  chaque instant il lui semble que les angles de son
appartement vont se jeter sur lui et serrer ses tempes comme dans un
tau.

Il s'obstine nanmoins, il cherche d'une main tremblante  branler le
verrou de l'issue secrte. Ses genoux flchissent. Naam le prend dans ses
bras, et, soutenue par la force du dvouement, le ramne  son lit et l'y
replace; puis elle garnit sa ceinture de deux pistolets, examine la lame
de son poignard et prpare sa lampe. Elle est calme; elle sait qu'elle
s'acquittera de sa mission ou qu'elle y laissera sa vie. Enfant de Mahomet,
elle sait que les destines sont crites dans les cieux, et que rien
n'arrive au gr des hommes si la fatalit s'est joue d'avance de leurs
desseins.

Orio se tord sur sa couche. Naam soulve le tapis de damas qui cache 
tous les yeux une trappe mobile, aux gonds silencieux. Elle commence 
descendre un escalier rapide et tortueux d'abord, construit avec la pierre
et le ciment, et bientt taill ingalement dans le granit  mesure qu'il
s'enfonce dans les entrailles du rocher. Soranzo la rappelle au moment o
elle va pntrer dans ces galeries troites o deux hommes ne peuvent
passer de front, et o la raret de l'air porterait l'effroi dans une me
moins aguerrie que la sienne. La voix de Soranzo est si faible qu'elle ne
peut tre entendue, si ce n'est par Naam, dont le coeur et l'esprit
vigilant ont le sens de l'oue. Naam remonte rapidement les degrs et
passe le corps  demi par l'ouverture pour prendre les nouveaux ordres de
son matre.

Avant de rentrer dans l'le, lui dit-il, tu iras dans la baie trouver mon
lieutenant. Tu lui diras de faire marcher la galre, au point du jour,
vers la pointe oppose de l'le, de gagner le large vers le sud. Il y
restera jusqu'au soir sans se rapprocher des cueils, quelque bruit qu'il
entende au loin. Je lui donnerai, avec le canon du fort, l'ordre de sa
rentre. Va; hte-toi, et qu'Allah t'accompagne!

Naam disparat de nouveau dans la spirale souterraine. Elle traverse les
passages secrets; de cave en cave, d'escalier en escalier, elle parvient
enfin  une ouverture troite, portique effrayant suspendu entre le ciel
et l'onde, o le vent s'engouffre avec des sifflements aigus, et que de
loin les pcheurs prennent pour une crevasse inabordable, o les oiseaux
de mer peuvent seuls chercher un refuge contre la tempte. Naam prend dans
un coin une chelle de corde qu'elle attache aux anneaux de fer scells
dans le roc. Puis elle teint sa lampe tourmente par le vent, te sa robe
de soie de Perse et son fin turban d'un blanc de neige. Elle endosse la
casaque grossire d'un matelot, et cache sa chevelure sous le bonnet
carlate d'un Maniote. Enfin, avec la souplesse et la force d'une jeune
panthre, elle se suspend aux flancs nus et lisses du roc perpendiculaire,
et gagne une plate-forme plus voisine des flots, qui se projette en avant,
et forme une caverne que la mer vient remplir dans les gros temps, mais
qu'elle laisse  sec dans les jours calmes. Naam descend dans la grotte
par une large fissure de la vote, et s'avance sur la grve cumante. La
nuit est sombre, et le vent d'ouest souffle gnreusement. Elle tire de
son sein un sifflet d'argent et fait entendre un son aigu auquel rpond
bientt un son pareil. Quelques instants se sont  peine couls, et dj
une barque, cache dans une autre cave de rocher, glisse sur les flots, et
s'approche d'elle.

Seul? lui dit en langue turque un des deux matelots qui la dirigent.

--Seul, rpond Naam; mais voici la bague du matre. Obissez, et
conduisez-moi auprs d'Hussein.

Les deux matelots hissent leur voile latine, Naam s'lance dans la barque
et quitte rapidement le rivage. La signora Soranzo est  sa fentre; elle
a cru entendre le bruit des rames et le son incertain d'une voix humaine.
Le lvrier fait entendre un grognement sourd, tmoignage de haine.

C'est Naama [_Naama_ est le masculin du nom propre de _Naam_ (fminin).]
tout seul, dit la belle Vnitienne; Soranzo, du moins, repose cette nuit
sous le mme toit que sa triste compagne.

L'inquitude la dvore.

Il est bless! il souffre! il est seul peut-tre! Son insparable
serviteur l'a quitt cette nuit. Si j'allais couter doucement  sa porte,
j'entendrais le bruit de sa respiration! Je saurais s'il dort. Et s'il est
en proie  la douleur,  l'ennui des tnbres et de la solitude, peut-tre
ne mprisera-t-il pas mes soins.

Elle s'enveloppe d'un long voile blanc, et comme une ombre inquite, comme
un rayon flottant de la lune, elle se glisse dans les dtours du chteau.
Elle trompe la vigilance des sentinelles qui gardent la porte de la tour
habite par Orio. Elle sait que Naama est absent: Naama, le seul gardien
qui ne s'endorme jamais  son poste, le seul qui ne se laisse pas sduire
par les promesses, ni gagner par les prires, ni intimider par les
menaces.

Elle est arrive  la porte d'Orio, sans veiller le moindre cho sur les
pavs sonores, sans effleurer de son voile les murailles indiscrtes. Elle
prte l'oreille, son coeur palpitant brise sa poitrine; mais elle retient
son souffle. La porte d'Orio est mieux garde par la peur qu'il inspire
que par une lgion de soldats. Giovanna coute, prte  s'enfuir au
moindre bruit. La voix de Soranzo s'lve, sinistre dans le silence et
dans les tnbres. La crainte de se trahir par la fuite enchane la
Vnitienne tremblante au seuil de l'appartement conjugal. Soranzo est en
proie aux fantmes du sommeil. Il parle avec agitation, avec fureur, dans
le dlire des songes. Ses paroles entrecoupes ont-elles rvl quelque
affreux mystre? Giovanna s'enfuit pouvante; elle retourne  sa chambre
et tombe consterne, demi-morte, sur son divan. Elle y reste jusqu'au jour,
perdue dans des rves sinistres.

Cependant une ligne incertaine encore traverse le linceul immense de la
nuit et commence  sparer au loin le ciel et la mer. Orio, plus calme,
s'est soulev sur son chevet. Il se dbat encore contre les visions de la
fivre; mais sa volont les surmonte, et l'aube va les chasser. Il
ressaisit peu  peu ses souvenirs, il embrasse enfin la ralit.

Il appelle Naam; la mandore de la jeune Arabe, suspendue  la muraille,
rpond seule par une vibration mlancolique  la voix du matre.

Orio repousse ses pesantes courtines, pose ses pieds sur le tapis, promne
ses regards inquiets autour de l'appartement o tremble  peine la lueur
du matin. La trappe est toujours baisse, Naam n'est pas de retour.

Il ne peut rsister  l'inquitude, il essaye ses forces, il soulve la
trappe, il descend quelques marches; il sent que son nergie revient avec
l'activit. Il arrive  l'issue des galeries intrieures du rocher, l o
Naam a laiss une partie de ses vtements et l'chelle de cordes attache
encore aux crampons de fer. Il interroge les flots avec anxit. Les
angles du roc lui cachent le ct qu'il voudrait voir. Il voudrait
descendre l'chelle, mais, sa main blesse ne pourrait le soutenir dans
cette prilleuse traverse. D'ailleurs, le jour augmente, et les
sentinelles pourraient le remarquer, et dcouvrir cette communication avec
la mer, connue de lui seulement et du petit nombre des affids. Orio subit
toutes les souffrances de l'attente. Si Naam est tombe dans quelque
embche, si elle n'a pu transmettre son message  Hussein, Ezzelin est
sauv, Soranzo est perdu! Et si Hussein, en apprenant la blessure qui met
Orio hors de combat, allait le trahir, vendre son secret, son honneur et
sa vie  la rpublique! Mais tout  coup Orio voit sa galace sortir sur
toutes voiles de la baie, et se diriger vers le sud. Naam a rempli sa
mission! Il ne songe plus  elle. Il retire l'chelle et retourne dans sa
chambre; c'est Naam qui l'y reoit. La joie du succs donne  Orio les
apparences de la passion; il la presse contre son sein; il l'interroge
avec sollicitude.

Tout sera fait comme lu l'as command, dit-elle; mais le vent ne cesse
pas de souffler de l'ouest, et Hussein ne rpond de rien si le vent ne
change; car, si la galre le gagne de vitesse, ses caques ne pourront lui
donner la chasse sans s'exposer, en pleine mer,  des rencontres
funestes.

--Hussein est insens, rpondit Orio avec impatience, il ne connat pas
l'orgueil vnitien. Ezzelin ne fuira pas; il ira  sa rencontre, il se
jettera dans le danger. N'a-t-il pas en tte la sotte chimre de
l'honneur? D'ailleurs, le vent tournera au lever du soleil et soufflera
jusqu' midi.

--Matre, il n'y a pas d'apparence, rpond Naam.

--Hussein est un poltron, s'crie Orio avec colre.

Ils montent ensemble sur la terrasse du donjon. La galre du comte Ezzelin
est dj sortie de la baie. Elle vogue lgre et rapide vers le nord. Mais
le soleil sort de la mer et le vent tourne. Il souffle en plein de Venise
et va refouler les vagues et les navires sur les cueils de l'archipel
Ionien. La course d'Ezzelin se ralentit.

Ezzelin! tu es perdu! s'crie Orio dans le transport de sa joie.

Naam regarde le front orgueilleux de son matre. Elle se demande si cet
homme audacieux ne commande pas aux lments, et son aveugle dvouement ne
connat plus de bornes.

Oh! que les heures de cette journe se tranrent lentement pour Soranzo
et pour son esclave fidle! Orio avait prvu si exactement le temps
ncessaire  la marche de la galre et aux manoeuvres des Missolonghis,
qu' l'heure prcise indique par lui le combat s'engagea. D'abord il ne
l'entendit pas, parce qu'Ezzelin n'employa pas le canon contre les
caques. Mais quand les tartanes vinrent l'assaillir, quand il vit qu'il
avait  lutter contre deux cents pirates avec une soixantaine d'hommes
blesss ou fatigus par le combat de la veille, il fit usage de toutes ses
ressources.

Le combat fut acharn, mais court. Que pouvait le courage dsespr contre
le nombre et surtout contre le destin? Orio entendit la canonnade. Il
bondit comme un tigre dans sa cage, et se cramponna aux crneaux de la
tour, pour rsister au vertige qui l'emportait  travers l'espace. Dans sa
main gauche, il tenait la main de Naam et la brisait d'une treinte
convulsive  chaque coup de canon dont le bruit sourd venait expirer  son
oreille. Tout  coup il se fit un grand silence, un silence affreux,
impossible  expliquer, et durant lequel Naam commena  craindre que tous
les plans de son matre n'eussent avort.

Le soleil montait calme et radieux, la mer tait nue comme le ciel. Le
combat se passait entre les deux dernires les situes au nord-est de
San-Silvio. La garnison du chteau s'tonnait et s'effrayait de ce bruit
sinistre; quelques sous-officiers et quelques braves marins avaient
demand  se jeter dans des barques pour aller  la dcouverte. Orio leur
avait fait dfendre par Lontio de bouger, sous peine de la vie. Le bruit
avait cess. Sans doute la galre d'Ezzelin, masque par l'le nord-ouest,
cinglait victorieuse vers Corfou. En si peu d'instants, une fine voilire,
si bien arme et si bravement dfendue, ne pouvait tre tombe au pouvoir
des pirates. Personne ne s'inquitait plus de son sort, personne, except
le gouverneur et son acolyte silencieux. Ils taient toujours penchs sur
les crneaux de la tour. Le soleil montait toujours, et le silence ne
cessait point.

Enfin les trois coups se firent entendre  la cinquime heure du jour.

C'en est fait! matre, dit Naam, le bel Ezzelin a vcu.

--Deux heures pour piller un navire, dit Orio en haussant les paules. Les
brutes! que pourraient-ils sans moi? Rien. Mais  prsent, que la foudre
du ciel les crase, que le canon vnitien les balaye, et que les abmes de
la mer les engloutissent. J'en ai fini avec eux. Ils m'ont dlivr
d'Ezzelin, et la moisson est rentre!

--Matre, tu vas maintenant te rendre auprs de ta femme. Elle est fort
malade et presque mourante, dit-on. Il y a deux heures qu'elle te fait
demander. Je te l'ai rpt plusieurs fois, tu ne m'as pas entendue.

--Dis que je n'ai pas cout! Vraiment, j'avais bien autre chose dans
l'esprit que les visions d'une femme jalouse! Que me veut-elle?

--Matre, tu vas cder  sa demande. Allah maudit l'homme qui mprise sa
femme lgitime, encore plus que celui qui maltraite son esclave fidle. Tu
as t pour moi un bon matre; sois un bon poux pour ta Vnitienne.
Allons, viens.

Orio cda; Naam tait le seul tre qui pt faire cder Orio quelquefois.

Giovanna tait tendue roide et sans mouvement sur son divan. Ses joues
sont livides, ses lvres froides, sa respiration est brlante. Elle se
ranime cependant  la voix de Naam qui la presse de tendres questions, et
qui couvre ses mains de baisers fraternels.

Ma soeur Zoana, lui dit la jeune Arabe dans cette langue que Giovanna
n'entend pas, prends courage, ne t'abandonne pas ainsi  la douleur. Ton
poux revient vers toi, et jamais ta soeur Naam ne cherchera  te ravir sa
tendresse. Le prophte l'ordonne ainsi; et jamais, parmi les cent femmes
dont je fus la plus aime, il n'y en eut une seule qui pt se plaindre
avec quelque raison de la prfrence du matre pour moi. Naam a toujours
eu l'me gnreuse; et de mme qu'on a respect ses droits sur la terre
des croyants, de mme elle respecte ceux d'autrui sur la terre des
chrtiens. Allons, relve encore tes cheveux, et revts tes plus beaux
ornements: l'amour de l'homme n'est qu'orgueil, et son ardeur se rallume
quand la femme prend soin de lui paratre belle. Essuie tes larmes, les
larmes nuisent  l'clat des yeux. Si tu me confiais le soin de peindre
tes sourcils  la turque et de draper ton voile sur tes paules  la
manire perse, sans nul doute le dsir d'Orio retournerait vers toi. Voici
Orio, prend ton luth, je vais brler des parfums dans ta chambre.

Giovanna ne comprend pas ces discours nafs. Mais la douce harmonie de la
voix arabe et l'air tendre et compatissant de l'esclave lui rendent un peu
de courage. Elle ne comprend pas non plus la grandeur d'me de sa rivale,
car elle persiste  la prendre pour un jeune homme; mais elle n'en est pas
moins touche de son affection et s'efforce de l'en rcompenser en
secouant son abattement. Orio entre, Naam veut se retirer; mais Orio lui
commande de rester. Il craint, en se livrant  un reste d'amour pour
Giovanna, d'encourager ses reproches ou de rveiller ses esprances.
Nanmoins il la mnage encore. Elle est toute-puissante auprs de
Morosini. Orio la craint, et  cause de cela, bien qu'il admire sa douceur
et sa bont, il ne peut se dfendre de la har.

Mais cette fois Giovanna n'est ni craintive ni suppliante. Elle n'est que
plus triste et plus malade que les autres jours.

Orio, lui dit-elle, je pense que vous auriez d, malgr le refus du comte
Ezzelin, le faire escorter jusqu' la haute mer. Je crains qu'il ne lui
arrive malheur. De funestes prsages m'ont assige depuis deux jours. Ne
riez pas des avertissements mystrieux de la Providence. Faites voguer
votre galre sur les traces du comte, s'il en est temps encore. Songez que
c'est dans votre intrt autant que dans le sien que je vous conseille
d'agir ainsi. La rpublique vous rendrait responsable de sa perte.

--Peut-on vous demander, madame, rpondit Orio d'un air froid et en la
regardant en face, quels sont ces prsages dont vous me parlez, et sur
quel fondement reposent ces craintes?

--Vous voulez que je vous les dise, et vous allez les mpriser comme les
visions d'une femme superstitieuse. Mon devoir est de vous rvler ces
avertissements terribles que j'ai reus d'en haut; si vous n'en profitez
pas...

--Parlez, madame, dit Orio d'un air grave, je vous coute avec dfrence,
vous le voyez.

--Eh bien! sachez que, peu d'instants aprs que l'horloge eut sonn la
troisime heure du jour, j'ai vu le comte Ezzelin entrer dans ma chambre,
tout ensanglant, et les vtements en dsordre; je l'ai vu distinctement,
messer, et il m'a dit des paroles que je ne rpterai point, mais dont le
son vibre encore dans mon oreille. Puis il s'est effac comme
s'effacent les spectres. Mais je gagerais qu' l'heure o il m'a apparu il
a cess de vivre, ou qu'il est tomb en proie  quelque destin funeste;
car hier,  l'heure o il fut attaqu par les pirates, j'ai vu en songe
l'Uscoque lever sur lui son cimeterre, et s'enfuir, la main brise, en
blasphmant.

--Que signifient ces prtendues visions, madame, et quel soupon
cachez-vous sous ces allgories?

Ainsi parle Orio d'une voix tonnante et en se levant d'un air farouche.
Naam s'lance vers lui, et s'attache  son vtement. Elle ne comprend pas
ses paroles, mais elle lit dans ses yeux tincelants la haine et la
menace. Orio se calme, son emportement pourrait le trahir et confirmer les
soupons de Giovanna. D'ailleurs Giovanna est calme, et, pour la premire
fois de sa vie, elle affronte d'un air impassible la colre d'Orio.

J'exige que vous me rptiez ces paroles terribles qui doivent me causer
tant d'effroi, reprend Orio d'un air ironique. Si vous me les cachez,
Giovanna, je croirai que tout ceci est une ruse de femme pour me
persifler.

--Je vous les dirai donc, Orio: car ceci n'est point un jeu, et les
puissances invisibles qui interviennent dans nos destines planent
au-dessus des vaines fureurs qu'elles excitent en nous. Le spectre du
comte Ezzelin m'a montr une large et horrible blessure par laquelle
s'coulait tout son sang, et il m'a dit: Madame, votre poux est un
assassin et un tratre.

--Rien de plus? dit Orio, ple et tremblant de colre. Votre esprit a trop
d'indulgence pour mon mrite, madame, et je m'tonne que les fantmes de
vos rves trouvent de si douces choses  vous dire de moi. A votre
prochaine entrevue, veuillez leur dire que je leur conseille de
s'expliquer mieux ou de garder le silence; car il est imprudent de parler
 la lgre, et les visions pourraient bien tre de mauvais protecteurs
pour les cratures humaines qu'il leur plat de hanter.

En parlant ainsi Orio se retira, et l'arrt de Giovanna fut prononc dans
son coeur.

La nuit est venue, l'pouse d'Orio n'a got ni sommeil durant la nuit ni
calme durant le jour. Sa tranquillit n'est qu'extrieure, son me est en
proie  mille tortures. Elle a devin l'horrible vrit: elle n'espre
plus rien; elle cherche, au contraire,  augmenter par l'vidence la
certitude de sa honte et de son malheur.

L'horloge a sonn minuit. Un profond silence rgne dans l'le et dans le
chteau. Le temps est calme et clair, la mer silencieuse. Giovanna est 
sa fentre secrte. Elle entend l'approche de la barque au pied du rocher.
Elle voit des ombres se dresser sur la rive, et comme des taches noires se
mouvoir rgulirement sur le sable blanc. Ce n'est ni Orio ni Naam, car le
lvrier coute et ne donne aucun signe d'affection ni de haine. La barque
s'loigne; mais les ombres qui en sont sorties ont disparu, comme si elles
se fussent enfonces dans la profondeur du rocher.

Cette fois, l'air est si sonore et la mer si paisible que les moindres
bruits arrivent  l'oreille de Giovanna. Les anneaux de fer ont cri
faiblement dans leurs crampons; l'chelle a grinc sous le poids d'un
homme: une voix a appel d'en haut avec prcaution; plusieurs voix ont
murmur d'en bas; un signal, le cri d'un oiseau de nuit mal imit, a t
chang. Tout rentre dans le silence. L'oeil ne peut rien saisir; la base
du rocher rentre en cet endroit sous la corniche des roches suprieures.
Mais tout  coup des mouvements sourds, des sons inarticuls ont retenti
aux entrailles de la terre. Giovanna colle son oreille sur le tapis de sa
chambre. Elle entend le bruit de plusieurs personnes qui se meuvent comme
dans une cave situe au-dessous de son appartement. Puis elle n'entend
plus rien.

Mais elle veut claircir entirement le mystre. Cette fois, ce n'est plus
 l'instinct divinatoire et  la rvlation anglique des songes qu'elle
demandera la lumire, c'est au tmoignage de ses sens. Elle ne songe plus
 mettre son voile: peu lui importe d'tre reconnue et maltraite.
Demi-nue et les cheveux flottants, elle court sans prcaution dans les
galeries et dans les escaliers, elle s'lance vers la tour de Soranzo.
Elle ne connat plus la pudeur de l'orgueil outrag, ni la timide
soumission de la femme, ni la crainte de la mort. Elle veut savoir et
mourir. Orio a donn cependant des ordres svres pour que la porte de ses
appartements soit garde  vue. Mais les consciences coupables craignent
l'horreur de la nuit. Le garde, qui voit venir  lui cette femme chevele
avec tant d'assurance et les yeux anims d'une rsolution dsespre, la
prend  son tour pour un spectre, et tombe la face contre terre. Cet homme
avait gorg, quelques jours auparavant, sur une galiote marchande, une
belle jeune femme avec ses deux enfants dans ses bras. Il croit la voir
apparatre, et s'imagine entendre sa voix plaintive lui crier:

Rends-moi mes enfants!

--Je ne les ai pas, rpond-il d'une voix touffe en se roulant sur le
pav. Giovanna ne fait pas attention  lui; elle marche sur son corps,
indiffrente  tout danger, et pntre dans l'appartement d'Orio. Il est
dsert, mais des flambeaux sont allums sur une large table de marbre. La
trappe est ouverte au milieu de la chambre. Giovanna referme avec soin la
porte par laquelle elle est entre et se cache derrire un rideau de la
fentre: car dj elle entend des voix et des pas qui se rapprochent, et
l'on monte l'escalier souterrain.

Orio parat le premier; trois musulmans d'un aspect hideux, couverts de
vtements souills de sang et de vase, viennent aprs lui, portant un
paquet qu'ils posent sur la table. Naama vient le dernier et ferme la
trappe; puis il va s'appuyer le dos contre la porte de l'appartement, et
reste immobile.

Le vieux Hussein, le pirate missolonghi, avait une longue barbe blanche et
des traits profondment creuss qui, au premier abord, lui donnaient un
aspect vnrable. Mais plus on le regardait, plus on tait frapp de la
frocit brutale et de l'obstination stupide qu'exprimait son visage
basan. Il a jou un rle obscur, mais long et tenace, dans les annales de
la piraterie. Hussein a servi autrefois chez les uscoques. C'est un homme
de rapt et de meurtre; mais nul n'observe mieux que lui la loi de justice
et de sincrit dans le partage des dpouilles. Nulle parole de commerant
soumis aux lois des nations n'a la valeur et l'inviolabilit de la sienne;
et cet homme, qui renierait le prophte pour un peu d'or, ferait rouler
avec mpris la tte du premier de ses pirates qui aurait frauduleusement
mesur sa part de butin. Son intgrit et sa fermet lui ont valu le
commandement de quatre caques et la haute main sur ses deux associs,
hommes plus habiles  la manoeuvre, mais moins braves au combat et moins
svres dans l'administration. Ses deux associs taient le rengat Fremio,
qui parlait un patois ml de turc et d'italien, presque inintelligible
pour Giovanna, et dont la figure mince et fltrie accusait les passions
viles et l'me impitoyable; puis un juif albanais, qui commandait une des
tartanes, et qu'une affreuse cicatrice dfigurait entirement. Le rengat
et lui posrent le paquet sur la table et droulrent lentement le haillon
hideux qui l'enveloppait. Giovanna sentit son coeur dfaillir, et
l'angoisse de la mort parcourut tout son corps, lorsque de ce premier
lambeau elle en vit tirer un autre tout sanglant, hach  coups de sabre
et cribl de balles, qu'elle reconnut pour le pourpoint qu'Ezzelin portait
la veille.

A cette vue, Orio, indign, parla avec vhmence  Hussein. Giovanna,
n'entendant pas la langue dont il se servait, crut qu'il s'indignait du
meurtre; mais Orio, s'tant retourn vers le rengat et vers le juif, leur
parla ainsi en italien:

Ceci un gage! Vous osez me prsenter ce haillon comme un gage de mort!
Est-ce l ce que j'ai rclam, et pensez-vous que je me paye de si
grossiers artifices? Chiens rapaces, tratres maudits! vous m'avez tromp!
Vous lui avez fait grce afin de vendre sa libert  sa famille; mais vous
ne russirez pas  me drober cette proie, la seule que j'aie exige de
vous. J'irai fouiller jusqu'aux derniers ballots et dclouer jusqu' la
dernire planche de vos barques pour trouver le Vnitien. Mort ou vivant,
il me le faut; et, s'il m'chappe, je vous fais mettre en pices  coups
de canon, vous et vos misrables radeaux.

Orio cumait de rage. Il arracha le pourpoint ensanglant des mains du
rengat constern et le foula aux pieds. Il tait hideux en cet instant,
et celle qui l'avait tant aim eut horreur de lui.

Il y eut entre ces quatre assassins un long dbat dont elle comprit une
partie. Les pirates soutenaient qu'Ezzelin tait mort perc de plusieurs
balles et couvert de coups de sabre, ainsi que l'attestait ce vtement. Le
juif, sur la tartane duquel il tait tomb expirant, n'avait pu arriver 
lui assez tt pour empcher ses matelots de jeter son cadavre  la mer.
Heureusement la richesse de son pourpoint avait tent l'un d'eux, qui le
lui avait arrach avant de le lancer par-dessus le bord, et le juif avait
t forc de le lui racheter afin de pouvoir montrer  Orio ce tmoignage
de la mort de son ennemi.

Aprs beaucoup d'emportements et d'imprcations changs de part et
d'autre, Orio, qui, malgr la brutalit et la mchancet de ses associs,
exerait un ascendant extraordinaire sur eux, et savait d'un mot et d'un
geste les rduire au silence au plus fort de leur colre, parut s'apaiser
et se contenter du serment de Hussein. Hussein refusa,  la vrit, de
jurer par Allah et le prophte qu'il ft certain de la mort d'Ezzelin, car
il ne l'avait pas vu jeter  la mer; mais il jura que, si on lui avait
conserv la vie, il n'tait pas complice de cette trahison; il jura aussi
qu'il s'assurerait de la vrit et qu'il chtierait svrement quiconque
aurait dsobi  l'Uscoque. Il pronona ce mot en italien, et en portant
les deux mains sur sa tte il s'inclina jusqu' terre devant
Orio.

Lui! l'Uscoque! O Giovanna! Giovanna! comment ne tombes-tu pas morte en
voyant que cet infme gorgeur, tratre  sa patrie, insatiable larron et
meurtrier froce, est ton poux, l'homme que tu as tant aim!

Giovanna se parle ainsi  elle-mme. Peut-tre parle-t-elle tout haut,
tant elle mprise  cette heure le danger de mourir, tant elle a perdu le
sentiment de son tre, absorbe qu'elle est tout entire dans cette scne
d'pouvante et de dgot. Les brigands taient si anims par la dispute
qu'ils n'auraient pu l'entendre. Ils parlrent longtemps encore. Giovanna
ne les entendit plus; ses bras se tordirent, son cou se gonfla et ses yeux
se renversrent dans leur orbite. Elle tomba sur le carreau et perdit le
sentiment de son infortune. Les pirates, ayant fait leurs dernires
conventions avec Orio, taient repartis. Orio se jeta sur son lit et
s'endormit bris de fatigue.

Naam, aprs avoir pans sa blessure, veille auprs de lui, couche  terre
sur une natte. Il y a bien longtemps que Naam n'a got un paisible
sommeil. Elle porte dans les vnements les plus terribles et dans les
plus rudes fatigues de la vie le calme et la sant d'un esprit et d'un
corps fortement tremps. Lorsqu'elle s'assoupit, un songe transporte
quelquefois son imagination au temps o, berce dans un hamac de damas
plus blanc que la neige par quatre jeunes esclaves nubiennes,  la peau
noire comme la nuit, aux dents blanches,  l'air franc et joyeux, elle
s'endormait aux sons de la mandore dans la fume du benjoin, dans les
langueurs d'une oisivet voluptueuse, aux sourires de Phingari, la reine
des nuits orientales, aux caresses de la brise, qui effeuillait mollement
sur son sein les fleurs de sa chevelure. Ces temps ne sont plus. Les pieds
dlicats de Naam foulent maintenant le gravier amer des rivages et les
pointes dchirantes des rcifs. Ses mains effiles se sont endurcies au
maniement du gouvernail et des cordages. Le souffle desschant des vents
et l'air pre de la mer ont hl cette peau que l'on pouvait comparer
nagure au tissu velout des fruits, avant que la main leur ait enlev la
vapeur argente dont le matin les a revtus. Plante flexible et embaume,
mais forte et vivace, Naam est ne au dsert, parmi les tribus libres et
errantes. Elle n'a point oubli le temps o, courant pieds nus sur le
sable ardent, elle menait les chameaux  la citerne et chassait devant
elle leur troupe docile, rapportant sur sa tte une amphore presque aussi
haute qu'elle. Elle se souvient d'avoir pass d'une main hardie le frein
dans la bouche rebelle des maigres cavales blanches de son pre. Elle a
dormi sous les tentes vagabondes, aujourd'hui au pied des montagnes, et
demain au bout de la plaine. Couche entre les jambes des coursiers
gnreux, elle coutait avec insouciance les rugissements lointains du
chacal et de la panthre. Enleve par des bandits et vendue au pacha avant
d'avoir connu les joies d'un amour libre et partag, elle a fleuri, comme
une plante exotique,  l'ombre du harem, prive d'air, de mouvement et de
soleil, regrettant sa misre au sein de l'opulence et dtestant le despote
dont elle subissait les caresses. Maintenant Naam ne regrette plus sa
patrie. Elle aime, elle se croit aime. Orio la traite avec douceur et lui
confie tous ses secrets. Sans aucun doute elle lui est chre, car elle lui
est utile, et jamais il ne retrouvera tant de zle uni  tant de
discrtion, de prsence d'esprit, de courage et d'attachement.

D'ailleurs Naam se sent libre. L'air circule largement autour d'elle, ses
yeux embrassent l'immense anneau de l'horizon. Elle n'a de devoirs que
ceux que son coeur lui dicte, et le seul chtiment qu'elle ait  redouter,
c'est de n'tre plus aime. Naam ne regrette donc ni ses esclaves, ni son
bain parfum, ni ses tresses de perles de Ceylan, ni son lourd corset de
pierreries, ni ses longues nuits de sommeil, ni ses longues journes de
repos. Reine dans le harem, elle n'avait pas cess de se sentir esclave;
esclave parmi les chrtiens, elle se sentit libre, et la libert, selon
elle, c'est plus que la royaut.

Un jour nouveau va poindre, lorsqu'un faible soupir rveille Naam de son
premier sommeil. Elle se soulve sur ses genoux et interroge le front
pench de Soranzo. Il dort paisiblement, son souffle est gal et pur. Un
soupir plus profond que le premier et plein d'une inexprimable angoisse
frappe encore l'oreille de Naam. Elle quitte le lit d'Orio et soulve sans
bruit le rideau de la croise. Elle trouve Giovanna gisante, s'tonne,
s'meut et garde un gnreux silence; puis, se rapprochant d'Orio, elle
abaisse sur lui les courtines de son lit, retourne auprs de Giovanna, la
prend dans ses bras, la relve, et, sans veiller personne, la reporte
dans sa chambre.

Orio ignora ce que Giovanna avait os. Il la tint captive dans ses
appartements et n'alla plus jamais s'informer d'elle. Naam essaya en vain
de l'adoucir en sa faveur. Cette fois Naam fut sans persuasion, et Orio
lui sembla manquer de confiance et rouler en lui-mme quelque sinistre
dessein.

Les soins de Naam ont guri la blessure d'Orio en peu de jours. La mort
d'Ezzelin parat constate; nulle part on n'a retrouv aucun indice qui
ait pu faire croire  son salut. S'il tait possible d'chapper  la
frocit imptueuse des pirates, il ne le serait pas d'chapper  la haine
rflchie de Soranzo. Giovanna ne se plaint plus; elle ne parat plus
souffrir; elle ne se penche plus les soirs  sa fentre; elle n'coute
plus les bruits vagues de la nuit. Quand Naam lui chante les airs de son
pays en s'accompagnant du luth ou de la mandore, elle n'entend pas et
sourit. Quelquefois elle tient un livre et semble lire; mais ses yeux
restent fixs des heures entires sur la mme page, et son esprit n'est
point l. Elle est plus distraite et moins abattue qu'avant la mort
d'Ezzelin. Souvent on la surprend  genoux, les yeux levs vers le ciel et
ravie dans une sorte d'extase. Giovanna a trouv enfin le calme du
dsespoir; elle a fait un voeu: elle n'aime plus rien sur la terre. Elle
semble avoir recouvr la volont de vivre. Dj elle redevient belle, et
la pourpre de la sant commence  refleurir sur son visage.

Morosini a appris le dsastre d'Ezzelin, et son me s'indigne de
l'insolence des pirates. La perte de ce noble et fidle serviteur de la
rpublique remplit de douleur l'amiral et toute l'arme. On clbre pour
lui un service funbre sur les navires de la flotte vnitienne, et le port
de Corfou retentit des lugubres saluts du canon qui annoncent  l'arme la
triste fin d'un de ses plus vaillants officiers. On murmure contre
l'inaction et la lchet de Soranzo. Morosini commence  concevoir des
soupons graves; mais sa prudence scrupuleuse commande le silence. Il
envoie  son neveu l'ordre de venir sur-le-champ le trouver pour lui
rendre compte de sa conduite, et de laisser le commandement de son le et
de sa garnison  un Mocenigo qu'il envoie  sa place. Morosini ordonne
aussi  Soranzo de ramener sa femme avec lui, et de laisser  Mocenigo la
galace qu'il commandait, et dont il a fait si peu d'usage.

Mais Soranzo, qui entretient des espions  Corfou et dont les messagers
rapides devancent l'escadre de Mocenigo, a t averti  temps. Il n'a pas
attendu jusqu' ce jour pour mettre en sret les riches captures qu'il a
faites de concert avec Hussein et ses associs. Il a converti toutes ses
prises en or monnay. Une partie est dj rendue  Venise. Orio a fait
quiper la galre sur laquelle Giovanna est venue le trouver. Aid de Naam
et de ses affids, il y a port, durant la nuit, des caisses pesantes et
des outres de peau de chameau remplies d'or: c'est le reste de ses trsors,
et la galre est prte  mettre  la voile. Il annonce  ses officiers
que la signora veut retourner  Venise, et ne leur laisse pas souponner
la disgrce qui le menace et dont il se rit dsormais, car il a tout
prvu. Les pirates sont avertis. Hussein cingle rapidement avec sa
flottille vers le grand archipel, refuge assur o il bravera les forces
vnitiennes, et o l'on assure qu'il est mort longtemps aprs,  l'ge de
quatre-vingt-six ans, exerant toujours la piraterie et n'tant jamais
tomb au pouvoir de ses adversaires.

Le juif albanais l'accompagne. Condamn  mort  Venise pour plusieurs
meurtres, il n'est point  craindre pour Orio qu'il ose jamais y
retourner. Mais le rengat Frmio, dont les crimes sont moins constats et
l'audace plus grande, lui inspire de la mfiance. Il l'interroge, il
apprend de lui que son dsir est de retourner en Italie, et il craint ses
dlations. Il l'invite  rester avec lui, et s'engage  le faire rentrer
dans Venise, sur sa galre, sans qu'il soit expos aux poursuites de la
loi. Le rengat, tout mfiant qu'il est, s'abandonne  l'espoir de finir
paisiblement ses jours dans sa patrie, au sein des richesses que le
brigandage lui a procures. Il dpose son butin sur la galre qui porte
dj celui d'Orio, et, changeant de costume et de manires, il se fait
passer dans l'le pour un ngociant gnois chapp  l'esclavage des
Ottomans et rfugi sous la protection de Soranzo.

Le commandant Lontio, le lieutenant de vaisseau Mezzani, et les deux
matelots qui conduisent la barque mystrieuse de Soranzo parmi les cueils,
sont, avec le rengat, les seuls complices qu'Orio ait dsormais 
redouter. Tous les prparatifs sont termins. Le dpart de Giovanna pour
Venise est fix au premier jour du mois de mai. C'est ce jour-l
prcisment que Mocenigo doit arriver  San-Silvio avec l'ordre de rappel.
Orio seul le sait. Il a fait annoncer  Giovanna qu'elle et  se tenir
prte, et la veille au soir il se rend chez elle aprs avoir fait dire 
Lontio,  Mezzani et au rengat qu'ils eussent  venir recevoir,  minuit
dans son appartement, des communications importantes pour leurs intrts.

Orio a endoss son plus riche pourpoint et boucl sa chevelure; des bagues
tincellent  ses doigts, et sa main droite,  peu prs gurie et couverte
d'un gant parfum, balance avec grce une branche fleurie. Il entre chez
sa femme sans se faire annoncer, renvoie ses femmes, et, rest seul avec
elle, s'approche pour l'embrasser. Giovanna recule comme si le basilic
l'et touche, et se drobe  ses caresses.

Laissez-moi, dit-elle  Soranzo, je ne suis plus votre femme, et nos
mains, qui semblaient unies pour l'ternit, ne doivent plus se rencontrer
ni dans ce monde ni dans l'autre.

--Vous avez raison, mon amour, dit Soranzo, d'tre irrite contre moi.
J'ai t pour vous sans tendresse et sans courtoisie pendant plusieurs
jours; mais vous vous apaiserez, aujourd'hui que je viens mettre le genou
en terre devant vous et me justifier.

Il lui raconte alors qu'absorb par les soins de sa charge, il n'a voulu
goter de repos et de bonheur qu'aprs avoir accompli son oeuvre.
Maintenant, selon lui, tout est prt pour que ses desseins clatent, et
que sa fidlit  la rpublique soit constate par l'extinction entire
des pirates. Un renfort, qu'il a demand  l'amiral, doit lui arriver, et
toutes ses mesures sont prises pour un combat terrible, dcisif. Mais il
ne veut pas que son pouse respecte et chrie reste expose aux chances
d'une telle aventure. Il a tout fait prparer pour son dpart. Il
l'escortera lui-mme avec la galace jusqu' la hauteur de Teakhi; puis il
reviendra laver la tache que le soupon a faite  son honneur, ou
s'ensevelir sous les dcombres de la forteresse.

Cette nuit est la dernire que nous passerons ensemble sous le toit de ce
donjon, ajoute-t-il. C'est peut-tre la dernire de notre vie que nous
passerons sous les mmes lambris. Ma Giovanna ne s'armera point de fiert
 cette heure fatale. Elle ne repoussera pas mon amour et mon repentir.
Elle m'ouvrira son coeur et ses bras; pour la dernire fois peut-tre,
elle me rendra ce bonheur qu'elle seule m'a fait connatre sur la terre.

En parlant ainsi, il l'enlace dans ses bras, et humilie devant elle ce
front superbe qui tant de fois l'a fait trembler. En mme temps il cherche
 lire dans ses yeux le degr de confiance qu'il inspire, ou de soupon
qu'il lui reste  combattre. Il pense qu'il est temps encore de reprendre
son empire sur cette femme qui l'a tant aim, et auprs de qui, tant qu'il
l'a voulu, sa puissance de persuasion n'a jamais chou. Mais elle se
dgage de ses treintes et le repousse froidement.

Laissez-moi, lui dit-elle. S'il reste un moyen humain de rhabiliter
votre honneur, je vous en flicite; mais il n'en est aucun pour vous de
ressaisir sur moi vos droits d'poux. Si vous succombez dans votre
entreprise, vos fautes seront peut-tre expies, et je prierai pour vous;
mais si vous survivez, je n'en serai pas moins spare de vous pour
jamais.

Orio plit et fronce le sourcil; mais Giovanna ne s'meut plus de sa
colre. Orio se contient et persiste  l'implorer. Il feint de prendre sa
froideur pour du dpit; il l'interroge, il veut savoir si elle persiste 
l'accuser. Giovanna refuse de s'expliquer.

Je ne dois compte de mes penses qu' Dieu, lui dit-elle; Dieu seul est
dsormais mon poux et mon matre. J'ai tant souffert de l'amour terrestre
que j'en ai reconnu le nant. J'ai fait un voeu: en rentrant  Venise, je
ferai rompre mon mariage par le pape, et je prendrai le voile dans un
couvent.

Orio affecte de rire de cette rsolution. Il feint de n'y point croire et
d'esprer que, dans quelques heures, Giovanna se laissera flchir par ses
caresses. Il se retire d'un air prsomptueux qui remplit de mpris cette
me tendre, mais fire, qui ne peut plus aimer l'tre qu'elle mprise, et
qui a report vers le ciel tout son espoir et toute sa foi.

Naam attendait Orio  la porte de la tour. Elle lui trouva l'air farouche,
la parole brve et la voix tremblante.

Quelle heure vient de sonner, Naam?

--Deux heures avant minuit.

--Tu sais ce que nous avons  faire?

--Tout est prt.

--Les convives seront-ils  minuit dans ma chambre?

--Ils y seront.

--As-tu ton poignard?

--Oui, matre, et voici le tien.

--Es-tu sre de toi-mme, Naam?

--Matre, es-tu sr de leur trahison?

--Je te l'ai dit. Doutes-tu de ma parole?

--Non, matre.

--Marchons donc!

--Marchons!

Orio et Naam pntrent dans les galeries souterraines, descendent
l'chelle de cordes, gagnent le bord de la mer, et appellent la barque.
Les deux infatigables rameurs, qui toujours  cette heure se tiennent
cachs dans la grotte voisine, attentifs au signal qui doit les avertir,
mettent  flot sur-le-champ et s'approchent. Orio et sa compagne
s'lancent sur la barque et ordonnent aux matelots de s'loigner de la
cte. Bientt ils sont assez loin du chteau pour le dessein de Soranzo.
Assis  la poupe, il se soulve, et, approchant du rameur courb devant
lui, il lui enfonce son poignard dans la gorge.

Trahison! s'crie celui-ci; et il tombe sur ses genoux en rugissant. Son
compagnon abandonne la rame et s'lance vers lui; Naam l'tend par terre
d'un coup de hache sur la tte; et tandis qu'elle s'empare de la rame et
empche le bateau de driver, Orio achve les victimes. Puis il les lie
ensemble avec un cble et les attache fortement au pied du mt. Il prend
ensuite l'autre rame et vogue  la hte vers le rocher de San-Silvio. Au
moment d'y arriver, il prend la hache, et en quelques coups perce le
plancher de la barque, o l'eau s'lance en bouillonnant. Alors il saisit
le bras de Naam et se prcipite avec elle sur la grve, tandis que la
barque s'enfonce et disparat sous les flots, avec ses deux cadavres. Un
silence affreux a rgn entre ces deux criminels depuis qu'ils ont quitt
la grve pour monter sur la barque. Pendant et aprs l'assassinat ils
n'ont point chang une parole.

Allons! tout va bien, du courage! dit Soranzo  Naam, dont il entend les
dents claquer.

Naam essaye en vain de rpondre; sa gorge est serre. Elle ne perd
cependant ni sa rsolution ni sa prsence d'esprit. Elle remonte l'chelle
et rentre avec Orio dans la tour. Alors elle allume un flambeau, et leurs
regards se rencontrent. Leurs figures livides, leurs habits teints de sang
leur causent tant d'horreur qu'ils s'loignent l'un de l'autre et
craignent de se toucher. Mais Orio s'efforce de raffermir par son audace
le courage branl de Naam.

Ceci n'est rien, lui dit-il. La main qui a frapp le tigre
tremblera-t-elle devant l'agonie des animaux plus vils?

Naam, toujours muette, lui fait signe de ne pas rappeler cette image. Elle
n'a eu ni regret ni remords du meurtre du pacha, mais elle ne peut
supporter qu'on lui retrace ce souvenir. Elle se hte de changer de
vtement, et tandis qu'Orio imite son exemple, elle prpare la table pour
le souper. Bientt les convives frappent doucement  la porte. Elle les
introduit. Ils s'tonnent de ne voir aucun serviteur occup au service du
repas.

J'ai des communications importantes  vous faire, leur dit Orio, et le
secret de notre entretien ne souffre pas de tmoins inutiles. Ces fruits
et ce vin suffiront pour une collation qui n'est ici qu'un prtexte. Le
temps n'est pas venu de se livrer au plaisir. C'est dans la belle Venise,
au sein des richesses et  l'abri des dangers, que nous pourrons passer
les nuits en de folles orgies. Ici il s'agit de rgler nos comptes et de
parler d'affaires. Naam, donne-nous des plumes et du papier. Mezzani, vous
serez le secrtaire, et Frmio fera les calculs. Lontio, versez-nous du
vin  tous pendant ce temps.

Ds le commencement, Frmio leva des prtentions injustes, et soutint que
Lontio ne lui avait pas donn une reconnaissance exacte des valeurs
dposes par lui sur la galre. Orio feignit d'couter leur dbat avec
l'attention d'un juge intgre. Au moment o ils taient le plus chauffs,
le rengat, qui s'exprimait avec difficult, et dont le langage grossier
faisait sourire de mpris les autres convives, se troubla de dpit et de
honte, et but  plusieurs reprises pour se donner de l'audace; mais ses
paroles devinrent de plus en plus confuses, et, frappant du pied avec rage,
il quitta la dispute et passa sur le balcon. Naam le suivit des yeux. Au
bout d'un instant, et comme la dispute continuait entre Lontio et Mezzani,
un regard chang avec son esclave apprit  Soranzo que Frmio ne
parlerait plus. Il tait assis sur la terrasse, les jambes pendantes, les
bras enlacs aux barreaux de la balustrade, la tte penche, les yeux
fixes.

Est-il dj ivre? dit Lontio.

--Oui, et tant mieux, rpondit le lieutenant. Terminons nos affaires sans
lui.

Il essaya de lire ce que Lontio crivait; sa vue se troubla.

Ceci est trange, dit-il en portant sa main  son front; moi aussi, je
suis ivre. Messer Soranzo, ceci est une infamie: vous nous servez du vin
qu'on ne peut boire sans perdre aussitt la force de savoir ce qu'on
fait... Je ne signerai rien avant demain matin.

Il retomba sur sa chaise, les yeux fixes, les lvres violettes, les bras
tendus sur la table.

Qu'est-ce? dit Lontio en se retournant et en le regardant avec effroi;
seigneur gouverneur, ou je n'ai jamais vu mourir personne, ou cet homme
vient de rendre l'me.

--Et vous allez en faire autant, seigneur commandant, lui dit Orio en se
levant et en lui arrachant la plume et le papier. Dpchez-vous d'en finir;
car il n'est plus d'espoir pour vous, et nos comptes sont
rgls.

Lontio avait aval seulement quelques gouttes de vin; mais la terreur
aida  l'effet du poison, et lui porta le coup mortel. Il tomba sur ses
genoux, les mains jointes, l'oeil gar et dj teint. Il essaya de
balbutier quelques paroles.

C'est inutile, lui dit Orio en le poussant sous la table; votre ruse ici
ne servira plus de rien. Je sais bien que votre march tait dj fait, et
que, plus habile que ces deux-l, vous trahissiez d'un ct la rpublique,
pour avoir part  notre butin, et de l'autre vos complices, afin de vous
rconcilier avec la rpublique en nous envoyant aux Plombs. Mais
pensez-vous qu'un homme comme moi veuille cder la partie  un homme comme
vous? Allons donc! Le vautour qui combat est fait pour s'envoler, et la
chenille qui rampe pour tre crase. C'est le droit divin qui l'ordonne
ainsi. Adieu, brave commandant, qui me faisiez passer pour fou. Lequel de
nous l'est le plus  cette heure?

Lontio essaya de se relever; il ne le put, et se trana au milieu de la
chambre, o il expira en murmurant le nom d'Ezzelin. Fut-ce l'effet du
remords? la vision sanglante lui apparut-elle  son dernier instant?

Orio et Naam rassemblrent les trois cadavres et les entassrent sous la
table, qu'ils renversrent dessus avec les nappes et les meubles; puis
Orio prit un flambeau, et mit le feu  ce monceau aprs avoir ferm les
fentres. Orio, s'loignant alors, dit  Naam de rester  la porte jusqu'
ce qu'elle et vu les cadavres, la table et tous les meubles qui taient
dans la salle entirement consums, et les flammes faire ruption au
dehors; qu'alors elle et  descendre le grand escalier et  jeter
l'pouvante dans le chteau en sonnant la cloche d'alarme.

Appuye contre la porte, les bras croiss sur la poitrine, les yeux fixs
sur le hideux bcher d'o s'lvent des flammes bleutres, Naam reste
seule livre  ses sombres penses. Bientt des tourbillons de fume se
roulent en spirale et se dressent comme des serpents vers la vote. La
flamme s'tend; les voix aigus de l'incendie commencent  siffler,  se
rpondre,  se mler et  former des accords dchirants. On prendrait le
pav de marbre tincelant pour une eau profonde o se reflte l'clat du
foyer. Les fresques de la muraille apparaissent derrire les tourbillons
de flamme et de fume comme les sombres esprits qui protgent le crime et
se plaisent dans le dsastre. Peu  peu elles se dtachent de la muraille,
et ces ples gants tombent par morceaux sur le pav avec un bruit sec et
sinistre.

Mais rien dans cette scne d'pouvante,  laquelle prside silencieusement
Naam, n'est aussi effrayant que Naam elle-mme. Si une des victimes, dont
les ossements noircis gisent dj dans la cendre, pouvait se ranimer un
instant et voir Naam claire par ces reflets livides, la lvre contracte
d'horreur, mais le front arm d'une rsolution inexorable, elle
retomberait foudroye comme  l'aspect de l'ange de la mort. Jamais Azral
n'apparut aux hommes plus terrible et plus beau que ne l'est  cette heure
l'tre mystrieux et bizarre qui prside froidement aux vengeances d'Orio.

Cependant les vitres tombent en clats, et l'incendie va se rpandre. Naam
songe  excuter les ordres de son matre et  donner l'alarme. Mais d'o
vient qu'Orio l'a quitte sans lui dire de l'accompagner? Dans l'horreur
de l'oeuvre qu'ils ont accomplie ensemble, Naam a obi machinalement, et
maintenant un effroi subit, une sollicitude gnreuse s'emparent de ce
coeur de tigre. Elle oublie de sonner la cloche, et, franchissant d'un
pied rapide les escaliers et les galeries qui sparent la grande tour du
palais de bois, elle s'lance vers les appartements de Giovanna. Un
profond silence y rgne. Naam ne s'tonne pas de ne point rencontrer dans
les chambres qu'elle traverse prcipitamment les femmes qui servent
Giovanna. La ngresse fidle, dont le hamac est ordinairement suspendu en
travers de la porte de sa matresse, n'est pas l non plus. Naam ignore
que, sous prtexte d'avoir un rendez-vous d'amour avec sa femme, Orio a
loign d'avance toutes ses servantes. Elle pense qu'au contraire son
premier soin a t de venir chercher Giovanna, afin de la soustraire 
l'incendie. Cependant Naam n'est pas tranquille; elle pntre dans la
chambre de Giovanna. Un profond silence rgne l comme partout, et la
lampe jette une si faible clart que Naam ne distingue d'abord que
confusment les objets. Elle voit pourtant Giovanna couche sur son lit,
et s'tonne du peu d'empressement qu'Orio a mis  l'avertir du danger qui
la menace. En cet instant, Naam est saisie d'une terreur qu'elle n'a point
encore prouve, ses genoux tremblent. Elle n'ose avancer. Le lvrier, au
lieu de se jeter sur elle avec rage comme  l'ordinaire, s'est approch
d'un air suppliant et craintif. Il est retourn s'asseoir devant le lit,
et l, l'oreille dresse, le cou tendu, il semble pier avec inquitude le
rveil de sa matresse; de temps en temps il retourne la tte vers Naam,
avec une courte plainte, comme pour l'interroger, puis il lche le
plancher humide.

Naam prend la lampe, l'approche du visage de Giovanna, et la voit baigne
dans son sang. Son sein est perc d'un seul coup de poignard; mais cette
blessure profonde, mortelle, Naam connat la main qui l'a faite, et elle
sait qu'il est inutile d'interroger ce qui peut rester de chaleur  ce
cadavre, car l o Soranzo a frapp il n'est plus d'espoir. Naam reste
immobile en face de cette belle femme, endormie  jamais; mille penses
nouvelles s'veillent dans son me; elle oublie tout ce qui a prcd ce
meurtre. Elle oublie mme l'incendie qu'elle a allum et qui court aprs
elle.

O ma soeur! s'crie-t-elle, qu'as-tu donc fait qui ait mrit la mort?
Est-ce l le sort rserv aux femmes d'Orio? A quoi t'a servi d'tre
belle? A quoi t'a servi d'aimer? Est-ce donc moi qui suis cause de la
haine que tu inspirais? Non, car j'ai tout fait pour l'adoucir, et
j'aurais donn ma vie pour sauver la tienne. Serait-ce parce que tu as
t trop soumise et trop fidle, que l'on t'a paye de mpris? Tu as t
faible,  femme! Je me souviendrai de toi, et ce qui t'arrive me servira
d'enseignement.

Pendant que Naam, perdue dans des rflexions sinistres, interroge sa
destine sur le cadavre de Giovanna, l'incendie gagne toujours, et dj la
galerie de bois qui entoure le parterre est  demi consume. Le sifflement
et la clart sinistre avertissent en vain Naam de l'approche du feu; elle
n'entend rien, et son me est tellement consterne que la vie ne lui
semble pas valoir en cet instant la peine d'tre dispute.

Cependant Orio s'est retir sur une plate-forme voisine, d'o il contemple
l'incendie trop lent  son gr. Toute cette partie du chteau, dont il a
eu soin d'loigner les habitants, va tre dans quelques minutes la proie
des flammes; mais Orio n'a pas pris le soin de porter lui-mme l'incendie
dans la chambre de Giovanna. Il entend les cris des sentinelles qui
viennent d'apercevoir la clart sinistre, et qui donnent l'alarme.

On peut arriver  temps encore pour pntrer auprs de Giovanna, et pour
voir qu'elle a pri par le fer. Orio prvient ce danger. Il se prcipite,
un tison enflamm  la main, dans l'appartement conjugal; mais, en voyant
Naam debout devant le lit sanglant, il recule pouvant comme  l'aspect
d'un spectre. Puis une pense infernale traverse son me maudite. Tous ses
complices sont carts, tous ses ennemis sont anantis. Le seul confident
qui lui reste, c'est Naam. Elle seule dsormais pourra rvler par quels
forfaits ses richesses furent acquises et conserves. Un dernier effort de
volont, un dernier coup de poignard rendrait Orio matre absolu,
possesseur unique de ses secrets. Il hsite, mais Naam se retourne et le
regarde. Soit qu'elle ait pressenti son dessein, soit que le meurtre de
Giovanna ait empreint d'indignation et de reproche son front livide et son
regard sombre, ce regard exerce sur Orio une fascination magique; son me
conserve le dsir du mal, mais elle n'en a plus la force. Orio a compris
en cet instant que Naam est un tre plus fort que lui, et que sa destine
ne lui appartient pas comme celle de ses autres victimes. Orio est saisi
d'une peur superstitieuse. Il tremble comme un homme surpris par le
_mauvais oeil_. Il fait du moins un effort pour achever d'anantir
Giovanna, et, jetant son brandon sur le lit: Que faites-vous ici? dit-il
d'un air farouche  Naam. Ne vous avais-je pas ordonn de sonner la
cloche? Allez, obissez! Voyez! le feu nous poursuit!

--Orio, dit Naam sans se dranger et sans quitter la main du cadavre
qu'elle a prise dans les siennes, pourquoi as-tu tu ta femme? c'est un
grand crime que tu as commis! Je te croyais plus qu'un homme, et je vois
maintenant que tu es un homme comme les autres, capable de bien et de mal!
Comment te respecterai-je maintenant que je sais que l'on doit te craindre,
Orio? Ceci est une chose que je ne pourrai jamais oublier, et tout mon
amour pour toi ne me suggre rien  cette heure qui puisse l'excuser. Plt
 Dieu que tu ne l'eusses point fait, et que je ne l'eusse point vu! Je ne
sais si ton Dieu te pardonnera; mais  coup sr Allah maudit l'homme qui
tue sa femme chaste et fidle.

--Sortez d'ici, s'crie Soranzo, qui craint d'tre surpris en ce lieu et
durant cette querelle. Faites ce que je vous commande et taisez-vous, ou
craignez pour vous-mme.

Naam le regarde fixement, et lui montrant les flammes qui s'lancent en
gerbe par la porte:

Celui de nous deux qui traversera ceci avec le plus de calme, lui
dit-elle, aura le droit de menacer l'autre et de l'effrayer.

Et, tandis qu'Orio, vaincu par le pril, s'lance rapidement hors de la
chambre, elle s'approche lentement de la porte embrase, sans paratre
s'apercevoir du danger. Le chien la suit jusqu'au seuil; mais, voyant
qu'on laisse sa matresse, il revient auprs du lit en pleurant.

Animal plus sensible et plus dvou que l'homme, dit Naam en revenant sur
ses pas, il faut que je te sauve.

Mais elle s'efforce en vain de l'arracher au cadavre; il se dfend et
s'acharne. A moins de perdre toute chance de salut, Naam ne peut
s'obstiner  cette lutte. Elle franchit les flammes avec calme, et trouve
Orio dans le parterre, qui l'attend avec impatience, et la regarde avec
admiration.

O Naam! lui dit-il en lui prenant le bras et en l'entranant, vous tes
grande, vous devez tout comprendre!

--Je comprends tout, hormis cela! rpond Naam en lui montrant du doigt la
chambre de Giovanna, dont le plafond s'croule avec un bruit affreux.

En un instant tout le chteau fut en rumeur. Soldats et serviteurs, hommes
et femmes, tous s'lancrent vers les appartements du gouverneur et de sa
femme. Mais, au moment o Orio et Naam en sortirent, le palais de bois,
qui avait pris feu avec une rapidit effrayante, n'tait dj plus qu'un
monceau de cendres entour de flammes. Personne ne put y pntrer; un
vieux serviteur de la maison de Morosini s'y obstina et y prit. Soranzo
et son esclave disparurent dans le tumulte. Le vent, qui soufflait avec
force, porta la flamme sur tous les points. Bientt le donjon tout entier
ne prsenta plus qu'une immense gerbe rouge, et la mer se teignit,  une
lieue  la ronde, d'un reflet sanglant. Les tours s'croulrent avec un
bruit pouvantable, et les lourds crneaux, roulant du haut du rocher dans
la mer, comblrent les grottes et les secrtes issues qui avaient servi 
la barque et aux sorties mystrieuses d'Orio. Les navires qui passrent au
loin et qui virent ce foyer terrible crurent qu'un phare gigantesque avait
t dress sur les cueils, et les habitants consterns des les voisines
dirent:

Voil les pirates qui gorgent la garnison vnitienne et qui mettent le
feu au chteau de San-Silvio.

Vers le matin, tous les habitants, successivement chasss du donjon par
l'incendie, se pressaient sur les grves de la baie, seul endroit o les
pierres lances et les dcombres qui s'croulaient ne pussent les
atteindre. Beaucoup avaient pri. A la clart livide de l'aube, on fit le
dnombrement des victimes, et tous les regards se portrent vers Orio, qui,
assis sur une pierre, ayant Naam dbout  ses cts, gardait un silence
farouche. Le donjon brlait encore, et la teinte du jour naissant rendait
toujours plus affreuse celle de l'incendie. Personne ne songeait plus 
combattre le flau. Des pleurs, des blasphmes se faisaient entendre dans
les divers groupes. Ceux-ci regrettaient un ami, ceux-l quelque effet
prcieux; tous se demandaient  voix basse:

Mais o donc est la signera Soranzo? L'a-t-on enfin sauve, que le
gouverneur parat si tranquille?

Tout  coup un fracas, plus pouvantable que tous les autres, fit
tressaillir d'effroi les courages les mieux prouvs. Un craquement
gnral branla du haut en bas la masse de pierres noircies qui se
dfendait encore contre les flammes. Les flancs balsatiques du rocher en
furent branls, et des fentes profondes sillonnrent ce bloc immense,
comme lorsque la foudre fait clater le tronc d'un vieil arbre. Toute la
partie suprieure du donjon, les vastes terrasses de marbre les
plates-formes des tours et le couronnement dentel s'croulrent
spontanment. Les flammes furent touffes aprs s'tre divises en mille
langues ardentes qui semblaient ruisseler en cascades de feu sur les
flancs de l'difice. Cette forteresse ne prsenta plus alors qu'un informe
amas de pierres d'o s'exhalaient les tourbillons noirs d'une cre fume
et quelques faibles jets de flamme plissante, dernires manations
peut-tre des vies ensevelies sous ces dcombres.

Alors il se fit un silence de mort, et les ples habitants de l'le, pars
sur la grve humide, se regardrent comme des spectres qui se relvent du
tombeau en secouant leurs suaires poudreux. Mais du sein de ces ruines, o
toute manifestation de la vie semblait  jamais touffe, on entendit
sortir une voix trange, lamentable, un hurlement qu'il tait impossible
de dfinir et qui se prolongea d'une manire dchirante pendant plusieurs
minutes, jusqu' ce qu'il cesst par un aboiement rauque, touff, un
dernier cri de mort; aprs quoi on n'entendit plus que la voie de la mer,
ternellement destine  gmir sur cette rive dvaste.

O se sera rfugi ce chien ensorcel pour n'tre cras qu' cette
heure? dit Orio  Naam.

--Vous tes sr, rpondit Naam, que maintenant il ne reste plus rien
de.....

--Partons! dit Orio en levant ses deux bras vers les ples toiles qui
s'teignaient dans la blancheur du matin.

Ceux qui le virent de loin prirent ce geste pour l'lan d'un dsespoir
immense. Naam, qui le comprit mieux, y vit un cri de triomphe.

Soranzo et son esclave se jetrent dans une barque et gagnrent la galre
qu'on avait quipe pour le dpart de Giovanna. Soranzo fit dplier
toutes les voiles et donna le signal du dpart. Naam, quelques serviteurs
et un trs-petit quipage choisi parmi l'lite de ses matelots, montaient
avec lui ce lger navire.

En vain les officiers de la garnison et de la galace vinrent-ils lui
demander ses ordres; il les repoussa durement, et pressant ses hommes de
lever l'ancre:

Messieurs, dit-il  sa troupe consterne, pouvez-vous me rendre la femme
que j'ai tant aime et qui reste l ensevelie? Non, n'est-ce pas? Alors de
quoi me parlez-vous, et de quoi voulez-vous que je vous parle?

Puis il tomba comme foudroy sur le pont de sa galre, qui dj fendait
l'onde.

Le dsespoir a fini d'garer sa raison, dirent les officiers en se
retirant dans leur barque et en regardant la fuite rapide du chef qui les
abandonnait.

Quand la galre fut hors de leur vue, Naam se pencha vers Orio, qui
restait tendu sans mouvement sur le tillac.

On ne te regarde plus, lui dit-elle  l'oreille: menteur, lve-toi!

       *        *        *        *        *

L'abb reprenant la parole tandis que Beppa offrait  Zuzuf un sorbet:

Je ne me chargerai pas de vous raconter exactement, dit-il, ce qui se
passa aux les Curzolari aprs le dpart d'Orio Soranzo. Je pense que
notre ami Zuzuf ne s'en est gure inform, et que d'ailleurs chacun de
nous peut l'imaginer. Quand la garnison, les matelots et les gens de
service se virent abandonns par le gouverneur, sans autre asile que la
galre et les huttes de pcheurs parses sur la rive, ils durent s'irriter
et s'effrayer de leur position, et rester indcis entre le dsir d'aller
chercher un refuge  Cphalonie et la crainte d'agir sans ordres,
contrairement aux intentions de l'amiral. Nous savons qu'heureusement pour
eux Mocenigo arriva avec son escadre dans la soire mme. Mocenigo tait
muni de pouvoirs assez tendus pour couper court  cette situation
pnible. Aprs avoir constat et enregistr les vnements qui venaient
d'avoir lieu, il fit rembarquer tous les Vnitiens qui se trouvaient 
Curzolari; et, donnant le commandement du seul navire qui leur restt au
plus ancien officier en grade, il porta ses forces moiti sur Taki,
moiti sur les ctes de Lpante. Mais ce qui causa une grande surprise 
Mocenigo, ce fut d'avoir vainement explor les ruines de San-Silvio,
vainement soumis  une sorte d'enqute tous ceux qui s'y trouvaient
lorsque l'incendie clata et tous ceux qui furent tmoins de
l'embarquement et de la fuite de Soranzo, sans pouvoir recueillir aucun
renseignement certain sur le sort de Giovanna Morosini, de Lontio et de
Mezzani. Selon toute vraisemblance, ces deux derniers avaient pri dans
l'incendie; car ils n'avaient point reparu depuis, et certes ils l'eussent
fait s'ils eussent pu chapper au dsastre. Mais le sort de la signora
Soranzo restait envelopp de mystre. Les uns taient persuads, d'aprs
les dernires paroles que le gouverneur avait dites en partant, qu'elle
avait t victime du feu; les autres (et c'tait le grand nombre)
pensaient que ces paroles mmes, dans la bouche d'un homme aussi dissimul,
prouvaient le contraire de ce qu'il avait voulu donner  croire. La
signora, selon eux, avait t la premire soustraite au danger et conduite
 bord de sa galre. Le trouble qui rgnait alors pouvait expliquer
comment personne ne se souvenait de l'avoir vue sortir du donjon et de
l'le. Sans doute Orio avait eu des raisons particulires pour la garder
cache  son bord  l'heure du dpart. L'horreur qu'il avait depuis
longtemps pour cette le et son irrsistible dsir de la quitter avaient
pu l'engager  feindre un grand dsespoir par suite de la mort de sa femme,
afin de fournir une excuse  son dpart prcipit,  l'abandon de sa
charge,  la violation de tous ses devoirs militaires. Mocenigo, ayant
puis tous les moyens d'claircir ces faits, procda  l'embarquement et
au dpart; mais il ne s'tablit dans sa nouvelle position qu'aprs avoir
envoy  Morosini un avis pressant, afin qu'il et  s'informer
promptement de sa nice dans Venise, o l'on prsumait que le dserteur
Soranzo l'avait ramene.

Pour vous, qui savez quelle tait la vritable position de Soranzo, vous
seriez ports  croire, au premier aperu, que, matre de trsors si
chrement acquis, ayant tout  craindre s'il retournait  Venise, il
cingla vers d'autres parages, et alla chercher une terre neutre o la
preuve de ses forfaits ne pt jamais venir le troubler dans la jouissance
de ses richesses. Pourtant il n'en fut rien, et l'audace de Soranzo en
cette circonstance couronna toutes ses autres impudences. Soit que les
mes lches aient un genre de courage dsespr qui n'est propre qu'
elles, soit que la fatalit que notre ami Zuzuf invoque pour expliquer
tous les vnements humains condamne les grands criminels  courir
d'eux-mmes  leur perte, il est  remarquer que ces infmes perdent
toujours le fruit de leurs coupables travaux pour n'avoir pas su s'arrter
 temps.

Ce que Morosini ignorait encore, c'est que la dot de sa nice avait t
dvore en grande partie dans les trois premiers mois de son mariage avec
Soranzo. Soranzo, aux yeux de qui la bienveillance de l'amiral tait la
clef de tous les honneurs et de tous les pouvoirs de la rpublique, avait
tenu par-dessus tout  rparer la perte de cette fortune; et, le moyen le
plus prompt lui ayant paru le meilleur, au lieu de chasser les pirates,
nous avons vu qu'il s'tait entendu avec eux pour dpouiller les navires
de commerce de toutes les nations. Une fois lanc dans cette voie, des
profits rapides, certains, normes, lui avaient caus tant de surprise et
d'enivrement qu'il n'avait pu s'arrter. Non content de protger la
piraterie par sa neutralit et de prlever en secret son droit sur les
prises, il voulut bientt mettre  profit ses talents, sa bravoure et
l'espce de fanatisme qu'il avait su inspirer  ces bandits pour augmenter
ses bnfices infmes. Tant qu' risquer son honneur et sa vie, avait-il
dit  Mezzani et  Lontio, ses complices (et, on doit le dire, ses
provocateurs au crime), il faut frapper les grands coups et risquer le
tout pour le tout. Son audace lui russit. Il commanda les pirates, les
guida, les enrichit; et, jaloux de conserver sur eux un ascendant qui
pouvait un jour lui redevenir utile, il les renvoya avec leur chef Hussein,
tous contents de sa probit et de sa libralit. Avec eux il se conduisit
en grand seigneur vnitien, ayant dj une assez belle part au butin pour
se montrer gnreux, et comptant d'ailleurs se ddommager sur les parts du
rengat, du commandant et du lieutenant, dont il regardait la vie comme
incompatible avec la sienne propre. Une toile maudite dans le ciel sembla
prsider  son destin dans toute cette entreprise et protger ses
effrayants succs. Vous allez voir que cette puissance infernale le porta
encore plus loin sur sa roue brlante.

Quoique Soranzo et quadrupl la somme qu'il avait dsire, tous les
trsors de l'univers n'taient rien pour lui sans une Venise pour les y
verser. Dans ce temps-l l'amour de la patrie tait si pre, si vivace,
qu'il se cramponnait  tous les coeurs, aux plus vils comme aux plus
nobles; et vraiment il n'y avait gure de mrite alors  aimer Venise.
Elle tait si belle, si puissante, si joyeuse! c'tait une mre si bonne 
tous ses enfants, une amante si passionne de toutes leurs gloires! Venise
avait de telles caresses pour ses guerriers triomphants, de telles
fanfares clatantes pour la bravoure, des louanges si fines et si
dlicates pour leur prudence, des dlices si recherches pour rcompenser
leurs moindres services! Nulle part on ne pouvait retrouver d'aussi belles
ftes, goter une aussi charmante paresse, se plonger  loisir aujourd'hui
dans un tourbillon aussi brillant, demain dans un repos aussi voluptueux.
C'tait la plus belle ville de l'Europe, la plus corrompue et la plus
vertueuse en mme temps. Les justes y pouvaient tout le bien, et les
pervers tout le mal. Il y avait du soleil pour les uns et de l'ombre pour
les autres; de mme qu'il y avait de sages institutions et de touchantes
crmonies pour proclamer les nobles principes, il y avait aussi des
souterrains, des inquisiteurs et des bourreaux pour maintenir le
despotisme et assouvir les passions caches. Il y avait des jours
d'ovation pour la vertu et des nuits de dbauche pour le vice, et nulle
part sur la terre des ovations si enivrantes, des dbauches si potiques.
Venise tait donc la patrie naturelle de toutes les organisations fortes,
soit dans le bien, soit dans le mal. Elle tait la patrie ncessaire,
irrpudiable, de quiconque l'avait connue!

Orio comptait donc jouir de ses richesses  Venise et non ailleurs. Il y a
plus, il voulait en jouir avec tous les privilges du sang, de la
naissance et de la rputation militaire. Orio n'tait pas seulement cupide,
il tait vain au del de toute expression. Rien ne lui cotait (vous avez
vu quels actes de courage et de lchet!) pour cacher sa honte et garder
le renom d'un brave. Chose trange! malgr son inaction apparente 
San-Silvio, malgr les charges que les faits levaient contre lui, malgr
les accusations qu'un seul cheveu avait tenues suspendues sur sa tte,
enfin malgr la haine qu'il inspirait, il n'avait pas un seul accusateur
parmi tous les mcontents qu'il avait laisss dans l'le. Nul ne le
souponnait d'avoir pris part ou donn protection volontaire  la
piraterie, et  toutes les bizarreries de sa conduite depuis l'affaire de
Patras on donnait pour explication et pour excuse le chagrin et la
maladie. Il n'est si grand capitaine et si brave soldat, disait-on, qui,
aprs un revers, ne puisse perdre la tte.

Soranzo pouvait donc se dbarrasser des inconvnients de la maladie
mentale  la premire action d'clat qui se prsenterait; et, comme cette
maladie, invente dans le principe par Lontio, moiti pour le sauver,
moiti pour le perdre au besoin, tait la meilleure de toutes les
explications dans la nouvelle circonstance, Orio se promit d'en tirer
parti. Il eut donc l'insolente ide d'aller sur-le-champ  Corfou trouver
Morosini et de se montrer  lui et  toute l'arme sous le coup d'un
dsespoir profond et d'une consternation voisine de l'idiotisme. Cette
comdie fut si promptement conue et si merveilleusement excute que
toute l'arme en fut dupe; l'amiral pleura avec son gendre la mort de
Giovanna, et finit par chercher  le consoler.

La douleur de Soranzo sembla bien lgitime  tous ceux qui avaient connu
Giovanna Morosini, et tous la tinrent pour sacre, personne n'osant plus
blmer sa conduite, et chacun craignant de montrer un coeur sans
gnrosit s'il refusait sa compassion  une si grande infortune. Il se
fit garder comme fou pendant huit jours; puis, quand il parut retrouver sa
raison, il exprima un si profond dgot de la vie, un si entier
dtachement des choses de ce monde, qu'il ne parla de rien moins que
d'aller se faire moine. Au lieu de censurer son gouvernement et de lui
ter son rang dans l'arme, le gnreux Morosini fut donc forc de lui
tmoigner une tendre affection et de lui offrir un rang plus lev encore,
dans l'espoir de le rconcilier avec la gloire et par consquent avec
l'existence. Soranzo, se promettant bien de profiter de ces offres en
temps et lieu, feignit de les repousser avec exaspration, et il prit
cette occasion pour colorer adroitement sa conduite  San-Silvio.

A moi des distinctions!  moi des honneurs et les fumes de la gloire!
s'cria-t-il; noble Morosini, vous n'y songez pas. N'est-ce pas cette
funeste ambition d'un jour qui a dtruit le bonheur de toute ma vie? Nul
ne peut servir deux matres; mon me tait faite pour l'amour et non pour
l'orgueil. Qu'ai-je fait en coutant la voix menteuse de l'hrosme? J'ai
dtruit le repos et la confiance de Giovanna; je l'ai arrache  la
scurit de sa vie calme et modeste; je l'ai attire au milieu des orages,
dans une prison suspendue entre le ciel et l'onde, o bientt sa sant
s'est altre; et,  la vue de ses souffrances, mon me s'est brise, j'ai
perdu toute nergie, toute mmoire, tout talent. Absorb par l'amour,
constern par la crainte de voir prir celle que j'aimais, j'ai oubli que
j'tais un guerrier pour me rappeler seulement que j'tais l'poux et
l'amant de Giovanna. Je me suis dshonor peut-tre, je l'ignore; que
m'importe? Il n'y a pas de place en moi pour d'autres chagrins.

Ces infmes mensonges eurent un tel succs, que Morosini en vint  chrir
Soranzo de toute la chaleur de son me grande et candide. Lorsque la
douleur de son neveu lui parut calme, il voulut le ramener  Venise, o
les affaires de la rpublique l'appelaient lui-mme. Il le prit donc sur
sa propre galre, et durant le voyage il fit les plus gnreux efforts
pour rendre le courage et l'ambition  celui qu'il appelait son fils.

La galre de Soranzo, objet de toute sa secrte sollicitude, marchait de
conserve avec celles qui portaient Morosini et sa suite. Vous pensez bien
que sa maladie, son dsespoir et sa folie n'avaient pas empch Soranzo de
couver de l'oeil,  toute heure, sa chre galotte leste d'or. Naam, le
seul tre auquel il pt se fier autant qu' lui-mme, tait assise  la
proue, attentive  tout ce qui se passait  son bord et  celui de
l'amiral. Naam tait profondment triste; mais son amour avait rsist 
ces terribles preuves. Soit que Soranzo et russi  la tromper comme les
autres, soit qu'une douleur relle, suite et chtiment de sa feinte
douleur, se ft empare de lui, Naam avait cru lui voir rpandre de
vritables larmes; les accs de son dlire l'avaient effraye. Elle savait
bien qu'il mentait aux hommes; mais elle ne pouvait imaginer qu'il voult
mentir  elle aussi, et elle crut  ses remords. Et puis, par quels odieux
artifices Soranzo, sentant combien le dvouement de Naam lui tait
ncessaire, n'avait-il pas cherch  reprendre sur elle son premier
ascendant! Il avait essay de lui faire comprendre le sentiment de la
jalousie chez les femmes europennes, et  lui inspirer une haine posthume
pour Giovanna; mais l il avait chou. L'me de Naam, rude et puissante
jusqu' la frocit, tait trop grande pour l'envie ou la vengeance; le
destin tait son Dieu. Elle tait implacable, aveugle, calme comme lui.

Mais ce que Soranzo russit  lui persuader, c'est que Giovanna avait
dcouvert son sexe, et qu'elle avait blm svrement son poux d'avoir
deux femmes.

Dans notre religion, disait-il, c'est un crime que la loi punit de mort,
et Giovanna n'et pas manqu de s'en plaindre aux souverains de Venise. Il
et donc fallu te perdre, Naam! Forc de choisir entre mes deux femmes,
j'ai immol celle que j'aimais le moins.

Naam rpondait qu'elle se serait immole elle-mme plutt que de consentir
 voir Giovanna prir pour elle; mais Orio voyait bien que ses dernires
impostures taient les seules qui pussent trouver le ct faible de la
belle Arabe. Aux yeux de Naam, l'amour excusait tout; et puis elle n'avait
plus la force de juger Soranzo en le voyant souffrir, car il souffrait en
effet.

On dit de certains tres dgrads dans l'humanit que ce sont des btes
froces. C'est une mtaphore; car ces prtendues btes sont encore des
hommes et commettent le crime  la manire des hommes, sous l'impulsion de
passions humaines et  l'aide de calculs humains. Je crois donc au remords,
et la fiert des meurtriers qui vont  l'chafaud d'un air indiffrent ne
m'en impose pas. Il y a beaucoup d'orgueil et de force dans la plupart de
ces tres; et parce que la foule ne voit en eux ni larmes, ni terreur, ni
paroles humbles, ni aucun tmoignage extrieur de repentir, il n'est pas
prouv que tous ces phnomnes du remords et du dsespoir ne se produisent
pas au dedans, et qu'il ne s'opre pas, dans les entrailles du pcheur le
plus endurci en apparence, une expiation terrible dont l'ternelle justice
peut se contenter. Quant  moi, je sais que, si j'avais commis un crime,
je porterais nuit et jour un brasier ardent dans ma poitrine; mais il me
semble que je pourrais le cacher aux hommes, et que je ne croirais pas me
rhabiliter  mes propres yeux en pliant le genou devant des juges et des
bourreaux.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'Orio, ne ft-ce que par suite d'une
grande irritation nerveuse, comme vous dirait tout simplement notre ami
Acrocraunius, tait en proie  des crises trs-rudes. Il s'veillait la
nuit au milieu des flammes; il entendait les blasphmes et les plaintes de
ses victimes; il voyait le regard, le dernier regard, doux, mais
terrifiant, de Giovanna expirante, et les hurlements mme de son chien au
dernier acte de l'incendie taient rests dans son oreille. Alors des sons
inarticuls sortaient de sa poitrine, et les gouttes d'une sueur froide
coulaient sur son front. Le pote immortel qui s'est plu  faire de lui
l'imposant personnage de Lara vous a peint ces terribles pilepsies du
remords sous des couleurs inimitables; et si vous voulez vous reprsenter
Soranzo voyant passer devant ses yeux le spectre de Giovanna, relisez les
stances qui commencent ainsi:

T' was midnight,--all was slumber; the lone light.
Dimm'd in the lamp, as loth to break the night.
Hark! there be murmurs heard in Lara's hall,--
A sound,--a voice,--a shriek,--a fearful call!
A long, loud shriek....

Si tu nous rcites le pome de Lara, dit Beppa en arrtant l'inspiration
de l'abb, espres-tu que nous couterons le reste de ton histoire?

--Htez-vous donc d'oublier Lara, s'cria l'abb, et daignez accepter dans
Orio la laide vrit.

Un an s'tait coul depuis la mort de Giovanna. Il y avait un grand bal
au palais Rezzonico, et voici ce qui se disait dans un groupe lgamment
pos dans une embrasure de fentre, moiti dans le salon de jeu, moiti
sur le balcon:

Vous voyez bien que la mort de Giovanna Morosini n'a pas tellement
boulevers l'existence d'Orio Soranzo, qu'il ne se souvienne de ses
anciennes passions. Voyez-le! A-t-il jamais jou avec plus d'pret?

--Et l'on dit que depuis le commencement de l'hiver il joue ainsi.

--C'est la premire fois, quant  moi, dit une dame, que je le vois jouer
depuis son retour de More.

--Il ne joue jamais, reprit-on, en prsence du _Ploponsiaque_ c'tait
le nom qu'on donnait alors au grand Morosini, en l'honneur de sa
troisime campagne contre les Turcs, la plus fconde et la plus glorieuse
de toutes; mais on assure qu'en l'absence du respectable oncle il se
conduit comme un mchant colier. Sans qu'il y paraisse, il a perdu dj
des sommes immenses. Cet homme est un gouffre.

--Il faut qu'il gagne au moins autant qu'il perd; car je sais de source
certaine qu'il avait perdu presque en entier la dot de sa femme, et qu'
son retour de Corfou, au printemps dernier, il arriva chez lui juste au
moment o les usuriers auxquels il avait eu affaire, ayant appris la mort
de Monna Giovanna, s'abattaient comme une vole de corbeaux sur son palais,
et procdaient  l'estimation de ses meubles et de ses tableaux. Orio les
traita de l'air indign et du ton superbe d'un homme qui a de l'argent. Il
chassa lestement cette vermine; et trois jours aprs on assure qu'ils
taient tous  plat ventre devant lui, parce qu'il avait tout pay,
intrts et capitaux.

--Eh bien! je vous rponds, moi, qu'ils auront leur revanche, et qu'avant
peu Orio invitera quelques-uns de ces vnrables isralites  djeuner
avec lui, sans faon, dans ses petits appartements. Quand on voit deux ds
dans la main de Soranzo, on peut dire que la digue est ouverte, et que
l'Adriatique va couler  pleins bords dans ses coffres et sur ses
domaines.

--Pauvre Orio! dit la dame. Comment avoir le courage de le blmer? Il
cherche ses distractions o il peut. Il est si malheureux!

--Il est  remarquer, dit avec dpit un jeune homme, que messer Orio n'a
jamais joui plus pleinement du privilge d'intresser les femmes. Il
semble qu'elles le chrissent toutes depuis qu'il ne s'occupe plus
d'elles.

--Sait-on bien s'il ne s'en occupe plus? reprit la signora avec un air de
charmante coquetterie.

--Vous vous vantez, madame, dit l'amant raill: Orio a dit adieu aux
vanits de ce monde. Il ne cherche plus la gloire dans l'amour, mais le
plaisir dans l'ombre. Si les hommes ne se devaient entre eux le secret sur
certains crimes qu'ils sont tous plus ou moins capables de commettre, je
vous dirais le nom des beauts non cruelles dans le sein desquelles Orio
pleure la trop adore Giovanna.

--Ceci est une calomnie, j'en suis certaine, s'cria la dame. Voil comme
sont les hommes. Ils se refusent les uns aux autres la facult d'aimer
noblement, afin de se dispenser d'en faire preuve, ou bien afin de faire
passer pour sublime le peu d'ardeur et de foi qu'ils ont dans l'me. Moi,
je vous soutiens que, si cette contenance muette et cet air sombre sont,
de la part de Soranzo, un parti pris pour se rendre aimable, c'est le bon
moyen. Lorsqu'il faisait la cour  tout le monde, j'eusse t humilie
qu'il et des regards pour moi; aujourd'hui c'est bien diffrent: depuis
que nous savons que la mort de sa femme l'a rendu fou, qu'il est retourn
 la guerre cette anne dans l'unique dessein de s'y faire tuer, et qu'il
s'est jet comme un lion devant la gueule de tous les canons sans pouvoir
rencontrer la mort qu'il cherchait, nous le trouvons plus beau qu'il ne le
fut jamais; et quant  moi, s'il me faisait l'honneur de demander  mes
regards ce bonheur auquel il semble avoir renonc sur la terre... j'en
serais flatte peut-tre!

--Alors, madame, dit l'amant plein de dpit, il faut que le plus dvou de
vos amis se charge d'informer Soranzo du bonheur qui lui sourit sans qu'il
s'en doute.

--Je vous prierais de vouloir bien me rendre ce petit service,
rpondit-elle d'un air lger, si je n'tais  la veille de m'attendrir en
faveur d'un autre.

--A la veille, madame?

--Oui, en vrit, j'attends depuis six mois le lendemain de cette
veille-l. Mais qui entre ici? quelle est cette merveille de la nature?

--Dieu me pardonne! c'est Argiria Ezzelini, si grandie, si change depuis
un an que son deuil la tient enferme loin des regards, que personne ne
reconnat plus dans cette belle femme l'enfant du palais Memmo.

--C'est certainement la perle de Venise, dit la dame, qui n'eut garde de
cder la partie aux petites vengeances de son amant; et pendant un quart
d'heure elle renchrit avec effusion sur les loges qu'il affecta de
donner  la beaut sans gale d'Argiria.

Il est vrai de dire qu'Argiria mritait l'admiration de tous les hommes et
la jalousie de toutes les femmes. La grce et la noblesse prsidaient 
ses moindres mouvements. Sa voix avait une suavit enchanteresse, et je ne
sais quoi de divin brillait sur son front large et pur. A peine ge de
quinze ans, elle avait la plus belle taille que l'on pt admirer dans tout
le bal; mais ce qui donnait  sa beaut un caractre unique, c'tait un
mlange indfinissable de tristesse douce et de fiert timide. Son regard
semblait dire  tous: Respectez ma douleur, et n'essayez ni de me
distraire ni de me plaindre.

Elle avait cd au dsir de sa famille en reparaissant dans le monde; mais
il tait ais de voir combien cet effort sur elle-mme lui tait pnible.
Elle avait aim son frre avec l'enthousiasme d'une amante et la chastet
d'un ange. Sa perte avait fait d'elle, pour ainsi dire, une veuve; car
elle avait vcu avec la douce certitude qu'elle avait un appui, un
confident, un protecteur humble et doux avec elle, ombrageux et svre
avec tous ceux qui l'approcheraient; et maintenant elle tait seule dans
la vie, elle n'osait plus se livrer aux purs instincts de bonheur qui font
la jeunesse de l'me. Elle n'osait, pour ainsi dire, plus vivre; et, si un
homme la regardait ou lui adressait la parole, elle tait effraye en
secret de ce regard et de cette parole qu'Ezzelin ne pouvait plus
recueillir et scruter avant de les laisser arriver jusqu' elle. Elle
s'entourait donc d'une extrme rserve, se mfiant d'elle-mme et des
autres, et sachant donner  cette mfiance un aspect touchant et
respectable.

La jeune dame qui avait parl d'elle avec tant d'admiration voulut dpiter
son amant jusqu'au bout, et, s'approchant d'Argiria, elle lia conversation
avec elle. Bientt tout le groupe qui s'tait form sur le balcon auprs
de la dame se reforma autour de ces deux beauts, et se grossit assez pour
que la conversation devnt gnrale. Au milieu de tous ces regards dont
elle tait vraiment le centre d'attraction, Argiria souriait de temps en
temps d'un air mlancolique au brillant caquetage de son interlocutrice.
Peut-tre celle-ci esprait-elle l'craser par l, et l'emporter  force
d'esprit et de gentillesse sur le prestige de cette beaut calme et
svre. Mais elle n'y russissait pas; l'artillerie de la coquetterie
tait en pleine droute devant cette puissance de la vraie beaut, de la
beaut de l'me revtue de la beaut extrieure.

Durant cette causerie, le salon de jeu avait t envahi par les femmes
aimables et les hommes galants. La plupart des joueurs auraient craint de
manquer de savoir-vivre, en n'abandonnant pas les cartes pour l'entretien
des femmes, et les vritables joueurs s'taient resserrs autour d'une
seule table comme une poigne de braves se retranchent dans une position
forte pour une rsistance dsespre. De mme qu'Argiria Ezzelini tait le
centre du groupe lgant et courtois, Orio Soranzo, clou  la table de
jeu, tait le centre et l'me du groupe avide et passionn. Bien que les
siges se touchassent presque; bien que, dans le dos  dos des causeurs et
des joueurs, il y et place  peine pour le balancement des plumes et le
dveloppement des gestes, il y avait tout un monde entre les
proccupations et les aptitudes de ces deux races distinctes d'hommes aux
moeurs faciles et d'hommes  instincts farouches. Leurs attitudes et
l'expression de leurs traits se ressemblaient aussi peu que leurs discours
et leur occupation.

Argiria, coutant les propos joyeux, ressemblait  un ange de lumire mu
des misres de l'humanit. Orio, en agitant dans ses mains l'existence de
ses amis et la sienne propre, avait l'air d'un esprit de tnbres, riant
d'un rire infernal au sein des tortures qu'il prouvait et qu'il faisait
prouver.

Naturellement, la conversation du nouveau groupe lgant se rattacha 
celle qui avait t interrompue sur le balcon par l'entre d'Argiria.
L'amour est toujours l'me des entretiens o les femmes ont part. C'est
toujours avec le mme intrt et la mme chaleur que les deux sexes
dbattent ce sujet ds qu'ils se rencontrent en champ clos; et cela dure,
je crois, depuis le temps o la race humaine a su exprimer ses ides et
ses sentiments par la parole. Il y a de merveilleuses nuances dans
l'expression des diverses thories qui se discutent, selon l'ge et selon
l'exprience des opinants et des auditeurs. Si chacun tait de bonne foi
dans ces dclarations si diverses, un esprit philosophique pourrait, je
n'en doute pas, d'aprs l'expos des facults aimantes, prendre la mesure
des facults intellectuelles et morales de chacun. Mais personne n'est
sincre sur ce point. En amour, chacun a son rle tudi d'avance, et
appropri aux sympathies de ceux qui coutent. Ainsi, soit dans le mal,
soit dans le bien, tous les hommes se vantent. Dirai-je des femmes que...

--Rien du tout, interrompit Beppa, car un abb ne doit pas les connatre.

--Argiria, continua l'abb en riant, s'abstint de se mler  la discussion,
ds qu'elle s'anima, et surtout que le sujet propos  l'analyse de la
noble compagnie eut t nomm par la dame du balcon. Le nom qui fut
prononc fit monter le sang  la figure de la belle Ezzelini; puis une
pleur mortelle redescendit aussitt de son front jusqu' ses lvres.
L'interlocutrice tait trop enivre de son propre babil pour y prendre
garde. Il n'est rien de plus indiscret et de moins dlicat que les gens 
rputation d'esprit. Pourvu qu'ils parlent, peu leur importe de blesser
ceux qui les coutent; ils sont souverainement gostes et ne regardent
jamais dans l'me d'autrui l'effet de leurs paroles, habitus qu'ils sont
 ne produire jamais d'effet srieux, et  se voir pardonner toujours le
fond en faveur de la forme. La dame devint de plus en plus pressante; elle
croyait toucher  son triomphe, et, non contente du silence d'Argiria,
qu'elle imputait  l'absence d'esprit, elle voulait lui arracher
quelqu'une de ces niaises rponses, toujours si inconvenantes dans la
bouche des jeunes filles lorsque leur ignorance n'est pas claire et
sanctifie par la dlicatesse du tact et par la prudence de la modestie.

Allons, ma belle signorina, dit la perfide admiratrice, prononcez-vous
sur ce cas difficile. La vrit est, dit-on, dans la bouche des enfants, 
plus forte raison dans celle des anges. Voici la question: un homme
peut-il tre inconsolable de la perte de sa femme, et messer Orio Soranzo
sera-t-il consol l'an prochain? Nous vous prenons pour arbitre et
attendons de vous un oracle.

Cette interpellation directe et tous les regards qui s'taient ports  la
fois sur elle, avaient caus un grand trouble  la belle Argiria; mais
elle se remit par un grand effort sur elle-mme, et rpondit d'une voix un
peu tremblante, mais assez leve pour tre entendue de tous:

Que puis-je vous dire de cet homme que je hais et que je mprise? Vous
ignorez sans doute, madame, que je vois en lui l'assassin de mon frre.

Cette rponse tomba comme la foudre, et chacun se regarda en silence. On
avait eu soin de parler de Soranzo  mots couverts et de ne le nommer qu'
voix basse. Tout le monde savait qu'il tait l, et Argiria seule, quoique
assise  deux pas de lui, entoure qu'elle tait de ttes avides
d'approcher de la sienne, ne l'avait pas vu.

Soranzo n'avait rien entendu de la conversation. Il tenait les ds, et
toutes les prcautions qu'on prenait taient fort inutiles. On et pu lui
crier son nom aux oreilles, il ne s'en ft pas aperu: il jouait! Il
touchait  la crise d'une partie dont l'enjeu tait si norme, que les
joueurs se l'taient dit tout bas pour ne pas manquer aux convenances. Le
jeu tant alors livr  toute la censure des gens graves et mme  des
proscriptions lgales, les matres de la maison priaient leurs htes de
s'y livrer modrment. Orio tait ple, froid, immobile. On et dit un
mathmaticien cherchant la solution d'un problme. Il possdait ce calme
impassible et cette ddaigneuse indiffrence qui caractrisent les grands
joueurs. Il ne savait seulement pas que la salle s'tait remplie de
personnes trangres au jeu, et le paradis de Mahomet se prosternant en
masse devant lui ne lui et pas seulement fait lever les yeux.

D'o vient donc que les paroles de la belle Argiria le rveillrent tout 
coup de sa lthargie, et le firent bondir comme s'il et t frapp d'un
coup de poignard?

Il est des motions mystrieuses et d'inexplicables mobiles qui font
vibrer les cordes secrtes de l'me. Argiria n'avait prononc ni le non
d'Orio ni celui d'Ezzelin; mais ces mots d'_assassin_ et de _frre_
rvlrent comme par magie au coupable qu'il tait question de lui et de
sa victime. Il n'avait pas vu Argiria, il ne savait pas qu'elle ft prs
de lui; comment put-il comprendre tout  coup que cette voix tait celle
de la soeur d'Ezzelin? Il le comprit, voil ce que chacun vit sans pouvoir
l'expliquer.

Cette voix enfona un fer rouge dans ses entrailles. Il devint ple comme
la mort, et, se levant par une commotion lectrique, il jeta son cornet
sur la table, et la repoussa si rudement qu'elle faillit tomber sur son
adversaire. Celui-ci se leva aussi, se croyant insult.

Que fais-tu donc, Orio? s'cria un des associs au jeu de Soranzo, qui
n'avait pas laiss dtourner son attention par cette scne, et qui jeta sa
main sur les ds pour les conserver sur leur face. Tu gagnes, mon cher, tu
gagnes! J'en appelle  tous! dix points!

Orio n'entendit pas. Il resta debout, la face tourne vers le groupe d'o
la voix d'Argiria tait partie; sa main, appuye sur le dossier de sa
chaise, lui imprimait un tremblement convulsif; il avait le cou tendu en
avant et roidi par l'angoisse; ses yeux hagards lanaient des flammes. En
voyant surgir au-dessus des ttes consternes de l'auditoire cette tte
livide et menaante, Argiria eut peur et se sentit prte  dfaillir; mais
elle vainquit cette premire motion; et, se levant, elle affronta le
regard d'Orio avec une constance foudroyante. Orio avait dans la
physionomie, dans les yeux surtout, quelque chose de pntrant dont
l'effet, tantt sduisant et tantt terrible, tait le secret de son grand
ascendant. Ezzelin avait t le seul tre que ce regard n'et jamais ni
fascin, ni intimid, ni tromp. Dans la contenance de sa soeur, Orio
retrouva la mme incrdulit, la mme froideur, la mme rvolte contre sa
puissance magntique. Il avait prouv tant de dpit contre Ezzelin qu'il
l'avait ha indpendamment de tout motif d'intrt personnel. Il l'avait
ha pour lui-mme, par instinct, par ncessit, parce qu'il avait trembl
devant lui; parce que, dans cette nature calme et juste, il avait senti
une force crasante, devant laquelle toute la puissance de son astuce
avait chou. Depuis qu'Ezzelin n'tait plus, Orio se croyait le matre du
monde; mais il le voyait toujours dans ses rves, lui apparaissant comme
un vengeur de la mort de Giovanna. En cet instant il crut rver tout
veill. Argiria ressemblait prodigieusement  son frre; elle avait aussi
quelque chose de lui dans la voix, car la voix d'Ezzelin tait
remarquablement suave. Cette belle fille, vtue de blanc et ple comme les
perles de son collier, lui fit l'effet d'un de ces spectres du sommeil qui
nous prsentent deux personnes diffrentes confondues dans une seule.
C'tait Ezzelin dans un corps de femme; c'taient Ezzelin et Giovanna tout
ensemble, c'taient ses deux victimes associes. Orio fit un grand cri, et
tomba roide sur le carreau.

Ses amis se htrent de le relever.

Ce n'est rien, dit son associ au jeu, il est sujet  ces accidents
depuis la mort tragique de sa femme. Badoer, reprenez le jeu: dans un
instant je vous tiendrai tte, et dans une heure au plus Soranzo pourra
donner revanche.

Le jeu continua comme si rien ne s'tait pass. Zuliani et Gritti
emportrent Soranzo sur la terrasse. Le patron du logis, promptement
inform de l'vnement, les y suivit avec quelques valets. On entendit des
cris touffs, des sons tranges et affreux. Aussitt toutes les portes
qui donnaient sur les balcons furent fermes prcipitamment. Sans doute,
Soranzo tait en proie  quelque horrible crise. Les instruments reurent
l'ordre de jouer, et les sons de l'orchestre couvrirent ces bruits
sinistres. Nanmoins l'pouvante glaa la joie dans tous les coeurs. Cette
scne d'agonie, qu'une vitre et un rideau sparaient du bal, tait plus
hideuse dans les imaginations qu'elle ne l'et t pour les regards.
Plusieurs femmes s'vanouirent. La belle Argiria, profitant de la
confusion o cette scne avait jet l'assemble, s'tait retire avec sa
tante.

J'ai vu, dit le jeune Mocenigo, prir  mes cts, sur le champ de
bataille, des centaines d'hommes qui valaient bien Soranzo; mais dans la
chaleur de l'action on est muni d'un impitoyable sang-froid. Ici l'horreur
du contraste est telle que je ne me souviens pas d'avoir t aussi troubl
que je le suis.

On se rassembla autour de Mocenigo. On savait qu'il avait succd 
Soranzo dans le gouvernement du passage de Lpante, et il devait savoir
beaucoup de choses sur les vnements mystrieux et si diversement
rapports de cette phase de la vie d'Orio. On pressa de questions ce jeune
officier, mais il s'expliqua avec prudence et loyaut.

J'ignore, dit-il, si ce fut vraiment l'amour de sa femme ou quelque
maladie du genre de celle dont nous voyons la gravit qui causa l'trange
incurie de Soranzo durant son gouvernement de Curzolari. Quoi qu'il en
soit, le brave Ezzelin a t massacr, avec tout son quipage,  trois
portes de canon du chteau de San-Silvio. Ce malheur et d tre prvu et
et pu tre empch. J'ai peut-tre  me reprocher la scne qui vient de
se passer ici; car c'est moi qui, somm par la signora Memmo de donner 
cet gard des renseignements certains, lui ai rapport les faits tels que
je les ai recueillis de la bouche des tmoins les plus srs.

--C'tait votre devoir! s'cria-t-on.

--Sans doute, reprit Mocenigo, et je l'ai rempli avec la plus grande
impartialit. La signora Memmo, et avec elle toute sa famille, ont cru
devoir garder le silence. Mais la jeune soeur du comte n'a pu modrer la
vhmence de ses regrets. Elle est dans l'ge o l'indignation ne connat
point de mnagement et la douleur point de bornes. Toute autre qu'elle et
t blmable aujourd'hui de donner une leon si dure  Soranzo. La grande
affection qu'elle portait  son frre et sa grande jeunesse peuvent seules
excuser cet emportement injuste. Soranzo...

--C'est assez parler de moi, dit une voix creuse  l'oreille de Mocenigo,
je vous remercie.

Mocenigo s'arrta brusquement. Il lui sembla qu'une main de plomb s'tait
pose sur son paule. On remarqua sa pleur subite et un homme de haute
taille qui, aprs s'tre pench vers lui, se perdit dans la foule. Est-ce
donc Orio Soranzo dj revenu  la vie? s'cria-t-on de toutes parts. On
se pressa vers le salon de jeu. Il tait dj encombr. Le jeu
recommenait avec fureur. Orio Soranzo avait reprit sa place et tenait les
ds. Il tait fort ple; mais sa figure tait calme; et un peu d'cume
rougetre au bord de sa moustache trahissait seule la crise dont il venait
de triompher si rapidement. Il joua jusqu'au jour, gagna insolemment,
quoique lass de son succs, en vritable joueur avide d'motions plus que
d'argent; il n'eut plus d'attention pour son jeu et fit beaucoup de
fautes. Vers le matin il partit jurant contre la fortune qui ne lui tait,
disait-il, jamais favorable  propos. Puis il sortit  pied, oubliant sa
gondole  la porte du palais, quoiqu'il ft charg d'or  ne pouvoir se
traner, et regagna lentement sa demeure.

Je crains qu'il ne soit encore malade, dit en le suivant des yeux Zuliani,
qui tait, sinon son ami (Orio n'en avait gure), du moins son assidu
compagnon de plaisir. Il s'en va seul et lest d'un mtal dont le son
attire plus que la voix des sirnes. Il fait encore sombre, les rues sont
dsertes, il pourrait faire quelque mauvaise rencontre. J'aurais regret 
voir ces beaux sequins tomber dans des mains ignobles.

En parlant ainsi, Zuliani commanda  ses gens d'aller l'attendre avec sa
gondole au palais de Soranzo, et, se mettant  courir sur ses traces, il
l'atteignit au petit pont des _Barcaroles_. Il le trouva debout contre le
parapet, semant dans l'eau quelque chose qu'il regardait tomber avec
attention. S'tant approch tout  fait, il vit qu'il semait dans le
canaletto son or par poignes, avec un srieux incroyable.

Es-tu fou? s'cria Zuliani en voulant l'arrter; et avec quoi joueras-tu
demain, malheureux?

--Ne vois-tu pas que cet or me gne? rpondit Soranzo. Je suis tout en
sueur pour l'avoir port jusqu'ici; je fais comme les navires prs de
sombrer, je jette ma cargaison  la mer.

--Mais voici, reprit Zuliani, un navire de bonne rencontre, qui va prendre
 bord ta cargaison, et voguer de conserve avec toi jusqu'au port. Allons,
donne-moi tes sequins et ton bras aussi, si tu es fatigu.

--Attends, dit Soranzo d'un air hbt, laisse-moi jeter encore quelques
poignes de ces _doges_ dans ce canal. J'ai dcouvert que c'tait un
plaisir trs-vif, et c'est quelque chose que de trouver un amusement
nouveau.

--Corps du Christ! que je sois damn si j'y consens! s'cria Zuliani;
songe qu'une partie de cet or est  moi.

--C'est vrai, dit Orio en lui remettant tout ce qu'il avait sur lui; et,
par Dieu! il me prend fantaisie de te lever le pied et de te jeter avec la
cargaison dans le canal. Je serai plus sr de vous voir couler  fond tous
les deux.

Zuliani se prit  rire, et comme ils se remettaient en marche:

Tu es donc bien sr de gagner demain, dit-il  son extravagant compagnon,
que tu veux tout perdre aujourd'hui?

--Zuliani, rpondit Orio aprs avoir march quelques instants en silence,
tu sauras que je n'aime plus le jeu.

--Qu'aimes-tu donc? la torture?

--Oh! pas davantage! dit Soranzo d'un ton sinistre et avec un affreux
sourire; je suis encore plus blas l-dessus que sur le jeu!

--Par notre sainte mre l'inquisition! tu m'effrayes! Aurais-tu affaire
parfois, la nuit, au palais ducal? Les familiers du saint-office
t'invitent-ils quelquefois  souper avec le tourmenteur? Es-tu de quelque
conspiration ou de quelque secte, ou bien vas-tu voir corcher de temps en
temps pour ton plaisir? Si tu es souponn de quoi que ce soit, dis-le-moi,
et je te souhaite le bonjour; car je n'aime ni la politique ni la
scolastique, et les bas rouges du bourreau sont d'une nuance aigu qui
m'blouit et m'affecte la vue.

--Tu es un sot, rpondit Orio. Le bourreau dont tu parles est un bel
esprit mielleux qui fait de fades sonnets. Il en est un qui connat mieux
son affaire, et qui vous corche un homme bien plus lestement: c'est
l'ennui. Le connais-tu?

--Ah! bon! c'est une mtaphore. Tu as l'humeur chagrine ce matin: c'est la
suite de ton attaque de nerfs. Tu aurais d boire un grand verre de vin de
Kyros pour chasser ces vapeurs.

--Le vin n'a plus de got, Zuliani, et d'effet encore moins. Le sang de la
vigne a gel dans ses veines, et la terre n'est plus qu'un limon strile
qui n'a mme plus la force d'engendrer des poisons.

--Tu parles de la terre comme un vrai Vnitien: la terre est un amas de
pierres tailles sur lesquelles il pousse des hommes et des hutres.

--Et des bavards insipides, reprit Orio en s'arrtant. J'ai envie de
t'assassiner, Zuliani.

--Pourquoi faire? rpondit gaiement celui-ci, qui ne souponnait pas 
quel point Soranzo, rong par une dmence sanguinaire, tait capable de se
porter  un acte de fureur.

--Pardieu, rpondit-il, ce serait pour voir s'il y a du plaisir  tuer un
homme sans aucun profit.

--Eh bien! reprit lgrement Zuliani, l'occasion n'y est point, car j'ai
de l'or sur moi.

--Il est  moi! dit Soranzo.

--Je n'en sais rien. Tu as jet ta part dans le canaletto; et quand nous
ferons nos comptes tout  l'heure, il se trouvera peut-tre que tu me
dois. Ainsi ne me tue pas; car ce serait pour me voler, et cela n'aurait
rien de neuf.

--Malheur  vous, monsieur, si vous avez l'intention de m'insulter!
s'cria Orio en saisissant son camarade  la gorge avec une fureur subite.

Il ne pouvait croire que Zuliani parlt au hasard et sans intention. Les
remords qui le dvoraient lui faisaient voir partout un danger ou un
outrage, et dans son garement il risquait  toute heure de se dmasquer
lui-mme par crainte des autres.

Ne serre pas si fort, lui dit tranquillement Zuliani, qui prenait tout
ceci pour un jeu. Je ne suis pas encore brouill avec le vin, et je tiens
 ne pas laisser venir d obstruction dans mon gosier.

--Comme le matin est triste! dit Orio en le lchant avec indiffrence; car
il avait si souvent trembl d'tre dcouvert qu'il tait blas sur le
plaisir de se retrouver en sret, et ne s'en apercevait mme plus. Le
soleil est devenu aussi ple que la lune; depuis quelque temps il ne fait
plus chaud en Italie.

--Tu en disais autant l't dernier en Grce.

--Mais regarde comme cette aurore est laide et blafarde! Elle est d'un
jaune bilieux.

--Eh bien! c'est une diversion  ces lunes de sang contre lesquelles tu
dblatrais  Corfou: tu n'es jamais content. Le soleil et la lune ont
encouru ta disgrce; il ne faut s'tonner de rien, puisque tu te refroidis
 l'endroit du jeu. Ah a! dis-moi donc s'il est vrai que tu ne l'aimes
plus?

--Est-ce que tu ne vois pas que depuis quelque temps je gagne toujours?

--Et c'est l ce qui t'en dgote? Changeons. Moi, je ne fais que perdre,
et je suis diablement blas sur ce plaisir-l.

--Un joueur qui ne perd plus, un buveur qui ne s'enivre plus, c'est tout
un, dit Orio.

--Orio! si tu veux que je te le dise, tu es fou: tu ngliges ta maladie.
Il faudrait te faire tirer du sang.

--Je n'aime plus le sang, rpondit Orio proccup.

--Eh! je ne te dis pas d'en boire! reprit Zuliani impatient.

Ils arrivrent en ce moment au palais Soranzo. Leurs gondoles y taient
dj rendues. Zuliani voulut conduire Orio jusqu' sa chambre; il pensait
qu'il avait la fivre et craignait qu'il ne tombt dans l'escalier.

Laisse-moi! va-t-en! dit Orio en l'arrtant sur le seuil de son
appartement. J'ai assez de toi.

--C'est bien rciproque, dit Zuliani en entrant malgr lui. Mais il faut
que je me dbarrasse de cet or, et que nous fassions notre
partage.

--Prends tout! laisse-moi! reprit Soranzo. pargne-moi la vue de cet or;
je le dteste! Je ne sais vraiment plus  quoi cela peut servir!

--Baste!  tout! s'cria Zuliani.

--Si on pouvait acheter seulement le sommeil! dit Orio d'un ton lugubre.

Et, prenant le bras de son camarade, il le mena jusqu' un coin de sa
chambre o Naam, drape dans un grand manteau de laine blanche, et couche
sur une peau de panthre, dormait si profondment qu'elle n'avait pas
entendu rentrer son matre.

Regarde! dit Orio  Zuliani.

--Qu'est-ce que cela? reprit l'autre; ton page gyptien? Si c'tait une
femme, je te l'aurais dj vole; mais que veux-tu que j'en fasse? Il ne
parle pas chrtien, et je vivrais bien mille ans sans pouvoir comprendre
un mot de sa langue de rprouv.

--Regarde, bte brute! dit Orio, regarde ce front calme, cette bouche
paisible, cet oeil voil sous ces longues paupires! Regarde ce que c'est
que le sommeil; regarde ce que c'est que le bonheur!

--Bois de l'opium, tu dormiras de mme, dit Zuliani.

--J'en boirais en vain, dit Orio. Sais-tu ce qui procure un si profond
repos  cet enfant? C'est qu'il n'a jamais possd une seule pice
d'or.

--Ah! que tu es fade et sentencieux ce matin! dit Zuliani en billant.
Allons! veux-tu compter? Non? En ce cas, je compte seul, et tu te tiendras
pour content quand mme je dcouvrirais que tu as jet tout ton gain sous
le pont des _Barcaroles?_

Orio haussa les paules.

Zuliani compta, et trouva encore pour Soranzo une somme considrable qu'il
lui rendit scrupuleusement; puis il se retira en lui souhaitant du repos
et lui conseillant la saigne. Orio ne rpondit pas; et quand il fut seul,
il prit tous les sequins tals sur la table, et les poussa du pied sous
un tapis pour ne pas les voir. La vue de l'or lui causait effectivement
une rpugnance physique qui allait chaque jour en augmentant, et qui tait
bien en lui le symptme d'une de ces affreuses maladies de l'me qui
arrivent  se matrialiser dans leurs effets. La vue de l'or monnay
n'tait pas la seule antipathie qui se ft dveloppe en lui; il ne
pouvait voir briller l'acier d'une arme quelconque, ou seulement les
joyaux d'une femme, sans se retracer, pour ainsi dire oculairement, les
atrocits de sa vie d'uscoque. Il cachait ses souffrances, et mme il les
touffait compltement quand la ncessit d'agir chauffait son sang
appauvri. Il venait de faire, avec Morosini, une nouvelle campagne, cette
glorieuse expdition o les navires de Venise plantrent leur bannire
triomphante dans le Pire. Orio, sentant que toute la considration future
de sa vie dpendait de sa conduite en cette circonstance, avait encore
fait l des prodiges de valeur; il avait compltement lav la tache du
gouvernement de San-Silvio, et il avait contraint toute l'arme  dire de
lui que, s'il tait un mauvais administrateur, il tait,  coup sr, un
vaillant capitaine et un rude soldat.

Aprs ce dernier effort, Orio, couronn de succs dans toutes ses
entreprises, glorifi de tous, trait comme un fils par l'amiral, dlivr
de tous ses ennemis, et riche au del de ses esprances, tait rentr dans
sa patrie, rsolu  n'en plus sortir et  y savourer le fruit de ses
terribles oeuvres. Mais la divine justice l'attendait  ce point pour le
chtier, en lui tant toute l'nergie de son caractre. Au fate de sa
prosprit impie, il tait retomb sur lui-mme avec accablement, et,  la
veille de vivre selon ses rves, l'agonie s'tait empare de lui. Il avait
accompli tout ce que comportaient l'audace et la mchancet de son
organisation; il se disait  lui-mme qu'il tait un homme fini, et
qu'ayant russi dans des entreprises insenses, il n'avait plus qu' voir
dcliner son toile. C'en tait fait; il ne jouissait de rien. Cette
puissance de l'argent, cette vie de dsordre illimit, cette absence de
soins qu'il avait rves, cette supriorit de magnificence et de
prodigalit sur tous ses pairs, toutes ces vanits honteuses et impudentes,
auxquelles il avait immol une hcatombe  rassasier tout l'enfer, lui
apparurent dans toute leur misre; et, du moment qu'il cessa d'tre enivr
et amus, il cessa d'tre aveugl sur l'horreur des ses fautes. Elles se
dressrent devant lui, et lui parurent dtestables, non pas au point de
vue de la morale et de l'honneur, mais  celui du raisonnement et de
l'intrt personnel bien entendu; car Orio entendait par morale les
conventions de respect rciproque dictes aux hommes timides par la peur
qu'ils ont les uns des autres; par honneur, la niaise vanit des gens qui
ne se contentent pas de faire croire  leur vertu, et qui veulent y croire
eux-mmes; enfin, par intrt personnel bien entendu, la plus grande somme
de jouissances dans tous les genres  lui connus: indpendance pour soi,
domination sur les autres, triomphe d'audace, de prosprit ou d'habilet
sur toutes ces mes craintives ou jalouses dont le monde lui semblait
compos.

On voit que cet homme restreignait les jouissances humaines  toutes
celles qui composent le _paratre_, et, puisque cette manire de
s'exprimer est permise en Italie, nous ajouterons que les joies
intrieures qui procurent l'_tre_ lui taient absolument inconnues. Comme
tous les hommes de ce temprament exceptionnel, il ne souponnait mme pas
l'existence de ces plaisirs intrieurs qu'une conscience pure, une
intelligence saine et de nobles instincts assurent aux mes honntes, mme
au sein des plus grandes infortunes et des plus pres perscutions. Il
avait cru que la socit pouvait donner du repos  celui qui la trompe
pour l'exploiter. Il ne savait pas qu'elle ne peut l'ter  l'homme qui la
brave pour la servir.

Mais Orio fut puni prcisment par o il avait pch. Le monde extrieur,
auquel il avait tout sacrifi, s'croula autour de lui, et toutes les
ralits qu'il avait cru saisir s'vanouirent comme des rves. Il y avait
en lui une contradiction trop manifeste. Le mpris des autres, qui tait
la base de ses ides, ne pouvait pas le conduire  l'estime de soi,
puisqu'il avait voulu tablir cette propre estime sur celle d'autrui,
toujours prte  lui manquer. Il tournait donc dans un cercle vicieux, se
frottant les mains d'avoir fait des dupes, et tout aussitt plissant de
rencontrer des accusateurs.

C'tait cette peur d'tre dcouvert qui, dtruisant pour lui toute
scurit, empoisonnant toute jouissance, produisait en lui le mme effet
que le remords. Le remords suppose toujours un tat d'honntet antrieur
au crime. Orio, n'ayant jamais eu aucun principe de justice, ne
connaissait pas le repentir; n'ayant jamais connu d'affection vritable,
il n'avait pas davantage de regret. Mais, ayant des passions effrnes et
des besoins normes, il voyait que ses jouissances n'taient point
assures, puisqu'un seul fil rompu dans toute sa trame pouvait emporter le
filet o il enveloppait le monde. Alors il voyait cette foule qu'il avait
tant hae, tant crase de son opulence, tant accable de ses mpris, tant
persifle, tant joue, tant vole, secouer le charme jet sur elle,
relever la tte, et, se dressant autour de lui comme une hydre, lui rendre
dommage pour dommage, mpris pour mpris.

Il n'tait pas dans Venise une seule famille de commerants que l'Uscoque
n'et priv d'un de ses membres ou d'une part petite ou grande de ses
biens. C'tait merveille de voir tous ces ressentiments et tous ces
dsespoirs qui n'osaient s'en prendre  la nonchalance du gouverneur de
San-Silvio, et qui, soit considration pour le fils adoptif du
_Peloponesiaco_, soit respect pour les brillants faits d'armes accomplis
par lui avant et aprs sa faute, soit crainte de cette influence
qu'assurent toujours les richesses, touffaient leurs murmures et
gardaient un silence prudent. Mais quel serait l'orage, si jamais la
vrit triomphait!

A cette ide, un cauchemar terrible s'emparait du coupable. Il voyait le
peuple en masse s'armer, pour le lapider, des ttes que son cimeterre
avait abattues; des mres furieuses l'crasaient sous les cadavres
sanglants de leurs enfants; des mains avides dchiraient ses flancs et
fouillaient dans ses entrailles pour y chercher les trsors qu'il avait
dvors. Alors toutes ses victimes sortaient vivantes du spulcre, et
dansaient autour de lui avec des rires affreux.

Tu n'es qu'un menteur et un apostat, lui criait Frmio; c'est moi qui
vais hriter de tes biens et de ta gloire.

Tu es un sclrat de bas tage, un apprenti grossier, disaient Lontio et
Mezzani; ton poison est impuissant, et nous vivons pour te condamner et te
torturer de nos propres mains.

Giovanna paraissait  son tour, et lui rendant son poignard mouss:

Votre bras, lui disait-elle, ne peut pas me tuer; il est plus faible que
celui d'une femme.

Puis Ezzelin arrivait, au son des fanfares, sur un riche navire, et,
descendant sur la Piazzetta, il faisait pendre le cadavre d'Orio  la
colonne Lonine. Mais la corde rompait; Orio, retombant sur le pav, se
brisait le crne, et son lvrier Sirius venait dvorer sa cervelle
fumante.

Qui pourrait dire toutes les formes que prenaient ces pouvantables
visions engendres par la peur? Orio, voyant que les angoisses du sommeil
taient pires que la rflexion, voulut vivre de manire  retrancher le
sommeil de sa vie. Il voulut se soutenir avec de tels excitants qu'il et
toujours devant les yeux la ralit, et qu'il pt affronter  toute heure,
par la pense, les consquences de ses crimes. Mais sa sant ne put
rsister  ce rgime; sa raison s'branla, et les fantmes vinrent
l'assiger durant la veille, plus effrayants et plus redoutables que
pendant le sommeil.

A ce moment de sa vie, Orio fut le plus malheureux des hommes. Il voulut
vainement retrouver le repos des nuits. Il tait trop tard; son sang tait
tellement vici que rien ne se passait plus pour lui comme pour les autres
hommes. Les soporifiques, loin de le calmer, l'excitaient; les excitants,
loin de l'gayer, augmentaient son accablement. Toujours plong dans la
dbauche, il y trouva un profond ennui: c'tait, disait-il, un instrument
diabolique dont les sons puissants l'avaient souvent tourdi, mais qui
dsormais jouait tellement faux, qu'il le faisait souffrir davantage. Au
milieu de ses soupers splendides, entour des plus joyeux dbauchs et des
plus belles courtisanes de l'Italie, son front soucieux ne pouvait
s'claicir; il restait sombre et abattu  cette heure de crise bachique o
les esprits, excits par le vin, se trouvent tous ensemble  l'apoge de
leur exaltation. Ses entrailles et son cerveau taient trop blass pour
suivre le _crescendo_ comme les autres.

C'tait au matin, lorsque les nerfs dtendus et la tte fatigue de ses
compagnons le laissaient dans une sorte de solitude, qu'il commenait 
ressentir  son tour les effets de l'ivresse. Alors tous ces hommes
hbts devant leurs coupes, toutes ces femmes endormies sur les sofas,
lui faisaient l'effet de btes brutes. Il les accablait d'invectives
auxquelles ils ne pouvaient plus rpondre, et il entrait dans de tels
accs de fureur et de haine qu'il tait tent de les empoisonner et de
mettre encore une fois le feu  son palais, pour se dbarrasser d'eux et
de lui-mme.

A l'poque o eut lieu la scne du palais Rezzonico que je viens de vous
raconter, il avait renonc  la dbauche depuis quelque temps; car son mal
empirait tellement qu'il n'y avait plus de sret pour lui  se montrer
ivre. Dans ces moments de dlire, il avait souvent laiss chapper des
exclamations de terreur en voyant reparatre ses fantmes menaants.
Personne n'avait pourtant conu de soupons; car plus on croyait  l'amour
d'Orio pour Giovanna, mieux on concevait que l'vnement tragique auquel
elle avait succomb et laiss en lui des souvenirs terribles, et troubl
l'quilibre de ses facults. On croyait tellement  ses regrets qu'il et
pu s'accuser, devant tout le snat, de la mort de sa femme et de ses amis
sans tre cru. On l'eut considr comme gar par le dsespoir, et on
l'et remis aux mains des mdecins. Mais Orio ne comptait plus sur sa
fortune, il craignait tout le monde, et lui-mme plus que tout le monde.
Il tait honteux de sa maladie, furieux de son impuissance  la cacher; il
rougissait de lui-mme depuis que son tre physique ne lui tenait plus ce
qu'il avait attendu de son calme et de sa force. Il passait des heures
entires  s'accabler de ses propres maldictions,  se traiter d'idiot,
d'impotent, de _dbris_ et de _haillon_; et, ce qu'il y a d'inou, c'est
qu'il ne lui venait pas  l'ide d'accuser son tre moral. Il ne croyait
point  la cleste origine de son me. Il avait fait un dieu de son corps,
et, depuis que son idole tombait en ruines, il la mprisait et l'accusait
de n'tre que fange et venin.

La passion qui s'teignit la dernire (celle qui avait le plus domin sa
vie), ce fut le jeu. La peur amena le dgot pour celle-l comme pour les
autres; car l'ennui et la fatigue des prcautions qu'il lui fallait
prendre pour s'y livrer taient arrivs  l'emporter de beaucoup sur le
plaisir. Ces prcautions taient de double nature. D'abord les lois qui
prohibaient le jeu n'taient pas tellement tombes en dsutude qu'il n'y
fallt apporter une sorte de mystre, ainsi que je l'ai dj dit. Ensuite
Orio, lorsqu'il perdait, et c'taient les moments o il tait le plus
stimul, tait forc de s'arrter et d'agir prudemment pour ne pas
dpasser les limites qu'on attribuait  sa fortune.

Ses grandes richesses ne lui servaient donc pas  son gr: il tait forc
de les cacher et de tirer peu  peu de ses caves de quoi soutenir un tat
de maison dont l'opulence exagre n'attirt pas les regards de la police.
Tout ce qu'il pouvait faire, c'tait de dvorer son revenu dans d'obscures
orgies et de se ruiner lentement. Or cette manire de jouir de la vie lui
tait odieuse; il et voulu tout dpenser en un jour, afin de faire parler
de lui comme de l'homme le plus prodigue et le plus dsintress de
l'univers. S'il et pu satisfaire cette fantaisie et se voir ruin
compltement, sans doute il et retrouv son nergie, et ses instincts
criminels l'eussent conduit  de nouveaux forfaits pour rtablir sa
fortune.

Il s'avisa bien avec le temps qu'il avait fait une folie de revenir 
Venise, o, malgr l'impunit accorde  tous les vices, il y avait sur
les richesses une surveillance si svre et si jalouse de la part des Dix.
Mais lorsque la pense lui vint de quitter sa patrie, celle des peines
qu'il faudrait prendre et des dangers qu'il faudrait courir pour
transporter son trsor dans une autre contre, et surtout la perte de sa
sant, la fin de son nergie, le retinrent, et il se rsigna  la triste
perspective de vieillir riche et de laisser encore du bien  ses neveux.

Une heure aprs que Zuliani l'eut quitt, le matin du bal Rezzonico, ayant
vainement essay de reposer quelques instants, il rveilla son valet de
chambre et lui ordonna d'aller chercher un mdecin, n'importe lequel,
attendu, disait-il, qu'ils taient tous aussi ignorants les uns que les
autres. Il mprisait profondment la mdecine et les mdecins, et Naam
prouva quelque inquitude en lui voyant prendre une rsolution si
contraire  ses habitudes et  ses opinions. Elle se tut nanmoins,
habitue qu'elle tait  accepter aveuglment toutes les fantaisies
d'Orio. Le valet de chambre, intelligent, actif et soumis comme les
laquais qui volent impunment, amena, en moins d'une demi-heure, messer
Barbolamo, le meilleur mdecin de Venise.

Messer Barbolamo savait trs-bien  quel homme il avait affaire. Il avait
assez entendu parler de Soranzo pour s'attendre  toutes les railleries
d'un incrdule et  tous les caprices d'un fou. Il se conduisit donc en
homme d'esprit plutt qu'en homme de science. Soranzo l'avait demand,
vaincu par une pusillanimit secrte, un effroi insurmontable de la mort;
mais il se recommandait  lui comme les faux esprits forts aux sorciers,
l'insulte et le mpris sur les lvres, la crainte et l'espoir dans le
coeur.

Les discours de l'Esculape tromprent son attente, et, au bout de quelques
instants, il l'couta avec attention.

Ne prenez aucune pilule, lui dit celui-ci, laissez la thriaque  vos
gondoliers et les empltres  vos chiens. C'est l'opium qui provoque vos
hallucinations, et c'est la dite qui vous te le courage. Le rgime ne
peut agir sur un mourant; car vous tes mourant. Mais entendons-nous; le
physique va mourir si le moral ne se relve: rien n'est plus facile que ce
dernier point, si vous croyez au moyen que je vais vous indiquer. Ne
changez pas de fond en comble l'habitude de vos penses, et ne traitez pas
votre mal par les contraires. N'teignez point vos passions, elles seules
vous ont fait vivre; c'est parce qu'elles s'affaiblissent que vous mourez:
seulement abandonnez celles qui s'en vont d'elles-mmes, et crez-vous-en
de nouvelles. Vous tes homme de plaisir, et le plaisir est puis;
faites-vous homme d'tude et de science. Vous tes incrdule, vous raillez
les choses saintes; allez dans les glises et faites l'aumne!

Ici Soranzo leva les paules.....

Un instant! dit le mdecin. Je ne prtends pas que vous deveniez savant
ni dvot. Vous pourriez tre l'un et l'autre, je n'en doute pas, car les
hommes de votre temprament peuvent tout; mais je ne m'intresse ni  la
science ni  la dvotion assez pour vouloir vous prouver leur supriorit
sur l'oisivet et la licence. Je n'entre jamais dans la discussion des
choses pour elles-mmes, je les conseille comme des moyens de distraction,
comme mes confrres conseillent l'absinthe et la casse. La vue des livres
vous distraira de celle des bouteilles. Vous aurez une magnifique
bibliothque, et votre luxe trouvera l un dbouch; vous ne savez pas les
dlices que peut vous procurer une reliure, et les folies que vous pouvez
faire pour une dition de choix. Dans les glises, vous entendrez des
cantiques qui vous dlasseront les oreilles des chansons licencieuses.
Vous y verrez des spectacles non moins profanes et des hommes non moins
vaniteux que ceux du monde; vous leur ferez des dons qui vous assureront
dans les sicles futurs cette rputation d'homme gnreux et prodigue, qui
va finir avec vous si vous ne gurissez et ne changez de marotte. Ainsi,
soyez votre mdecin  vous-mme, et avisez-vous de quelque chose dont vous
n'ayez jamais eu envie, procurez-vous-le  l'instant. Bientt une foule de
dsirs qui sommeillent en vous se rveilleront, et leur satisfaction vous
donnera des jouissances inconnues. Ne vous croyez pas us; vous n'tes pas
seulement fatigu, vous avez encore en vous la force de dpenser vingt
existences: c'est  cause de cela que vous vous tuez  n'en dpenser
qu'une seule. Le monde finirait s'il ne se renouvelait sans cesse par le
changement; l'abattement o vous tes n'est qu'un excs de vie qui demande
 changer d'aliment. Eh bien!  quoi songez-vous? vous n'coutez pas.

--Je cherche, dit Soranzo tout  fait vaincu par la manire dont
l'Esculape entendait les choses, une fantaisie que je n'aie point eue
encore. J'ai eu celle des beaux livres, bien que je ne lise jamais, et ma
bibliothque est superbe... Quant aux glises... j'y songerai; mais je
voudrais que vous m'aidassiez  trouver quelque jouissance plus neuve,
plus loigne encore de mes frnsies; si je pouvais devenir avare!

--Je vous entends fort bien, rpondit Barbolamo frapp de l'air hbt de
son malade. Vous allez au fond des choses, et remontez au principe pur de
mon raisonnement; car je ne vous offrais qu'une issue nouvelle  vos
passions, et vous voulez changer vos passions. Moi, je n'ai rien  dire
contre l'avarice; cependant je crains une trop forte raction dans le saut
de cet abme. Dites-moi, avez-vous t quelquefois amoureux navement et
sincrement?

--Jamais! dit Orio, oubliant tout d'un coup, dans son espoir d'tre guri,
ce rle de veuf au dsespoir qui protgeait tout le mystre de sa
vie.

--Eh bien! dit le mdecin, qui ne fut nullement surpris de cette rponse
(car il voyait dj plus avant que la foule dans l'me sche et cupide de
Soranzo), soyez amoureux. Vous commencerez par ne pas l'tre, et par faire
comme si vous l'tiez; puis vous vous figurerez que vous l'tes, et enfin
vous le serez. Croyez-moi, les choses se passent ainsi en vertu de lois
physiologiques que je vous expliquerai quand vous voudrez.

Orio voulut connatre ces lois. Le docteur lui fit une dissertation
amrement spirituelle que le patricien ignorant et proccup prit au
srieux. Orio se persuada tout ce que voulut son mdecin, et celui-ci le
quitta, frapp pour la centime fois de sa vie de la faiblesse d'esprit et
de l'horreur de la mort que les dbauchs cachent sous les dehors et les
habitudes d'un mpris insens de la vie.

Ds le jour mme, Orio, roulant dans sa tte les projets les plus
draisonnables et les esprances les plus puriles, se rendit  Saint-Marc
 l'heure de la bndiction. En lui promettant la sant par des moyens
aussi simples, en flattant sa vanit par l'loge de son nergie, le
docteur avait prononc des mots magiques. Soranzo esprait dormir la nuit
suivante.

Il couta les chants sacrs; il examina avec intrt les pompes
religieuses; il admira l'intrieur de la basilique; il s'attacha  n'avoir
aucun souvenir du pass, aucune pense du dehors. Pendant une heure il
russit  vivre tout entier dans l'heure prsente. C'tait beaucoup pour
lui. La nuit n'en fut gure moins affreuse; mais le matin approchait: il
se fit une sorte de fte de retourner  Saint-Marc, et, comme les gens en
proie aux maladies nerveuses sont quelquefois soulags d'avance par la
confiance qu'ils ont en de certains breuvages, il lui arriva de se trouver
bien heureux d'avoir en vue, pour la premire fois depuis si longtemps,
une occupation agrable, et cette ide le fit dormir tranquillement durant
toute une heure.

Le mdecin vint, et, s'tant fait rendre compte du rsultat de son
ordonnance, il dit:

Vous passerez deux heures aujourd'hui  Saint-Marc, et, la nuit prochaine,
vous dormirez deux heures.

Soranzo le prit au mot, et passa deux heures  l'glise. Il tait
tellement persuad qu'il dormirait deux heures, que le fait eut lieu. Le
mdecin s'applaudit d'avoir trouv un de ces sujets prcieux 
l'observateur scientifique, auxquels il suffit d'allumer l'imagination
pour que les effets dsirs se produisent rellement. Il en conclut que le
sang d'Orio tait bien appauvri, et son me absolument vide d'ides et de
sentiments. Le troisime jour, il lui conseilla de songer  son plus
important moyen de salut,  l'amour. Orio, se souvenant de la monstrueuse
imprudence qu'il avait commise, se hasarda  dire qu'il avait aim dj,
dsirant bien que le mdecin lui prouvt qu'il s'tait tromp. C'est ce
qu'il ne manqua pas de faire. Il lui reprsenta qu'il avait d ressentir
pour la signora Morosini une de ces passions violentes qui dvastent et
laissent aprs elles une funeste lassitude. Il lui conseilla un amour
paisible, tendre, ingnu, platonique mme, conforme en tous points  celui
que ressent un bachelier de dix-sept ans pour une fillette de quinze. Orio
le promit.

C'est pitoyable! dit le docteur en soi-mme sur l'escalier, et voil ces
riches et galants patriciens qui nous crasent!

Remarquez qu'on n'tait pas loin du dix-huitime sicle! Le mot magntisme
n'tait pas encore trouv.

Orio, rsolu  tre amoureux de la premire belle jeune fille qu'il
rencontrerait  l'glise, entre sur la pointe du pied dans la basilique,
le coeur palpitant, non d'amour, mais de cette lche superstition que son
magntiseur lui avait impose. Il effleurait lgrement les voiles des
vierges agenouilles, et se penchait avec motion pour voir leurs traits 
la drobe. O vieux Hussein!  vous tous, farouches Missolonghis! vous
eussiez pu venir  Venise dnoncer votre complice; jamais, certes, vous
n'eussiez pu reconnatre l'Uscoque dans cette occupation et dans cette
attitude.

La premire fille que lorgna Soranzo tait laide; et, pour nous servir des
paroles de J.-J. Rousseau dans le rcit de son entre dans un couvent de
filles dont les choeurs l'avaient enthousiasm--la scne se passe
prcisment  Venise--:

_La Sofia tait louche, la Cattina tait boiteuse_, etc.

La quatrime jeune fille qu'Orio regarda tait voile jusqu'au menton;
mais au travers de son voile et de sa prire elle vit fort bien le
cavalier qui cherchait  la voir; alors, relevant la tte et retroussant
son voile, elle lui montra un ovale ple et sublime, un front de quinze
ans, des lvres que l'indignation fit trembler comme les feuilles d'une
rose agite par la brise, et qui laissrent tomber ces paroles
svres:

Vous tes bien hardi!

C'tait Argiria Ezzelini. Zuzuf a raison: il y a une destine!

Orio fut si troubl de l'accord de cette apparition avec celle du bal
Rezzonico, si pouvant de voir des esprances superstitieuses se
confondre avec des terreurs de mme genre dans un mme objet, qu'il ne put
trouver une excuse  lui faire. Il se laissa tomber constern auprs
d'elle, et ses genoux amaigris frapprent le pav avec bruit; puis il
baissa sa tte jusqu' terre, et approchant ses lvres du manteau de
velours de la belle Ezzelin, il lui dit tout bas, en lui tendant le stylet
que les Vnitiens portaient toujours  la ceinture:

Tuez-moi, vengez-vous!

--Je vous mprise trop pour cela, dit la belle fille en retirant son
manteau avec empressement; et, se levant, elle sortit de
l'glise.

Mais Orio, qui n'tait pas encore si bien converti  l'amour ingnu qu'il
ne vt les choses avec le sang-froid d'un rou, remarqua fort bien que ces
dernires paroles avaient une expression plus force que les premires, et
que l'oeil courrouc avait peine  retenir une larme de compassion.

Orio se retira, certain que le sort en tait jet, et qu'il y allait de sa
gurison et de sa vie  saisir l'occasion par les cheveux. Il passa toute
la nuit  combiner mille plans divers pour s'introduire auprs de la
beaut cruelle, et ces rveries dtournrent les terreurs accoutumes; il
tait bien un peu troubl par la ressemblance d'Argiria avec Ezzelin, et
dans son sommeil du matin il eut des rves o cette ressemblance amena les
quiproquo et les mprises les plus bizarres et les plus pnibles. Il vit
plusieurs fois s'oprer la transformation de ces deux personnages l'un
dans l'autre. Lorsqu'il tenait la main d'Argiria et penchait sa bouche
vers la sienne, il trouvait la face livide et sanglante d'Ezzelin; alors
il tirait son stylet et livrait un combat furieux  ce spectre. Il
finissait par le percer; mais, tandis qu'il le foulait aux pieds, il
reconnaissait qu'il s'tait tromp et que c'tait Argiria qu'il avait
poignarde.

L'envie de gurir  tout prix et l'ascendant que Barbolamo exerait sur
lui l'amenrent avec celui-ci  une expansion tmraire. Il lui raconta
ses deux rencontres avec la signora Ezzelin, au bal et  l'glise, le
ressentiment qu'elle lui tmoignait et les angoisses que le regret de
n'avoir pu empcher la perte du noble comte Ezzelin lui causait 
lui-mme. Au premier aveu, Barbolamo ne se douta de rien; mais peu  peu,
tant devenu par la suite trs-assidu auprs de son malade, l'ayant
habitu  s'pancher autant qu'il tait possible  un homme dans sa
position, il s'tonna de voir un tel excs de sensibilit chez un goste
si complet, et cette anomalie lui fit venir d'tranges soupons. Mais
n'anticipons point sur les vnements.

Barbolamo, grand goste aussi en fait de science, quoique gnreux et
loyal citoyen d'ailleurs, tait plus dsireux d'observer dans son patient
les phnomnes d'une maladie toute mentale, que de lui mesurer quelques
souffrances de plus ou de moins. Curieux de voir des effets nouveaux, il
ne craignit pas de dire  Orio que ses agitations taient d'un bon augure,
et qu'il fallait s'appliquer  poursuivre la conqute de cette fire
beaut, prcisment parce qu'elle tait difficile et entranerait de
nombreuses motions d'un ordre tout nouveau pour lui. Orio poursuivit
Argiria de srnades et de romances pendant huit jours.

La srnade est, il n'en faut pas douter, un grand moyen de succs auprs
des femmes d'un got dlicat. A Venise surtout, o l'air, le marbre et
l'eau ont une sonorit si pure, la nuit un silence si mystrieux, et le
clair de lune de si romanesques beauts, la romance a un langage persuasif,
et les instruments des sons passionns, qui semblent faits exprs pour la
flatterie et la sduction. La srnade est donc le prologue ncessaire de
toute dclaration d'amour. La mlodie attendrit le coeur et amollit les
sens plongs dans un demi-sommeil. Elle plonge l'me dans de vagues
rveries, et dispose  la piti, cette premire dfaite de l'orgueil qui
se laisse implorer. Elle a aussi le don de faire passer devant les yeux
assoupis des images charmantes; et je tiens d'une femme que je ne veux pas
nommer, que l'amant inconnu qui donne la srnade apparat toujours, tant
que la musique dure, le plus aimable et le plus charmant des hommes.

--Dites donc tout, indiscret conteur! interrompit Beppa. Ajoutez que la
dame conseillait  tous les donneurs de srnades de ne jamais se
montrer.

Il n'en fut pas ainsi pour Orio, reprit le narrateur. La belle Argiria
lui conseilla de se montrer en laissant tomber son bouquet, du balcon sur
le trottoir de marbre que blanchissait la lune: ne vous tonnez pas d'une
si prompte complaisance. Voici comment la chose se passa.

D'abord la belle Argiria n'tait pas riche. Le peu de bien que possdait
son frre avait t fort entam par ses frais d'quipement pour la guerre.
Il rapportait une assez jolie part de lgitime butin fait par lui sur les
Ottomans, et dment concd par l'amiral, lorsqu'il trouva la mort aux
Curzolari. Le noble jeune homme se faisait une joie douce de doter sa
jeune soeur avec cette fortune; mais elle tomba aux mains des pirates,
ainsi que sa galre et tout ce qu'il possdait en propre. La belle Argiria
n'eut donc plus pour dot que ses quinze ans et ses beaux yeux
mlancoliques.

La signora Memmo, sa tante, la chrissait tendrement; mais elle n'avait 
lui laisser en hritage qu'un vaste palais un peu dlabr et l'amour de
vieux serviteurs, qui par dvouement continuaient  la servir pour de
minces honoraires. La tante dsirait donc ardemment, comme font toutes les
tantes, qu'un noble et riche parti se prsentt; et sachant bien que
l'incomparable beaut de sa nice allumerait plus d'une passion, elle la
blmait de vouloir s'enterrer dans la solitude et de tenir toujours _le
soleil de ses regards_ cach derrire la tendine sombre de son balcon.

A la premire srnade Argiria fondit en larmes.

Si mon noble frre tait vivant, dit-elle, nul ne se permettrait de venir
me faire la cour sous les fentres avant d'avoir obtenu de ma famille la
permission de se prsenter. Ce n'est point ainsi qu'on approche d'une
maison respectable.

La signora Antonia trouva cette rigidit exagre, et, se dclarant
comptente sur cette matire, elle refusa d'imposer silence aux
concertants. La musique tait belle, les instruments de premire qualit,
et les excutants choisis dans ce qu'il y avait de mieux  Venise. La dame
en conclut que l'amant devait tre riche, noble et gnreux; deux thorbes
et trois violes de moins, elle et t plus svre, mais la srnade tait
irrprochable et fut coute.

Les jours suivants amenrent un crescendo de joie et d'espoir chez
Antonia. Argiria prit patience d'abord, et finit par goter la musique
pour la musique en elle-mme. Le matin, il lui arriva quelquefois, en
arrangeant ses beaux cheveux bruns devant le miroir, de fredonner  son
insu les refrains des amoureuses stances qui l'avaient doucement endormie
la veille.

Il y a toute une science dans le programme de la srnade. Chaque soir
doit amener chez le soupirant une nuance nouvelle dans l'expression de son
amoureux martyre. Aprs _il timido sospiro_ doit arriver _lo strate
funesto. I fieri tormenti_ viennent ensuite; _l'anima disperata_ amne
ncessairement, pour le lendemain, _sorte amara_. On peut risquer  la
cinquime nuit de tutoyer l'objet aim, et de l'appeler _idol mio_. On
doit ncessairement l'injurier la sixime nuit, et l'appeler _crudele_ et
_ingrata_. Il faudrait tre bien maladroit si,  la septime, on ne
pouvait hasarder la _dolce speranza_. Enfin la huitime doit amener une
explosion finale, une pressante prire, mettre la belle entre le bonheur
et la mort de son amant, obtenir un rendez-vous, ou finir par le renvoi et
le payement des musiciens. La huitime symphonie tait venue, et, dans le
troisime couplet de la romance, le chanteur demandait au nom de l'amant
une marque de piti, un gage d'espoir, un mot ou un signe quelconque qui
l'enhardt  se faire connatre. Au moment o la fire Argiria s'loignait
du balcon, d'o, abrite par la tendine, elle avait coul la voix, madame
Antonia arracha lestement le bouquet que sa nice avait au sein et le
laissa tomber sur le guitariste, en disant d'une voix chevrotante qui, 
coup sr, ne pouvait pas compromettre la jeune fille:

Avec l'agrment de la tante.

Une vive curiosit de jeune fille l'emportant chez Argiria sur le pudique
dpit que lui causait sa tante, elle revint prcipitamment au balcon; et,
se penchant sur la rampe de marbre, elle souleva imperceptiblement le
rideau de la tendine, juste assez pour voir le cavalier qui ramassait le
bouquet. Le chanteur, qui tait un musicien de profession, connaissant
fort bien les usages, ne s'tait pas permis d'y toucher. Il s'tait
content de dire  demi-voix: Signor! et de reculer discrtement de deux
pas en arrire en tant sa toque, tandis que le signor ramassait le gage.
En voyant cette grande taille un peu affaisse, mais toujours lgante et
vraiment patricienne, se dessiner au clair de la lune, Argiria sentit une
sueur froide humecter son front. Un nuage passa devant ses yeux, ses
genoux se drobrent sous elle. Elle n'eut que le temps de fuir le balcon
et d'aller se jeter sur son lit, o elle commena  trembler de tous ses
membres et  dfaillir. La tante, fort peu effraye, vint  elle et lui
adressa de doux reproches moqueurs sur cet excs de timidit virginale.

Ne riez pas, ma tante, dit Argiria d'une voix touffe. Vous ne savez pas
ce que vous avez fait! Je suis presque sre d'avoir reconnu ce dernier des
hommes, cet assassin de mon frre, Orio Soranzo!

--Il n'aurait pas cette audace! s'cria la signora Memmo en frmissant 
son tour. Courez chercher le bouquet, s'cria-t-elle en s'adressant  la
suivante favorite qui assistait  cette scne. Dites qu'on l'a laiss
tomber par mgarde, que c'est vous... que c'est le page... qui l'a jet
pour faire une espiglerie... que je suis fort courrouce contre vous...
Allez, Pascalina... courez...

Pascalina courut, mais ce fut en vain; musiciens, amoureux et bouquet,
tout avait disparu, et l'ombre incertaine des colonnades, projete par la
lune, jouait seule sur le pav au gr des nuages capricieux.

Pascalina avait laiss la porte ouverte. Elle fit quelques pas sur la rive,
et vit  l'angle du canaletto les gondoles qui s'loignaient emportant la
srnade. Elle revint sur ses pas, et rentra en fermant la porte avec soin;
il tait trop tard. Un homme cach derrire les colonnes du portique
avait profit du moment: il s'tait lanc lgrement dans l'escalier du
palais Memmo; et, marchant devant lui, se dirigeant vers la faible lueur
qui s'chappait d'une porte entr'ouverte, il avait audacieusement pntr
dans l'appartement d'Argiria. Lorsque Pascalina y rentra, elle trouva sa
jeune matresse vanouie dans les bras de la tante, et le donneur
d'aubades  genoux devant elle.

Vous conviendrez que le moment tait mal choisi pour s'vanouir, et vous
en conclurez avec moi que la belle Argiria avait eu grand tort d'couter
les huit srnades. L'effroi avait remplac la colre, et Orio ne s'y
trompait nullement, quoiqu'il feignt d'y croire.

Madame, dit-il en se prosternant et en prsentant le bouquet  la signora
Memmo avant qu'elle et eu la prsence d'esprit de lui adresser la parole,
je vois bien que votre seigneurie s'est trompe en m'accordant cette
faveur insigne. Je ne l'esprais pas, et le musicien qui s'est permis de
vous adresser des vers si audacieux n'y tait point autoris par moi. Mon
amour n'et jamais t hardi  ce point, et je ne suis pas venu implorer
ici de la bienveillance, mais de la piti. Vous voyez en moi un homme trop
humili pour se permettre jamais autre chose que d'lever autour de votre
demeure des plaintes et des gmissements. Que vous connaissiez ma douleur,
que vous fussiez bien sre que, loin d'insulter  la vtre, je la
ressentais plus profondment encore que vous-mme, c'est tout ce que je
voulais. Voyez mon humilit et mon respect! Je vous rapporte ce gage
prcieux que j'aurais voulu conqurir au prix de tout mon sang, mais que
je ne veux pas drober.

Ce discours hypocrite toucha profondment la bonne Memmo. C'tait une
femme de moeurs douces et d'un coeur trop candide pour se mfier d'une
protestation si touchante.

Seigneur Soranzo, rpondit-elle, j'aurais peut-tre de graves reproches 
vous faire si je ne voyais aujourd'hui pour la troisime fois combien
votre repentir est sincre et profond. Je n'aurai donc plus le courage de
vous accuser intrieurement, et je vous promets de garder dsormais, avec
moins d'effort que je ne l'ai fait jusqu'ici, le silence que les
convenances m'imposent. Je vous remercie de cette dmarche, ajouta-t-elle
en rendant le bouquet  sa nice; et, si je vous supplie de ne plus
reparatre ici ni autour de ma maison, c'est en vue de notre rputation,
et non plus, je vous le jure, en raison d'aucun ressentiment personnel.

Malgr sa dfaillance, Argiria avait tout entendu. Elle fit un grand
effort pour retrouver le courage de parler  son tour, et soulevant sa
belle tte ple du sein de sa tante:

Faites comprendre aussi  messer Soranzo, ma chre tante, dit-elle, qu'il
ne doit jamais ni nous adresser la parole ni seulement nous saluer en
quelque lieu qu'il nous rencontre. Si son respect et sa douleur sont
sincres, il ne voudra pas prsenter davantage  nos regards des traits
qui nous retracent si vivement le souvenir de notre infortune.

--Je ne demande qu'une seule grce avant de me soumettre  cet arrt de
mort, dit Orio: c'est que ma dfense soit entendue et ma conduite juge.
Je sens que ce n'est point ici le lieu ni le moment d'entamer cette
explication; mais je ne me relverai point que la signora Memmo ne m'ait
accord la permission de me prsenter devant elle dans son salon, 
l'heure qu'elle me dsignera, demain ou le jour suivant, afin qu' deux
genoux, comme aujourd'hui, je demande grce pour les larmes que j'ai fait
couler; mais qu'ensuite, la main sur la poitrine et debout, ainsi qu'il
convient  un homme, je me disculpe de ce qu'il peut y avoir d'injuste ou
d'exagr dans les accusations portes contre moi.

--De telles explications seraient douloureuses pour nous, dit Argiria avec
fermet, et inutiles pour votre seigneurie. La rponse loyale et gnreuse
que ma noble tante vient de vous faire doit, je pense, suffire  votre
susceptibilit et satisfaire  toute exigence.

Orio insista avec tant d'esprit et de persuasion, que la tante cda, et
lui permit de se prsenter le lendemain dans la journe.

Vous trouverez bon, seigneur, dit Argiria, pour repousser la part de
reconnaissance qu'il lui adressait, que je n'assiste point  cette
confrence. Tout ce que je puis faire, c'est de ne jamais prononcer votre
nom; mais il est au-dessus de mes forces de revoir une fois de plus votre
visage.

Orio se retira, feignant une profonde tristesse, mais trouvant qu'il
allait assez vite en besogne.

Le lendemain amena une longue explication entre lui et la signora Memmo.
La noble dame le reut dans tout l'appareil d'un deuil significatif; car
elle avait quitt ses voiles noirs depuis un mois, et elle les reprit ce
jour-l pour lui faire comprendre que rien ne pourrait diminuer
l'intensit de ses regrets. Orio fut habile. Il s'accusa plus qu'on n'et
os l'accuser: il dclara qu'il avait tout fait pour laver la tache que
cette imprvoyance funeste avait imprime sur sa vie; mais qu'en vain
l'amiral, et toute l'arme, et toute la rpublique, l'avaient rhabilit:
qu'il ne se consolerait jamais. Il dit qu'il regardait la mort affreuse de
sa femme comme un juste chtiment du ciel, et qu'il n'avait pas got un
instant de repos depuis cette dplorable affaire. Enfin il peignit sous
des couleurs si vives le sentiment qu'il avait de son propre dshonneur,
l'isolement volontaire o s'teignait son me dcourage, le profond dgot
qu'il avait de la vie, et la ferme intention o il tait de ne plus lutter
contre la maladie et le dsespoir, mais de se laisser mourir, que la bonne
Antonia fondit bientt en larmes, et lui dit en lui tendant la main:

Pleurons donc ensemble, noble seigneur, et que mes pleurs ne vous soient
plus un reproche, mais une marque de confiance et de sympathie.

Orio s'tait donn beaucoup de peine pour tre loquent et tragique. Il
avait grand mal aux nerfs. Il fit un effort de plus et pleura.

D'ailleurs, Orio avait parl,  certains gards, avec la force de la
vrit. Lorsqu'il avait peint une partie de ses souffrances, il s'tait
trouv fort soulag de pouvoir, sous un prtexte plausible, donner cours 
ses plaintes, qui chaque jour lui devenaient plus pnibles  renfermer. Il
fut donc si convaincant qu'Argiria elle-mme s'attendrit et cacha son
visage dans ses deux belles mains. Argiria tait,  l'insu de Soranzo et
de sa tante, derrire une tapisserie, d'o elle voyait et entendait tout.
Un sentiment inconnu, irrsistible, l'avait amene l.

Pendant huit autres jours, Orio suivit Argiria comme son ombre. A l'glise,
 la promenade, au bal, partout elle le retrouvait attach  ses pas,
fuyant d'un air timide et soumis ds qu'elle l'apercevait, mais
reparaissant aussitt qu'elle feignait de ne plus le voir; car, il faut
bien le dire, la belle Argiria en vint bientt  dsirer qu'il ne ft pas
aussi obissant, et pour ne pas le mettre en fuite, elle eut soin de ne
plus le regarder.

Comment et-elle pu s'irriter de cette conduite? Orio avait toujours un
air si naturel avec ceux qui pouvaient observer ces frquentes rencontres!
Il mettait une dlicatesse si exquise  ne pas la compromettre, et un soin
si assidu  lui montrer sa soumission! Ses regards, lorsqu'elle les
surprenait, avaient une expression de souffrance si amre et de passion si
violente! Argiria fut bientt vaincue dans le fond de l'me, et nulle
autre femme n'et rsist aussi longtemps au charme magique que cet homme
savait exercer lorsque toutes les puissances de sa froide volont se
concentraient sur un seul point.

La Memmo vit cette passion avec inquitude d'abord, et puis avec espoir,
et bientt avec joie; car, n'y pouvant tenir, elle donna un second
rendez-vous  Soranzo  l'insu de sa nice, et le somma d'expliquer ses
intentions ou de cesser ses muettes poursuites. Orio parla de mariage,
disant que c'tait le but de ses voeux, mais non de ses esprances. Il
supplia Antonia d'intercder pour lui. Argiria avait si bien gard le
secret de ses penses que la tante n'osa point donner d'espoir  Orio;
mais elle consentit  ce que l'amiral ft des dmarches, et elles ne se
firent point attendre.

Morosini, ayant reu la confidence de la nouvelle passion de son neveu,
approuva ses vues, l'encouragea  chercher dans l'amour d'une si noble
fille un baume cleste pour ses ennuis, et alla trouver la Memmo, avec
laquelle il eut une explication dcisive. En voyant combien cet homme
illustre et vnrable ajoutait foi  la grandeur d'me de son fils adoptif,
et combien il dsirait que son alliance avec la famille Ezzelin effat
tout reproche et tout ressentiment, elle eut peine  cacher sa joie.
Jamais elle n'et pu esprer un parti aussi avantageux pour Argiria.
Argiria fut d'abord pouvante des offres qui lui furent faites par
l'amiral, pouvante surtout du trouble et de la joie qu'elle en ressentit
malgr elle. Elle fit toutes les objections que lui suggra l'amour
fraternel, refusa de se prononcer, mais consentit  recevoir les soins
d'Orio.

Dans les commencements, Argiria se montra froide et svre pour Orio. Elle
paraissait ne supporter sa prsence que par gard pour sa tante. Cependant
elle ne pouvait s'empcher de nourrir pour ses souffrances et sa douleur
un profond sentiment de compassion. En voyant cet homme si fort se
plaindre chaque jour du poids de sa destine, et succomber, pour ainsi
dire, sous lui-mme, la soeur d'Ezzelin sentait sa grande me s'attendrir
et sa force de haine diminuer de jour en jour. Si Orio et employ avec
elle la sduction et l'audace, elle ft reste insensible et implacable;
mais, en face de sa faiblesse et de son humiliation volontaire, elle se
dsarma peu  peu. Bientt l'habitude qu'elle avait prise de compatir 
ses peines se changea en un gnreux besoin de le consoler. Sans qu'elle
s'en doutt, la piti la conduisait  l'amour. Elle se disait pourtant
qu'elle ne pouvait aimer sans crime et sans honte l'homme qu'elle avait
accus de la mort de son frre, et qu'elle devait tout faire pour touffer
le nouveau sentiment qui s'levait en elle. Mais, faible de sa grandeur
mme, elle se laissait dtourner de ce qu'elle croyait son devoir par sa
misricorde. En retrouvant chaque jour Orio plus dsol et plus repentant
du mal qu'il lui avait fait, elle n'avait pas le courage de lui en
tmoigner du ressentiment, et finissait toujours par associer dans sa
pense le malheur de son frre mort et celui de l'homme qu'elle voyait
condamn  d'ternels regrets. Puis elle se persuada qu'elle n'prouvait
pour Orio que la piti qu'on devait  tous les tres souffrants, et qu'il
perdrait toute sa sympathie le jour o il cesserait de souffrir. Et en
cela elle ne se trompait peut-tre pas. Argiria n'agissait presque en rien
comme les autres femmes; l o les autres apportaient de la vanit ou du
dsir, elle n'apportait que du dvouement. Giovanna Morosini elle-mme,
malgr la noblesse et la puret de son me, n'avait pas chapp au sort
commun, et avait en quelque sorte sacrifi aux dieux du monde. Elle avait
elle-mme dit  Ezzelin que la rputation d'Orio n'avait pas t pour rien
dans l'impression qu'il avait faite sur elle, et que sa force et sa beaut
avaient fait presque tout le reste. C'tait au point qu'elle avait prfr,
 avec la conscience du mal qui devait en rsulter pour elle-mme, 
l'homme qu'elle savait bon, l'homme qu'elle voyait sduisant. Argiria
obissait  des sentiments tout opposs. Si Orio se ft montr  elle
comme il s'tait montr  Giovanna, jeune, beau, vaillant et dbauch,
joyeux et fier de ses dfauts comme de ses triomphes, elle n'et pas eu un
regard ni une pense pour lui. Ce qui lui plaisait  cette heure dans
Soranzo tait justement ce qui le faisait descendre dans l'enthousiasme
des autres femmes. Sa beaut diminuait en mme temps que son caractre
s'assombrissait davantage; et c'tait justement cette triste empreinte que
le temps et la douleur mettaient sur lui qui la charmait sans qu'elle s'en
doutt. Depuis que l'orgueil s'tait effac du front d'Orio, et que les
fleurs de la sant et de la joie s'taient fanes sur ses joues, son
visage avait pris une expression plus grave, et gagn en douceur ce qu'il
avait perdu en clat; de sorte que ce qui et peut-tre prserv Giovanna
de la funeste passion qui la perdit fut justement ce qui y prcipita
Argiria. Elle arriva bientt  ne plus vivre que par Orio, et rsolut,
avec son courage ordinaire, de se consacrer tout entire  le consoler,
dt le monde jeter l'anathme sur elle pour l'espce de parjure qu'elle
commettrait.

Cependant Orio, dsormais assur de sa victoire, ne se htait pas d'en
finir, et voulait jouir peu  peu de tous ses avantages avec le
raffinement d'un homme blas, et qui tient d'autant plus  mnager son
plaisir qu'il lui en reste moins  connatre. Dans les premiers temps, la
lutte difficile qu'il avait eu  soutenir avait tenu son imagination
veille, et le forait  vivre par la tte, de manire qu'ayant trouv le
moyen d'occuper sa journe il tait arriv  pouvoir dormir la nuit.
Enchant de cet heureux rsultat, il en avait fait part au docteur
Barbolamo, en le remerciant de ses avis passs, et en lui demandant ses
conseils pour l'avenir.

Barbolamo avait hsit avant de lui conseiller de pousser les choses
jusqu'au mariage. C'tait,  ses yeux, quelque chose de profondment
triste et de hideusement laid que l'amour mathmatiquement calcul de cet
homme au coeur us, au sang appauvri, pour une belle crature nave et
gnreuse, qui allait, en change de cette tendresse intresse et de ces
transports prmdits, lui livrer tous les trsors d'une passion puissante
et vraie.

C'est l'accouplement de la vie avec la mort, de la lumire cleste avec
l'rbe, se disait l'honnte mdecin. Et pourtant elle l'aime, elle croit
en lui; elle souffrirait maintenant s'il renonait  la poursuivre. Et
puis elle se flatte de le rendre meilleur, et peut-tre y russira-t-elle.
Enfin cette belle fortune, qui ne sert qu' divertir de frivoles
compagnons et de viles cratures, va relever l'clat d'une illustre maison
ruine, et assurer l'avenir de cette belle fille pauvre. Toutes les femmes
sont plus ou moins vaines, ajoutait Barbolamo en lui-mme: quand la
signora Soranzo s'apercevra du peu que vaut son mari, le luxe lui aura
cr des besoins et des jouissances qui la consoleront. Et puis, en
dfinitive, puisque les choses en sont  ce point et que les deux familles
dsirent ce mariage, de quel droit y mettrais-je obstacle?

Ainsi raisonnait le mdecin; et cependant il restait troubl
intrieurement; et ce mariage, dont il tait la cause  l'insu de tous,
tait pour lui un sujet d'angoisses secrtes dont il ne pouvait ni se
rendre compte ni se dbarrasser. Barbolamo tait le mdecin de la famille
Memmo; il connaissait Argiria depuis son enfance. Elle le regardait comme
un impie, parce qu'il tait un peu sceptique et qu'il raillait volontiers
toutes choses: elle l'avait donc toujours trait assez froidement, comme
si elle et pressenti ds son enfance qu'il aurait une influence funeste
sur sa destine.

Le docteur, ne la connaissant pas bien, et ne sachant que penser de ce
caractre froid et un peu altier en apparence, sentait pourtant dans son
me probe et droite qu'entre elle et Soranzo sa sollicitude n'avait pas 
hsiter, et se devait tout entire au plus faible. Il et voulu consulter
Argiria; mais il ne l'osait pas, et il se disait qu'elle tait d'un esprit
assez ferme et assez dcid pour savoir elle-mme se diriger en cette
circonstance.

Ne sachant  quoi s'arrter, mais ne pouvant vaincre l'aversion et la
mfiance secrte que Soranzo lui inspirait, il prit un terme moyen: ce fut
de lui conseiller de ne pas brusquer les choses et de ne pas presser le
mariage.

Soranzo n'avait pas d'autre volont  cet gard que celle de son mdecin;
il l'coutait avec la crdulit purile et grossire d'un dvot qui
demande des miracles  un prtre. De mme qu'il n'avait vu dans Giovanna
qu'un instrument de fortune, il ne voyait dans Argiria qu'un moyen de
recouvrer la sant. Mais l'espce d'affection qu'il avait pour cette
dernire tait plus sincre; on peut mme dire que, son caractre et sa
position donns, il prouvait un sentiment vrai pour elle. L'amour est le
plus mallable de tous les sentiments humains; il prend toutes les formes,
il produit tous les effets imaginables, selon le terrain o il germe: les
nuances sont innombrables, et les rsultais aussi divers que les causes.
Quelquefois il arrive qu'une me juste et pure ne saurait s'lever jusqu'
la passion, tandis qu'une me perverse s'y jette avec ardeur et se fait un
besoin insatiable de la possession d'un tre meilleur qu'elle, et dont
elle ne comprend mme pas la supriorit. Orio ressentait les mystrieuses
influences de cette protection cleste rpandue autour d'un tre
anglique. L'air qu'Argiria purifiait de son souffle tait un nouvel
lment o Orio croyait respirer le calme et l'esprance; et puis cette
vie d'extase et de retraite avait fait cesser pour lui la vie de dbauche,
encore plus mortelle pour l'esprit que pour le corps. Elle lui avait cr
mille soins dlicats, mille volupts chastes dont le libertin s'enivrait,
comme le chasseur d'une eau pure ou d'un fruit savoureux aprs les
fatigues et les enivrements de la journe. Il se plaisait  voir ses
dsirs attiss par une longue attente: afin de les rendre plus vifs, il
dlaissait Naam, et concentrait toutes ses penses de la nuit sur un seul
objet. Il chauffait son cerveau de toutes les privations qu'un amour
noble impose aux mes consciencieuses, mais qu'un calcul rflchi lui
suggrait dans son propre intrt. Habitu  de rapides conqutes, hardi
jusqu' l'insolence avec les femmes faciles, flatteur insinuant et menteur
effront avec les timides, il ne s'tait jamais obstin  la poursuite de
celles qui pouvaient lui opposer une longue rsistance: il les hassait et
feignait de les ddaigner. C'tait donc la premire fois de sa vie qu'il
faisait vraiment la cour  une femme, et le respect qu'il s'imposait tait
un raffinement de volupt o son tre, plong tout entier, trouvait
l'oubli de ses fautes et une sorte de scurit magique, comme si l'aurole
de puret qui ceignait le front d'Argiria et banni les esprits des
tnbres et combattu les malignes influences.

Argiria, effraye de son amour, n'osait se dire encore qu'elle tait
vaincue, et s'imaginait que, tant qu'elle ne l'aurait pas avou clairement
 Soranzo, elle pourrait encore se raviser.

Un soir ils taient assis ensemble  l'une des extrmits de la grande
galerie du palais Memmo; cette galerie, comme toutes celles des palais
vnitiens, traversait le btiment dans toute sa largeur, et tait perce 
chaque bout de trois grandes fentres. Il commenait  faire nuit, et la
galerie n'tait claire que par une petite lampe d'argent pose au pied
d'une statue de la Vierge. La signora Memmo s'tait retire dans sa
chambre, dont la porte donnait sur la galerie, afin de laisser les deux
fiancs causer librement. Tout en entretenant Argiria de son amour, Orio
s'tait rapproch, et avait fini par se mettre  genoux devant elle. Elle
voulut le relever; mais lui, se saisissant de ses mains, les baisa avec
ardeur, et se mit  la regarder avec une ivresse silencieuse. Argiria, qui
avait appris  son tour  connatre le pouvoir de ses yeux, craignant de
se trop abandonner au trouble qu'ils produisaient en elle, dtourna les
siens et les porta vers le fond de la galerie. Orio, qui avait vu plus
d'une femme agir de la sorte, attendit en souriant que sa fiance reportt
ses regards sur lui. Il attendit en vain. Argiria continuait  tenir ses
yeux fixs du mme ct, non plus comme si elle et voulu viter ceux de
son amant, mais comme si elle considrait attentivement quelque chose
d'tonnant. Elle semblait tellement absorbe dans cette contemplation que
Soranzo en fut inquit.

Argiria, dit-il, regardez-moi.

Argiria ne rpondit pas; il y avait dans sa physionomie quelque chose
d'inexplicable et de vraiment effrayant.

Argiria! rpta Soranzo d'une voix mue! Argiria! mon amour!

A ces mots, elle se leva brusquement et s'loigna de lui avec effroi, mais
sans changer un instant la direction de ses regards.

Qu'est-ce donc? s'cria Orio avec colre en se levant aussi.

Et il se retourna vivement pour voir l'objet qui fixait d'une manire si
trange l'attention d'Argiria. Alors il se trouva face  face avec
Ezzelin. A son tour, il devint horriblement ple, et trembla un instant de
tous ses membres. Dans le premier moment, il avait cru voir le spectre qui
lui avait si souvent rendu de funbres visites; mais le bruit que faisait
Ezzelin en avanant, et le feu qui brillait dans ses yeux, lui prouvrent
qu'il n'avait pas affaire  une ombre. Le danger, pour tre plus rel,
n'en tait que plus grand; mais Soranzo, que la vue d'un fantme aurait
fait tomber en syncope, se dcida devant la ralit  payer d'audace, et,
s'avanant vers Ezzelin d'un air affectueux et empress:

Cher ami! s'cria-t-il; est-ce vous? vous que nous croyions avoir perdu
pour jamais!

Et il tendit les bras comme pour l'embrasser.

Argiria tait tombe comme foudroye aux pieds de son frre. Ezzelin la
releva et la tint serre contre son coeur; mais devant l'embrassement
d'Orio, il recula saisi de dgot, et, tendant son bras droit vers la
porte, il lui fit signe de sortir. Orio feignit de ne pas comprendre.

Sortez! dit Ezzelin d'une voix tremblante d'indignation, en jetant sur
lui un regard terrible.

--Sortir! moi! Et pourquoi?

--Vous le savez. Sortez, et vite.

--Et si je ne le veux pas? continua Orio en reprenant son audace
accoutume.

--Ah! je saurai vous y contraindre, s'cria Ezzelin avec un rire amer.

--Comment donc?

--En vous dmasquant.

--On ne dmasque que ceux qui se cachent. Qu'ai-je  cacher, seigneur
Ezzelin?

--Ne lassez pas ma patience. Je veux bien, non pas vous pardonner, mais
vous laisser aller. Partez donc, et souvenez-vous que je vous dfends de
jamais chercher  voir ma soeur. Sinon, malheur  vous!

--Seigneur, si un autre que le frre d'Argiria m'avait tenu ce langage, il
l'aurait dj pay de son sang. A vous, je n'ai rien  dire, si ce n'est
que je n'ai d'ordres  recevoir de personne, et que je mprise les
menaces. Je sortirai d'ici, non  cause de vous qui n'tes pas le matre,
mais  cause de votre respectable tante, dont je ne veux pas troubler le
repos par une scne de violence. Quant  votre soeur, je ne renoncerai
certainement pas  elle, parce que nous nous aimons, parce que je me crois
digne d'tre heureux par elle, et capable de la rendre heureuse.

--Oserez-vous soutenir toujours et partout ce que vous avancez ici?

--Oui, et de toutes les manires.

--Alors venez ici demain avec votre oncle, le vnrable Francesco Morosini;
et nous verrons comment vous rpondrez aux accusations que j'ai  porter
contre vous. Je n'aurai d'autres tmoins que ma tante et ma soeur.

Orio fit un pas vers Argiria.

A demain! lui dit-elle d'une voix tremblante.

Orio se mordit les lvres, et sortit  pas lents en rptant avec une
tranquillit superbe:

A demain!

Jsus! Dieu d'amour! s'cria la signora Memmo sur le seuil de sa chambre,
j'ai entendu une voix que je croyais ne devoir plus jamais entendre! mon
Dieu, mon Dieu! qu'est-ce que je vois?... mon neveu! mon enfant!
Demandez-vous des prires?... Votre me est-elle irrite contre nous?...

La bonne dame chancela, se retint contre le mur, et, prs de tomber
vanouie, fut retenue par le bras d'Ezzelin.

Non, je ne suis point l'ombre de votre enfant; ma tante, ma soeur
bien-aime, reconnaissez-moi, je suis votre Ezzelin. Mais,  mon Dieu!
rpondez-moi avant tout; car je ne sais si je dois bnir ou maudire
l'heure qui nous rassemble. Cet homme que je chasse d'ici est-il l'poux
d'Argiria?

--Non, non! s'cria Argiria d'une voix forte, il ne l'et jamais t! Un
voile funeste tait sur mes yeux, mais...

--Il est votre fianc, du moins! dit Ezzelin en frmissant de la tte aux
pieds.

--Non, non, rien! Je n'ai rien accord, rien promis!...

--Le lche, l'infme a os me dire que vous vous aimiez!...

--Il m'avait fait croire qu'il tait innocent, et je... je le croyais
sincre; mais te voil, mon frre, je n'aimerai que par ton ordre, je
n'aimerai que toi!...

Argiria cachait ses sanglots de douleur et de joie dans le sein de son
frre.

Nous laisserons cette famille,  la fois heureuse et consterne, se livrer
 ses panchements, et se raconter tout ce qui tait arriv de part et
d'autre depuis une sparation si cruelle.

Orio, aprs avoir dploy ce courage dsespr, s'enfuit chez lui avec
l'assurance et l'empressement d'un homme qui aurait compt trouver un
expdient de salut dans la solitude. Mais toute sa force s'tait rfugie
dans ses muscles, et, en se sentant marcher avec tant de prcipitation, il
s'imagina qu'il allait tre assist, comme autrefois, par une de ces
inspirations infernales qu'il avait dans les cas difficiles. Quand il se
trouva dans sa chambre, face  face avec lui-mme, il s'aperut que son
cerveau tait vide, son me consterne, sa position dsespre. Il le vit,
il se tordit les mains avec une angoisse inexprimable en s'criant: Je
suis perdu!

--Qu'y a-t-il? dit Naam en sortant du coin de l'appartement o son
existence semblait avoir pris racine.

Orio n'avait pas coutume de s'ouvrir  Naam quand il n'avait pas besoin de
son dvouement. En cet instant, que pouvait-elle pour lui? Rien sans
doute. Mais la terreur d'Orio tait si forte qu'il fallait qu'il chercht
du secours dans une sympathie humaine.

Ezzelin est vivant! s'cria-t-il, et il me dnonce!

--Appelle-le au combat, et tche de le tuer, dit Naam.

--Impossible! il n'acceptera le combat qu'aprs avoir parl contre moi.

--Va te rconcilier avec lui, offre-lui tous tes trsors. Adjure-le au nom
du Dieu trs-grand!

--Jamais! D'ailleurs il me repousserait.

--Rejette toute la faute sur _les autres!_

--Sur qui? Sur Hussein, sur l'Albanais, sur mes officiers? On me demandera
o ils sont, et on ne me croira pas si je dis que l'incendie...

--Eh bien! mets-toi  genoux devant ton peuple, et dis: J'ai commis une
grande faute et je mrite un grand chtiment. Mais j'ai fait aussi de
nobles actions et rendu de hauts services  mon pays; qu'on me juge. Le
bourreau n'osera pas porter ses mains sur toi; on t'enverra en exil, et
l'an prochain on aura besoin de toi, on te donnera un grand exploit 
faire. Tu seras victorieux, et ta patrie reconnaissante te pardonnera et
t'lvera en gloire.

--Naam, vous tes folle, dit Orio avec angoisse, Vous ne comprenez rien
aux choses et aux hommes de ce pays. Vous ne sauriez donner un bon
conseil!

--Mais je puis excuter tes desseins. Dis-les-moi.

--Et si j'en avais un seul, resterais-je ici un instant de plus?

--La fuite nous reste, dit Naam. Partons!

--C'est le dernier parti  prendre, dit Orio, car c'est tout confesser.
coute, Naam, il faudrait trouver un bon spadassin, un brave, un homme
habile et sr. Ne connais-tu pas ici quelque rengat, quelque transfuge
musulman qui n'ait jamais entendu parler de moi, et qui, par considration
pour toi seule, moyennant une forte somme d'argent...

--Tu veux donc encore assassiner?

--Tais-toi! Baisse la voix. Ne prononce pas ici de tels mots, mme dans ta
langue.

--Il faut s'entendre pourtant. Tu veux qu'il meure, et que j'assume sur
moi toute la responsabilit, tout le danger?

--Non! je ne le veux pas, Naam! s'cria Soranzo en la pressant dans ses
bras; car en cet instant l'air sombre de Naam l'effraya, et lui rappela
que ce n'tait pas le moment de perdre son dvouement.

--Ce que tu veux sera fait, dit Naam en se dirigeant vers la porte.

--Arrte, non! ce serait pire que tout! dit Orio en l'arrtant. Sa soeur
et sa tante m'accuseraient, et j'aurais eu l'air de craindre la vrit.
D'ailleurs je ne veux pas que tu t'exposes. Va, quitte-moi, Naam, mets ta
tte  l'abri des dangers qui menacent la mienne. Il en est temps encore,
fuis!

--Je ne te quitterai jamais, tu le sais bien, rpondit tranquillement
Naam.

--Quoi! tu me suivrais mme  la mort? Songe que tu seras accuse aussi
peut-tre!

--Que m'importe? dit Naam. Ai-je peur de la mort?

--Mais rsisterais-tu  la torture, Naam? s'cria Soranzo frapp d'une
nouvelle inquitude.

--Tu crains que je succombe  la souffrance et que je t'accuse? dit Naam
d'un ton froid et svre.

--Oh! jamais! s'cria-t-il avec une effusion force, toi le seul tre qui
m'ait compris, qui m'ait aim et qui souffrirait pour moi mille morts!

--Tu dis qu'un coup de poignard est la seule ressource? dit Naam en
baissant la voix.

Orio ne rpondit pas. Il ne savait  quoi se dcider. Ce moyen le tentait
et l'effrayait galement. Il se perdit en projets plus inexcutables les
uns que les autres, puis sa tte s'gara. Il tomba dans une sorte
d'imbcillit. Naam le secoua sans pouvoir lui arracher une parole. Elle
sentit que ses mains taient roides et glaces. Elle crut qu'il allait
mourir. Elle pensa que dans un moment d'garement il avait aval quelque
poison et qu'il ne s'en souvenait plus. Elle fit appeler le mdecin.

Barbolamo le trouva trs-mal, et le tira de cette atonie par des excitants
qui produisirent une raction terrible. Orio eut de violentes convulsions.
Le docteur, se rappelant alors que depuis longtemps il n'avait fait usage
de narcotique, et pensant que l'inefficacit de ces remdes, cause
autrefois par l'abus, pouvait avoir cess, se hasarda  lui administrer
une assez forte dose d'opium qui le calma sur-le-champ et l'endormit
profondment. Quand il le vit mieux, il le quitta; car la soire tait
fort avance, et il avait encore des malades  voir avant de rentrer chez
lui.

Naam veilla son matre avec anxit pendant quelques instants, et, s'tant
assure qu'il dormait bien, elle sentit retomber sur elle seule tout le
poids de cette horrible situation; c'tait  elle de trouver un moyen d'en
sortir. Elle se promena avec agitation dans la chambre, recommandant son
me  Dieu, sa vie au destin, et rsolue  tout, plutt que de laisser
prir celui qu'elle aimait. De temps en temps elle s'arrtait devant ce
visage ple et morne, qui semblait, dans sa prostration effrayante, un
cadavre sortant des mains du bourreau, et attendant celles qui devaient
l'ensevelir. Naam avait vu jadis Orio si prompt, si implacable dans ses
terribles rsolutions, et maintenant il n'avait plus la force d'affronter
l'orage! Il lui abandonnait le soin de son salut! Naam prit son parti, fit
quelques prparatifs, ferma la porte avec prcaution, sortit sans tre vue,
et se perdit dans le ddale de ces rues troites, obscures, mal
frquentes, o deux personnes ne se rencontrent pas la nuit sans se
serrer chacune de son ct contre la muraille.

Maudite soit la mre qui m'a engendr! murmura Orio d'une voix creuse et
lugubre, en s'veillant et en se tordant sur son lit pour secouer le
sommeil accablant tendu sur tous ses membres. Est-il possible que je ne
puisse jamais dormir comme les autres! Il faut que je sois assig de
visions pouvantables et que je m'agite comme un forcen durant mon
sommeil, ou bien il faut que je tombe l comme un cadavre, et qu' mon
rveil je sente ce froid mortel et cette langueur qui ressemblent  une
agonie! Naam! quelle heure?

Naam ne rpondit point.

Seul! s'cria Orio. Que se passe-t-il donc?

Il se dressa sur son lit, carta ses rideaux d'un main tremblante, vit les
premires lueurs du matin pntrer dans sa chambre, et promena des regards
hbts autour de lui, cherchant  retrouver le souvenir des vnements de
la veille. Enfin l'horrible vrit lui revint  l'esprit, d'abord comme un
rve sinistre, et bientt comme une certitude accablante. Orio resta
quelques instants bris, et sans concevoir la pense de dtourner le coup
qui le menaait. Enfin il se jeta  bas de son lit et se mit  courir
comme un fou autour de sa chambre. C'est impossible! c'est impossible! se
disait-il, je n'en suis pas l! je ne suis pas abandonn  ce point par la
destine!

Misrable! s'cria-t-il en se parlant  lui-mme et en se laissant tomber
sur une chaise, est-ce ainsi que tu sais maintenant faire face 
l'adversit? Une pierre tombe  tes pieds, et au lieu de te tenir pour
averti et de fuir, ou d'agir d'une faon quelconque, tu te couches, tu
t'endors, et tu attends que l'difice entier s'croule sur ta tte! Tu es
donc devenu une bte brute, ou tes ennemis ont donc jet sur toi un
malfice! Damn mdecin! s'cria-t-il en voyant sur sa table la fiole
d'opium dont on lui avait fait avaler une partie, ah! tu tais d'accord
avec eux pour m'ter mes forces et me jeter dans l'impuissance! Toi aussi,
tu me le payeras, infme! crains que mon jour ne vienne  moi aussi! Mon
jour! Hlas! sortirai-je de cette nuit horrible qui s'est tendue sur moi?
Voyons! que faire? Ah! la force m'a manqu au moment o j'en avais besoin!
Je n'ai pas t inspir lorsqu'une vive rsolution et pu me sauver. Il
fallait, ds que mon ennemi est entr dans cette galerie Memmo, feindre de
le prendre pour un dmon, m'lancer sur lui, lui enfoncer mon poignard
dans la poitrine... Cet homme ne doit pas tre difficile  tuer; il a reu
tant de coups dj!... Et puis, j'aurais jou la folie; on m'et soign
comme on a dj fait, on m'et plaint. J'aurais eu des remords; j'aurais
fait dire des messes pour son me, et j'en aurais t quitte pour perdre
les bonnes grces de la petite fille... Mais n'est-il pas encore possible
d'agir ainsi?... Oui, demain, pourquoi pas? J'irai  ce rendez-vous.
J'irai en jouant la fureur; je le provoquerai; je l'accuserai de quelque
infamie... Je dirai  Morosini qu'il avait sduit... non, qu'il avait
viol sa nice; que je l'avais chass honteusement, et que, par vengeance,
il a invent ce tissu de mensonges... Je lui dirai de telles injures, je
lui ferai de telles menaces... D'ailleurs je lui cracherai au visage...
Alors il faudra bien qu'il mette la main sur son pe... Une fois l, il
est perdu; avant qu'il l'ait tire du fourreau, la mienne sera dans sa
gorge... Et puis je me jetterai par terre en cumant, je m'arracherai les
cheveux, je serai fou. Le pis qui puisse m'arriver, c'est d'tre envoy en
exil pour quatorze ans; on sait ce que valent les quatorze annes d'exil
d'un patricien. L'anne suivante on a besoin de lui, on le rappelle...
Naam avait raison... Oui, voil ce que je ferai... Mais si Ezzelin a dj
parl  sa tante et  sa soeur, si elles se portent mes accusatrices? Oh!
oui! Mais quelles preuves?... D'ailleurs il sera toujours temps de fuir.
Si je ne puis emporter tout mon or, j'irai trouver les pirates,
j'organiserai une flibuste sur un tout autre pied. Je ferai une magnifique
fortune en peu d'annes, et j'irai, sous un nom suppos, la manger 
Cordoue ou  Sville, des villes de plaisir, dit-on. L'argent n'est-il pas
le roi du monde?... Allons, dcidment le docteur a sagement agi en me
faisant dormir. Ce sommeil m'a retremp; il m'a rendu toute mon nergie,
toutes mes esprances.

Orio se parlait ainsi  lui-mme dans un accs d'nergie fbrile. Ses yeux
taient fixes et brillants, ses lvres ples et tremblantes, ses mains
contractes sur ses genoux maigres et nus. Le _plus bel homme_ de Venise
tait hideux, ainsi absorb dans ses mchantes intentions et ses lches
calculs.

Tandis qu'il devisait de la sorte, une petite porte que recouvrait la
tapisserie s'ouvrit doucement, et Naam entra sans bruit dans la chambre.

C'est toi! O donc tais-tu? dit Orio en la regardant  peine. Donne-moi
ma robe, je veux m'habiller, sortir!

Mais Orio se leva brusquement et resta immobile de surprise et d'pouvante
 l'aspect de Naam lorsqu'elle s'approcha de lui pour lui prsenter sa
robe. Elle tait plus ple que l'aube qui se levait en cet instant. Sa
bouche avait une teinte livide, et ses yeux vitreux ressemblaient  ceux
d'un cadavre.

Pourquoi donc avez-vous du sang sur la figure? dit Orio en reculant
d'effroi.

Il s'imagina que, suivant les coutumes froces de la police occulte de
Venise, Naam venait d'tre prise par les familiers et soumise  la
torture. Peut-tre avait-elle rvl... Orio la regardait avec un mlange
de haine et de terreur.

Comment ai-je eu l'imprudence de la laisser vivre? pensait-il. Il y a un
an que j'aurai d la tuer?

--Ne me demande pas ce qui est arriv, dit Naam d'une voix teinte, tu ne
dois pas le savoir.

--Et je veux le savoir, moi? s'cria Orio furieux en la secouant avec une
colre brutale.

--Tu veux le savoir? dit Naam avec une tranquillit ddaigneuse;
apprends-le  tes risques et prils. Je viens de tuer Ezzelin.

--Ezzelin, tu? bien tu? bien mort? s'cria Orio dans un accs de joie
insense. Et serrant Naam contre sa poitrine, il fut pris d'un rire
convulsif qui le fora de se rasseoir. C'est l le sang d'Ezzelin?
disait-il en touchant les mains humides de Naam. Ce sang maudit a-t-il
coul enfin jusqu' la dernire goutte? Oh! cette fois il n'en rchappera
pas, dis? Tu ne l'as pas manqu, Naam? Oh! non! tu as la main ferme, et
ceux que tu frappes ne se relvent plus! Tu l'as tu comme le pacha, dis?
Le mme coup, au-dessous du coeur? Dis-moi? dis-moi, parle donc!...
Raconte-moi donc!..... Ah! c'tait bien la peine de revenir  Venise! Il
n'en a pas joui longtemps de Venise! sa vengeance...

Et Orio recommena  rire affreusement.

Je l'ai frapp droit au coeur, dit Naam d'un air sombre, et je l'ai noy
en mme temps...

--Le fer et l'eau! Bonne Venise! s'cria Orio; les beaux quais dserts
pour rencontrer un ennemi! Mais comment l'as-tu trouv  cette heure?
Qu'as-tu fait pour le joindre?

--J'ai pris mon luth et je suis alle en jouer sous la fentre de sa soeur;
j'ai jou obstinment jusqu' ce que le frre ait t veill et m'ait
regarde par la fentre. Je me suis loigne alors de quelques pas; mais
j'ai continu de jouer comme pour le braver. Il m'avait reconnue  mon
costume; c'est ce que je voulais. Il est sorti de sa maison, il s'est
approch de moi en me menaant. Je me suis loigne encore, mais en
continuant toujours de jouer du luth, et je me suis encore arrte. Il est
encore venu sur moi, et je me suis loigne de nouveau. Alors, comme il
s'en retournait vers sa maison, je me suis mise  courir du mme ct et 
jouer en me rapprochant toujours. La fureur lui est venue, et, croyant
sans doute que j'agissais ainsi par ton ordre, il a recommenc  courir
sur moi l'pe  la main. Je me suis fait poursuivre ainsi jusqu' cet
endroit o le pav de la rive cesse tout  coup, et o plusieurs marches
conduisent en tournant jusqu'au niveau de l'eau pour l'abordage des
gondoles. Il n'y avait l ni barque ni homme; pas le moindre bruit, pas la
moindre lumire. Je me suis cramponne fortement  la petite colonne qui
termine la rampe, et j'ai attendu en me baissant qu'il vnt jusque-l. Il
y est venu, en effet; il s'est appuy presque sur moi sans me voir, et
s'est pench sur l'eau pour chercher des yeux si quelque gondole m'avait
mise  l'abri de sa colre. Dans ce moment-l, j'ai arrach d'une main son
manteau, de l'autre je l'ai frapp. Il a voulu se dbattre, lutter...,
mais son pied avait gliss sur les marches humides; il perdait l'quilibre;
je l'ai pouss, et il a roul au fond de l'eau. Voil comme les choses se
sont passes.

La voix de Naam s'teignit, et un frisson passa par tout son corps.

Au _fond_, dit Soranzo d'un air inquiet, tu n'en es pas sre; tu as pris
la fuite?

--Je n'ai pas pris la fuite, dit Naam en se ranimant; je suis reste
penche sur l'eau jusqu' ce que l'eau ft redevenue aussi unie que la
surface d'un miroir. Alors j'ai arrach aux pierres humides de la rive une
poigne d'herbes marines, et j'ai lav et nettoy les marches couvertes de
sang. Il n'y avait personne, et il ne s'y est fait aucun bruit. Je suis
reste cache dans l'angle d'un mur: j'ai entendu marcher. On venait du
palais Memmo. J'ai quitt doucement mon poste et j'ai march
jusqu'ici.

--Tu auras eu peur? Tu auras couru?

--Je suis venue lentement, je me suis arrte plusieurs fois, j'ai regard
autour de moi; personne ne m'a vue, personne ne m'a suivie. Je n'ai pas
mme veill les chos des pavs. J'ai fait mille dtours. J'ai mis plus
d'une heure  venir du palais Memmo jusqu'ici. Es-tu tranquille? es-tu
content?

--O Naam,  admirable fille!  me trois fois trempe au feu de l'enfer!
s'cria Orio; viens dans mes bras,  toi qui m'as deux fois sauv!

Mais Orio oublia de serrer Naam dans ses bras; une ide subite venait de
glacer l'lan de sa reconnaissance...

Naam, lui dit-il aprs quelques instants de silence, durant lesquels elle
le contempla avec une inquitude farouche, vous avez fait une insigne
folie, un crime gratuit.

--Comment dis-tu? rpondit Naam de plus en plus sombre.

--Je dis que vous avez pris sur vous de faire une action dont toutes les
consquences vont retomber sur moi! Ezzelin assassin, on ne manquera pas
de m'accuser. Ce meurtre sera l'aveu de tous les torts qu'il m'impute, et
qu'il a dj raconts  sa tante et  sa soeur. Puis j'aurai un assassinat
de plus sur le corps, et je ne vois pas comment ce surcrot d'embarras
peut me soulager. Que la foudre du ciel t'crase, misrable bte froce!
Tu tais si presse de boire le sang que tu ne m'a seulement pas
consult.

Naam reut cet outrage avec un calme apparent qui enhardit Soranzo.

Vous m'aviez dit de chercher un assassin, dit-elle, un homme sr et
discret qui ne connt point la main qui le faisait agir, ou qui pour de
l'argent gardt le silence. J'ai fait mieux. J'ai trouv quelqu'un qui ne
veut d'autre rcompense que de vous voir dlivr de vos ennemis, quelqu'un
qui a su frapper ferme et avec prudence, quelqu'un que vous ne pouvez pas
craindre et qui se livrera de lui-mme aux lois de votre pays si on vous
accuse.

--Je l'espre, dit Orio. Vous voudrez bien vous rappeler que je ne vous ai
rien command; car vous en avez menti, je ne vous ai rien command du
tout.

--Menti! moi, menti! dit Naam d'une voix tremblante.

--Menti par la gorge! menti comme un chien! s'cria Orio dans un accs de
fureur grossire, mouvement d'irritation toute maladive et qu'il ne
pouvait rprimer, quoique peut-tre il sentt bien au fond de lui-mme que
ce n'tait pas le moment de s'y livrer.

--C'est vous qui mentez, reprit Naam d'un ton mprisant et en croisant ses
bras sur sa poitrine. J'ai commis pour vous des crimes que je dteste,
puisqu'il vous plat d'appeler ainsi les actes qu'on fait pour vous,
lorsqu'ils ne vous semblent plus utiles; et quant  moi, je hais le sang,
et j'ai subi l'esclavage chez les Turcs sans songer  faire pour mon salut
ce que j'ai fait ensuite pour le vtre.

--Dites que c'tait pour vous sauver vous-mme, s'cria Orio, et que ma
prsence vous a tout d'un coup donn le courage qui jusque-l vous avait
manqu.

--Je n'ai jamais manqu de courage, reprit Naam, et vous qui m'insultez
aprs de telles choses et dans un pareil moment, voyez le sang qui est sur
mes mains! C'est le sang d'un homme, et c'est le troisime homme dont moi,
femme, j'ai pris la vie pour sauver la vtre!

--Aussi vous l'avez prise lchement et comme une femme peut le faire.

--Une femme n'est point lche quand elle peut tuer un homme, et un homme
n'est point brave quand il peut tuer une femme.

--Eh bien! j'en tuerai deux! s'cria Soranzo, que ce reproche acheva de
rendre furieux. Et cherchant son pe, il allait s'lancer sur Naam,
lorsque trois coups violents branlrent la porte du palais.

Je n'y suis pas, s'cria Soranzo  ses valets, qui taient dj levs et
qui parcouraient les galeries. Je n'y suis pour personne. Quel est donc
l'insolent mercenaire qui vient frapper  une pareille heure de manire 
rveiller le matre du logis?

--Seigneur, dit en plissant un valet qui s'tait pench  la fentre de
la galerie, c'est un messager du conseil des Dix!

--Dj! dit Orio entre ses dents. Ces limiers de malheur ne dorment donc
pas non plus?

Il rentra dans sa chambre d'un air gar. Il avait jet son pe par terre
en entendant frapper; Naam, debout; les bras croiss dans son attitude
favorite, calme, et regardant avec mpris cette arme qu'Orio avait os
lever sur elle et qu'elle ne daignait pas prendre la peine de ramasser.

Orio sentit en cet instant l'insigne folie qu'il avait faite en irritant
ce confident de tous ses secrets. Il se dit que, quand on avait russi 
apprivoiser un lion par la douceur, il ne fallait plus tenter de le
rduire par la force: il essaya de lui parler avec tendresse et l'engagea
 se cacher. Il voulut mme l'y contraindre quand il vit qu'elle feignait
de ne pas l'entendre. Tout fut inutile, menaces et prires. Naam voulut
attendre de pied ferme les affilis du terrible tribunal. Ils ne se firent
pas attendre longtemps. Devant eux toutes les portes s'taient ouvertes,
et les serviteurs, consterns, les avaient amens jusqu' la chambre de
leur matre. Derrire eux marchait un groupe d'hommes arms, et la sombre
gondole flanque de quatre sbires attendait  la porte.

Messer Pier Orio Soranzo, j'ai ordre de vous arrter, vous et ce jeune
homme votre serviteur, et tous les gens de votre maison, dit le chef des
agents. Veuillez me suivre.

--J'obis, dit Orio d'un ton hypocrite. Jamais le pouvoir sacr qui vous
enrle ne trouvera en moi ni rsistance ni crainte; car je respecte son
auguste omnipotence, et j'ai confiance en son infaillible sagesse. Mais je
veux ici faire une dclaration, premier hommage rendu  la vrit, qui
sera mon guide austre en tout ceci. Je vous prie donc de prendre acte de
ce que je vais rvler devant vous et devant tous mes serviteurs. J'ignore
pour quelle cause vous venez m'arrter, et je ne puis prsumer que vous
sachiez les choses que je vais dire. C'est  cause de cela prcisment que
je veux clairer la justice et l'aider dans son rigoureux exercice. Ce
serviteur, que vous prenez pour un jeune homme, est femme... Je l'ignorais,
 et tous ceux qui sont ici l'ignoraient galement. Elle vient de rentrer
ici tout  l'heure en dsordre, le visage et les mains ensanglants, comme
vous la voyez. Presse par mes questions et effraye de mes menaces, elle
m'a avou son sexe et confess qu'elle venait d'assassiner le comte
Ezzelin, parce qu'elle l'a reconnu pour le guerrier chrtien qui a tu son
amant dans la mle,  l'affaire de Coron, il y a deux ans.

L'agent fit sur-le-champ crire la dclaration de Soranzo. Cette formalit
fut remplie avec l'impassible froideur qui caractrisait tous les hommes
affilis au tribunal des Dix. Tandis qu'on crivait, Orio, s'adressant 
Naam dans sa langue, lui expliqua ce qu'il venait de dire aux agents, et
l'engagea  se conformer  son plan.

Si je suis inculp, lui dit-il, nous sommes perdus tous les deux; mais,
si je me tire d'affaire, je rponds de ton salut. Crois en moi, et sois
ferme. Persiste  t'accuser seule. Avec de l'argent tout s'arrange dans ce
pays. Que je sois libre, et sur-le-champ tu seras dlivre; mais, si je
suis condamn, tu es perdue, Naam!...

Naam le regarda fixement sans rpondre. Quelle fut sa pense  cet instant
dcisif? Orio s'effora en vain de soutenir ce regard profond qui
pntrait dans ses entrailles comme une pe. Il se troubla, et Naam
sourit d'une manire trange. Aprs un instant de recueillement, elle
s'approcha du scribe, le toucha, et, le forant de la regarder, elle lui
remit son poignard encore sanglant, lui montra ses mains rougies et son
front tach. Puis, faisant le geste de frapper et ensuite portant la main
sur sa poitrine, elle exprima clairement qu'elle tait l'auteur du
meurtre.

Le chef des agents la fit emmener  part, et Orio fut conduit  la gondole
et men aux prisons du palais ducal. Tous les serviteurs du palais Soranzo
furent galement arrts, le palais ferm et remis  la garde des prposs
de l'autorit. En moins d'une heure, cette habitation si brillante et si
riche fut livre au silence, aux tnbres et  la solitude.

Orio avait-il bien sa tte lorsqu'il avait ainsi charg Naam le premier et
improvis cette fable? Non, sans doute: Orio tait un homme fini, il faut
bien le dire. Il avait encore l'audace et le besoin de mentir; mais sa
ruse n'tait plus que de la fausset, son gnie que de l'impudence.

Cependant il n'avait pas parl sans vraisemblance en disant  Naam qu'avec
de l'argent tout s'arrangeait  Venise. A cette poque de corruption et de
dcadence, le terrible conseil des Dix avait perdu beaucoup de sa
fanatique austrit, les formes seules restaient sombres et imposantes;
mais, bien que le peuple frmt encore  la seule ide d'avoir affaire 
ces juges implacables, il n'tait plus sans exemple qu'on repasst le pont
des Soupirs.

Orio se flattait donc, sinon de rendre son innocence clatante, du moins
d'embrouiller tellement sa cause qu'il ft impossible de le convaincre du
meurtre d'Ezzelin. Ce meurtre tait, aprs tout, une grande chance de
salut, et toutes les accusations dont Ezzelin et charg Orio
disparaissaient pour faire place  une seule qu'il n'tait pas impossible
peut-tre de dtourner. Si Naam persistait  assumer sur elle seule toute
la responsabilit de l'assassinat, quel moyen de prouver la complicit
d'Orio?

Seulement Orio s'tait trop press d'accuser Naam. Il et d commencer par
la prvenir et craindre la pntration et l'orgueil de cette me
indomptable. Il sentait bien l'norme faute qu'il avait faite lorsqu'il
s'tait laiss emporter, un instant auparavant,  un mouvement
d'ingratitude et d'aversion. Mais comment la rparer? on l'enfermait 
l'heure mme, et on ne lui permettait aucune communication avec elle.

Orio avait fait une autre faute bien plus grande sans s'en douter. La
suite vous le montrera. En attendant l'issue de cette fcheuse affaire,
Orio rsolut d'tablir, autant que possible, des relations avec Naam. Il
demanda  voir plusieurs de ses amis, cette permission lui fut refuse;
alors il se dit malade et demanda son mdecin. Peu d'heures aprs,
Barbolamo fut introduit auprs de lui.

Le fin docteur affecta une grande surprise de trouver son opulent et
voluptueux client sur le grabat de la prison. Orio lui expliqua sa
msaventure en lui faisant le mme rcit qu'il avait fait aux excuteurs
de son arrestation; Barbolamo parut y croire et offrit avec grce ses
services dsintresss  Orio. Ce qu'Orio voulait par-dessus tout, c'est
que le docteur lui procurt de l'argent; car, une fois muni de ce magique
talisman, il esprait corrompre ses geliers, sinon jusqu' russir 
s'vader, du moins jusqu' communiquer avec Naam, qui lui paraissait
dsormais la clef de vote par laquelle son difice devait se soutenir ou
s'crouler. Le docteur mit, avec une courtoisie sans gale, sa bourse, qui
tait assez bien garnie, au service d'Orio; mais ce fut en vain que
celui-ci essaya de corrompre ses gardiens, il ne lui fut pas possible de
voir Naam. Plusieurs jours se passrent pour Orio dans la plus grande
anxit, et sans aucune communication avec ses juges. Tout ce qu'il put
obtenir, ce fut de faire passer  Naam des aliments choisis et des
vtements. Le docteur s'y employa avec grce et vint lui donner des
nouvelles de sa triste compagne. Il lui dit qu'il l'avait trouve calme
comme  l'ordinaire, malade, mais ne se plaignant pas, et ne paraissant
pas seulement s'apercevoir qu'elle et la fivre, refusant tout
adoucissement  sa captivit et tout moyen de justification auprs de ses
juges: elle semblait, sinon dsirer la mort, du moins l'attendre avec une
stoque indiffrence.

Ces dtails donnrent un peu de calme  Soranzo, et ses esprances se
ranimrent. Le docteur fut vivement frapp du changement que ces revers
inattendus avaient opr en lui. Ce n'tait plus le rveur atrabilaire
qu'assigeaient des visions funestes, et qui se plaignait sans cesse de la
longueur et de la pesanteur de la vie. C'tait un joueur acharn qui, au
moment de perdre la partie,  dfaut d'habilet, s'armait d'attention et
de rsolution. Il tait facile de voir que le joueur n'avait plus que de
misrables ressources, et que son obstination ne supplait  rien. Mais il
semblait que cet enjeu, si mpris jusque-l, et pris une valeur
excessive au moment dcisif. Les terreurs d'Orio s'taient ralises, et
ce qui prouva bien  Barbolamo que cet homme ignorait le remords, c'est
qu'il n'eut plus peur des morts ds qu'il eut affaire aux vivants. Son
esprit n'tait plus occup que des moyens de se soustraire  leur
vengeance: il s'tait rconcili avec lui-mme dans le danger.

Enfin, un jour, le dixime aprs son arrestation, Orio fut tir de sa
cellule et conduit dans une salle basse du palais ducal, en prsence des
examinateurs. Le premier mouvement d'Orio fut de chercher des yeux si Naam
tait prsente. Elle n'y tait point. Orio espra.

Le docteur Barbolamo s'entretenait avec un des magistrats. Orio fut assez
surpris de le voir figurer dans cette affaire, et une vive inquitude
commena  le troubler lorsqu'il vit qu'on le faisait asseoir, et qu'on
lui tmoignait une grande dfrence comme si on attendait de lui
d'importants claircissements. Orio, habitu  mpriser les hommes, se
demanda avec effroi s'il avait t assez gnreux avec son mdecin, s'il
ne l'avait pas quelquefois bless par ses emportements; et il craignit de
ne l'avoir pas assez magnifiquement pay de ses soins. Mais, aprs tout,
quel mal pouvait lui faire cet homme auquel il n'avait jamais ouvert son
me?

L'interrogatoire procda ainsi:

Messer Pier Orio Soranzo, patricien et citoyen de Venise, officier
suprieur dans les armes de la rpublique, et membre du grand conseil,
vous tes accus de complicit dans l'assassinat commis le 16 juin 1686.
Qu'avez-vous  rpondre pour votre dfense?

--Que j'ignore les circonstances exactes et les dtails particuliers de
cet assassinat, rpondit Orio, et que je ne comprends pas mme de quelle
espce de complicit je puis tre accus.

--Persistez-vous dans la dclaration que vous avez faite devant les
excuteurs de votre arrestation?

--J'y persiste; je la maintiens entirement et absolument.

--Monsieur le docteur professeur Stefano Barbolamo, veuillez couter la
lecture de l'acte qui a t dress de votre dclaration en date du mme
jour, et nous dire si vous la maintenez galement.

Lecture fut faite de cet acte, dont voici la teneur:

Le 16 juin 1686, vers deux heures du matin, Stefano Barbolamo rentrait
chez lui, ayant pass la nuit auprs de ses malades. De sa maison, situe
sur l'autre rive du canaletto qui baigne le palais Memmo, il vit
prcisment en face de lui un homme qui courait et qui se baissa comme
pour se cacher derrire le parapet,  l'endroit o la rampe s'ouvre pour
un abordage ou _traguet_. Souponnant que cet homme avait quelque mauvais
dessein, le docteur, qui dj tait entr chez lui, resta sur le seuil, et,
regardant par sa porte entr'ouverte, de manire  n'tre point vu, il vit
accourir un autre homme qui semblait chercher le premier, et qui descendit
imprudemment deux marches du traguet. Aussitt celui qui tait cach se
jeta sur lui et le frappa de ct. Le docteur entendit un seul cri; il
s'lana vers le parapet, mais dj la victime avait disparu. L'eau tait
encore agite par la chute d'un corps. Un seul homme tait debout sur la
rive, s'apprtant  recevoir son ennemi  coups de poignard s'il
russissait  surnager. Mais celui-ci tait frapp  mort; il ne reparut
pas.

Le sang-froid et l'audace de l'assassin, qui, au lieu de fuir, s'occupait
 laver le sang rpandu sur les dalles, tonnrent tellement le docteur
qu'il rsolut de l'observer et de le suivre. Masqu par un angle de mur,
il avait pu voir tous ses mouvements sans qu'il s'en doutt. Il longea les
maisons du quai, tandis que l'assassin longeait le quai oppos. Le docteur
avait pour lui l'avantage de l'ombre, et pouvait se glisser inaperu,
tandis que la lune, se dgageant des nuages, clairait en plein le
coupable. Ce fut alors que le docteur, n'tant plus spar de lui que par
un canal fort resserr, reconnut distinctement, non pas seulement le
costume turc, mais encore la taille et l'allure du jeune musulman qui
depuis un an est attach au service de messer Orio Soranzo. Ce jeune homme
se retirait sans se presser, et de temps en temps s'arrtait pour regarder
s'il n'tait pas suivi. Le docteur avait soin alors de s'arrter aussi. Il
le vit s'enfoncer dans une petite rue. Alors le docteur se mit  courir
jusqu'au premier pont, et, gagnant de vitesse, il eut bientt rejoint
Naama, mais toujours  une distance raisonnable, et il le suivit ainsi 
travers mille dtours pendant prs d'une heure, jusqu' ce qu'enfin il le
vt rentrer au palais Soranzo.

Ayant par l acquis la certitude qu'il ne s'tait pas tromp de
personnage, le docteur alla faire sa dclaration  la police, et de l,
tandis que l'on procdait sur-le-champ  l'arrestation de messer Orio et
de son serviteur, il retourna chez lui. Il trouva plusieurs hommes errant
et cherchant sur le quai d'un air fort affair. L'un d'eux vint  lui, et
l'ayant reconnu tout de suite, car il commenait  faire jour, lui demanda
avec civilit, et en l'appelant par son nom, s'il n'avait pas vu ou
entendu quelque chose d'extraordinaire, un homme en fuite, ou un combat
sur son chemin, dans le quartier qu'il venait de parcourir. Mais le
docteur, au lieu de rpondre, recula de surprise, et faillit tomber  la
renverse en voyant devant lui le spectre d'un homme qu'il croyait mort
depuis un an, et dont la perte douloureuse avait t pleure par sa
famille.

Ne soyez ni tonn ni effray, mon cher docteur, dit le fantme; je suis
votre fidle client et ancien ami le comte Ermolao Ezzelin, que vous avez
peut-tre eu la bont de regretter un peu, et qui a chapp, comme par
miracle,  des malheurs tranges...

En cet endroit de la dposition du docteur, Orio se tordit les poings sous
son manteau. Ses yeux rencontrrent ceux du docteur. Ils avaient
l'expression ironique et un peu cruelle de l'homme d'honneur djouant les
ruses d'un sclrat.

La lecture continua.

Le comte Ezzelin dit alors au docteur qu'il le verrait plus  loisir pour
lui parler de ses affaires; mais que, pour le moment, il le priait
d'excuser son inquitude, et de l'aider  claircir un fait bizarre. Un
joueur de luth, qu' son costume il avait cru reconnatre pour l'esclave
arabe de messer Orio Soranzo, tait venu sous la fentre de la signora
Argiria, et avait sembl chercher  braver la dfense du matre de la
maison, qui lui prescrivait du geste et de la voix d'aller faire de la
musique plus loin. Le comte Ezzelin, impatient, tait sorti et s'tait
lanc  sa poursuite; mais, s'tant avis qu'il tait sans armes, et que
ce musicien pouvait bien tre le provocateur d'un guet-apens (d'autant
plus que le comte avait de fortes raisons pour penser que messer Soranzo
lui tendrait quelque embche), il tait rentr pour prendre son pe. Au
moment o il passait la porte de son palais, son brave et fidle serviteur
Danieli en sortait, et, inquiet de cette aventure, venait  son aide.
Danieli courut sur le joueur de luth. Pendant ce temps le comte rentra
dans une salle basse, et prit  la muraille une vieille pe, la premire
qui lui tomba sous la main. Il fut retenu quelques instants par sa soeur
pouvante, qui s'tait jete dans les escaliers, et qui tremblait pour
lui. Il eut quelque peine  se dgager; mais, s'tonnant de ne pas voir
revenir Danieli, il s'lana dans la mme direction. Voyant cette rue
dserte et silencieuse, il avait pris  gauche, et avait couru et appel
quelque temps sans succs. Enfin il tait revenu sur ses pas; ses autres
serviteurs, s'tant levs, l'avaient aid  chercher Danieli. L'un d'eux
prtendait avoir entendu une espce de cri et la chute d'un corps dans
l'eau. C'tait mme ce qui l'avait veill et engag  se lever, bien
qu'il ne st pas de quoi il s'agissait. Tous les efforts du comte et de
ses serviteurs pour retrouver le bon Danieli avaient t inutiles.
Quelques traces de sang mal essuyes sur les marches du traguet leur
causaient une vive inquitude. Le docteur raconta ce qu'il avait vu. On
reprit alors, avec la sonde, les recherches sur la rive. Mais au bout de
quelques heures on retrouva le corps de Danieli qui surnageait de l'autre
ct du canal.

Ainsi, se dit Orio dvor d'une rage intrieure, Naam s'est trompe, et
c'est moi qui me suis livr moi-mme, en dclarant  la police que le coup
tait destin au comte Ezzelin.

Le docteur ayant confirm sa dclaration, le comte Ezzelin fut introduit.

Monsieur le comte, dit le juge examinateur, vous avez annonc que vous
aviez d'importantes dclarations  faire sur la conduite de messer Orio
Soranzo. C'est vous-mme qui l'avez fait assigner  comparatre ici devant
vous, en notre prsence. Veuillez parler.

--Que vos seigneuries m'excusent pour un instant, dit Ezzelin, j'attends
un tmoin que le conseil des Dix m'a autoris  demander, et devant lequel
les dpositions que j'ai  faire doivent tre enregistres.

On prsenta un sige au comte Ezzelin, et quelques instants se passrent
dans le plus profond silence. Combien Soranzo dut tre bless dans son
orgueil en se voyant debout, devant son ennemi assis, au milieu d'un
auditoire impassible, et dans l'attente de quelque nouveau coup impossible
 dtourner!

Tourment d'une secrte angoisse, il rsolut d'en sortir par un effort
d'effronterie.

J'avais cru, dit-il, que mon esclave Naama, ou plutt Naam, car c'est le
nom qui convient  son sexe, assisterait  cette sance; ne me sera-t-il
pas accord d'tre confront avec elle et d'invoquer le tmoignage de sa
sincrit?

Personne ne rpondit  cette interrogation. Orio sentit le froid de la
mort parcourir ses veines. Nanmoins il renouvela sa demande. Alors la
voix lente et sonore du conseiller examinateur lui rpondit:

Messer Orio Soranzo, votre seigneurie devrait savoir qu'elle n'a aucune
espce de questions  nous adresser, et nous aucune espce de rponses 
lui faire. Les formes de la justice seront observes, dans cette cause,
avec l'indpendance et l'intgrit qui prsident  tous les actes du
conseil suprme.

En cet instant messer Barbolamo s'approcha du comte et lui parla 
l'oreille. Leurs regards  tous deux se portrent en mme temps sur Orio:
ceux du comte, pleins de cette complte indiffrence qui est le dernier
terme du mpris; ceux du docteur, anims d'une nergie d'indignation qui
allait jusqu' la moquerie impitoyable. Mille serpents rongeaient le sein
d'Orio. L'heure sonna, lente, gale, vibrante. Orio ne comprenait pas que
la marche du temps pt s'accomplir comme  l'ordinaire. La circulation
ingale et brise de son sang dans ses artres semblait bouleverser
l'ordre accoutum des instants par lesquels le temps se droule et se
mesure.

Enfin le tmoin attendu fut introduit; c'tait l'amiral Morosini. Il se
dcouvrit en entrant, mais ne salua personne et parla de la sorte:

L'assemble devant laquelle je suis appel  comparatre me permettra de
ne m'incliner devant aucun de ses membres avant de savoir qui est ici
l'accusateur ou l'accus, le juge ou le coupable. Ignorant le fond de
cette affaire, ou du moins ne l'ayant apprise que par la voie incertaine
et souvent trompeuse de la clameur publique, je ne sais point si mon neveu
Orio Soranzo, ici prsent, mrite de moi des marques d'intrt ou de
blme. Je m'abstiendrai donc de tout tmoignage extrieur de dfrence ou
d'improbation envers qui que ce soit, et j'attendrai que la lumire me
vienne, et que la vrit me dicte la conduite que j'ai  tenir.

Ayant ainsi parl, Morosini accepta le sige qui lui fut offert, et
Ezzelin parla  son tour:

Noble Morosini, dit-il, j'ai demand  vous avoir pour tmoin de mes
paroles et pour juge de ma conduite en cette circonstance, o il m'est
galement difficile de concilier mes devoirs de citoyen envers la
rpublique et mes devoirs d'ami envers vous. Le ciel m'est tmoin (et
j'invoquerais aussi le tmoignage d'Orio Soranzo, si le tmoignage d'Orio
Soranzo pouvait tre invoqu!) que j'ai voulu, avant tout, m'expliquer
devant vous. Aussitt aprs mon retour  Venise, me fiant  votre sagesse
et  votre patriotisme plus qu' ma propre conscience, j'avais rsolu de
me diriger d'aprs votre dcision. Orio Soranzo ne l'a pas voulu; il m'a
contraint  le traner sur la sellette o s'asseyent les infmes; il m'a
forc  changer le rle prudent et gnreux que j'avais embrass, en un
rle terrible, celui de dnonciateur auprs d'un tribunal dont les arrts
austres ne laissent plus de retour  la compassion, ni de chances, au
repentir. J'ignore sous quel titre et sous quelles formes judiciaires je
dois poursuivre ce criminel. J'attends que les pres de la rpublique, ses
plus puissants magistrats et son plus illustre guerrier me dictent ce
qu'ils attendent de moi. Quant  moi personnellement, je sais ce que j'ai
 faire: c'est de dire ici ce que je sais. Je dsirerais que mon devoir
pt tre accompli dans cette seule sance; car, en songeant  la rigueur
de nos lois, je me sens peu propre  l'office d'accusateur acharn, et je
voudrais pouvoir, aprs avoir dvoil le crime, attnuer le chtiment que
je vais attirer sur la tte du coupable.

--Comte Ezzelin, dit l'examinateur, quelle que soit la rigidit de notre
arrt, quelque svre que soit la peine applicable  certains crimes, vous
devez la vrit tout entire, et nous comptons sur le courage avec lequel
vous remplirez la mission austre dont vous tes revtu.

--Comte Ezzelin, dit Francesco Morosini, quelque amre que soit pour moi
la vrit, quelque douleur que je puisse prouver  me voir frapp dans la
personne de celui qui fut mon parent et mon ami, vous devez  la patrie et
 vous-mme de dire la vrit tout entire.

--Comte Ezzelin, dit Orio avec une arrogance qui tenait un peu de
l'garement, quelque fcheuses pour moi que soient vos prventions et de
quelque crime que les apparences me chargent, je vous somme de dire ici la
vrit tout entire.

Ezzelin ne rpondit  Orio que par un regard de mpris. Il s'inclina
profondment devant les magistrats, et plus encore devant Morosini; puis
il reprit la parole:


J'ai donc  livrer aujourd'hui  la justice et  la vengeance de la
rpublique un de ses plus insolents ennemis. Le fameux chef des pirates
missolonghis, celui qu'on appelait l'_Uscoque_, celui contre qui j'ai
combattu corps  corps, et par les ordres duquel, au sortir des les
Curzolari, j'ai eu tout mon quipage massacr et mon navire coul  fond;
ce brigand impitoyable, qui a ruin et dsol tant de familles, est ici
devant vous. Non-seulement j'en ai la certitude, l'ayant reconnu comme je
le reconnais en cet instant mme, mais encore j'en ai acquis toutes les
preuves possibles. L'Uscoque n'est autre qu'Orio Soranzo.

Le comte Ezzelin raconta alors avec assurance et clart tout ce qui lui
tait arriv depuis sa rencontre avec l'Uscoque  la pointe nord des les
Curzolari, jusqu' sa sortie de ces mmes cueils, le lendemain. Il n'omit
aucune des circonstances de sa visite au chteau de San-Silvio, de la
blessure qu'avait au bras le gouverneur, et des signes de complicit qu'il
avait surpris entre lui et le commandant Lontio. Ezzelin raconta aussi ce
qui lui tait arriv,  partir de son dernier combat avec les pirates. Il
dclara que Soranzo n'avait pas pris part  ce combat, mais que le vieux
Hussein et plusieurs autres, qu'il avait vus la veille sur la barque de
l'Uscoque, n'avaient agi que par son ordre et sous sa protection. Nous
raconterons en peu de mots par quel miracle Ezzelin avait chapp  tant
de dangers.

puis de fatigue et perdant son sang par une large blessure, il avait t
port  fond de cale sur la tartane du juif albanais. L un pirate s'tait
mis en devoir de lui couper la tte. Mais l'Albanais l'avait arrt; et
s'entretenant avec cet homme dans la langue de leur pays, qu'heureusement
Ezzelin comprenait, il s'tait oppos  cette excution, disant que
c'tait l un noble seigneur de Venise, et qu' coup sr, si on pouvait
lui sauver la vie, on tirerait de sa famille une forte ranon.

C'est bien, dit le pirate; mais vous savez que le gouverneur a menac
Hussein de toute sa colre s'il ne lui apportait la tte de ce chef.
Hussein a donn sa parole et ne voudra pas se prter  le garder
prisonnier. C'est trop risquer que d'entreprendre cette affaire.

--Ce n'est rien risquer du tout, reprit le juif, si tu es prudent et
discret. Je m'engage  partager avec toi le prix du rachat. Prends
seulement le pourpoint de ce Vnitien, mets-le en pices, et nous le
porterons au gouverneur de San-Silvio. Garde ici le prisonnier et ne
laisse entrer personne. Cette nuit nous le mettrons sur une barque, et tu
le conduiras en lieu sr.

Le march fut accept. Ces deux hommes dshabillrent Ezzelin; le juif
pansa sa plaie avec beaucoup d'art et de soin. La nuit suivante, il fut
conduit dans une le loigne des Curzolari, et habite seulement par des
pcheurs et des contrebandiers qui donnrent asile avec empressement au
pirate leur alli et  sa capture. Ezzelin passa plusieurs jours sur cet
cueil, o les soins les plus empresss lui furent prodigus. Lorsqu'il
fut hors de danger, on l'emmena plus loin encore; et enfin,  travers
mille fatigues et mille difficults, on le conduisit dans une des les de
l'Archipel qui tait le quartier gnral adopt par les pirates depuis
l'arrive de Mocenigo dans le golfe de Lpante. L Ezzelin retrouva
Hussein et toute sa bande, et vcut prs d'un an en esclave, refusant
obstinment le trafic de sa libert et de faire passer de ses nouvelles 
Venise.

Interrog sur les motifs de cette conduite singulire, le comte rpondit
avec une noblesse qui mut profondment Morosini et le docteur:

Ma famille est pauvre, dit-il, j'avais achev de ruiner mon patrimoine en
perdant ma galre et mon quipage aux les Curzolari. Il ne restait pour
ma ranon que la faible dot de ma jeune soeur et la modique aisance de ma
vieille tante. Ces deux femmes gnreuses eussent donn avec empressement
tout ce qu'elles possdaient pour me dlivrer, et l'insatiable juif,
refusant de croire qu'on pt allier  un grand nom un trs-misrable
hritage, les et dpouilles jusqu' la dernire obole. Heureusement, il
avait  peine entendu prononcer mon nom, et j'avais russi d'ailleurs 
lui faire croire qu'il s'tait tromp, et que je n'tais point celui qu'il
avait pens drober  la haine de Soranzo. J'essayai de lui persuader que
je n'tais pas de Venise, mais de Gnes; et, tandis qu'il faisait
d'infructueuses recherches pour me trouver une famille et une patrie, je
songeais  m'vader et  conqurir ma libert sans l'acheter.

Aprs bien des tentatives infructueuses, aprs des dangers sans nombre et
des revers dont le dtail serait ici hors de propos, je parvins  fuir et
 gagner les ctes de More, o je reus des garnisons vnitiennes secours
et protection. Mais je me gardai bien de me faire reconnatre, et je me
donnai pour un sous-officier fait prisonnier par les Turcs  la dernire
campagne. Je tenais  convaincre le tratre Soranzo de ses crimes, et je
savais que, si le bruit de mon salut et de mon vasion lui arrivait, il se
soustrairait par la fuite  ma vengeance et  celle des lois de la patrie.

Je gagnai donc assez misrablement le littoral occidental de la More, et,
au moyen d'un modique prt qui me fut loyalement fait, sur ma seule
parole, par quelques compatriotes, je parvins  m'embarquer pour Corfou.
Le petit btiment marchand sur lequel j'avais pris passage fut forc de
relcher  Cphalonie, et le capitaine voulut y sjourner une semaine pour
des affaires. Je conus alors la pense d'aller visiter les cueils de
Curzolari, dsormais purgs de leurs pirates, et dlivrs de leur funeste
gouverneur. Excusez, noble Morosini, la triste rflexion que je suis forc
de faire pour expliquer cette fantaisie. J'avais vu l, pour la dernire
fois de ma vie, une personne dont la chaste et respectable amiti avait
rempli ma jeunesse de joies et de souffrances galement sacres dans mon
souvenir; j'prouvais un douloureux besoin de revoir ces lieux tmoins de
sa longue agonie et de sa mort tragique. Je ne trouvai plus qu'un monceau
de pierres  la place o j'avais prouv de si vives motions, et celles
qui vinrent m'y assaillir furent si terribles, que j'ignore comment j'eus
la force d'y rsister. Pendant plusieurs heures, j'errai parmi ces
dcombres, comme si j'eusse espr y trouver quelques vestiges de la
vrit; car, je dois le dire, des soupons plus affreux, s'il est possible,
que les certitudes dj acquises sur les crimes d'Orio Soranzo,
remplissaient mon esprit depuis le jour o j'avais appris l'incendie de
San-Silvio et le malheur que cet vnement avait entran. Je gravissais
donc au hasard ces masses de pierres noircies, lorsque je vis venir, sur
un sentier du roc abandonn aux chvres et aux cigognes, un vieux ptre
accompagn de son chien et de son troupeau. Le vieillard, tonn de ma
persvrance  explorer cette ruine, m'observait d'un air doux et
bienveillant. Je fis d'abord peu d'attention  lui; mais, ayant jet les
yeux sur son chien, je ne pus retenir un cri de surprise, et j'appelai
aussitt cet animal par son nom.  ce nom de Sirius, le lvrier blanc qui
avait eu tant d'attachement pour votre infortune nice vint  moi en
boitant et me caressa d'un air mlancolique. Cette circonstance engagea la
conversation entre le ptre et moi.

Vous connaissez donc ce pauvre chien? me dit-il. Sans doute vous tes de
ceux qui vinrent ici avec le commandant d'escadre Mocenigo? C'est un
vritable miracle que l'existence de Sirius, n'est-ce pas, mon officier?

Je le priai de me l'expliquer. Il me raconta que le lendemain de
l'incendie du chteau, vers le matin, comme il s'approchait par curiosit
des dcombres, il avait entendu de faibles gmissements qui semblaient
partir des pierres amonceles. Il avait russi  dblayer un amas de ces
pierres, et il avait dgag le malheureux animal d'une sorte de cachot
qu'un accident fortuit de l'boulement lui avait, pour ainsi dire, jet
sur le corps sans l'craser. Il respirait encore; mais il avait une patte
engage sous un bloc et brise: le ptre souleva le bloc, emporta le
lvrier, le soigna et le gurit. Il avoua qu'il l'avait cach; car il
craignait que les gens de l'escadre n'en prissent envie, et il se sentait
beaucoup d'affection pour lui.

Ce n'est pas tant  cause de lui, ajouta-t-il, qu' cause de sa matresse,
qui tait si bonne et si belle, et qui, plusieurs fois, tait venue au
secours de ma misre. Rien ne m'tera de la pense qu'elle n'est pas morte
par l'effet d'un malheureux hasard, mais bien plutt par celui d'une
mchante volont! Mais, ajouta encore le vieux ptre, il n'est peut-tre
pas prudent pour un pauvre homme, mme quand l'le est abandonne, le
chteau dtruit et la rive dserte, de parler de ces choses-l.

--Il est bien ncessaire d'en parler, cependant, dit Morosini d'une voix
altre, en interrompant, par l'effet d'une forte proccupation, le rcit
d'Ezzelin; mais il est ncessaire de n'en pas parler  la lgre et sur de
simples soupons; car ceci est encore plus grave et plus odieux, s'il est
possible, que tout le reste.

--Il est prsumable, reprit l'examinateur, que le comte Ezzelin a des
preuves  l'appui de tout ce qu'il avance. Nous l'engageons  poursuivre
son rcit sans se laisser troubler par aucune observation, de quelque part
qu'elle vienne.

Ezzelin touffa un soupir.

C'est une rude tche, dit-il, que celle que j'ai embrasse. Quand la
justice ne peut rparer le mal commis, son rle est tout amertume et pour
celui qui la rend et pour ceux qui la reoivent. Je poursuivrai nanmoins
et remplirai mon devoir jusqu'au bout. Press par mes questions, le vieux
ptre me raconta qu'il avait vu souvent la signora Soranzo durant son
sjour  San-Silvio. Il avait, sur le revers du rocher, un coin de terre
o il cultivait des fleurs et des fruits; il les lui portait, et recevait
d'elle de gnreuses aumnes. Il la voyait dprir, et il ne doutait pas,
d'aprs ce qu'il avait recueilli des propos des serviteurs du chteau,
qu'elle ne ft pour son poux un objet de haine ou de ddain. Le jour qui
prcda l'incendie du chteau, il la vit encore: elle paraissait mieux
portante, mais fort agite. coute, lui dit-elle, tu vas porter cette
bote au lieutenant de vaisseau Mezzani; et elle prit sur sa table un
petit coffre de bronze, qu'elle lui mit presque dans les mains. Mais elle
le lui retira aussitt, et, changeant d'avis, elle lui dit: Non! tu
pourrais payer ce message de ta vie; je ne le veux pas. Je trouverai un
autre moyen... Et elle le renvoya sans lui rien confier, mais en le
chargeant d'aller trouver le lieutenant et de lui dire de venir la voir
tout de suite. Le vieillard fit la commission. Il ignore si le lieutenant
se rendit  l'ordre de la signora Giovanna. Le lendemain, l'incendie avait
dvor le donjon, et Giovanna Morosini tait ensevelie sous les ruines.

Ezzelin se tut.

Est-ce l tout ce que vous avez  dire, seigneur comte? lui dit
l'examinateur.

--C'est tout.

--Voulez-vous produire vos preuves?

--Je ne suis point venu ici, dit Ezzelin, en me vantant de produire les
preuves de la vrit; j'y suis venu pour dire la vrit telle qu'elle est,
telle que je la possde en moi. Je ne songeais point  amener Orio Soranzo
au pied de ce tribunal lorsque j'ai acquis la certitude de ses crimes. En
revenant  Venise, je ne voulais que le chasser de ma maison, de ma
famille, et remettre son sort entre les mains de l'amiral. Vous m'avez
somm de dire ce que je savais, je l'ai fait; je l'affirmerai par serment,
et j'engagerai mon honneur  le soutenir dsormais envers et contre tous.
Orio Soranzo pourra soutenir le contraire, il pourra fort bien affirmer
par serment que j'en ai menti. Votre conscience jugera, et votre sagesse
prononcera qui de lui ou de moi est un imposteur et un lche.

--Comte Ezzelin, dit Morosini, le conseil des Dix fera de votre assertion
l'apprciation qu'il jugera convenable. Quant  moi, je n'ai pas de
jugement  formuler dans cette affaire, et quelque douloureuses que soient
mes impressions personnelles, je saurai les renfermer, puisque l'accus
est dans les mains de la justice. Je dois seulement me constituer en
quelque sorte son dfenseur jusqu' ce que vous m'ayez, sous tous les
rapports, t le courage de le faire. Vous avez avanc une autre
accusation que j'ai  peine la force de rappeler, tant elle soulve en moi
de souvenirs amers et de sentiments douloureux. Je dois vous demander,
malgr ce que vous venez de dire, si vous avez une preuve matrielle 
fournir de l'attentat dont, selon vous, mon infortune nice aurait t
victime?

--Je demande la permission de rpondre au noble Morosini, dit Stefano
Barbolamo en se levant; car cette tche m'appartient, et c'est d'aprs mes
conseils et mes instances, je dirai plus, c'est sous ma garantie, que le
comte Ezzelin a racont ce qu'il avait appris du vieux ptre de Curzolari.
Sans doute ceci prouverait peu de chose, isol de tout le reste; mais la
suite de l'examen prouvera que c'est un fait de haute importance. Je
demande  ce qu'on enregistre seulement toutes les circonstances de ce
rcit, et  ce qu'on procde au reste de l'examen.

Le juge fit un signe, et une porte s'ouvrit; la personne qu'on allait
introduire se fit attendre quelques instants. Orio s'assit brusquement au
moment o elle parut.

C'tait Naam; le docteur regardait Orio trs-attentivement.

Puisque Vos Excellences passent  l'examen du troisime chef d'accusation,
dit-il, je demande  tre entendu sur un fait rcent qui dnouera
certainement tout le noeud de cette affaire, et qui seul pouvait m'engager,
ainsi que je l'ai fait depuis quelques jours,  me porter l'adversaire de
l'accus.

--Parlez, dit le juge: cette sance, consacre  l'examen des faits,
appelle et accueille toute espce de rvlation.

--Avant-hier, dit Barbolamo, messer Orio Soranzo, que depuis plusieurs
jours je voyais en qualit de mdecin, ainsi que sa complice, me tmoigna
un grand dgot de la vie, et me supplia de lui procurer du poison, afin,
disait-il, que, si le mensonge et la haine triomphaient du bon droit et de
la vrit, il pt se soustraire aux lenteurs d'un supplice indigne en tout
cas d'un patricien. Ne pouvant me dlivrer de son obsession, mais ne
m'arrogeant pas le droit de soustraire un accus  la justice des lois,
j'allai lui chercher une poudre soporifique, et l'assurai que quelques
grains de cette poudre suffiraient pour le dlivrer de la vie. Il me fit
les plus vifs remercments, et me promit de n'attenter  ses jours
qu'aprs la dcision du tribunal.

Vers le soir, je fus appel par l'intendant des prisons  porter mes
soins  la fille arabe Naam, la complice d'Orio. Le gelier, tant rentr
dans son cachot quelques heures aprs lui avoir port son repas, l'avait
trouve plonge dans un sommeil lthargique, et l'on craignait qu'elle
n'et tent de s'empoisonner. Je la trouvai en effet endormie par l'effet
bien apprciable d'un narcotique. J'examinai ses aliments, et je trouvai
dans son breuvage le reste de la poudre que j'avais donne  messer
Soranzo. Je pris des informations, et je sus par le gelier que chaque
jour messer Soranzo envoyait  Naam des aliments plus choisis que ceux de
la prison, et une certaine boisson prpare avec du miel et du citron,
dont elle avait l'habitude. Moi-mme je m'tais prt, avec la permission
de l'intendant,  porter  la captive ces adoucissements au rgime de la
prison, rclams par son tat fbrile. Pour m'assurer du fait, je portai
le fond du vase  l'apothicaire qui m'avait vendu la poudre; il l'analysa
et constata que c'tait la mme. J'ai fait constater aussi les
circonstances de l'envoi de cette boisson  Naam par son matre; et il
rsulte de tout ceci que messer Orio Soranzo, craignant sans doute quelque
rvlation fcheuse de la part de son esclave, a voulu l'empoisonner et se
servir de moi  cet effet: ce dont je lui sais le plus grand gr du monde;
car la mfiance et l'antipathie que je ressentais pour lui, depuis le
premier jour o j'ai eu l'honneur de le voir, sont enfin justifies, et ma
conscience n'est plus en guerre avec mon instinct. Je ne me justifierai
pas auprs de messer Orio de l'espce d'animosit que depuis hier je porte
contre lui dans cette affaire; peu m'importe ce qu'il en pense. Mais
auprs de vous, noble et vnr seigneur Morosini, je tiens  ne point
passer pour un homme qui s'acharne sur les vaincus, et qui se plat 
fouler aux pieds ceux qui tombent. Si, dans cette circonstance, je me suis
investi d'un rle tout  fait contraire  mes gots et  mes habitudes,
c'est que j'ai failli tre pris pour complice d'un nouveau crime de messer
Soranzo, et qu'entre le rle de dupe de l'imposture et celui de vengeur de
la vrit, j'aime encore mieux le dernier.

--Tout ceci, s'cria Orio, tremblant et un peu gar, est un tissu de
mensonges et d'atrocits, ourdi par le comte Ezzelin pour me perdre. Si
cette pauvre crature que voici, ajouta-t-il en montrant Naam, pouvait
entendre ce qui se dit autour d'elle et  propos d'elle, si elle pouvait y
rpondre, elle me justifierait de tout ce qu'on m'impute; et, quoique
souille d'un crime qui m'te une grande partie de la confiance que
j'avais en elle, j'oserais encore invoquer son tmoignage...

--Vous tes libre de l'invoquer, dit le juge.

Orio s'adressa alors en arabe  Naam, et l'adjura de le disculper. Elle
garda le silence et ne tourna mme pas la tte vers lui. Il sembla qu'elle
ne l'et pas entendu.

Naam, dit le juge, vous allez tre interroge; voudrez-vous cette fois
nous rpondre, ou tes-vous rellement dans l'impossibilit de le faire?

--Elle ne peut, dit Orio, ni rpondre aux paroles qui lui sont adresses
ni les comprendre. Je ne vois point ici d'interprte, et, si vos
seigneuries le permettent, je lui transmettrai...

--Ne prends pas cette peine, Orio, dit Naam d'une voix ferme et dans un
langage vnitien trs-intelligible. Il faut que tu sois bien simple,
malgr toute ton habilet, pour croire que, depuis un an que j'habite
Venise, je n'ai pas appris  comprendre et  parler la langue qu'on parle
 Venise. J'ai eu mes raisons pour te le cacher, comme tu as eu les
tiennes pour agir avec moi ainsi que tu l'as fait. coute, Orio, j'ai
beaucoup de choses  te dire, et il faut que je te les dise devant les
hommes, puisque tu as dtruit la scurit de nos tte--tte, puisque ta
mfiance, ton ingratitude et ta mchancet ont bris la pierre de ce
spulcre o je m'tais ensevelie avec toi.

En parlant ainsi, Naam, que son tat de faiblesse autorisait  rester
assise, tait appuye sur le dossier d'une stalle en bois place  quelque
distance d'Orio. Son coude soutenait nonchalamment sa tte, et elle se
tournait  demi vers Soranzo pour lui parler, comme on dit, par-dessus
l'paule; mais elle ne daignait pas se tourner entirement de son ct ni
jeter les yeux sur lui. Il y avait dans son attitude quelque chose de si
profondment mprisant, qu'Orio sentit le dsespoir s'emparer de lui, et
il fut tent de se lever et de se dclarer coupable de tous les crimes,
pour en finir plus vite avec toutes ces humiliations.

Naam poursuivit son discours avec une tranquillit effrayante. Ses yeux,
creuss par la fivre, semblaient de temps en temps cder  un reste de
sommeil lthargique. Mais sa volont semblait aussitt faire un effort, et
les clairs d'un feu sombre succdaient  cet abattement.

Orio, dit-elle sans changer d'attitude, je t'ai beaucoup aim, et il fut
un temps o je te croyais si grand, que j'aurais tu mon pre et mes
frres pour te sauver. Hier encore, malgr le mal que je t'ai vu commettre
et malgr tout celui que j'ai commis pour toi, il n'est pas de juges
impitoyables, il n'est pas de bourreaux avides de sang et de tortures qui
eussent pu m'arracher un mot contre toi. Je ne t'estimais plus, je ne te
respectais plus; mais je t'aimais encore, du moins je te plaignais; et,
puisqu'il me fallait mourir, je n'eusse pas voulu t'entraner avec moi
dans la tombe. Aujourd'hui est bien diffrent d'hier; aujourd'hui je te
hais et je te mprise, tu sais pourquoi. Allah me commande de te punir, et
tu seras puni sans que je te plaigne.

Pour toi, j'ai assassin mon premier matre, le pacha de Patras. C'tait
la premire fois que je rpandais le sang. Un instant je crus que mon sein
allait se briser et ma tte se fendre. Tu m'as reproch depuis d'tre
lche et froce; que cette accusation retombe sur ta tte!

Je t'ai sauv cette fois de la mort, et bien d'autres fois depuis;
lorsque tu combattais contre tes compatriotes,  la tte des pirates, je
t'ai fait un rempart de mon corps, et bien souvent ma poitrine sanglante a
par les coups destins  l'invincible Uscoque.

Un soir tu m'as dit:

Mes complices me gnent; je suis perdu si tu ne m'aides  les anantir.
J'ai rpondu: Anantissons-les. Il y avait deux matelots intrpides, qui
t'avaient cent fois fait voler sur les ondes dans la tempte, et qui,
chaque nuit, t'avaient ramen au seuil de ton chteau avec une fidlit,
une adresse et une discrtion au-dessus de tout loge et de toute
rcompense. Tu m'as dit: Tuons-les; et nous les avons tus. Il y avait
Mezzani et Lontio, et Frmio le rengat, qui avaient partag tes exploits
dangereux, et qui voulaient partager tes riches dpouilles. Tu m'as dit:
Empoisonnons-les; et nous les avons empoisonns. Il y avait des
serviteurs, des soldats, des femmes qui eussent pu s'apercevoir de tes
desseins et interroger les cadavres. Tu m'as dit: Effrayons et dispersons
tous ceux qui dorment sous ce toit; et nous avons mis le feu au chteau.

J'ai particip  toutes ces choses avec la mort dans l'me, car les
femmes ont horreur du sang rpandu. J'avais t leve dans une riante
contre, parmi de tranquilles pasteurs, et la vie froce que tu me faisais
mener ressemblait aussi peu aux habitudes de mon enfance que ton rocher nu
et battu des vents ressemblait aux vertes valles et aux arbres embaums
de ma patrie. Mais je me disais que tu tais un guerrier et un prince, et
que tout est permis  ceux qui gouvernent les hommes et leur font la
guerre. Je me disais qu'Allah place leur personne sur un roc escarp, o
ils ne peuvent gravir qu'en marchant sur beaucoup de cadavres, et o ils
ne se maintiendraient pas longtemps s'ils ne renversaient au fond des
abmes tous ceux qui essayent de s'lever jusqu' eux. Je me disais que le
danger ennoblit le meurtre et le pillage, et qu'aprs tout, tu avais assez
expos ta vie pour avoir le droit de disposer de celle de tes esclaves
aprs la victoire. Enfin, j'essayais de trouver grand, ou du moins
lgitime, tout ce que tu commandais; et il en et toujours t ainsi, si
tu n'avais pas tu ta femme.

Mais tu avais une femme belle, chaste et soumise. Elle et t digne, par
sa beaut, de la couche d'un sultan; elle tait digne, par sa fidlit, de
ton amour, et, par sa douceur, de l'amiti et du respect que j'avais pour
elle. Tu m'avais dit: Je la sauverai de l'incendie. J'irai d'abord  elle,
je la prendrai dans mes bras, je la porterai sur mon navire. Et je te
croyais, et je n'aurais jamais pens que tu fusses capable de
l'abandonner.

Cependant, non content de la livrer aux flammes, et craignant sans doute
que je ne volasse  son secours, tu as t la trouver et lu l'as frappe
de ton poignard. Je l'ai vue baigne dans son sang, et je me suis dit:
L'homme qui s'attaque  ce qui est fort est grand, car il est brave;
l'homme qui brise ce qui est faible est mprisable, car il est lche; et
j'ai pleur ta femme, et j'ai jur sur son cadavre que, le jour o tu
voudrais me traiter comme elle, sa mort serait venge.

Cependant je t'ai vu souffrir, j'ai cru  tes larmes, et je t'ai
pardonn. Je t'ai suivi  Venise; je t'ai t fidle et dvoue comme le
chien l'est  celui qui le nourrit, comme le cheval l'est  celui qui lui
passe le mors et la bride. J'ai dormi  terre, en travers de ta porte,
comme la panthre au seuil de l'antre o reposent ses petits. Je n'ai
jamais adress la parole  un autre que toi; je n'ai jamais fait entendre
une plainte, et mon regard mme ne t'a jamais adress un reproche. Tu as
rassembl dans ton palais des compagnons de dbauche; tu t'es entour
d'odalisques et de bayadres. Je leur ai prsent moi-mme les plats d'or,
et j'ai rempli leurs coupes du vin que la loi de Mahomet me dfendait de
porter  mes lvres. J'ai accept tout ce qui te plaisait, tout ce qui te
semblait ncessaire ou agrable. La jalousie n'tait pas un sentiment fait
pour moi. Il me semblait, d'ailleurs, avoir chang de sexe en changeant
d'habit. Je me croyais ton frre, ton fils, ton ami; et, pourvu que tu me
traitasses avec amiti, avec confiance, je me trouvais heureuse.

Tu as voulu te remarier; tu as eu le tort de me le cacher. Je savais dj
la langue que tu me croyais incapable de jamais apprendre. Je savais tout
ce que tu faisais. Je ne t'aurais jamais contrari dans ton projet;
j'eusse aim et respect ta femme, je l'eusse servie comme ma patronne
lgitime, car on la disait aussi belle, aussi chaste, aussi douce que la
premire. Et si elle et t perfide, si elle eut manqu  ses devoirs en
tramant quelque complot contre toi, je t'aurais aid  la faire mourir.
Cependant tu me craignais, et tu entourais tes nouvelles amours d'un
mystre outrageant pour moi. Je t'observais, et je ne te disais
rien.

Ton ennemi est revenu. Je l'avais vu une seule fois; je ne pouvais ni
l'aimer ni le har. J'aurais t porte  l'estimer, parce qu'il tait
brave et malheureux. Mais il tait forc de te chasser de chez sa soeur,
il tait forc de t'accuser et de te perdre; j'tais force de te dlivrer
de lui. Tu m'as dit de chercher un bravo pour l'assassiner; je ne me suis
fie qu' moi-mme, et j'ai voulu l'assassiner. J'ai frapp le serviteur
pour le matre; mais je l'ai frapp comme tu n'aurais pas su le frapper
toi-mme, tant tu es dchu et affaibli, tant tu crains maintenant pour ta
vie. Au lieu de me savoir gr de ce nouveau crime, commis pour toi, tu
m'as outrage en paroles, tu as lev la main pour me frapper. Un instant
de plus, et je te tuais. Mon poignard tait encore chaud. Mais, la
premire colre apaise, je me suis dit que tu tais un homme faible, us,
gar par la peur de mourir; je t'ai pris en piti, et, sachant qu'il me
fallait mourir moi-mme, n'ayant aucun espoir, aucun dsir de vivre, j'ai
refus de t'accuser. J'ai subi la torture. Orio! cette torture qui te
faisait tant peur pour moi, parce que tu croyais qu'elle m'arracherait la
vrit. Elle ne m'a pas arrach un mot; et, pour rcompense, tu as voulu
m'empoisonner hier. Voil pourquoi je parle aujourd'hui. J'ai tout
dit.

En achevant ces mots, Naam se leva, jeta sur Orio un seul regard, un
regard d'airain; puis, se tournant vers les juges:

Maintenant, vous autres, dit-elle, faites-moi mourir vite. C'est tout ce
que je vous demande.

Le silence glacial, qui semblait au nombre des institutions du terrible
tribunal, ne fut interrompu que par le bruit des dents de Soranzo qui
claquaient dans sa bouche. Morosini fit un grand effort pour sortir de
l'abattement o l'avait plong ce rcit, et, s'adressant au docteur:

Cette jeune fille, lui dit-il, a-t-elle quelque preuve  fournir de
l'assassinat de ma nice?

--Votre seigneurie connat-elle cet objet? dit le docteur en lui
prsentant un petit coffret de bronze artistement cisel, portant le nom
et la devise des Morosini.

--C'est moi qui l'ai donn  ma nice, dit l'amiral. La serrure est
brise.

--C'est moi qui l'ai brise, dit Naam, ainsi que le cachet de la lettre
qu'il contient.

--C'tait donc vous qui tiez charge de le remettre au lieutenant
Mezzani?

--Oui, c'tait elle, rpondit le docteur; elle l'a gard, parce que, d'un
ct, elle savait que Mezzani trahissait la rpublique et n'tait pas dans
les intrts de la signora Giovanna, et parce que, de l'autre, Naam se
doutait bien que ce coffret contenait quelque chose qui pouvait perdre
Soranzo. Elle cacha ce gage, pensant que plus tard la signora Giovanna le
lui demanderait. Celle-ci avait toute confiance dans Naam, et sans doute
elle croyait que cette lettre vous parviendrait. Naam vous l'et remise si
elle n'et craint de nuire  Soranzo en le faisant. Mais elle a gard le
gage comme un prcieux souvenir de cette rivale qui lui tait chre. Elle
l'a toujours port sur elle, et c'est hier seulement, en se convaincant de
la tentative d'empoisonnement faite sur elle par Orio, qu'elle a bris le
cachet de la lettre, et qu'aprs l'avoir lue elle me l'a remise.

L'amiral voulut lire la lettre. Le juge examinateur la lui demanda en
vertu de ses pouvoirs illimits. Morosini obit; car il n'tait point de
tte si puissante et si vnre dans l'tat qui ne ft force de se
courber sous la puissance des Dix. Le juge prit connaissance de la lettre,
et la remit ensuite  Morosini qui la lut  son tour; quand il l'eut finie,
il en recommena la lecture  haute voix, disant qu'il devait cette
satisfaction  l'honneur d'Ezzelin, et ce tmoignage d'abandon complet 
Orio.

La lettre contenait ce qui suit:

Mon oncle, ou plutt mon pre bien-aim, je crains que nous ne nous
retrouvions pas en ce monde. Des projets sinistres s'agitent autour de moi,
 des intentions haineuses me poursuivent. J'ai fait une grande faute en
venant ici sans votre aveu. J'en serai peut-tre trop svrement punie.
Quoi qu'il arrive, et quelque bruit qu'on vienne  faire courir sur moi,
je n'ai pas le plus lger tort  me reprocher envers qui que ce soit, et
cette pense me donne l'assurance de braver toutes les menaces et
d'accepter la mort suspendue sur ma tte. Dans quelques heures peut-tre
je ne serai plus. Ne me pleurez pas. J'ai dj trop vcu; et si
j'chappais  cette prilleuse situation, ce serait pour aller m'ensevelir
dans un clotre loin d'un poux qui est l'opprobre de la socit, l'ennemi
de son pays, l'Uscoque en un mot! Dieu vous prserve d'avoir  ajouter,
quand vous lirez cette lettre, l'assassin de votre fille infortune

GIOVANNA MOROSINI,

qui jusqu' sa dernire heure vous chrira et vous bnira comme un pre.

Ayant achev cette lecture, Morosini quitta sa place, et porta la lettre
sur le bureau des juges; puis il les salua profondment, et se mit en
devoir de se retirer.

Votre seigneurie se constituera-t-elle le dfenseur de son neveu Orio
Soranzo? dit le juge.

--Non, messer, rpondit gravement Morosini.

--Votre seigneurie n'a-t-elle rien  ajouter aux rvlations qui ont t
faites ici, soit pour charger, soit pour allger le sort des accuss?

--Rien, messer, rpondit encore Morosini. Seulement, s'il m'est permis
d'mettre un voeu personnel, j'implore l'indulgence des juges pour cette
jeune fille que l'ignorance de la vraie religion et les moeurs barbares de
sa race ont pouss  des crimes que son coeur gnreux dsavoue.

Le juge ne rpondit point. Il salua le gnral, qui se tourna vers le
comte Ezzelin et lui serra fortement la main. Il en fit autant pour le
docteur et sortit prcipitamment sans jeter les yeux sur son neveu. Au
moment o la porte s'ouvrait pour le laisser sortir, le chien favori
d'Ezzelin qui s'impatientait de ne pas voir son matre, s'lana dans la
salle, malgr les archers qui s'efforaient de le chasser. C'tait un
grand lvrier blanc, qui ne marchait que sur trois pattes. Il courut
d'abord vers son matre; mais, rencontrant Naam sur son chemin, il partit
la reconnatre, et s'arrta un instant pour la caresser. Puis, apercevant
Orio, il s'lana vers lui avec fureur, et il fallut qu'Ezzelin le
rappelt avec autorit pour l'empcher de lui sauter  la gorge.

Et toi aussi, tu m'abandonnes, Sirius! dit Orio.

--Et lui aussi te condamne! dit Naam.

Le juge fit un signe, Orio fut emmen par les sbires, la porte intrieure
du palais ducal se referma sur lui. Il ne la repassa jamais, on n'entendit
jamais parler de lui.

On vit un moine sortir le lendemain matin des prisons. On prsuma qu'une
excution avait eu lieu dans la nuit.

Naam fut condamne  mort sance tenante. Elle couta son arrt et
retourna au cachot avec une indiffrence qui confondit tous les
assistants. Le docteur et le comte se retirrent consterns de son sort;
car, malgr le meurtre de Danieli, ils ne pouvaient s'empcher d'admirer
son courage et de s'intresser  elle.

Naam ne reparut pas plus qu'Orio dans Venise.

Cependant on assure que son arrt ne reut pas d'excution. Un des juges
examinateurs, frapp de sa beaut, de sa sauvage grandeur d'me et de son
indomptable fiert, avait conu pour elle une passion violente, presque
insense. Il risqua, dit-on, son rang, sa rputation et sa vie, pour la
sauver. S'il faut en croire de sourdes rumeurs, il descendit la nuit dans
son cachot et lui offrit de lui conserver la vie  condition qu'elle
serait sa matresse, et qu'elle consentirait  vivre ternellement cache
dans une maison de campagne aux environs de Venise.

Naam refusa d'abord.

Cet incurable dsespoir, ce profond mpris de la vie exaltrent de plus en
plus la passion du juge. Naam tait bien, en effet, la matresse idale
d'un inquisiteur d'tat! Il la pressa tellement qu'elle lui rpondit enfin:

Une seule chose me rconcilierait avec la vie: ce serait l'espoir de
revoir le pays o je suis ne. Si tu veux t'engager avec moi  m'y
renvoyer dans un an, je consens  tre ton esclave jusque-l. Puisqu'il
faut que je subisse l'esclavage ou la mort, je choisis l'esclavage 
condition que je conquerrai ainsi ma libert.

Le trait fut accept. Le bourreau charg de conduire Naam dans une
gondole ferme au canal des _Mairane_, l o se faisaient les noyades,
s'apprtait  lui passer le sac fatal, lorsque six hommes masqus et arms
jusqu'aux dents, conduisant une barque lgre, se jetrent sur lui et lui
enlevrent sa victime.

On fit de grands commentaires sur cet vnement, on alla jusqu' croire
qu'Orio s'tait chapp et qu'il avait fui avec sa complice en pays
tranger. D'autres pensrent que Morosini, touch de l'attachement de Naam
pour sa nice, l'avait soustraite  la rigueur des lois. La vrit ne fut
jamais bien connue.

Seulement on prtend que, l'anne suivante, il se passa des choses
tranges  la maison de campagne du juge. Une sorte de fantme la hantait
et remplissait d'effroi tous les environs. Le juge semblait avoir de rudes
dmls avec le lutin, et on l'entendait parler d'une voix suppliante,
tandis que l'autre criait d'un ton de menace:

Si tu ne veux pas tenir ta parole, je te conseille de me tuer; car je
vais aller me livrer aux juges. J'ai rempli mes engagements, c'est  toi
de remplir les tiens.

Les bonnes femmes du pays en conclurent que le terrible juge avait fait un
pacte avec le diable. L'inquisition s'en serait mle, si tout  coup le
bruit n'et cess et si la maison du juge ne ft redevenue
tranquille.

Environ cinq ans aprs ces vnements, un groupe d'honntes bourgeois
prenait le caf sous une tente dresse sur la rive des Esclavons. Une
famille patricienne qui venait de faire quelques tours de promenade le
long du quai, se rembarqua un peu au-dessous du caf, et la gondole
s'loigna lentement.

Pauvre signora Ezzelin! dit un des bourgeois en la suivant des yeux; elle
est encore bien ple, mais elle a l'air parfaitement raisonnable.

--Oh! elle est trs-bien gurie! reprit un autre bourgeois. Ce brave
docteur Barbolamo, qui l'accompagne partout, est un si habile mdecin et
un ami si dvou!

--Elle tait donc vraiment folle? dit un troisime.

--Une folie douce et triste, reprit le premier. La perte et le retour
inattendu de son frre le comte Ezzelin lui avaient fait une si grande
impression que pendant longtemps elle n'a pas voulu croire qu'il ft
vivant: elle le prenait pour un spectre, et s'enfuyait quand elle le
voyait. Absent, elle le pleurait sans cesse; prsent, elle avait peur de
lui.

--Certes! ce n'est pas l la vraie cause de son mal, dit le second
bourgeois. Est-ce que vous ne savez pas qu'elle allait pouser Orio
Soranzo au moment o il a disparu par l?

En parlant ainsi, le citoyen de Venise indiquait d'un geste significatif
le canal des prisons qui coulait  deux pas de la tente.

A telles enseignes, reprit un autre interlocuteur, que, dans sa folie,
elle se faisait habiller de blanc, et pour bouquet de noces mettait  son
corsage une branche de laurier dessche.

--Qu'est-ce que cela signifiait? dit le premier.

--Ce que cela signifiait? je m'en vais vous le dire. La premire femme
d'Orio Soranzo avait t amoureuse du comte Ezzelin; elle lui avait donn
une branche de laurier en lui disant: Quand la femme que Soranzo aimera
portera ce bouquet, Soranzo mourra. La prdiction s'est vrifie. Ezzelin
a donn le bouquet  sa soeur et Soranzo s'est vapor comme tant
d'autres.

--Et que le doge n'ait rien dit et ne se soit pas inquit de son neveu!
voil ce que je ne conois pas!

--Le doge? le doge n'tait dans ce temps-l que l'amiral Morosini; et
d'ailleurs qu'est-ce qu'un doge devant le conseil des Dix?

--Par le corps de saint Marc! s'cria un brave ngociant qui n'avait
encore rien dit, tout ce que vous dites l me rappelle une rencontre
singulire que j'ai faite l'an pass pendant mon voyage dans l'Yemen.
Ayant fait ma provision de caf  Moka mme, il m'avait pris fantaisie de
voir la Mecque et Mdine.

Quand j'arrivai dans cette dernire ville, on faisait les obsques d'un
jeune homme qu'on regardait dans le pays comme un saint, et dont on
racontait les choses les plus merveilleuses. On ne savait ni son nom ni
son origine. Il se disait Arabe et semblait l'tre; mais sans doute il
avait pass de longues annes loin de sa patrie; car il n'avait ni ami ni
famille dont il pt ou dont il voult se faire reconnatre. Il paraissait
adolescent, quoique son courage et son exprience annonassent un ge plus
viril.

Il vivait absolument seul, errant sans cesse de montagne en montagne, et
ne paraissant dans les villes que pour accomplir des oeuvres pieuses ou de
saints plerinages. Il parlait peu, mais avec sagesse; il ne semblait
prendre aucun intrt aux choses de la terre et ne pouvait plus goter
d'autres joies ni ressentir d'autres douleurs que celles d'autrui. Il
tait expert  soigner les malades, et, quoiqu'il ft avare de conseils,
ceux qu'il donnait russissaient toujours  ceux qui les suivaient, comme
si la voix de Dieu et parl par sa bouche. On venait de le trouver mort,
prostern devant le tombeau du prophte. Son cadavre tait tendu au seuil
de la mosque; les prtres et tous les dvots de l'endroit rcitaient des
prires et brlaient de l'encens autour de lui. Je jetai les yeux, en
passant, sur ce catafalque. Quelle fut ma surprise lorsque je reconnus...
devinez qui?

--Orio Soranzo? s'crirent tous les assistants.

--Allons donc! je vous parle d'un adolescent! C'tait ni plus ni moins que
ce beau page qu'on appelait Naama; vous savez? celui qui suivait toujours
et partout messer Orio Soranzo, sous un costume si riche et si bizarre!

--Voyez un peu! dit le premier bourgeois, il y avait beaucoup de mauvaises
langues qui disaient que c'tait une femme!

FIN DE L'USCOQUE.





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1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
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request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
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that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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