The Project Gutenberg EBook of Contes, Nouvelles et Rcits, by Jules Janin

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Contes, Nouvelles et Rcits

Author: Jules Janin

Release Date: June 9, 2004 [EBook #12566]
[Date last updated: September 27, 2004]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES, NOUVELLES ET RCITS ***




Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file
was produced from images generously made available by the Bibliothque
nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.





CONTES

NOUVELLES

ET RCITS


PAR JULES JANIN


DEUXIME DITION




TOUT DE BON COEUR
L'PAGNEUL MAITRE D'COLE
MLLE DE MALBOISSIRE
MLLE DE LAUNAY
ZMIRE
VERSAILLES
LE POTE EN VOYAGE
LA REINE MARGUERITE




1885





TOUT DE BON COEUR


Il ne faut rien ngliger, sitt que l'on exerce avec un certain zle la
profession des belles-lettres. Tout sert, ou du moins tout peut servir.
Qui dirait que, dans un vieux recueil de sermons en latin, sans date,
mais qui sent son seizime sicle d'une lieue, un dominicain sans nom a
recueilli (_Sermones disciputi de tempore_) deux cent douze histoires
dramatiques pour tous les dimanches et les principales ftes de l'anne?
J'ai appel ces sermons les _sermons du nophyte_, parce qu'il n'y
a rien de magistral dans ces histoires innocentes, et que le premier
colier venu les pourrait crire, et mieux inventer. Si bien que les
jeunes prdicateurs, quand ils voudront tenir leur auditoire attentif,
n'auront qu' puiser  pleines mains parmi ces contes dont la navet
fait tout le mrite. Ceci dit, le dominicain entre en matire, et, parmi
ces historiettes, nous choisissons la prsente histoire du diable et du
bailli.

Ce bailli tait le flau d'une douzaine de malheureux villages du
Jura, groups autour d'un misrable chteau fort, o la dvastation,
l'incendie et la guerre avaient laiss leur formidable empreinte. On
respirait la tristesse en ces lieux dsols de longue date; si l'on et
cherch un domicile  l'anantissement... le plus habile homme n'et
rien trouv de plus propice que cet amas de souffrances et d'ennuis. La
nature mme, en ses beauts les plus charmantes, avait t vaincue 
force de tyrannie. En ce lieu dsol, l'cho avait oubli le refrain des
chansons; le bois sombre tait hant par des htes silencieux; l'orfraie
et le vautour taient les seuls habitants de ces sapins du Nord dont on
entendit les cris sauvages. Sur le bord des lacs dpeupls, ce n'taient
que coassements. Le btail avait faim; l'abeille errante avait t
chasse,  misre! de sa ruche enfume. Il n'y avait plus de sentiers
dans les champs, plus de ponts sur les ruisseaux, plus un bac sur la
rivire. Il y avait encore un moulin banal, mais pas un pain pour la
fourne. On racontait cependant qu'autrefois les villageois cuisaient
dans ce four leurs galettes de sarrasin, et, la veille des bonnes ftes,
un peu de viande au fond d'un plat couvert; mais le plat s'tait bris.
L'incendie et la peste avaient t les seules distractions de ces
maisons douloureuses. La milice avait emport les forts, la fivre avait
emport les petits. Quelques vieux restaient pour maudire encore.
A travers le cimetire avaient pass l'hyne et le loup dvorants.
L'glise tait vide, et la gele tait pleine. Autel bris, granges
dvastes; le cur tait mort de faim; la cloche, au loin, ne battait
plus, faute d'une corde, avec laquelle le prvt, par conomie, avait
pendu les plus malheureux. C'tait la seule charit que ces pauvres gens
pussent attendre. Ainsi, du Seigneur d'en haut et du seigneur d'en bas,
pas une trace. En vain il est crit: Pas de terre sans seigneur, et pas
de ciel sans un Dieu! C'tait vrai pourtant, Dieu n'tait plus l!
Le marquis de Mondragon, le matre absolu de cette seigneurie, tait
absent; sa femme n'y venait plus, ses enfants n'y venaient pas. La honte
et le dshonneur avaient prcd cette ruine. Ah! rien que des lambeaux
pour couvrir les vassaux de cet homme, et rien que des herbes pour les
nourrir! Les sangsues avaient  peine laiss sur ces pauvres un peu de
chair colle sur leurs os! Malheureux! ils avaient support si longtemps
les gens de guerre, les gens d'affaires, les gens du roi, des princes du
sang, des officiers de la couronne et des gentilshommes au service de Sa
Majest! autant d'oiseaux de proie et de rapine. A la fin, quand on les
vit tout  fait rduits au nant, rois, princes et seigneurs, capitaines
et marquis semblrent avoir oubli que ce petit coin de terre existt.
C'tait une relche, et cette race, taillable et corvable  merci, et
peut-tre fini par retrouver l'esprance et quelques pis, si M. le
marquis n'et pas laiss M. son bailli dans son marquisat dvast.

Ce bailli, avec un peu plus de courage, et t homme d'armes au compte
de quelque ravageur de province. Il s'tait fait homme de loi, parce
qu'il n'et pas os porter une torche ou toucher une pe. Il s'tait
donn la tche unique, ayant droit de basse et haute justice  dix
lieues  la ronde, et jugeant souverainement, de ne rien laisser dans
les masures: pas un oeuf, pas un flocon de laine, un morceau de pain,
une botte de paille. Il revenait de chaque expdition rapportant quelque
chose et souponnant ses paysans de cacher leur argent et leur btail.
Quatre fois par an, ce bourreau entrait en campagne, et, sauve qui peut!

Or, par un jour sombre et pluvieux de l'automne, au moment o dj la
bise et l'hiver s'avancent, M. le bailli des sires de Mondragon sortit
du chteau, chaudement envelopp sous le manteau d'un malheureux fermier
qu'il avait envoy aux galres. Deux serfs le suivaient, portant deux
sacs vides. Il tait mont sur un cheval bien nourri d'avoine et de
foin, de si belle avoine, que les chrtiens de cans en auraient fait
leur pain de fianailles. L'aspect de cet homme tait terrible. Il
s'avanait cependant d'un pas rserv dans la solitude et le silence. Il
comprenait que la haine tait  ses trousses et que la vengeance allait
devant lui. Mais rien ne l'arrtait dans ces expditions suprmes.

Quand il eut dpass le cimetire et l'glise, au dtour du chemin, il
entra dans une lande aussi strile que tout le reste, et dans un espace
de vieux arbres qu'il fallait absolument franchir avant d'arriver dans
les villages de la seigneurie. Peu  peu, ne rencontrant personne, il se
sentait rassur, lorsque, d'un vieux chne dont la tte se perdait dans
les cieux, il vit sortir un homme... ou tout au moins un fantme, qui
posa sa main puissante sur la croupe du cheval. Le cheval en prouva un
soubresaut par tout son corps. Alors le cavalier, tournant la tte, osa
contempler ce compagnon silencieux. C'tait moins un corps qu'une image,
une ombre. On voyait briller dans sa face implacable deux yeux noirs,
dont le blanc mme tait noir. a brillait, a menaait, a brlait. M.
le bailli n'eut pas grand'peine  reconnatre qu'il venait de rencontrer
son grand'pre, le diable en personne, et celui-ci, d'une voix de
l'autre monde:

--Je sais o tu vas, dit-il, et je vais de ce ct. Voyageons
ensemble...

Ils allrent donc, lorsqu'ils rencontrrent au carrefour de la fort
(c'est incroyable et c'est vrai pourtant) un paysan tranant aprs lui
un porc qui revenait de la glande. Il avait sauv ce porc par grand
miracle et l'emmenait dans son logis, tremblant d'tre aperu par
quelque assesseur du bailli. Certes, celui-ci n'et pas mieux demand
que d'enfouir la bte au fond d'un sac et de rentrer dans le chteau,
pour se remettre en campagne le lendemain; mais le cheval obissait  la
main tnbreuse. En mme temps, le pourceau refusait d'aller plus loin
et se dbattait de toutes ses forces.

--Que le diable t'emporte! s'cria le paysan.

A ces mots, le bailli, qui commenait  trembler fort, se sentit tout
rassur. Car c'est l'usage entre les dmons de l'autre monde et les
dmons de celui-ci, sitt que le diable a trouv sa proie, il faut
ncessairement qu'il l'accepte et s'en aille au loin chercher une autre
aventure. Ainsi, vous rencontreriez Satan lui-mme et vous lui donneriez
 emporter la premire crature qui s'offrirait  ses yeux:

--Tope l! dirait Satan.

Alors il faudrait bien qu'il se contentt d'une poule noire, ou d'un
mouton, moins encore, d'une grenouille au milieu du chemin. Ces sortes
de pactes, cependant, ne lui dplaisent pas, parce que le hasard
et Satan sont deux bons amis. Plus d'une fois il lui est arriv de
rencontrer le vieux pre, ou la femme, ou le fils de ce mme compagnon,
qui dj s'en croyait quitte  si bon compte.

Hlas! c'est l'histoire d'Iphignie ou de la fille de Jepht!

Donc, le bailli, de son petit oeil narquois, disait  cet oeil noir:

--Puisqu'on te le donne, ami fantme, prends ta proie, et va-t'en loin
d'ici. Eh bien, que tardes-tu? c'est le pacte, me voil dlivr de tes
griffes.

A quoi l'homme noir rpondit par un rire silencieux et de petites
flammes bleues qui sortaient de sa bouche:

--Oui, dit-il, je tiens ma proie, on me la donne, et je te quitte, 
moins pourtant que ce bonhomme ne m'ait pas donn son porc de bon coeur.
C'est le bon coeur qui fait le prsent, tu le sais bien. Il ne s'agit
pas de donner de bouche, il faut que la volont y soit tout entire.
Attendons!

Comme il disait ces mots, le diable et le bailli virent accourir du
milieu des feuilles une douzaine de charbonniers, qui, voyant le porc
allant de leur ct, poussrent des cris de joie:

--Ah! mon Dieu! disaient-ils, ami Jean, o donc as-tu trouv tant de
provende?

Et les voil entourant la bte et son guide. Ils ne contenaient pas leur
joie; ils dansaient en rond et chantaient: Ami pourceau! quelle fte et
quel bonheur! Nous mangerons ton sang, nous mangerons ta chair! Nous
ferons des saucisses, des boudins, des grillades; ta tte et tes pieds
nous reposeront d'un long jene!

Et tous ils taient si contents, si joyeux, qu'ils ne virent pas mme le
bailli. Celui-ci poursuivit son chemin.

--Tu le vois bien, lui disait son camarade, avec son mchant rire, ces
paysans affams ne m'ont pas donn le pourceau de bon coeur.

Le bailli baissa la tte en se demandant o en voulait venir le
prince des tnbres? Il savait que, de tous les logiciens de l'cole
d'Aristote, le diable tait le plus grand de tous. Pas un argument qu'il
ne rtorque, et pas un syllogisme dont il ne trouve  l'instant mme le
dfaut.

Cependant ils arrivrent  la porte d'une cabane, et sur le seuil ils
trouvrent une humble vieille qui filait sa quenouille en agitant de son
pied lass un petit berceau. L'enfant criait et gmissait; il appelait
sa mre; il avait faim. La mre tait au loin qui ramassait des branches
mortes, et l'enfant criait toujours:

--Ah! maudit enfant, disait la vieille, que le diable t'emporte!

Ici, le mchant bailli eut encore un certain espoir. La vieille tait si
pauvre! un enfant de plus dans cette cabane tait une bouche de plus. Ce
triste bailli s'imaginait que la corve avait rduit ces hommes et ces
femmes  n'tre plus que des btes sauvages dans les bois. On et dit
que son compre aux pieds fourchus partageait ses ides. Dj mme il
tendait la main pour s'emparer de la frle pave, et c'en tait fait, le
diable tait vaincu... Mais sitt que l'ombre et touch le berceau, la
vieille, aux bras vigoureux encore, emporta le petit enfant du ct de
sa mre. Elle arrivait, celle-ci, charge de rame:

  Messire loup, n'coutez mie
  Mre tenchant, son fieu qui crie.

--Arrive donc! ma fille, s'cria la mre-grand. L'enfant t'appelle, il a
soif, il a faim, et je ne puis que le bercer.

La jeune mre,  l'instant mme, jetant son fardeau, dcouvrit sa
mamelle et le montra  l'enfant, qui se prit  sourire.

--Ah! je te plains, dit le dmon  son compagnon; tu vois que j'y
mettais de la bonne volont, mais tu ne saurais soutenir que la vieille
m'ait donn son petit enfant de bonne grce. Allons, courage! et
cherchons autre chose. Nous avons encore du chemin  faire avant
d'arriver  tes besognes. Mais aussi je suis bien bon d'couter ces
paroles en l'air; un vieux conte l'a dit avant moi.

Et ils poursuivirent leur chemin.

Plus ils marchaient, plus le ciel devenait sombre, et pourtant midi
n'avait pas encore sonn. Ils allaient entre deux haies, le bailli
songeant  sa destine et cherchant quelque ruse en son arsenal, le
dmon marmottant une antienne, en drision; les deux porteurs de sacs,
parfaitement indiffrents  ce qui se passait autour d'eux, car leur
infime condition les mettait  l'abri de la colre du prince des
tnbres. On et dit que la solitude tait agrandie et que le chemin
s'allongeait de lui-mme. Il n'y avait rien de plus triste  voir que
ces quatre monotones voyageurs.

Il y eut cependant une claircie inattendue: une maison neuve et de gaie
apparence. Elle tait btie en belles pierres et recouverte en
tuiles avec des carreaux de vitre, trs rares en ce temps-l, qui
resplendissaient au soleil. On et dit que ce chef-d'oeuvre avait t
apport, tout fait, dans la nuit,  l'exposition du soleil levant,
sur le penchant de la colline. Une grande aisance, un ordre excellent
prsidaient  cette habitation. On entendait chanter le coq vigilant;
les chiens jappaient; une belle vache  la mamelle remplie errait
librement dans l'herbe paisse; on entendait sur le toit roucouler les
pigeons au col changeant; des canards barbotaient dans la mare, et le
long du potager s'levait la vigne en berceau.

Le dmon contempla sans envie une si grande abondance, et, se tournant
vers le bailli stupfait:

--M'est avis, matre gorgeur, que voil un logis oubli dans tes
procdures. Prends garde  toi, j'irai le dire  ton matre, et sans nul
doute il mettra  la porte un comptable si ngligent que toi.

Le bailli, cependant, ne savait que rpondre. Il tait tout ensemble
heureux d'avoir rencontr cette nouvelle mainmortable et honteux
de n'avoir pas encore exploit cette fortune. Il en avait tant de
convoitise, qu'un instant il oublia son compagnon. A la fin, et s'tant
bien assur qu'il avait son cornet  ses cts et du parchemin  la
marque de monseigneur (c'tait un pot qui se brise, image parlante de la
fodalit), il chercha quelque porte entr'ouverte, afin d'instrumenter
contre un vassal assez hardi pour tre un peu mieux log que son
seigneur. Les portes taient fermes, mais la fentre tait ouverte,
et du haut de son cheval M. le bailli put contempler tout  l'aise les
crimes contenus dans cette honnte maison.

Le premier crime tait une belle table en noyer, couverte d'une nappe
blanche, et sur la nappe,  forfait! un pain blanc, et du sel blanc dans
une salire; un morceau de venaison sur un grand plat de riche tain,
plus brillant que l'argent, annonait un repas tel qu'on en faisait
avant la croisade sous le roi saint Louis. Deux gobelets d'argent
taient remplis jusqu'au bord d'une liqueur vermeille. Un hanap cisel
par un matre, et de belles assiettes reprsentant la reine et le roi
de France ajoutaient leur splendeur  toutes ces richesses bourgeoises.
L'ameublement n'tait pas indigne de tout le reste. Enfin, deux jeunes
gens, la femme et le mari, dans tout l'clat de la force et de la
jeunesse, taient assis, entours de trois beaux enfants vtus comme
des princes, et peu affams, sans nul doute,  les voir riant et jasant
entre eux.

Pendant que M. le bailli dvorait des yeux ce repas qu'un ancien
chevalier de la chevalerie errante et trouv cuit  point, et comme il
faisait dj l'inventaire de ces richesses suspectes, une grande et
vive dispute s'leva soudain entre la femme et le mari. Il semblait que
celle-ci avait achet, sans le dire  celui-l, un collier d'or  la
ville voisine, et le mari lui reprochait sa dpense. Aprs la premire
escarmouche, ils en vinrent bien vite aux gros mots, pour finir toujours
par celui-l, si rempli de dangers pourtant: _Ma femme au diable!--Au
diable mon mari!_

En ce moment, nous convenons que mme pour le diable la tentation tait
grande, et que la proie tait belle. Une femme de vingt ans, un mari
 peu prs du mme ge. Emporter cela tout de suite reprsentait une
heureuse et diabolique journe.

--Ami! qui t'arrte? disait le bailli  son camarade. O trouveras-tu
deux plus belles mes et plus de larmes que dans les yeux de ces trois
enfants? Prends ta part, j'ai la mienne, et quittons-nous bons amis.

Donc, tout semblait perdu. Le bailli triomphait, la belle maison
tremblait jusqu'en ses fondements. Les enfants pleuraient. Le pre et
la mre taient damns... Mais au fond de leur me ils s'aimaient trop
pour tre ainsi brouills si longtemps.

--As-tu bien fait, ma mignonne! as-tu bien fait, s'criait le jeune
homme au cou de sa femme, et suis-je un mcrant de t'avoir, pour si
peu, gronde! Un brin d'or! te reprocher un brin d'or, quand je devrais
te couvrir de diamants et de perles!

--Non, non, s'criait la jeune pouse, avec de grosses larmes dans les
yeux, c'est ma faute et non pas la tienne. O donc avais-je, en effet,
si peu de coeur, que de dpenser en vanits la dot de nos enfants?

Alors, quittant le cou de son mari, elle baisait avec ardeur les deux
petits garons et la belle petite fille aux yeux bleus, les enfants ne
sachant plus s'ils devaient rire ou pleurer. Et lorsque enfin ils eurent
tous les cinq essuy ces douces larmes et retrouv leur sourire, ils
posrent le petit collier sur la tte de la madone, en guise d'ex-voto,
et tous les cinq agenouills sous les yeux de la divine mre, ils
rcitrent, les mains jointes: _Nous vous saluons, Marie, pleine de
grces!_

Ici le diable se sentit si touch, qu'une larme s'chappa de ses yeux et
tomba sur sa joue. On entendit: _Pst!_ le bruit d'une goutte d'eau sur
le fer brlant. Le bailli, lui, ne fut pas touch le moins du monde. Il
sentit grandir sa furie, et pour toute chose il et voulu revenir sur
ses pas. Mais avec le diable il faut marcher toujours en avant. Il est
la voix qui dit: _Marche! et marche!_

En vain voulez-vous faire halte en ce bel endroit du paysage enchant;
_Marche! et marche!_ En vain la ville offre  vos yeux des beauts
singulires: _Marche! et marche!_ En vain le libertin demande un moment
de rpit pour quitter les mauvaises moeurs, et se marier  quelque
innocente: _Allons! marche! et marche!_ Il y a mme des instants o le
tratre et le tyran feraient trve assez volontiers  leurs manoeuvres
criminelles: _Marthe en avant! Tu as laiss passer le repentir; arrive,
en boitant, le chtiment qui va te prendre!_ Ainsi l'ambitieux, quand il
renonce  l'ambition, l'avare  l'argent, le soldat aux meurtres et le
dbauch  ses plaisirs d'un jour: _Marche! et marche!_ il faut obir
jusqu' l'abme entr'ouvert. C'est la ncessit.

M. le bailli marchait donc. Toutefois, comme il tait rus et pass
matre en diableries, lui aussi:

--C'est mon droit, dit-il  son compagnon, d'aller en avant par le
chemin que je choisirai.

--C'est ton droit, reprit l'autre, incontestablement. Sur quoi le
bailli, rassur, prit un petit sentier par la montagne. Or ce sentier
allongeait le voyage d'une grande lieue, et le diable (on l'attrape
assez facilement) eut quelque soupon qu'il tait jou par le bailli.

--Tu me tends un pige? dit-il. Jouons, comme on dit, _cartes sur
table_, et que chacun de nous soit content.

--Monseigneur, reprit le bailli, chacun son tour. Vous me teniez tout 
l'heure, et maintenant c'est moi qui vous tiens. Maladroit! c'tait
bien la peine de courir toute la contre et de me tendre ainsi tous ces
piges, pour tomber dans mon embuscade! O sommes-nous, en ce moment,
mon camarade? Ne vois-tu pas que nous entrons dans le sentier qui mne
au couvent de Sainte-Croix? Le couvent a disparu, c'est moi qui l'ai
ras, et je me suis empar de tous ses domaines. Mais j'ai respect le
calvaire, lev sur ces hauteurs le jour mme de la Passion, et dans ce
calvaire sont contenues les reliques de saint Pierre martyr, de saint
Eutrope, de saint Barthlemy, de sainte Catherine, vierge et martyre, et
des dix mille crucifis. C'est l que je vous attends, messire dmon, et
nous verrons si vous osez me poursuivre  l'ombre de la croix.

Qui fut contrari de cette dclaration? Ce fut Satan. Il s'en voulait
d'avoir nglig ce formidable rempart que les saints avaient dress de
leurs mains pieuses sur la montagne. Il savait d'ailleurs la force et
l'autorit de certaines reliques enfouies dans ce calvaire. Il s'en
voulait enfin d'tre une dupe de ce bailli de la pire espce, et d'avoir
rencontr plus fin que lui. C'tait sa bataille de Pavie:

--Je prendrai ma revanche une autre fois, se dit-il en maugrant.

Cependant, comme il ne voulait pas s'en aller les mains vides:

--Je m'en vais chercher fortune ailleurs, dit-il au bailli, si du moins
tu veux me donner ces deux vilains hommes qui marchent  ta suite...
Est-ce dit? Est-ce fait?

--Vous n'aurez pas a de moi, reprit le bailli, en faisant craquer
contre sa dent jaune un ongle aigu. Ces deux hommes sont ncessaires 
ma haute et basse justice. Celui-ci est le bourreau de nos domaines. Pas
un mieux que lui ne s'entend  fustiger de verges sanglantes un rebelle,
 fltrir d'un fer chaud marqu de deux fleurs de lis un braconnier, 
river la chane au cou d'un forat destin  ramer  perptuit dans les
galres de Sa Majest. Cet autre est le concierge de nos prisons et le
parleur de nos sentences; il excelle  pendre un dbiteur insolvable, et
plus d'une fois il a fait rentrer de belles sommes dans nos coffres. De
l'un et de l'autre il m'est impossible de me passer. Partez donc comme
vous tes venu, les mains vides, et bonsoir, matre dmon.

Ainsi parlant, la montagne tait dj gravie  moiti. Le diable allait
partir, lorsqu'il s'avisa de se hausser sur ses ergots.

--L, voyons, dit-il, avec un rire de mauvais prsage, au moins
promets-nous d'pargner quelqu'un de ces malheureux?

--Pas un seul, reprit la bailli, ils m'ont caus trop d'ennui ce matin.

--pargne du moins, bailli de malheur, les habitants de la maison neuve!

--Oh! pour ceux-l, leur compte est fait. J'aurai ce soir dans ma poche
le collier d'or, et si tu repasses dans un mois d'ici, la ronce et le
chaume rempliront tout cet espace.

--Mais le petit enfant  la mamelle!...

--Il payera le lait de sa mre!

--Et le pourceau?

--Mes acolytes et moi, nous le mangerons ce soir!

--Enfin, ni pardon ni piti?

--Ni piti ni par...

Ici, l'pouvante arrte la voix du bailli dans sa gorge... Il regarde,
il ne voit plus le calvaire! En vain son regard interroge et fouille en
tous sens... la croix sainte qui devait le protger est abattue.

--Oui-da, reprit Satan, tu cherches en vain ta force et ton appui. Les
malheureux que tu as faits ont abattu le calvaire. A force de misre,
ils ont cess d'esprer et de croire. Insens! voil les ruines que la
malice et ta lchet devaient prvoir. Ces dsesprs se sont vengs sur
les reliques des martyrs, et maintenant c'est toi qui seras chti des
profanations de tous ces malheureux.

A cette rvlation dont il comprenait toute la justice, le bailli tomba
de son cheval, et le cheval, soulag de son double fardeau, l'homme et
la main du diable, repartit au galop en faisant une telle ptarade, avec
tant de soleils, de bombes, de fuses et d'artifices, qu'elle et suffi
 solenniser la fte du plus grand roi de l'univers. Voyant l'homme
cras sous la honte et la peur, Satan le releva doucement, comme
et fait un tendre pre pour son fils unique, et tous les quatre ils
descendirent la pente assez douce qui conduisait aux divers villages de
cette abominable seigneurie. Ils frlrent les premires maisons, sans
entendre autre chose que des gmissements et des larmes, mais pas encore
une maldiction. Ces gens avaient peur et tremblaient de tous leurs
membres. Le malade arrtait son souffle et l'enfant brisait son jouet;
la femme, pouvante, allait se cacher dans quelque fente, et les chiens
oubliaient d'aboyer. Mais enfin, quand ils eurent ainsi parcouru toute
une rue, on entendit sortir de ces chaumires en dbris des murmures,
des cris, des plaintes, des maldictions, la maldiction unanime allant
sans cesse et grandissant toujours. Au second village, voisin du
premier, la colre avait remplac la plainte, et ces malheureux
criaient:

--Arrire le brigand qui m'a vol mon fils! mort au sclrat qui fit
prir mon pre sous le bton! Voil le monstre impitoyable! Et les
enfants de jeter des cailloux et des pierres  ce fauteur d'incendie.

--Rends-nous le pain, disaient les femmes! Rends-nous l'honneur,
disaient les hommes! rends-nous les lits et les berceaux! Regarde, la
faim nous mine, et nos mains dfaillantes ne pourraient plus tenir les
outils que tu nous as vols.

A ce bruit immense, o les dents grinaient, o les yeux flamboyaient,
o de ces poitrines hves et dessches sortaient des sons rauques
et des sifflements pleins de fivre, accouraient villageois et
villageoises, et de leur doigt vengeur, dsignant cet homme impie, ils
criaient tous:

--Au diable! au diable! au diable!

Et l'cho rptait:

--Au diable! au diable!

Alors Satan, d'une voix qui remplit la plaine et le mont:

--Camarade! il tait convenu que je n'accepterais qu'un prsent fait de
bonne grce et tout d'une voix, sans que pas un des donataires y trouvt
 redire. Eh bien, que t'en semble? et que dis-tu de cette unanime
maldiction? Pour le coup, tu es  moi, bien  moi. Pas un qui te
rclame ou te pardonne.

Et, prenant le bailli par les deux paules, il le suspendit  un chne
qui n'avait pas moins de soixante pieds de hauteur. Toute la contre
applaudit  cet acte de vengeance! Hlas!  dfaut de justice, on se
venge, et voil pourquoi il faut tre juste avant tout.

Cet homme tant disparu de ce domaine, on vit peu  peu reparatre en
ces lieux dvasts l'ordre et la paix. L'glise fut rebtie, et, de
nouveau, la cloche appela les fidles  la prire; ils obirent 
l'appel sacr, justement parce qu'ils avaient cess d'tre misrables.
Les femmes furent les premires  quitter leurs haillons pour des habits
simples et de bon got. Les hommes revinrent  la charrue,  la herse,
 tous les instruments qui font vivre et rjouissent l'humanit. Le
pourceau, sauv par miracle, eut une progniture abondante. Le petit
enfant grandit et devint un grand justicier, chef d'un parlement dont la
voix tait souveraine. On ne s'tonna gure, lorsque, un matin, le vieux
chteau fut ventr, dont les matriaux servirent  faire un aqueduc, un
pont, une chausse. Enfin vous avez devin que le nouveau seigneur tait
justement le jeune homme de la maison neuve. Ils avaient commenc par
renoncer  leur droit de potence,  leur droit de galres et de gibet.
Ils avaient fait de la potence une indication pour guider les voyageurs
dans la fort.

Nous avons encore  raconter une aventure, et tout sera dit: le jour
o disparut le bailli, les anciens du village qui avaient gard leur
sang-froid avaient trs bien vu que Satan, de sa main pleine d'clairs,
avait grav on ne sait quoi sur la branche la plus haute du vieux chne.
Le vieux chne mourut de vieillesse, et les bcherons, en le dpouillant
de sa couronne, y trouvrent ce mot mmorable, crit en traits de feu:
JUSTICE!




L'PAGNEUL MAITRE D'COLE


I

Dans un canton de l'Arabie heureuse appel le Ludistan rgnaient et
gouvernaient, au temps des feries, le bon roi Lysis et la reine
Lysida. C'taient deux bonnes gens, sans reproches et sans peur, qui se
laissaient conduire assez volontiers, le roi par son ministre Atrobolin,
la reine par sa dame d'honneur Moustelle; Moustelle, il est vrai,
appartenait aux premires maisons de Ludistan.

C'tait un jour d't; la reine et le roi, qui ne s'amusaient pas tous
les matins dans le parc de leur chteau, se plaisaient souvent aprs
leur djeuner, compos d'une simple tasse de caf au lait,  chapper,
comme on disait alors, aux ennuis de la grandeur. Donc, sitt que leurs
salons furent dserts, et voyant que les ambitieux les laissaient en
repos jusqu'au lendemain, le roi Lysis et la reine Lysida, longeant la
grande alle de maronniers qui traversait le parc et ne s'arrtait qu'
la petite grille, ouvrirent en toute hte la poterne et la refermrent,
tant ils avaient peur d'tre arrts par quelque urgente affaire de
la dame d'honneur ou du premier ministre. _A demain les affaires
srieuses!_ telle tait la devise de ce bon prince. Aprs lui, elle a
servi  beaucoup d'autres qui ne s'en sont pas trop mal trouvs.

Donc les voil, le roi et la reine trs joyeux, qui foulent d'un pied
lger la vaste prairie; au bout de la prairie il y avait un beau rivage
clair d'un soleil radieux, puis enfin la Mditerrane clatante, ou,
tout au moins, de quelque nom qu'on l'appelle, un immense Ocan dont pas
un mortel n'avait franchi les dernires limites.

Les plus hardis navigateurs envoys par l'Acadmie des sciences de ce
beau royaume taient revenus de leur aventure pouvants des abmes, des
prcipices, des rochers funestes qui les avaient arrts aprs cinq
ou six mois d'une heureuse navigation. Messieurs les acadmiciens,
s'criaient ces hardis voyageurs, nous n'avons rencontr l-bas que
l'abme et le chaos, la foudre et le nant, des montagnes  perte de vue
et le cri des animaux froces; l'ours blanc et l'ours noir son camarade
ne sont que jeux d'enfants compars  ces gants d'un monde inconnu.
Ceci dit, nos voyageurs taient dcors par le roi Lysis, et l'Acadmie
ouvrait son sein  ces nouveaux Christophe Colomb.

La reine et le roi avaient donc cess depuis longtemps d'envoyer l-bas
des flottes inutiles, et, prenant leur parti en gens sages, ils se
contentaient de contempler le vaste espace, du sommet de la roche Noire,
ainsi nomme parce que ce rocher terrible tait couvert incessamment
d'une blanche cume. En tudiant la gographie, il vous sera facile de
vous convaincre des gentillesses, des gaiets et des non-sens de MM. les
gographes. Ils s'amusent volontiers de ces chiquenaudes donnes au sens
commun.

La reine et le roi s'taient  peine assis  leur place accoutume, 
peine le roi avait dit  la reine: Il fait beau temps, Madame!  peine
la reine avait dit au roi: Oui, Sire! un nuage pais s'tendit soudain
sur le ciel radieux; le flot grondant vint se briser contre la roche
Noire; on n'entendit au loin que la bataille des lments furieux;
Si j'avais su, dit la reine, j'aurais pris mon tartan du mois de
dcembre.--Si j'avais pu me douter de telle averse, dit le roi,  coup
sr j'aurais apport mon parapluie! Heureusement la roche, en ce
lieu, formait une cavit, la plus charmante du monde pour des ttes
couronnes. Les ptres eux-mmes, par ces mauvais temps subits, ne sont
pas fchs de rencontrer ces remparts naturels contre la pluie et le
vent de bise. Attendons une claircie et nous regagnerons le chteau,
disait la reine en grelottant.

[Illustration: Barque ou berceau?]

Cependant tout au loin il leur sembla qu'une barque lgre, abaissant
au vent, allait d'une vague  l'autre et s'approchait du rivage en
louvoyant.

Sire, disait la reine au roi, voyez-vous ce berceau qui
flotte?--Oui-da, reprit le roi, ce n'est pas un berceau, c'est une
barque, et pour peu que Votre Majest daigne y prter sa royale
attention, elle aura bientt reconnu le pilote au gouvernail et cette
voile empourpre o le vent souffle  perdre haleine!

A ce bon mot qu'il avait trouv sans le chercher, le roi Lysis daigna
sourire. Ils ressemblent en ceci au reste des humains, les rois
d'esprit, rien ne les amuse autant que leurs propres bons mots.

Aprs une pose: Sire, dit la reine, avec votre permission, j'insiste et
je dis que cette barque est un berceau; je vois des couvertures brodes,
un petit oreiller garni de dentelle, une menotte d'enfant qui tient un
hochet de cristal.--Et moi, ma reine, avec votre permission, je vois le
bateau, la voile et le pilote au gouvernail.

Comme elles allaient se disputer, Leurs Majests virent aborder au pied
de la roche, et cette fois ils furent d'accord, un bateau qui tait en
mme temps un berceau, un berceau qui tait tout ensemble un bateau. Au
mme instant, le soleil sortit du nuage, et tout se calma dans cette
immensit; ce fut un vritable enchantement.

Il faut pourtant que vous sachiez que le roi Lysis et la reine Lysida
comptaient plusieurs points noirs dans leur trs heureuse vie, et leur
premier chagrin tait de n'avoir pas d'enfants. Pas d'enfants, rien
n'est plus triste! Il est vrai que bien des pres de famille, sitt
que leur fillette est maussade ou que leur garon est entt, pour peu
qu'ils aient mis au monde un gourmand, un paresseux, un menteur, un
porteur d'oreilles d'ne: Mon Dieu! mon Dieu! disent-ils, que les
_pres_ qui n'ont pas d'enfants sont heureux! Et voil comme, ici-bas,
les hommes et les femmes ne sont jamais contents.

La reine et le roi eurent bientt quitt leur roche et gagn le rivage;
et pensez s'ils furent heureux, quand ils dcouvrirent dans ce berceau
un beau petit garon de trois ou quatre ans qui leur tendit les bras.
Tout d'abord, la reine s'empara du petit naufrag pendant que le roi,
qui tenait  ses ides, s'criait: Je savais bien que c'tait un
bateau, car voici le pilote! Or, le pilote tait un pagneul rare et
charmant; sa queue tait orange, et de ce beau panache il se servait
comme un nautonnier de voile et de gouvernail. Sa robe tait blanche et
noire, il portait  son front une toile. Enfin, que vous dirai-je? il
n'y avait rien de plus joli que cet pagneul venu de si loin, dans
un attirail si nouveau. A moi l'enfant! disait la reine.--A moi le
bateau! disait le roi. Et voil comme ils rentrrent, tout joyeux et
les mains pleines, en ce chteau dont ils taient sortis les mains
vides. Il faut vous dire aussi que l'pagneul, trs fatigu, s'tait
endormi sur l'oreiller du jeune enfant. C'est un peu lourd, disait le
roi, mais je suis trop content de ma trouvaille pour dranger ce bel
pagneul.


II

Quand le ministre et la dame d'honneur apprirent les vnements de la
matine, et qu'ils se virent exposs  cette formidable concurrence d'un
joli chien et d'un bel enfant, ils poussrent de grands cris; mais
le roi les fit taire en les menaant des _Petites Affiches_, o se
rencontraient, en ce temps-la, tant de grands ministres et d'excellentes
dames d'honneur.

L'enfant fut appel d'un nom arabe qui signifie arrach des flots.
Quant au chien, on l'appela d'un nom franais qui veut dire le bon
pilote.

Enfin la reine et le roi s'occupaient nuit et jour de l'un et de
l'autre,  tel point, qu'on disait qu'ils perdaient le boire et le
manger. Cette incessante proccupation aurait trs bien pu nuire 
la gloire,  l'honneur du roi Lysis. Comme il laissait  ses ennemis
beaucoup trop du loisir, il advint qu'une nuit du mois de dcembre on
entendit un grand bruit dans le chteau; c'taient les ennemis du roi
Lysis qui s'introduisaient dans la citadelle. Mais (rendons-lui son vrai
nom) le sage Azor, rveillant doucement son jeune matre, lui mit entre
les mains une trompette achete  la foire du Ludistan, et l'enfant, sur
cette trompette, essaya, d'un souffle ingnu, l'air nouveau de _Malbroug
s'en va-t-en guerre_. Bien qu'il fut assis en ce moment sur les marches
du trne, nous ne voulons pas flatter le petit Nomi (rendons-lui aussi
son nom): il tait un trs chtif musicien; il corchait de la belle
sorte le fameux air _Malbroug s'en va-t-en guerre_, et les courtisans
les plus subtils se bouchaient les oreilles aux premiers cris de la
rauque trompette. Eh bien, voil justement ce qui sauva le trne de
Lysis et de Lysida; les ennemis qui s'taient empars du chteau, voyant
que pas un n'accourait  leur rencontre, s'tonnrent et s'inquitrent.
Il faut vraiment, disait le gnral ennemi, que l'on me tende un pige;
halte-l! Mais quand il entendit la trompette invisible et la chanson
_Malbroug s'en va-t-en guerre_, il cria: Sauve qui peut! Voil
comment, par la prsence d'esprit d'un si bon chien et par une trompette
en fer-blanc dont on ne voudrait pas  la foire de Saint-Cloud, fut
dlivr le chteau de Lysis-Lysida.

Le lendemain de cette nuit terrible, accourut le peuple enthousiaste en
criant: Vive la reine et vive le roi! En ai-je assez battus! disait
Lysis. En avons-nous assez malmens? disait Lysida. Le ministre et la
dame d'honneur avaient leur part dans cette gloire improvise, et pas un
mot de l'pagneul Azor, pas un mot du petit Nomi et de sa trompette. En
ce temps-l, les peuples taient bien ingrats!

Quand ils se virent si peu rcompenss, Azor et Nomi, s'ils avaient eu
des mes moins vaillantes, auraient dsespr de l'avenir; mais le bel
Azor: J'avais tort, se dit-il, de ngliger l'ducation de mon lve, il
sera peut-tre un jour quelque grand prince, et je veux lui enseigner
l'art de la guerre. Au mme instant, l'pagneul ceignit son grand
sabre, et, mettant un fusil chassepot entre les mains du petit joueur
de trompette: Une, deux, trois! portez armes! prsentez armes! Azor
accomplissait et surtout il enseignait tous ces beaux mouvements
beaucoup mieux qu'un sergent de la garde nationale. Il savait jusqu'aux
mots: _En joue_, et _Feu!_ toute la gamme militaire. Enfin rien ne
l'tonnait: une mine, une contre-mine, une barricade. Il excellait
 planter un drapeau gris de lin (c'tait la couleur du drapeau du
Ludistan) sur les tourelles les plus leves; il entrait par la brche
et dfiait les canons les mieux rays. Avec cela, modeste un peu plus
qu'il ne convient  des victorieux. Quoi d'tonnant? il avait appris la
modestie  l'cole d'un jeune livre qui tirait un coup de pistolet, et
qui respirait l'odeur de la poudre avec autant de bonheur que la suave
odeur du thym ou du serpolet.

[Illustration: Malbroug s'en va-t-en guerre.]

Ce brave Azor menait de front l'utile et l'agrable; en mme temps qu'il
enseignait l'exercice  son lve, il lui montrait comment on plat aux
dames; il relevait le mouchoir de celle-ci, il prsentait ses gants 
celle-l. Il sautait pour le roi, pour la reine, et parfois pour le
ministre. Il flattait le riche, et voil le miracle: il pargnait le
pauvre! Enfin, docile  ces exemples, Nomi plaisait  tout le monde.

Aussi bien la reine et le roi ne tarissaient pas sur les louanges de
leur fils adoptif: Il a tout devin, disaient-ils; sans matre, il
apprend toutes choses;  la chasse on ne sait pas comment il s'y prend,
mais jamais il ne revient bredouille. Ils ne se doutaient pas, ces bons
princes, que l'pagneul faisait lever tout ce gibier sur les pas de son
cher Nomi.

Et maintenant, se disait matre Azor, il ne manque  mon disciple que
d'tre un mnager de son propre bien, et il le menait dans le domaine
des fourmis.--Je veux aussi qu'il soit un habile artiste, et de bonne
heure il l'veillait pour qu'il entendit le tireli joyeux de l'alouette
matinale. Il faisait de toutes les cratures de ce bas monde autant de
matres excellents pour l'enfant de son adoption: le cygne enseignait
 nager au petit Lysis, le corbeau  prvoir la pluie et le beau
temps.--Je veux aussi qu'il apprenne  respecter les vieilles gens,
disait le bon pagneul; il sera complet si jamais il se montre aussi bon
qu'il est habile et courageux.

Justement, passait dans le sentier qui revient de la fort, une humble
vieille aux cheveux tout blancs, aux mains tremblantes. Elle portait,
sur son paule vote, un lourd fardeau d'pines qu'elle avait ramassa,
brin  brin, dans la fort, et d'un pas chancelant elle regagnait sa
cabane. Hlas! il y avait encore bien loin de ce lieu au dsert habit
par la vieille; elle tait harasse, elle s'avouait vaincue.

Ah! malheureuse, je n'irai pas plus loin, disait-elle, et comment se
chauffera ma petite Rachel!

En ce moment passa le jeune homme suivi de son fidle Azor. Nomi tait
mcontent, il avait fait mauvaise chasse et s'en revenait les mains
vides. Ce fut pourquoi sans doute il continua son chemin sans regarder
la vieille et son fardeau. Mais celle-ci: Mon enfant, dit-elle (elle
disait cela d'un ton svre), il est mal  vous de ne pas faire au
moins quelque attention  une malheureuse femme qui pourrait tre votre
aeule; avez-vous donc le coeur assez dur pour m'abandonner au milieu du
chemin, en proie  tant de misre, et ne m'aiderez-vous point  porter
mon fardeau?... Il faisait la sourde oreille, il avait froid, il avait
faim et n'tait pas touch du froid et de la faim de cette infortune.
Azor, disons mieux, Mentor, voulant donner cette leon de bont  son
lve, poussait de son mieux le fagot d'pines et dj son museau tait
tout en sang... Mauvais coeur, disait la vieille, il n'a pas honte
de recevoir de son chien cette leon d'humanit! La leon ne fut
pas perdue, et Nomi, revenant sur ses pas, chargea le fagot sur ses
paules:

Allons, vous le voulez! dit-il  la vieille; elle marcha la premire,
il la suivit sans remarquer les pines et les ronces qui tantt rayaient
son front et tantt menaaient ses yeux. Oh! miracle excellent de la
charit! plus il marchait, plus le fardeau semblait lger  ses jeunes
paules; de cet amas de chardons et d'pines sortait une suave odeur de
menthe et de violette des champs; il s'enivrait de sa bonne action. Une
bonne action est une ferie, elle embellit toute chose. C'est l, dit
la vieille, en s'arrtant sur un seuil silencieux.--Quoi, dj!
reprit le jeune homme. Au mme instant la porte s'ouvrit, et l'on vit
apparatre une charmante enfant vtue  la faon des princesses d'Asie.
Avouez, disait la vieille en rangeant son fagot prs de la chemine,
que vous n'tes pas fch d'tre venu en aide  cette enfant de la fille
que j'ai perdue? Elle est toute ma joie, et pour que rien ne lui manque,
volontiers je demanderais l'aumne. En mme temps, d'un souffle encore
vigoureux, elle soufflait sur la flamme teinte, et le bois ptillait
en mille tincelles: Mon jeune matre, attendez, disait la vieille, et
vous aurez des chtaignes dans un verre de lait chaud. Ils firent  eux
quatre, en comptant ce digne Azor, le meilleur repas qu'ils eussent fait
de leur vie. Et quand ils se sparrent, ils se promirent de se revoir
sous le chaume en hiver, sur le bord des pis dors, au mois de juin.

Le lendemain de cette heureuse journe, le roi Lysis, la reine Lysida,
le jeune homme et le caniche se promenaient sur le rivage o murmuraient
doucement ces flots d'azur. La vieille en ce moment vint  passer tenant
par la main sa petite fille  demi rougissante; elles firent de leur
mieux, l'une et l'autre, un salut  Leurs Majests; puis, la vieille
ayant compliment la reine et le roi de leur enfant: Ce n'est pas tout
 fait notre enfant, dit la reine.--Et c'est bien dommage, reprit la
vieille.--Il sera roi quelque jour par notre adoption, rpliqua Lysis,
mais que de choses il faut qu'il sache avant ce temps-l!--Majest,
reprit la vieille, il sait les arts de la guerre et de la paix; il sait
mieux encore, il sait respecter la vieillesse et secourir le malheur; il
est sage avec les vieillards, il est gai avec les enfants, n'est-ce pas,
mignonne? Et la fillette, interdite, rpondit en flattant le superbe
Azor de sa belle main de princesse et d'enfant.

[Illustration: Le fagot d'pines.]

Quelques annes plus tard Nomi, devenu un grand et beau jeune homme,
pousa la belle jeune fille. Et aprs d'autres annes, le roi Lysis, la
reine Lysida s'tant endormis dans la paix dernire, Nomi devint roi de
leur royaume. Et les jours de son long rgne furent pour tous des jours
de bonheur...




MADEMOISELLE LAURETTE DE MALBOISSIRE


Il y avait, au sicle pass, en l'an de grce 1762, une jeune fille de
bonne mine, de belle et bonne maison, Mlle Laurette de Malboissire.
Encore enfant, son esprit brillait d'une grce ingnue et dj savante.
Elle apprit de bonne heure le grec et le latin;  quinze ans, l'espagnol
et l'italien n'avaient plus de secrets pour elle; elle lisait Shakspeare
en anglais et Klopstock en allemand. Trois fois par semaine arrivait
le matre de mathmatiques et le matre  danser, le menuet et les
quations allant de compagnie. Elle crivait en vers, elle crivait en
prose. Au Tasse elle empruntait son Armide;  l'Arioste son Anglique
et son Roland. L'une des premires, elle eut l'honneur d'tudier les
premiers tomes de l'_Histoire naturelle_ de M. de Buffon, _gnie gal
 la nature_, disait la statue leve au jardin du Roi, par l'ordre
de Louis XVI. Ainsi se passait la journe, et, le soir venu, la
jeune demoiselle allait tour  tour,  la Comdie italienne, au
Thtre-Franais; et le lendemain des grandes soires, c'tait merveille
d'entendre ce jeune esprit raconter  sa jeune cousine la comdie ou la
tragdie nouvelle: J'tais hier, dit Laurette,  la Comdie italienne,
o j'ai vu la petite Camille jouer le rle de mre dans _Arlequin perdu
et retrouv_.

Encore aujourd'hui, dans le vieux chteau, non loin de Mantes la Jolie,
vous retrouveriez la trace et le souvenir de Laurette: Il pleut, tout
notre monde est  la maison; les hommes jouent au billard, les dames
lisent dans le premier salon, et moi, je suis reste dans le second,
 lire et  vous crire. Ce chteau est beau; le jardin, surtout, est
dlicieux. Il y a des eaux magnifiques et de trs belles promenades. Les
appartements, quoique simples, sont fort nobles. J'ai une petite chambre
dont les fentres donnent sur le parc. Elle est spare de celle de ma
mre par une antichambre et un cabinet. Je m'amuse assez ici; nous nous
promenons beaucoup. Je me lve quelquefois  six heures, et je vais
rveiller mon pre, qui loge dans le jardin, dans le corps de logis des
bains, pour me promener avec lui. Cela dure jusqu' huit heures; ou
bien, quand je me suis fatigue la veille, je me coiffe, je m'habille,
je travaille jusqu' une heure et demie. Nous dnons  deux heures; je
reste quelque temps au salon, puis je me retire dans ma chambre jusqu'
l'heure de la promenade, qui a lieu ordinairement  six heures jusqu'
neuf. Nous soupons  dix heures. Telle est ma vie.

Ainsi disaient nos grands-pres, sur le bord de l'abme. On ne parle, en
ces lieux paisibles, que de ballets, de comdies et d'opras nouveaux.
Mme de la Popelinire a chant, sur le thtre de Passy, le rle
d'Orphe (il ne s'agit pas encore du chevalier Gluck), en prsence de la
duchesse de Choiseul, de la duchesse de Grammont, du comte de la Marche
et de l'ambassadeur d'Espagne. On a siffl une comdie de Palissot,
l'auteur des _Philosophes_, et la chute honteuse de Palissot a fait
plaisir  tout le monde. Voici, cependant, un grand vnement entre
deux reprsentations des comdiens d'Italie, _enfants du fard et de
l'oisivet_: Les Anglais bombardent Calais (17 juin 1762). Certes,
c'est l ce qui s'appelle une grosse aventure... Eh bien, en ce
temps-l, Calais bombard par les Anglais arrachait tout au plus cette
humble rflexion  la jeune Laurette: On ne croit pas que cela
leur serve  grand'chose. Et la voil, sur la mme page, racontant
l'heureuse aventure arrive  Mme de Beauffremont, lorsqu'elle eut la
fantaisie de visiter le chteau de Bellevue:

Elle y fut promener, jeudi, avec Mme de Montalembert. Le roi y arriva
quelque temps aprs elles et reconnut la livre de Mme de Beauffremont.
Est-ce que la princesse est ici?--Oui, Sire.--Et avec qui
est-elle?--Avec Mme de Montalembert.--Leur a-t-on fait voir tous
les appartements?--Oui, Sire.--Sont-elles entres dans les jardins?
ont-elles mang de mes cerises?--Pas encore, Sire; on attendait Votre
Majest.--Je vais donc me dpcher bien vite, pour qu'elles puissent en
manger  leur tour. Quand il eut mang, il dit  M. de Champcenetz, qui
est gouverneur de Bellevue: Allez bien vite chercher ces dames. Et,
pour les laisser libres, il alla  Babioles, une petite maison auprs de
l, appartenant  M. de Champcenetz. N'est-ce pas l une action de
bon prince? Que j'eusse t contente, si j'avais t l lorsqu'il est
arriv; je l'aurais vu, ainsi que ces dames, de bien prs, et sans qu'il
m'apert.

Tout cela est trs joli, sans doute; mais ce qui gte un peu ce goter
royal, ce sont les Anglais qui bombardent Calais.

Huit jours plus tard, un autre vnement trs considrable signale la
Russie  l'attention publique... En quatre en cinq lignes, la jeune
Laurette a racont cette immense catastrophe: Eh bien, ma belle petite,
l'impratrice de Russie me semble prendre son parti sans balancer
longtemps. Son mari, dit-on, voulait la rpudier, on prtend mme lui
faire trancher la tte, de plus tablir le luthranisme dans ses tats;
mais elle l'a prvenu, l'a fait enfermer lui-mme, et s'est fait
dclarer czarine.

En revanche, on vous dira tout au long comment un bal public vient de
s'tablir sur la pelouse de la Muette, en concurrence avec le fameux
bal de Vincennes. Ce bal de la Muette est charmant; on y danse, on s'y
promne, on y va le dimanche. Un peu plus tard, ce lieu de ftes aura
nom le _Ranelagh_; aujourd'hui, le Ranelagh est une suite de petits
palais entre deux jardins:

  Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coups...

C'est la chanson de Mme de Pompadour.

Encore une nouvelle importante: On jouait hier _Tancrde_ et _le Legs_
 la Comdie franaise, et le duc de Bedford tait dans une loge. Or, le
duc de Bedford venait justement traiter pour la paix. A peine si les
plus graves vnements tiennent autant de place, en cette histoire
crite sous l'motion du moment, qu'un serin qui s'envole, un chien
perdu, ou la mort d'un singe favori. videmment, toutes les choses
srieuses taient au second plan. Tout le monde ignore ou semble ignorer
la menace et le danger de l'heure prsente. Ces vastes famines, ces
misres sans nom, ces faillites d'argent et d'honneur, Laurette n'en
sait rien. Elle vous dira plus volontiers les sept glogues de Virgile
qu'un seul des pisodes sanglants de la guerre de Sept ans. Innocence
est le mot trs inattendu de cette idylle en plein dix-huitime sicle.

On s'aperoit  chaque instant que Laurette habite assez loin de la
cour. Elle n'en sait que les histoires les plus dcentes; pas un des
hommes sages et pas une des honntes femmes qui l'entourent n'oseraient
lui parler des scandales de Versailles. Ses livres favoris se composent
des histoires d'Angleterre, de l'_Histoire des abeilles_, et des
_Idylles_ de Gossner, traduites par Diderot qui ne s'en vante gure. Un
beau jour, quoiqu'un lui prte _Gil Blas_, et cette enfant, qui lisait
Tacite  livre ouvert, ne comprit pas grand'chose au roman de Le Sage.
Elle ne vit pas que, dans son _Gil Blas_, Le Sage avait reprsent le
caprice et le courant de la vie humaine, et que le lecteur,  chaque
page, pouvait s'crier: Je reconnais mes propres aventure!

On tait alors aux dernires heures de Mme de Pompadour. A la mme heure
(et c'est tant mieux pour elle), notre innocente tait occupe galement
de son serin, de son singe et de Mme de Pompadour: Mon serin est mort
tout couvert d'abcs. Brunet, mon singe, allait beaucoup mieux. Il me
faisait toutes sortes de caresses. Le voil mort, en mme temps que Mme
de Pompadour. Elle aimait les livres. C'est le plus beau got du monde.
Il n'est pas de passion plus charmante. Elle en parlait  merveille:

J'ai achet ce matin trente volumes latins et grecs de la bibliothque
des jsuites. Nouveau motif d'tonnement de rencontrer cette jeune
fille attentive  tant de choses: Aujourd'hui, dit-elle, aprs avoir
lu Locke et Spinosa, fait mon thme espagnol et ma version latine, j'ai
pris ma leon de mathmatiques et ma leon de danse. A cinq heures, est
arriv mon petit matre de dessin, qui est rest avec moi une heure un
quart. Aprs son dpart, j'ai lu douze chapitres d'pictte en grec, et
la dernire partie du _Timon d'Athnes_, de Shakspeare...

Le reste de la soire appartenait au thtre. On donnait _Hraclide_ et
_le Cocher suppos_, et, fouette, cocher! on rentre au logis, on soupe;
et voici le menu de ce repas simple et frugal: Une bonne et franche
soupe  la paysanne, sans jus, sans coulis, avec de la laitue, des
poireaux et de l'oseille; un petit bouilli de bonne mine, du beurre
frais, des raves, des ctelettes bien cuites, sans sauce, une poularde
rtie excellente, une salade dlicieuse, une tourte de pigeons, une de
frangipane, et des petits pois accommods  la bourgeoise: voil tous
les plats qui parurent sur la table. Au dessert, nous emes du fromage
 la crme, des chauds, des confitures, des bonbons et des abricots
schs, et, pour que la fin couronnt l'oeuvre, on nous servit du caf
que j'avais fait moi-mme.

Le lendemain, elle achte encore un beau Dante en maroquin  la vente
des Jsuites. Le mme jour, elle va visiter, au Louvre, l'atelier de
Drouais le fils: Nous y avons vu le portrait de Mme de Pompadour, qui
est rellement une trs belle chose. Elle travaille sur un petit mtier;
son attitude est trs noble; sa robe est de perse garnie en dentelles de
la plus grande beaut. Son petit chien cherche  monter sur son mtier.

A la campagne, Laurette habite une belle chambre, et la description de
son appartement, entre deux tourelles, sera la bienvenue,--aprs le
rcit de son dner:

Je suis dans une grande et assez belle chambre; mon lit est cramoisi
brod en noeuds blancs; sur ma tapisserie sont des chars, des gens
monts dessus, des chevaux pomponns, des curieux aux fentres. J'ai,
pour meubles, une commode, une chemine, une chaise longue, autrefois
de damas bleu et blanc, six chaises en tapisserie, deux fauteuils, un
crucifix, le portrait du pre et de la mre de notre chtelain. J'ai vue
sur l'eau et sur le parc; mais mon cabinet de toilette est dlicieux. Il
a deux fentres troites, dont l'une est au nord, et donne sur la partie
la plus large du foss et sur un paysage charmant. Il est meubl en
indienne, bleu et blanc, a une chemine et une petite glace. C'est l
que couche ma gouvernante, Mlle Jailli.

Lorsqu'il fallait se mettre au niveau des bonnes gens de la campagne et
partager leurs amusements, la belle Laurette tait la premire  les
encourager: Il y avait eu, le matin, dans notre village, un mariage
auquel nous avions assist; et, le soir, toute la noce tait venue
danser au chteau. La marie n'est point jolie; elle n'a que de belles
dents et vingt-deux ans. Le mari est fort laid aussi, trente-cinq ans,
et n'est point de ce village-ci. J'ai presque toujours dans avec lui,
et mon cousin avec son pouse. Ils viennent encore ici aujourd'hui pour
faire le lendemain.

Et, pendant que cette aimable enfant s'amuse avec tant de belle grce
innocente, dj la mort s'avance. Elle souffre, elle est malade; elle
prouve un je ne sais quoi qui est semblable  l'ennui. Sa jeune amie
et confidente, hlas! la voil qui se marie. Un jeune homme, un certain
Lucenax, son cousin, au coeur tendre,  l'esprit frivole, a dlaiss la
charmante Laurette. Il aime ailleurs. Il va, il vient; on lui pardonne:
Zest! le voil qui s'chappe encore! Elle pleure, elle rit, elle
oublie.

Peu  peu, cela devait tre, au fond de ces rires on entend le sanglot.

L'enfant dj n'est plus qu'une fille srieuse, obissant aux tristesses
d'alentour. A peine elle a dix-neuf ans, qu'elle dirait volontiers,
comme autrefois Valentine de Milan: Rien ne m'est plus, plus ne m'est
rien! C'est qu'en effet la voil tout simplement qui se meurt. Il n'y a
rien de plus triste et de plus doux que les derniers jours de l'aimable
Laurette. Elle met en ordre toutes choses, et puis elle dit: Je
voudrais voir M. Tronchin. C'tait le mdecin  la mode. Il se rendit
chez Laurette, et cet homme lass de tout, le tmoin de tous les
dsespoirs silencieux, de toutes les douleurs muettes, et des plus
terribles agonies que contenaient ces temps de dsordre et de doute,
comme il dut tre tonn et charm de cette enfant rsigne et calme et
regardant la mort sans plir!

Toutefois, malgr notre juste et sincre admiration pour cette aimable
demoiselle, il nous semble, en fin de compte, qu'elle et laiss pour
les jeunes filles d'aujourd'hui un plus heureux et plus utile exemple,
avec moins de zle  des tudes trop nombreuses pour tre toutes
salutaires, avec plus de modestie et de rserve au milieu des vains
bruits de ce monde, emport par les grands orages. Peut-tre on
admirerait un peu moins Mlle de Malboissire; on l'aimerait davantage.
Son portrait serait d'un moins vif clat sans doute, et y gagnerait en
grce, en charme, en candeur.




MADEMOISELLE DE LAUNAY OU LA FILLE PAUVRE


I

La ville d'vreux, en Normandie, est une des grandes et antiques cits
de la province. Elle compte, au nombre de ses vques, des hommes
illustres  tous les titres du talent, de la naissance et de la vertu.
Grce  leur exemple,  leurs enseignements, la foi de l'vangile est
reste en toute sa puret  l'ombre austre de ses clotres, de ses
chapelles, de cette glise cathdrale qui soutiendrait firement la
comparaison avec la cathdrale mme de la ville de Rouen, la capitale.
Au temps o va se passer notre histoire, une des abbayes de la ville
d'vreux, l'abbaye de Saint-Sauveur, avait pour abbesse une dame
illustre, Mme de La Rochefoucauld, la propre nice de ce rare et grand
esprit, M. le duc de La Rochefoucauld, l'auteur des _Maximes_, et de cet
autre duc de La Rochefoucauld, l'ami du roi, qui, pendant quarante ans
de sa vie, avait assist au bott et au dbott de Sa Majest, qu'elle
allt  la chasse, ou qu'elle en revnt, et toujours Sa Majest avait
rencontr ses regards attrists si le roi tait triste, et joyeux s'il
daignait sourire. En ce moment, le grand sicle est achev; le roi et
son digne ami, accabls de la mme vieillesse et sous le poids du mme
ennui, assistent silencieux aux derniers jours du grand rgne; ils en
ont contempl toutes les merveilles, ils en subissent maintenant toutes
les douleurs: une ruine immense, une gloire vanouie, un deuil sans
cesse et sans fin de ces jeunes princes et de ces belles princesses,
doux enfants dont les voix fraches avaient peine  rveiller ces chos
endormis. Et maintenant tout se tait dans ce Versailles des repentirs,
des remords et des tombeaux.

Un soir d'hiver, quand le jour tout  coup tombe, au seuil de la sainte
abbaye o Mme de La Rochefoucauld tait un exemple austre des plus
grandes vertus, une pauvre femme,  pied et venant de loin, s'tait
assise sur un banc de pierre et se reposait d'une grande course. Elle
tait jeune encore, et l'on voyait qu'elle avait t fort belle; mais la
peine et l'abandon, la pauvret, dont le joug est si dur, avaient laiss
sur ce beau visage une empreinte ineffaable. videmment cette humble
femme tait au bout de ses forces et ne pouvait aller plus loin. Elle
tenait de ses mains nues et pressait sur son coeur rsign une enfant
ple et frle, une petite fille affame et dont les grands yeux,
brillant du triste clat de la fivre, imploraient  travers la porte
ferme une protection invisible. Aprs un instant d'attente, et sans que
la mre, ici prsente, et os faire un appel  cette charitable maison,
la porte s'ouvrit comme par miracle, et deux soeurs du Saint-Sauveur
vinrent  la femme abandonne, et, l'encourageant de la voix et du
geste, celle-ci prit l'enfant dans ses bras, celle-l conduisit la mre
au rfectoire, o se runissaient toutes les soeurs pour le repas du
soir. La salle tait tide et bien close; au coin du feu ptillant dans
l'tre tait le fauteuil de Mme l'abbesse. On y fit asseoir la pauvre
voyageuse; empresses autour de cette misre touchante, les bonnes
soeurs lui prodigurent tous les services; elles lavrent ses pieds
ensanglants sur les pavs du chemin; elles prsentrent  cette
abandonne la coupe o buvait Mme de La Rochefoucauld elle-mme, et
pendant que la douce couleur revenait  cette joue o tant de larmes
avaient coul, la petite fille, dbarrasse enfin de ses haillons, se
rjouissait dans des linges blancs et chauds. Prenez et mangez! Puis
la mre et l'enfant furent conduites  l'infirmerie, et s'endormirent
paisibles dans un lit, dont elles taient prives depuis huit jours.

Le lendemain,  leur rveil, leur premier regard rencontra les
yeux tendres et srieux tout ensemble de cette illustre dame de La
Rochefoucauld. De sa voix, faite aussi bien pour la prire que pour le
commandement, elle encouragea la mre  lui raconter par quelle suite de
misres elle tait arrive  ce dnuement si triste et si complet. La
mre alors rpondit qu'elle avait pous nagure un gentilhomme, un
pauvre Irlandais de la catholique Irlande, qui l'avait emmene avec lui
dans une cabane o, pendant quatre annes, ils avaient eu grand'peine 
vivre. Il y avait deux ans dj que la petite fille tait au monde, et
Dieu sait qu'ils avaient grand espoir de l'lever; mais la famine avait
envahi toute la contre, et la peste avait emport le mari; les hommes
du fisc taient venus qui avaient vendu la cabane et le champ de bl;
puis la charit publique, disons mieux, la prudence irlandaise, habile 
se dfaire des pauvres gens sans soutien, les avait embarques sur une
barque de pcheur qui les avait jetes  la cte, et voil comment elle
tait venue en tendant la main jusqu' ce lieu d'asile, o elle esprait
trouver quelque emploi dans la domesticit de l'abbaye, et chaque jour
un verre de lait chaud pour son enfant.

A ce rcit, tout rempli de courage et de rsignation, les dames de
Saint-Sauveur rpondirent qu'elles emploieraient la mre  la lingerie
et qu'elles adopteraient la jeune enfant. Mais la mre tait morte aprs
une lutte dsespre de quinze mois contre le mal qui l'envahissait,
elle mourut en bnissant ses bienfaitrices et leur recommandant son
enfant. La jeune fille avait grandi dans l'intervalle, et le bien-tre
et l'amiti de tant de bonnes mres adoptives avaient affermi sa sant
chancelante. Elle tait devenue assez jolie et toute mignonne; elle
tait un vritable jouet pour les jeunes novices, dont elle remplaait
la poupe. Elle tait tout le long du jour admire et choye; on
obissait  ses moindres fantaisies, et sa plus lgre parole tait
compte. Ah! disaient les bonnes dames, qu'elle a de grce et qu'elle a
d'esprit! Elle est charmante; et c'est  qui redoublerait de tendresse.

Seule, Mme l'abbesse tait rserve avec cette enfant. Elle disait que
toutes ces louanges auraient bientt gt le meilleur naturel; que mieux
et valu munir cette orpheline contre les embches et les piges du
dehors; qu'elle aurait bientt sa vie  conduire et son pain de chaque
jour  gagner... Mais c'taient l de vaines paroles; le couvent n'avait
pas d'autre enjouement et s'en donnait  coeur joie. Et plus l'enfant
grandissait, plus grandes taient les tendresses; ces dames se
disputaient le bonheur de lui apprendre  lire,  crire, et les belles
histoires qu'elle lisait dans Royaumont, tout rempli des plus belles
images. Quelques-unes de ces dames, plus savantes, enseignaient  ce
jeune esprit, celle-ci la gographie, et celle-l les premires notions
des mathmatiques. Des veuves retires du monde, et qui n'acceptaient du
clotre que le silence et la solitude, attendant l'heure o leur deuil
se changerait en grande parure, avaient soin de chanter  ta jeune
recluse une suite d'lgies et de chansonnettes galantes, avec
accompagnement de thorbe ou de clavecin. Pensez donc si elle en tait
toute joyeuse, et si ces belles chansons se gravaient facilement dans ce
jeune cerveau.

Les deux vraies mres de la jeune lisa (c'tait son nom) s'appelaient
Mmes de Gien. Elles s'taient charges tout particulirement de cette
enfant devenue une grande fille, et comme elles seraient mortes de
chagrin  la seule ide de s'en sparer, elles se firent nommer au
prieur de Saint-Louis, situ dans un faubourg de la ville de Rouen,
sur les hauteurs. Mme de Gien l'ane, tant abbesse, eut sa soeur
pour coadjutrice, et l'une et l'autre, ayant pris cong de Mme de La
Rochefoucauld, elles emmenrent avec elles la jeune lisa, qui devint
une espce de souveraine en ce prieur, qui tait pauvre et menaait
ruine de toute part. Mais ces dames avaient obtenu de leur famille une
pension qui leur permettait de garder avec elles leur fille adoptive.
Elles l'aimaient, en effet, comme une mre aime son enfant; elle, de son
ct, les entourait de mille tendresses. Elle tait leur lectrice et
leur secrtaire; elle devint leur conseil.

Les livres tant chers et rares, ces dames ouvrirent une cole, et la
jeune lisa tint leur cole, o venaient plusieurs fillettes assez
grandes, qui se lirent d'amiti avec leur institutrice. Une entre
autres, Mlle de Silly, agrable et bien faite, un bon esprit, un bon
coeur, une vraie et sincre Normande, blouie et charme  son tour par
la jeune lisa, en fit comme sa soeur ane. Elles s'prirent l'une pour
l'autre d'une amiti trs grande, et se firent le serment de ne plus se
quitter: Non, jamais de sparation. Nous vivrons ensemble.

Et justement Mlle de Silly fut prise d'un mal affreux en ce temps-l.
Une jeune fille y laissait trs souvent la vie et presque toujours sa
beaut. Ce mal, qui rpandait la terreur, tait presque sans remde, et
Mlle de Silly, lorsqu'au bout de quarante jours elle sentit disparatre
enfin cette contagion qui avait loign de sa jeunesse toutes ses
compagnes, trouvant la petite lisa qui se tenait  son chevet comme
un ange gardien: Tu vois bien, lui dit-elle, que j'avais raison de
t'aimer: tu m'as sauv la vie! Et comme lisa lui voulait apporter un
miroir:--Non, non, pas encore, attendons; je dois tre affreuse! et
quelques larmes vinrent mouiller ses beaux yeux couverts encore du
nuage... Elle ne fut pas dfigure; elle revint  la beaut comme elle
tait revenue  la vie, et sa reconnaissance en redoubla pour cette amie
qui l'avait sauve.

Mme de Silly la mre accourut aussitt que sa fille fut hors de danger,
et ne put gure se refuser  inviter la jeune lisa d'accompagner sa
fille au chteau de Silly. C'tait une vieille maison btie en S,
l'usage tant alors de donner aux chteaux normands la forme de la
premire lettre du nom de la terre: ainsi la Meilleraie reprsentait une
M dans la disposition de ses btiments; mais la vritable distinction du
chteau de Silly, c'est qu'il tait plac au beau milieu de la valle
d'Auge, o tout fleurit, jusqu'aux pines. Au printemps, en t, aux
derniers jours de l'automne, on n'entend que ruisseaux murmurant,
oiseaux chantant, lgers bruissements sous le souffle invisible.

Une fillette hors de son couvent, toute rayonnante de jeunesse et
d'esprance, est naturellement heureuse en ce vaste jardin, et
volontiers elle oublie,  l'ingrate! le couvent et ses mres adoptives.
Tel tait l'enivrement de la jeune lisa, lorsqu'au bras de son amie
elle entrait dans cette maison, triste au dedans, c'est vrai, mais au
dehors toute charmante. M. de Silly le pre tait un vieillard morose;
on ne l'entendait gure, on le voyait fort peu, il comprenait que sa
mort tait proche, et, rsign comme un vieux soldat, il se prparait 
mourir en chrtien.

Beaucoup plus jeune, et trs agissante encore, Mme de Silly s'inquitait
avec modration des tristesses de son mari, non plus que des dangers
rcents de sa fille, en proie  la petite vrole. Elle tait, comme
toutes les mres de ces temps antiques, passionne pour la gloire et
pour le nom de leur maison; toute leur tendresse et toute leur ambition
se reportaient sans cesse et sans fin sur leur fils, hritier et
continuateur du nom, de la fortune et de l'autorit des aeux. C'tait
l'habitude et la loi du monde fodal: tout revenait au fils an; il
tait tout, le cadet n'tait rien, il s'appelait M. le chevalier, et
passait une vie obscure en un coin du chteau de son pre, heureux de
promener dans les jardins paternels le neveu qui devait le dshriter
tout  fait. Quant aux filles, elles taient encore moins comptes que
les cadets; on les mettait au couvent, moyennant une petite dot, et les
voil disparues  jamais.

Ainsi Mlle de Silly, dans la maison de ses pres, tait une trangre
autant que la jeune lisa; mais l'habitude et la rsignation, ajoutez
la jeunesse, ont de grands privilges! Elles se contentent  si peu
de frais! l'horizon le plus prochain, elles ne vont pas au del. Le
lendemain, voil le rve des jeunes filles; aujourd'hui, demain, rien de
plus, pourvu qu'aujourd'hui et demain le jardin soit en fleur.

Donc ces deux jeunesses, livres  elles-mmes, lisaient les chers
potes de la jeunesse,  commencer par La Fontaine; elles s'enivraient
des tragdies de Racine; elles savaient par coeur l'_Athalie_ et
l'_Esther_. Parfois le vieux Corneille et parfois Molire taient
invoqus de ces deux ingnues; le plus souvent elles se racontaient de
belles histoires qu'elles avaient inventes. Mais leur curiosit la plus
vive et la causerie intarissable, c'tait le retour du comte de Silly,
le fils unique et l'unique hritier, dans le chteau de ses pres,
disons mieux, dans son chteau.

Le comte de Silly remplissait de son souvenir jusqu'au dernier recoin
de ces demeures; ses chiens hurlaient dans le chenil; ses bois taient
remplis de gibier; ses paysans regardaient chaque matin de quel ct le
matre et seigneur allait venir; son banc restait vide  l'glise. Il
tait partout; le plus petit enfant du village et racont au passant
la gloire et le nom du jeune seigneur. Il tait capitaine  seize
ans, colonel quatre ans plus tard. Il avait fait toutes les guerres
malheureuses des dernires annes de Louis XIV, toujours vaincu et se
relevant toujours. A la bataille d'Hochstedt, o il s'tait battu comme
un hros, le comte de Silly avait t fait prisonnier par les Anglais,
qui l'avaient emmen dans leur le, o ses blessures et surtout le
regret de la patrie absente eurent bientt rduit le jeune homme 
dsesprer de la vie. Une dame, une amie qu'il avait  la cour, s'tait
inquite enfin de ses destines, et, grce  son intervention, le jeune
homme allait revenir, prisonnier sur sa parole. On l'attendait de jour
en jour, les deux jeunes filles non moins impatientes que la marquise de
Silly, sa mre.

Il revint enfin au milieu de la joie universelle, et la jeune lisa,
avertie  l'avance, reconnut du premier coup d'oeil le parfait cavalier
dont elle avait entendu parler si souvent. C'tait un jeune homme aux
yeux noirs et pleins de feu, de bonne mine et de taille haute,  la
tournure militaire,  la dmarche un peu grave et le front pensif. Il
avait beaucoup vieilli en peu de temps; rien ne vieillit un militaire
comme une guerre malheureuse. Celui-l, nous l'avons dit, tait venu 
la mauvaise heure, aprs M. de Turenne, aprs les grandes victoires, les
villes conquises, les batailles gagnes, les _Te Deum_ et les drapeaux
que le victorieux va suspendre aux votes sacres de l'htel royal des
Invalides. Monsieur le marchal, on n'est plus heureux  notre ge,
disait Louis XIV  l'un de ses gnraux vaincus... Louis XIV et le
marchal de Villeroi en parlaient bien  leur aise; ils avaient la
gloire ancienne en consolation de la dfaite prsente; mais les jeunes
gens, les nouveaux-ns, appels les derniers  la gloire, o donc tait
leur consolation de n'arriver qu' la dfaite?

En ces tristes penses vivait depuis longtemps le comte de Silly. Il
avait beau payer de sa personne, tre au premier rang des combattants,
pousser le soldat aux ennemis, appeler de toute sa voix la victoire 
son aide... il y avait toujours un moment o il fallait cder, reculer,
repasser le foss, incendier la ville assige et sortir la nuit aux
ptillements de ces clarts funbres. Que disons-nous? et ce moment
funeste o le plus vaillant rend son pe, et ces longs sentiers par
lesquels il faut passer, conduit par la cohorte ennemie; et ces femmes,
ces enfants, ces vieillards, parmi les victorieux, qui disent, vous
dsignant d'un doigt mprisant: Voil des vaincus, des prisonniers!
C'taient l des angoisses insupportables, et M. de Silly, porteur d'une
pe qui ne lui appartenait plus, rentra chez lui triste, abattu, la
tte courbe, imposant silence aux cris de joie. Il baisa la main de
sa mre sans mot dire, et dans les bras de son pre il pleura. Le pre
aussi pleurait la gloire passe; il avait, par piti pour son fils,
dtacha de sa poitrine sa croix de Saint-Louis.

Ce retour, qu'elles s'taient figur superbe et triomphant, avait frapp
de stupeur les deux jeunes filles, et, chose encore plus trange (elles
taient  peu prs du mme ge, de la mme taille, et les traits de Mlle
de Silly avaient un peu grossi), le jeune colonel prit lisa pour sa
soeur, et sa soeur pour l'trangre. Il embrassa tendrement la premire,
il salua poliment la seconde, et ne voyant pas que celle-ci rougissait,
que celle-l restait interdite, il s'enferma dans un cabinet plein de
livres, o il se tenait chaque jour, triste et silencieux, lisant les
guerres de Thucydide, les _Commentaires_ de Csar ou les livres de
Polybe. Il tudiait aussi les grands capitaines;  chaque bataille
gagne il poussait un profond soupir.

C'est ainsi qu'il menait une vie austre et srieuse au milieu de ses
livres, cherchant la solitude, le visage couvert d'une sombre tristesse.
tonnes et bientt fches de son indiffrence, les deux jeunes filles
en murmurrent chacune de son ct; bientt celle-ci fit  celle-l la
confidence que si son frre ne l'avait pas reconnue, elle, de son ct,
avait grand'peine  reconnatre son frre dans ce beau tnbreux. Quand
il a quitt, disait-elle avec un gros soupir, la maison paternelle, il
tait tout ce qu'il y a de plus alerte et de plus joyeux; il ne parlait
que de batailles et de victoires; il crivait des sonnets et des
chansons; il aimait la chasse, et, le dimanche, il dansait sous l'orme
avec les villageoises. Si parfois le violoneux du pays manquait  la
fte, eh bien, M. mon frre envoyait chercher son violon et nous faisait
danser. En ce temps-l, il portait de beaux habits brods, les cheveux
boucls; il n'avait pas de moustache; en revanche, une plume  son
chapeau rappelait le blanc panache de la bataille d'Ivry. On n'entendait
que sa voix dans la maison, que ses appels dans les bois... On m'a
chang mon frre! Il ressemble  quelque Anglais puritain du temps de
Cromwell. On viendrait me dire qu'il s'est fait huguenot, je ne m'en
tonnerais point.

Tels taient les discours de Mlle de Silly  sa jeune camarade, et
celle-ci, opinant du bonnet, ne songeait gure  prendre en main la
dfense de ce beau cavalier, dont la conduite lui semblait vritablement
plutt d'un rustre et d'un mal lev que d'un porteur d'pe et d'un
gentilhomme. Or ces deux jeunes personnes, qui se croyaient bien seules,
se faisaient leurs confidences, assises sur les marches d'un pont
rustique  l'extrmit du parc, au murmure de l'eau transparente, et
celle-ci, non plus que celle-l, tait loin de se douter que le jeune
homme coutait malgr lui leur conversation sous l'arche du pont o il
s'tait arrt pour voir l'eau couler, ce qui est le signe d'un vrai
penchant  la rverie. A la fin, quand elles eurent bien dbit toutes
leurs censures, elles s'en revinrent au logis en se tenant par la
taille, et l'on voyait  leur attitude que la conversation interrompue
avait repris de plus belle.

--Ah! se disait M. de Silly, quand on est battu quelque part, on l'est
partout, et le jour que voici m'apporte une dfaite de plus.

Cependant,  l'heure du souper, il entra d'un visage plus riant que
d'habitude, et quand il eut salu son pre et sa mre, il fit une belle
rvrence aux jeunes dames. Le repas fut gai; le vieux seigneur tait
dans ses bons moments, et comme il tait grand amateur de proverbes, il
en lcha deux ou trois coup sur coup au grand contentement des convives.

--Vous riez, disait-il, vous feriez mieux d'tre un peu srieux. Le
proverbe est l'cho de la sagesse des nations.

--Monseigneur, repartit le comte de Silly, cette sagesse des nations se
trompe assez souvent, j'en suis fch pour elle. Encore aujourd'hui,
elle en fait de belles avec moi, la sagesse des nations! Il est crit:
_A bon entendeur salut..._ J'ai entendu d'tranges choses sur mon
compte, et qui sortaient cependant de charmantes bouches. Oui-da, je
suis un rustre, un manant, un aveugle, un mal lev, que dis-je? un
huguenot! Et puis si mal vtu, si mal poli et triste  l'avenant.

A chaque mot qu'il disait, pensez donc si la confusion des jeunes filles
tait grande, et la vive rougeur qui leur montait  la joue! Elles
eussent encore t sur le pont, qu'elles se seraient jetes  l'eau la
tte la premire.

--Eh bien, l, reprenait le marquis, vous n'avez pas la chance heureuse,
mon cher fils;  votre ge, et tourn comme vous l'tes, le moindre cho
vous devrait tre indulgent et facile. Il disait de si belles choses 
l'heure o le roi mon matre et moi nous n'avions que vingt ans. Telles
furent les confidences de Mlle de La Vallire au moment o passait Sa
Majest non loin du bosquet des demoiselles d'honneur. Qu'il entendit de
belles choses!

--Soyez sr, Monsieur, reprit le colonel de Silly, qu'elles avaient vu
tout au moins la silhouette du roi, ou qu'une branche indiscrte avait
craqu sous ses pas. Si Sa Majest et t bien cache dans le bosquet
de Latone, elle et peut-tre entendu des vrits aussi cruelles...
Mais quoi! la vrit est si belle, elle a tant de charmes, s'il en faut
croire la sagesse des nations.

Naturellement, Mlle de Silly fut la premire  revenir de son trouble,
et reprenant bientt l'offensive:

--_Il n'y a que la vrit qui offense_, reprit-elle avec un beau rire,
et _qui se sent morveux se mouche_, a dit la sagesse des nations.

Elle tait fine et piquante, Mlle de Silly, et quoiqu'il en soit, 
dater de ce moment, la glace fut rompue entre le jeune homme et les deux
jeunes filles, et la bonne harmonie une fois tablie, ils se promenrent
et causrent comme de vieux amis, la jeune lisa prenant sa part de ces
douces et honntes gaiets.

[Illustration: Sur les marches du pont.]

Ainsi se ft passe en ces innocents loisirs toute la belle saison;
mais un jour, comme on venait de seller les chevaux pour une longue
promenade, une chaise de poste, couverte de poussire, entrait dans
la cour du chteau. Les gens de la maison, dj runis sur le perron,
virent descendre un homme entre deux ges et tout semblable  quelque
abb de cour qui et t capitaine d'infanterie avant d'entrer dans les
ordres. Il avait la taille haute et la tte belle; il portait le rabat,
et ses bottes taient peronnes.

Sa dmarche aise annonait un homme de cabinet. C'tait l'abb de
Vertot lui-mme, un historien plein d'esprit, d'loquence, intelligent,
avec toutes les qualits de l'historien, moins cette qualit suprme
dont nous parlions tout  l'heure, la vrit. Il s'inquitait beaucoup
moins d'tre vrai que d'tre intressant, rare et curieux; pour peu que
les matriaux de son histoire fussent  sa porte, il s'en servait trs
volontiers; mais s'il fallait consulter les chartes anciennes, chercher
dans la poussire des bibliothques un document prcieux, notre
historien s'en passait plus volontiers encore. Un jour qu'on lui avait
promis un rcit authentique du sige de Malte:

--Ah! dit-il, vous venez trop tard, _mon sige est fait_.

La sagesse des nations a pieusement recueilli cette belle parole de
l'abb de Vertot, et elle en a fait un proverbe.

Le jour dont nous parlons, il arrivait tout courant de Paris, porteur
d'une grande nouvelle:

--Ami, dit-il au jeune homme, on chante aujourd'hui le _Te Deum_ de la
paix. Cette fois vous tes libre, et je vous apporte, avec la croix de
Saint-Louis, l'ordre de regagner votre rgiment, et, s'il vous plat,
nous partirons ce soir.

A cette nouvelle inattendue on et vu briller un clair dans les yeux
du jeune homme; il avait en ce moment six coudes, la taille des hros
d'Homre, et remettant  son pre cette croix militaire qu'il avait si
bien gagne:--Accordez-moi, lui dit-il, l'honneur de la recevoir de vos
mains.

Le vieux seigneur, d'une main tremblante d'motion, posa la croix de
Saint-Louis sur la poitrine de son fils, et lui-mme il reprit ce cordon
rouge dont il s'tait dpouill pour ne pas ajouter  l'humiliation de
son enfant. Mais ce fut en vain que le pre et la mre priaient le jeune
homme de rester encore au chteau rien que le temps de fter sa gloire;
en vain que les jeunes filles le supplirent, de leurs regards muets, de
ne point partir si vite: il ptillait d'impatience; il ne savait comment
contenir sa joie; il baisait les mains de son pre et de sa mre en
leur disant: Laissez-moi partir. Il se voyait dj  la tte de son
rgiment; ou bien il allait saluer le roi  Versailles au sortir de la
messe, et le roi l'invitait  Marly; si c'tait le soir  son grand
coucher, le roi lui faisait donner le bougeoir, et il clairait Sa
Majest jusqu'au seuil de sa chambre; enfin, tous les rves que peut
faire un jeune homme un instant vaincu, prisonnier, dsarm, qui tout
d'un coup se voit rappel sous les drapeaux par la grande voix de la
guerre. Il partit donc, accordant  peine un dernier regard  ses deux
jeunes camarades, qui le regardaient comme on regarde en songe.

--Il s'en va comme il est venu, disait lisa  Mlle de Silly.

--Bonsoir  sa compagnie, ajoutait Mlle de Silly. Je ne serai pas longue
 me consoler.

Elle songeait qu'en effet son mariage tait arrt avec un jeune
seigneur du voisinage, et que son mari l'accompagnerait dans les grands
prs, sous les vieux arbres, le long des charmilles auxquelles lisa
disait adieu tout bas pour ne plus les revoir.

Et comme il est crit _qu'un malheur ne vient jamais seul_, quelques
jours aprs le dpart du jeune colonel, Mlle lisa de Launay reut une
lettre du couvent dans lequel elle tait reine, et qu'elle comptait
rejoindre avant peu. Elle ouvrit en tremblant cette lettre dont
l'criture lui tait inconnue, et, la malheureuse! les maternelles
paroles auxquelles elle tait habitue, l'affectueux appel qui lui
venait de sa chre abbesse et de sa digne soeur, taient remplacs par
des paroles svres et par un commandement formel de ne pas rentrer dans
l'abbaye.

Hlas! la chre abbesse tait morte; elle laissait la maison endette
 tel point, que sa propre soeur tait force d'en sortir. Les autres
religieuses, dont la dot tait perdue en grande partie, avaient t
recueillies dans les abbayes voisines par les soins de l'archevque de
Rouen, le propre frre de M. de Colbert.

Ainsi dsormais, pour la triste lisa plus d'asile. Hier encore elle
allait de pair avec les plus nobles filles du royaume, aujourd'hui la
voil seule, abandonne et sans autre espoir que la servitude. Hier
encore elle avait tant d'amis et comptait tant de protections!
aujourd'hui, voici tout ce qui lui reste: un peu d'argent pour se rendre
 Paris et une lettre de Mme de Gien, la survivante des deux soeurs,
pour Mme l'abbesse des Miramiones, la digne fille de cette aimable et
charmante Mme de Miramion, que feu M. le comte de Bussy-Rabutin avait
enleve en plein bois de Boulogne, avec l'aide et l'appui de Mgr le
prince de Conti. Mais la vaillante femme, au fond de ce carrosse plein
de tnbres et de menaces, s'tait rsigne en chrtienne, et quand elle
entra dans le chteau de son ravisseur, comme elle vit sur la muraille
un crucifix, elle attesta la sainte image, et prit  tmoin Bussy
lui-mme qu'elle n'aurait plus d'autre poux que Notre-Seigneur
Jsus-Christ. Bussy courba la tte et reconduisit Mme de Miramion chez
elle, implorant son pardon, qu'elle lui accorda par charit; et ce fut
heureux pour le comte de Bussy, le roi l'et fait jeter  la Bastille
pour le reste de ses jours.

[Illustration: Mlle de Launay.]

Mme de Miramion tait morte dans l'exercice austre des plus fortes et
des plus gnreuses vertus, aprs avoir fond un admirable asile o les
jeune filles sans fortune et les pauvres veuves dshrites trouveraient
aide et protection. Ce lieu d'asile prit le nom de sa fondatrice, et les
dames s'appelaient les _Miramiones_. C'est en ce lieu que l'orpheline
tait appele par le voeu de sa mre adoptive autant que par sa
pauvret.


II

Le coup fut rude, et la pauvre abandonne eut un blouissement  la
lecture de cette lettre funbre; heureusement que son me tait forte et
que toutes ces gteries maternelles n'avaient pu en affaiblir la trempe.
Aussi, bientt calme, elle considra de sang-froid sa situation et
la contempla, sinon avec courage, au moins sans dsespoir. Ce qu'elle
comprit tout de suite, mme dans les regards de Mlle de Silly, c'est
qu'en ce grand naufrage elle ne pouvait compter que sur sa prudence et
sa rsignation. La route tait longue et difficile, en ce temps-l, de
la province de Normandie  la grande ville, et le premier soin de la
jeune fille, aprs avoir cherch mais en vain une compagne, fut de
prendre un habit qui lui permit d'tre inconnue. Elle partit vtue
en paysanne, et Mlle de Silly lui dit adieu sans trop d'motion. Le
carrosse de voiture (on parlait ainsi en ce temps-l) tait un vieux
coche attel de vieux chevaux qui marchaient une demi-journe, et chaque
soir les voyageurs couchaient  l'auberge. Ils ne firent pas grande
attention  la jeune Normande, et mme, au second jour de ce long
voyage, elle fut pour ainsi dire adopte par une vieille dame qui lui
servit de chaperon.

En ce moment la France entire tait occupe de la maladie  laquelle
le vieux roi Louis XIV devait succomber. Les voyageurs demandaient, 
chaque relais, quelles taient les nouvelles de Sa Majest, non pas que
le roi ft encore populaire, il y avait dj longtemps que l'amour du
peuple s'tait retir de sa personne; mais si grande tait la majest
royale, elle tenait tant de place en ce bas monde, qu'un si grand prince
ne pouvait pas disparatre aprs un si long rgne, sans que le royaume
entier s'inquitt d'un pareil changement dans ses destines.

Dans les auberges les plus infimes, les charretiers eux-mmes
s'informaient de la sant du monarque. Un soir,  la couche, il y avait
dans un cabaret des hommes d'assez pitre mine, et plus semblables  des
brigands qu' des philosophes, qui, aprs avoir parl du roi, se mirent
 disputer sur la pluralit des mondes, aux grands tonnement et
contentement des voyageurs. Au bout de huit jours de cette course 
travers monts et valles, le carrosse arriva au _Plat d'tain_, qui
tait, comme on sait, le but suprme et le rendez-vous de tous les
nouveaux venus dans Paris. Aussitt arrive, la vieille dame qui
semblait avoir adopt la jeune orpheline, lui fit  peine un signe de
tte et disparut dans le dtour de ces carrefours pleins de tumulte.
Elle avait si grand'peur, cette dame prvoyante, de se charger d'une
infortune qui lui avait racont navement qu'elle ignorait ce qu'elle
allait devenir! Dj la nuit tombait, le temps tait  la pluie, et
la maison des Miramiones se trouvait  l'autre bout de Paris. Mlle de
Launay, portant sous son bras le peu de hardes qu'elle avait sauves, se
mit  marcher d'un bon pas vers les hauteurs du quartier Saint-Jacques;
arrive  la porte hospitalire de cette maison o se cachait sa
dernire esprance:

--Ah! ma pauvre soeur, s'cria la soeur tourire, n'allez pas plus loin;
vous venez dans un lieu habit par la famine et par la peste.

En effet, le pain manquait dans cette enceinte autrefois opulente, et la
petite vrole y causait les plus grands ravages. Toute autre et recul
devant ce double danger du pain qui manque et de la contagion.

--A la grce de Dieu, ma bonne soeur, rpondit la jeune voyageuse;
j'arrive ici pour trouver et pour donner de bons exemples. Je suis
chrtienne et j'ai du courage; ouvrez-moi, je suis des vtres.

La bonne soeur, dj frappe, ouvrit la porte  cette aventurire de
la charit, et mourut dans ses bras trois jours aprs. Voil ce qui
s'appelle entrer dans le monde sous de bons auspices. Ou dessus ou
avec, disait une mre spartiate  son fils en lui remettant son
bouclier. On et dit que Mlle de Launay obissait  cette voix svre;
morte ou vivante, elle devait sortir de cette abbaye entoure d'honneurs
et de respects.

Cependant, sous les votes de ce palais de Versailles bti de ses mains
pour l'ternit, le roi se mourait, firement et royalement, comme il
avait fait toutes choses. Il savait que son mal tait incurable, et
pourtant, dans son attitude et dans son regard, le plus habile homme
n'aurait pu voir que le calme et la majest. Dans son antichambre
attendait, ml  la foule des courtisans de l'Oeil-de-Boeuf,
l'ambassadeur de Perse, et le roi, mont sur son trne, le reut comme
autrefois dans les meilleurs jours de sa vigoureuse sant. Il y eut
grand appartement le soir et grand couvert, et la prsentation de deux
nouvelles duchesses; les vingt-quatre violons jourent des sarabandes,
au grand tonnement du premier mdecin Fagon et du premier chirurgien
Marchal. Le coucher du roi ne fut pas avanc d'une heure. Le lendemain
de cette rception d'ambassadeur, le roi tint conseil d'tat et soupa
dans sa chambre, aprs avoir jou avec les dames.

Ainsi, chacun de ses derniers jours, Sa Majest fut  l'oeuvre,
prsidant tantt le conseil d'tat, tantt le conseil des finances,
recevant l'un aprs l'autre chacun de ses ministres, et tenant de
grandes confrences avec Mme de Maintenon, le duc de Noailles, M. le
chancelier, avec le duc du Maine et parfois M. le duc d'Orlans. Tel
tait _ce Jupiter mourant_, calme et rsign, et, comme il vit pleurer
un de ses valets de chambre: Avez-vous pens, lui disait-il, que
j'tais immortel? Il mourut. Peu de gens le pleurrent parmi tous
ces hommes qui toute leur vie taient rests agenouills devant sa
toute-puissance. Alors une voix se fit entendre en toute l'Europe: Le
roi est mort! Le monde entier l'appelait le _roi_, sans jamais dire: le
roi de France. A sa mort cependant, il y eut dans tout son royaume un
grand soupir d'allgeance; on tait las de cette grandeur; la France
soupirait aprs la chose inconnue, et ne regretta point cette vieillesse
austre et silencieuse, abme en toutes sortes de contemplations,
d'inquitudes et de repentirs.

Pendant que l'on portait en grande pompe aux caveaux de Saint-Denis
ce vieux roi chrtien; pendant que Massillon, le prtre loquent de
l'Oratoire, crivait cette oraison funbre du roi Louis le Grand, dont
la premire ligne est sublime et digne de Bossuet: _Dieu seul est grand,
mes frres!_ le couvent des Miramiones revenait peu  peu  la douce
lumire du jour. Un peu d'esprance et d'abondance tait rentr dans ces
pieuses demeures, et sitt qu'il fut permis  ces infortunes de rendre
grces au ciel de leur dlivrance, prosternes aux pieds des autels, le
nom de Mlle de Launay se trouva sur leurs lvres reconnaissantes. Tant
que la fivre avait svi, la nouvelle recluse n'avait pas quitt le lit
des malades; elle tait l'esprance et la consolation; elle fermait les
yeux teints; elle relevait par ses douces paroles les mes abattues;
les jeunes filles disaient: Ma soeur! les rvrendes mres lui disaient:
Ma fille! et lorsqu'enfin elle parla de quitter cet asile dont elle
avait t la providence, hlas! que de gmissements et de larmes: Vous
partez! vous nous quittez! nous ne vous verrons plus! On et dit que la
ruine et la misre allaient revenir dans ces murailles dsoles.

Mais quand elle eut dclar sa volont formelle, alors toutes ces dames
tinrent conseil pour savoir  qui donc elles adresseraient cette
fille adoptive. A la fin, il y en eut une, entre autres, qui proposa
d'adresser l'orpheline  une dame qui avait appartenu jadis  la belle
duchesse de Longueville, une des reines de Paris. Elle s'appelait Mme
de La Croisette; elle tait bien vieille, et vivait bien loin du monde,
aprs avoir t la grce et l'ornement des meilleures compagnies. Que
de belles histoires cette vieille dame avait entrevues! que de mystres
elle avait gards dans sa mmoire! Avec quel zle et quelle ardeur elle
parlait de son ancienne matresse, une digne fille des Cond, l'amie
et la complice du cardinal de Retz, hrone de la Fronde, avec tant
d'esprit que son pre, le grand Cond, n'en avait pas davantage, et que
M. le duc de La Rochefoucauld s'inclinait quand il fallait rpondre 
Mme la duchesse de Longueville. De ces bonnes gens, pleins de souvenirs,
on tire assez volontiers tous les services qu'ils peuvent rendre; il
ne s'agit que d'tre attentif  leurs discours et d'couter patiemment
leurs plus belles histoires. Ainsi l'on fit pour Mme de La Croisette,
et quand la dame eut parl tout  l'aise du temps pass; quand elle eut
clbr les victorieuses et les conqurants d'autrefois: M. de Turenne
et Mme de La Fayette, elle finit par comprendre enfin qu'on la priait
de venir en aide  une honnte et vaillante personne, courageuse et
biensante, qui cherchait quelque bonne maison o elle voulait entrer
comme demoiselle de compagnie ou gouvernante de quelque jeune enfant.

La bonne Mme de La Croisette, qui naturellement tait tourne du ct de
l'esprit (une habitude qu'elle avait prise dans les salons de l'htel de
Soissons), aprs avoir bien cherch  qui donc elle pouvait adresser
sa protge inconnue, imagina de la recommander au plus rare et plus
charmant esprit parmi les survivants du dix-septime sicle,  M. de
Fontenelle.

Il tait, certes, de bonne race, et bien fait pour accorder une
protection honorable, tant le propre neveu du grand Corneille, et, par
la modration de sa vie et la grce de son discours, l'crivain le plus
accompli de cet ge intermdiaire entre les chefs-d'oeuvre anciens et
les efforts tout nouveaux de l'esprit. Il tait la prudence en personne
et la sagesse mme; un peu trop sage, il disait que si sa main droite
tait remplie de vrits, il n'ouvrirait pas sa main droite. Ajoutez
qu'il tait affable et bienveillant, estimant les hommes, et cependant
les connaissant et les voyant tels qu'ils sont. Il n'aimait que la bonne
compagnie; il lui appartenait tout entier: il en savait la langue, il
en connaissait les usages. De toutes les grandes maisons, il savait les
alliances, les parents, les amitis mme les plus lointaines; ainsi,
quand il parlait dans un salon, au milieu de l'attention universelle, il
tait sr de ne blesser personne.

Il marchait,  pas lents et prudents, sur le chemin de la vieillesse et
ne semblait pas la redouter. Cet homme est un des grands exemples de
la force et de l'autorit du bel esprit. Il ne heurtait personne; au
contraire, il se drangeait volontiers pour faire place aux plus presss
d'arriver, et l'on ne comprenait gure comment il faisait pour arriver
toujours le premier. Il avait un doux rire, une voix claire o vibrait
une douce ironie. Il tait trs savant, trs intelligent, trs cach. Ne
l'abordait pas qui voulait. Les ambitieux lui faisaient peine, et les
avares lui faisaient peur; les malhonntes gens lui faisaient piti.
Avec cela, un grand soin de sa personne, un grand respect de soi-mme,
et le plus profond mpris pour l'injure et le mensonge. Il mourut
presque centenaire.

Aprs sa mort, on trouva dans les greniers du Palais-Royal, qu'il
habitait, quatre ou cinq caisses normes toutes remplies de brochures,
pamphlets, journaux, _nouvelles  la main_, et des milliers de feuilles
que l'on avait crites pour le chagriner et dont il n'avait pas ouvert
une seule. Il rgnait sur deux acadmies; il avait crit des idylles
charmantes, o l'on ne voyait que bergres enrubannes et bergers en bas
de soie, en talons rouges.

Dans les bergeries de M. de Fontenelle rien ne manque... Il y manque
un loup, rpondait Mme Deshoulires. Tel tait l'homme ingnieux et le
protecteur charmant qui devenait l'arbitre de Mme lisa de Launay.

M. de Fontenelle avait obtenu de Mgr le duc d'Orlans, qui l'honorait
d'une amiti sincre, un appartement dans le Palais-Royal, que le prince
habitait de prfrence  toutes ses maisons. C'tait au Palais-Royal,
dans cette vaste et splendide habitation, tout empreinte encore de la
grandeur de M. le cardinal de Richelieu, que le prince aimait  trouver
un asile,  chercher un refuge loin des regards jaloux du vieux roi et
de Mme de Maintenon; et maintenant que le duc d'Orlans tait rgent de
France, l'unique arbitre de la fortune et des honneurs, c'tait encore
le Palais-Royal qu'il prfrait mme au chteau de Versailles.

A Versailles, il tait un tranger; chaque appartement lui rappelait une
disgrce, une humiliation, un loignement des courtisans, race abjecte,
habitue  composer son visage sur le visage du matre. Au contraire,
ici, chez lui, dans ce Paris qui l'aimait pour sa bonne grce et pour
son bel esprit, M. le rgent se trouvait  l'aise. Il s'tait entour
des artistes, des crivains, des philosophes, car dj la philosophie
tait  la mode, et si trop souvent ses petits soupers eussent dplu aux
hommes graves, rien n'galait sa bonhomie et son charme aussitt qu'il
se sentait en belle et bonne compagnie. Il avait vritablement plusieurs
des grandes vertus et plus d'un vice du roi Henri IV, son aeul;
seulement sa main tait plus ouverte; il donnait volontiers; il
secourait les vieillards, il encourageait les jeunes gens; il faisait
peu de cas de l'tiquette. En mme temps que Fontenelle, il logeait dans
sa maison Coypel, un grand artiste; Audran le graveur; le pote La Fare,
le musicien Campra, et le joueur de flte Decoteaux. Il aimait 
les entendre,  les voir; pote avec le pote et musicien avec les
musiciens, il faisait les dessins pour le graveur, et de la chimie
avec Homberg le chimiste. C'tait un esprit inventif, curieux, habile,
ingnieux, osant tout et ne doutant de rien.

Tel il tait; son charme tait partout, dans ces murs o il entassait
les merveilles sur les merveilles: marbre, airain, tableaux, mdailles,
et les plus beaux livres qu'il pouvait trouver  son usage. En mme
temps il lui semblait qu'en se rapprochant du peuple de Paris, il en
comprenait plus vite et beaucoup mieux les passions, les besoins, les
esprances. Il aimait le peuple, il tenait  sa faveur; il disait que
Versailles tait dj bien loin des grands faubourgs. Pas un politique
en ce moment, dans l'Europe entire, n'tait plus actif et plus occup
que M. le rgent. De cette grandeur inattendue et pour lui si nouvelle,
qui lui tait chue en partage aussitt que le Parlement de Paris eut
cass le testament de Louis XIV, M. le rgent avait profit pour vivre,
un peu plus qu'il n'avait fait jusqu'alors, en vrai bourgeois de
Paris. Toutefois, ses favoris, ses amis et surtout son commensal M.
de Fontenelle, avaient gagn  ces changements une certaine apparence
d'autorit qui ne lui dplaisait pas.

M. de Fontenelle reut poliment d'abord, et bientt avec bienveillance
la jeune personne que lui adressait Mme de La Croisette. Il fut
touch de sa modestie et charm de ce beau regard sincre et vrai qui
promettait tant de reconnaissance et de respect. Et quand la jeune
fille, enfin un peu remise de son motion, se fut assise  ct du
clbre crivain:

--Vous voil, lui dit-il, bien abandonne et malheureuse de bonne heure,
et je ne saurais vous dissimuler que mon amie Mme de La Croisette est
une tte volage. Ainsi prenez garde; coutez-moi; n'acceptez pas toutes
les recommandations et toutes les protections. Si j'obissais, moi qui
vous parle, aux recommandations qui me sont faites, je vous prsenterais
 Mme la duchesse d'Orlans, qui est une mchante,  Mme la duchesse
de Berry, qui est une folle, et vous chercheriez votre voie  travers
toutes ces vanits, tous ces orgueils, toutes ces ambitions misrables,
tous ces enfantillages qui pourraient vous perdre. Allons, ne tremblez
pas; nous saurons bien trouver quelque part un abri digne de votre
jeunesse et de votre innocence, ajoutons: de votre courage et de votre
rsignation. Je serai, s'il vous plat, votre ami, et je vous chercherai
une condition dans laquelle vous serez  l'abri des bruits et des vices
de notre cour.

Et, comme  ces sages paroles la pauvre enfant restait interdite, M. de
Fontenelle crivait de sa main nette et prompte un billet  l'adresse de
Mme la duchesse de La Fert.

--Mme la duchesse de la Fert, disait Fontenelle  Mme de Launay, habite
encore  Versailles. Portez-lui le billet que voici et tchez de lui
plaire. Elle est toute-puissante, elle est sage, elle aime avant tout la
simplicit et le bon sens. Permettez donc ici que je vous donne un bon
conseil: c'est de ne pas ressembler au portrait que fait de vous Mme de
La Croisette; elle vous donne  moi comme une savante, et moi je vous
prsente  Mme de La Fert comme une ingnue. Ainsi, redoutez de
paratre une savante, ayez recours aux expressions les plus simples,
et rappelez-vous que les dames les plus suivies sont contentes de
rencontrer qui les coute. Un peu plus tard, quand vous aurez montr que
vous tes habile et prudente, il vous sera permis de laisser entrevoir
que vous tes une personne intelligente et d'un rare esprit.

Voil comme il parlait, d'une voix douce et d'un accent pntr. Mlle
de Launay, en toute hte, se rendit  Versailles. Tout chemin y menait
alors; on et dit que Versailles, mme aprs la mort du roi, tait rest
l'unique but des passions, des curiosits et des ambitions humaines.
Dj cependant de grands changements s'taient oprs dans ces demeures
royales; celui qui les remplissait de sa toute-puissance et de sa
majest n'tait plus l pour imposer ses respects voisins du culte, et
les anciens courtisans des jours de gloire et de prosprit souveraine
auraient eu peine  reconnatre ce rendez-vous de toutes les obissances
et de toutes les soumissions. C'tait bien toujours le mme autel, ce
n'tait plus le mme dieu.

Le dieu de cans tait un enfant timide, tonn, charmant, qui
s'essayait  vivre et non pas  commander. Les habitants de ces hauts
lieux, si soumis nagure et vivant dans une incessante adoration,
parlaient d'une voix plus haute et se trouvaient chez eux... Tant que
le vieux roi avait vcu, ils taient chez le roi. Dj, en si peu
de temps, les actions taient moins contrles; les discours moins
contenus; les courtisans relevaient la tte et pas un ne les
reconnaissait. Mme la duchesse de La Fert, dont le mari tait au
service du jeune roi, s'ennuyait fort  cette cour enfantine, et son
accueil se ressentit de ses ennuis. Quand elle eut bien lu et relu la
lettre de M. de Fontenelle, et qu'elle eut interrog Mlle de Launay
comme une reine ferait d'une sujette:

--Il faut, dit-elle enfin, que M. de Fontenelle ait une grande opinion
de nos mrites pour nous demander une protection qu'il pouvait si bien
vous accorder lui-mme. Il est tout-puissant  cette heure; il est le
voisin du soleil; il voit le vrai matre. A peine s'il nous reste assez
de crdit pour vous faire visiter le bosquet de Latone, ou vous faire
entrer au dner du roi.

Pendant ce discours, Mlle de Launay, attentive et les yeux baisss,
tait plus semblable  une accuse qui attend son arrt qu' la jeune
fille heureuse et libre, il n'y a pas si longtemps, dont le moindre
caprice tait un ordre. Hlas! qu'elle tait  plaindre, et que de peine
 contenir les larmes qui roulaient dans ses beaux yeux! Mme de La Fert
eut enfin quelque piti de cette gne; elle appela Mlle Henriette, sa
suivante, et lui recommanda de promener Mlle de Launay dans les jardins,
de la faire souper et de lui donner un lit pour cette nuit:

--Peut-tre aurons-nous demain quelque ide et trouverons-nous une
occasion de venir en aide  Mademoiselle.

A ces mots, Mme de La Fert congdia d'un signe de tte la pauvre
abandonne. Heureusement que Mlle Henriette tait bonne et qu'elle eut
bientt ranim l'esprance dans le coeur de cette infortune:

--Ah! dit-elle, vous venez de la part de M. de Fontenelle, et vous tes
si mal reue! Il est cependant un bon ami de Mme la duchesse; elle en
parle  toute heure, elle dit: C'est mon oracle! et quel grand esprit,
comme il est bien lev! Jamais il n'arrive ici sans me demander comment
je me porte. Sans ajouter qu'il est tout  mes ordres. Eh bien, moi
aussi je suis  ses ordres, et je vous adopte, et je vous dis que vous
tes belle et faite pour aller  tout, parce que vous tes sage et
jeune, et douce, avec beaucoup de talent. Venez avec moi, nous irons
saluer Mme la duchesse de Noailles; elle est charitable, et vous
consolera beaucoup mieux que ne ferait sa soeur Mme de La Fert, qui est
fire et ne s'abaissera jamais jusqu' protger une fille sans nom. M.
de Fontenelle a bien de l'esprit, mais moi j'ai du bon sens et j'y vois
clair; je connais les bons sentiers; vous verrez Mme de Noailles, elle
vous fera conter toute votre histoire, et vous en reviendrez tout
encourage. Enfin, a vaudra beaucoup mieux que de voir jouer les eaux
de nos jardins qui ne jouent plus gure, et d'assister au souper du
petit roi, qui soupe d'une pomme cuite.

En mme temps la bonne Henriette arrangeait les cheveux de sa jeune
protge; elle lui passait un linge mouill sur le visage, elle secouait
sa robe un peu fripe:

--Et maintenant vous voil trs bien, disait-elle, oui, tout  fait
bien.

Du mme pas elles entrrent chez Mme la duchesse de Noailles comme elle
achevait d'crire une lettre  sa tante, Mme de Maintenon, retire en ce
moment chez ses filles de la maison de Saint-Cyr. Mme de Noailles tait
aussi paisible et pnitente que Mme de La Fert tait vive et superbe.
Elle sourit  l'empressement d'Henriette et tendit sa belle main  la
jeune inconnue. Et quand Mlle de Launay eut rapport  la dame les
paroles de M. de Fontenelle:

--Il a raison, rpondit Mme la duchesse de Noailles; le Palais-Royal ne
convient gure  une fille de votre condition. Je reprsente ici Mme de
Maintenon, ma tante, et je veux faire en son nom une bonne oeuvre que je
lui raconterai tout de suite, et dont elle me remerciera demain... Mon
enfant, reprit-elle aprs un moment de silence, maintenant que Mme de
Maintenon est partie et nous a pour toujours quitts, il n'y a plus de
refuge  notre cour pour une jeune fille telle que vous. Cependant j'en
sais une encore, o se sont rfugis les anciens respects; je veux
parler de la maison de S.A.R. Mgr le duc du Maine. prouv par la
mauvaise fortune et cruellement dpouill des honneurs que le vieux roi
lui avait lgus, il s'est retir dans cette maison, dans ces jardins
de Sceaux, o il aurait dj oubli toutes les injustices dont il est
frapp, si Mme la duchesse du Maine en et perdu le souvenir. Mais dans
cette solitude elle est reine encore, et c'est l que je veux vous
introduire. En ces lieux, tout remplis des regrets d'un temps qui n'est
plus, vous vivrez modeste et cache au milieu des bons exemples, et vous
serez tout  l'aise une humble chrtienne, une fidle servante, car
voil votre emploi dsormais. Il est humble autant que votre condition;
il vous suffira, si vous tes sage.

Ayant ainsi parl, Mme de Noailles remit a Mlle de Launay quelques louis
d'or dont elle avait grand besoin, et son nom, rien que son nom sur une
carte,  l'adresse de M. de Malzieu. Mlle de Launay baisa la main qui
lui tait tendue, et se retira le coeur plein de reconnaissance, mais
bien triste et bien malheureuse. O donc s'arrteront, pensait-elle,
toutes ces preuves! et, confuse, elle lisait et relisait le nom de M.
de Malzieu.

Le lendemain, de trs bonne heure, elle prit cong de Mlle Henriette,
et lui voulut faire accepter un de ses louis d'or; mais celle-ci,
l'embrassant tendrement:

--Gardez votre or, disait-elle; il est vrai que voil bien longtemps
que je n'ai eu de l'argent de ma matresse, mais du moins j'ai une
condition, et vous cherchez encore la vtre. Encore une fois, adieu;
n'ayez pas d'orgueil, soyez soumise et priez Dieu.

Mlle de Launay partit de Versailles sans avoir eu l'honneur de revoir
Mme la duchesse de La Fert. Tout dormait dans ce vaste chteau; le
temps n'tait plus o les courtisans, arrivs avant le jour pour saluer
le matre  son rveil, attendaient le bon plaisir du concierge, et
grattaient  sa porte avec autant de respect que s'il et tenu les clefs
des grands appartements.


III

M. Nicolas de Malzieu tait une faon de grand seigneur. Il tait un
des membres couts de l'Acadmie franaise; il tait  la cour de
Sceaux, chez M. le duc et chez Mme la duchesse du Maine, un peu
moins qu'un ami, beaucoup plus qu'un serviteur: il tait l'homme
indispensable. Il donnait l'exemple et le mouvement  cette cour
brillante, o tous les mcontents trouvaient un facile accueil, pourvu
qu'ils fussent gens de mrite et d'esprit. Les hommes prenaient l'avis
de M. de Malzieu s'il s'agissait de quelque bel ouvrage de l'esprit; il
tait consult pour les btiments, pour les jardins, pour le thtre et
pour le salon. Son bon got faisait autorit mme pour les parures et
les ajustements de Mme la duchesse du Maine. On disait gnralement: _Le
matre l'a dit!_ aussitt que M. de Malzieu avait prononc son arrt
dans une discussion. Il tait le canal de toutes les grces, le
conseiller intime et la voix sans appel. Et comme, heureusement,
cet homme tait juste et bienveillant, affable  beaucoup de gens,
accessible  tous, chacun trouvait que son joug tait lger, et
l'acceptait parce qu'il tait juste. Ajoutez que par lui-mme il tait
riche, et qu'il se passait volontiers des grces et des bienfaits de M.
le duc et de Mme la duchesse du Maine, et Dieu sait s'ils acceptaient
sans conteste cette indpendance qui ne leur cotait rien. Ils avaient
dpens dans l'entretien de leur orgueil beaucoup plus d'argent qu'il
n'appartenait mme  des princes du sang royal, surtout depuis que le
roi tait mort, et ils furent longtemps  comprendre comment il se
faisait que le trsor de la France, puis par les prodigalits du
dernier rgne, se trouvt dsormais ferm  ceux que La Bruyre appelait
_les fils des dieux_.

M. de Malzieu habitait, au milieu du parc de Sceaux, une maison trs
jolie qu'il avait arrange  sa convenance, et ce fut l qu'il reut
Mlle de Launay, au milieu d'une assez grande foule qui remplissait ses
antichambres. Il fit d'abord une assez mdiocre attention  l'inconnue,
et le nom de Mme la duchesse de Noailles ne fut pas tout d'abord une
recommandation toute-puissante. Hlas! ces Noailles, les rois de la cour
de Louis XIV, avaient trangement perdu de leur crdit depuis que Mme de
Maintenon s'tait retire  Saint-Cyr; mais quoi! ce mauvais mouvement
aussitt pass, M. de Malzieu en rougit au fond de l'me, et sa bonne
volont se trouvant appuye des mrites et des grands yeux de Mlle de
Launay:

--Soyez la bienvenue, lui dit-il, je vous prsenterai tantt  Mme la
duchesse du Maine, et j'espre un peu qu' ma considration elle vous
sera propice. Elle aime  s'entourer d'intelligence et de jeunesse, et
votre air lui plaira tout d'abord. Cependant soyez forte et courageuse;
il ne s'agit pour vous, Mademoiselle, que d'une humble fortune, et,
malgr tous vos mrites, j'ai bien peur que vous ne dpassiez jamais
l'antichambre de notre princesse. Au fait, reprit-il, avec ces princes
on ne sait jamais si l'on ne fera pas une grande fortune en vingt-quatre
heures. Essayez donc, et comptez sur moi.

Le soir mme, en effet, M. de Malzieu, autoris par Mme la duchesse du
Maine, eut l'honneur de lui prsenter la timide et tremblante Mme de
Launay. Certes, elle avait grand besoin de courage; mais sa timidit
redoubla lorsqu'elle vit que son protecteur se courbait jusqu' terre
en prsence de cette quasi-reine. A peine la princesse honora d'un coup
d'oeil cette humble servante, et elle passa dans ses appartements sans
lui expliquer l'office qu'elle en attendait. M. de Malzieu, de son
ct, avait trs bien compris qu'il prsentait  Mme la duchesse une
servante. Ainsi la voil perdue en cette grande maison, sans un ami qui
la rassure ou qui lui donne un bon conseil. Il y avait  Sceaux trois
tables; la table des matres, celle des officiers, la table des valets:
 cette dernire table elle prit place, elle se contint pour ne pas
laisser voir sa tristesse. Une femme de la garde-robe en eut piti et
l'encouragea; puis, s'tant informe, elle revint en grand triomphe
annoncer  sa nouvelle camarade qu'elle tait attache  la personne de
Mme la duchesse du Maine en qualit de troisime femme de chambre, et
qu'elle coucherait avec les femmes de la princesse,  l'entre-sol. Au
compte de la vieille dame, c'tait l, pour la nouvelle venue, une
fortune inespre, et dj, pour commencer, Mme la duchesse du Maine
avait command que Mlle de Launay lui prsentt son ventail.

C'tait un soir de grand appartement; cent visiteurs, les plus hupps
de l'ancienne cour: ducs et pairs et cordons bleus, parmi lesquels
s'taient faufils plus d'un cordon rouge, entouraient les tables de
jeu, M. du Maine tant beau joueur et perdant l'or  pleines mains. Le
jeu, en ce temps-l, faisait de grands ravages parmi les fortunes les
mieux tablies; les plus grands seigneurs jouaient sur une carte leur
revenu d'une anne, et les dames les plus qualifies, quand leur bourse
tait vide, n'avaient pas bont de jouer sur leur parole. Il a cela
d'horrible encore, le jeu, qu'il galise toutes les conditions.

A la table o ces grands seigneurs s'abandonnaient  leur frnsie, il y
avait un vieillard, en habit bleu de ciel brod d'or, dont les boutons
brillaient comme des diamants; ses dentelles, son justaucorps en satin,
ses bas de soie et ses talons rouges indiquaient un vieux marquis de
l'Oeil-de-Boeuf; son attitude hardie et ses grands gestes, sa voix
imprieuse et plus haute que d'habitude, indiquaient un comdien.
C'tait Baron, le disciple ingrat, le fils adoptif de Molire. Il tait,
ce Baron, un comdien de gnie; il crivait des comdies  ses heures
perdues; il s'escrimait volontiers de l'pe et du bel esprit. Au
demeurant, vantard, joueur, familier, prenant au srieux son sceptre et
son trne. Un soir qu'il jouait avec S.A.R. le prince de Conti: Cent
louis, dit-il, pour le prince de Conti.--Va pour Germanicus, rpondit
Son Altesse Royale; et Baron fut le seul qui ne comprit pas la grce et
l'exquis de cette inutile leon. Il s'tait faufil dans les ftes de
Sceaux par la comdie, et plus d'une fois il eut l'honneur de donner
la rplique  Mme la duchesse du Maine. Il y avait dans un coin de
ce salon, assises sur des bergres dignes du salon de la reine 
Versailles, une vingtaine de dames trs pares, et, sur des tabourets,
 leurs pieds, des potes et de jeunes seigneurs qui causaient avec les
dames. Au milieu du cercle, et sur un fauteuil, tait assise Mme la
duchesse du Maine, et, debout, prs d'elle, un jeune officier, qui lui
racontait des choses plaisantes, s'il en fallait juger par le rire
clatant de la princesse.

Or ce fut en ce moment que Mlle de Launay, toute confuse et trouble au
murmure tincelant de cet esprit qui ptillait sous ces lambris dors et
chargs de peintures, entra d'un pas tremblant, et tenant  la main un
plateau en laque, sur lequel tait pos l'ventail de Son Altesse. Et
comme en ce moment la princesse tait attentive au discours du jeune
officier, Mlle de Launay attendit le bon plaisir de sa matresse. O
surprise, et quelle humiliation! Justement le jeune homme ici prsent,
ce prince _Bel  voir_, le familier de cette maison princire, tait M.
de Silly. Il avait rencontr de tout temps dans M. le duc du Maine un
protecteur; il tait un officier de ses gardes, et la princesse aimait
 l'entendre causer. A l'aspect de cette jeune fille un instant l'amie
intime de sa soeur, de cette demoiselle qui avait vcu sous son toit
comme une gale avec son gale, et rduite aujourd'hui  cette honteuse
servitude, il plit, pendant que la rougeur de la honte montait au front
de cette lgante personne. Eh bien, la princesse ne vit rien de ce
petit drame, et, d'un beau geste, elle dit au jeune homme:

Ayez la bont, Monsieur, de me donner mon ventail.

M. de Silly prit le plateau des mains de sa jeune amie, qu'il semblait
ne pas reconnatre, et il prsenta le plateau  la duchesse:

Non, dit-elle, pas ainsi; c'est votre privilge et votre droit,
Monsieur, de prendre l'ventail sur le plateau et de me l'offrir de la
main  la main.

Sur quoi Mlle de Launay se retira  pas lents; son sacrifice tait
consomm.

Cette belle et dlicieuse maison de Sceaux, vous ne sauriez la
reconnatre  ses ruines. Une rvolution, qui a fait tomber les ttes
les plus hautes et renversa les plus somptueux difices,  travers,
sans piti et sans respect, ce monceau fastueux de toutes les
splendeurs. Palais renvers, marbres briss, arbres dracins, bosquets,
charmilles, prairies, fontaines, kiosques, vastes tangs, eaux plates
et jaillissantes, tous ces miracles de la fortune et de la faveur ont
disparu comme une vaine poussire. La _bande noire_ a vendu jusqu'aux
plombs enfouis dans la terre; elle a vendu la longue avenue; elle a
chang en fagots les vieux htres, sous lesquels tant de grces et
de beauts se tenaient assises, devisant entre elles des potes, des
romanciers, des nouvelles comdies et des ballets de Versailles.

Qui se promne aujourd'hui dans ce vaste emplacement, si bien dispos
pour tous les plaisirs de la vie heureuse, aurait peine  reconnatre en
ces broussailles la cration de M. de Colbert, matre absolu, non moins
que le roi, des finances de la France. Il avait puis dans sa maison de
Sceaux tout ce que pouvait inventer le gnie italien et franais de la
grande architecture, et quand il fut mort, _raisonnablement charg de
la haine publique_ (pour employer un mot du cardinal de Retz parlant du
cardinal de Mazarin), le propre fils de M. de Colbert, M. le marquis de
Seignelay, se trouva mal  l'aise au milieu de ce faste insens. Le roi,
de son ct, toujours inclin  l'amiti pour le nom de M. de Colbert,
acheta le palais et les jardins de Sceaux, dont il fit prsent  son
fils, M. le duc du Maine. Il en cota plus d'un million, rien que pour
l'acquisition de ce palais, sans compter les meubles des appartements,
sans compter les statues des jardins. Tout un monde entourait de leurs
flatteries et de leurs empressements les propritaires de ces beaux
lieux, comparables  Trianon. La duchesse du Maine c'tait, non pas
la reine, c'tait trop peu dire, elle tait le tyran de cette maison
presque royale, o le roi Louis XIV tait venu plus d'une fois  la
prire de son ministre favori.

[Illustration: Le duc et la duchesse du Maine.]

Mme Anne-Louise-Bndicte de Bourbon, duchesse du Maine, tait la
petite-fille du grand Cond, et lorsqu'elle pousa le fils lgitim de
Louis XIV et de Mme de Montespan, elle avait pens qu'elle tait assise
au moins sur un degr du trne de France. Son mari tait le prfr de
tous les enfants du roi, qui l'avait accabl de toutes les principauts,
de tous les gouvernements, de toutes les charges de la couronne; mme il
avait complt toutes ces grces en accordant  ses enfants lgitims
les rangs et les honneurs du sang royal,  tel point que les enfants
lgitimes venant  manquer, les fils lgitims devaient tre appels 
porter la couronne. Nous avons dj dit que le testament du roi avait
t cass,  la grande douleur de M. le duc du Maine et surtout de la
princesse; ardente et violente,  aucun prix elle n'acceptait cette
dchance, et par toutes les faons, mme criminelles, elle tenta de
regagner le terrain qu'elle avait perdu. Plus sa fureur tait cache, et
plus l'clat en devait tre redoutable.

Il y avait  la mme heure,  Paris, un ambassadeur du roi d'Espagne
appel le prince de Cellamare, homme habile et cach, qui n'avait rien
moins que l'ambition de placer sur la mme tte la couronne d'Espagne et
la couronne de France. Attentif  toutes choses, il savait le nombre
et le nom des mcontents de Paris, des mcontents de la Bretagne; il
enrlait sous main des officiers, ennemis de M. le rgent, et quand il
se fut bien assur que Mme la duchesse du Maine irait bien vite au
del de toutes les bornes, il lui fit proposer d'entrer dans une vaste
conspiration qui mettrait le roi d'Espagne  la tte du gouvernement de
la France, et M. le duc du Maine pour reprsenter Sa Majest Catholique.
Tel fut le commencement de cette conspiration, qui n'interrompit aucune
des ftes qui s'agitaient autour de la princesse. On ne parlait que des
plaisirs de Sceaux: concerts, proverbes, comdies, bals et toilettes.

Dans ce tumulte, on aurait eu grand'peine  reconnatre Mlle de Launay;
elle tait enfouie en cet entre-sol sans lumire, et si bas, qu'elle
touchait le plafond de sa tte. On l'employait  la lingerie, et chacun
l'appelait _la maladroite_. Elle tait si trouble, et plus elle
s'efforait de bien faire, et moins elle tait au niveau de sa tche.
Une fois qu'elle versait  boire  la princesse, elle jeta l'eau sur sa
robe; une autre fois, comme elle lui prsentait sa bote  poudre, elle
laissa tomber la bote; ou bien elle oubliait un manche  la chemise,
et, s'il fallait ter de son crin le collier de la princesse, elle
renversait perles et pierreries. Tout allait mal. Puis elle avait froid,
elle tait triste, elle rpondait mal  ses camarades; elle aimait 
lire, les femmes de chambre la troublaient dans ses lectures. Il fallait
plaire  celle-ci, ne pas dplaire  celle-l, visiter les dsoeuvres,
leur faire une espce de cour et jouer  des jeux qui leur plaisaient.
Que vous dirai-je? elle tait si malheureuse en ce chteau des
splendeurs, qu'elle en ft sortie, et pour n'y plus rentrer, si elle
n'ont pas trouv sur sa table un petit billet anonyme et d'une criture
contrefaite, dont elle eut bientt devin l'auteur:

Prenez patience; ayez bon courage; on veille sur vous. On se rappelle
les temps heureux o vous n'tiez aux ordres de personne, o vous
donniez des ordres et n'en receviez pas...

Pendant deux ou trois jours, la jeune abandonne eut une certaine
esprance; elle se disait que sa servitude, avec le temps, deviendrait
moins pesante; elle esprait toujours que la princesse comprendrait
qu'elle avait  ses ordres une fille au-dessus de sa condition. Sur
l'entrefaite, il y eut un petit vnement qui la mit quelque peu en
lumire. A la faon du roi Louis XIV, qui avait tir un si grand
parti, pour ses dernires guerres, de la cration des chevaliers de
Saint-Louis, Mme la duchesse du Maine avait institu l'ordre de la
_Mouche  miel_. Cet ordre, aussi bien que l'ordre du Saint-Esprit,
avait ses lois, ses statuts, ses chevaliers; mais comme la galanterie
tait le fond de l'ordre, il avait aussi ses _chevalires_; et sitt
qu'une place tait vacante, accouraient les aspirants des deux sexes,
tant la flatterie est ingnieuse. Enfin, trs srieusement, les droits
de chacun taient disputs dans un chapitre dont Mme la duchesse du
Maine tait la prsidente, et M. de Malzieu le secrtaire perptuel.

Donc il advint qu'une place, tant vacante, fut brigue  la fois par
Mme la duchesse d'Uzs, Mme la comtesse de Brissac et M. le prsident de
Roman. Celui-ci ayant t prfr  ses belles concurrentes, chacun,
dans le palais, criait  l'injustice, ajoutant que l'lection du
prsident tait contre toutes les lois de la chevalerie. Au plus fort de
la dispute, apparut une protestation crite en termes de palais et dans
l'accent de la chicane, et telle, qu'elle n'et point dpar la plus
jolie scne des _Plaideurs_, de M. Racine. Aussitt l'on cherche, on
s'inquite:  qui donc attribuer ce charmant factum? Les uns disaient:
C'est M. de Malzieu; les autres: C'est l'abb Genest. Pas un ne se ft
dout que tant de bel esprit fut cach dans l'antichambre, et comme on
cherchait toujours, la main qui avait lanc le factum afficha ces jolis
vers  la porte du salon d'Hb:

  N'accusez ni Genest, ni le grand Malzieux,
  D'avoir part  l'crit qui vous met en cervelle;
  L'auteur que vous cherchez n'habite point les cieux.
  Quittez le tlescope, allumez la chandelle,
  Et fixez  vos pieds vos regards curieux:
  Alors,  la clart d'une faible lumire,
  Vous le dcouvrirez gisant dans la poussire.

Bientt, comme il fut impossible de dcouvrir l'auteur de la prose et
des vers, on cessa d'en parler, et Mlle de Launay, plus triste que
jamais, aprs ce moment d'une esprance fugitive, rsolut d'en finir
avec la vie. En ce temps-l la suicide tait chose grave. Il tait
voisin du dshonneur. Le monde en parlait comme on parlerait d'un crime,
et l'glise, impitoyable en ceci seulement, refusait au suicid les
prires qu'elle ne refuse  personne. Ah! que cette malheureuse tait
 plaindre en prenant cette rsolution funeste! Avant de mourir, elle
voulut tout au moins apprendre  M. de Silly un secret qu'elle se
cachait  elle-mme, et, d'une main dlibre, elle crivit.

La lettre,  peine crite, apaisa soudain ce coeur malade, et la pauvre
abandonne, revenue  des sentiments meilleurs, enfouit ces tristes
confidences. Cependant la petite cour de Mme la duchesse du Maine tait
expose  d'aussi grands orages que l'ancien Versailles. La vanit,
l'orgueil, l'ambition, les brigues, les partis, les intrigues de toute
sorte avaient envahi ces beaux lieux, que de loin on se figurait si
paisibles. Le moindre accident, la plus lgre aventure, suffisait 
veiller toutes ces imaginations, qui ne demandaient qu'un prtexte, et,
comme un jour il fut question des miracles oprs par une jeune fille du
menu peuple ayant nom Mlle Ttard, voil soudain la duchesse du Maine
qui s'agite et s'inquite. Elle s'adressa naturellement  l'oracle
cout de ce temps-l,  M. de Fontenelle, esprit sagace et tout dispos
au sourire. Or, cette fois, M. de Fontenelle avait pris au srieux les
miracles de Mlle Ttard, et il en fit  Mme la duchesse du Maine un
rapport tout rempli d'une admiration inattendue. Alors on s'tonne, on
s'interroge, et chacun se demande ou M. de Fontenelle a puis une foi si
robuste.

Au bout de huit jours on parlait encore de son rapport, lorsque, un
matin, Mme la duchesse du Maine trouva sur sa table une lettre anonyme
adresse  M. de Fontenelle. Il y avait dans cette lettre ingnieuse un
vritable atticisme, et, tout d'une vois, M. de Malzieu fut dsign
comme tant l'auteur de ce petit discours plein de grce et de bel
esprit:

L'aventure de Mlle Ttard fait moins de bruit, Monsieur, que le
tmoignage que vous en avez rendu. La diversit des jugements qu'on en
porte m'oblige  vous en parler... Quoi! disent les critiques, cet
homme qui a mis dans un si beau jour des supercheries faites  mille
lieues loin, et plus de deux mille ans avant lui, n'a pu dcouvrir une
ruse trame sous ses yeux? Les partisans de l'antiquit, anims d'un
vieux ressentiment, viennent  la rescousse. Vous verrez, disent-ils,
que le _matre_ placera les prodiges nouveaux au-dessus des anciens.
En bon pyrrhoniens, ils doutent, et cependant le voil qui croit tout
possible. Ah! Monsieur, quel bonheur pour les dvots de vous voir adorer
le diable! Encore un pas dans la dvotion, ils vous reconnatront
comme un des leurs. Les femmes, de leur ct, sont toutes fires de la
confiance que vous accordez  leur sexe, et pas une qui ne se glorifie
en son par-dedans d'tre une faiseuse de miracles, pour peu que cela lui
convint. Tels sont les bruits qui se font autour de votre sagesse, et
vous pouvez en tre glorieux, puisqu'ils sont un tmoignage de l'intrt
qui se rattache aux opinions non moins qu'aux crits de l'aimable M.
de Fontenelle. Agrez cependant, Monsieur le secrtaire perptuel, mon
sincre hommage et ma vive admiration. Permettez en mme temps que je
cache un nom que Mlle Ttard vous dira bien volontiers, pour peu qu'elle
soit en train de deviner.

--Ah! que c'est joli, que c'est charmant... c'est divin, s'cria Son
Altesse, et pour le coup notre homme est bless dans ses oeuvres vives;
nous le mettons au dfi de rpondre. Et cependant qui nous dira le nom
du bel esprit  qui nous devons ce factum? Ce n'est pas M. de Malzieu,
ce n'est pas M. de Valincourt, ce n'est pas M. le cardinal de Polignac,
ce n'est pas mme M. de Saint-Aulaire, l'homme aux quatrains. Je
donnerais beaucoup pour le savoir.

Quand elle eut bien cherch, M. de Silly parla tout bas  l'oreille de
la princesse.

--Ah! dit-elle, est-ce possible! A-t-elle donc tant d'esprit?

--Oui, Madame, elle a tout cet esprit-l. C'est une prcieuse, dans la
bonne acception du terme; elle crit en prose, elle crit en vers. Elle
est assez maladroite  faire des noeuds, j'en conviens, mais elle tourne
agrablement une comdie.

Alors la princesse, un doigt sur sa lvre, imposa silence  M. de Silly;
mais le soir mme elle dispensait Mlle de Launay de son service  la
toilette, et le lendemain elle lui donnait une belle chambre au premier
tage, avec le titre de sa lectrice. On en murmura beaucoup dans tous
les recoins de la petite cour, mais enfin chacun en prit son parti, et
la nouvelle lectrice accepta sa nouvelle fortune avec tant de modestie
et de bonne grce qu'elle se la fit pardonner.


IV

Les choses allaient ainsi chez M. le duc du Maine, o chaque jour
amenait un nouveau courtisan: aujourd'hui M. le duc de Brancas, le
lendemain le pote Chaulieu, trs  la mode en ce temps-l, ou bien le
chevalier de Vauvray; un peu plus tard M. Davisart, avocat gnral du
parlement de Toulouse, et l'apparition de M. Davisart dans le chteau de
Sceaux fut un vritable vnement. Pas un jour ne se passait sans que
Son Altesse Royale ne s'enfermt trois ou quatre heures avec ce nouveau
conseiller, trs dangereux, et, comme ils rdigeaient ensemble une
protestation mystrieuse dont rien ne transpirait dans le chteau, il
vint un instant o la princesse et son conseiller voulurent avoir un
secrtaire intime. Aprs une longue hsitation, Mlle de Launay fut
choisie; elle tenait la plume, elle crivait les discours d'une et
d'autre part, tantt les preuves, tantt les objections; parfois mme
elle allait aux bibliothques ou chez les historiens de profession, chez
M. Boivin l'an, chez l'abb Le Camus, interrogeant discrtement ces
hommes qui savaient tant de choses. Ainsi chaque jour ajoutait une page
 ces factums dont se rjouissaient fort le prince de Cellamare et le
cardinal Albroni.

Un peu plus tard, quand elle se fut persuad enfin qu'elle avait fait
tout ce travail en pure perte et qu'il fallait renoncer au bnfice du
testament de Louis XIV, la duchesse du Maine prta l'oreille aux bruits
qui lui venaient de l'Espagne. Elle n'eut plus si grand'peur de prendre
le mot d'ordre du cardinal Albroni chez le prince de Cellamare. Elle
commena d'crire des lettres dangereuses avec de l'encre sympathique,
et Mlle de Launay l'y servit de son mieux. On crivait d'abord une
lettre  l'encre ordinaire, o l'on donnait toutes sortes de nouvelles
courantes; puis, dans l'intervalle des lignes se plaaient des choses
compromettantes.

Tout ceci tait l'A b c de la plus vulgaire diplomatie, et, tant que ces
petits secrets n'allrent pas plus loin, M. le rgent ne s'en inquita
gure. Il savait  peu prs tout ce qui se passait  la petite cour et
quelles taient ses mchantes dispositions pour la rgence; mais,
comme il avait pour lui la force et le bon droit, il abandonnait la
conspiration  elle-mme. Or ce fut un grand malheur pour Mme la
duchesse du Maine. Elle s'endormit dans une scurit qui devait la
perdre, et, si par hasard Mlle de Launay la suppliait de redoubler de
prudence, elle ne faisait qu'en rire, et volontiers elle et dit, comme
tous ces conspirateurs que l'on avertit de prendre garde: _A demain les
affaires srieuses_, ou bien encore: _Ils n'oseront._ Notez bien que le
premier ministre, qui sera bientt le cardinal Dubois, tait dj dans
le vent de cette conspiration. C'tait l'habilet mme et la prudence en
personne. Il tait dj sr qu'un jour ou l'autre il tiendrait dans ses
mains cette princesse ddaigneuse qui l'accablait de ses mpris. Tout ce
monde imprudent marchait en souriant sur des cendres qui reclaient
un vritable incendie; ils s'amusaient les uns et les autres de ces
aventures dont  peine ils devinaient la porte, et la foudre qui les
devait abattre les trouva profondment endormis.

Un des secrtaires de l'ambassadeur d'Espagne tait un jeune homme
tourdi, sans porte, et tout entier aux plaisirs de son ge. Un soir
qu'il tait attendu  souper dans une de ces maisons ouvertes aux oisifs
de Paris, il raconta qu'il avait t occup tout le jour  copier des
dpches qui devaient partir dans la nuit mme, et, comme il tait las
de sa besogne, il ne songea plus qu' boire,  jouer,  plaisanter. Mais
quelqu'un du logis, une femme, avait ramass cette parole imprudente et
la fit passer  M. le rgent. Celui-ci fit courir aprs le courrier de
l'ambassade, avec ordre de s'emparer de ses dpches, et ce courrier,
qui ne se htait gure, fut arrt  Poitiers. On lui prit son manteau
et son portefeuille, en lui commandant de suivre son chemin; mais cet
homme, aussi zl que le secrtaire avait t imprudent, revint  Paris
par la traverse et marcha si vite, qu'il arriva chez le prince de
Cellamare bien avant que les hommes de M. le rgent eussent regagn le
Palais-Royal. Bien qu'il ft quatre heures du matin, M. le rgent tait
encore  souper, et quand il soupait il n'y avait pas d'affaire d'tat
assez importante pour qu'on vint le dranger. Il aimait le bel esprit,
la grce et la gaiet du discours; il travaillait volontiers toute la
journe,  condition que la nuit appartiendrait  ses plaisirs.

Grce  cette nonchalance coupable, le prince de Cellamare eut le temps
d'avertir les principaux complices de sa conspiration. Toutefois, le
matin venu, l'ambassadeur d'Espagne est arrt dans son htel par
MM. les gardes du corps du roi; ses papiers sont saisis par ordre du
ministre, et, la nouvelle ayant couru de Paris  Sceaux, la duchesse du
Maine apprit enfin les dangers qui l'entouraient. Elle jouait au biribi,
son jeu favori, quand elle entendit raconter, par un tmoin venu de la
ville, ces histoires d'hommes enferms  la Bastille, de papiers saisis
et de gens compromis dont la tte tait en jeu; l'infortune eut encore
la force de sourire. Elle apprit, l'instant d'aprs, que MM. d'Argenson
et Leblanc, deux hommes rigides, taient chargs d'interroger les
accuss. A minuit, la duchesse fut avertie,  n'en pas douter, qu'elle
serait arrte avec M. le duc du Maine, et que sa demoiselle de
compagnie tait compromise. Elle riait encore; elle ne pouvait croire 
rien de srieux; elle s'imaginait que cette conspiration tait un jeu
d'enfant.

Cependant Mlle de Launay restait prs d'elle, et, comme elle s'tait
endormie, elle fut rveille par un coup frapp  sa porte: _Ouvrez,
de par le roi_, s'criait une voix inconnue. Elle se lve, elle ouvre,
aprs avoir averti la duchesse. En ce moment, la maison tait remplie
de mousquetaires et de gardes sous les ordres de M. le duc de Bthune,
capitaine des gardes, accompagn de M. de La Billiarderie, son
lieutenant. Sans trop de crmonie, ils annoncrent  Mme la duchesse
du Maine qu'ils avaient ordre de la mettre en lieu de sret, et ils
la firent monter dans une voiture de place. Elle fut conduite  Dijon,
pendant que M. le duc du Maine, innocent de toutes ces intrigues, tait
enferm dans la citadelle de Doullens, en Picardie. Ah! quelle chute,
et dans quels abmes ils taient prcipits ces favoris de la fortune!
Hlas! qui l'et prdit  Louis XIV, que ses enfants bien-aims, la joie
et l'orgueil de sa vieillesse, on les traiterait, sitt aprs sa mort,
comme de vritables criminels!

En mme temps tous les amis de la princesse et tous ses confidents
furent arrts. M. de Malzieu et son fils, M. Davisart, l'abb Le
Camus, deux valets de chambre et quatre valets de pied furent jets dans
les prisons d'tat; la cardinal de Polignac fut exil en Flandre; la
jeune princesse, la propre fille du duc et de la duchesse du Maine, fut
enferme au couvent de la Visitation,  Chaillot. Voil donc toute
la maison disperse et toute sa grandeur anantie. On avait dtenu
provisoirement et gard  vue dans sa chambre Mlle de Launay, et son
gardien, par compassion:

--Mademoiselle, lui dit-il, ce squestre est trange et ne prsage rien
de bon. Il parat que vous tes une des personnes les plus compromises.
Croyez-moi, mangez un peu et prenez des forces, vous en aurez grand
besoin, j'en ai peur.

Ce terrible homme avait une grande figure et des yeux sinistres, et
ressemblait fort  quoique excuteur des hautes oeuvres les plus
secrtes.

Cependant Mlle de Launay ne perdit pas tout courage, et, trois ou quatre
heures aprs que tout le monde fut parti, un exempt la vint prendre
et la conduisit dans un carrosse  la Bastille. Cette fameuse prison
d'tat, qui devait tomber en moins de soixante et dix ans entre les
mains du peuple de Paris et disparatre en un clin d'oeil comme un
chteau de nuages, tait alors une puissance formidable. A ce nom seul,
la Bastille, les ttes les plus hautes s'inclinaient, les coeurs les
plus hardis taient saisis d'un indicible effroi. Ces vieilles tours,
bties par les anciens tyrans, s'levaient menaantes entre ses fosss
remplis d'une eau fangeuse, et l'on se racontait tout bas mille
histoires sanglantes de ses cachots sans lumire et sans fond. Il tait
dix heures du soir, le temps tait sombre, et le faubourg Saint-Antoine,
dont le rveil devait tre si terrible en 1701, venait de s'endormir
sans les fatigues de la journe. A l'extrmit du pont-levis, la
prisonnire attendait qu'on la vint prendre, et lorsque enfin son tour
fut venu d'entrer dans la gele, on lui fit traverser des passages
gards par des portes de fer. On entendait dans ces longs corridors
les plaintes des nouveaux prisonniers, qui n'avaient pas encore
l'accoutumance de la prison.

Enfin, tant arrive aux tages d'en haut, elle fut introduite dans une
chambre horrible o tout manquait, le feu, les meubles, la lumire, la
propret; pour tout meuble, une chaise du paille, un bout de chandelle
attach au mur, et tous les gens qui l'avaient amene, disparus au
bruit des portes qui se refermaient. Trois heures aprs, ces portes
s'ouvrirent de nouveau; le gouverneur reparut, amenant avec lui la
servante de Mlle d Launay, et cette fois la chambre fut meuble d'un
petit lit, d'un fauteuil, deux chaises, une table, une jatte, un pot 
l'eau, un grabat pour la jeune servante. Ah! dit-elle, on sera bien
mal couche! On lui rpondit: Ce sont les lits du roi. Puis les
prisonnires se couchrent sans souper. En vain elles voulaient dormir:
tous les quarts d'heure elles taient rveilles au son d'une cloche, et
cette habitude est une des plus cruelles de la Bastille.

Et, le jour tant venu, la dame et la servante eurent grand soin de
balayer leur chambre et de brler un des deux fagots que le roi leur
accordait chaque jour. Une bote d'allumettes au beau milieu du Champ de
Mars produirait presque autant d'effet que ces _fagots du roi_ en cette
immense chemine, grille et barre autant que les fentres. A la
premire flambe de son feu, Mlle de Launay, triomphante, brla un
papier qu'elle avait soustrait aux yeux de MM. les commissaires: c'tait
une lettre crite en entier de la main du chevalier de Silly au cardinal
Albroni. Ce papier, s'il ft tomb entre les mains de M. d'Argenson,
et t l'arrt de mort de M. de Silly. Restait maintenant  lui faire
savoir que ce papier tait ananti. Dieu y pourvoira, se disait Mlle
de Launay.

Elle resta _au secret_ sept  huit jours, au bout desquels le gouverneur
lui fit une visite, et l'ayant trouve assez gaie, il lui raconta
plusieurs anecdotes de son royaume et finit par lui prter quelques
romans dpareills de Mlle de Scudry. C'taient des romans sans fin,
que l'on et dit composs tout exprs pour les habitants de la Bastille.
Elles sont trs longues ces premires heures de la prison, mais l'on s'y
fait peu  peu; bientt le prisonnier s'habitue  ces bruits si divers;
il reconnat la garde montante et la garde descendante; il sait quand
arrive un nouveau prisonnier; il sait quand il s'en va. La nuit, si
quelqu'un meurt, les gardiens ont beau faire, on entend le bruit de son
cercueil. C'est aussi une grande occupation de lire sur la muraille,
crits au charbon, les noms de tant de malheureux qui ont vcu sous
ces votes funbres. Sur une de ces murailles avaient t charbonns,
nagure, par une main habile et fluette, et cependant nergique autant
qu'une main guerrire, les premiers chants de la _Henriade_, et le jeune
Arouet, lorsque, au sortir de la Bastille, il fut prsent  M. le
rgent qui lui promettait sa protection:

--J'accepterai, lui dit-il, tous les bienfaits de Votre Altesse Royale,
seulement je la dispense de mon logement.

Quand tous les conspirateurs furent arrts, alors leur procs
commena. Tous les huit jours, M. d'Argenson et M. Leblanc, chargs des
interrogatoires, arrivaient accompagns de l'abb Dubois. On et cru
voir Minos, aque et Rhadamante, les trois juges des sombres bords. Ce
qu'ils faisaient, ce qu'ils disaient, les prisonniers n'en savaient
rien, et cependant il en transpirait toujours quelque chose. Une grande
inquitude pour la prisonnire, c'tait de paratre aux yeux de ces
messieurs, quand son heure serait venue, en cornette blanche, en linge
blanc, et ce fut sa grande occupation de blanchir ce peu de linge. Aussi
bien, grande fut sa joie en recevant toutes ses nippes que lui envoyait
un ami du dehors, l'abb de Chaulieu, le pote. On l'avait pargn, on
l'avait oubli; mais lui, il s'tait souvenu, et il avait envoy  la
Bastille mme un pot de rouge. Ah! que ce brin de rouge fut le bienvenu!
tant la dame avait peur de plir sous les regards de M. d'Argenson.

Il la fit donc comparatre au bout de trois mois:

--Otez votre gant, dit-il, et levez la main.

Elle avait la main belle et la leva volontiers, jurant de dire toute
la vrit, et se promettant bien de n'en pas trop dire. Alors commena
l'interrogatoire. On voulait savoir pourquoi elle veillait si tard au
chevet de Mme la duchesse du Maine. Elle rpondit que c'tait pour
l'endormir.

--Pourquoi avait-on trouv tant de livres dans sa chambre?

Elle rpondit que c'tait parce qu'elle aimait la lecture.

--Et pourquoi tant de papier dchir?

C'taient des bagatelles qu'elle avait composes et dont elle ne se
souciait plus.

Puis elle fut reconduite  son squestre, et, quelque peu rassure,
elle trouva que son tat tait assez doux,  tout prendre. Elle tait
prisonnire, il est vrai, mais elle tait loin des caprices, des
violences et des volonts de sa douce matresse; elle avait bris le
joug des petites voix qui faisaient le tourment de sa vie; elle avait
fait de sa servante une amie, et pour compagne elle avait une jolie
chatte que le gouverneur lui avait donne tant petite, et qui avait
fait bien des petits. Puis, le soir venu, elle n'tait pas force 
jouer la comdie,  manier des cartes, et elle se couchait quand elle
voulait dormir.

       *       *       *       *       *

Cette conspiration de Cellamare, qui et fait tomber plus d'une tte
sous la hache inexorable du cardinal de Richelieu, devint bientt, entre
les mains bienveillantes de M. le rgent, une entreprise assez ridicule,
et plutt faite pour amuser les oisifs que pour occuper les hommes
d'tat. M. le rgent se contenta du nouvel abaissement impos aux
princes lgitims, et quand on lui rapportait les vocifrations de Mme
la duchesse du Maine, il en riait volontiers, acceptant les douleurs de
la princesse en ddommagement des humiliations qu'elle lui avait fait
subir dans le salon de Mme de Maintenon.

Puis, dans ce plaisant pays de France, on n'est pas fch de changer
chaque matin de hros et d'aventure; au bout de trois mois, quiconque
et parl des conspirateurs dans un salon de Paris, et t regard
comme un sot; si bien que, mme  la Bastille, le juge instructeur avait
fini par ne plus interroger les prisonniers que pour la forme. On leur
laissait dj toutes sortes de liberts inaccoutumes en ce lieu de
plaisance: ils se promenaient chaque jour au-dessus des tours, et leurs
amis qui passaient dans le faubourg leur disaient bonjour du geste et du
regard. Un peu plus tard, ces prisonniers, si nombreux d'abord, furent
relchs l'un aprs l'autre: aujourd'hui M. de Malzieu le fils, M.
Bargeton le lendemain; plus tard encore, elle se rappelait qu'il y avait
dj six mois on tait venu chercher M. de Silly, et que l'ingrat tait
parti oubliant de prendre cong de cette humble amie, et ne se doutant
pas que peut-tre elle avait sauv sa tte en brlant la pice la plus
compromettante du procs.

Que vous dirais-je? Aprs tant d'angoisses et d'inquitudes, la
prisonnire resta seule  la Bastille, et ne comprenant gure comment
la moins coupable tait dtenue,  l'heure o l'indulgence et le pardon
s'taient tendus sur tous ses complices. C'est une chose trange et
pourtant vraie: aussitt que le danger a disparu dans une affaire
d'tat, la captivit devient insupportable. Autant le prisonnier mettait
de zle et d'ardeur  sauver sa vie, autant il reste inerte  prsent
qu'il se demande quand finira sa captivit. Il en est  regretter mme
les heures pnibles de l'interrogatoire, et l'aspect du juge, et les
bruits du dehors, toujours pleins de menaces sanglantes. Un prisonnier
qui n'est que cela, n'est plus rien, mme  la Bastille. On l'oublie, on
le nglige, et si Mlle de Launay n'et pas rencontr parmi ses gardiens
le chevalier de Maison-Rouge pour la plaindre et pour le lui dire, elle
et t bien malheureuse.

Mais le chevalier de Maison-Rouge tait si tendre et si bon, avec tant
de probit, tant d'honneur, tant de petites recherches pour distraire un
peu sa captive; il oubliait si souvent de fermer la porte  double tour;
il avait chaque matin un nouveau livre  lui prter, non pas les vieux
romans poudreux de la Bastille, mais le livre  la mode ou la comdie 
peine close. Dans ses jours de sortie, il s'en allait par la ville, en
qute des moindres anecdotes et de tous les bruits qui se dbitent dans
les ruelles galantes de la place Royale au faubourg Saint-Germain. Puis,
tout ce qu'il avait appris, il le racontait avec mille grces, ajoutant
ce qui pouvait plaire, et retranchant tout le reste. Ainsi chaque jour
ajoutait aux petits bonheurs que le bon lieutenant apportait dans cette
prison, trs tonne et scandalise, on pourrait le dire, de toutes ces
joies.

Il y eut un jour o le lieutenant de Maison-Rouge, oublieux de toute
espce de discipline, s'en vint prsenter  Mlle de Launay les hommages
d'un prisonnier log dans la _tour de la Libert_, ainsi nomme par une
aimable ironie  laquelle tous les porte-clefs ajoutaient les bons mots
de leur faon. Ce prisonnier tait un beau jeune homme,  la fleur de
l'ge, un coq-plumet de la jeune cour, M. le duc de Richelieu lui-mme.
Il s'tait plong, comme un tourdi et pour le vain plaisir d'une
nouveaut qui lui semblait piquante, dans la conspiration de Cellamare,
et peu s'en fallut qu'il ne payt son tourderie un peu cher. Mais
le moyen de livrer au bourreau le dernier hritier du cardinal de
Richelieu? Il tait dj le bienvenu du jeune roi; il tait l'ornement
de la cour; ses bons mots, ses exploits, sa jeunesse enfin, tout parlait
en sa faveur.

Mais la Bastille lui tait insupportable, et quand il apprit par le
chevalier de Maison-Rouge que la confidente de Mme la duchesse du
Maine tait loge  _la Bertandire_, une tour qui faisait face  _la
Libert_, M. de Richelieu n'eut pas de cesse et de fin qu'on n'et
enlev les cltures de l'une et de l'autre fentre, et le voil qui se
met  chanter  haute voix, mieux que n'et fait le fameux Lambert ou le
clbre Cocherot de l'Opra, l'opra d'_Iphignie_. Il chantait le rle
d'Oreste, et Mlle de Launay fut bientt Iphignie. On n'avait rien
entendu de pareil depuis le roi Louis XI. Les plus anciens dtenus, ceux
qui taient au secret depuis vingt ans, se demandaient s'ils n'taient
pas le jouet d'un songe. Ah! les malheureux! c'tait la premire et la
dernire chanson qu'ils devaient entendre avant de mourir.

On touchait  l'automne, et les brouillards plus pais tombaient du haut
des tours, lorsque M. de Richelieu quitta la Bastille en grand triomphe.
Une des filles de M. le rgent s'tait jete aux pieds de son pre en
demandant la grce du jeune homme, et le rgent s'tait laiss flchir.
Le dpart de ce joyeux voisin fut encore un ennui pour Mlle de Launay,
et plus attriste  mesure que l'hiver tait plus proche et la solitude
plus profonde, elle crivit  M. Leblanc le billet suivant:

MONSEIGNEUR,

Ce n'est ni l'impatience ni l'ennui qui me forcent  vous importuner.
Ce qui m'y dtermine est la juste apprhension qu'une personne aussi
obscure que moi ne soit totalement oublie. Cette crainte est d'autant
mieux fonde, qu'il est peu vraisemblable que les motifs de ma
dtention en rappellent le souvenir; je me flatte qu'ils sont aussi
peu remarquables que ma personne. Et, dans cette opinion, j'ai trouv
quelque espce de ncessit de vous remettre en mmoire que j'ai t
amene  la Bastille  la fin de l'anne 1718, et que j'y suis encore.
Quand je saurai, Monseigneur, que vous vous en souvenez, je me reposerai
du reste sur votre quit et sur votre humeur bienfaisante, contente, en
quelque tat que je sois, d'obir aux lois qu'on m'impose et de rvrer
le pouvoir souverain par une soumission volontaire  ses ordres.

Sa lettre crite, elle attendit sa dlivrance, ou tout au moins
l'esprance d'tre dlivre. Hlas! rien ne vint, que l'hiver sombre et
menaant. La prisonnire tait  bout de courage. Un temps vient o les
heures comptent pour des annes; la rverie est impossible; on ne peut
plus lire, on ne dort plus; chaque journe est un long supplice, et
pourtant la captivit de la jeune lectrice tait un plaisir, compare au
sjour de la duchesse du Maine dans la citadelle o elle tait enferme.
Elle tait seule, et compltement ignorante du sort de tous les siens;
pas une distraction, pas une lettre, et cette aimable princesse,
heureuse de toutes les choses de l'esprit, en tait rduite  supplier
M. Leblanc  peu prs dans les termes que Mlle de Launay employait pour
elle-mme. Si bien que lorsque la duchesse du Maine fut rendue  la
libert, et qu'il lui fut permis de revenir dans sa maison de Sceaux, sa
captivit ne pouvait pas se prolonger davantage. D'abord elle se trouva
bien isole en ces lieux privs de leur ancienne splendeur. La disgrce
est contagieuse, et de tous ces courtisans empresss  leur plaire il
vint un bien petit nombre. Ah! dsormais, plus de ftes, de comdies, de
belles nuits enjoues, aux sons des musiques.

Ils avaient pay leur libert assez cher; M. le rgent, qui n'tait
pas sans piti, mais qui ne voulait pas tre expos aux rcriminations
violentes de ses ennemis, comme il n'avait pu rien tirer des principaux
complices de la conspiration et que Mlle de Launay, qui la savait d'un
bout  l'autre en sa qualit de secrtaire intime de la princesse,
absolument se refusait  parler, M. le rgent avait exig de la
principale accuse un aveu complet de son crime, et, de guerre lasse,
elle avait sign tout ce qu'on voulait. Ainsi la princesse y laissa
beaucoup de sa considration, et le prince, un peu de son propre
honneur. Il en avait conserv un si grand ressentiment, qu'il refusa
longtemps de rentrer dans sa maison de Sceaux. Tous ces aveux
retombaient sur Mlle de Launay, que M. Leblanc resserrait toujours
davantage. Il voulait obtenir de la confidente un aveu auquel s'tait
soumise la matresse, et il s'indignait qu'une servante et plus de
courage et d'honneur que toutes ces dames et tous ces gentilshommes,
trop presss de racheter leur libert par des lchets misrables.

Mais pendant que le public, bon juge en toutes les choses honntes,
condamnait hautement la conduite de ces conspirateurs si peu constants
avec eux-mmes, tous les regards et, disons-le, tous les respects se
tournaient du ct de la captive. Ah! disait-on, en voil une au moins
qui ne cde pas aux menaces, et qui maintient ce qu'elle a dit tout
d'abord. Telle est la toute-puissance des louanges populaires, elles
franchissent les fosss les plus profonds, elles pntrent dans les plus
hautes citadelles. Mlle de Launay, dans sa solitude, avait comme un
pressentiment de l'admiration dont elle tait l'objet lgitime; elle en
tait tout encourage  rsister  la violence. Aussi, ni les menaces
d'une captivit sans fin, ni l'esprance d'une dlivrance prochaine, ni
les peines et les infirmits de la prison, qui finit presque toujours
par dompter les volonts les plus fermes, ne vinrent  bout de ce grand
courage, et la prisonnire fut plus forte que ses geliers.

Au bout de six mois encore de cette courageuse rsistance, elle vit
s'ouvrir les portes de la Bastille, et toute contente, et toute joyeuse,
elle prit le chemin de Sceaux dans la voiture publique. Autant elle
tait entre en grande crmonie  la Bastille, accuse et complice d'un
crime d'tat, autant,  cette heure, elle tait une simple bourgeoise,
et l'on n'et jamais dit,  la voir, quel grand rle elle avait jou
dans cette illustre tragdie, o les ttes les plus hautes avaient
couru un vrai pril. Comme elle respirait en ce moment l'air pur de la
libert! Quel bonheur de retrouver la causerie et les visages de tous
les jours dans le vhicule de tout le monde! A chaque tour de la roue
indolente, elle se demandait: Que dira ma princesse, et comment donc en
serai-je reue? Elle arrive enfin; la porte est ouverte; elle entre. On
lui dit que Mme la princesse du Maine se promne dans ses jardins. Elle
y court. La dame tait en calche,  demi couche, et voyant venir cette
confidente si fidle, la seule qui n'et pas trahi son secret:

--Ah! dit-elle, vous voil, j'en suis bien aise!

Et voil tout ce qu'elle en eut. Pas d'autre explication, pas de
rcompense,  peine un sourire. Elle reprit le lendemain son humble
service,  lire,  veiller,  jouer avec Son Altesse, et peu s'en fallut
qu'elle ne regrettt le calme et la paix de sa prison. Ces grands
seigneurs d'autrefois, _ces fils des dieux_, s'imaginaient que les
petites gens taient trop heureux de les servir et trouvaient leur
rcompense dans leur dvouement mme. Elle avait rapport de la Bastille
du linge et des robes en mchant tat, sa princesse ne songea point 
remplacer ces nippes uses dans la prison. Dsormais Mlle de Launay
comprit qu'elle ne devait rien attendre que d'elle-mme, et, bien
dcide  sortir de cette captivit dguise, elle s'en fut visiter ses
amis de Paris, et entre autres M. de Chaulieu, qui logeait au Temple, et
M. Dacier, qui habitait dans un des galetas du Louvre. Hlas! l'aimable
pote, ami des doctes soeurs, M. de Chaulieu, dont les douces chansons
avaient t le charme et la gaiet de tout un monde vanoui, Mlle de
Launay rencontra son cercueil, comme on le portait dans les caveaux des
anciens chevaliers du Temple.

Quand elle eut pri pour M. de Chaulieu, ce fidle ami de sa jeunesse,
qui lui tait rest fidle mme aux heures sombres de la Bastille, elle
s'en fut chez M. Dacier... Il avait perdu dans l'intervalle l'illustre
et vaillante pouse dont le nom est rest parmi les gloires suprmes du
sicle agonisant de Louis XIV, Mme Dacier! un loquent et rare esprit,
ami des chefs-d'oeuvre, interprte fidle de l'antiquit. Fille
d'Homre, elle avait traduit de la plus digne faon l'_Iliade_ et
l'_Odysse_, et sa traduction sans rivale n'a pas t dpasse. Elle 
traduit des Latins, Plaute et Trence, et si M. Dacier a mis son nom
 la traduction d'Horace, il y fut grandement aid par cette compagne
active de ses travaux.

Malgr sa douleur profonde, et tout pntr de la perte irrparable
qu'il avait faite, il advint que M. Dacier trouva dans Mlle de Launay
tant de grce et de bel esprit, et je ne sais quoi de si voisin de
la femme qu'il avait perdue, qu'il envoya M. de Valincourt, leur ami
commun, demander  _cette fille parfaite_, c'est ainsi qu'il l'appelait,
l'honneur de son alliance. Il appartenait aux deux Acadmies; il tait
clbre et fort riche et jeune encore; et Mlle de Launay, que la prison
avait faite srieuse,  qui le malheur avait enseign la prudence et la
rsignation, accepta la main qui lui tait offerte. Elle mit cependant
une condition  ce mariage,  savoir le consentement de Mme la duchesse
du Maine, esprant que la princesse n'y trouverait aucun obstacle. Elle
comptait qu'elle ne serait pas refuse, elle comptait mal.

A la premire ouverture qu'on lui fit de ce mariage, la princesse, hors
d'elle-mme, se rcrie; elle ne saurait se passer, disait-elle, des
soins et des services de sa lectrice et de sa confidente; elle ne veut
pas que son secret transpira au dehors; elle promet, du reste, de
s'occuper de sa fortune. En vain M. de Valincourt et les amis de Mlle de
Launay reprsentrent  cette fille des rois le nom de M. Dacier, son
illustration, sa fortune et le bien qu'il pouvait faire  sa nouvelle
pouse, ajoutant que pareille occasion ne serait pas facile  retrouver,
elle n'en fut que plus dcide  ne rien entendre, et le mariage fut
rompu.

Cependant M. le duc du Maine, aprs avoir rsist de toutes ses forces
au tyran de sa vie, avait fini par rentrer dans sa maison de Sceaux. L,
il menait une vie austre et retire, appelant la prire  son aide, et
trouvant une grande force  se souvenir des leons de Mme de Maintenon
et des pieux exemples de Louis XIV. Ce prince infortun, dont l'enfance
et la jeunesse s'taient passes dans une abondance infinie et une
prosprit de toute chose voisine des fables, quand il eut pass par
toutes ces preuves d'une humiliation sans cesse et sans fin, se vit
frapper d'un mal sans remde et grandissant chaque jour. Une lpre,
horrible  voir, s'tendit peu  peu sur son visage, et bientt il fut
impossible de le contempler sans dgot. Plus il se sentait frapp, plus
il s'enfonait dans l'ombre et dans la solitude, et, cette fois encore,
Mlle de Launay, courageuse entre toutes, se fit la gardienne et la
consolatrice de ce malheureux prince. Elle pleurait avec lui, elle
priait avec lui; elle coutait sa plainte, et parfois elle le ramenait
au souvenir de ses beaux jours, quand le palais de Versailles
resplendissait de toutes ses grandeurs.

Que vous dirai-je? Il avait, tout malheureux qu'il tait, conserv un
coeur tendre et reconnaissant, et quand il se vit voisin de sa dernire
heure, il dclara qu'il voulait tablir Mlle de Launay avant de mourir.
Mais M. Dacier tait mort sur l'entrefaite, et M. de Silly, qui parfois
semblait regretter sa conduite passe, avait laiss dans le coeur de la
dlaisse un si cruel souvenir, que son nom seul tait pour elle
une pouvante. Enfin, quand M. le duc du Maine eut bien cherch une
rcompense  sa garde-malade, il jeta les yeux sur un officier de sa
maison, un honnte homme, d'un esprit mdiocre et d'une humble fortune;
il avait pass cinquante ans, et toujours vcu de son pe; une petite
ferme  Gonesse, la patrie du bon pain, une maison assez jolie, un
troupeau de moutons, un grand amour pour la vie des champs, un esprit
paisible, il avait tout ce qui fait le bonhomme, et pas d'autre ambition
que d'tre enfin le capitaine et marchal de camp aux gardes suisses
d'une compagnie dont il tait depuis longtemps le lieutenant.

Et si lasse tait Mlle de Launay de tant d'motions et de rvolutions
dans cette petite cour, qu'elle accepta volontiers la main de ce brave
homme, en se chargeant de demander, pour sa dot, ce brevet de capitaine
dont il faisait les fonctions depuis tantt deux annes. Cette fois
encore, il fallut s'attaquer  la duchesse du Maine, implorer sa bonne
grce, et lui faire accepter les propositions de ce vieil officier, trs
sage et trs prudent, qui voulait bien se marier, mais  condition qu'au
pralable on le bombarderait au grade objet de son envie. A la fin,
et comme aussi le duc du Maine l'exigeait, la princesse accepta cette
alliance; elle consentit, et le duc du Maine, ayant obtenu le brevet du
baron de Staal, donna  la marie une belle tabatire, une belle robe et
sa main  baiser. M. de Staal, en revanche, offrit au matre de Sceaux
un agneau de sa bergerie.

A la fin les voil maris et retirs bientt dans leur maison des
environs de Paris. Sous ces modestes ombrages, dans ces prairies dont la
limite tait bien troite,  ct de ce mari qui ne savait que raconter
les petites guerres qu'il avait faites et les petits vnements dont
il avait t le tmoin, Mme de Launay, calme et rsigne, crivit
les Mmoires de sa vie. Elle eut grand soin, dans cette tche assez
dangereuse, de n'en montrer que les beaux cts; elle voulait paratre
aimable, afin de laisser d'elle-mme et de son passage ici-bas un bon
souvenir. Cependant nous avons retrouv un portrait qu'elle avait crit
de sa main, et qui la montre  peu prs telle qu'elle tait, l'heure
n'tant pas venue encore o l'on arriverait  crire en toutes lettres
et sans y rien omettre, non pas mme la honte et le mpris, ses propres
confessions. On ne lira pas sans intrt les deux pages que voici:

Mlle de Launay est de moyenne taille, assez maigre, et dsagrable au
premier abord. Son caractre et son esprit sont comme sa figure; il n'y
a rien de travers, mais aucun agrment. Sa mauvaise fortune a beaucoup
contribu  la faire valoir. La prvention o l'on est que les gens
dpourvus de naissance et de bien ont manqu d'ducation fait qu'on leur
sait gr du peu qu'ils valent; elle en a pourtant eu une excellente, et
justement elle en a tir ce qu'elle a de bon, les principes de vertu,
les sentiments levs, et les droits sentiers d'une conduite exacte que
l'habitude  les suivre lui a rendus faciles et naturels.

Sa folie a toujours t de vouloir dominer par la logique et la raison;
et, comme les femmes qui se sentent serres dans leur corps s'imaginent
tre de belle taille, sa raison l'ayant incommode, elle a cru en avoir
beaucoup. Toutefois elle n'a jamais pu surmonter la vivacit de son
humeur, ni l'assujettir du moins  quelque apparence d'galit, ce qui
souvent l'a rendue dsagrable  ses matres,  charge dans la socit,
et tout  fait insupportable aux gens de sa dpendance. Heureusement la
fortune ne l'a pas mise en tat d'en envelopper plusieurs dans cette
disgrce. Avec tous ces dfauts, elle n'a pas laiss que d'acqurir
une vritable rputation, qu'elle doit uniquement  deux occasions
fortuites: l'une a mis au jour ce qu'elle pouvait avoir d'esprit, et
l'autre a fait remarquer en elle de la discrtion et quelque fermet.
Ces vnements, ayant t fort connus, l'ont fait connatre elle-mme,
malgr l'obscurit o sa condition l'avait place, et lui ont attir une
considration au-dessus de son tat. Elle a tch de n'en tre pas plus
vaine; mais dj la satisfaction qu'elle a de se croire exempte de
vanit en est une.

Elle a rempli sa vie d'occupations srieuses, plutt pour fortifier
sa raison que pour orner son esprit, dont elle fait bon march. Aucune
opinion ne se prsente  son esprit avec assez de clart pour qu'elle
s'y affectionne, et ne soit aussi prte  la rejeter qu' la recevoir;
ce qui fait qu'elle ne disputa gure, si ce n'est par humeur. Elle a
beaucoup lu, et ne sait pourtant que ce qu'il faut pour entendre ce
qu'on dit sur quelque matire que ce soit, et ne rien dire de mal 
propos. Elle a recherch avec soin la connaissance de ses devoirs et
les a respects aux dpens de ses gots. Elle s'est autorise du peu de
conplaisance qu'elle a pour elle-mme  n'en avoir pour personne; en
quoi elle suit son naturel inflexible, que sa situation a pli sans lui
faire perdre son ressort.

L'amour de la libert est sa passion dominante, passion trs
malheureuse en elle, qui a pass la plus grande partie de sa vie dans la
servitude; aussi son tat lui a-t-il toujours t insupportable, malgr
les agrments inesprs qu'elle a pu trouver.

Elle a toujours t fort sensible  l'amiti, cependant plus touche
du mrite et de la vertu de ses amis que de leurs sentiments pour elle;
indulgente quand ils ne font que lui manquer, pourvu qu'ils ne se
manquent pas  eux-mmes.

Certes, le portrait n'est pas flatt, mais il est simple et vrai; il
nous montre en tout son jour cette personne adroite et droite qui s'est
trouve mle  de grands vnements qu'elle a domins de la hauteur de
son courage et de la sagacit de son esprit. Par un bonheur inespr,
le succs de la vie et des Mmoires de Mme de Staal et le renom de
bel esprit qu'elle a laiss l'ont fait confondre,  cinquante ans de
distance, avec un des plus grands gnies du commencement de l'empire,
Mme la baronne de Stal, l'illustre auteur de _Corinne_ et des
_Considrations sur la Rvolution franaise_. Heureuse confusion; elle
ne saurait attenter  la gloire de Mme de Stal; elle jette une clart
trs grande et trs heureuse sur le souvenir de Mme de Staal, qui s'en
va s'amoindrissant et s'effaant toujours.




ZMIRE


Au bout du pont Royal, sur le quai d'Orsay, non loin de l'ancien htel
de MM. les gardes du corps du roi, un caf de srieuse apparence est
rempli tout le jour d'une foule d'honntes gens qui viennent prendre en
ce lieu leur repas du matin et leur repas du soir. On y parle  voix
basse, et, si parfois quelque tranger s'gare en ces salons bien
hants, il prend soudain le diapason des habitus du caf de la rue du
Bac; si bien que les femmes les plus distingues ne redoutent pas d'y
venir, en compagnie de leur frre ou de leur mari.

Un beau jour du mois de juin (il avait plu dans la matine et le pav
tait encore humide), un carrosse  l'ancienne marque, sorti des
ateliers d'Erlher, et conduit par un cocher aux cheveux blancs, dposa
sur le seuil du caf une vnrable dame du faubourg Saint-Germain,
accompagne de sa nice, une personne srieuse, qui avait dj dpass
la vingtime anne. Elle-mme, la nice, avait pour chaperon, mieux
qu'une servante, une amie, uns soeur de lait. Celle-ci s'appelait
Mariette; elle avait dix ans de plus que sa compagne; elles se
tutoyaient l'une et l'autre, avec une certaine dfrence du ct de
Mariette. Elle tait vtue en paysanne cossue;  sa tte le vaste bonnet
normand ourl de dentelles,  son cou la croix martele  Fcamp par les
anciens orfvres de l'antique province. Autant la demoiselle tait frle
et d'une apparence chtive, autant la Mariette tait d'une opulente
et vivace sant. Rien ne gnait son beau rire et son grand art de ne
s'tonner de rien. Il y avait dj trois ou quatre jours que ces dames
avaient fait le projet de venir djeuner _en garons_ dans cette maison,
voisine de leur htel; elles s'en faisaient une grande fte. A leur
entre, il y eut parmi les habitus un mouvement de curiosit discrte
et bientt rprime, chacun ayant compris que les nouvelles venues
appartenaient videmment au meilleur monde.

A peine elles furent assises:

--Ah! mon Dieu, s'cria Mariette, Zmire est perdue! O donc est-elle?
Elle m'est chappe, et Dieu sait si la pauvrette est en peine!

En mme temps, elle se levait en criant:

--Zmire! Zmire!

Or Zmire avait retrouv la piste, et si contente et si gaie elle allait
 travers les deux salons, disant  chaque gambade, en petits cris
joyeux:

--Rassurez-vous, chres amies, me voil!

Zmire tait une bte charmante de la plus belle race cossaise et
grosse  peine comme le poing. Elle avait les grces et les gaiets de
la premire jeunesse; ignorante de toute malice, il n'y avait rien de
plus leste et de plus enjou. La nuit venue, elle couchait sur les pieds
de Mariette; toute la famille en raffolait; tout le quartier savait son
nom. Sa jeune matresse l'appelait _l'oiseau_. Que de morceaux de
sucre  son intention dans toutes les poches d'alentour! et tendre 
l'avenant, un doigt lev lui faisait peur, la grosse voix remplissait
son coeur de remords. Mais le moyen de se fcher contre un si frle
animal qui vous regardait, sous sa chevelure soyeuse, avec ses deux yeux
d'escarboucles?

Cependant elle fut gronde:

--O la laide! disait Mariette.

Et la pauvrette, humilie, se tranait aux pieds de ses trois
matresses. La plus jeune, enfin, lui pardonna, et soudain ces trois
mains bienveillantes la couvrirent de caresses. Alors la voil
ressuscite, et plus que jamais bondissante  travers ces hommes
d'habitudes et d'humeur si diffrentes. Mais, quoi! dans le premier
salon son succs fut complet. Elle, alors, se voyant encourage, eut la
curiosit, disons mieux, l'imprudence de traverser la grande salle par
o elle tait entre. Elle arracha le journal de celui-ci, juste au
moment o son ministre tait trait de Turc  More; elle enleva la
serviette de celui-l, comme il allait s'essuyer les mains. Elle eut
mme l'audace d'effleurer de sa patte, o restait un brin de poussire,
le pantalon blanc du sous-lieutenant Joli-Coeur, et le sous-lieutenant
se contenta de grogner: La vilaine bte!

Oui-da, mais il y avait dans le fond de la salle, au coin de la porte
d'entre, un peu dans l'ombre et prenant une glace panache autant
qu'elle-mme, une dame attife et trop pare. Elle portait une robe 
longue trane, et la malheureuse Zmire, qui ne connaissait pas chez
sa matresse ces sortes d'embarras, laissa sur l'toffe tranante
l'empreinte lgre de ses trois pattes, la quatrime tant essuye sur
le pantalon blanc de Joli-Coeur. Mais, juste ciel! les grands cris que
poussa la dame! Elle jurait que sa robe tait perdue. Eh! comment finir
cette journe? il fallait rentrer au logis. Plus la dame aux riches
atours semblait irrite, plus la bestiole implorait son pardon, sans sa
douter que cette robe tait un phnomne. Enfin un jeune homme qui tait
avec cette femme irritable assna sur la tte et sur les deux pattes
de la triste Zmire un violent coup de ses deux gants. Tout le caf
retentit du cri de Zmire.

Hlas! c'tait la premire fois qu'elle tait battue! Elle revint en
toute hte au groupe o sa plainte avait soulev tant d'angoisses... Un
doute arrta la triste Zmire: elle se demanda si ses trois gardiennes,
pouvantes de l'accident, auraient assez de force pour la dfendre et
de volont pour la protger contre un nouvel attentat. Alors, s'tant
dcide et, d'un bond plein de grce, elle se mit  l'abri du commandant
Martin, qui djeunait paisiblement en face de Mariette, Mariette ayant
dj remarqu que son voisin respirait  la fois le calme austre et la
bont d'un homme habitu au commandement.

Martin commandait  tout un escadron de cavalerie lgre et pas un de
ses officiers qui passt devant lui sans lui prsenter ses respects.

Il ne comprit pas, tout d'abord, les malheurs de Zmire, et pourtant,
flatt de sa prfrence, il l'adopta d'un geste paternel:

--On nous a donc fait un gros chagrin! dit-il, quelque brutal aura
march sur la patte  Zmire! Allons, consolons-nous!

Il disait ces tendres paroles d'une vois si douce, que Zmire en fut
toute rassure, et que les trois dames en furent touches jusqu'aux
larmes. Quand il vit que le mal tait dissip et qu'il pouvait toucher 
la tte endolorie:

--Eh bien, a ne sera rien, reprit-il, et maintenant, qu'en dis-tu, si
nous djeunions?

Ce brave homme avait devant lui une tasse de caf au lait, o il
mouillait un petit pain qu'il prsenta  Zmire. Elle tait plus
dlicate que lui, et refusa le pain, non pas sans tremper sa langue dans
la tasse. Il l'encourageait de son mieux. Quand il eut achev son pain,
il offrit dans sa cuiller un peu de brioche  Zmire. Elle avait faim,
elle ne fit pas la rechigne et mangea la moiti de la brioche. Alors ce
brave homme acheva sa tasse de caf au lait sans honte et sans perdre
une miette. Il tait sobre et vivait de peu. Les trois femmes, qui le
regardaient  la drobe et le dvoraient du regard, se disaient d'un
signe imperceptible:

--Il n'y a rien de plus simple et de meilleur que cet homme-l.

Quand tout fut bu et mang, Zmire s'endormit paisiblement sur le bras
de son hte, et le commandant, retenant son souffle, se mit  lire une
revue. Nos trois femmes, qui n'taient pas non plus que Zmire habitues
 tant d'motions, attendirent assez longtemps leur modeste djeuner;
mais elles se consolrent de leur attente, quand le commandant fut
arrt dans sa lecture par un de ses frres d'armes. Ils ne s'taient
pas rencontrs depuis longtemps, et celui-ci disait  celui-l:

--Qu'tes-vous devenu, mon commandant? Nous vous avons laiss mort sur
le champ de Solfrino, et nous vous avons bien pleur.

--Mon cher lieutenant, reprenait le commandant Martin, la guerre et la
gloire ont leur mauvaise chance, et tout autre mort que le commandant
Martin se ft relev colonel, avec la croix d'officier de la Lgion
d'honneur. Mais les uns et les autres, vous m'avez trop pleur, et mes
lanciers, petits et grands, ont t quittes avec moi en disant: C'est
dommage! Revenu de si loin, j'ai retrouv mon grade et mon escadron, et
ma louange tant puise, on n'a plus parl de moi. Cependant je suis
fatigu; j'en ai assez de la guerre. Ah! si j'avais seulement quelque
bout de ferme o je pourrais, en travaillant, gagner douze cents francs
de rentes... Mais je suis pauvre et fils d'une humble famille. Il me
faut attendre absolument la croix d'or et le titre de colonel. Toutes
ces fortunes runies, j'irai retrouver mon pre, un capitaine marchand
du port de Honfleur. Voil toute mon esprance. Acceptez cependant que
je vous offre une modeste absinthe, comme autrefois, quand nous tions 
l'cole militaire et que la cantinire nous refusait le crdit.

La jeune fille ne perdait pas un mot de cette conversation, o se
montraient, dans un jour si modeste, le courage et la bont du soldat.
Mariette aussi enfouissait dans son coeur tous les rves de _son_
commandant. A la fin, le lieutenant prit cong de Martin, et voyant
Zmire endormie:

--Au moins, dit-il, vous avez l un joli camarade, et vous tes sr
d'tre aim.

--Ce n'est pas  moi, rpondit Martin, a dort comme un enfant sur le
premier venu. C'est vraiment une bte charmante.

Ce fut en ce moment que Mariette ayant sold la carte  payer, les trois
dames se levrent pour sortir, non pas sans faire un beau salut au
commandant Martin. La jeune fille, en rougissant, balbutia quelques
excuses; la vieille dame entreprit d'expliquer comment elle s'appelait
la marquise d'Escars, et qu'elle serait heureuse d'ouvrir au commandant
les portes de son htel de la rue de l'Universit. Mariette et voulu
pour beaucoup embrasser le bless de Solfrino et lui donner sa croix
d'or, qui brillait comme un rendez-vous de soleils; mais, avec des
allures dcides, Mariette tait timide et n'osa pas; elle finit par
appeler:

--Zmire!

Alors Zmire, ouvrant un oeil languissant, et comprenant qu'il fallait
traverser de nouveau la grande salle o elle avait t si malheureuse,
se rejeta d'instinct dans les bras du capitaine. Elle ne reconnaissait
plus Mariette elle-mme; elle se serait fait tuer plutt que d'aller
rejoindre la porte o se tenait la dame au jupon tranant. Ses trois
matresses s'tonnaient de cette rsistance:

--Allons, je vois ce que c'est, reprit le bon commandant en frottant la
tte de Zmire; il faut  mademoiselle un garde du corps.

Puis, sans dire mot et tte nue, il suivit ces dames, qui traversrent
tout le caf, et quand elles furent rentres dans le carrosse, il dposa
Zmire sur le giron de la jeune demoiselle.

--Adieu, ma chre petite bte, disait-il, je le laisse entre de belles
et bonnes mains.

Puis il rougit d'avoir fait un si long compliment.

Ne vous tonnez pas qu'une humble bestiole ait soulev tant de
sympathies en de si nobles coeurs, et s'il vous fallait un exemple, un
tmoignage en l'honneur de l'un de ces animaux, qui sont en train de
prendre leurs degrs de naturalisation dans l'espce humaine, c'est
un mot de M. Buffon lui-mme, il vous suffirait de lire un admirable
passage  la date du 13 novembre 1675:

Vous tes tonne que j'aie un petit chien; voici l'aventure:
J'appelais, par contenance, une chienne courante d'une madame qui
demeure au bout du parc; Mme de Tarente me dit: Quoi! vous savez
appeler un chien? Je veux vous envoyer le plus joli chien du monde. Je
la remerciai et lui dis la rsolution que j'avais prise de ne me plus
engager dans cette sottise; cela se passe, on n'y pense plus. Deux jours
aprs, je vois entrer un valet de chambre avec une petite maison de
Chine toute pleine de rubans, et sortir de cette jolie maison un petit
chien tout parfum, d'une beaut extraordinaire; des oreilles, des
soies, une haleine douce, petit comme une sylphide, blondin comme un
blondin. Jamais je ne fus plus tonne; je voulus le renvoyer, on ne
voulut jamais le reporter. C'est ma petite servante Marie qui s'est mise
au service du petit chien; il couche dans sa maison et dans la chambre
de Beaulieu; il ne mange que du pain; je ne m'y attache point encore,
mais il commence  m'aimer et je crains de succomber. Voil l'histoire,
que je vous prie de ne point demander  Marphise, car je crains les
bouderies. Au reste, une propret extraordinaire; il s'appelle _Fidle_;
c'est un nom que les amants des plus belles princesses ont bien rarement
mrit...

Depuis toute une semaine, le commandant Martin et ses bonts pour
Zmire furent le sujet des conversations les plus suivies dans l'htel
d'Escars. On en parlait tout le jour et tous les jours; il n'tait pas
un habitu de la maison, entre deux parties de whist, qui ne ft forc
d'entendre une oraison presque funbre du chevalier sans peur et sans
reproche. La tante et la nice, et surtout Mariette, se disputaient pour
savoir si le commandant tait le bien invit  venir chez la marquise.
Elle soutenait que oui; elles disaient que non, et qu'il fallait plus
de crmonie. Il fut enfin dcid qu'une belle lettre serait crite au
commandant Martin par la dame de cans, et que Mariette, qui ne doutait
de rien, la porterait  la caserne.

--On te conduira jusque-l, disaient la tante et la nice.

Au fait,  quatre heures sonnantes, on pouvait les voir qui longeaient,
en leur carrosse, le quai d'Orsay, plong dans la consternation. Il y
avait, autour de la caserne, des femmes et des enfants qui pleuraient,
des cranciers dsols, des amis au dsespoir. On se disait adieu, on se
serrait les mains. Les lanciers saluaient de la lance et les dames de
leurs mouchoirs. La musique sonnait de toutes ses sonneries: trompettes,
clairons et bassons. Le drapeau dployait sa flamme  tous les vents;
les chevaux hennissaient, les sous-officiers juraient, les lanciers
riaient, les chiens hurlaient. Sur un cheval blanc se tenait un grand
corbeau les ailes tendues; il appelait la tempte, et la tempte ne
venait pas.

Tout disparut dans les lointains poudreux du Champ de Mars. Les
officiers venaient  la suite, et, le dernier de tous, le commandant
Martin, simple et calme  son habitude. Il reconnut ces dames, et la
petite bte  la portire, qui regardait, curieuse, tout ce dpart. Le
capitaine alors les saluant de l'pe:

--Adieu, Zmire!

Et Zmire aboya douloureusement.

Sur l'entrefaite revint Mariette. Un marchal des logis chef, interrog
par l'intelligente servante, rpondit que c'tait tout au plus si le
commandant savait  l'avance la destination du rgiment, et Mariette,
attriste, avait pens qu'il tait inutile de remettre la lettre
d'invitation.

Tout fit silence.

--Ah! ma tante, s'cria la nice, je suis bien malheureuse, et que nous
avons de reproches  nous faire! Au moins devais-je lui dire le nom de
notre famille et que mon pre tait un des chefs de l'arme. Hlas! le
voil parti sans se soucier de ces ingrates... Adieu, Zmire!

Et Zmire, voyant pleurer sa jeune matresse, essuya ces beaux yeux qui
n'avaient pas souvent pleur.

C'est une tche ingrate, une entreprise difficile, de conduire  cent
lieues de distance une troupe de cavaliers. La route est longue, les
tapes sont dsignes  l'avance, les rafrachissements sont rares.
Chemin faisant, plus d'un cheval se dferre, et plus d'un homme en proie
au soleil tombe et se blesse dans la poussire du grand chemin.
Toutes ces responsabilits, petites et grandes, psent sur la tte du
commandant. Il rpond de la sant de ses btes et de ses hommes. Il faut
qu'il improvise  chaque instant une ambulance, un hpital; c'est pis
que la guerre une pareille marche, et sitt que nos soldats n'ont plus
qui les regarde,  peine ils ont travers les cits curieuses et les
hameaux tonns, soudain s'en va toute gaiet; plus de rire et plus de
chanson. Rien de triste et de srieux comme un grand chemin qui n'en
finit pas; surtout l'heure tait mauvaise et mal choisie au mois de
juin. Pas un brin d'herbe  la prairie et pas une ombre aux arbres
languissants. Les anciens se montraient l-bas une longue valle o
murmuraient l'an pass tant de ruisseaux sur des rives hospitalires. O
misre! les eaux limpides avaient disparu; le ruisseau tait plein
de cailloux; le cheval, harass, cherche en vain sur les pommiers du
sentier quelques fruits verts pour apaiser la soif qui le dvore. Le
pommier n'a plus de fruits, le soleil plus de nuages. Elle-mme, la
nuit, favorable au repos, la nuit tait brlante. Il fallut huit jours
pour trouver  Vernon un rpit dont ces malheureux avaient si grand
besoin.

Hommes et cavaliers, Vernon leur fut un vritable Paris. Bientt
rafrachis par deux jours de repos, ils gagnrent Rouen, la capitale de
la Normandie, et Rouen les garda trois mois pour remplacer un rgiment
de cuirassiers qui tenait garnison dans l'antique vreux, sous les murs
hospitaliers de Saint-Taurin. Enfin toutes ces forces tant rpares,
hommes et btes en bon tat, le jour vint o le commandant Martin,
faisant l'inspection de ses lanciers, les trouva si beaux et dans un
tat si prospre:

--Enfants, dit-il, nous entrerons demain dans la capitale du Calvados.
La ville appartient  des magistrats qui nous feront bonne mine d'htes,
et j'espre que nous nous conduirons tous en honntes gens.

Le commandant ne hassait pas les bonheurs d'une courte harangue. Il
tait content d'avoir accompli toute sa tche; il se disait que l'heure
du repos tait venue et que maintenant sa destine tait accomplie,
ayant renonc  toute esprance d'avancement; puis il se sentait chez
lui. Il chantonnait entre ses dents la chanson nationale:

    J'irai revoir ma Normandie,
  C'est le pays qui m'a donn le jour.

Ainsi songeant, ils entrrent, en bon ordre et rendus  la discipline
austre, dans l'antique cit de Guillaume le Conqurant. La ville de
Caen est l'une des plus vieilles de la grande province. A chaque pas
vous rencontrez une maison curieuse et vous foulez une longue histoire.
La ville est svre, et les habitants, silencieux, respectent le passage
des gens de guerre. Toutefois chaque habitant s'en vint sur le seuil de
son logis saluer ces nouveaux arrivs. Il y eut mme (et c'taient
des joies  n'en pas finir) plus d'un pre et plus d'une mre qui
reconnurent leur fils le brigadier, leur fils le trompette ou le
sous-lieutenant. La troupe alors s'arrtait un instant pour les
premires effusions; puis les passants continuaient leur chemin aux
hennissements des chevaux, qui comprenaient enfin qu'ils taient
arrivs. Le commandant allait cette fois le premier, cherchant, mais en
vain, quelque visage connu. Il entendit cependant  la fentre d'une
grande maison, garde par une sentinelle, un cri de surprise et de joie,
et mme il lui sembla qu'une main bienveillante envoyait  son adresse
un baiser qui se sentait dans les airs:

--Si c'tait pour moi! se disait le commandant.

Il se sentait dj moins seul et moins perdu dans cette illustre cit,
o l'glise et la magistrature, la science et le droit avaient pos
leurs tabernacles.

Ils arrivrent ainsi  la porte de la caserne o les attendait
l'tat-major du rgiment.

--Soyez le bienvenu, commandant, disait le colonel, mais vous avez
diablement tard! nous sommes ici depuis quinze jours.

Ce colonel n'tait pas un mchant homme; il tait un officier de
fortune. Il n'avait pas trouv d'obstacle en son chemin: tout lui avait
russi, et surtout la faveur des inspecteurs gnraux, pas un de ces
messieurs ne voulant dranger un contentement si parfait. Il faut dire
aussi que ce colonel trop heureux tait plus jeune de dix annes que
le commandant Martin. Il n'avait pas dans tout son corps une seule
blessure; il se portait  merveille, et M. son pre lui faisait une
haute paye de deux cents louis, ce qui reprsente une grosse somme au
rgiment le mieux tenu. Quand toutes les formalits furent accomplies,
chaque homme  sa place et le cheval  la provende, les officiers de
tout le rgiment dnrent ensemble, et les premiers arrivs portrent la
sant des nouveaux venus.

--Nous voil bien loin de Paris, disait le lieutenant Charlier, et Dieu
sait quand nous djeunerons au caf de la rue du Bac.

Alors chacun raconta son histoire, et, chose trange, le commandant
Martin, le seul homme qui eut une histoire  raconter, ne la raconta
pas.

La fin de la soire fut consacre aux principaux fonctionnaires, non
moins qu'aux plus belles personnes de la ville de Caen. M. le premier
prsident d'Orival et Mme Morton, la jeune femme de l'avocat gnral,
furent cits pour leur hospitalit gnreuse. Plusieurs jeunes gens,
d'une seule paulette, plus redoutable que les paulettes toiles,
proclamrent le nom des belles danseuses: Mlle Sophie et Mlle Marie,
enfants de l'Htel de ville, et la belle entre les belles, Mlle Amlie
avec sa soeur Aurore.

--Quant  moi, disait un sous-officier de la veille, je ne trouve rien
de plus charmant que Mlle Mariette, l'honneur et la grce de la maison
du gnral de Beaulieu.

Et la conversation s'empara du gnral; les uns disaient que c'tait
l'un de nos meilleurs officiers gnraux, les autres affirmaient qu'il
tait dur et sans piti.

--Il n'est pas juste.

--Il n'a fait de bien  personne.

--Il a bris les plus belles carrires, disaient ceux-ci.

--Au contraire, affirmaient ceux-l, le gnral de Beaulieu est la bont
mme...

Au demeurant, les uns et les autres se rappelrent qu'ils devaient le
lendemain leur premire visite au gnral commandant la ville de Caen.

Le lendemain, sur le midi,  l'heure militaire, le colonel, suivi des
officiers en grande tenue, frappait  la porte de M. le lieutenant
gnral comte de Beaulieu. Ces messieurs furent reus dans le grand
salon, orn d'une vieille tapisserie o l'on voyait l'histoire de
Macette. L'appartement tait vaste et sombre. Le colonel prsentait ses
officiers; ceux-ci saluaient, et le gnral disait un mot agrable 
chacun. Quand vint le tour du commandant Martin, le colonel le prsenta
au gnral en le nommant d'une voix brve:

--Et si vous n'avez pas reu plus tt la visite du rgiment, mon
gnral, la faute en est au commandant, qui s'est fait attendre.

Ce manque inusit de courtoisie,  propos d'un tel homme en un pareil
moment, fut assez mal reu dans toute la compagnie. Heureusement le
gnral, trs brave homme et trs juste en dpit de tous les discours,
s'approchant du commandant:

--A coup sur, lui dit-il, vous tes l'officier Martin, le ressuscit
de Solfrino. Faites-moi l'honneur de me donner la main. Si vous tes
arriv trop tard dans notre garnison, au moins vous avez ramen tout
votre monde, btes et gens, sans oublier le corbeau du rgiment.
Vos devanciers ont laiss vingt hommes dans les hpitaux civils et
militaires. Soyez donc le bienvenu, mon cher commandant. Mais comment
se fait-il qu'aprs vos belles actions d'Italie vous ayez t si mal
rcompens? Je suis-l, Dieu merci, pour rappeler vos droits et vos
services. Comptez donc sur mon zle et mon amiti.

Ces nobles paroles furent accueillies par un murmure approbateur.

--Mon gnral, rpondit le commandant Martin, me voil pay de toutes
mes peines. A quoi bon la rcompense? elle ne peut rien ajouter 
l'honneur que vous me faites. Tant pis pour moi, qui n'ai pas trouv
pour me dfendre et me protger quelque protectrice  la mode. Elles
font les colonels, elles dfont les capitaines.

Comme il achevait de parler, la gardienne du logis, se prcipitant dans
le salon avec des cris joyeux, monta sur la table et couvrit le bon
Martin de ses plus vives tendresses. Sa joie allait jusqu'au spasme,
et, pour peu qu'on ne l'et pas mnage, elle touchait  la folie. Un
instant le gnral parut trs tonn, mais il se remit bien vite.

--Pardieu, commandant, que disiez-vous de la cruaut des dames? En voici
une qui vous compromet devant tout le monde, et vous pouvez en tre
fier; vous tes le premier pour qui Mlle Zmire ait jamais montr une si
grande passion.

--Elle et moi, reprit Martin, nous avons djeun un jour au quai
d'Orsay,  la mme table, et je suis bien content qu'elle ait daign
s'en souvenir.

--Aprs la recommandation de ma fille, reprit le gnral, je n'en sais
pas de plus puissante que l'amiti de ma petite Zmire. Elle est la joie
de la maison.

Le colonel fut reconduit chez lui par tous les officiers, mais les vrais
saluts et les flicitations de ces braves gens s'adressrent surtout 
leur exemple,  leur ami le commandant Martin. Cette fois donc justice
tait rendue, et pas un ne s'tonna lorsqu'aux premiers jours de juillet
un officier d'ordonnance apporta sous un pli cachet aux armes du
gnral l'invitation que voici:

Mlle Louise et Zmire de Beaulieu et M. le gnral de Beaulieu prient
M. le _colonel_ Martin de leur faire l'honneur de dner, demain mardi, 
l'htel du gnral.

Le lecteur a devin que dans l'intervalle une grande amiti s'tait
tablie entre le colonel Martin et le gnral de Beaulieu. Le colonel
tait reu comme un ami de tous les jours, et c'tait dans ce logis bien
tenu  qui s'empresserait de lui faire oublier son isolement. Quant
 s'inquiter des sentiments qu'il pouvait inspirer  Mlle Louise de
Beaulieu, il ne s'en inquitait pas le moins du monde. Il entourait la
jeune fille de ses meilleures dfrences et de tous ses respects. Pensez
donc s'il fut tonn lorsque Mlle Mariette, l'interrogeant  la faon du
juge d'instruction:

--Nous voudrions savoir, Monsieur le colonel, dans quelles intentions
vous venez si souvent dans notre maison. Il serait temps de le dire,
surtout si c'est notre jeune demoiselle qui vous attire. A vous parler
franchement, il ne dpend que de vous d'obtenir la main de Mlle de
Beaulieu. Il nous a sembl que vous n'tiez pas mal vu de Mlle Louise,
et que votre mariage serait facile avec elle, n'tait le chagrin que son
pre en ressentirait.

A cette dclaration inattendue, qui fut bien tonn? Le bon Martin. Il
resta quelque temps confondu et pntr du bonheur qui l'pouvantait.
Mais enfin, d'une voix trs mue il rpondit:

--Pensez-vous donc, Mademoiselle Mariette, que je pourrais oublier
la dette que j'ai contracte envers le gnral de Beaulieu, mon
bienfaiteur, en lui drobant le coeur de sa fille? Je serais son pre,
avec plusieurs annes par-dessus le march. Non, non,  Dieu ne plaise
que j'oublie ainsi tous mes devoirs! Moindre est mon ambition, et
cependant j'ai bien peur qu'elle ne soit encore au-dessus de mes
esprances. Maintenant que j'ai de quoi vivre, avec un beau grade, il me
semble que je pourrais obtenir la main d'une belle fille de Normandie,
avenante et bonne, qui me permettrait de l'aimer et peut-tre aussi de
fonder une famille avec son aide et sa protection. Vous m'avez racont
plusieurs fois, Mariette, que du chef de votre pre et de votre mre
vous tiez propritaire d'une ferme  dix lieues d'ici. Ajoute  mes
pensions, qui seront rgles avant peu, cette ferme est une fortune.
Enfin, si vous tes plus jeune que moi, je puis du moins, sans trahir
les lois naturelles, solliciter une si belle union.

Il parlait encore; en ce moment parut Louise au bras de son pre et, les
voyant qui se tenaient par la main, Mlle de Beaulieu comprit toutes les
choses qu'ils venaient de se dire. Elle passa tour  tour d'une grande
pleur  l'incarnat de la pivoine, et pour cacher sa rougeur elle se
jeta dans les bras de son pre. Alors, prenant son courage  deux mains,
le colonel Martin, tte nue et debout:

--Mon gnral, dit-il, avec la permission de sa jeune matresse,
accordez-moi la main de Mlle Mariette. Elle ne m'a rien dit encore;
c'est la premire fois que je lui parle mariage, et cependant je sais
qu'elle ne me refusera pas d'unir sa destine  celle d'un officier de
fortune.

On et pu voir en ce moment, sur le visage du gnral, un contentement
qu'il ne cherchait pas  cacher.

--Qu'il soit fait ainsi que vous le dsirez, mon cher camarade. Apprenez
que je marie en mme temps Mlle de Beaulieu avec son cousin le comte
d'Escars, un des plus beaux noms de France, et j'en suis bien heureux.

Le mariage de Mariette et du colonel Martin fut un mariage  la
hussarde. On y mit de part et d'autre un grand empressement. L'glise et
le rgiment firent de leur mieux pour cette heureuse crmonie. On et
dit que le ciel mme avait voulu sa part dans ces justes noces.
Depuis tantt trois mois le soleil brlait la plaine, et la terre, au
dsespoir, subissait nuit et jour des astres implacables. Les premires
gouttes de la pluie, appele  grand renfort de prires, tombrent
juste au moment o Mariette, au bras du gnral, touchait le seuil de
Saint-tienne. Alors la fiance, avec un geste pieux, offrit son voile 
la pluie et le consacra, tout mouill,  la Vierge de la chapelle o
fut bni son mariage. Oh! la charmante offrande! Il y avait encore 
sa couronne de la salutaire rose, et plus d'un parmi le peuple,
aujourd'hui, vous racontera que cette couronne d'oranger offerte 
la sainte Vierge a dcid du grand orage. Il grondait terrible et
fulgurant, lorsque Mariette et son mari montrent dans le chariot
de leur fermier, pour se rendre  leur maison des champs. Comme ils
longeaient la rue o le gnral les avait prcds, Louise apparut,
tenant dans ses bras la petite Zmire et disant:

--Je ne veux pas sparer ces trois tres, dsormais insparables. Adieu,
ma bonne Mariette, embrassez-moi; et vous, Monsieur le colonel, ayez
grand soin de Zmire et de ma soeur de lait.

La pluie, en cet adieu, tombait  verse, et Louise en toute hte rentra
dans la maison paternelle. Mariette et son mari firent un beau voyage
 travers ces plaines, par ces collines vivifies et ranimes. L'cho
redisait, joyeux, le bruit de ce tonnerre heurtant le nuage et le
prcipitant sur la maison  demi brle. A chaque pas se relevait la
plante; on entendait dans le sillon le boeuf aspirer de ses naseaux la
fracheur de ces belles ondes. L'oiseau chantait son cantique  la
Providence; au-devant de l'orage accouraient tte nue le laboureur, le
vigneron, le jardinier, rendant grce  la saison clmente, et la joie
universelle et l'orage allaient grandissant toujours. Le sol fcond
s'enivrait de la divine rose; on entendait dj bruire entre ses rives
rajeunies le ruisseau tari si longtemps. La bndiction de l-haut
s'unissait aux bndictions d'ici-bas.

Mariette et son mari, silencieux et charms, s'enivraient de ce grand
miracle. Ils ne disaient rien, se disant tant de choses; ils avaient
oubli mme Zmire. Elle perdit toute patience, et fit un appel  ses
deux compagnons. Ils s'aperurent alors qu'elle portait, en guise de
collier, le bracelet favori de Mlle de Beaulieu.

Comme ils gravissaient la dernire montagne et qu'ils approchaient de
l'humble maison o leur destine allait s'accomplir, soudain un grand
corbeau, les ailes tendues, et partageant la joie universelle, entoura
de trois grands cercles le char rustique.

--Il m'a sembl, disait Martin, reconnatre un ancien ami, don Corbeau?
Le voil bien content d'chapper  l'amiti de MM. du 3e lanciers...

En effet, c'tait don Corbeau. Il chantait d'une voix rauque,  la
nature entire, un cantique d'actions de grces.

--Il est parti  notre droite, et c'est d'un bon prsage, disait le
colonel  sa jeune femme.

Ils arrivrent enfin dans cet enclos voisin de la ferme.

--On y peut nourrir deux vaches et un petit cheval, disait Mariette.

A peine entrs chez eux, l'orage, qui s'tait un peu calm, recommena
de plus belle, et les torrents desschs se montrrent plus limpides
que jamais. Debout  sa fentre, et tout pntr de bonheur, Martin
contemplait ces glorieuses temptes, et s'abandonnait doublement au
bonheur de la scurit prsente,  tous les bonheurs de l'avenir.




VERSAILLES


O miracle de l'histoire! grandeur des souvenirs! on aurait grand'peine
 vous retrouver, aujourd'hui qu'il est consacr  toutes les gloires
nationales, ce palais qui avait peine  contenir la gloire d'un seul
homme. Eh bien, quels que soient l'intrt et la majest du palais
chang en muse, il y a des esprits rebelles, et nous sommes du nombre,
qui regrettent les tristesses, les douleurs, la piti, le charme enfin
de l'ancien chteau de Versailles dans ses beaux jours. Un abme et,
que dis-je? une suite imposante de rvolutions sparent le Versailles
d'aujourd'hui du Versailles de 1681. Que ces vastes demeures seraient
tonnes si elles pouvaient se reporter par la pense et par le souvenir
 leurs premiers jours de grandeur, quand il n'y avait  cette place
charge de pierres et de marbres que des chnes sculaires! Henri IV
venait relancer le cerf, Louis XIII quittait les chnes de Saint-Germain
pour les bois de Versailles, et quand la nuit le surprenait, le roi
couchait dans un cabaret, sur la route.

Enfin, en 1660, le vritable enchanteur du palais de Versailles, celui
qui devait lever ces murailles et les peupler d'htes de gnie,
Louis XIV parat. A sa voix cet immense chaos est remplac par une
magnificence pleine d'art et de got. En vain la nature, et la
disposition des lieux, et l'aridit du terrain semblent mettre autant
d'obstacles invincibles aux volonts du jeune monarque; prsid par
Louis XIV, un conseil d'hommes de gnie se runit pour difier ces
superbes demeures. Mansart lve les plafonds que Lebrun charge de
chefs-d'oeuvre; Le Ntre dispose les jardins et rpand dans ces terrains
striles des fleuves entiers, dtourns de leur cours naturel par une
arme de travailleurs; Girardon et le Puget peuplent ces rivages, ces
bosquets, ces grottes humides, d'une arme de nymphes, de tritons, de
satyres, de tous les dieux de la gracieuse mythologie; et quand enfin le
palais fut bti et digne du roi Louis XIV, Colbert, le grand Cond, tous
les matres du dix-septime sicle en prirent possession comme de leur
demeure naturelle, et avec eux tous les esprits de cette belle poque,
les rois de la pense et de la posie. Et n'oublions pas d'autres
puissances qui voyaient  leurs pieds les rois ainsi que les potes:
Henriette d'Angleterre et Mlle de La Vallire, Mme de Montespan et Mme
de Maintenon.

Louis XIV, le roi de toutes les grces et de toutes les lgances,
le tout-puissant qui avait en lui-mme le sentiment de toutes les
grandeurs, avait fait de ce palais le seul asile qui ft digne de sa
gloire, le seul abri de ses travaux et des svres proccupations de sa
vieillesse empreinte de majest, de tristesse et de rsignation. Sa vie
entire, sa florissante jeunesse, son ge mr respect, son dclin,
derniers rayons du soleil, elle s'est coule dans ces murs. Eaux
jaillissantes, marbres, bronzes, vieux orangers chargs de fleurs, vaste
pelouse foule par tant de rois, de reines, tant d'ambassadeurs, tant
de saints vques, tant de bantes profanes, royaut d'autrefois qui se
peut suivre  la trace dans ces magnifiques jardins, il est impossible
de tous saluer de sang-froid. Chaque pas que l'on fait dans ces sombres
alles est un souvenir, chaque pas que l'on fait dans ce chteau funbre
est une lgie. En vain ces murs sont recouverts de toiles nouvelles;
en vain sont-ils chargs de bas-reliefs et d'emblmes; en vain toutes
sortes de statues se tiennent debout dans ces galeries splendides...; on
respire en ces lieux magnifiques je ne sais quelle senteur de mort qui
pouvante.

Voici la chambre auguste o devait mourir le grand roi; le lit est orn
de la draperie brode  Saint-Cyr par Mme de Maintenon; le portrait
de _Madame_, une des ttes de morts les plus touchantes de Bossuet,
sourit, comme autrefois, de ce sourire attrist par tant de malheurs.
La balustrade o si peu de gens avaient le droit de pntrer, la voil
ferme  jamais; sur le prie-Dieu, une main pieuse a pos le livre de
prires; le prcieux couvre-pieds, en deux morceaux, a t retrouv, une
moiti en Allemagne, et l'autre part en Italie. Les deux tableaux, de
chaque ct du lit, reprsentent une _Sainte Famille_ de Raphal,
une _Sainte Ccile_ du Dominiquin; le plafond peut compter parmi les
miracles du grand Vnitien, Paul Vronse; l'empereur Napolon lui-mme,
au plus beau moment de ses conqutes, a rapport cette toile superbe de
la galerie du conseil des Dix. Les portraits, inestimable ornement de
ces portes du palais du Soleil, sont dignes de Van Dyck, qui les a
signs.

Si plus loin, encore bloui de ces splendeurs, vous entr'ouvrez d'une
main pieuse cette porte  demi cache, aussitt quelle retraite austre!
L s'agenouillait Louis XIV aux pieds de son confesseur! Quelle vie bien
remplie! quelle vieillesse abreuve de chagrins! quelle mort ferme et
chrtienne!

Dans cet autre appartement, qui a conserv je ne sais quel aspect
funbre malgr les peintures riantes, expira, non pas sans peines et
surtout sans remords, le roi Louis XV.

C'est ainsi que, dans ce long voyage  travers les magnificences du
vieux palais de Versailles, vous passez du triomphe  la dfaite, de la
royaut au nant. Ce roi si jeune et si brillant, ador plus qu'un dieu,
le mme tout-puissant qui se promenait dans ces jardins magnifiques, au
bruit de tant de jets d'eau qui se taisaient toutes les nuits, vous le
verrez tout  l'heure tendu sur son lit de mort.

Vanit des vanits! vanit de la ruine et de la rsurrection! Regardez!
on dit que cette dvastation est l'_Oeil-de-Boeuf_, l'Oeil-de-Boeuf,
cette antichambre  l'usage des plus humbles courtisans... Quelle
solitude aprs tant de foule, et quel silence aprs tant de bruits!
O donc tes-vous, rois du gnie et de l'esprit franais, Bossuet,
Corneille, La Fontaine, Molire, Fnelon, Despraux, Racine? Autant de
rves!

Nous voil maintenant dans la chapelle,  l'heure o Bourdaloue et
Massillon remplissaient ces votes dores de leur voix loquente. En
vain vous chercheriez les orateurs et leur auditoire... Autant de
fantmes. Le P. Bourdaloue ne viendra pas; Massillon ne viendra pas;
le roi n'est plus mme dans son cercueil de plomb des caveaux de
Saint-Denis; Mme de Maintenon dort depuis plus d'un sicle du sommeil
ternel. Chapelle inutile! et pourtant la revoil tout entire. En
ces murs silencieux brillent encore vingt-huit statues de pierre; le
matre-autel est de marbre et de bronze, les murs sont chargs de
bas-reliefs. La tribune a conserv ses vitraux; la vote,  son sommet
lumineux, porte encore la composition de Coypel. Ah! comme un seul homme
du grand sicle remplirait ce silence, animerait ces solitudes! comme on
croirait alors  cette rsurrection!

Qui voyait Versailles, autrefois, assistait  la vie entire de Louis
XIV. De mme qu'il disait: _L'tat, c'est moi_, le matre souverain de
tant de millions d'hommes aurait pu dire: Versailles, _c'est tout mon
rgne_. Or, c'est justement ce grand rgne et ce grand roi que nous
allons rechercher avec le zle et le respect de sujet fidle et
d'honnte historien.

Le palais de Versailles, dans son ensemble et dans ses moindres dtails,
obissait  des rgles traces  l'avance, qu'il tait impossible de
franchir. Chaque homme ici prsent,--et chaque dame,--avait son droit et
son devoir.

Tous les pas taient compts; chaque place tait indique; il y avait
les grandes et les petites entres, les privances, les capitaineries, la
domesticit, les _services_ et les _honneurs_.

Il ne fallait pas confondre le domestique et l'officier, les grandes
charges de la couronne avec les emplois militaires, la chambre avec le
cabinet, les grands appartements et les petits appartements, la grande
curie et la petite curie, les chiens du grand veneur avec les chiens
du cabinet. L'aumnerie avait ses lois et la chapelle avait les siennes.
Il y avait le conseil royal des finances et le conseil des dpches.

Le _tabouret_, le _carreau_, le _tapis_, le _fauteuil_, le _pliant_, la
_chaise longue_, reprsentaient un chapitre  part. C'tait une grande
question de savoir si _Monsieur_, en reconduisant _Mademoiselle_ sa
fille, aprs le mariage, irait  droite ou prendrait  gauche. Les
dames d'honneur et les demoiselles d'honneur n'avaient pas les mmes
privilges. La question du carrosse! il fallait avoir fait certaines
preuves de noblesse pour monter dans les carrosses du roi. Il y avait
le _grand coucher_, le _petit coucher_, o le roi faisait donner le
bougeoir  qui lui plaisait; le grand lever et le petit lever, et si le
roi se levait de mauvaise humeur, tant pis pour le capitaine des gardes
qui avait l'honneur d'ouvrir les rideaux.

La maison militaire du roi tait une grosse affaire. Brevet pour toute
chose: il y avait mme des _justaucorps  brevet_.

Mme la Dauphine, au commencement de chaque bal, nommait les cavaliers
qui devaient conduire les princesses. Le carrousel mme avait ses juges
du camp, ses chefs de quadrille et ses livres dsignes: or et vert,
noir et or, orange et ponceau, tant de trompettes et de timbaliers, et
tant d'aubades.

Quand le doge arriva  Versailles, o _ce qui l'tonna le plus, c'tait
de s'y voir_, le crmonial tait rgl  l'avance: il devait entrer par
telle porte; il devait avoir un marchal de France  sa gauche, et tant
de snateurs gnois  sa suite. Il devait tre aussi reconduit par les
princes et les princesses, mais les princesses du sang restrent sur
leur lit, pour ne pas avoir  le reconduire. Partout des crmonies:
crmonie  Versailles,  Trianon,  la Mnagerie, au dner du roi, 
la collation; crmonie pour les fontaines du jardin. Un grand honneur,
c'tait de donner au roi sa chemise, et le roi lui-mme donnait la
chemise aux princes du sang, le soir de leur mariage.

Chaque cour avait son nom: la cour de la chapelle, la cour du balcon.
Crmonies  Marly. Le roi voulait qu'on lui demandt une invitation
pour Marly; on saluait jusqu' terre en disant: Marly, Sire. Heureux
les invits! mais le refus mme tait accompagn d'un sourire.

Celui-l et t perdu de rputation qui, parmi les divers officiers du
roi, n'et pas distingu le premier gentilhomme de la chambre du grand
chambellan, le premier cuyer du chevalier d'honneur, les menins des
gardes de la manche. Mme aux sceaux, il y avait la cire verte pour les
arrts, la jaune pour les expditions courantes, et la rouge pour la
Provence et le Dauphin. La cire blanche tait rserve  l'ordre du
Saint-Esprit, qui avait son chancelier  part. Le grand deuil tait en
noir. Une princesse, en dnant avec Mme la Dauphine, tmoigna un jour
quelque chagrin de ce que Mme de Biron n'et pas bais le bas de sa
robe...; il fut dcid que la princesse avait tort. Premier carrosse et
second carrosse, o chaque dame avait sa place dsigne.

Il y avait un crmonial pour les premires audiences des nonces du pape
et des ambassadeurs des ttes couronnes. Quand le roi admettait un
cardinal  sa table, il le faisait asseoir sur un pliant et servir par
le contrleur gnral de sa maison. Ce n'tait pas le mme honneur
d'tre introduit par le grand matre des crmonies et par
l'introducteur des ambassadeurs. Le roi, buvant  la sant du pape,
tait son chapeau et se levait de son sige. Le pape n'crit jamais
le premier  personne, et les princes qui n'ont pas encore crit  Sa
Saintet, le nonce ne leur doit pas de visite.

On ferait un gros tome avec la seule charge de capitaine des gardes du
corps du roi. C'tait une question considrable, en ce temps-l, de
savoir si le roi allant dner  la maison de ville, la femme du prvt
des marchands aurait l'honneur de dner avec Sa Majest. Le roi dcida
qu'elle dnerait  sa table, et la pauvre femme en mourut de joie. Il
y avait un capitaine des becs-de-corbin, qui tenait  son emploi
tout autant que le premier gentilhomme de la chambre. Il y avait le
confesseur du roi, qui tenait une place immense en ce chteau de
Versailles. La prsance et l'anciennet, pour tre reconnues,
exigeaient des lettres patentes. Quand la question tait en doute et
qu'il fallait la dcider tout de suite, on crivait dans les registres:
_A la prire du roi._ Si nous voulions runir dans un seul exemple les
difficults de cette prsance qui tenaient la cour attentive, il nous
suffirait de relater la rception de M. le duc du Maine au Parlement de
Paris. Quand il fut en ge d'tre tabli, et mme un peu plus tt, les
ducs et les pairs s'inquitrent fort du rang qu'il allait prendre, et
voici ce qui fut dcid aprs maintes dlibrations:

M. le duc du Maine, au Parlement, _aura beaucoup des traitements qu'on
fait aux princes du sang_; mais, en beaucoup de choses aussi, il ne sera
trait _que comme pair_, car il prtera le serment ordinaire; _il
ne passera point dans le parquet_, et le premier prsident, en lui
demandant son avis, le traitera de comte d'Eu; on ne nomme les princes
du sang par aucune qualit; les traitements de prince du sang qu'on lui
fera seront que le premier prsident le haranguera au nom du Parlement,
_qu'il lui tera son chapeau_ en lui demandant son avis. M. du Maine,
avant d'tre reu, ira voir le premier prsident, tous les prsidents
 mortier, les avocats gnraux, le procureur gnral, le doyen du
Parlement et le rapporteur; _mais il les fera avertir_ avant que d'y
aller; il n'ira voir aucun des ducs.

La mort de Mme la Dauphine, au milieu de cette grande et sincre
douleur, est entoure  tel point de crmonies funbres, qu'on la
peut citer comme un exemple de l'tiquette consacre  la cour. Mme la
Dauphine, aprs avoir essay des remdes de tous les charlatans, expire
aprs une agonie de sept heures et demie, et le roi lui ferme les yeux.
Puis on la transporte de son petit lit dans le grand lit d'honneur,
et, la dame d'atour ayant rclam le droit de donner la chemise  la
dfunte, le roi dcide qu'il en doit tre ainsi:

Le roi a rgl qu'on rende les mmes honneurs  Mme la Dauphine qu'
la feue reine; il n'en prendra point le deuil, parce que c'toit sa
belle-fille, _et qu'un pre ne porte point le deuil de ses enfants_;
elle toit sa parente par beaucoup d'endroits; mais la qualit de fille
efface toutes les autres parents. Comme le roi ne prend pas le deuil,
_les princes trangers et les officiers de la couronne ne feront point
draper_, il n'y aura que les princes du sang _et les domestiques_. Les
dames ont commenc  garder le corps de Mme la Dauphine aujourd'hui 
neuf heures du matin, et elles se relvent d'heure en heure; il y en a
quatre auprs d'elle; il y a toujours auprs du corps les aumniers, les
pres de la Mission, les rcollets de Versailles et les feuillants de
Paris, qui ont le droit d'assister; le clerg est  la droite du lit; on
a mis deux autels dans sa chambre, o on a commenc  dire la messe ds
le point du jour. Sur les sept heures du soir, vingt-quatre heures aprs
la mort, on fit l'ouverture du corps, la dame d'honneur et la dame
d'atour tant prsentes. Quand le chevalier d'honneur, la dame
d'honneur, la dame d'atour, les duchesses, les marchales de France
viennent pour donner de l'eau bnite, _les hrauts d'armes leur donnent
des carreaux_, la femme du chevalier d'honneur en a aussi. Mme la
Dauphine _a eu le visage dcouvert_ jusqu' ce qu'on l'ait ouverte, _et
on a fait une faute_; c'est que pendant ce temps-l les dames qui n'ont
pas droit d'tre assises devant elle pendant sa vie, ont t devant son
corps  visage dcouvert, _ce qui ne devoit pas tre_.

Jusqu'ici les dames ont t garder le corps de Mme la Dauphine sans
tre nommes par le grand matre des crmonies, _ce qui est contre
l'tiquette_.

Tout est rgl, tout est compt. On ne tendra pas la porte de
l'avant-cour, parce que l'on ne tend que pour le matre ou la matresse
de la maison. Tant de chandeliers, tant de fauteuils, tant d'vques;
tant d'intervalle entre le duc d'Anjou et le duc de Berri, entre la
grande-duchesse et Mme de Guise. A M. de Meaux,  Bossuet, appartient
l'honneur de donner le goupillon  toute la famille royale; mais c'est
l'aumnier de quartier qui le donne aux princes et princesses. Ceci
fait, l'aumnier de quartier remet la goupillon au hraut d'armes, et le
hraut d'armes le donne  son tour aux ducs et pairs.

Tout ceci est de la pure tiquette; mais faites loigner un instant le
matre des crmonies, le second matre, les dames d'atour, les dames
d'honneur, faites entrer Bossuet, le matre de l'loquence et l'un des
Pres du l'glise franaise, et contiez  ses mains tremblantes d'une
indicible motion le coeur de l'illustre princesse: aussitt nous ne
voyons plus que le grand spectacle d'une immense douleur. Peu nous
importe en ce moment que l'vque de Meaux soit accompagn de la vieille
princesse et de la jeune princesse de Conti, que la dame d'honneur et la
dame d'atour occupent les deux portires, et que ce carrosse plein
de deuil ait un cortge de trente-six gardes  cheval portant des
flambeaux, sans compter les pages, les valets de pied et les laquais de
la princesse expire: il nous semble,  cette heure de minuit, que nous
voyons entrer sous les votes du Val-de-Grce, o l'attendent l'abbesse
et les religieuses, ce noble coeur qui ne bat plus. Quelles ont t,
en ce moment, les paroles de l'illustre orateur? quelles ont t
ses prires sur cet autel improvis o il dposa le coeur de Mme
la Dauphine? Ici, la plus simple expression est la meilleure, et
l'tiquette mme a son loquence:

Les princesses taient dans les bancs hauts, les dames d'honneur et
d'atour taient dans les bancs bas, le chevalier d'honneur  la droite,
et le premier cuyer  la gauche, auprs de la reprsentation. Aprs les
prires et les encensements, M. de Meaux reprit le coeur et on marcha
processionnellement jusqu' la chapelle Sainte-Anne, dans le mme ordre
o l'on toit venu. On y trouva une autre reprsentation, sous laquelle
sont des tiroirs dans lesquels on a mis les coeurs des reines et des
enfants de France, chacun avec des couronnes en haut, selon son rang,
et non selon le temps de sa mort. L, on recommena les prires, les
encensements, et  donner de l'eau bnite, et puis on ressortit en
passant par les mmes lieux.

Voil pour les deuils de la cour. Tous ceux qui viendront plus tard
subiront les mmes rglements. On n'y peut rien changer. La grande et
l'ternelle diffrence est celle-ci: l'oraison funbre prononce par
Bossuet! C'est celui-l qui donne l'immortalit. Toutes les grandeurs
qu'il n'aura pas signales ne seront que des grandeurs passagres.
Versailles peut tomber et tombera, la parole de Bossuet, ternellement
vivante, ira d'ge en ge et grandissant toujours.

Mais quoi! nous ne faisons pas ici l'histoire du roi Louis XIV; c'est
l'histoire mme du palais de Versailles. Nous n'en voulons pas sortir;
nous y resterons jusqu' la fin, avec la chronique et les chroniqueurs.
Nous ramassons  et l les causeries de Marly et de Trianon, du grand
lever et du petit lever.

Si le roi se porte bien, tout la palais est en fte; grande chasse au
matin, grand jeu le soir, des masques, des loteries, des musiques tant
qu'on en veut. Le roi distribue au hasard des lots d'or et d'argent; les
joueurs, vtus en comdiens italiens, tiennent le jeu du roi et de Mme
de Montespan, qui perd souvent mille louis sur une carte.

Marly est tout semblable  un bal masqu; les princesses, mles aux
comdiens, dansent les intermdes du _Bourgeois gentilhomme_. Dans
les boutiques, tenues par les duchesses, sont exposs les plus belles
toffes, le plus beau linge et les plus agrables pierreries qui se
puissent voir. On joue  tout gagner,  ne rien perdre.

Aprs le jeu, la comdie; aprs la comdie, la souper. A la fte des
rois, l'empressement redouble avec la dpense:

Le soir,  huit heures, le roi entra dans son grand appartement avec
beaucoup de dames. Monseigneur et Mme la Dauphine toient  la comdie,
qu'ils avoient fait commencer de bonne heure, et vinrent ensuite trouver
le roi. Avant souper, on joua  toutes sortes de jeux; puis on
servit cinq tables pour les dames, qui furent tenues par le roi, par
Monseigneur et par Mme la Dauphine, par Monsieur et par Madame;
et, outre cela, il y eut dans le billard une grande table pour les
seigneurs. Le repas se passa fort gaiement; on fit des rois  toutes les
tables; il y avoit musique dans les deux tribunes de la salle o l'on
mangea; il y avoit soixante-dix dames, outre les cinq personnes qui
tiennent les tables; et cependant il y en eut encore  Versailles qui ne
furent point pries. Un peu aprs que Mme la Dauphine fut arrive, le
roi lui dit, en lui montrant un grand coffre de la Chine qui toit
demeur l avec plusieurs habillements de la dernire loterie qu'il
avoit faite, qu'il la prioit de se donner la peine de l'ouvrir. Elle
y trouva d'abord des toffes magnifiques, puis un coffre nouveau dans
lequel il y avoit force rubans, et puis un autre o il y avoit de fort
belles cornettes; et enfin, aprs avoir trouv sept ou huit coffres ou
paniers diffrents, tous plus jolis les uns que les autres, elle ouvrit
la dernier, qui toit un coffre de pierreries fort jolies, et dedans il
y avoit un bracelet de perles, et dans un secret au milieu du coffre un
coulant de diamants et une croix de diamants-brillants magnifiques.
Mme la Dauphine distribua les rubans, les manchons et les tabliers aux
demoiselles qui l'avoient suivie.

Une autre fois,  peine arriv  Marly, le roi, qui tait de trs bonne
humeur, mena les dames dans son appartement, o il avait un cabinet
magnifique, avec trente tiroirs pleins chacun d'un bijou d'or et de
diamant. Il fit jouer toutes les dames  la rafle, et chacune eut son
lot. Le cabinet vide fut pour la trente et unime dame. Dans chaque
lot il y avoit un secret, et dans chaque secret des pierreries qui
augmentaient fort la valeur du lot. Il n'y a pas eu une dame qui n'ait
t trs contente de ces chiffonneries. Il y en avait pour quatre mille
pistoles.

Au mois de juin 1688, le soleil tant trs chaud et les bains trs
courus, Mme de Maintenon donnait  Mme de Chevreuse un quipage de bain,
tout entier de point d'Alencon et des plus magnifiques. Le mme soir,
on entendit un petit concert de trs jolis airs, composs par Mme la
Dauphine sur des paroles de Fontenelle. Il se glisse habilement dans
tous ces lieux de plaisirs, M. de Fontenelle. Il se fait humble et cach
avec autant de soin que les autres potes en prennent pour se faire
voir. On louerait vraiment sa modestie, si l'on y pouvait croire. Il
mnera pendant cent ans cette heureuse vie, et M. le rgent d'Orlans
lui commandera, plus tard, une dclaration de guerre contre les Anglais.

Notez bien que la musique tait partout, dans Versailles,  Marly. Les
_petits violons du roi_, comme on disait alors, reprsentaient tout
un orchestre. Il y avait parmi ces petits violons des trompettes, des
clairons et des tambours; ils faisaient danser les danseuses du grand
appartement; ils accompagnaient les princesses dans les caveaux de
Saint-Denis. Quand on buvait  la sant du roi, les petits violons
chantaient en musique: _Vive le roi!_ au bruit des orgues, des
trompettes et des timbales. Que de _Te Deum_ ils ont clbrs, et
combien de _De profundis!_

Manger avec le roi tait le plus grand honneur que Sa Majest pt faire
 l'un de ses sujets. Quand M. de Vauban eut lev cette formidable
ligne de dfenses sur nos frontires du Nord, quand il eut renvers tant
de villes ennemies, le roi lui donna cent mille francs, et le pria 
dner. Jamais M. de Vauban n'avait eu l'honneur de manger avec le roi;
c'est pourquoi vous ne croirez pas un mot de cette trange histoire de
Louis XIV invitant Molire  djeuner.

Quant aux sujets des causeries de Versailles, ils sont innombrables.
Tous les bruits de la ville arrivent aux oreilles de la cour. Chacun de
ces salons habits par les dames, jusque sous les combles du palais,
rpte en vritable cho les actions les plus fabuleuses, les anecdotes
les moins croyables. Surtout les morts de chaque jour tiennent une
grande place en ces menus propos:

Le comte de Bussy-Rabutin est mort dans ses terres, en Bourgogne.
Il tait en pleine disgrce, et pas un des courtisans ne songe 
reconnatre en cet homme, insolent avec les petits, prostern devant les
grands, un vritable crivain.

Mme de Brgi, femme de chambre de la reine mre, a fait une restitution
de deux cent cinquante mille livres  Monsieur, qui n'a pas t fch de
cette heureuse aubaine.

Mme de la Sablire,  qui nous devons de charmantes posies, est morte
aux Incurables, en vrai pote.

coutez cependant la fameuse dispute entre le grand matre de la
garde-robe et le matre de la garde-robe qui va entrer en anne: M. de
La Rochefoucault prtend que M. de Souvray lui doit porter chez lui les
robes de chambre qu'on a faites pour le roi, et M. de Souvray prtend
que le matre de la garde-robe n'est point oblig de rendre ce devoir-l
au grand matre de la garde-robe.

Le chevalier de Forbin est arriv ce matin au lever du roi, avec le
fameux Jean-Bart. Prisonniers de guerre en Angleterre, ils se sont
chapps de leur prison. Le roi les a faits capitaines et leur a donn
de l'argent. L'argent du roi, on ce temps-l, tait un grand honneur, et
les plus grands seigneurs tendaient la main volontiers et publiquement.

M. le Dauphin ayant command vingt-cinq justaucorps magnifiques pour la
chasse du loup, les courtisans qu'il oublia dans sa distribution furent
au dsespoir. Qu'on ne s'tonne plus, aprs cela, de Mme Geoffrin
donnant des culottes de velours aux beaux esprits de son salon.

Pendant que l'on causait  perte de vue pour savoir si le capitaine des
gardes avait, oui ou non, le droit de prter serment l'pe au ct, 
peine si l'on accordait une ou deux minutes d'attention  la mort de
la reine de Sude, la fameuse Christine, morte  Rome,  l'ge de
soixante-cinq ans, dans la plus grande solitude, et dans un silence
voisin du mpris.

Ce grand musicien, le bouffon de Versailles, qui faisait rire aux clats
le grand roi dans ses plus mauvais jours, Baptiste Lully, est mort; on
a trouv chez lui trente-sept mille louis d'or, vingt mille cus en
espces, et beaucoup d'autres biens. Le privilge de l'Opra a t
laiss  sa femme et  ses enfants.

M. Dacier, que sa savante femme a rendu clbre, obtient  peine une
mention honorable dans les discours de Versailles.

Quinault lui-mme, un des grands amuseurs de ces beaux lieux, celui qui
prsidait, avec Corneille et Molire, aux _ftes de l'Ile enchante_,
 l'inauguration de Versailles, il est mort, repentant de toutes ses
belles comdies.

A son tour, Lebrun, le peintre fameux  qui la grande galerie de
Versailles devait son plus riche ornement, il disparat de la scne du
monde, et le roi n'a pas un mot pour son peintre ordinaire.

Mais l'tonnement redouble  la mort de Mme la duchesse de Schomberg.
Peu de gens se souviennent, dans ces domaines de l'oubli, que cette
aimable duchesse de Schomberg avait t le chaste amour de Louis XIII;
qu'elle pouvait jouer un grand rle  la cour d'un roi si timide, et
qu'elle s'en tait efface, heureuse de sauver sa bonne renomme, et de
ne pas laisser un remords  ce jeune roi qui l'aimait. Pourtant, la cour
entire tait partage, au moment de la mort de Mme de Schomberg, entre
Mme de Montespan dclinante et Mme de Maintenon qui grandit chaque jour.

Au dernier Marly, Mme de Montespan, se voyant seule, avec un triste
sourire, disait au roi: Me voil pourtant rduite  divertir
l'antichambre! et des larmes soudaines envahirent ses grands yeux
pleins d'clairs.

Chaque jour, comme on voit, amenait sa curiosit, grande ou frivole.

Aujourd'hui, Despraux prononce un discours  l'Acadmie, et le roi lui
sait bon gr de ses belles paroles.

Huit jours aprs, le roi est  Chambord avec Molire, charg du
_divertissement_. On vient dire au roi que le _bonhomme_ Corneille est
mort la veille, et le roi qui le laissait mourir de faim, ne s'inquite
gure du pote, imprissable honneur du grand sicle.

Le mme jour, disparat le _bonhomme_ Mignard, presque centenaire. Il
tait premier peintre du roi. Toutes les gloires et toutes les
beauts du sicle de Louis le Grand avaient pos devant l'infatigable
artiste.--On perdit, le mme soir, M. Nicole, un des grands crivains de
Port-Royal, le digne ami de M. Arnauld. Vous trouverez dans toutes les
lettres de Mme de Svign le nom austre et charmant de M. Nicole. A
toutes les grces d'un crivain trs lev, il unissait l'accent mme et
la foi d'un chrtien. Trs bonhomme, il disait un jour  M. Arnauld, qui
lui proposait un grand travail:

--Mais enfin, Monsieur, je voudrais bien me reposer avant de mourir!...

--Y pensez-vous, Monsieur, s'criait M. Arnauld, vous avez toute
l'ternit pour vous reposer!

Courageuse et fire parole! Ces noms-l ne plaisaient gure aux oreilles
du roi; les meilleurs esprits de sa cour s'entretenaient tout bas des
vertus de Port-Royal.

Mais voici bien une autre mort, et celle-l irrparable. On apprenait,
le jeudi 26 avril 1696, que Mme la marquise de Svign venait de mourir
dans le chteau de Grignan, sans que pas un, autour d'elle, et sa fille
elle-mme, et prvu cette fin subite d'une si belle vie. On peut dire
avec assurance que Mme la marquise de Svign, non moins que Mme de
Montespan et Mme de Maintenon, tient sa place au premier rang des
intelligences  qui la langue franaise est redevable de la plus grande
part de son charme et de sa clart. Pas un crivain plus que Mme de
Svign n'a parl dignement du chteau de Versailles. Elle en savait
toutes les grandeurs, elle en disait toutes les gloires, et le roi, qui
la connaissait bien, ne manquait pas d'aller au-devant d'elle et de
lui offrir son bras pour la conduire au milieu de ces enchantements.
lgante et charmante en sa vie, elle fut rsigne et simple dans sa
mort: Ma fille, crivait-elle peu de temps avant l'heure fatale, j'ai
bien vcu; Dieu me prendra dans sa grce, je l'espre, et, quant  ma
fortune, je mourrai sans dettes et sans argent comptant: c'est toute
l'ambition d'une chrtienne.

En ce moment apparat  cette cour, dont elle fut la joie et le deuil,
la princesse de Bourgogne, le dernier printemps de la cour de France.

Un grand esprit en latin (le latin tenait encore  la langue
universelle), appel Santeuil, remplissait la ville et la cour de ses
vives saillies. Il n'tait pas fou, il tait bizarre. Un brin de gnie
et l'amiti de Despraux, sans oublier la protection de Bossuet, voil
Santeuil. Ses belles hymnes, toutes remplies de l'inspiration de l'ode
antique, adoptes par toute l'glise de France, taient chantes dans
les grands jours, et lui-mme il s'enivrait de sa propre inspiration.
Mais ce bonhomme (et voil cette fois le mot juste) se plaisait un peu
trop  la suite des grands seigneurs. Comme il dnait  la table de M.
le prince de Cond et que chacun se plaisait  l'entendre, le prince
eut l'ide abominable de jeter dans le verre de Santeuil une poigne de
tabac d'Espagne, et le malheureux expira dans les convulsions les plus
atroces. C'est au souvenir de cette catastrophe impunie que le grand
justicier de ce sicle, La Bruyre, crivit plus tard: _Ce que j'envie
aux plus grands seigneurs, c'est qu'ils sont servis par des hommes qui
valent mieux qu'eux_. C'est bien le mme homme qui s'indignait en voyant
_les comdiens en carrosse clabousser Corneille  pied_.

Cependant nos armes sont malheureuses. Nos meilleurs gnraux se
laissent battre. En vain nous nous prosternons devant la reine et le roi
d'Angleterre, htes passagers du chteau de Saint-Germain, la ncessit
nous force enfin de saluer la majest du roi Guillaume et d'implorer la
paix du mme prince que le roi ne voulait pas reconnatre. Il est vrai
que, la paix conclue, ordre fut donn aux musiciens de la chapelle de ne
rien chanter qui pt chagriner les htes de Saint-Germain. M. Dangeau,
l'historien des jours heureux et des jours sombres, quand  peine il
inscrit dans ses pages le nom de Guillaume d'Orange et de la reine
Marie, aussitt qu'un rayon se lve et resplendit du ct de l'Espagne,
a grand soin de raconter par quel miracle et soudain _il n'y a plus de
Pyrnes_. L'historien entre alors dans les moindres dtails du duc
d'Anjou devenu roi d'Espagne; les ftes, les plaisirs, les comdies,
le grand appartement, la duchesse et le duc de Bourgogne reprsentant
devant les deux rois (les trois rois, en comptant celui d'Angleterre)
_les Plaideurs_ de Racine. Un instant maltraits au Thtre-Franais,
_les Plaideurs_ s'taient relevs  Versailles, la cour ayant cass
l'arrt de la ville, et maintenant les acteurs de cette heureuse pice,
outre le duc et la duchesse de Bourgogne, n'taient rien moins que la
duchesse de Guiche, Mme d'Heudicourt, la comtesse d'Ayen, Mme d'O et de
Mongon, et Mme de Normanville.

Racine, hlas! n'eut pas l'honneur de cette reprsentation royale. Il se
mourait,  l'heure mme o _les Plaideurs_ remplissaient l'appartement
de leurs gaiets. Racine tait pis que malade, il tait en disgrce pour
avoir crit en faveur des pauvres gens un mmoire que Mme de Maintenon
lui avait command. Quand il fut mort, le premier voeu de son testament
fut d'tre enterr  Port-Royal, _ce qu'il n'et pas os faire de son
vivant_, disaient MM. les courtisans, qui riaient de tout. Le roi,
cependant, le regretta, et donna une pension de deux mille livres pour
sa veuve et ses enfants. Il avait pleur Molire un peu moins que
Racine, et s'tait  peine inquit de ses funrailles.

Sur la mme page on lit (car tous les mortels sont gaux  Versailles):
M. Soupir, capitaine aux gardes, est mort pour s'tre fait couper un cor
au pied.--La reine de Portugal est morte pour s'tre fait percer les
oreilles.--Le gnral des carmes a salu le roi, conduit par M. de
Saintet, introducteur des ambassadeurs.--Le roi de Maroc a demand en
mariage Mme la princesse de Conti. Notons ici une fte, un _masque_ 
Marly, dans les jours gras de 1700:

Mme la duchesse de Bourgogne soupa chez Mme de Maintenon avec les dames
qui devoient se masquer avec elles; ces dames toient les duchesses
de Sully et de Villeroy, la comtesse d'Ayen, Mlles de Melun et de
Bournonville; elles toient habilles en Flore, et la mascarade toit
fort magnifique. Mlle de Saint-Gnie, qui entend fort bien cela, avoit
eu soin de toute la parure de Mme la duchesse de Bourgogne, et la coiffa
elle-mme. Ds que le roi fut hors de son souper, il entra dans le
salon; Mme la duchesse de Bourgogne y entra avec toute sa troupe; Mme la
duchesse de Chartres et Mme la Duchesse s'etoient masques de leur ct
avec plusieurs dames, et Mme la princesse de Conti s'toit masque avec
Mmes de Villequier et de Chtillon; les dames masques avec Mme la
duchesse de Chartres et Mme la Duchesse toient les duchesses de
Saint-Simon et de Lauzun, Mlle d'Armagnac, Mme de Souvray et Mlle de
Tourbes. Quand toutes les troupes de masques furent places, le roi dit
au petit Bontems de faire entrer une mascarade qu'il avoit prpare:
c'toit la reine des Amazones, avec des instruments de guerre; cela fut
ml d'entres de voltigeurs, de faiseurs d'armes, d'entres de ballet
que dansoient Balan et Dumoulin, et tout cela entreml de chansons
par les filles de la musique et les meilleurs musiciens du roi. On fit
ensuite sortir cette dernire mascarade, et l'on commena le bal, qui
dura jusqu' deux heures, et o le roi fut toujours.

Nous avons vu comment on s'amusait  la cour. A Paris. les jeunes gens,
impatients d'un nouveau rgne, couraient la rue avec des brandons de
paille, et mettaient le feu aux enseignes. Chez Mme de Maintenon, le
roi chantait avec les dames; il enseignait au jeune duc d'Anjou tout le
dtail d'une couronne  porter. L'ducation du roi d'Espagne a dur plus
d'une anne, et quand il fallut que le nouveau roi s'en ft prendre
enfin possession de son royaume, il y eut bien des larmes verses
de part et d'autre. Huit jours aprs, reparaissaient les danses aux
chansons, mais c'est en vain que les ftes anciennes remplissaient de
leurs mille bruits ces chos attrists par tant de funrailles. La mort
est proche; elle abat sans piti les ttes les plus hautes. Elle menace,
elle frappe, elle est sans respect. Elle s'attaque au Dauphin, au duc
d'Orlans, le vieux frre de ce roi qui vieillit. Elle trouve, oubli
dans son coin, le roi Jacques, et va l'enfouir chez les Bndictins
anglais, rfugis dans un faubourg de Paris. Qui l'et jamais cru? M.
Fagon, premier mdecin du roi, est considrablement malade; il meurt...
le roi va courre le cerf  Marly, Ce docteur Fagon est toute une figure;
il a jou dans la sant du roi le plus grand rle. Il tenait un registre
exact du moindre incident de la chambre et de la garde-robe du roi. Ne
riez pas! tout ce qui touche  Sa Majest Louis XIV est trs srieux.

Pour peu que l'on ait assist aux comdies crites par les contemporains
de Molire et par Molire en personne, on comprendra que ces dtails
d'alcve ne dplaisaient pas  Louis XIV bien portant. Au contraire, il
riait volontiers de son mdecin inutile, et prenait sa part des rires de
don Juan, quand le damn disait: Un mdecin est un homme que l'on paye
pour conter des fariboles dans la chambre d'un malade, jusqu' l'heure
o le malade est emport par le remde, s'il n'est pas tu par le
mdecin. Ce sicle, heureux entre tous, n'a pas manqu de mdecins
clbres: Valot, Brayer, Desfougerais, Gunaut, le mdecin du cardinal
Mazarin, dont il est parl dans la _Satire_ de Despraux:

  Gunaut, sur son cheval, en passant m'clabousse...

Un jour qu'il traversait les halles, une dame de l'endroit s'criait:
_Faisons place, mes commres,  celui qui nous a dlivrs du Mazarin._
En dpit de ces moqueries populaires, la charge de mdecin du roi tait
une charge importante. Il marchait au premier rang des grands officiers
de la maison royale; il prtait serment entre les mains du roi; il
n'obissait qu'au roi; il avait droit  tous les privilges et honneurs
du grand chambellan. On l'appelait: _Monsieur le comte_; il portait une
couronne de comte dans ses armes, et la transmettait  ses enfants.
Conseiller d'tat, il en avait le costume; il intervenait dans toutes
les causes de la profession. Le mdecin du roi eut l'honneur de dfendre
au Parlement l'mtique et la circulation du sang.

Et de mme que le jeune roi fut un des premiers  se purger avec
l'mtique, un des premiers il essaya le quinquina, et, s'en tant bien
trouv, il en acheta la secret d'un empirique anglais, nomm Talbot,
moyennant quarante-huit mille livres, deux mille francs de pension
viagre et le titre de chevalier. C'tait payer royalement, et, le
remde achet, le prince en fit prsent  son peuple, avec l'approbation
de la Facult de Paris et de la Facult de Montpellier.

_Rabelais, docteur de la Facult de Montpellier!_

Donc, il y avait  Versailles, dans la chambre du roi, un grand-livre
aux armes royales, crit en partie double et jour par jour, et de la
main du premier mdecin, lequel livre tait intitul: _Journal de la
sant du roi_ De tous les livres qui s'crivaient au dix-septime sicle
(et Dieu sait que les chefs-d'oeuvre ne manquaient pas!), ce _Journal
de la sant du roi_ est, sans contredit, le plus considrable et d'un
intrt tout-puissant. C'est surtout dans ces pages inattendues en
pareille histoire que vous trouverez, en dpit de Molire, un tmoignage
authentique en l'honneur de ces mdecins, tant moqus quand le roi tait
jeune. A chaque instant,  chaque ligne de ce grand-livre, on frmit
en songeant  l'tat o serait le roi de France s'il tait expos
aux maldictions de M. Purgon: Je vous abandonne  votre mauvaise
constitution,  l'intemprie de vos entrailles,  la corruption de votre
sang,  l'cret de votre bile,  la fculence de vos humeurs!

Ah! que ce roi Louis XIV, illustre entre tous les rois de France, une si
grande image, un si beau type, un prince avec toutes les apparences des
hros, le regard de l'aigle et la dmarche auguste de Jupiter tonnant,
si vous quittez la grande histoire et la reprsentation quotidienne de
cette illustre majest, pour pntrer dans les secrets de sa garde-robe,
tait bien le digne fils de ce roi Louis XIII,  qui son mdecin, le
docteur Houvard, infligea en une seule anne deux cent quinze mdecines,
deux cent douze lavements et quarante-sept saignes. Il est rempli,
ce grand-livre pharmaceutique, de toutes sortes de fameux chapitres:
_Potions pour le roi; empltres pour le roi; lavements pour le roi_.
A ce mot: _lavement_, on s'tonne; il nous semblait que l'Acadmie,
interroge  ce sujet par le docteur Fagon, avait rpondu qu'il fallait
dire: _un remde!_ Sire, le remde de Votre Majest! Or, c'tait
l'usage de la cour: la chaise du roi, les jours ordinaires, tait porte
par les pages de sa chambre; aux jours de mdecine, elle tait porte
par MM. les gentilshommes. Il n'y avait donc pas  s'en ddire et rien 
cacher, et la cour entire savait, le mme soir, le rsultat de toutes
ces formules:

  _Recipe: Olei amygdalium dulcium [symbole].
   Mellis violacei [symbole].
   Electuarii lenitivi [symbole].

   Dissolve in decocto hordei.--Fac clister. injiciend. hodie mane._

Singulire faon de vivre, et bien triste! A chaque instant, ce roi
gourmand, glouton, morose, et sujet, de bonne heure,  de lgres
congestions crbrales, est purg ou saign de main de matre. A vingt
ans dj commenait cette inquisition de tous les jours: Le roi a trop
dans! le roi a trop mang! le roi a bu trop d'eau glace! Et le sirop
de chicore, et le sn, et la rhubarbe, et le tamarin, et les juleps
d'entrer en danse. Longtemps sa bonne constitution rsiste et se dfend
contre la pharmacie et la mdecine. Mais enfin, vous dira le docteur
Fagon, aprs avoir bien attendu, je fus oblig d'en venir aux remdes,
commenant par la saigne et la purgation, et, en suite de ces deux
remdes, j'ai ordonn les spcifiques, comme les opiats de conserve
de fleurs de pivoine, roses rouges, magister de perles, corail et
le diaphonique; ensuite, je me suis servi des prparations les plus
exquises de mars, tantt en opiats, d'autres fois en conserves,
tablettes, liqueurs et autres prparations, entre autres mon esprit
spcifique de vitriol, de cyprs et celui qui se prpare avec la pivoine
et la mlisse aprs sa purification, qui ont toujours bien russi 
apaiser les accs de ces mouvements turbulents. O Molire! auriez-vous
ri, lisant ces ordonnances... si le nom du roi ne s'y ft pas
rencontr! Il faut dire aussi qu'il y avait tant de ftes, de baptmes,
de collations, de soupers, de grandes chasses, de petits djeuners 
Versailles,  Saint-Germain,  Marly,  Chambord, et que le roi se
faisait tant de bile avec _les gloutons_ de la cour, et puis _un ventre
si mal rgl, une tte si remplie de vapeurs_, et tant de _mlancolies_!
La victoire et la dfaite avaient leur action invitable sur les
entrailles du roi; les jours du carnaval et l'abstinence du carme lui
taient galement funestes. Ajoutez la goutte  tous ces malaises. Il
eut son premier accs de goutte, et, Dieu soit lou, c'tait bien fait,
le jour funeste o il signa la rvocation de l'dit de Nantes! On
l'opra de la fistule un mois plus tard; il eut la fivre  la mort de
M. de Louvois, une fivre suivie d'un grand mal de tte. En revanche, il
fut trs bien portant dans sa campagne de Flandre. En ces mmes instants
o tant de mdecins contemplaient le bassin du roi pour en tirer tant de
pronostics, il y avait dans le Nord un prince, appel Charles XII, qui
s'endormait, tout bott, sur la glace, et qui faisait dix lieues 
cheval, aprs tre rest cinq jours sans boire ni manger!

Cet homme tait de for; Louis XIV, en un seul jour, absorbait plus de
mdecines que Charles XII n'en prit en toute sa vie, et comme il et
souri de piti, le Sudois, si on lui et raconta que le roi, son frre,
avait t purg onze fois en un seul jour!

Et comme on s'tonne aussi de cotte chambre  coucher du palais de
Versailles o le _froid_ pntre, et de ce lit royal dont les _punaises_
empchent le roi de dormir un soir que Sa Majest avait mang beaucoup
d'esturgeon et de sardines sales avec du ragot de boeuf aux
concombres, quantit de gibier et beaucoup de fromage et raisin muscat.

Les courtisans d'autrefois auraient cout tout ce rcit avec l'intrt
qu'ils portaient aux contes de Perrault. Les lecteurs d'aujourd'hui (il
n'y a plus de courtisans, Dieu merci!) trouveront peut-tre que nous
pouvions ne pas aller si loin; mais le moyen d'effacer tout un gros
tome, crit par des mains si savantes? Permettez-nous cependant un
dernier dtail dans lequel la lchet des hommes apparat dans tout son
jour. Tant que le roi est rest le tout-puissant, le journal de sa sant
est crit d'une main pieuse; aussitt que disparat sa fortune, on voit
disparatre en mme temps le souci de sa garde-robe. Enfin, quatre ans
avant sa mort, dans ces derniers jours o la sant des vieillards est
soumise  tant de variations, le premier mdecin a cess de rien crire.
Il ne s'inquite plus de la sant du roi!...

C'est mme une chose incroyable de voir que soudain tout diminue et
s'assombrit dans le palais de Versailles. La vieillesse habitait avec la
majest ce logis des ftes et des splendeurs. Il y avait dj quatre ou
cinq ans que le marquis de Dangeau crivait sur son registre:

Le roi est entr aujourd'hui dans la soixante-cinquime anne de son
rgne, chose dont il n'y a aucun exemple en Europe depuis la naissance
de Notre-Seigneur.

La mort accomplissait autour du roi ses oeuvres les plus cruelles,
frappant sans piti les premiers compagnons de son rgne, et ses
hritiers encore au berceau. Tel un vieux chne de la fort de
Fontainebleau: tout prit  son ombre, et lui seul il rsiste  l'assaut
des orages et des annes. Les potes meurent en mme temps que les
capitaines: Vauban et Despraux disparaissent le mme jour, lasss
de vivre, et plus inquiets de leur salut que de la faveur du roi. Le
peuple, appauvri par le faste de son matre et par la famine, a dj
fait entendre au loin les premiers murmures:

Mme de Maintenon alla  Meudon, et vit Monseigneur dans sa petite
galerie du chteau neuf; messeigneurs les ducs de Bourgogne et de
Berri y taient. Monseigneur lui fit beaucoup d'honntets, malgr
l'incognito. Elle tait partie de Vincennes  midi; et le peuple, dans
le faubourg Saint-Antoine, voyant passer deux carrosses  six chevaux,
commenait  dire des insolences, et elle fut fort aise de trouver les
mousquetaires qui la firent passer.

Ces plaintes des faubourgs iront grandissant toujours. Mais aussi, que
d'aventures tranges dans cette noblesse impatiente de l'autorit du
matre! Un duc de Mortemart perd aux ds son rgiment, contre le prince
d'Isenghein. On introduit  Versailles mme un charlatan qui fait de
l'or. La guerre est partout avec sa dfaite, et Dangeau lui-mme crit
ceci, parlant de son dieu sur la terre: Le roi est accabl de lassitude
et de chagrins. Dj se manifeste, au milieu des vices inconnus  cette
cour, le jeune duc de Fronsac, qui sera plus tard le marchal duc de
Richelieu. Ainsi, le pass s'efface; ainsi, chaque instant emporte un
dbris du rgne. En moins d'un an, trois dauphins, le grand-pre,
le pre et le fils avec la dauphine. Il y avait encore, oublies et
vivantes, reines des belles annes et des beaux jours, Mlle de La
Vallire et Mme de Montespan... les voil mortes. Mais il est rserv 
ce grand crivain nomm Saint-Simon de nous montrer ces deux images:

Mme de La Vallire mourut en ce temps-ci (1710) aux carmlites de la
rue Saint-Jacques, o elle avait fait profession, le 3 juin 1675, sous
le nom de soeur Marie de la Misricorde,  trente et un ans. La fortune
et la honte, la modestie, la bont dont elle usa, la bonne foi de son
coeur sans aucun autre mlange, tout ce qu'elle employa pour empcher le
roi d'terniser la mmoire de sa faiblesse et de son pch, ce qu'elle
souffrit du roi et de Mme de Montespan, ses deux fuites de la cour, la
premire aux bndictines de Saint-Cloud, o le roi alla en personne
se la faire rendre, prt  commander de brler le couvent; l'autre aux
filles de Sainte-Marie de Chaillot, o le roi envoya M. de Lauzun, son
capitaine des gardes, avec main-forte pour enfoncer le couvent, qui la
ramena; cet adieu public si touchant  la reine qu'elle avait toujours
respecte et mnage, et ce pardon si humble qu'elle lui demanda,
prosterne  ses pieds devant toute la cour, en partant pour les
carmlites; la pnitence si soutenue tous les jours de sa vie, fort
au-dessus des austrits de sa rgle; cette suite exacte des emplois
de la maison; ce souvenir si continuel de son pch; cet loignement
constant de tout commerce et de se mler de quoi que ce ft, ce sont des
choses qui, pour la plupart, ne sont pas de mon temps ou qui sont peu
de mon sujet, non plus que la foi, la force et l'humilit qu'elle fit
paratre  la mort du comte de Vermandois, son fils. Mme la princesse
de Conti (sa fille) lui rendit toujours de grands devoirs et de grands
soins, qu'elle loignait et qu'elle abrgeait autant que possible. Sa
dlicatesse naturelle avait infiniment souffert de la sincre pret de
sa pnitence de corps et d'esprit, et d'un coeur fort sensible dont elle
cachait ce qu'elle prouvait. Mais on dcouvrit qu'elle l'avait porte
jusqu' s'tre entirement abstenue de boire pendant toute une anne,
dont elle tomba malade  la dernire extrmit. Ses infirmits
s'augmentrent; elle mourut enfin dans des douleurs affreuses, avec
toutes les marques d'une grande saintet, au milieu des religieuses dont
sa douceur et ses vertus l'avaient rendue les dlices, et dont elle se
croyait et se disait sans cesse tre la dernire, indigne de vivre parmi
des vierges.

L'hritire de cette innocente beaut, celle  qui Mme de Maintenon
devait succder dans les dfrences et dans les respects du roi son
poux, appartient encore  M. le duc de Saint-Simon, et ce n'est pas
nous qui voudrions la lui disputer:

Mme de Montespan mourut brusquement, aux eaux de Bourbon, 
soixante-six ans, le vendredi 27 mai (1707),  trois heures du matin...
A la fin, Dieu la toucha. Son pch n'avait jamais t accompagn de
l'oubli; rien ne lui aurait fait rompre aucun jene ni un jour maigre.

Des aumnes, estime des gens de bien, jamais rien qui approcht du doute
ni de l'impit; mais imprieuse, altire, dominante, moqueuse, et tout
ce que la beaut et la toute-puissance qu'elle en tirait entranent
aprs soi. Rsolue enfin de mettre  profit un temps qui ne lui avait
t donn que malgr elle, elle chercha quoiqu'un de sage et d'clair,
et se mit entre les mains du P. de la Tour, ce gnral de l'Oratoire
si connu par ses sermons, par ses directions, par ses amis, et par la
prudence et les talents de gouvernement. Depuis ce moment jusqu' sa
mort, sa conversion ne se dmentit point, et sa pnitence augmenta
toujours.

Peu  peu, elle en vint  donner presque tout ce qu'elle avait aux
pauvres. Elle travaillait pour eux plusieurs heures par jour  des
ouvrages bas et grossiers. Sa table, qu'elle avait aime avec excs,
devint la plus frugale; ses jenes fort multiplis, et  toutes les
heures elle quittait tout pour aller prier dans son cabinet. Ses
macrations taient continuelles; ses chemises et ses draps taient de
toile jaune la plus dure et la plus grossire. Elle portait sans cesse
des bracelets, des jarretires et une ceinture  pointes de fer, et sa
langue, autrefois si  craindre, avait aussi sa pnitence. Elle tait,
de plus, tellement tourmente des affres de la mort, qu'elle payait
plusieurs femmes dont l'emploi unique tait de la veiller. Elle couchait
tous ses rideaux ouverts, avec beaucoup de bougies dans sa chambre; ses
veilleuses autour d'elle, qu' toutes les fois qu'elle se rveillait,
elle voulait trouver causant, jouant ou mangeant, pour se rassurer
contre leur assoupissement.

Parmi tout cela, elle ne put jamais se dfaire de l'extrieur de reine
qu'elle avait usurp dans sa faveur et qui la suivit dans sa retraite.
Il n'y avait personne qui n'y ft si accoutum de ce temps-l, qu'on
n'en conservt l'habitude sans murmure. Son fauteuil avait le dos
joignant le pied de son lit; il n'en fallait point chercher d'autre dans
la chambre... Belle comme le jour jusqu'au dernier moment de sa vie;
sans tre malade, elle croyait toujours l'tre et aller mourir. Cette
inquitude l'entretenait dans le got de voyager, et dans ses voyages
elle menait toujours sept ou huit personnes de compagnie. Elle en fut
toujours de la meilleure, avec des grces qui faisaient passer ses
hauteurs et qui leur taient adaptes. Il n'tait pas possible
d'avoir plus d'esprit, de fire politesse, d'expressions singulires,
d'loquence, de justesse naturelle qui lui formaient comme un langage
particulier, mais qui tait dlicieux et qu'elle communiquait si bien
par l'habitude, que ses nices et les personnes assidues auprs d'elle,
ses femmes et celles qui, sans l'avoir t, avaient t leves chez
elle, les prenaient toutes, et qu'on le sent et qu'on le reconnat
encore aujourd'hui dans le peu de personnes qui en restent. C'tait le
langage naturel de la famille, de son pre et de ses soeurs.

Nous ne porterons pas ces doubles funrailles au compte de Louis
le Grand, mais au compte du dix-septime sicle agonisant dans
l'indiffrence publique.

Dans les revers de ces dernires annes, et quand ce roi superbe eut
support l'extrme humiliation d'implorer, disons le mot, le pardon
de ces Hollandais qu'il regardait comme des marchands, il sut trouver
encore de grandes et nobles paroles dignes de son ancienne majest. Ces
Hollandais victorieux eurent le grand tort de manquer de dfrence et
de respect pour ce digne porteur d'une si belle couronne. A peine s'ils
daignrent couter les ambassadeurs du roi, M. l'abb de Polignac et M.
le marchal d'Uxelles, l'hroque dfenseur de Mayence. Pas un peuple
ayant conserv la sagesse, qui n'et accept avec reconnaissance les
propositions de ces deux ngociateurs. Ils proposaient l'abandon de
l'Alsace, une de nos meilleures provinces, dont la conqute nous avait
donn tant de gloire, et, bien plus, ils s'engageaient, au nom de la
France,  donner aux tats de Hollande un million par mois, qui devait
servir aux allis pour prcipiter Philippe V, un prince Bourbon, du
trne d'Espagne. Ah! quelle misre et quelle honte! et combien les
Hollandais furent mal inspirs quand ils rejetrent cette paix si
chrement paye de notre argent et de notre honneur!

Messieurs, leur disait l'abb de Polignac, nous rendons grces au ciel
de votre aveuglement. Mais prenez garde aux dcrets de la Providence;
elle se lassera de votre orgueil, et s'il plat  Dieu, puisque, en
effet, vous abusez de la victoire, avant qu'il soit peu de temps, nous
traiterons de vous, chez vous et sans vous.

C'tait noblement parler, c'tait dignement servir la France. Elle tait
indispensable, en effet,  l'quilibre europen, et maintenant que les
deux couronnes de France et d'Espagne taient heureusement spares,
il importait  la scurit de l'Europe de ne pas craser cette antique
monarchie et cette France, honneur des nations. Dfinitivement, par un
de ces retours de fortune qui n'appartiennent qu'aux grands peuples, le
marchal de Villars sauva la France  Denain, et le grand roi, rsolu
 s'ensevelir sous les ruines de sa propre monarchie, eut du moins le
suprme honneur de laisser une France agrandie et prpondrante dans les
destines de ce bas monde.

Donc,  soixante et quatorze ans, le vieux roi se retrouva jeune et
victorieux. La paix qu'il avait mais en vain implore, il eut l'honneur
de la dicter  ses ennemis implacables, et lui-mme, il entonna ce
dernier _Te Deum_ dans la chapelle de Versailles, o s'taient rendus,
par dputations, le Parlement, la Chambre des comptes, la Cour des
monnaies, la Cour des aides, l'Htel de ville, le grand Conseil,
l'Universit, l'Acadmie franaise. Le roi eut un dernier sourire
pour les lettres et donna huit cents livres de pension au traducteur
d'Homre. On n'est pas fch de rencontrer enfin ce grand nom d'Homre
sous la plume de Louis XIV; on n'est pas fch que, le lendemain de
ce dernier _Te Deum_, les comdiens ordinaires aient jou _le Mariage
forc_.

Tels taient la rgle et l'ordre en toute cette existence royale, o
chaque heure avait son emploi, qu' lire en ces pages crites par un
courtisan de Versailles, on finit par trouver que toutes ces journes
se ressemblent. A huit heures du matin, le premier valet de chambre en
quartier (il avait couch dans la chambre du roi) veillait Sa Majest.
La premier mdecin et le premier chirurgien entraient dans la chambre;
le roi changeait de chemise.

Au mme instant, arrivaient le grand chambellan et le premier
gentilhomme, avec les grandes entres. La capitaine des gardes ouvrait
les rideaux du lit et prsentait l'eau bnite, et, si quelqu'un de ces
seigneurs avait quelque chose  dire au roi, c'tait le moment, chacun
s'loignant et le laissant libre. On prsentait ensuite  Sa Majest le
livre qui contenait l'office du Saint-Esprit (tous les chevaliers de
l'ordre y taient obligs), et l'office tant dit, l'un des seigneurs
donnait au roi sa robe de chambre, pendant que les secondes entres
assistaient  sa toilette. En ce moment, le roi se livrait  son
barbier, et prenait, sur un plat d'or, une serviette, mouille d'un
ct, sche de l'autre, avec quoi il se lavait. Puis, il s'agenouillait
 son prie-Dieu, ses aumniers agenouills avec lui, tous les autres
restant debout.

Le roi passait de l dans son cabinet. Sa journe tant arrange, il
restait seul avec ses architectes, ses jardiniers et ses principaux
domestiques. Toute la cour, moins le capitaine des gardes qui ne
perdait jamais le roi de vue, attendait dans la galerie, et si quelques
audiences taient accordes, il recevait les ministres trangers ou
les ambassadeurs. Ceci fait, le roi allait  la messe, o la musique
chantait chaque jour un motet. Aprs la messe, le roi allait au conseil.
Tel tait l'emploi de sa matine.

Au conseil, assistaient tous les ministres. Le vendredi, aprs la messe,
appartenait au confesseur. Le roi dnait  midi, seul, dans sa chambre,
sur une table carre,  la fentre du milieu. Il mangeait de beaucoup
de plats et de trois services, sans compter le dessert. Aussitt que la
table tait apporte entraient les principaux courtisans; le premier
gentilhomme avertissait le roi et le servait, se tenant derrire le
fauteuil. Si M. le Dauphin tait prsent, il donnait la serviette au
roi et restait debout. Bientt le roi lui donnait le permission de
s'asseoir; le prince faisait la rvrence et s'asseyait jusqu' la fin
du dner.

Le roi parlait peu  son dner. Au sortir de table, il rentrait dans son
cabinet, mais il s'arrtait un instant sur le seuil, et c'tait encore
un moment favorable pour lui parler. L'instant d'aprs, il s'amusait 
donner  manger  ses chiens couchants, puis on l'habillait, en prsence
de peu de gens, les plus considrs, que laissait entrer le premier
gentilhomme de la chambre.

A peine habill, il sortait par un escalier drob dans la cour de
marbre pour monter en carrosse, et, dans le trajet, aller et retour, lui
parlait qui voulait. Il aimait le grand air; il ne redoutait ni le froid
ni la chaleur. Il sortait mme par la pluie, et sa grande joie tait de
chasser dans les forts de Versailles, de Marly ou de Fontainebleau. Il
tait trs adroit et de bonne grce, et pas un chasseur qui tirt mieux
que lui. C'tait encore un de ses plaisirs de voir travailler ses
ouvriers, de se promener dans ses jardins, de donner la collation
aux dames, et de faire avec elles le tour du canal, les dames et les
courtisans dans leurs plus riches habits. _Le chapeau, Messieurs_,
disait le roi, quand il permettait aux courtisans de se couvrir.

La chasse au cerf tait de plus grande crmonie, et ceux qui la
suivaient taient vtus d'un justaucorps orn de galons d'or et
d'argent. Cela s'appelait un _justaucorps  brevet_. Qu'on le suivit 
la chasse,  la promenade, le roi tait content. Que l'on jout gros jeu
dans le salon de Marly, le roi applaudissait. Lui-mme, il tait bon
spectateur des joueurs de paume. A quatre heures, il y avait un conseil
de ministres, et, le reste du temps, le roi le passait avec les dames,
 la promenade en t, et, le soir venu, quelque loterie o les dames
gagnaient,  coup sr, de riches toffes, de l'argenterie, des bijoux.
A dix heures, le roi ayant chang d'habit, le souper tait servi dans
l'antichambre de Mme de Maintenon, toujours au grand couvert, avec la
maison royale, c'est--dire uniquement avec les fils et filles de France
et grand nombre de dames, tant assises que debout. C'tait le moment o
les courtisans disaient au roi: _Sire, Marly_? Il ne dplaisait pas au
roi d'tre importun.

Aprs souper, le roi se tenait quelques moments debout au balustre du
pied de son lit, environn de toute la cour. Puis, avec des rvrences
aux dames, il passait dans son cabinet, o se trouvaient les princes
et les princesses de sa famille. A onze heures, Sa Majest donnait le
bonsoir  tout le monde d'une inclination de tte.

Chacun sortait; seules, les grandes entres attendaient, pour sortir,
que le roi se mit au lit. Le colonel des gardes prenait l'ordre, et,
la prire tant faite, les aumniers se retiraient. Le roi, disait
Saint-Simon, n'a manqu la messe qu'une fois dans sa vie,  l'arme, un
jour de grande marche. Il a toujours fait maigre,  moins qu'il ne ft
trs malade. Il exigeait l'abstinence du carme; il se tenait trs
respectueusement  l'glise, et trouvait fort mauvais s'il entendait
parler  l'office divin.

Il communiait en grand habit, en rabat, en manteau, et la collier de
l'ordre  son cou. Il disait son chapelet  la messe, et toujours 
genoux. Les jours ordinaires, il portait un habit de couleur brune, orn
d'une lgre broderie, et des pierreries  ses souliers seulement. Rien
n'tait pareil au soin, aux gards,  la politesse du roi pour ses htes
de Marly ou de Fontainebleau.

Mais, dans les dernires annes, chacun portait impatiemment la fin
d'un si long rgne. Le palais de Versailles tait las de ces longues
crmonies, toujours les mmes. Paris finissait par ne plus supporter ce
joug, que chaque jour rendait plus lourd. Les provinces taient 
bout de leurs sacrifices. L'oubli tait gnral des merveilles dont
s'honoraient les quarante premires annes de ce grand rgne. Il tait
temps enfin que le roi dispart et fit place au nouveau rgne. Ainsi,
dans les ardeurs de l't brlant, le laboureur invoque les rayons du
soleil couchant. Juste  l'heure qu'elle avait dsigne aux horloges de
Versailles, la mort frappait  la porte mme de la chambre royale,
aprs avoir visit toutes les autres. A son tour, le roi est touch.
Il comprend que son heure est venue. Il souffre; il est en proie  la
fivre ardente, et pourtant il travaille encore. Rien n'est chang: les
tambours et les hautbois donnent sous les fentres l'aubade accoutume;
il dne  son grand couvert, pendant que les vingt-quatre violons jouent
leurs sarabandes dans l'antichambre.

En ce moment, le roi revoit d'un coup d'oeil toute sa vie; il serait
volontiers son propre juge. A deux serviteurs qui pleurent au pied de
son lit: Pourquoi pleurez-vous? dit-il. Est-ce que vous pensiez que
j'tais immortel? C'est qu'en effet, dans ce palais de Versailles,
chacun pensait que le grand roi ne pouvait pas mourir.

Le samedi 31 aot 1715 (c'est encore Saint-Simon qui parle, et
nos lecteurs ne s'en plaindront pas), la nuit et la journe furent
dtestables. Il n'y eut que de courts et rares instants de connaissance.
La gangrne avait gagn le genou et toute la cuisse. On lui donna
du remde de feu abb Aignau, que la duchesse du Maine avait envoy
proposer. Les mdecins consentaient  tout, parce qu'il n'y avait plus
d'esprance. A onze heures du soir, on le trouva si mal qu'on lui dit
les prires des agonisants. L'appareil le rappela  lui. Il rcita les
prires d'une voix si forte, qu'elle se faisait entendre  travers celle
du grand nombre d'ecclsiastiques et de tout ce qui tait entr. A la
fin des prires, il reconnut le cardinal de Rohan, et lui dit: Ce sont
l les dernires grces de l'glise. Ce fut le dernier homme  qui il
parla. Il rpta plusieurs fois: _Nunc et in hora mortis_; puis dit:
O mon Dieu, venez  mon aide, htez-vous de me secourir! Ce furent ses
dernires paroles. Toute la nuit fut sans connaissance, et une longue
agonie, qui finit le dimanche 1er septembre 1715,  huit heures un quart
du matin, trois jours avant qu'il et soixante-dix-sept ans accomplis,
dans la soixante-douzime anne de son rgne.

Il s'tait mari  vingt-deux ans, en signant la fameuse paix des
Pyrnes, en 1660. Il en avait vingt-trois quand la mort dlivra la
France du cardinal de Mazarin, et vingt-sept ans lorsqu'il perdit sa
mre, on 1666. Il devint veuf  quarante-quatre ans en 1683, perdit
Monsieur  soixante-trois ans, en 1701, et survcut  tous ses fils et
petits-fils, except  son successeur, au roi d'Espagne et aux enfants
de ce prince. L'Europe ne vit jamais un si long rgne et un roi si g.

Pour l'ouverture de son corps, qui fut faite par Marchal, son premier
chirurgien, avec l'assistance et les crmonies accoutumes, on trouva
toutes les parties de son corps si entires, si saines, et tout si
parfaitement conform, qu'on jugea qu'il aurait vcu plus d'un sicle
sans les fautes des mdecins, qui lui mirent la gangrne dans le sang.
On lui trouva aussi la capacit de l'estomac et des intestins double au
moins des hommes de sa taille, ce qui est fort extraordinaire, et ce qui
tait cause qu'il tait si grand mangeur et si gal.

Ce fut un prince  qui on ne peut refuser beaucoup de bon, mme de
grand, en qui on ne peut mconnatre plus de petit et de mauvais, duquel
il n'est pas possible de discerner ce qui est de lui ou emprunt; et,
dans l'un et dans l'autre, rien de plus rare que des crivains qui en
aient t bien informs, rien de plus difficile  rencontrer que des
gens qui l'aient connu par eux-mmes et par exprience, et qui soient
capables d'en crire, en mme temps assez matres d'eux-mmes pour en
parler sans haine ou sans flatterie, et de n'en rien dire que par la
vrit nue en bien et en mal.

M. le duc de Saint-Simon, parlant de Louis XIV, aprs s'tre si
longtemps inclin sous sa loi souveraine, a manqu, sinon de respect,
tout au moins d'indulgence. Il commence par refuser ce qu'il appelle un
grand esprit  ce jeune roi de vingt-trois ans, qui grandit si vite et
si bien, au milieu de tant de beaux gnies, espoir de la guerre, honneur
de la paix. Tant de grands potes, de ministres habiles, de gnraux
aims de la victoire. En mme temps, les femmes les plus considrables
par leurs grces et par leur beaut, qui enseignrent au jeune prince
l'lgance et la politesse. Il tait n avec la majest, et pas un de
ses sujets n'a jamais pens qu'il pt tre autre chose qu'un grand roi.
Il le sentait lui-mme; il comprenait les devoirs du rgne. Il avait
prs de lui, pour lui enseigner le gouvernement, le grand ministre
Colbert. A peine roi, il fut appel hors de ses frontires par des
guerres nationales; il agrandit la France; il fit sentir l'autorit
franaise en Italie, en Allemagne, en Espagne, et de trs bonne heure il
habitua l'Europe  dire tout simplement: _le roi!_ sans ajouter: le roi
de France. _Le roi est mort!_ retentit dans le monde entier.

En mme temps, que de chefs-d'oeuvre clos  l'ombre clatante de ce
grand trne! Il avait Molire  ses ordres; Racine, initi dans les
passions de sa jeunesse, les transportait sur le thtre. Il y eut dans
le jardin de Versailles de telles ftes, que la posie en devait garder
le souvenir. Des paroles furent prononces, dans cette chapelle de
Versailles, d'une solennit si grande, que l'cho doit s'en prolonger
jusqu' la fin des sicles: le sermon sur _le petit nombre des lus_,
par exemple. Ador des uns, redout de tous, admir du grand nombre,
il tait le matre, il tait l'arbitre, et pas un sujet qui refust de
donner pour le roi sa vie et sa fortune. Il ne voyait qu'obissance
autour de son trne: obissance de son frre, obissance de son fils
unique, obissance des princes de la maison de Cond, obissance de la
ville et de la cour, des Parlements, des provinces, avec tant de dignit
qui ne l'a pas quitt un seul jour, non pas mme  son agonie. Et quand
il fut au cercueil, ses serviteurs les plus proches s'tonnrent qu'il
n'et que la taille ordinaire des hommes, pas un n'ayant os le regarder
face  face.

Il faisait toute chose; il tait le commencement et la fin de toutes
les fortunes de son sicle. Il tenait les marchaux de France sous sa
dpendance immdiate, et de son cabinet il leur envoyait le plan de
leurs campagnes trac de sa main. En mme temps, plus de seigneurie et
plus de seigneurs; Richelieu avait abattu les ttes les plus hautes, et,
dsormais, qui voulait vivre accourait  Versailles, trop heureux quand
le roi lui accordait un coup d'oeil, et lui faisait donner le bougeoir,
lorsqu'au sortir de sa prire il dsignait le courtisan favoris qui le
devait accompagner jusqu'au seuil de sa chambre.

Il voulait tre accompagn et suivi partout:  Meudon,  Versailles,
 Marly,  Fontainebleau, demandant pour quel motif celui-ci s'tait
absent la veille, et bien persuad qu'un homme tait mort, qui ne
l'avait pas salu depuis huit jours. Pas de secrets pour le roi; il
voulait tout savoir, il savait tout. Des gens  lui violaient le secret
des lettres, et lui rapportaient les mystres les plus cachs de chaque
famille. Il savait la valeur de son sourire, et le prix de son moindre
regard. Telle tait sa politesse, qu'il levait son chapeau pour toutes
les femmes, les connues, les inconnues. Chacun s'extasiait devant ses
rvrences. Il avait invent cette dfinition: que _l'exactitude tait
la politesse des rois_. Exact jusqu' la minutie, il disait une fois:
_J'ai pens attendre!_

Enfin, si profonds taient les respects dont on l'entourait, qu'ayant
envoy une lettre au duc de Montbazon, gouverneur de Paris, par l'un
de ses valets de pied, M. le duc de Montbazon fit dner ce valet  sa
table, et le reconduisit jusqu'au milieu de sa cour. Quoi de plus juste?
Il tait venu de la part du roi! En revanche, il tait toujours  sa
tche, et sans un instant de rpit, dans la dcence et dans la grandeur.
Superbe  pied,  cheval, en carrosse,  la promenade, au repos. Trs
habile  conduire, en ses jardins, quatre petits chevaux vifs comme
la poudre. Ami du luxe, amoureux de magnificence, il ne savait pas le
nombre de ses maisons, de ses pavillons, de ses forts bien perces pour
la chasse  courre. Il ne connaissait pas d'obstacles, et s'il fallait
tyranniser la nature, il y mettait une constance impitoyable, abaissant
la montagne, aplanissant le vallon, cherchant les eaux absentes  main
arme, et ce fut ainsi qu'il leva Versailles, _ce favori sans mrite_,
dont il fit le rendez-vous universel de toutes les grandeurs du
grand sicle. Versailles finit par l'emporter sur toutes les maisons
d'alentour.

Avec Mme de Maintenon reparut l'ordre, oubli si longtemps dans les
transports de la jeunesse. Il redevint tout  fait le roi. Accabl au
dehors par des ennemis irrits qui le croyaient perdu sans ressources,
le roi rsista par sa propre force. Accabl chez lui par des malheurs
incomparables, avec tant de soupons de crime et de poison, il se montra
si firement au-dessus de son malheur, qu'il finit par arracher la piti
de l'Europe, pouvante  l'aspect de tant d'humiliations, et de cette
fin misrable d'un rgne clatant entre tous les rgnes. Il disait
en ses derniers moments: _Quand j'tais roi!_ Mais  son accent on
comprenait qu'il tait rest le roi!

Ce grand courage, on l'a vu, l'a soutenu jusqu' la fin; ajoutez la
confiance en Dieu. Plus il s'humiliait sous la main puissante, et plus
il se relevait plein de confiance dans le Dieu qui pardonne. Il se
confessa publiquement d'avoir trop aim la guerre. Il parla comme un
pre et comme un roi au pauvre enfant qui devait porter sa lourde
couronne, et voil par quelles vertus ce grand roi, le plus grand du
monde, aprs tant de justes et violentes attaques, et tant d'accusations
sans rmission, a fini par sauver sa gloire.

La Rvolution mme, qui le devait arracher de ces caveaux du monastre
de Saint-Denis, o reposaient tant de monarques ses aeux, ne devait
pas enlever  Louis XIV la place  part qu'il tient justement dans
l'histoire des grands rois.




LE POTE EN VOYAGE


I

C'est un rare et charmant instant, dans la vie et le travail d'un
crivain srieux qui comprend toute sa destine, l'instant o, content
de lui-mme et des autres, il entre enfin en pleine possession du
succs, de la popularit, de la fortune. Il doutait jusqu' cette heure,
et mme aux jours du succs, il se demandait s'il n'tait pas le jouet
d'un songe, et si le lendemain serait aussi doux que la veille. Il faut
tant de soin, de zle et de bonheur, disons tout, tant de mrite et
de talent, pour percer le nuage, et le bruit vient si lentement 
l'crivain! Quoi de plus triste et rempli des plus terribles angoisses
que les premiers commencements du travail littraire? On hsite, on se
trouble, on tudie, pouvant de tant d'obstacles, toutes les petites
passions de son lecteur. Le style, en mme temps, qui se rvle  si peu
de beaux esprits singuliers et primesautiers, reprsente  lui seul une
peine infinie. Ah! que de fois voil le commenant qui maudit la tche
accepte! Il y renonce, il n'en veut plus; il sera volontiers le soldat,
le marin, l'avocat, le marchand; mais crire incessamment, crire
aujourd'hui, demain, toujours: Non, non, se dit-il, c'est impossible!
aussi dcourag qu'un enfant qui prend le plus proche horizon pour la
fin du monde. On composerait une liste originale de trs bons crivains
qui se sont arrts net au bout du premier sentier.

Mais c'est surtout dans l'art dramatique et parmi les jeunes adeptes de
la comdie, ignorants du danger, que se fait sentir un dcouragement
mortel. L'accs est si difficile en ces thtres, obrs pour la
plupart, et qui n'ont pas le temps d'attendre. Il leur faut tant
d'argent et tout du suite! Ils sont si parfaitement incapables de
se dire,  l'aspect d'un talent qui vient de natre: Attendons,
faisons-lui place, il aura bientt son tour. Non, non; en vingt-quatre
heures, il faut russir. Tout de suite il faut dominer le caprice et la
volont d'un parterre habitu aux plus vieux effets du mlodrame, et si
le jeune homme est vraiment nouveau, si son oeuvre a l'accent vrai de la
jeunesse, et s'il dcouvre un petit recoin o pas un, sinon les matres,
n'a pass avant lui, que d'obstacles encore, et comme il doit se
fliciter lorsque enfin, par une suite incroyable de petits bonheurs,
il arrive  se dire: On m'coute, on me suit, le publie sourit  mon
oeuvre;  la fin donc je suis le matre absolu des passions et des
volonts d'alentour!

Tel tait, aux environs de la rvolution de 1830, l'aimable et charmant
crivain que nous allons mettre en scne  son tour, et dont le souvenir
est rest cher  tous les honntes gens qui ont eu l'honneur et le
bonheur d'tre au rang de ses amis. En venant au monde, il avait apport
les merveilleux instincts du pote comique,  savoir: le dialogue et
le trait, le sourire et l'invention. Ddaigneux des chemins frays,
il avait commenc par dcouvrir les mondes nouveaux dans lesquels sa
comdie tait appels, et dans ce monde  part de son invention il avait
convoqu des personnages, non pas nouveaux (l'espce humaine est si
vieille, obissante  de si antiques passions), mais des personnages
d'un aspect tout nouveau. Il se servait  plaisir des modes, des
travers, des accidents, des opinions de chaque matine, et, les
retraant d'un crayon lger, il en faisait une image heureuse et
ressemblante. Il ne visait pas au chef-d'oeuvre,  l'image imprissable,
aux grands caractres agissant dans une longue action dramatique, et
cependant il finit sans le vouloir, et presque sans le savoir, par
atteindre aux honneurs de la grande comdie. A l'heure o cette histoire
va commencer, ce modeste ambitieux se contentait volontiers d'une scne
agrable et d'un tableau de genre, o des amoureux du vingt ans, le
jeune homme en habit du matin et la fillette en nglig, se chantaient
d'innocentes chansons.

Mais quoi! tout le beau monde parisien qui chappait aux violentes
motions de l'Empire, lass _de gloire et de victoire, de lauriers et
de guerriers_, acceptait franchement cette heureuse comdie en tablier
vert, la tte  demi couverte d'un simple chapeau de paille d'Italie. On
y respirait une si douce odeur de roses naissantes, de lait chaud et de
foin nouveau! Dans ces bosquets enchants, les oiseaux de nos jardins
chantaient leurs plus douces chansons, et si par hasard on y rencontrait
un des vieux soldats de l'Empereur tomb, c'tait, le plus souvent, un
vieux capitaine, ami de la jeunesse heureuse, paisible confident de
petits malheurs qu'il finissait par consoler. Tout chantait, tout
souriait dans ces premires comdies que le jeune homme avait
rencontres si plaisantes dans les premiers battements de son coeur.
Donc, il effaa sans peine et sans effort tous les faiseurs de comdies;
il n'eut qu' se montrer pour qu'ils rentrassent dans l'ombre. Ils
taient les reprsentants d'une poque oublie; il tait, lui,
l'historien des passions prsentes. Si bien que tout de suite il fut,
parmi nous, riche et populaire, et l'Europe entire ne jura plus que par
son gnie.

Un seul amuseur peut se comparer  celui-l; ils taient du mme ge,
ils crivaient  la mme poque, mais ils appartenaient  des nations
diffrentes; cet autre amuseur des jeunes esprits et des honntes gens,
il s'appelait sir Walter Scott. En moins de cinq ou six annes d'tudes
et de succs de tout genre, il advint que notre pote comique tait
incontestablement le plus rare et le plus charmant esprit de son poque.
Il avait accompli  lui seul toute une rvolution dans le grand art de
corriger doucement les moeurs d'un grand peuple, et de chtier en
riant ses passions et ses vices. A lui seul il avait tout devin, tout
dcouvert et tout mis en ordre en ce monde si nouveau qui avait t
l'Empire et n'tait dj plus la Restauration. Le faubourg Saint-Honor,
la Chausse d'Antin, les maisons modernes, les soldats licencis 
Waterloo, l'active et galante jeunesse,  demi rvolte et fidle 
demi, qui devait remplir de son talent, de son loquence et de ses
vertus viriles tout un rgne o la parole tait souveraine, o le talent
tait roi, voil bien ce que notre auteur avait pressenti dans sa
comdie. Il avait accept glorieusement toutes nos gloires. Il s'tait
fait l'interprte loquent de nos justes rancunes; plus d'une fois il
nous avait consols de nos dfaites si rcentes et si cruelles, que le
nom seul de ces batailles perdues est encore une douleur nationale.

Son intelligence active et dvoue aux plus lgre chagrins de cette
nation si trouble allait sans cesse et sans fin de l'lgie  la
chanson, de la cabane  la maison bourgeoise, du fabricant au soldat
laboureur, du vieux marquis ramen par l'exil  l'homme enrichi par la
prosprit publique. Il tenait  toutes les conditions; il mettait en
scne les hommes les plus divers; en un mot, dj rien ne manquait 
sa gloire,  sa fortune au moment o va commencer cette histoire, dans
laquelle cet aimable homme, ingnu  ses heures, et cependant d'un
esprit si fin, a jou un si beau rle, et qui convenait si bien  sa
bonne grce,  sa justice,  son bel esprit. A l'exemple de Molire, son
matre, il avait deux noms; le public le connaissait sous son nom de
guerre, et l'appelait M. Fauvel.

Dans cette foule d'honntes gens qui l'entouraient naturellement
d'une admiration dvoue (et voil la premire rcompense, et la plus
dsirable de l'crivain), il y avait sur les bords de la Sane, dans un
petit village abrit de deux collines clbres dans les vendanges du
Maconnais, une dame de Saint-Gran, fille d'un M. Fauvel, gentilhomme
breton, et l'on peut bien penser qu' la faveur de cette communaut de
nom propre, elle n'avait pas t la dernire  solliciter l'amiti du
jeune homme. A chaque pice nouvelle il tait sr de recevoir une lettre
affable de son amie inconnue, et tantt elle lui envoyait les meilleurs
poulets de sa basse-cour, tantt le bon vin de ses celliers; en automne,
elle ne lui mnageait ni les raisins ni les pches. Bref, en toute
occasion, elle le traitait en ami, et plus tard, en enfant gt.

Lui, cependant, s'abandonnait volontiers  ces tendresses innocentes.
Il y rpondait de son mieux, et le premier exemplaire de chacune de ses
comdies, orn d'une petite historiette de la premire reprsentation,
devenait la joie et l'orgueil du chteau de Saint-Gran-sur-Sane. Plus
d'une fois ses propres voisins, quand ils se rendaient  Paris, avaient
pri Mme Fauvel de Saint-Gran de leur donner une lettre  porter  son
cousin, l'illustre M. Fauvel; elle avait longtemps hsit; longtemps
elle s'tait dfendue, elle n'avait pu si bien faire qu'elle n'ont
donn, en effet, deux ou trois lettres de recommandation pour son
_cousin_, non pas, certes, sans un certain trouble. Heureusement qu'il
est crit: _A bon entendeur, salut!_ et que le cousin avait fait bonne
grce aux requtes de sa cousine, si bien que chez messieurs les
vignerons, et chez plus d'un gentilhomme des environs de Mcon, il
tait incontestable qu'il y avait parent formelle entre la dame et le
monsieur. M. Fauvel en riait lui-mme. Acceptez, disait-il  ses amis,
une aile de ce chapon que ma cousine Fauvel de Saint-Gran engraisse
depuis tantt six mois pour mon dner du mardi gras.

Cependant, il n'avait jamais vu la dame, et malgr ses sollicitations
pressantes, elle n'tait point venue  Paris, si bien que la premire
ardeur tant passe et les premires amitis tant faites, on avait
commenc par s'crire un peu moins, puis rarement. Dans l'intervalle
tait mort M. de Saint-Gran, et maintenant que la dame tait une veuve,
jeune encore et bonne  marier, elle avait jug qu'il tait sage et
prudent d'insister un peu moins sur son cousinage avec le jeune et
clbre pote. Ainsi, peu  peu, la langueur s'tait mise entre ces deux
amitis, trop loignes l'une de l'autre pour qu'elles fussent bien
tendres et bien vives. La dame tait de bon sens, le jeune homme aussi;
la dame,  raison mme de son veuvage, avait sur les bras de grandes
affaires dans un pays o le moindre cep de vigne est entour d'envie et
vous fait des jaloux sans nombre. De son ct, le jeune homme, au plus
beau moment de son grand succs, ne manquait pas d'amitis pour l'en
distraire. Il tait le bienvenu dans les meilleures et les plus
considrables maisons de Paris, et c'tait  qui le possderait quatre
ou cinq jours dans les plus beaux domaines de Versailles, de Sceaux et
de Saint-Germain.

Ainsi, des deux cts, c'taient autant de motifs pour que la cousine et
le cousin s'oubliassent rciproquement. Les amitis du monde sont ainsi
faites, elles se nouent et se dnouent si volontiers, que ce n'est gure
la peine d'en avoir.

Cependant, comme il y avait tantt dix annes que le pote tait 
l'oeuvre et qu'il se sentait las d'crire, il rsolut, un beau jour,
pour se donner un vrai cong, de quitter sa bonne ville de Paris, sa
mre nourrice qui suffisait  son oeuvre entire, et de chercher au loin
quelques heures de libert et de repos. Vous savez dj qu'il tait
modeste en toute chose et que, s'il avait un peu d'orgueil, il n'avait
point de vanit. Il prit donc, comme un simple voyageur, la diligence
du Midi qui passait par le Mconnais, et quand il vit que la diligence
tait pleine, il s'en rjouit comme d'un accident favorable  sa
profession. Il allait donc voir enfin des gens de la province, et
regarder de trs prs dans ces cavernes. Il allait prter une oreille
attentive  ce babil intarissable,  ces petites ambitions si furieuses
pour un rien,  ces avarices gigantesques et sans honte. Oh l! se
disait-il, ne dormons pas; coutons bien, regardons tout. Mais  peine
il eut regard le paysage pendant deux ou trois heures, il s'endormit
d'un sommeil si profond, qu'il fallut le rveiller pour lui dire que
l'on tait arriv au _Soleil d'or_, o le dner tait servi.

Ce _Soleil d'or_ reprsentait une assez grande auberge, honneur de la
contre, et la table d'hte,  trois francs par tte, tait clbre 
dix lieues  la ronde. On s'assied, on mange, on boit, peu de causerie,
et tout au plus quelques gaillardises de commis voyageur. Nulle homme en
tait constern.

--Je n'irai pas longtemps ainsi, se disait-il, je prendrai la post 
Mcon, et j'aurai peut-tre l'honneur de voyager tout seul.

Ce bon dner semblait avoir ragaillardi tout le monde. Un petit vin
blanc, sentant la pierre  fusil, rjouissait toutes ces ttes. Le
conducteur lui-mme tait sous l'influence de cette innocente orgie, et
ne pressait pas trop les voyageurs de remonter  leur place. Il faut
vous dire que deux voyageurs s'taient arrts au _Soleil d'or_, et
avaient t remplacs dans la diligence par deux nouveaux venus qui
mritaient une certaine attention.

Le premier tait un jeune homme, aux cheveux boucls, porteur d'une
veste  boutons d'argent et coiff d'une casquette prtentieuse o
quelque Arachn villageoise avait brod un sabbat de papillons. Il y en
avait de toutes formes et de toutes couleurs: gris, bruns, jauntres, il
y en avait mme un rose au bord de cette aimable coiffure, et tous ces
papillons voltigeaient autour de ce rustre endimanch. Dans une poche de
ct, il portait un foulard de couleur sang du boeuf, qui lui donnait
de loin l'apparence d'un chevalier de la Lgion d'honneur. Des gutres
serres  fond dessinaient une jambe un peu grasse, une rotule paisse,
et laissaient voir un pied plat. Ce jeune homme, videmment, se croyait
le plus beau du monde. Il n'tait fille d'auberge qui ne le salut d'un
sourire, et quand il parut  la portire, il y eut dans tout le carrosse
une explosion de joie et d'orgueil. Voil Romain, disait-on. Ah! te
voil, Romain! Bonjour, Romain. Il saluait  droite,  gauche, et des
sourires, et des poignes de main. Un capitaine qui rentrerait dans
ses foyer aprs dix batailles gagnes ne rencontrerait pas plus
d'empressement dans son pays natal que ce monsieur Romain, qui tait
vraiment la coqueluche de la contre.

[Illustration: L'intrieur de la diligence.]

L'homme qui le suivait, beaucoup plus modeste en sa tenue, obtint 
peine quelques regards. A la fin, cependant, tout le monde tant plac,
et l'intrieur de la diligence tant encore une fois au grand complet,
la voiture se remit en route. Assis dans son coin, le voyageur que nous
n'avons pas quitt un seul instant se demandait, dj trs inquiet, quel
tait ce monsieur Romain, d'o il venait, o il allait, et par quel
tour de force il tait parvenu, de si bonne heure,  cette trange
popularit.

Tous ces hommes semblaient se connatre. A les voir,  les entendre,
on et dit une compagnie qui se serait donn rendez-vous sur ces
banquettes. Ils parlaient tous ensemble,  haute voix, la demande
n'attendant pas la rponse, et Dieu sait avec quel accent, dans quel
patois, et certains agrments de langage qui n'appartiennent  aucune
langue. Ah! se disait notre auteur dramatique, me voil bien dpays.
Une comdie est l, sous mes yeux, on la joue, et je n'y comprends rien;
on la parle, et pour moi c'est lettre close. Et vritablement, il
assistait  un pandmonium rustique, o toutes les passions dchanes
hurlaient, glapissaient, riaient, badinaient. Je ne sais quoi de
sinistre et de malsain tait au fond de ces gaiets. Ces messieurs
s'amusaient trop pour s'amuser innocemment.

Heureusement que ces grandes joies sont comme la fivre, intermittentes;
elles s'apaisent assez vite. Aprs ces grands bruits, le calme et le
silence ont leur tour. Peu  peu, matre Romain descendit de son char de
triomphe, et, dans un langage assez clair, il expliqua comment il avait
t choisi pour venir  bout de certain mariage o il devait trouver, en
s'y prenant bien, une grande fortune. Il ne nommait personne, tant il se
savait compris de tout le monde, et notre voyageur eut grand'-peine 
deviner enfin qu'il s'agissait de la fortune et de la main d'une dame
trangre au pays, veuve depuis un an, reste seule et sans dfense au
milieu de toutes les difficults d'un veuvage.

--Par ma foi, disait Romain, en tirant de sa vieille pipe une paisse
fume, elle m'est bien due; elle m'a donn, sans reproche, assez de mal.
Voil tantt six mois que je la dispute au jeune Hippolyte Cassegrain,
au petit Martin, au grand Bernard. Je l'ai joue au billard, et je l'ai
gagne en cinquante points contre le lieutenant Mitouflet; je l'ai joue
au piquet en cent points contre le percepteur Morizot. Bref, les voil
tous conduits; chacun d'eux m'a fait place, et la ville entire est ma
complice. En vain la dame hsite et me fait grise mine, il faudra bien
qu'elle cde: il y va de notre gloire  tous. Jusqu' l'heure o elle
dira oui, elle n'aura pas de cesse et de repos, elle n'entendra parler
que de Romain: le beau Romain par-ci, le grand Romain par-l. Chacun,
s'attelant  mon char, va me prter toutes les vertus, et de l'argent
comme s'il en pleuvait;  mon nom seul, la fille  marier, et mme les
gros partis qui ne voudront ni de vous ni de moi feront entendre aux
oreilles de la veuve des soupirs  mettre en branle un moulin  vent.
Les coquettes diront en minaudant: La femme qui le fixera pourra se
vanter d'avoir accompli une oeuvre difficile. Hlas! diront les
prudes, quel dommage! avec un esprit moins lger, M. Romain et fait un
excellent mari! Puis toutes sortes de menus propos: Avez-vous vu le
nouveau cheval de Romain? l'habit bleu de Romain? Savez-vous que Romain
revient de la capitale, dont il a rapport certaine cravate bleue 
filets roses? Ah! gredin de Romain!

Ainsi parlait ce rustre au milieu de l'admiration universelle; en mme
temps, il faisait craquer l'un aprs l'autre ses longs doigts garnis de
bagues douteuses. Il passait la main dans ses longs cheveux pommads
de vanille et de jasmin; il talait sa large poitrine et consultait de
temps  autre une montre en or guilloche  Genve. A sa chemise, on
voyait briller trois diamants; on entendait dans sa poche le bruit des
cus: il tait toute prosprit, toute sant, tout contentement; chacun
le contemplait dans une admiration profonde. Il serait mort sur la
place, on et pris de ses reliques, et l'on se ft divis sa chane
d'or, comme on et fait pour la corde d'un pendu. Tel tait fait,
construit, souffl et boursoufl cet homme heureux.

Sitt qu'il eut compris qu'il allait comprendre enfin quelque chose  ce
mystre de jovialit et d'iniquit, M. Fauvel, repli dans son coin et
les yeux enfoncs sous la visire de sa casquette de voyage: Allons,
se disait-il, voil dj un premier acte assez satisfaisant. Une pauvre
femme abandonne au milieu de ces rustres, aussi pitoyables que des
sangsues; un mari qui vient de mourir, laissant sa veuve et son hritage
en proie  toutes les ambitions de la province; une ville entire qui
dcide en son me et conscience que cette infortune pousera ce triste
hre, et qui se fait un point d'honneur de lui donner ce mari ridicule,
chacun prenant l'engagement tacite, inavou, mais certain, d'imposer 
cette innocente ce don Juan du fumier. Voil un beau premier acte. Et
dj notre homme, esprit inventeur, arrangeait, nommait, disposait ses
hros, les faisant aussi pleutres, aussi petits, mesquins, avares,
envieux et jaloux qu'il les avait sous les yeux.

La route tait montante; on allait au pas. Le soleil tait vif. Les
voyageurs, qui avaient bien djeun, s'endormaient l'un aprs l'autre;
on ronflait dj dans l'intrieur de la diligence, et seuls M. Romain,
son homme d'affaires et certain voyageur en vins qui semblait trs
veill, poursuivaient,  voix beaucoup plus basse, la conversation
commence.

--Il tait temps, monsieur Romain, disait le commis voyageur, de mettre
en avant notre petite conjuration.

La dame tait serre de prs par Matre Urbain le notaire, un vrai
reprsentant de l'ancien notariat. Qu'elle et choisi M. Urbain pour
son notaire, et nos projets auraient t bientt djous par cet homme
adroit et droit.

--Aussi, reprit M. Romain, j'emmne avec moi un homme d'affaires qui en
sait long, et qui en remontrerait  tous les notaires du dpartement. On
dit que la dame aurait besoin, pour tout liquider, d'un emprunt de vingt
mille francs; matre Uberti, que voil, les trouvera facilement sur
hypothque, avec deux pour cent de commission; donc rien  faire pour
matre Urbain: tout au plus le priera-t-on de signer au contrat, s'il ne
s'oppose pas trop au rgime de la communaut.

--Je me suis laiss dire aussi, reprenait le commis voyageur, qu'il y
avait une nice assez jolie  marier, et que, naturellement, le bien de
la dame en serait corn.

--Ceci est trs vrai, reprit M. Romain; mais il est convenu entre moi et
mon ami le baron de Guillegarde, un gaillard qui sait son mtier et qui
n'a pas froid aux yeux, qu'il pousera la demoiselle, moyennant une trs
lgre indemnit, que je doublerai s'il le faut, en cas de survie.

--Vous avez des intelligences dans la place? ajoutait le marchand de
vins.

--Nous avons contre nous, rpondit Romain, une mchante petite servante
bretonne que la dame a ramene il y a quatre ou cinq ans de Rennes,
et qui lui est rudement attache ainsi qu' Mlle Laure. Oui, mais le
factotum de la maison, le fameux Jolibois, m'appartient, et j'ai pay
d'un assez bon prix sa vilaine me. Mais qu'y faire? Il faut bien que
tout le monde vive, et mon lot sera encore assez beau.

--Vous avez raison, monsieur Romain, reprit le voyageur d'une voix plus
basse encore, il faut que chacun vive; et, pour les pingles de mes deux
cousines, les demoiselles Levallois, qui tiennent en leurs mains
l'me et l'esprit de votre future pouse, autant que pour ma propre
allgeance, il serait bon de convenir entre nous que vous me cdez
pendant cinq ans, pour le prix des rcoltes ordinaires de chaque anne,
toute la rcolte du clos de Saint-Gran.

--Y pensez-vous? reprit Romain, Saint-Gran se classe et sera class
avant peu parmi nos meilleurs crus. J'ai dj obtenu que l'an prochain
Saint-Gran serait inscrit en toutes lettres sur la carte des vins de
la Maison d'Or, du Caf anglais et des Frres Provenaux. Je tiens le
trait de ces grandes maisons dans mon portefeuille; elles payeront l'an
prochain quatre cents francs la feuillette que vous voulez avoir pour
cent cinquante. Ah! quelle ide avez-vous l? Qui, moi, j'irais grever
la plus belle part de la fortune de Mme de Saint-Gran, ma future
pouse? Allons, soyez bon homme, un peu moins d'pingles 
mesdemoiselles vos cousines, et cherchons, s'il vous plat, une plus
amiable compensation.

Le commis voyageur rpondit par une imprcation, mais  voix si basse
que M. Fauvel ne put l'entendre. Il tait d'ailleurs tout proccup
de ce nom qu'il attendait si peu et qui le frappait d'une nouvelle
pouvante. tait-ce vrai? S'agissait-il, dans cette affaire tnbreuse,
de la fortune et de la main de cette aimable femme qui l'appelait
si gentiment _mon cousin_, et qui lui donnait de si loin, sans le
connatre, tant de bons et fidles tmoignages d'une amiti dvoue? Une
grande confusion se faisait en ce moment dans cet esprit si rapide et si
vif.

--Non, certes, se disait-il, je ne serai point entr vainement dans
cette caverne, et Gil Blas ne va pas cder cette fois encore au
capitaine Rolando. Les Crispins, les Frontins, les Mascarilles et les
Scapins que j'ai sous les yeux, ne sont pas, certes, plus habiles, plus
retors et plus dangereux que nos coquins de comdie, et je ne veux pas
que, faute de l'intervention d'un galant homme habile en ces petits
mystres, une honnte femme et sa nice, et sa loyale servante, et
ce brave notaire amoureux, mais discret, tombent ple-mle dans les
embches de ces Frontins de petite ville. Allons, courage! et si la dame
ici menace est ma cousine, et si voil bien le clos de Saint-Gran
dont je possde encore une douzaine de vieux chantillons, si la
reconnaissance est unie au devoir, et s'il m'est donn de mettre en
oeuvre  mon tour, pour mon propre compte, la suite ingnieuse des
ressources que possde en son esprit un vritable enfant de Molire et
de Regnard, certes, je n'aurai point perdu ma journe.

Il se disait cela toujours sous la visire de sa casquette. Les
voyageurs avaient commenc par ddaigner cet inconnu; ils avaient
fini par ne plus le voir. Quand le soleil eut disparu, les endormis
secourent leur torpeur. La conversation interrompue reprit de plus
belle; et maintenant que notre homme tait au courant de tous ces
discours, il savait  fond la conjuration de tous ces cuistres.

--Mes petits messieurs, se disait-il, garde  vous; vous tiez tout 
l'heure des monstres en morale, et maintenant vous n'tes plus que des
pantins dont je tiens tous les fils.


II

Il tait onze heures du soir comme on entrait dans la principale rue de
Saint-Gran et dans la cour des _Armes de France_. L, chacun sa spara,
cherchant en toute hte  gagner son logis et son souper. Le beau Romain
lui-mme eut une descente des moins superbes et, sans crmonie, il se
dirigea vers sa maison, son sac de nuit  la main, ce qui faisait
un pitre quipage pour notre Adonis. M. Fauvel, fatigu du chemin,
rassasi de la mauvaise compagnie et dj trs proccup de la comdie
et du drame qui s'agitaient dans sa tte, aprs un trs lger repas, fit
sa toilette et se coucha, non sans avoir donn ses instructions  son
domestique pour le lendemain. La chambre tait vaste, le lit bon,
l'auberge peu bruyante, et cependant il eut grand'peine  s'endormir,
poursuivi qu'il tait par tant de visions qui tantt l'irritaient de la
faon la plus vive, et tantt le faisaient rire aux clats. Parfois mme
il se demandait, tout veill, s'il n'tait point le jouet d'un songe,
et si vraiment il avait vcu de compagnie avec de si tristes cratures.

--Nous autres, potes comiques, se disait-il, nous nous croyons de
grands inventeurs quand nous avons refait pour la vingtime fois les
personnages, vieux ou ridicules, invents par nos devanciers. Mais que
nous voil loin de compte avec la vrit toute pure? En moins de douze
heures, j'ai vu plus de grimaces, plus de vices et plus de ridicules
originaux qu'on n'en saurait rencontrer dans toutes les comdies de
l'loquent Aristophane, du divin Trence et du Romain par excellence
appel Plaute, un si merveilleux crivain que si les Muses voulaient
parler la langue latine, elles parleraient la langue de Plaute. Ainsi,
par notre habitude inintelligente de suivre  tout jamais les sentiers
connus de la comdie, il advient que nous faisons toujours la mme
oeuvre. Au contraire, chappons pour un instant aux sentiers battus,
voil soudain toutes sortes de comdies nouvelles qui sortent de ces
sillons lumineux, comme autant d'alouettes dans les bls. Que j'ai donc
bien fait de me mettre en route et de rencontrer ces coquins grotesques,
si gais dans la forme, et qui feront rire aux clats aussitt que, d'une
main diligente et sous les traits des comdiens aims du public, je les
flagellerai de mon fouet frachement taill!

Telle tait son intime joie, et dans ce bonheur d'crire une aimable
comdie il oubliait l'honneur et le devoir de dlivrer une dame assige
par toutes les rancunes, par toutes les passions, par toutes les
misrables jalousies qu'une petite ville peut contenir. On dirait que La
Bruyre avait sous les yeux notre ville de Saint-Gran lorsqu'il disait,
dans son ironie excellente:

J'approche d'une petite ville, et je suis dj sur une hauteur d'o je
la dcouvre; elle est situe  mi-cte; une rivire baigne ses murs et
coule ensuite dans une belle prairie; elle a une fort paisse qui la
couvre des vents froids, et de l'aquilon; je la vois dans un jour si
favorable, que je compte ses tours et ses clochers; elle me parat
peinte sur le penchant de la colline. Je me rcrie, et je dis: Quel
plaisir de vivre sous un si beau ciel et dans ce sjour si dlicieux!
Je descends dans la ville, o je n'ai pas couch deux nuits, que je
ressemble  ceux qui l'habitent: j'en veux sortir.

Sur quoi noire hros, s'tant surpris en tat de comdie, se prit  rire
de lui-mme et s'endormit profondment.

Il tait dix heures du matin quand matre Jean, le valet de chambre (un
peu moins que Frontin, un peu mieux que Lafleur) entra d'un pas lger
dans la chambre du pote, attendant un rveil dont l'heure tait dj
passe. Il eut le temps d'affiler les rasoirs, de verser l'eau tide et
de prparer l'habit du matin;  la fin, son matre tant veill, M.
Jean lui raconta, selon ses instructions de la veille, ce qu'il avait
appris de Mme de Saint-Gran et de son entourage. Elle possdait, 
l'autre extrmit de la place, et tout en face des _Armes de France_,
une belle et grande maison, que monsieur pouvait voir de sa fentre, et,
depuis une anne qu'elle tait veuve, elle tait devenue un objet de
curiosit pour tous, d'intrt pour quelques-uns. Son mari tait n dans
cette ville mme, o elle n'tait qu'une trangre, et l'on n'attendait
plus que son mariage avec quelqu'un du pays pour la couvrir d'une
entire adoption.

Sa conduite tait celle d'une honnte femme qui tient  l'estime
publique; mais les voltairiens disaient qu'elle tait trop dvote. Elle
tait bonne aux pauvres, attentive  payer ses moindres dettes. Les
dames de la ville d'en haut l'accusaient de pousser trop loin l'art de
la toilette et ne lui pardonnaient pas les robes et le chapeaux qu'elle
faisait venir de Paris. Ce jour mme,  quatre heures, l'heure du beau
monde, il y avait chez la dame un dner de douze couverts, et M. Romain
Rocaillon (c'tait le vrai nom du don Juan) devait faire en ces salons
sa premire entre. On parlait tout haut de son mariage avec la belle
veuve, et pas un ne prvoyait le plus lger obstacle  ce mariage, que
la ville entire appelait de tous ses voeux.

Ces rumeurs, que M. Jean rapportait  son matre, taient trop d'accord
avec les dcouvertes que celui-ci avait dj faites, pour qu'il leur
accordt une attention bien srieuse. En ce moment il prenait terre,
et son sige tait fait. Il avait l'ensemble et le fond de sa comdie;
quant aux dtails, il comptait fort sur les hasards de la rptition
gnrale ou, disons mieux, de la premire reprsentation de son drame.

A demi cach, il voyait passer sous sa fentre les diffrents groupes
qui s'en vont, le dimanche, aux offices de la principale glise, et tout
de suite il reconnut ses personnages: les deux demoiselles Levallois,
l'une grande et sche, l'autre assez semblable  une oie endimanche.
Il reconnut le percepteur des contributions directes  la faon dont il
comptait, sans le vouloir, les portes et les fentres de chaque maison.
Il fut tent de saluer matre Urbain, le notaire. Il avait pass la
quarantaine, et ses cheveux noirs taient mls de cheveux blancs. Mais
la beaut de son visage et le srieux de son regard attiraient tous les
suffrages. Le petit sacripant, son voisin quasi-muet de la diligence,
enharnach d'un habit vert pomme, allait et trottait menu dans la rue,
interrogeant tous les visages et trs inquiet d'tre reconnu.

Tout  coup, au milieu de la place, simplement vtues et cependant trs
lgantes, deux dames passrent d'un pied lger. Elles semblaient se
sourire l'une  l'autre. La premire approchait de la quarantaine;
elle tait de belle taille, de bel embonpoint. Ses cheveux blonds
encadraient, d'une faon charmante, un calme et doux visage. Elle
occupait encore le beau milieu de la jeunesse; elle avait la dmarche et
le maintien d'une femme honore,  qui jamais personne, homme ou femme,
n'a manqu de respect. De sa main bien gante elle tenait la main d'une
jeune personne qui n'avait gure plus de seize ans, trs mignonne et
cependant trs forme, avec de beaux yeux noirs. Ah! que celle-ci tait
jolie et que celle-l tait charmante!

--Je suis bien sr, se disait notre hros, que voici _ma cousine_ et sa
nice. Hlas! quel dommage! et quel crime de donner toutes ces beauts 
ce faquin de Romain Rocaillou! Passez, passez, Mesdames, un homme est l
qui veille sur vous.

Tout  ct de la demoiselle, une petite servante au pied leste,  l'air
veill, portait leur livre de messe et leur servait de garde du corps.

--Voil ma Bretonne. Elle a l'air d'une vaillante et honnte fille, et
je ne serais pas tonn que ce malbti aux cheveux jaunes, qui s'en
va la main dans sa poche et les yeux baisss, ne ft M. Jolibois en
personne.

Plus la sonnerie de la messe arrivait aux trois derniers coups, plus ce
petit monde allait rapide et serr dans la rue.

--Hol! hop! gare  vous! criait  l'autre extrmit, d'une voix de
stentor, un grand dadais huch sur un tilbury  soufflet que tranait un
vieux cheval. Le cheval piaffait, le fouet claquait, l'homme au tilbury
hurlait; tout s'effaait et plissait devant cette tempte  deux roues.

--Je reconnais bien l _mon animal Gloria_, se disait M. Fauvel. Le
voil bien: vantard, bavard, impertinent, faquin. Je ne donnerais pas
dix cus de son tilbury, de son cheval et de lui-mme par-dessus le
march.

Peu s'en tait fallu cependant que ce maladroit n'crast la petite
Basse-Brette,  force de torturer un pauvre animal qui ne demandait qu'
marcher doucement.

M. Romain descendit de son tilbury  la porte des _Armes de France_, et
quand il eut bien recommand  haute vois qu'on essuyt l'cume de
son cheval, il entra pour jouer une poule avec son ex-ami le commis
voyageur. Ils se parlaient d'une faon malsante,  en croire certains
accs de voix qui leur chappaient entre deux effets de bille, dont eux
seuls taient les juges et les tmoins.

M. Fauvel, quand il eut bien tudi le thtre o tout  l'heure il
allait jouer un si grand rle:

--Au fait, se dit-il, il me manque au moins un confident. C'est une loi
trs sense et trs juste de notre art potique de ne point tre
seul. En vain auriez-vous le gnie et la volont suffisants pour
l'accomplissement du drame, encore faut-il avoir quelqu'un qui vous
rponde si vous l'interrogez, qui vous admire aux belles scnes et qui
vous conseille aux passages difficiles. Deux hommes qui s'entendent bien
et qui vont du mme pas, font tout de suite un grand chemin, celui-ci
s'appuyant sur celui-l. Mais un confident dsintress ou, mieux
encore, un confident qui aurait un intrt tout-puissant  voir chtier
ces perfides, o donc le trouver en ce jour, et juste  l'heure o la
toile va se lever, aprs une ou deux ritournelles de l'orchestre?

Ainsi songeant, notre malheureux pote restait plong dans ses profondes
rflexions. M. Jean, entr'ouvrant la porte, hsita quelque peu, tant il
avait peur de dranger les combinaisons de son jeune matre. A la fin,
cependant:

--Monsieur, dit-il, veut-il recevoir le lieutenant en premier, M. Gaston
Moreau, des chasseurs d'Afrique? Il attend la rponse de Monsieur.

--Gaston Moreau, un Africain... Mais tes-vous bien sr de ce que vous
dites l?

--D'autant plus sr, Monsieur, que le jeune homme m'a demand si j'tais
bien le valet de chambre de Monsieur; puis,  voix basse et de la faon
la plus discrte, il m'a dit le nom de Monsieur, et, comme je semblais
ne pas savoir ce nom-l: Je suis sr, m'a-t-il dit, de ce que
j'affirme. Il n'y a pas deux hommes en toute la France qui aient
l'esprit et le regard de cet homme-l.

Jean parlait encore, que l'on vit entrer le jeune officier dans son bel
habit tout neuf, orn d'une paulette brillante, avec une riche pe au
ct, et des gants jaunes, un vrai colonel d'opra-comique.

--Ah! Monsieur, s'cria-t-il en prenant les mains de M. Fauvel,
pardonnez-moi si je suis indiscret; mais je connais votre esprit, et je
suis si malheureux!

Sur quoi, Jean tant sorti et la porte tant referme, il fut facile au
pote de deviner qu'il venait de rencontrer mieux que son confident...
son complice... un bel amoureux de Mlle Laure, un vrai jeune homme,
intelligent comme on ne l'est gure que lorsqu'on est possd du
vritable amour. Il regardait M. Fauvel de ses grands yeux doucement
blouis.

--Je vous aime depuis longtemps, lui dit-il; je sais par coeur toutes
vos chansons; j'ai jou toutes vos comdies; je suis tour  tour M. Paul
ou M. Gonthier, et, la premire fois que j'ai vu Mlle Laure, elle m'a
frapp par sa ressemblance avec Mlle Lontine Fay, votre amoureuse.
Ainsi je ne suis point un tranger pour vous; vous me devez votre
amiti; je la rclame et je la veux. Hier soir, je vous vis entrer dans
ce logis, et je vous reconnus du premier coup d'oeil; mais ce matin,
voyant que personne en cette ville ne savait votre arrive, et que vous
aviez pass la nuit dans _nos murs_, j'ai gard le silence.

--Et vous avez bien fait, reprit M. Fauvel; mon incognito tait une
garantie. Ils sont l dedans une douzaine de coquins des deux sexes qui
croient tenir Mme de Saint-Gran et sa nice dans leurs filets. Dieu
merci, je sais leurs projets, et j'espre avant peu les djouer.
Voulez-vous tre avec moi de moiti dans cette bonne action?

Alors ces deux jeunes gens (il n'y avait entre eux qu'une lgre
diffrence d'ge) s'entendirent  merveille, et le pote remarqua tout
de suite  quel point s'tait veill l'esprit du jeune officier  jouer
ses petites comdies. Ils s'occuprent tout d'abord du don Juan, dont
on entendait confusment les paroles. M. Romain tait la bte noire de
Gustave, qui l'avait trait comme un pleutre en toute occasion, dans le
collge, hors du collge.

--Il n'y a pas de clerc d'huissier qui ne soit plus intelligent que
ce Romain, disait-il. Il est insolent et lche, et si, par hasard, il
rencontre un homme intimid de son bruit, vous mourriez de rire  voir
ses airs de matamore. Or, que la ville entire ait choisi justement ce
triste sire pour en faire le mari de la plus belle et de la plus honnte
personne de tout le dpartement, voil ce qui s'appelle une mchancet
sans exemple. Et cependant il crie  haute voix sa victoire; il
l'escompte  tous les estaminets du grand chemin; il la raconte  tous
les commis voyageurs. Son audace gale au moins sa sottise; et songer
qu'il y a, non loin d'ici, un trs galant homme, appel Me Urbain, coeur
dvou, qui ose  peine lever les yeux sur cette beaut, livre  un
pareil butor!

Me Urbain tait justement l'oncle de Gaston, Gaston avait devin tout
son secret. Quant  lui, qui n'avait que la cape et l'pe, il tait un
amoureux sans esprance. Il s'tait bien jur de n'en jamais rien dire 
Mlle Laure, et peu s'en faut qu'il n'et chant:

  Un vrai soldat sait souffrir et _se taire
         Sans murmurer_.

A chaque instant grandissait l'amiti des deux compagnons. Une heure
allait sonner; ils n'avaient pas de temps  perdre avant de prendre une
dcision.

--Voil, dit M. Fauvel, ce qu'il faut faire. tes-vous hardi?

--Ma foi, je n'en sais rien; disons mieux, je ne le crois pas. Cependant
je ferai volontiers ce que vous ferez.

--C'est bien dit; mais moi, je vais commencer par faire ce que vous avez
dj fait: je vais me faire beau; puis, quand je serai, comme vous, tir
 quatre pingles, savez-vous o nous irons? Nous irons bras dessus bras
dessous,  quatre heures sonnantes, dner chez Mme de Saint-Gran.

--Dner chez Mme de Saint-Gran, matre! Y pensez-vous? Elle a justement
douze personnes  dner aujourd'hui, tout ce que la salle  manger peut
contenir. Aujourd'hui mme on lui prsente M. Romain, roi de la fte, et
vous vous prsenteriez vous-mme en disant qui vous tes; Jolibois,
le factotum, vous jetterait la porte au nez. Vous connaissez Mme de
Saint-Gran?

--Je ne lui ai jamais parl; encore ce matin, avant dix heures, je ne
l'avais jamais vue. Il faut cependant que vous y veniez dner avec moi;
et, comme une difficult de plus ajoute aux ardeurs d'une grande me,
nous aurons soin d'entrer les derniers, quand les convives seront au
grand complot. Mais, s'il vous plat, passez dans mon salon, mettez-vous
 la fentre, et voyez ce qui se passe autour de nous.

Et, pendant que son jeune complice se tenait  la fentre, M. Fauvel
faisait une grande toilette,  la faon des petits-matres du Gymnase.
En ces beaux jours d'un automne resplendissant, il se permit le pantalon
de nankin, le gilet de piqu blanc  la Robespierre et l'habit bleu 
boutons d'or, rehauss d'une frache rosette d'officier de la Lgion
d'honneur; des bas de soie et des escarpins en cuir verni, des gants
d'un gris clair, et tout ce que le beau linge a de plus parfait, sans
oublier une cravate noire  petits pois et deux manchettes en linon
pliss; pas un bijou; un mouchoir de batiste  rendre jalouses toutes
les demoiselles de la maison Levallois; des cheveux boucls par la
nature un peu, et beaucoup par la main de M. Jean, tel tait ce jeune
homme en ses belles annes. S'il n'tait point tout  fait beau, il
avait la grce et l'attrait; l'intelligence tait dans son sourire, et
la volont dans son regard.

N timide, il avait conquis peu  peu l'assurance heureuse d'un homme
honor de tous les honntes gens, qui marche  grands pas dans le grand
chemin de la fortune, et qui se dit  lui-mme:

--Nul n'aura de reproches  me faire, et pas un seul petit cu que je
n'aie gagn en donnant  la foule attentive de sages leons, de bons
conseils, une innocente et saine gaiet. Au milieu de tant de fortunes
qui ont cot tant de larmes, qui reprsentent tant de douleurs, le
dshonneur de celui-ci, la mort et la ruine de celui-l, je compose une
fortune innocente  force de bons mots, de douces gaiets, d'aimables
chansons. Pas un homme, ami des faciles loisirs, qui ne me donne en
passant son obole, et qui plus tard songe  me la reprocher. Il est mon
bienfaiteur, mais sans nulle contrainte; il m'a fait une petite part
de son bien, en change de mon zle  lui plaire,  l'instruire,  lui
faire oublier les heures,  corriger gaiement ses petits vices,  lui
montrer, sans fiel, ses petits ridicules.

Telle est, en effet, la justice suprme que peut se rendre un honnte
crivain, ami de l'ordre et de ses plaisirs, et voil le fond d'o
venait  M. Fauvel son lgitime orgueil. A peine il venait de jeter son
dernier coup d'oeil  la glace de la chemine:

--Arrivez vite, disait Gaston  voix basse, ou vous allez manquer M.
Romain. Le voyez-vous l-bas,  pied, se dirigeant vers la boutique de
ce grand coiffeur de Paris? Voil sa Jouvence; il en sortira fris,
busqu, musqu. On ajuste en mme temps monsieur son cheval, dans la
cour de l'htel,  un harnais qui porte une couronne de comte et des
pompons nacarat.

Gaston riait, le pote riait aussi. En effet, ils virent passer le
tilbury conduit par le groom de M. Romain. Dix minutes plus tard, M.
Romain en personne, les cheveux en coup de vent, une rose au ct, les
breloques au grand complet, le chapeau sur l'oreille, entrait droit
comme un cierge et saluant du fouet les assistants merveills dans
l'avenue qui conduisait au perron de la maison de Mme de Saint-Gran. Il
descendit de sa voiture avec une imposante majest. A la faon dont la
porte  double battant fut ouverte, on pouvait deviner que ce grand
homme tait impatiemment attendu.

Ici le pote et l'officier se regardrent: le moment d'agir tait venu.
Nos deux jeunes gens, la canne  la main, traversrent l'avenue, et,
la porte tant ouverte, ils se trouvrent dans l'antichambre, au grand
tonnement de M. Jolibois, qui se demandait pourquoi les chiens, qui
avaient tant hurl, ne hurlaient plus. M. Fauvel entra le premier, suivi
de son jeune compagnon, qui dj commenait  plir. Il demanda d'une
voix nette et brve  saluer Mme de Saint-Gran; et Jolibois, trs
interdit, balbutiait quelques excuses, disant qu'il tait bien fch,
mais que madame allait se mettre  table avec ses amis; que l'heure
d'une visite tait mal choisie, et qu'il priait ces messieurs de revenir
le lendemain sur le midi.

Le Jolibois n'tait pas ce qui s'appelle un orateur; mais autour de lui
s'agitait, leste et preste, en cette antichambre, une fillette en
bonnet rose, en blanc tablier, trs accorte et trs curieuse, la petite
Basse-Brette que nous avons entrevue un instant lorsqu'elle accompagnait
sa matresse  l'glise. A peine elle eut jet sur le pote le regard
vif et perant d'une fille intelligente, elle reconnut l'original du
beau portrait grav que sa matresse avait accroch dans son cadre d'or,
 la plus belle place de sa bibliothque.

--Ah! mon Dieu! s'cria-t-elle, que madame sera contente! Entrez,
Monsieur, vous tes chez vous.

Puis, sans crier gare, et le Jolibois se demandant si elle n'tait pas
folle, elle ouvrit  deux battants la porte du salon.

En ce moment, la dame de cans, assise dans une bergre, semblait
accable  la fois de la tristesse de sa situation prsente et des
discours vraiment tranges que lui tenait M. Romain, son vainqueur. Il
tait entr  la faon de l'ouragan, en dbitant, avec de grands gestes,
un compliment copi dans le _Secrtaire des amants_.

--Ah! belle dame, avait-il dit, et tant et tant il avait remerci la
belle dame d'encourager ses esprances, il sentait au fond de son me
une telle joie, et, sans attendre une rponse, il faisait de si beaux
serments, pendant que chacun l'coutait, et que tout bas on murmurait:
Il est charmant!

Dieu sait cependant que la veuve n'coutait gure les dclarations de
ce pleutre. Elle l'avait jug d'un coup d'oeil; rien qu' le voir, elle
avait compris qu'elle n'appartiendrait jamais  ce belltre. Et pourtant
comment faire, et comment se dptrer de ces mille treintes qui, depuis
tantt trois mois, la serraient et la pressaient de toutes parts! Le
voil donc ce grand Romain, cet esprit tant vant! Certes, elle ne
l'avait point appel, mais elle l'avait laiss venir; elle avait
souffert qu'on l'invitt en son nom. Mme ce dner d'aujourd'hui, il
tait donn tout exprs en l'honneur de M. Romain. Jamais elle n'avait
mieux compris qu'en ce moment la solitude et l'abandon de son veuvage,
et comment chacun de ses prtendus amis semblait conspirer contre son
repos. Elle tait seule au monde. Un parent de son mari, qui l'aurait pu
dfendre, tait tomb dans les abmes du vice et de la misre; elle le
tenait loign d'elle  la faveur d'une pension payable  Paris. Aussi
bien, quand Javotte entra, disant:

--Madame, voici votre cousin de Paris!

La pauvre femme imagina que c'tait son pensionnaire, et, fermant les
yeux pour ne point le voir: C'est  ce coup, se disait-elle, que
j'arrive au comble de l'humiliation.

Bref, l'infortune en avait tout ce qu'elle pouvait porter, et quand
le bon Fauvel, s'approchant d'elle, et prenant dans ses mains ses deux
belles mains qu'elle semblait retirer, lui dit de sa voix d'un si beau
timbre:

--Allons, ma cousine, accordez un regard de bont  votre ingrat cousin
qui vous aime toujours!

Elle ouvrit lentement, comme on les ouvre en songe, ses grands yeux
pleins d'tonnement, de surprise et de joie enfin. Elle aussi elle
reconnut ce doux visage o l'esprit et la bont se mlaient dans un si
calme et si parfait accord. Elle ne l'et pas rv plus habile et
plus charmant. A l'instant mme, elle se sentit sauve. Elle se leva,
triomphante, de son sige, en arrangeant les longs plis de sa robe, et
d'une voix lgre:

--Ah! mon beau cousin, lui dit-elle, vous vous tes fait bien attendre,
et cependant soyez le bienvenu.

Son sourire tait gai, ses yeux riaient. Elle tait une de ces cratures
douces et faibles qui ne sont heureuses que dans le calme et le repos.
Puis enfin elle accorda un regard au jeune compagnon de ce cousin qui
venait avec tant d'-propos, et lui fit un beau salut.

--Permettez-moi, ma chre cousine, de vous prsenter un jeune Africain
de mes amis, trs brave homme, et sachant par coeur tout mon rpertoire.
Or, voici le raisonnement que j'ai fait: Je me suis dit ce matin mme:
il y aura tantt douze personnes  la table de Mme de Saint-Gran; si je
viens seul, je ferai le treizime et je ne serai pas bon  jeter  ses
chiens. Grce  mon ami le lieutenant, nous serons quatorze; au besoin,
on dressera la petite table, et tout ira pour le mieux.

Chacun prtait l'oreille aux paroles du nouveau venu. Seul, dans son
coin, le grand Romain se dpitait que l'attention ft passe  ce
cousin de malheur. En vain il s'efforait de reprendre le fil de la
conversation qui s'tait bris entre ses mains, il avait perdu tout
crdit; il sentait le sol se drober sous ses pas; ses meilleures
plaisanteries taient  peine coutes; ses bons mots, que chacun, il
n'y a qu'un instant, admirait en toute confiance, taient semblables
 des flches mousses, et quand le Jolibois, trs interdit, trs
mcontent, annona que madame tait servie, en vain M. Romain offrit son
bras  la dame.

--Apprenez, Monsieur, lui dit le pote, que c'est un des privilges
de ma cousine de choisir le convive  sa droite, et je lui conseille
d'offrir son bras et la place d'honneur  son notaire, M. Urbain. Quant
 vous, mon officier, vous ne demanderez pas mieux que de conduire  la
petite table Mlle Laure. En mme temps, il offrait son bras  une bonne
femme, au visage aimable et gai, et qui semblait toute contente.

--Ah! disait-elle, Dieu soit lou, voici M. Romain remis  sa place, et
je savais bien que vous n'abandonneriez pas votre aimable cousine  tant
de perfides conseils.

Et, cette fois, Mme de Saint-Gran, entoure  souhait par ce bel esprit
qui semblait l'avoir adopte, et par ce brave homme de notaire qui
l'aimait de toute son me; heureuse aussi du gazouillement de la petite
table et parfaitement oublieuse du beau Romain, qui ne songeait plus
qu' manger, le dner fut parfaitement agrable. Elle avait dj
pardonn cette conjuration presque innocente, qui s'explique facilement
par l'ennui d'une petite ville. Plusieurs incidents gayrent encore ce
repas commenc sous de tristes auspices.

Au dessert, comme on offrait  ces messieurs du vin de Champagne et du
vin de Bordeaux:

--Non, non, disait M. Fauvel, ne soyons pas infidles au grand cru de
Saint-Gran. Javotte aura l'honneur de nous le verser de sa main brune,
et nous viderons nos verres  la sant de ma chre cousine. Au reste, 
tout seigneur tout honneur. Ce clos de Saint-Gran, qui a soulev dans
ces contres de si grosses temptes, proclam par les uns, insult par
les autres, grce  M. Romain que voil, il sera dsormais imprim dans
les meilleurs catalogues des meilleures maisons de Paris. Dsormais,
ma cousine est riche, et si elle prend un nouveau mari, elle pourra
choisir.

La belle humeur du dessert se prolongea dans le salon. Au moment du
cigare, et pendant que ces messieurs apportaient au beau Romain des
consolations dont il avait si grand besoin, les vrais amis de Mme de
Saint-Gran se regardaient, tout charms de cette aventure, et voil,
tout d'un coup, que la dame et sa nice, le pote et l'officier, le
notaire et la baronne sont pris d'un fou rire. Ils riaient d'aise et de
contentement; ils riaient d'un rire abondant en joie, en bel esprit, en
vengeance aussi, tant ils s'en voulaient d'avoir redout un seul instant
M. Romain et ses atteintes. Sur l'entrefaite, il rentra dans le salon,
et voyant tout ce monde en joie, il demandait ce qu'on avait  rire; et
le rire alors de recommencer de plus belle. Il n'y eut pas ce soir-l
d'autre explication entre les divers acteurs de ce petit drame, et bien
des fois, depuis ce jour dont il se souvenait avec un certain orgueil,
M. Fauvel rptait qu'il n'avait jamais rencontr dans toute sa vie, 
pas une de ses comdies, un plus agrable et plus naturel dnouement.

Il passa tout un mois dans un pavillon du jardin de la maison de Mme de
Saint-Gran. Il s'veillait de trs bonne heure, et se promenait tout
au loin dans la campagne, en rvant. Les htes du logis ne le voyaient
gure qu' l'heure du dner, mais il leur appartenait toute la soire.
Il tait simple et de bonne humeur, ajoutons qu'il tait de bon conseil.
Le jour mme de son dpart, il conseillait  Mme de Saint-Gran
d'pouser M Urbain, le notaire; il conseillait au jeune officier de
retourner en Afrique et de gagner les paulettes de capitaine. A Mlle
Laure, il conseillait d'attendre encore deux ou trois ans que son heure
eut sonn de donner sa main  Gaston. A Javotte, il conseilla de porter
des jupons moins courts, et de moins rire au premier venu, attendu
que cela dplaisait au fils unique du vigneron Thomas. Il avait dj
conseill  Jolibois de dguerpir et de chercher fortune ailleurs. Il
n'y eut pas jusqu' don Juan Romain qui ne vint chercher conseil et
consolation auprs du faiseur de comdies, et celui-ci lui conseilla de
vendre au rabais son tilbury et son cheval, de renoncer au pantalon 
la cosaque, aux bottes  la hussarde, au chapeau en coup de vent, au
foulard rouge, au tapage, et aux veuves  marier. S'il ne fit pas de ce
fameux Romain un homme sage, il en fit un homme assez modeste pour
ne pas rver la gloire, la majest et l'indpendance. Il eut donc le
bonheur de comprendre, avant son dpart, que tous ses conseils seraient
suivis, et quand il revint  Paris, trois mois aprs son retour, il fit
reprsenter un proverbe intitul: _Un peu d'aide fait grand bien_, et le
public, fidle  son pote, applaudit de grand coeur Romain, Javotte et
Jolibois.




LA REINE MARGUERITE


I

Quiconque voudra savoir les premiers commencements du roi Henri IV, le
roi Bourbon remplaant les Valois sur le trne des rois de France, aura
grand soin de s'enqurir des destines de sa soeur Catherine, et de sa
premire pouse, Marguerite. Elles ont chrement pay l'une et l'autre
l'honneur d'appartenir de si prs _au conqurant du sien_. Heureusement
l'histoire de Catherine, une hrone, un grand courage, une vertu, n'est
plus  faire; il n'y a pas longtemps que Mme la comtesse d'Armaill
racontait cette vie austre et charmante  la faon d'un grand crivain
tout rempli de son sujet. Catherine de Navarre, obissant au roi son
frre, a pouss le dvouement fraternel jusqu' sa limite extrme;
oublieuse d'elle-mme et de sa fortune, elle et tout sacrifi au roi
Henri, sa conscience et sa croyance exceptes. Et lorsque, enfin, par
tant de victoires, de conqutes et d'accidents imprvus, le roi de
Navarre est devenu le roi de France, quand il est le matre absolu dans
Paris, sa grand'ville, au moment o la princesse Catherine, marie au
duc de Bar, s'est console enfin de n'avoir pas dispos de sa main selon
son coeur, elle meurt, obscure et cache, et son frre ingrat s'occupe 
peine d'lever un tombeau  cette admirable servante de ses ineffables
grandeurs.

La princesse Marguerite, la premire femme du roi de Navarre, offre un
contraste complet avec la princesse Catherine. Elle a tout l'orgueil de
la maison de Valois; elle est superbe, intelligente, et pour peu que son
poux le Barnais et voulu tirer un bon parti de cette associe  sa
fortune, il et rencontr prs d'elle une consolation, un bon conseil,
une illustre et digne assistance. Mais quoi! le roi protestant se
mfiait de la catholique maison de Valois! Jeune homme, il en avait subi
trop de violences et trop d'injures pour n'en point faire porter le
ressentiment  sa jeune et charmante pouse. Il ne pouvait gure oublier
que son nom tait inscrit sur la liste rouge de la Saint-Barthlmy; ce
papier rouge disait qu'il fallait tout d'abord arracher les racines
du protestantisme,  savoir: le roi de Navarre, le prince de Cond,
l'amiral de Coligny. Si donc Charles IX et Catherine de Mdicis
effacrent de leur liste fatale le nom de leur gendre et beau-frre, ce
fut par une espce de miracle. Ainsi l'on trouverait difficilement dans
toute l'histoire un mariage conclu sous de plus tristes auspices. Mal
commenc, il a fini par un divorce.

Mais, ceci dit, on ne peut s'empcher d'arrter un regard clment et
charm sur les grces infinies de cette aimable et parfaite beaut,
la reine de Navarre, et, chaque fois que nous la rencontrons dans les
sentiers de l'histoire, volontiers nous contemplons cette loquente et
belle princesse, ornement de la brillante cour o fut leve la reine
d'cosse, Marie Stuart, et qui se ressentait encore des beaux-arts, de
la posie et des splendeurs du rgne de Franois 1er.

En traversant Paris, le vainqueur de Lpante, don Juan d'Autriche,
s'tant introduit au Louvre, en plein bal, et voyant passer la reine de
Navarre au bras de son frre le roi de France:

--On a tort, disait don Juan, de l'appeler une reine, elle est desse,
et trop heureux serait le soldat qui mourrait sous sa bannire, pour la
servir!

--Qui n'a pas vu la reine de Navarre, celui-l n'a pas vu le Louvre!
s'criait le prince de Salerne.

Et les ambassadeurs polonais, quand la jeune reine les eut harangus,
dans ce beau latin qu'elle parlait si bien,  la grande honte de tous
ces gentilshommes franais qui ne savaient pas un seul mot de latin, en
leur qualit de nobles:

--Nous nous sommes tromps, disaient-ils, c'est bien cette belle tte-l
qui tait faite pour porter notre couronne!

Elle tait l'enchantement du Louvre et l'honneur de ses ftes; quand
elle s'en fut en Navarre, au royaume de son mari, elle clipsa soudain
la princesse Catherine, et ce peuple, assez pauvre et vivant de peu, ne
pouvait se lasser de contempler les magnificences de sa reine, en robe
de toile d'argent, aux manches pendantes, et si richement coiffe avec
des diamants et des perles, qu'on l'et prise pour la reine du ciel.
Elle inventait les modes que portaient toutes les reines de l'Europe;
elle portait des robes en velours incarnat d'Espagne et des bonnets tout
fins orns de pierreries, et c'tait une fte de la voir, orne de ses
cheveux naturels, avec ses belles paules, son beau visage blanc, d'une
blanche srnit, la taille haute et superbe, et portant sans fatigue et
sans peine le plus beau drap d'or fris et brod, d'une grce altire et
douce  la fois.

Quand elle passait dans les villes, les plus grands de la cit se
pressaient autour d'elle pour entendre parler sa bouche d'or;  chaque
harangue, elle rpondait par une parole improvise, et chacun restait
charm de sa courtoisie. Mais le Louvre tait sa vraie patrie, et,
dans les premiers jours de son mariage, il n'y avait pas de plus beau
spectacle que de voir le jeune roi de Navarre donnant le signal de la
fte et dansant la _Pavanne d'Espagne_, danse o la belle grce et
majest sont une belle reprsentation; mais les yeux de toute la salle
ne se pouvoient saouler, ny assez se ravir par une si agrable veue; car
les passages y estoient si bien dansez, les pas si sagement conduits, et
les arrests faits de si belle sorte, qu'on ne sauroit que plus admirer,
ou la belle faon de danser, ou la majest de s'arrester, reprsenter
maintenant une gayet, et maintenant un beau et grave desdain: car il
n'y a nul qui ne les ait veus en cette danse, que ne die ne l'avoir
veue danser jamais si bien, et de si belle grace et majest qu' ce
roy frre, et qu' cette reyne soeur; et quant  moy, je suis de telle
opinion, et si l'ay veue danser aux reynes d'Espagne et d'Ecosse.

Qui parle ainsi? Brantme, un homme d'armes ami des grands capitaines.
On peut l'en croire, quand il parle des dames de la cour de France! Il
les connat bien, il les montre  merveille; il applaudit  leur faveur;
il ne se gne point pour pleurer sur leurs disgrces. A ct de Brantme
il y avait, pour clbrer la reine de Navarre, un pote, un grand pote
appel Ronsard, l'ami de Joachim Dubellay. _Le grand Ronsard_, comme on
disait sous le rgne de Henri IV! Et quand Ronsard et Brantme, clairs
des mmes beauts, se rencontraient, ils clbraient  l'envi Madame
Marguerite:

  Il fault aller contenter
  L'oreille de Marguerite,
  Et dans son palais chanter
  Quel honneur elle mrite.

Et c'tait, du pote au capitaine,  qui mieux mieux chanterait la dame
souveraine. Aux vers de Ronsard applaudissaient tous les beaux esprits
et tous les grands seigneurs de son temps: le cardinal de Lorraine, le
duc d'Enghien, le seigneur de Carnavalet, Guy de Chabot, seigneur de
Jarnac. Pendant vingt ans, sur la guitare et sur le luth, les jeunes
gens, les pages, les demoiselles, le marchand dans sa boutique et le
magistrat dans sa maison ont chant la chanson de Marguerite:

  En mon coeur n'est point crite
  La rose, ny autre fleur,
  C'est toi, belle Margarite,
  Par qui j'ai cette couleur.
  N'es-tu pas celle dont les yeus
        Ont surpris
  Par un regard gracieus
        Mes esprits?


II

Cette aimable reine, habile autant que femme du monde, et bien digne
d'avoir partag la nourriture et l'ducation de la reine d'cosse et de
la reine d'Espagne, Elisabeth de Valois, la seconde femme de Philippe
II, avait crit, dans les heures sombres de sa vie, au moment o la plus
belle enfin se rend justice, un cahier contenant les souvenirs de
sa jeunesse. Il n'y a rien de plus rare et de plus charmant que ces
mmoires parmi les livres sincres sortis de la main d'une femme. Le
style en est trs vif, l'accent en est trs vrai. Le premier souvenir de
la jeune princesse est d'avoir accompagn  Bayonne sa soeur, la reine
d'Espagne, que la reine mre et le roi Charles IX conduisaient par la
main au terrible Philippe II. La princesse Marguerite tait encore une
enfant, mais elle se rappelle en ses moindres dtails le festin des
fianailles. Dans un grand pr entour d'une haute futaie, une douzaine
de tables taient servies par des bergres habilles de toile d'or et de
satin, selon les habits divers de toutes les provinces de France. Elles
arrivaient de Bayonne sur de grands bateaux, accompagnes de la musique
des dieux marins, et, chaque troupe tant  sa place, les Poitevines
dansrent avec la cornemuse, les Provenales avec les cymbales, les
Bourguignonnes et les Champenoises dansrent avec accompagnement de
hautbois, de violes et de tambourins; les Bretonnes dansaient les
passe-pied et les branles de leur province. D'abord tout alla le mieux
du monde; une grande pluie arrta soudain toute la fte.

Au retour de ce beau voyage, la jeune princesse Marguerite s'en fut
rejoindre au Plessis-les-Tours (la ville favorite du roi Louis XI) son
frre le duc d'Anjou, qui dj,  seize ans, avait gagn deux batailles.
Il tait, videmment, le favori de la reine mre et dj trs ambitieux.
Il choisit pour confidente sa soeur Marguerite: Oui-da, lui dit-elle,
et comptez, Monsieur mon frre, que moy estant auprs de la royne ma
mre, vous y serez vous-mesme et que je n'y serai que pour vous!

Ainsi, dj si jeune, elle entrait, par la faveur de la reine mre et
par la confiance de son frre, dans les secrets de l'tat. Bientt
les ambassadeurs se prsentrent pour solliciter la main de la jeune
princesse. Il en vint de la part de M. de Guise, il en vint au nom du
roi de Portugal, enfin le nom du prince de Navarre fut prononc. Ce
dernier mariage tait dans les volonts de Catherine de Mdicis. La
veille de ce grand jour, le roi de Navarre avait perdu la reine sa mre,
il en portait le deuil, et il vint au Louvre, accompagn de huit cents
gentilshommes, vtus de noir, demander au roi de France la main de sa
soeur Marguerite. Ils furent fiancs ce mme soir, et, huit jours aprs,
ces Barnais, vtus de leurs plus riches habits, menrent  l'autel
de Notre-Dame de Paris la jeune reine, habille  la royale, toute
brillante des pierreries de la couronne, et le grand manteau bleu, 
quatre aunes de queue, port par trois princesses. Toute la ville tait
en fte et se tenait sur des chafauds dresss de l'vch  Notre-Dame,
et pars de drap d'or. A la porte de l'glise, le cardinal de Bourbon
(c'est ce mme cardinal de Bourbon que la Ligue a fait roi un instant
sous le nom de Charles X) attendait les deux poux.

Qui l'et dit cependant que tant de joie et de magnificences allaient
aboutir, en si peu d'heures, au crime abominable de la Saint-Barthlmy?
Les protestants taient devenus le grand souci de la reine Catherine
de Mdicis et du roi Charles IX; ils taient nombreux, hardis, bien
commands, hostiles aux catholiques, et leur perte, en un clin d'oeil,
fut dcide. Honte  jamais sur cette nuit fatale, o le bruit du tocsin
de Saint-Germain-l'Auxerrois, les plaintes des mourants, le sang des
morts, les cris des gorgeurs remplirent la ville et le Louvre des
rois de dsordre et de confusion! Tout fut cruaut, perfidie, embches
impitoyables! La jeune reine, ignorante de ces trames dans lesquelles
devaient tomber les amis, les partisans, les compagnons du roi de
Navarre son mari, apprit seulement par le bruit du tocsin ces meurtres
et ces vengeances qui la touchaient de si prs. Elle avait pass sa
soire  causer de choses indiffrentes avec la reine mre et le
roi, bourreau de son peuple, sans rencontrer dans leur regard un
avertissement, une piti. Or, quand la reine mre, au moment o l'heure
fatale allait sonner, commandait  sa fille qu'elle et  rejoindre son
mari dans sa chambre... videmment elle l'envoyait  la mort.

--N'y allez pas, ma soeur, lui disait sa plus jeune soeur, ou vous tes
perdue!

--Il le faut, rpondit la reine mre; allez, ma fille.

Et moi, je m'en allay, toute transie et esperdue, sans me pouvoir
imaginer ce que j'avois  craindre.

Ah! quel drame, et comment tait faite l'me de Catherine de Mdicis!

A peine endormis, dans une scurit profonde, les jeunes poux entendent
frapper  leur porte avec ces cris: Navarre! Navarre! Un malheureux
gentilhomme du Barn qui avait suivi le roi  Paris, M. de Tgean, perc
d'un coup de hallebarde (le massacre tait commenc), et poursuivi
par les assassins qui le voulaient achever, enfonait la porte de la
chambre; et comme le roi de Navarre s'tait lev au premier bruit du
tocsin, pour s'informer des prils qu'il pressentait, le malheureux
gentilhomme, entourant la jeune reine de ses bras suppliants: Grce et
misricorde!  Madame, protgez-moi! disait-il. Les meurtriers, sans
respect pour la soeur du roi catholique, achevrent leur horrible tche
sous les yeux de Marguerite perdue, et le sang de M. de Tgean souilla
le lit royal. Croirait-on, cependant, que cette horrible nuit de la
Saint-Barthlemy, la reine Marguerite la raconte, en ses mmoires, avec
aussi peu de souci que le dernier bal donn par le roi son frre!

Ces grands crimes ont cela de particulirement abominable: il faut tre
 certaine distance pour en percevoir toute l'tendue, et pourtant,
quelle que soit la concision de l'crivain de ses propres Mmoires,
la suite des vnements arrive, invitable, et parfois d'autant plus
pressante que l'historien aura mis moins de temps  la prparer. Dans
les premiers jours qui suivirent le terrible massacre, Henri de
Navarre eut grand'peine  sauvegarder sa propre vie. Il tait pour son
beau-frre un sujet d'inquitude, un objet de haine pour sa belle-mre.
Ils se demandaient l'un l'autre, en toutes ces confusions, pourquoi ils
avaient pargn le vritable chef des protestants? de quel droit ils le
laissaient vivre? Ils comprenaient qu'avant peu l'intrpide et
vaillant capitaine Henri de Navarre deviendrait le vengeur de ses
coreligionnaires, et leur pressentiment ne les trompait pas.

Sur l'entrefaite, le roi Charles IX, tout couvert du sang de ses sujets,
fut saisi, soudain, d'une maladie, incomparable et sans remde. Il se
mourait lentement, sous l'pouvante et le remords. Pas un moment de
trve  sa peine et pas un instant de sommeil, son me,  la torture,
tant aussi malade que son corps. En toute hte, la reine Catherine de
Mdicis rappela son troisime fils, le duc d'Anjou, qui tait all
en Pologne chercher une couronne phmre. Et cependant, chaque jour
ajoutait aux tortures du roi Charles IX. Il tait seul, en proie aux
plus sombres pressentiments, cherchant  comprendre, et ne comprenant
pas que c'tait le remords qui le tuait. Il meurt enfin, charg de
l'excration de tout un peuple, et le roi de Pologne accourt en toute
hte,  la faon d'un criminel qui se sauve de sa gele. Il fut reu 
bras ouverts par la reine mre et par la jeune reine de Navarre, qui
vint au-devant de lui, dans son carrosse dor, garni de velours jaune et
d'un galon d'argent. Alors, les ftes recommencrent; on n'et pas dit
que la guerre civile tait au beau milieu de ce triste royaume. Le
roi et les dames acceptaient toutes les invitations des chteaux, des
monastres et mme des banquiers d'Italie. On allait, en grand appareil,
par la Bourgogne et la Champagne, jusqu' Reims, et, durant ces longs
voyages, les plus beaux gentilshommes s'empressaient autour de la jeune
reine, le roi de Navarre tant surveill de trs prs, sans crdit, sans
autorit, et portant pniblement le joug de la reine mre et les mpris
du nouveau roi.


III

La reine Marguerite a trs bien racont comment le roi de Navarre a fini
par chapper  ses perscuteurs. Nous l'avons dit: _Il n'tait pas sans
crainte pour sa vie_. Un soir, peu avant le souper du roi, le roi de
Navarre, changeant de manteau, s'enveloppa dans une espce de capuchon,
et franchit les guichets du Louvre sans tre reconnu. Il s'en fut 
pied jusqu' la porte Saint-Honor, o l'attendait un carrosse qui
le conduisit jusqu'aux remparts. L, il monta  cheval, et, suivi de
plusieurs des siens, le voil parti. Ce ne fut que sur les neuf heures,
aprs leur souper, que le roi et la reine s'avisrent de son absence et
le firent chercher _par toutes les chambres_. videmment, il n'tait pas
au Louvre; on le cherche dans la ville, il n'tait plus dans la ville. A
la fin, le roi s'inquite et se fche, et commande  tous les princes
et seigneurs de sa maison de monter  cheval, et de ramener Henri de
Navarre mort ou vif. Sur quoi, plusieurs de ces princes et seigneurs
rpondent au roi que la commission tait dure, et quelques-uns, ayant
fait mine de le chercher, s'en revinrent au point du jour.

Voil la reine Marguerite en grand'peine de cet poux qui ne l'avait
point avertie; elle pleure et se lamente, et le roi son frre menace de
lui donner des gardes. Par vengeance, il rsolut d'envoyer des hommes
d'armes dans le chteau de Torigny, avec l'ordre de s'emparer de la dame
de Torigny, l'amie et la cousine de la reine Marguerite, et de la jeter
dans la rivire. Ces mcrants, sans autre forme de procs, s'emparent
du chteau  minuit. Ils mettent le manoir au pillage, et quand ils se
sont bien gorgs de viande et de vins, ils lient cette misrable dame
sur un cheval pour la jeter  la rivire... Deux cavaliers, amis de
la reine Marguerite, passaient par l  la mme heure, et voyant le
traitement que subissait la dame de Torigny, ils la dlivrent et la
mnent au roi de Navarre. A cette nouvelle, la colre de la reine mre
et de son digne fils ne connat plus de bornes; ils veulent que la reine
Marguerite leur serve au moins d'otage, et la voil prisonnire et
seule, et pas un ami qui la console. Il y en eut un, cependant, ami
dvou de la mauvaise fortune, un vrai chevalier, M. de Crillon, qui
s'en vint, chaque jour, visiter la captive, et pas un des gardiens n'osa
refuser le passage  ce brave homme.

Cependant le roi de Navarre avait regagn son royaume; il attirait 
sa bonne mine,  sa juste cause, un grand nombre de gentilshommes.
Il retrouvait son petit trsor trs grossi par l'pargne de sa soeur
Catherine; et, comme chacun lui reprsentait qu'il et bien fait
d'amener avec lui la reine Marguerite, il lui crivit une belle lettre,
dans laquelle il la rappelait de toutes ses forces, remettant sa cause
entre ses mains, et dplorant sa captivit.

Henri III s'obstinait; mais la reine mre eut compris bien vite que
l'injustice dont elle accablait sa propre fille tait une grande faute.

Elle m'envoya qurir, voua dira Marguerite en ses _Mmoires_, qu'elle
avoit dispos les choses d'une faon pacifique, et que si je faisais un
bon accord entre le roi et le roi de Navarre, je la dlivrerais d'un
mortel ennui qui la possdait. A ces causes, elle me priait que l'injure
que j'avois reue ne me fit dsirer plutt la vengeance que la paix; que
le roi en toit marry, qu'elle l'en avait vu pleurer, et qu'il me feroit
telle satisfaction que j'en resterois contente.

Au mme instant, Henri III frappait  la porte de la jeune reine, et lui
demandait pardon, avec une infinit de belles paroles. Elle rpondit 
son frre qu'elle avait dj oubli toutes ses peines, et qu'elle le
remerciait de l'avoir plonge en cette solitude, o elle avait compris
les vanits de la fortune. Cependant, quand elle demanda la permission
d'aller rejoindre, en Navarre, le mari qui la rappelait, elle n'obtint
que des refus, la reine et le roi lui remontrant que le roi de Navarre
avait abjur la religion catholique, qu'il tait redevenu huguenot, et
qu'il tait plus menaant que jamais.


IV

C'tait l'heure o s'ouvraient les tats de Blois, o les catholiques
organisaient la suinte Ligue, o le royaume tait en feu, o plus que
jamais les huguenots taient suspects. La guerre civile approchait;
on l'entendait venir de toutes parts, et plus les huguenots taient
menacs, plus la reine de Navarre sollicitait la permission de rejoindre
son mari. Ce fut le plus beau moment de sa vie,  vrai dire; elle tait
loquente en raison de tant de menaces et de prils:

Non, non, disait le roi de France, vous n'irez pas rejoindre un
huguenot. J'ai rsolu d'exterminer cette misrable religion qui nous
fait tant de mal, et vous, qui tes catholique et fille de France, je
n'irai pas vous exposer aux vengeances de ces tratres.

Plus il parlait, plus il menaait, plus le danger tait grand d'une
fuite  travers la France, et plus la jeune reine tait rsolue  ne pas
demeurer dans une cour o le nom de son mari tait charg de tant de
maldictions.

Mais que faire et que devenir? Comment chapper  cette surveillance de
tous les jours? La jeune reine imagina de se faire commander, par les
mdecins, une saison aux eaux de Spa, et le roi, cette fois, consentit
au dpart de sa soeur, par une arrire-pense qu'il avait d'tre
agrable aux Flamands et de reprendre en temps opportun les Flandres au
roi d'Espagne. A cette ouverture, Henri de France fut bloui, et s'cria
soudain:

O reine, ne cherchez plus; il faut que vous alliez aux eaux de Spa.
Vous direz que les mdecins vous les ont ordonnes, qu' cette heure la
saison est propice, et que je vous ai command d'y aller. Bien plus, la
princesse de la Roche-sur-Yon m'a promis de vous accompagner.

Voil comment ce bon sire fut dupe de son ambition d'avoir les Flandres.
La reine mre, de son ct, ne vit, tout d'abord, que l'avantage de
cette grande conqute et, sans souponner  sa fille une arrire-pense,
elle consentit  son dpart. Comme elle avait toujours en sa rserve
politique un projet cach, elle fit prvenir, par un courrier, le
gouverneur des Flandres pour le roi d'Espagne, en demandant les
passeports ncessaires pour ce long voyage. Or, le gouverneur des
Flandres n'tait rien moins que ce clbre, ce fameux don Juan
d'Autriche, vainqueur  Lpante, et qui comptait parmi ses soldats ce
vaillant et divin gnie appel Michel Cervantes.

La reine mre, en ce moment, se rappelait l'blouissement de don Juan
d'Autriche  l'aspect de sa fille Marguerite, et comme, en plein Louvre,
il l'avait compare aux toiles, avec une ardeur toute castillane:
Allez, ma fille, et songez aux intrts de la France! disait la reine
mre, et dj, dans sa pense, elle voyait don Juan d'Autriche offrir
 la belle voyageuse au moins les domaines de l'vque de Lige, dans
lesquels murmuraient doucement ces belles eaux de Spa, salutaires
fontaines encore inconnues, rserves  une si grande clbrit.

Ainsi, pendant que la reine mre et le roi s'en allaient  Poitiers
chercher l'arme de M. de Mayenne, afin de la conduire en Gascogne
contre le roi de Navarre et les huguenots, la reine Marguerite allait,
 petites journes, dans ces Flandres qu'elle ne songeait gure 
conqurir. Elle tait accompagne en ce beau voyage de Mme princesse de
la Roche-sur-Yon, de Mme de Tournon, sa dame d'honneur, de Mme de Mouy
de Picardie, de Mme de Castelaine de Millon, de Mlle d'Atrie, de Mlle de
Tournon, et de sept ou huit autres demoiselles des meilleures maisons.
A cette suite royale s'taient runis M. le cardinal de Senoncourt, M.
l'vque de Langres, M. de Mouy, enfin toute la maison de la reine,
 savoir: le majordome et le premier matre d'htel, les pages, les
cuyers et les gentilshommes. La compagnie tait jeune, lgante; elle
faisait peu de chemin en un jour; elle fut la bienvenue, et trouva
toutes sortes de louanges sur son passage:

J'allois en une littire faite  piliers doublez velours incarnadin
d'Espagne en broderie d'or et de soye nue  devise. Cette littire
toit toute titre et les vitres toutes faites  devise; y ayant, ou 
la doublure ou aux vitres, quarante devises toutes diffrentes, avec
les mots en espagnol, en italien, sur le soleil et ses effets; laquelle
toit suivie de la littire de Mme de la Roche-sur-Yon et de celle de
Mme de Tournon, ma dame d'honneur, et de dix filles  cheval avec leur
gouvernante, et de six carrioles ou chariots, o alloit le reste des
dames et femmes d'elle et de moy.

coutez la belle voyageuse; elle vous dira que tout cet appareil tait
fait uniquement pour augmenter le respect des peuples et l'admiration
de l'tranger. Cependant, les villes sur la chemin du cortge avaient
grand'peine  donner une hospitalit convenable  tant de princes, de
princesses ou de seigneurs. Les campagnes taient ruines de fond en
comble, et le paysan, dans ses champs dvasts, voyant passer tant de
splendeurs inutiles, se demandait s'il n'tait pas le jouet d'un rve.

Arrive  la frontire du Cambrsis, la princesse errante trouva un
gentilhomme que lui envoyait l'vque de Cambrai. Ce gentilhomme annona
que son matre allait venir, et l'vque, en effet, se montra, lui et
sa suite, vtus comme des Flamands, et beaucoup plus Espagnols que
Franais. Que dis-je? Ils se vantaient d'tre les amis et les envoys de
ce mme don Juan d'Autriche, un des grands admirateurs de la princesse,
avant qu'elle ne ft reine de Navarre. Du milieu des ftes du Louvre, et
de tant d'intrigues de la cour des Valois, don Juan n'avait rapport
que l'image et le souvenir de la reine Marguerite. A la nouvelle de
son voyage, il tait accouru au-devant de la princesse, et il vint
l'attendre aux portes de Cambrai, une grande cit fortifie, et des plus
belles de la chrtient par sa citadelle et par ses glises. Il y eut,
le mme soir de cette entre, une grande fte au palais piscopal,
un festin suivi d'un grand bal, le bal suivi d'une _collation de
confitures_. La jeune reine eut, ce mme soir, pour la conduire, le
gouverneur du chteau fort.

En ce temps-l, Cambrai appartenait encore  l'Espagne, et s'il n'et
fallu qu'un sourire, une bonne parole, pour s'emparer de ce dernier
rempart de l'Espagne et donner  la France une si belle cit, Marguerite
et fait volontiers ce grand sacrifice. Au moins, si elle ne prit pas la
ville, elle eut le grand talent de savoir comment on la pouvait prendre.
Elle s'inquita de ses dfenses; elle voulut connatre le nombre et la
profondeur des fosss; comment la citadelle tait garde, et quels en
taient les cts vulnrables. A toutes ces questions, faites avec un
art digne de la meilleure lve de Catherine de Mdicis, le gouverneur
de Cambrai, qui voulait tre agrable  tout prix, eut la condescendance
de rpondre. Il fit plus, il accepta la proposition que lui fit la jeune
reine de l'accompagner jusqu' Namur, et dans ce voyage, qui ne dura pas
moins de douze jours, elle abattit le peu de rsistance et d'orgueil
qui restaient dans l'esprit du gouverneur. Malheureusement, don Juan
veillait sur toute chose. Il n'eut rien refus  la belle voyageuse,
mais il n'tait pas homme  lui donner un pouce de terrain dans les
terres qui appartenaient  l'Espagne.

Et cependant, toutes ces villes flamandes luttaient de courtoisie.
Elles taient beaucoup plus riches que les villes franaises, et d'une
hospitalit vraiment royale. A Valenciennes, Marguerite admira les
belles places, les belles glises, les fontaines d'eau jaillissante;
elle et sa suite furent frappes d'tonnement au carillon harmonieux de
toutes ces belles horloges, dont chacune exhalait son cantique dans les
airs doucement rjouis. Ces Flandres ont de tout temps excell dans ces
rcrations  l'usage d'une ville entire. Elles aimaient la parade
publique, les jardins, les muses, la fte  laquelle chacun prend sa
part. Elles aimaient la justice et la gaiet; elles excraient l'Espagne
et les Espagnols. Le nom de Philippe II et celui du digne excuteur de
ses terribles volonts, le duc d'Albe, retentissaient dans les coeurs
flamands comme un remords. Ils pleuraient le comte d'Egmont, dcapit
avec le comte de Horn, comme s'ils eussent t participants  son
meurtre.

De ces cruels souvenirs leurs ftes taient troubles; mais sitt qu'ils
possdrent la reine Marguerite, ces pays maltraits oublirent, pour
un instant, leur cruel ressentiment. Ce fut  qui serait le plus
hospitalier pour la princesse, et les plus belles Flamandes, familires
et joyeuses (c'est leur naturel), accoururent au-devant de l'trangre
avec tant de grce et d'honntet, qu'elles la retinrent pendant huit
jours. L'une d'elles, la principale de la ville, nourrissait son enfant
de son lait, et comme elle tait assise  table  ct de Marguerite, la
princesse admira tout  son aise la belle Flamande et le costume qu'elle
portait:

Elle toit pare  ravir et couverte de pierreries et de broderies,
avec une rabille  l'espagnole de toile d'or noire, avec des bandes
de broderie de canetille d'or et d'argent, et un pourpoint de toile
d'argent blanche en broderie d'or, avec de gros boutons de diamants
(habit appropri  l'office de nourrice).

Ainsi faite, elle tait blouissante; mais coutez la suite et le
couronnement du festin. Quand on fut au dessert, la jeune mre eut souci
de son nourrisson et fit signe qu'on le lui apportt. On lui apporta
l'enfant, emmaillot aussi richement qu'estoit vestu la nourrice. Elle
le mit entre nous deux sur la table, et librement donna  teter  son
petit. Ce qui eust t tenu  incivilit  quelqu'autre; mais elle le
faisoit avec tant de grce et de navet, comme toutes ses actions
en toient accompagnes, qu'elle en reut autant de louanges que la
compagnie de plaisir. Si vous aimez les tableaux flamands, en voil
un trac de main de matre, avec une extrme lgance, et c'est grand
dommage que dans ces Flandres, fcondes en grands artistes, pas un n'ait
song  reproduire sur une toile intelligente un si charmant spectacle.

Or, la reine Marguerite, ayant dompt le gouverneur de Cambrai, vint
facilement  bout des dames de Mans:

--Comment donc, leur dit-elle, ne pas vous aimer, vous trouvant toutes
franaises?

--Hlas! rpondaient ces dames, nous tions Franaises autrefois! Nous
savons la France aussi bien que les Franais; nous la regrettons, nous
la pleurons, mais les Espagnols sont les plus forts. Dites cela, Madame,
 votre frre le roi de France, afin qu'il nous vienne en aide, et
dites-lui que s'il fait un pas, nous en ferons deux, tant nous sommes
disposs  reconnatre,  saluer sa couronne.

Ainsi ces dames parlaient sans crainte, et conspiraient franchement,
sans perdre une sarabande, une chanson. Le lendemain, Marguerite,
avant son dpart, s'en fut visiter un bguinage, qui est une espce de
couvent, compos de quantit de petites maisons dans lesquelles sont
leves de jeunes demoiselles par des religieuses savantes. Elles
portent le voile jusqu' vpres, et, sitt les vpres dites, elles se
parent de leurs plus beaux atours, et s'en vont dans le plus grand
monde, o elles trouvent trs bien leur place.

A la fin il fallut se quitter, et Marguerite, pour reconnatre une
hospitalit si librale, distribua toutes sortes de prsents  ces dames
qui l'avaient si bien reue: tant de chanes, de colliers, de bracelets,
de pierreries, si bien qu'elle fut reconduite jusqu' mi-chemin de
Namur, o commandait un des plus vieux courtisans de la cour de Philippe
II. Sur les confins de Namur, reparut don Juan d'Autriche, accompagn
des seigneurs les plus qualifis de la cour d'Espagne et d'une grande
suite d'officiers et gentilshommes de sa maison, parmi lesquels tait un
Ludovic de Gonzague, parent du duc de Mantoue.

Il mit pied  terre pour saluer l'illustre voyageuse, et quand la
cortge reprit sa marche, il accompagna la litire royale  cheval.
Toute la ville de Namur tait illumine; il n'tait pas une fentre o
les belles Franaises ne pussent lire une devise  la louange de leur
reine.

Un palais vritable tait prpar pour la recevoir, et le moindre
appartement tait tendu des plus riches tapisseries de velours, de
satin, ou de toile d'argent couverte de broderies, sur lesquelles
taient reprsents des personnages vtus  l'antique. Si bien que l'on
et dit que ces merveilles appartenaient  quelque grand roi, et non pas
 quelque jeune prince  marier, tel que don Juan d'Autriche. Et notez
bien que la plus riche magnificence avait t rserve pour la
tenture de la chambre  coucher de la reine. On y voyait reprsente
admirablement la _Victoire de Lpante_, honneur de don Juan.

Aprs une bonne nuit, o les enchantements de ce voyage apparaissaient
en rve, la reine se leva et, sa toilette tant faite, elle s'en fut
our une messe en musique  l'espagnole, avec violons, violes de basse
et trompettes.

Aprs la messe, il y eut un grand festin; Marguerite et don Juan taient
assis  une table  part. Toute l'assemble en habits magnifiques; dames
et seigneurs dnaient  des tables spares de la table royale, et l'on
vit ce mme Ludovic de Gonzague  genoux aux pieds de don Juan et lui
servant  boire. Ah! tels taient l'orgueil et le faste de ces princes
espagnols, que mme les princes illgitimes taient traits comme des
rois.

Ainsi, deux journes se passrent dans les ftes de la nuit et du jour,
pendant que l'on prparait les bateaux qui, par la douce rivire de
Meuse, une suite de frais paysages, devaient conduire jusqu' Lige la
reine de Navarre. Elle marcha, jusqu'au rivage, sur un tapis aux armes
de don Juan. Le bateau qui la reut tait semblable  la galre de
Cloptre, au temps fabuleux de la reine d'gypte. Autour de ce riche
bateau, que la rivire emportait comme  regret, se pressaient des
barques lgres, toutes remplies de musiciens et de chanteurs, qui
chantaient leurs plus belles chansons, avec accompagnement de guitares
et de hautbois. Dans ces flots hospitaliers, clairs et limpides, o le
soleil brillait de son plus vif clat, une le, en faon de temple, mais
d'un temple soutenu par mille colonnes, arrta soudain cette brillante
ferie. Alors recommencrent les danses et les festins de plus belle,
et voil comment ils arrivrent  Lige, o monseigneur l'vque avait
donn des ordres pour recevoir dignement les htes du seigneur don Juan
d'Autriche.

Mais,  peine arrive dans cette ville hospitalire, Marguerite essuya
comme une tempte. On et dit que le dluge tait dchan sur le rivage
et dans les rues, et la peur fut si grande, que Mlle de Tournon, l'une
des demoiselles d'honneur, non pas la moins belle et la moins charmante,
expira de fatigue et de terreur. C'est trs vrai: nulle joie, ici-bas,
sans mlange. Il faut que chacun paye  son tour les prosprits de son
voyage, et ce fut un grand deuil pour Marguerite. Elle resta trois
jours enferme en son logis; mais quand elle eut bien pleur sa chre
compagne, elle consentit que l'vque de Lige la vnt saluer dans la
maison qu'il avait fait prparer pour la recevoir.

Cet vque tait un prince souverain, de bonne mine et bien fait de sa
personne. Il portait de la plus agrable faon la couronne et la mitre,
le sceptre et l'pe ou le bton pastoral. Il tait magnifique en toute
chose, et marchait entour d'un chapitre  ce point distingu que
les moindres chanoines taient fils de ducs, de comtes et de grands
seigneurs, comme on n'en voyait que dans les grandes glises des
chanoines-comtes de Lyon. Chacun des chanoines de Lige habitait un
palais dans quelqu'une de ces rues grandes et larges, ou sur ces belles
places ornes de fontaines. Le palais piscopal tait un Louvre, o le
prince-vque avait runi les chefs-d'oeuvre de l'cole flamande et
les plus belles toiles de l'cole italienne. Il tait grand amateur de
jardins; ses jardins taient peupls de statues.

Aprs trois jours de ftes vraiment royales, la jeune reine songea enfin
 prendre le chemin de Spa. Spa, qui est aujourd'hui une ville arrange
et btie  plaisir, lieu clbre et charmant, le rendez-vous des ftes
de l't, une source o tout jase, un bois o tout chante, n'tait
gure, en ce temps-l, qu'un lieu sauvage et sans nom, compos de deux
ou trois cabanes o les buveurs d'eau s'abritaient  grand'peine. Un
forgeron du pays avait dcouvert le premier, par sa propre exprience,
la vertu de ces eaux salutaires. Il les avait clbres de toutes ses
forces; mais le moyen de coucher  la belle toile?

Et voil pourquoi cette heureuse ville de Spa, la cit favorite de la
Belgique, a gard prcieusement dans ses annales le souvenir de la reine
Marguerite, non moins qu'une reconnaissance extrme pour ce terrible et
singulier gnie appel Pierre le Grand, qui s'en vint, deux sicles plus
tard, demander  la fontaine du Pouhon quelques heures de sommeil et de
rafrachissement.

Mais dans l'tat misrable de ce pays et de cette fort des Ardennes, o
les loups avaient choisi leur domicile, un vque aussi galant homme,
aussi bien lev que l'vque de Lige, ne pouvait pas consentir qu'une
reine de Navarre, en si belle compagnie, acceptt les obstacles, les
prils, l'isolement, les ennuis de ces tristes contres. En vain la
magnificence de ces bois sculaires, le murmure enchanteur de ces frais
ruisseaux, le flot mystrieux de ces ondes charmantes, pleines de
fcondit, de sant, d'esprance, attiraient  leur charme infini ces
belles voyageuses, la grce et l'ornement de la maison de Valois... La
reine Marguerite et la princesse de la Roche-sur-Yon, qui n'taient
pas trs prises de l'lgie et de l'idylle champtre, eurent bientt
consenti  la proposition que leur faisait Sa Grce Mgr l'vque de
Lige. Il proposait que ces dames, une ou deux fois par semaine, iraient
 cheval s'abreuver aux claires fontaines, et que, le reste du temps, la
fontaine irait elle-mme au-devant des buveuses d'eau.

Aussitt que le bruit se rpandit du sjour de ces dames franaises, on
vit accourir  Lige, de la frontire des Flandres et mme du fond de
l'Allemagne, les dames les plus qualifies, et ces runions, toutes
_pleines d'honneur et de joie_, ont laiss dans la province un tel
souvenir, qu'elle s'en souvient encore.

Ainsi, la reine Marguerite oublia la mort subite de cette aimable Mlle
de Tournon, sa douce compagne! et ce jeune corps, aussi malheureux
qu'innocent et glorieux, fut rapport dans sa patrie en un drap blanc
couvert de fleurs.

Chaque matin, qu'elle se rendit  Spa, ou qu'elle bt les eaux dans
les jardins de l'vch (_lesquelles eaux veulent tre tracasses et
promenes en disant des choses rjouissantes_), la reine allait en bonne
compagnie. Elle tait chaque jour invite  quelque festin; aprs le
dner, elle allait entendre les vpres en quelque maison religieuse;
puis la musique et le bal: pendant six semaines. C'est le temps d'une
cure; au bout de six semaines, la sant est revenue.

Il fallut donc repartir, mais en six semaines, dj, que de changements
dans la province! Elle tait  feu et  sang; le galant don Juan
d'Autriche s'tait empar de Namur et des meilleurs seigneurs de la
province. Alors, un grand conflit entre les catholiques de Flandre
et les huguenots du prince d'Orange. Or, ncessairement, il fallait
traverser toute cette bagarre, en danger d'tre prise par l'un ou
l'autre parti. Cette fois encore apparut l'vque de Lige; il protgea
jusqu' la fin les dames dont il avait t l'hte assidu. Il leur donna,
pour les accompagner, son grand matre et ses chevaux; mais ces damns
parpaillots manquaient tout  fait de courtoisie. Ils prtendirent que
la reine ne pouvait pas rentrer en France avant d'avoir pay toutes
ses dettes. Ils nirent  l'vque de Lige le droit de signer des
passeports. On crie: _Aux armes!_ sur le passage de la reine, aux mmes
lieux o nagure on criait: _Vive la reine!_ Ces mmes portes des villes
qui s'ouvraient devant elle  son arrive se fermaient brutalement  son
retour.

Cependant rien n'arrtait la jeune reine; elle se savait loquente,
et parlait  la multitude, apaisant celui-ci, souriant  celui-l,
galement inquite des Allemands, des Espagnols, des huguenots, de ce
mme don Juan, nagure empress comme un amoureux autour de sa fiance.
O peines du voyage! et cependant la dame avait rsolu de rejoindre en
toute hte la cour de Navarre, mais non pas sans avoir salu son frre,
le roi de France. Or, laissant l sa litire, elle monte  cheval et
s'en va, par des chemins dtourns, frapper aux portes de Cambrai. La
ville hospitalire accueillit la fugitive, et bientt  Saint-Denis
mme, et sur le seuil de la grande basilique o l'abb Suger a laiss
tant de souvenirs, le roi, la reine et toute la cour de France
accoururent au-devant de Madame Marguerite.

On lui fit raconter, Dieu le sait, toutes les merveilles de son voyage,
et quand elle vit le roi son frre en si belle humeur, elle lui demanda
la permission de rejoindre enfin le roi son mari, en le priant de lui
constituer une dot, et promptement, tant elle avait hte de se rendre
 son poste naturel. Pendant six grands mois elle renouvela sa prire:
Attendons! disait la reine mre; et Patientons! disait la roi. Il
se mfiait de tout le monde, et quand sa soeur lui demandait d'o lui
venaient ces craintes et ces doutes, il rpondait gravement que les
simples mortels n'avaient pas le droit de demander aux rois, non plus
qu'aux dieux, les motifs de leurs dcisions. Or, toutes ces brouilleries
finissaient toujours par cet ordre absolu: Ma fille, allez vous parer
pour le souper et pour le bal.

Depuis que le roi de Navarre s'tait chapp du Louvre, les portes du
Louvre taient _gardes si curieusement_ que pas un n'en passait le
seuil qu'on ne le regardt au visage. Aussi bien, lorsque, aprs six
mois de patience et de promesses non tenues, la jeune reine eut rsolu
de s'chapper du Louvre, elle se fit apporter en secret un cble qui
plongeait de sa fentre dans le foss du chteau, et, par une nuit
sombre, un soir que le roi ne soupait point et que la reine mre soupait
seule en sa petite salle, la reine Marguerite se mit au lit, entoure
de ses dames d'honneur, et tout de suite, aprs qu'elles se furent
retires, elle allait descendre,  tout hasard. Heureusement, un
surveillant du chteau arrta cette belle fuite, et la reine mre,
touche enfin par tant d'obstination, consentit  doter sa fille et  la
rendre  son mari,  condition qu'elle maintiendrait la paix entre les
deux royaumes.

Ah! comme elle respira librement lorsqu'elle vit accourir le roi de
Navarre au-devant d'elle, accompagn des seigneurs et gentilshommes de
la religion de Gascogne! Ainsi, l'un et l'autre, ils se rendirent 
petites journes dans le chteau de Pau, en Barn, en pleine religion
rforme, et ce fut  peine si la reine Marguerite obtint la permission
d'entendre la messe avec quatre ou cinq catholiques. Il fallait, dans
ces grands jours, fermer les portes du chteau, tant les catholiques
de la contre taient dsireux d'assister au saint sacrifice, dont ils
taient privs depuis si longtemps.

Ainsi, fanatisme et cruaut des deux parts; mme on ne saurait croire 
quel point le Barnais poussait la rigueur: jusqu' chasser  coups de
hallebarde ses malheureux sujets catholiques pour avoir assist  la
messe de leur reine. Il y avait cependant un parlement  Pau; mais
c'tait un parlement huguenot, qui donna tort  la reine quand elle se
plaignit des procds du roi son mari. C'tait bien la peine, en effet,
de l'tre venue chercher de si loin! Il supportait pniblement la
prsence de sa jeune pouse, et finit par la relguer  Nrac, o elle
rencontra, belle, intelligente et bienveillante aussi, sa belle-soeur,
la princesse Catherine, amie et confidente du roi son frre. Or
Catherine tait une grande me, affable et juste, aimant la libert de
conscience autant qu'elle aimait la belle compagnie.

On ferait un charmant rcit de ces deux cours de Nrac, de ces deux
religions vivant l'une  ct de l'autre, en toute courtoisie.

Et chaque dimanche, aprs le prche, aprs la messe, huguenots et
catholiques se promenaient ensemble, et se donnaient la main, dans un
trs beau jardin, par _de longues alles de lauriers et de cyprs, le
long d'une belle rivire_, et le soir, ces dames et ces messieurs,
runis par la religion du plaisir, dansaient ensemble. On dirait d'un
conte de fes.


V

Mais quoi! ces haines n'taient qu'endormies. La guerre civile et
religieuse tait recouverte  peine sous des cendres brlantes. Le
marchal de Biron,  la tte des soldats du roi catholique, enlevait au
roi huguenot les meilleures places de son royaume de Navarre.

Ah! Sire, crivait la reine Marguerite au roi de France, retenez le
marchal de Biron, pargnez notre petite cour de Nrac, commandez  vos
capitaines de respecter ma belle-soeur, Madame Catherine...

Elle prchait dans le dsert. Henri de Navarre et le marchal de Biron
se battaient tout le jour et tous les jours. Le canon avait peine 
respecter le chteau dans lequel s'taient rfugies toutes ces belles
jeunesses; enfin ce n'tait pas le compte du roi de France d'accorder
la pais au roi de Navarre, qui, du reste, ne la demandait gure. Ainsi,
chaque jour diminuait pour Madame Marguerite l'amiti et les bons
souvenirs du roi son frre, pendant que le roi son mari oubliait sa
jeune pouse. Hlas! le roi Charles IX l'avait bien dit: En donnant ma
soeur Margot au prince de Barn, je la donne au plus infidle de tous
les hommes.

Quelle diffrence entre ces deux femmes: Catherine de Bourbon et
Marguerite de Valois! Catherine avait foi dans les destines de son
frre; elle ne voyait rien de plus rare et de plus grand que son
courage; elle a consacr sa vie entire  la grandeur naissante de
cette maison de Bourbon, que la trahison du conntable de Bourbon avait
rduite  des proportions si misrables. Ainsi, Catherine de Navarre
est morte  la peine, en se glorifiant d'avoir tant contribu 
l'tablissement de la royaut franaise. Au contraire, Marguerite est
un obstacle aux vastes projets de son matre et seigneur, marchant  la
conqute du royaume de France. Au moment o le Barnais avait besoin de
toutes ses forces, elle cherche  se composer un petit royaume 
son usage personnel, et lorsque enfin Paris ouvre ses portes au roi
victorieux, lorsqu'il est rentr dans le sein de l'glise catholique,
le roi cherche en vain la reine sa compagne. La France l'avait dj
oublie. Elle tait Valois, la France entire tait Bourbon.

Cependant le nouveau roi de France aspirait au bonheur d'un mariage
rgulier. Il avait dcid qu'il laisserait son sceptre  des hritiers
lgitimes, et il commandait, plus qu'il ne sollicitait, un divorce
devenu ncessaire. Hlas! en ce moment, la reine Marguerite comprit
enfin dans quel abme elle tait tombe. Elle vit toute l'tendue de
sa peine, et l'incomparable majest de cette couronne, qui allait tre
encore une fois la premire entre toutes les couronnes de l'Europe. Et
si profonde, en effet, cette chute apparaissait aux regards du monde
entier, que lorsque la reine infortune eut consenti au divorce, Henri
IV fut le premier  la prendre en piti. Son coeur tait bon, autant
que son me tait grande. Au moment de se sparer de cette pouse qu'il
avait prise, clatante et superbe, en sa dix-huitime anne, au
milieu des ftes et des prils de tout genre,  la veille de la
Saint-Barthlemy, d'abominable mmoire, il revit d'un coup d'oeil toute
sa jeunesse coule; tant de grce, de dvouement, de charme enfin,
lui revinrent en mmoire, et il se prit  pleurer sur les ruines de ce
mariage accept sous de si tristes auspices.

O malheureuse Marguerite! s'criait le bon sire, il fallait donc que
nous en vinssions  cette sparation, aprs avoir partag tant de
prils, tant d'illustres aventures, et de si beaux jours! Et j'en
atteste ici Dieu lui-mme, il n'a pas tenu que de moi qu'elle ne ft
reine de France  mon ct, mais elle n'a pas voulu m'obir et me
servir. Ainsi fut prononc le divorce.

Voyez cependant l'inconstance et le changement d'un esprit futile et
primesautier! Sitt qu'elle eut renonc aux esprances d'un si beau
trne, la reine Marguerite ressentit un dsir invincible de revoir la
France et Paris, et ce grand roi dont elle n'tait plus l'pouse. En
vain, ses conseillers lui disaient: Prenez garde, il ne faut pas
dplaire au roi, votre matre; attendez son ordre et tenez vous
 distance... Elle n'obit qu' sa passion du moment, et, sans
permission du roi son matre, elle fit dans Paris une entre royale.
Elle tait belle encore, et la ville entire,  la revoir, reconnut
cette beaut qu'elle avait adore. Elle et frapp aux portes du
Louvre des rois ses aeux, les portes du Louvre se seraient ouvertes
d'elles-mmes... Elle n'alla pas si loin. Elle s'tait bti, avec une
prvoyance assez rare, une belle maison sur les bords de la Seine, au
milieu de jardins magnifiques, et dans cette maison faite  son usage
elle avait entass, curieuse et connaisseuse en toutes choses, les plus
rares et les plus exquises merveilles de ces arts singuliers dont le
got du roi Henri III fut la dernire expression.

A peine installe en ce lieu charmant, la reine Marguerite eut une
cour brillante, non pas tant de soldats et de capitaines (ceux-l se
pressaient autour du Barnais), mais de beaux esprits, de potes,
d'historiens, de causeurs, attirs par la grce et l'enchantement de
cette aimable dcouronne.

Il y vint un des premiers, le roi Henri IV; il s'amusait  ces ftes
brillantes; il se plaisait  ces surprises si bien mnages. Il disait
que toute la peine tait au Louvre et tout le plaisir chez la reine
Marguerite. Elle avait le grand art de plaire; elle plaisait, mme sans
le vouloir. Henri IV la trouvait charmante,  prsent qu'il n'tait plus
son mari.

M. de Sully, plus prvoyant, rsistait  ces belles grces, et quand la
reine se plaignait des froideurs du premier ministre: Il vous trouve un
peu dpensire, disait le roi, et nous avons tant besoin d'argent!--
Nous autres Valois, disait la reine en relevant sa tte fire, nous
aimons la dpense et nous sommes prodigues.--Nous autres Bourbons,
rpondait le roi, nous aimons l'conomie et nous sommes avares. Il
croyait rire, il disait juste. Ces princes de la maison de Valois
taient splendides en toutes choses, hormis ce qui les concernait
personnellement; les princes de la maison de Bourbon sentaient
l'pargne. Mais la reine Marguerite laissait gronder M. de Sully et
redoublait de magnificence. Henri, pour elle, tait prodigue. On voyait
qu'il ne pouvait gure se passer de cet aimable rendez-vous des belles
causeries, des ftes intimes, de la musique et de tous les arts.


VI

Ainsi, par un bonheur bien rare, les fautes mmes de la reine Marguerite
de Navarre ont fini par contribuer  sa gloire. Elle eut ce grand
mrite, tant la fille d'une reine sanguinaire et tenant de si prs au
roi Charles IX, d'tre bonne et clmente. Elle hassait d'instinct tous
ces crimes d'tat qu'elle avait entrevus dans ces ombres et dans ces
ftes sanglantes. Plus d'une fois, ce grand roi Henri, comme il tait au
comble des prosprits et de la gloire, heureux partout, moins heureux
dans son mnage, alla frapper  la porte de sa premire pouse, en
la priant de le ramener aux premires journes pleines d'aurore et
d'esprance. Ah! c'tait l le bon temps [1]; ils taient pauvres, ils
taient en butte aux soupons d'un roi jaloux, d'une reine imprieuse et
d'une mre implacable. Ils avaient assist, dans une nuit d'pouvante,
au massacre de tous leurs amis, A grand'peine ils s'taient enfuis de ce
Louvre dont on leur faisait une prison, ils avaient men la vie errante,
 travers mille dangers... Tels taient leurs discours  chaque
rencontre, et toujours ils finissaient par se dire: Ah! c'tait le bon
temps.

[Note 1: Le lecteur ne pourra gure s'empcher de trouver singulire
cette qualification applique  une telle poque. Si Henri pouvait
avec quelque raison regretter sa premire pouse, il tait difficile
nanmoins de trouver bon le temps que les horreurs de la guerre civile,
sous les derniers Valois, ont si terriblement gt.]


VII

Lorsqu'en 1610 la reine Marie de Mdicis sollicita les honneurs du
sacre, le roi Henri IV s'en vint chez Marguerite, et par tant de prires
et de bonnes paroles il obtint de la femme divorce qu'elle assisterait
au sacre de la reine. Elle fit d'abord une certaine rsistance, et
bientt, si vive tait sa croyance en sa propre beaut, elle accueillit
l'invitation du roi son matre par un sourire, et l'on vit (des
vieillards de cent ans l'ont racont plus tard au cardinal de Richelieu)
la foule, attentive  ces grandes crmonies d'un couronnement et d'un
sacre, oublier la reine rgnante pour la reine disgracie. Ce fut dans
l'antique mtropole de Saint-Denis que s'accomplit l'auguste crmonie.
On y vit toute la cour dans son plus magnifique appareil. Le cardinal
de Joyeuse eut l'honneur de poser la couronne de France sur la tte de
cette future grand'mre de Louis XIV. La reine avait Monseigneur le
Dauphin  sa droite, et Madame, fille du roi,  sa gauche. La trane
de la robe royale tait porte par la princesse de Montpensier, la
princesse de Cond, la princesse de Conti, le duc de Vendme tenant le
sceptre, et le chevalier de Vendme la main de justice. Le roi, dans une
tribune, assistait  cette fte... Tous les regards se portrent,
au mme instant, sur la reine divorce. On et dit qu'elle tait la
couronne. Elle portait l'ventail comme un sceptre, et quand elle
traversa cette illustre basilique de Saint-Denis, le peuple entier
s'inclina devant cette ombre clatante et sereine de la maison de
Valois.

Le lendemain, le 14 mai 1610, Henri le Grand, le seul roi dont le peuple
ait gard la mmoire, tombait sous le couteau de Ravaillac! Le monde
entier pleura ce grand homme. Au milieu de l'universelle dsolation se
distingua la reine Marguerite par sa profonde et sincre douleur. La
reine sacre et lgitime, Marie de Mdicis elle-mme, a vers des larmes
moins sincres sur le trpas de ce hros, dont elle n'tait pas digne.
Elle se consola beaucoup plus vite que la _petite reine_. Enfin, cinq
ans aprs la mort du roi, la dsole et repentante Marguerite de Navarre
(elles finissent toutes par une mort chrtienne) rendait son me  Dieu,
le 27 mars 1615. A l'ge de soixante-trois ans qu'elle pouvait avoir,
elle avait gard ce beau visage, o toutes les majests de la vie
humaine et tous les bonheurs de la jeunesse, unis au bel esprit,
avaient laiss leur douce et srieuse empreinte. Elle fut enterre 
Saint-Denis, dans le tombeau des rois.




TABLE DES MATIRES


Tout de bon coeur

L'pagneul matre d'cole

Mademoiselle de Malboissire

Mademoiselle de Launay

Zmire

Versailles

Le Pote en voyage

La Reine Marguerite





End of Project Gutenberg's Contes, Nouvelles et Rcits, by Jules Janin

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES, NOUVELLES ET RCITS ***

***** This file should be named 12566-8.txt or 12566-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/2/5/6/12566/

Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file
was produced from images generously made available by the Bibliothque
nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
download by the etext year.

     https://www.gutenberg.org/etext06

    (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
     98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)

EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

     https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234

or filename 24689 would be found at:
     https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689

An alternative method of locating eBooks:
     https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL


