The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution francaise, Tome
Cinquieme, by Adolphe Thiers

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Title: Histoire de la Revolution francaise, Tome Cinquieme

Author: Adolphe Thiers

Release Date: February 6, 2004 [EBook #10953]

Language: French

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HISTOIRE

DE LA

REVOLUTION

FRANCAISE




[Illustration: MARIE ANTOINETTE. _Murell del._. Publie par Furne,
Paris.]




HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE

PAR M.A. THIERS DE L'ACADEMIE FRANCAISE

NEUVIEME EDITION

TOME CINQUIEME




HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE.


CONVENTION NATIONALE.




CHAPITRE XIII.


MOUVEMENT DES ARMEES EN AOUT ET SEPTEMBRE 1793.--INVESTISSEMENT DE LYON PAR
L'ARMEE DE LA CONVENTION.--TRAHISON DE TOULON QUI SE LIVRE AUX
ANGLAIS.--DEFAITE DE QUARANTE MILLE VENDEENS A LUCON.--PLAN GENERAL DE
CAMPAGNE CONTRE LA VENDEE.--DIVISIONS DES GENERAUX REPUBLICAINS SUR CE
THEATRE DE LA GUERRE.--OPERATIONS MILITAIRES DANS LE NORD.--SIEGE DE
DUNKERQUE PAR LE DUC D'YORK.--VICTOIRE DE HONDSCHOOTE.--JOIE UNIVERSELLE
QU'ELLE CAUSE EN FRANCE.--NOUVEAUX REVERS.--DEROUTE A MENIN, A PIRMASENS, A
PERPIGNAN, ET A TORFOU DANS LA VENDEE.--RETRAITE DE CANCLAUX SUR
NANTES.--ATTAQUES CONTRE LE COMITE DE SALUT PUBLIC.--ETABLISSEMENT DU
_gouvernement revolutionnaire_.--DECRET QUI ORGANISE UNE ARMEE
REVOLUTIONNAIRE DE SIX MILLE HOMMES.--LOI DES SUSPECTS.--CONCENTRATION DU
POUVOIR DICTATORIAL DANS LE COMITE DE SALUT PUBLIC.--PROCES DE CUSTINE; SA
CONDAMNATION ET SON SUPPLICE.--DECRET D'ACCUSATION CONTRE LES GIRONDINS;
ARRESTATION DE SOIXANTE-TREIZE MEMBRES DE LA CONVENTION.

Apres la retraite des Francais du camp de Cesar au camp de Gavrelle, les
allies auraient du encore poursuivre une armee demoralisee, qui avait
toujours ete malheureuse depuis l'ouverture de la campagne. Des le mois de
mars, en effet, battue a Aix-la-Chapelle et a Nerwinde, elle avait perdu la
Flandre hollandaise, la Belgique, les camps de Famars et de Cesar, les
places de Conde et de Valenciennes. L'un de ses generaux avait passe a
l'ennemi, l'autre avait ete tue. Ainsi, depuis la bataille de Jemmapes,
elle n'avait fait que des retraites, fort meritoires, il est vrai, mais peu
encourageantes. Sans concevoir meme le projet trop hardi d'une marche
directe sur Paris, les coalises pouvaient detruire ce noyau d'armee, et
alors ils etaient libres de prendre toutes les places qu'il convenait a
leur egoisme d'occuper. Mais aussitot apres la prise de Valenciennes, les
Anglais, en vertu des conventions faites a Anvers, exigerent le siege de
Dunkerque. Alors, tandis que le prince de Cobourg, restant dans les
environs de son camp d'Herin, entre la Scarpe et l'Escaut, croyait occuper
les Francais, et songeait a prendre encore le Quesnoy, le duc d'York,
marchant avec l'armee anglaise et hanovrienne par Orchies, Menin, Dixmude
et Furnes, vint s'etablir devant Dunkerque, entre le Langmoor et la mer.
Deux sieges nous donnaient donc encore un peu de repit. Houchard, envoye a
Gavrelle, y reunissait en hate toutes les forces disponibles, afin de
voler au secours de Dunkerque. Interdire aux Anglais un port sur le
continent, battre individuellement nos plus grands ennemis, les priver de
tout avantage dans cette guerre, et fournir de nouvelles armes a
l'opposition anglaise contre Pitt, telles etaient les raisons qui faisaient
considerer Dunkerque comme le point le plus important de tout le theatre de
la guerre. "Le salut de la republique est la," ecrivait a Houchard le
comite de salut public; et Carnot, sentant parfaitement que les troupes
reunies entre la frontiere du Nord et celle du Rhin, c'est-a-dire dans la
Moselle, y etaient inutiles, fit decider qu'on en retirerait un renfort
pour l'envoyer en Flandre. Vingt ou vingt-cinq jours s'ecoulerent ainsi en
preparatifs, delai tres concevable du cote des Francais, qui avaient a
reunir leurs troupes dispersees a de grandes distances, mais inconcevable
de la part des Anglais, qui n'avaient que quatre ou cinq marches a faire
pour se porter sous les murs de Dunkerque.

Nous avons laisse nos deux armees de la Moselle et du Rhin essayant de
s'avancer, mais trop tard, vers Mayence, et n'empechant pas la prise de
cette place. Depuis, elles s'etaient repliees sur Saarbruck, Hornbach et
Wissembourg. Il faut donner une idee du theatre de la guerre pour faire
comprendre ces divers mouvemens. La frontiere francaise est assez
singulierement decoupee au Nord et a l'Est. L'Escaut, la Meuse, la Moselle,
la chaine des Vosges, le Rhin, courent vers le Nord en formant des lignes
presque paralleles. Le Rhin, arrive a l'extremite des Vosges, tourne
subitement, cesse de couler parallelement a ces lignes, et les termine en
tournant le pied des Vosges, et en recevant dans son cours la Moselle et la
Meuse. Les coalises, sur la frontiere du Nord, s'etaient avances entre
l'Escaut et la Meuse; entre la Meuse et la Moselle, ils n'avaient point
fait de progres, parce que le faible corps laisse par eux entre Luxembourg
et Treves n'avait rien pu tenter; mais ils pouvaient davantage entre la
Moselle, les Vosges et le Rhin. On a vu qu'ils s'etaient places a cheval
sur les Vosges, partie sur le versant oriental, et partie sur le versant
occidental. Le plan a suivre, comme nous l'avons dit precedemment, etait
assez simple. En considerant l'arete des Vosges comme une riviere dont il
fallait occuper les passages, on pouvait porter toutes ses masses sur une
rive, accabler l'ennemi d'un cote, puis revenir l'accabler de l'autre. Ni
les Francais, ni les coalises n'en avaient eu l'idee; et depuis la prise de
Mayence, les Prussiens, places sur le revers occidental, faisaient face a
l'armee du Rhin. Nous etions retires dans les fameuses lignes de,
Wissembourg. L'armee de la Moselle, au nombre de vingt mille hommes, etait
postee a Saarbruck, sur la Sarre; le corps des Vosges, au nombre de douze
mille, se trouvait a Hornbach et Kettrick, et se liait dans les montagnes a
l'extreme gauche de l'armee du Rhin. L'armee du Rhin, forte de vingt mille
hommes, gardait la Lauter, de Wissembourg a Lauterbourg. Telles sont les
lignes de Wissembourg; la Sarre coule des Vosges a la Moselle, la Lauter
des Vosges dans le Rhin, et toutes les deux forment une seule ligne, qui
coupe presque perpendiculairement la Moselle, les Vosges et le Rhin. On en
devient maitre en occupant Saarbruck, Hornbach, Kettrick, Wissembourg et
Lauterbourg. C'est ce que nous avions fait. Nous n'avions guere plus de
soixante mille hommes sur toute cette frontiere, parce qu'il avait fallu
porter des secours a Houchard. Les Prussiens avaient mis deux mois a
s'approcher de nous, et s'etaient enfin portes a Pirmasens. Renforces des
quarante mille hommes qui venaient de terminer le siege de Mayence, et
reunis aux Autrichiens, ils auraient pu nous accabler sur l'un ou l'autre
des deux versans; mais la desunion regnait entre la Prusse et l'Autriche, a
cause du partage de la Pologne. Frederic-Guillaume, qui se trouvait encore
au camp des Vosges, ne secondait pas l'impatiente ardeur de Wurmser.
Celui-ci, plein de fougue, malgre ses annees, faisait tous les jours de
nouvelles tentatives sur les lignes de Wissembourg; mais ses attaques
partielles etaient demeurees sans succes, et n'avaient abouti qu'a faire
tuer inutilement des hommes. Tel etait encore, dans les premiers jours de
septembre, l'etat des choses sur le Rhin.

Dans le Midi, les evenemens avaient acheve de se developper. La longue
incertitude des Lyonnais s'etait terminee enfin par une resistance ouverte,
et le siege de leur ville etait devenu inevitable. On a vu qu'ils offraient
de se soumettre et de reconnaitre la constitution, mais sans s'expliquer
sur les decrets qui leur enjoignaient d'envoyer a Paris les patriotes
detenus, et de dissoudre la nouvelle autorite sectionnaire. Bientot meme,
ils avaient enfreint ces decrets de la maniere la plus eclatante, en
envoyant Chalier et Riard a l'echafaud, en faisant tous les jours des
preparatifs de guerre, en prenant l'argent des caisses, et en retenant les
convois destines aux armees. Beaucoup de partisans de l'emigration
s'etaient introduits parmi eux, et les effrayaient du retablissement de
l'ancienne municipalite montagnarde. Ils les flattaient, en outre, de
l'arrivee des Marseillais, qui, disaient-ils, remontaient le Rhone, et de
la marche des Piemontais, qui allaient deboucher des Alpes avec
soixante-mille hommes. Quoique les Lyonnais, franchement federalistes,
portassent une haine egale a l'etranger et aux emigres, la Montagne et
l'ancienne municipalite leur causaient un tel effroi, qu'ils etaient prets
a s'exposer plutot au danger et a l'infamie de l'alliance etrangere, qu'aux
vengeances de la convention.

La Saone coulant entre le Jura et la Cote-d'Or, le Rhone venant du Valais
entre le Jura et les Alpes, se reunissent a Lyon. Cette riche ville est
placee sur leur confluent. En remontant la Saone du cote de Macon, le pays
etait entierement republicain, et les deputes Laporte et Reverchon, ayant
reuni quelques mille requisitionnaires, coupaient la communication avec le
Jura. Dubois-Crance, avec la reserve de l'armee de Savoie, venait du cote
des Alpes, et gardait le cours superieur du Rhone. Mais les Lyonnais
etaient entierement maitres du cours inferieur du fleuve et de sa rive
droite, jusqu'aux montagnes de l'Auvergne. Ils dominaient dans tout le
Forez, y faisaient des incursions frequentes, et allaient s'approvisionner
d'armes a Saint-Etienne. Un ingenieur habile avait eleve autour de leur
ville d'excellentes fortifications; un etranger leur avait fondu des pieces
de rempart. La population etait divisee en deux portions: les jeunes gens
suivaient le commandant Precy dans ses excursions; les hommes maries, les
peres de famille gardaient la ville et ses retranchemens. Enfin, le 8 aout,
Dubois-Crance, qui avait apaise la revolte federaliste de Grenoble, se
disposa a marcher sur Lyon, conformement au decret qui lui enjoignait de
ramener a l'obeissance cette ville rebelle. L'armee des Alpes se composait
tout au plus de vingt-cinq milles hommes, et bientot elle allait avoir sur
les bras les Piemontais, qui, profitant enfin du mois d'aout, se
preparaient a deboucher par la grande chaine. Cette armee venait de
s'affaiblir, comme on l'a vu, de deux detachemens, envoyes, l'un pour
renforcer l'armee d'Italie, et l'autre pour reduire les Marseillais. Le
Puy-de-Dome, qui devait fournir ses recrues, les avait gardees pour
etouffer la revolte de la Lozere, dont il a deja ete question. Houchard
avait retenu la legion du Rhin, qui etait destinee aux Alpes; et le
ministere promettait sans cesse un renfort de mille chevaux qui
n'arrivaient pas. Cependant Dubois-Crance detacha cinq mille hommes de
troupes reglees, et leur joignit sept ou huit mille jeunes
requisitionnaires. Il vint avec ces forces se placer entre la Saone et le
Rhone, de maniere a occuper leur cours superieur, a enlever aux Lyonnais
les approvisionnemens qui leur arrivaient par eau, a conserver ses
communications avec l'armee des Alpes, et a couper celles des assieges avec
la Suisse et la Savoie. Par ces dispositions, il laissait toujours le Forez
aux Lyonnais, et surtout les hauteurs importantes de Fourvieres; mais sa
situation le voulait ainsi. L'essentiel etait d'occuper les deux cours
d'eau et de couper Lyon de la Suisse et du Piemont. Dubois-Crance
attendait, pour completer le blocus, les nouvelles forces qui lui avaient
ete promises et le materiel de siege qu'il etait oblige de tirer de nos
places des Alpes. Le transport de ce materiel exigeait l'emploi de cinq
mille chevaux.

Le 8 aout, il somma la ville; il imposa pour conditions le desarmement
absolu de tous les citoyens, la retraite de chacun d'eux dans leurs
maisons, la reddition de l'arsenal, et la formation d'une municipalite
provisoire. Mais dans ce moment, les emigres caches dans la commission et
l'etat-major continuaient de tromper les Lyonnais, en les effrayant du
retour de la municipalite montagnarde, et en leur disant que soixante mille
Piemontais allaient deboucher sur leur ville. Un engagement, qui eut lieu
entre deux postes avances, et qui fut termine a l'avantage des Lyonnais,
les exalta au plus haut point, et decida leur resistance et leurs malheurs.
Dubois-Crance commenca le feu du cote de la Croix-Rousse, entre les deux
fleuves, ou il avait pris position, et des le premier jour son artillerie
exerca de grands ravages. Ainsi, l'une de nos plus importantes villes
manufacturieres etait reduite aux horreurs du bombardement, et nous avions
a executer ce bombardement en presence des Piemontais, qui allaient
descendre des Alpes.

Pendant ce temps, Carteaux avait marche sur Marseille, et avait franchi la
Durance dans le mois d'aout. Les Marseillais s'etaient retires d'Aix sur
leur ville, et avaient forme le projet de defendre les gorges de Septemes,
a travers lesquelles passe la route d'Aix a Marseille. Le 24, le general
Doppet les attaqua avec l'avant-garde de Carteaux; l'engagement fut assez
vif, mais une section, qui avait toujours ete en opposition avec les
autres, passa du cote des republicains, et decida le combat en leur faveur.
Les gorges furent emportees, et, le 25, Carteaux entra dans Marseille avec
sa petite armee.

Cet evenement en decida un autre, le plus funeste qui eut encore afflige la
republique. La ville de Toulon, qui avait toujours paru animee du plus
violent republicanisme, tant que la municipalite y avait ete maintenue,
avait change d'esprit sous la nouvelle autorite des sections, et allait
bientot changer de domination. Les jacobins, reunis a la municipalite,
etaient dechaines contre les officiers aristocrates de la marine; ils ne
cessaient de se plaindre de la lenteur des reparations faites a l'escadre,
de son immobilite dans le port, et ils demandaient a grands cris la
punition des officiers, auxquels ils attribuaient le mauvais resultat de
l'expedition de Sardaigne. Les republicains moderes repondaient la comme
partout, que les vieux officiers etaient seuls capables de commander les
escadres, que les vaisseaux ne pouvaient pas se reparer plus promptement,
que les faire sortir contre les flottes espagnole et anglaise reunies
serait fort imprudent, et qu'enfin les officiers dont on demandait la
punition n'etaient point des traitres, mais des guerriers malheureux. Les
moderes l'emporterent dans les sections. Aussitot une foule d'agens
secrets, intrigant pour le compte des emigres et des Anglais,
s'introduisirent dans Toulon, et conduisirent les habitans plus loin qu'ils
ne se proposaient d'aller. Ces agens communiquaient avec l'amiral Hood, et
s'etaient assures que les escadres coalisees seraient, dans les parages
voisins, pretes a se presenter au premier signal. D'abord, a l'exemple des
Lyonnais, ils firent juger et mettre a mort le president du club jacobin,
nomme Sevestre. Ensuite ils retablirent le culte des pretres refractaires;
ils firent deterrer et porter en triomphe les ossemens de quelques
malheureux qui avaient peri dans les troubles pour la cause royaliste. Le
comite de salut public ayant ordonne a l'escadre d'arreter les vaisseaux
destines a Marseille, afin de reduire cette ville, ils ne permirent pas
l'execution de cet ordre, et s'en firent un merite aupres des sections de
Marseille. Ensuite ils commencerent a parler des dangers auxquels on etait
expose en resistant a la convention, de la necessite de s'assurer un
secours contre ses fureurs, et de la possibilite d'obtenir celui des
Anglais en proclamant Louis XVII. L'ordonnateur de la marine etait, a ce
qu'il parait, le principal instrument de la conspiration; il accaparait
l'argent des caisses, envoyait chercher les fonds par mer jusque dans le
departement de l'Herault, ecrivait a Genes pour faire retenir les
subsistances et rendre ainsi la situation de Toulon plus critique. On avait
change les etats-majors; on avait tire de prison un officier de marine
compromis dans l'expedition de Sardaigne, pour lui donner le commandement
de la place; on avait mis a la tete de la garde nationale un ancien
garde-du-corps, et confie les forts a des emigres rentres; on s'etait
assure enfin de l'amiral Trogoff, etranger que la France avait comble de
faveurs. On ouvrit une negociation avec l'amiral Hood, sous pretexte d'un
echange de prisonniers, et, au moment ou Carteaux venait d'entrer dans
Marseille, ou la terreur etait au comble dans Toulon, et ou huit ou dix
mille Provencaux, les plus contre-revolutionnaires de la contree, venaient
s'y refugier, on osa faire aux sections la honteuse proposition de recevoir
les Anglais, qui prendraient la place en depot au nom de Louis XVII. La
marine, indignee, envoya une deputation aux sections pour s'opposer a
l'infamie qui se preparait. Mais les contre-revolutionnaires toulonnais et
marseillais, plus audacieux que jamais, repousserent les reclamations de la
marine, et firent accepter la proposition le 29 aout. Aussitot on donna le
signal aux Anglais. L'amiral Trogoff, se mettant a la tete de ceux qui
voulaient livrer le port, appela a lui l'escadre en arborant le drapeau
blanc. Le brave contre-amiral Saint-Julien, declarant Trogoff un traitre,
hissa a son bord le pavillon de commandement, et voulut reunir la marine
fidele. Mais, dans ce moment, les traitres, deja en possession des forts,
menacerent de bruler Saint-Julien avec ses vaisseaux: il fut alors oblige
de fuir avec quelques officiers et quelques matelots; les autres furent
entraines, sans trop savoir ce qu'on allait faire d'eux. L'amiral Hood, qui
avait long-temps hesite, parut enfin, et, sous pretexte de prendre le port
de Toulon en depot pour le compte de Louis XVII, le recut pour l'incendier
et le detruire.

Pendant ce temps, aucun mouvement ne s'etait opere aux Pyrenees; dans
l'Ouest, on se preparait a executer les mesures decretees par la
convention.

Nous avons laisse toutes les colonnes de la Haute-Vendee se reorganisant a
Angers, a Saumur et a Niort. Les Vendeens s'etaient, dans cet intervalle,
empares des ponts de Ce, et, dans la crainte qu'ils inspirerent, on mit
Saumur en etat de siege. La colonne de Lucon et des Sables etait seule
capable d'agir offensivement. Elle etait commandee par le nomme Tuncq, l'un
des generaux reputes appartenir a l'aristocratie militaire, et dont Ronsin
demandait la destitution au ministere. Aupres de lui se trouvaient les deux
representans Bourdon de l'Oise, et Goupilleau de Fontenay, animes des memes
dispositions et opposes a Ronsin et a Rossignol. Goupilleau surtout, ne
dans le pays, etait porte, par ses relations de famille et d'amitie, a
menager les habitans, et a leur epargner les rigueurs que Ronsin et les
siens auraient voulu exercer.

Les Vendeens, que la colonne de Lucon inquietait, resolurent de diriger
contre elle leurs forces partout victorieuses. Ils voulaient surtout donner
des secours a la division de M. de Roirand, qui, place devant Lucon, et
isolee entre les deux grandes armees de la Haute et de la Basse-Vendee,
agissait avec ses seules ressources, et avait besoin d'etre appuyee. Dans
les premiers jours d'aout, en effet, ils porterent quelques rassemblemens
du cote de Lucon, et furent completement repousses par le general Tuncq.
Alors ils resolurent de tenter un effort plus decisif. MM. d'Elbee, de
Lescure, de La Rochejaquelein, Charette, se reunirent avec quarante mille
hommes, et, le 14 aout, se presenterent de nouveau aux environs de Lucon.
Tuncq n'en avait guere que six mille. M. de Lescure, se fiant sur la
superiorite du nombre, donna le funeste conseil d'attaquer en plaine
l'armee republicaine. MM. de Lescure et Charette prirent le commandement de
la gauche, M. d'Elbee celui du centre, M. de La Rochejaquelein celui de la
droite. MM. de Lescure et Charette agirent avec une grande vigueur a la
droite; mais au centre, les soldats, obliges de lutter en plaine contre des
troupes regulieres, montrerent de l'hesitation: M. de La Rochejaquelein,
egare dans sa route, n'arriva pas a temps vers la gauche. Alors le general
Tuncq, faisant agir a propos son artillerie legere sur le centre ebranle, y
repandit le desordre, et en peu d'instans mit en fuite tous les Vendeens au
nombre de quarante mille. Aucun evenement n'avait ete plus funeste pour ces
derniers. Ils perdirent toute leur artillerie, et rentrerent dans le pays,
frappes de consternation.

Dans ce meme moment arrivait la destitution du general Tuncq, demandee par
Ronsin. Bourdon et Goupilleau, indignes, le maintinrent dans son
commandement, ecrivirent a la convention pour faire revoquer la decision du
ministre, et adresserent de nouvelles plaintes contre le parti
desorganisateur de Saumur, qui repandait, disaient-ils, la confusion, et
voulait remplacer tous les generaux instruits par d'ignorans demagogues.
Dans ce moment, Rossignol faisant l'inspection des diverses colonnes de son
commandement, arriva a Lucon. Son entrevue avec Tuncq, Goupilleau et
Bourdon, ne fut qu'un echange de reproches; malgre deux victoires, il fut
mecontent de ce que l'on avait livre des combats contre sa volonte: car il
pensait, du reste avec raison, qu'il fallait eviter tout engagement avant
la reorganisation generale des differentes armees. On se separa, et
immediatement apres, Bourdon et Goupilleau, apprenant quelques actes de
rigueur exerces par Rossignol dans le pays, eurent la hardiesse de prendre
un arrete pour le destituer. Aussitot, les representans qui etaient a
Saumur, Merlin, Bourbotte, Choudieu, et Rewbell, casserent l'arrete de
Goupilleau et Bourdon, et reintegrerent Rossignol. L'affaire fut portee
devant la convention: Rossignol, confirme de nouveau, l'emporta sur ses
adversaires. Bourdon et Goupilleau furent rappeles, et Tuncq suspendu.

Telle etait la situation des choses, lorsque la garnison de Mayence arriva
dans la Vendee. Il s'agissait de savoir quel plan on suivrait, et de quel
cote on ferait agir cette brave garnison. Serait-elle attachee a l'armee de
la Rochelle et mise sous les ordres de Rossignol, ou a l'armee de Brest et
confiee a Canclaux? Telle etait la question. Chacun voulait la posseder,
parce qu'elle devait decider le succes partout ou elle agirait. On etait
d'accord pour envelopper le pays d'attaques simultanees, qui, dirigees de
tous les points de la circonference, viendraient aboutir au centre. Mais,
comme la colonne qui possederait les Mayencais devait prendre une offensive
plus decisive, et refouler les Vendeens sur les autres colonnes, il
s'agissait de savoir sur quel point il etait le plus utile de rejeter
l'ennemi. Rossignol et les siens soutenaient que le meilleur parti a
prendre etait de faire marcher les Mayencais par Saumur, pour rejeter les
Vendeens sur la mer et sur la Basse Loire, ou on les detruirait
entierement; que les colonnes d'Angers, de Saumur, trop faibles, avaient
besoin de l'appui des Mayencais pour agir; que, reduites a elles-memes,
elles seraient dans l'impossibilite de s'avancer en campagne pour donner la
main aux autres colonnes de Niort et de Lucon; qu'elles ne pourraient meme
pas arreter les Vendeens refoules, ni les empecher de se repandre dans
l'interieur; qu'enfin, en faisant avancer les Mayencais par Saumur, on ne
perdrait point de temps, tandis que par Nantes, ils etaient obliges de
faire un circuit considerable, et de perdre dix ou quinze jours. Canclaux
etait frappe au contraire du danger de laisser la mer ouverte aux
Vendeens. Une escadre anglaise venait d'etre signalee dans les parages de
l'Ouest, et on ne pouvait pas croire que les Anglais ne songeassent pas a
une descente dans le Marais. C'etait alors la pensee generale, et,
quoiqu'elle fut erronee, elle occupait tous les esprits. Cependant les
Anglais venaient a peine d'envoyer un emissaire dans la Vendee. Il etait
arrive deguise, et demandait le nom des chefs, leurs forces, leurs
intentions et leur but precis: tant on ignorait en Europe les evenemens
interieurs de la France! Les Vendeens avaient repondu par une demande
d'argent et de munitions, et par la promesse de porter cinquante mille
hommes sur le point ou l'on voudrait operer un debarquement. Tout projet de
ce genre etait donc encore bien eloigne; mais de toutes parts on le croyait
pret a se realiser. Il fallait donc, disait Canclaux, faire agir les
Mayencais par Nantes, couper ainsi les Vendeens de la mer, et les refouler
vers le haut pays. Se repandraient-ils dans l'interieur, ajoutait Canclaux,
ils seraient bientot detruits, et quant au temps perdu, ce n'etait pas une
consideration a faire valoir: car l'armee de Saumur etait dans un etat a ne
pouvoir pas agir avant dix ou douze jours, meme avec les Mayencais. Une
raison qu'on ne donnait pas, c'est que l'armee de Mayence, deja faite au
metier de la guerre, aimait mieux servir avec les gens du metier, et
preferait Canclaux, general experimente, a Rossignol, general ignorant, et
l'armee de Brest, signalee par des faits glorieux, a celle de Saumur,
connue seulement par des defaites. Les representans, attaches au parti de
la discipline, partageaient aussi cet avis, et craignaient de compromettre
l'armee de Mayence, en la placant au milieu des soldats jacobins et
desordonnes de Saumur.

Philippeaux, le plus ardent adversaire du parti Ronsin parmi les
representans, se rendit a Paris, et obtint un arrete du comite de salut
public en faveur de Canclaux. Ronsin fit revoquer l'arrete, et il fut
convenu alors qu'un conseil de guerre tenu a Saumur deciderait de l'emploi
des forces. Le conseil eut lieu le 2 septembre. On y comptait beaucoup de
representans et de generaux. Les avis se trouverent partages. Rossignol,
qui mettait une grande bonne foi dans ses opinions, offrit a Canclaux de
lui resigner le commandement, s'il voulait laisser agir les Mayencais par
Saumur. Cependant l'avis de Canclaux l'emporta; les Mayencais furent
attaches a l'armee de Brest, et la principale attaque dut etre dirigee de
la Basse sur la Haute-Vendee. Le plan de campagne fut signe, et on promit
de partir, a un jour donne, de Saumur, Nantes, les Sables et Niort.

La plus grande humeur regnait dans le parti de Saumur. Rossignol avait de
l'ardeur, de la bonne foi, mais point d'instruction, point de sante, et,
quoique franchement devoue, il etait incapable de servir d'une maniere
utile. Il concut, de la decision adoptee, moins de ressentiment que ses
partisans eux-memes, tels que Ronsin, Momoro et tous les agens
ministeriels. Ceux-ci ecrivirent sur-le-champ a Paris pour se plaindre du
mauvais parti qu'on venait de prendre, des calomnies repandues contre les
generaux sans-culottes, des preventions qu'on avait inspirees a l'armee de
Mayence, et ils montrerent ainsi des dispositions qui ne devaient pas faire
esperer de leur part un grand zele a seconder le plan delibere a Saumur.
Ronsin poussa meme la mauvaise volonte jusqu'a interrompre les
distributions de vivres faites a l'armee de Mayence, sous pretexte que, ce
corps passant de l'armee de la Rochelle a celle de Brest, c'etait aux
administrateurs de cette derniere a l'approvisionner. Les Mayencais
partirent aussitot pour Nantes, et Canclaux disposa toutes choses pour
faire executer le plan convenu dans les premiers jours de septembre.

Telle avait ete la marche generale des choses sur les divers theatres de la
guerre, pendant les mois d'aout et de septembre. Il faut suivre maintenant
les grandes operations qui succederent a ces preparatifs.

Le duc d'York etait arrive devant Dunkerque avec vingt-un mille Anglais et
Hanovriens, et douze mille Autrichiens. Le marechal Freytag etait a
Ost-Capelle avec seize mille hommes; le prince d'Orange a Menin avec quinze
mille Hollandais. Ces deux derniers corps etaient places la en armee
d'observation. Le reste des coalises, disperses autour du Quesnoy et
jusqu'a la Moselle, s'elevait a environ cent mille hommes. Ainsi cent
soixante ou cent soixante-dix mille hommes etaient repartis sur cette ligne
immense, occupes a y faire des sieges et a y garder tous les passages.
Carnot, qui commencait a diriger les operations des Francais, avait entrevu
deja qu'il ne s'agissait pas de batailler sur tous les points, mais
d'employer a propos une masse sur un point decisif. Il avait donc conseille
de transporter trente-cinq mille hommes, de la Moselle et du Rhin au Nord.
Son conseil avait ete adopte, mais il ne put en arriver que douze mille en
Flandre. Neanmoins, avec ce renfort et les divers camps places a Gavrelle,
a Lille, a Cassel, les Francais auraient pu former une masse de soixante
mille hommes, et, dans l'etat de dispersion ou se trouvait l'ennemi,
frapper les plus grands coups. Il ne faut, pour s'en convaincre, que jeter
les yeux sur le theatre de la guerre. En suivant le rivage de la Flandre
pour entrer en France, on trouve Furnes d'abord, et puis Dunkerque. Ces
deux villes, baignees d'un cote par l'Ocean, de l'autre par les vastes
marais de la Grande-Moer, ne peuvent communiquer entre elles que par une
etroite langue de terre. Le duc d'York arrivant par Furnes, qui se presente
la premiere en venant du dehors, s'etait place, pour assieger Dunkerque,
sur cette langue de terre, entre la Grande-Moer et l'Ocean. Le corps
d'observation de Freytag ne s'etait pas etabli a Furnes de maniere a
proteger les derrieres de l'armee de siege; il etait au contraire assez
loin de cette position, en avant des marais de Dunkerque, de maniere a
couper les secours qui pouvaient venir de l'interieur de la France. Les
Hollandais du prince d'Orange, postes a Menin, a trois journees de ce
point, devenaient tout a fait inutiles. Une masse de soixante mille hommes,
marchant rapidement entre les Hollandais et Freytag, pouvait se porter a
Furnes derriere le duc d'York, et, manoeuvrant ainsi entre les trois corps
ennemis, accabler successivement Freytag, le duc d'York et le prince
d'Orange. Il fallait pour cela une masse unique et des mouvemens rapides.
Mais alors on ne songeait qu'a se pousser de front, en opposant a chaque
detachement, un detachement pareil. Cependant le comite de salut public
avait a peu pres concu le plan dont nous parlons. Il avait ordonne de
former un seul corps et de marcher sur Furnes. Houchard comprit un moment
cette pensee, mais ne s'y arreta pas, et songea tout simplement a marcher
contre Freytag, a replier ce dernier sur les derrieres du duc d'York, et a
tacher ensuite d'inquieter le siege.

Pendant que Houchard hatait ses preparatifs, Dunkerque faisait une
vigoureuse resistance. Le general Souham, seconde par le jeune Hoche, qui
se comporta a ce siege d'une maniere heroique, avait deja repousse
plusieurs attaques. L'assiegeant ne pouvait pas ouvrir facilement la
tranchee dans un terrain sablonneux, au fond duquel on trouvait l'eau en
creusant seulement a trois pieds. La flottille qui devait descendre la
Tamise pour bombarder la place, n'arrivait pas, et au contraire une
flottille francaise, sortie de Dunkerque et embossee le long du rivage,
harcelait les assiegeans enfermes sur leur etroite langue de terre,
manquant d'eau potable et exposes a tous les dangers. C'etait le cas de se
hater et de frapper des coups decisifs. On etait arrive aux derniers jours
d'aout. Suivant l'usage de la vieille tactique, Houchard commenca par une
demonstration sur Menin, qui n'aboutit qu'a un combat sanglant et inutile.
Apres avoir donne cette alarme preliminaire, il s'avanca, en suivant
plusieurs routes, vers la ligne de l'Yser, petit cours d'eau qui le
separait du corps d'observation de Freytag. Au lieu de venir se placer
entre le corps d'observation et le corps de siege, il confia a Hedouville
le soin de marcher sur Rousbrugghe, pour inquieter seulement la retraite de
Freytag sur Furnes, et il alla lui-meme donner de front sur Freytag, en
marchant avec toute son armee par Houtkercke, Herseele et Bambeke. Freytag
avait dispose son corps sur une ligne assez etendue, et il n'en avait
qu'une partie autour de lui, lorsqu'il recut le premier choc de Houchard.
Il resista a Herseele; mais, apres un combat assez vif, il fut oblige de
repasser l'Yser, et de se replier sur Bambeke, et successivement de Bambeke
sur Rexpoede et Killem. En reculant de la sorte, au-dela de l'Yser, il
laissait ses ailes compromises en avant. La division Walmoden se trouvait
jetee loin de lui, a sa droite, et sa propre retraite etait menacee vers
Rousbrugghe par Hedouville.

Freytag veut alors, dans la meme journee, se reporter en avant, et
reprendre Rexpoede, afin de rallier a lui la division Walmoden. Il arrive a
Rexpoede au moment ou les Francais y entraient. Un combat des plus vifs
s'engage: Freytag est blesse et fait prisonnier. Cependant la fin du jour
s'approche; Houchard, craignant une attaque de nuit, se retire hors du
village, et n'y laisse que trois bataillons. Walmoden, qui se repliait avec
sa division compromise, arrive dans cet instant, et se decide a attaquer
vivement Rexpoede, afin de se faire jour. Un combat sanglant se livre au
milieu de la nuit; le passage est franchi, Freytag est delivre, et l'ennemi
se retire en masse sur le village de Hondschoote. Ce village, situe contre
la Grande-Moer et sur la route de Furnes, etait un des points par lesquels
il fallait passer en se retirant sur Furnes. Houchard avait renonce a
l'idee essentielle de manoeuvrer vers Furnes, entre le corps de siege et le
corps d'observation; il ne lui restait donc plus qu'a pousser toujours de
front le marechal Freytag, et a se ruer contre le village de Hondschoote.
La journee du 7 se passa a observer les positions de l'ennemi, defendues
par une artillerie tres forte, et, le 8, l'attaque decisive fut resolue.
Des le matin, l'armee francaise se porte sur toute la ligne pour attaquer
de front. La droite, sous les ordres d'Hedouville, s'etend entre Killem et
Beveren; le centre, commande par Jourdan, marche directement de Killem sur
Hondschoote; la gauche attaque entre Killem et le canal de Furnes. L'action
s'engage entre les taillis qui couvraient le centre. De part et d'autre,
les plus grandes forces sont dirigees sur ce meme point. Les Francais
reviennent plusieurs fois a l'attaque des positions, et enfin ils s'en
rendent maitres. Tandis qu'ils triomphent au centre, les retranchemens sont
emportes a la droite, et l'ennemi prend le parti de se retirer sur Furnes
par les routes de Houthem et de Hoghestade.

Tandis que ces choses se passaient a Hondschoote, la garnison de Dunkerque
faisait, sous la conduite de Hoche, une sortie vigoureuse, et mettait les
assiegeans dans le plus grand peril. Le lendemain du combat, ceux-ci
tinrent un conseil de guerre; se sentant menaces sur leurs derrieres, et ne
voyant pas arriver les armemens maritimes qui devaient servir a bombarder
la place, ils resolurent de lever le siege, et de se retirer sur Furnes, ou
venait d'arriver Freytag. Ils y furent tous reunis le 9 septembre au soir.

Telles furent ces trois journees, qui eurent pour but et pour resultat de
replier le corps d'observation sur les derrieres du corps de siege, en
suivant une marche directe. Le dernier combat donna son nom a cette
operation, et la bataille d'Hondschoote fut consideree comme le salut de
Dunkerque. Cette operation, en effet, rompait la longue chaine de nos
revers au Nord, faisait essuyer un echec personnel aux Anglais, trompait le
plus cher de leurs voeux, sauvait la republique du malheur qui lui eut ete
le plus sensible, et donnait un grand encouragement a la France.

La victoire d'Hondschoote produisit a Paris une grande joie, inspira plus
d'ardeur a toute la jeunesse, et fit esperer que notre energie pourrait
etre heureuse. Peu importent, en effet, les revers, pourvu que des succes
viennent s'y meler, et rendre au vaincu l'esperance et le courage.
L'alternative ne fait qu'augmenter l'energie et exalter l'enthousiasme de
la resistance.

Pendant que le duc d'York s'etait porte a Dunkerque, Cobourg avait resolu
l'attaque du Quesnoy. Cette place manquait de tous les moyens necessaires a
sa defense, et Cobourg la serrait de tres pres. Le comite de salut public,
ne negligeant pas plus cette partie de la frontiere que les autres, avait
ordonne sur-le-champ que des colonnes sortissent de Landrecies, Cambray et
Maubeuge. Malheureusement, ces colonnes ne purent agir en meme temps; l'une
fut renfermee dans Landrecies; l'autre, entouree dans la pleine d'Avesnes,
et formee en bataillon carre, fut rompue apres une resistance des plus
honorables. Enfin le Quesnoy fut oblige de capituler le 11 septembre. Cette
perte etait peu de chose a cote de la delivrance de Dunkerque; mais elle
melait quelque amertume a la joie produite par ce dernier evenement.

Houchard, apres avoir force le duc d'York a se concentrer a Furnes avec
Freytag, n'avait plus rien d'heureux a tenter sur ce point; il ne lui
restait qu'a se ruer avec des forces egales sur des soldats mieux aguerris,
sans aucune de ces circonstances, ou favorables ou pressantes, qui font
hasarder une bataille douteuse. Dans cette situation, il n'avait rien de
mieux a faire qu'a tomber sur les Hollandais, dissemines en plusieurs
detachemens, autour de Menin, Halluin, Roncq, Werwike et Ypres. Houchard,
procedant avec prudence, ordonna au camp de Lille de faire une sortie sur
Menin, tandis qu'il agirait lui-meme par Ypres. On se disputa pendant deux
jours les postes avances de Werwike, de Roncq et d'Halluin. De part et
d'autre, on se comporta avec une grande bravoure et une mediocre
intelligence. Le prince d'Orange, quoique presse de tous cotes, et ayant
perdu ses postes avances, resista opiniatrement, parce qu'il avait appris
la reddition du Quesnoy et l'approche de Beaulieu, qui lui amenait des
secours. Enfin, il fut oblige, le 13 septembre, d'evacuer Menin, apres
avoir perdu dans ces differentes journees deux a trois mille hommes, et
quarante pieces de canon. Quoique notre armee n'eut pas tire de sa position
tout l'avantage possible, et que, manquant aux instructions du comite de
salut public, elle eut agi par masses trop divisees, cependant elle
occupait Menin. Le 15, elle etait sortie de Menin et marchait sur Courtray.
A Bisseghem, elle rencontre Beaulieu. Le combat s'engage avec avantage de
notre cote; mais tout a coup l'apparition d'un corps de cavalerie sur les
ailes repand une alarme qui n'etait fondee sur aucun danger reel. Tout
s'ebranle et fuit jusqu'a Menin. La, cette inconcevable deroute ne s'arrete
pas; la terreur se communique a tous les camps, a tous les postes, et
l'armee en masse vient chercher un refuge sous le canon de Lille. Cette
terreur panique dont l'exemple n'etait pas nouveau, qui provenait de la
jeunesse et de l'inexperience de nos troupes, peut-etre aussi d'un perfide
_sauve qui peut_, nous fit perdre les plus grands avantages, et nous ramena
sous Lille. La nouvelle de cet evenement, portee a Paris, y causa la plus
funeste impression, y fit perdre a Houchard les fruits de sa victoire,
souleva contre lui un dechainement violent, dont il rejaillit quelque chose
contre le comite de salut public lui-meme. Une nouvelle suite d'echecs vint
aussitot nous rejeter dans la position perilleuse d'ou nous venions de
sortir un moment par la victoire d'Hondschoote.

Les Prussiens et les Autrichiens, places sur les deux versans des Vosges,
en face de nos deux armees de la Moselle et du Rhin, venaient enfin de
faire quelques tentatives serieuses. Le vieux Wurmser, plus ardent que les
Prussiens, et sentant l'avantage des passages des Vosges, voulut occuper le
poste important de Bodenthal, vers la Haute-Lauter. Il hasarda en effet un
corps de quatre mille hommes, qui, passant a travers d'affreuses montagnes,
parvint a occuper Bodenthal.

De leur cote, les representais a l'armee du Rhin, cedant a l'impulsion
generale, qui determinait partout un redoublement d'energie, resolurent une
sortie generale des lignes de Wissembourg pour le 12 septembre. Les trois
generaux Desaix, Dubois et Michaud, lances a la fois contre les
Autrichiens, firent des efforts inutiles et furent ramenes dans les lignes.
Les tentatives dirigees surtout contre le corps autrichien jete a
Bodenthal, furent completement repoussees. Cependant on prepara une
nouvelle attaque pour le 14. Tandis que le general Ferrette marcherait sur
Bodenthal, l'armee de la Moselle, agissant sur l'autre versant, devait
attaquer Pirmasens, qui correspond a Bodenthal, et ou Brunswick se trouvait
poste avec une partie de l'armee prussienne. L'attaque du general Ferrette
reussit parfaitement; nos soldats assaillirent les positions des
Autrichiens avec une heroique temerite, s'en emparerent, et recouvrerent
l'important defile de Bodenthal. Mais il n'en fut pas de meme sur le
versant oppose. Brunswick sentait l'importance de Pirmasens, qui fermait
les defiles; il possedait des forces considerables, et se trouvait dans des
positions excellentes. Pendant que l'armee de la Moselle faisait face sur
la Sarre au reste de l'armee prussienne, douze mille hommes furent jetes de
Hornbach sur Pirmasens. Le seul espoir des Francais etait d'enlever
Pirmasens par une surprise; mais, apercus et mitrailles des leur premiere
approche, il ne leur restait plus qu'a se retirer. C'est ce que voulait le
general; mais les representans s'y opposerent, et ils ordonnerent l'attaque
sur trois colonnes, et par trois ravins qui aboutissaient a la hauteur sur
laquelle est situe Pirmasens. Deja nos soldats, grace a leur bravoure,
s'etaient fort avances; la colonne de droite etait meme prete a franchir le
ravin dans lequel elle marchait, et a tourner Pirmasens, lorsqu'un double
feu, dirige sur les deux flancs, vient l'accabler inopinement. Nos soldats
resistent d'abord, mais le feu redouble, et ils sont enfin ramenes le long
du ravin ou ils s'etaient engages. Les autres colonnes sont repliees de
meme, et toutes fuient le long des vallees, dans le plus grand desordre.
L'armee fut obligee de se reporter au poste d'ou elle etait partie. Tres
heureusement, les Prussiens ne songerent pas a la poursuivre, et ne firent
pas meme occuper son camp d'Hornbach, qu'elle avait quitte pour marcher sur
Pirmasens. Nous perdimes a cette affaire vingt-deux pieces de canon, et
quatre mille hommes tues, blesses ou prisonniers. Cet echec du 14 septembre
pouvait avoir une grande importance. Les coalises, ranimes par le succes,
songeaient a user de toutes leurs forces; ils se disposaient a marcher sur
la Sarre et la Lauter, et a nous enlever ainsi les lignes de Wissembourg.

Le siege de Lyon se poursuivait avec lenteur. Les Piemontais, en debouchant
par les Hautes-Alpes, dans les vallees de la Savoie, avaient fait
diversion, et oblige Dubois-Crance et Kellermann a diviser leurs forces.
Kellermann s'etait porte en Savoie. Dubois-Crance, reste devant Lyon avec
des moyens insuffisans, faisait inutilement pleuvoir le fer et le feu sur
cette malheureuse cite, qui, resolue a tout souffrir, ne pouvait plus etre
reduite par les desastres du blocus et du bombardement, mais seulement par
une attaque de vive force.

Aux Pyrenees, nous venions d'eprouver un sanglant echec. Nos troupes
etaient restees depuis les dernier evenemens aux environs de Perpignan; les
Espagnols se trouvaient dans leur camp du Mas-d'Eu. Nombreux, aguerris, et
commandes par un general habile, ils etaient pleins d'ardeur et
d'esperance. Nous avons deja decrit le theatre de la guerre. Les deux
vallees presque paralleles du Tech et de la Tet partent de la grande chaine
et debouchent vers la mer; Perpignan est dans la seconde de ces vallees.
Ricardos avait franchi la premiere ligne du Tech, puisqu'il se trouvait au
Mas-d'Eu, et il avait resolu de passer la Tet fort au-dessus de Perpignan,
de maniere a tourner cette place, et a forcer notre armee a l'abandonner.
Dans ce but, il songea d'abord a s'emparer de Villefranche. Cette petite
forteresse, placee sur le cours superieur de la Tet, devait assurer son
aile gauche contre le brave Dagobert, qui, avec trois mille hommes,
obtenait des succes en Cerdagne. En consequence, vers les premiers jours
d'aout, il detacha le general Crespo avec quelques bataillons. Celui-ci
n'eut qu'a se presenter devant Villefranche; le commandant lui en ouvrit
lachement les portes. Crespo y laissa garnison, et vint rejoindre Ricardos.
Pendant ce temps, Dagobert, avec un tres petit corps, parcourut toute la
Cerdagne, replia les Espagnols jusqu'a la Seu-d'Urgel, et songea meme a les
repousser jusqu'a Campredon. Cependant la faiblesse du detachement de
Dagobert, et la forteresse de Villefranche, rassurerent Ricardos contre les
succes des Francais sur son aile gauche. Ricardos persista donc dans son
offensive. Le 31 aout, il fit menacer notre camp sous Perpignan, passa la
Tet au-dessus de Soler, en chassant devant lui notre aile droite, qui vint
se replier a Salces, a quelques lieues en arriere de Perpignan, et tout
pres de la mer. Dans cette position, les Francais, les uns enfermes dans
Perpignan, les autres accules sur Salces, ayant la mer a dos, se trouvaient
dans une position des plus dangereuses. Dagobert, il est vrai, remportait
de nouveaux avantages dans la Cerdagne, mais trop peu importans pour
alarmer Ricardos. Les representans Fabre et Cassaigne, retires avec
l'armee a Salces, resolurent d'appeler Dagobert en remplacement de
Barbantane, afin de ramener la fortune sous nos drapeaux. En attendant
l'arrivee du nouveau general, ils projeterent un mouvement combine entre
Salces et Perpignan, pour sortir de cette situation perilleuse. Ils
ordonnerent a une colonne de s'avancer de Perpignan, et d'attaquer les
Espagnols par derriere, tandis qu'eux-memes, quittant leurs positions, les
attaqueraient de front. En effet, le 15 septembre, le general Davoust sort
de Perpignan avec six ou sept mille hommes, tandis que Perignon se dirige
de Salces sur les Espagnols. Au signal convenu, on se jette des deux cotes
sur le camp ennemi; les Espagnols, presses de toutes parts, sont obliges de
fuir derriere la Tet, en abandonnant vingt-six pieces de canon. Ils
viennent aussitot se replacer au camp du Mas-d'Eu, d'ou ils etaient partis
pour executer cette offensive hardie, mais malheureuse.

Dagobert arriva sur ces entrefaites, et ce guerrier, age de soixante-quinze
ans, reunissant la fougue d'un jeune homme a la prudence consommee d'un
vieux general, se hata de signaler son arrivee par une tentative sur le
camp du Mas-d'Eu. Il divisa son attaque en trois colonnes: l'une, partant
de notre droite, et marchant par Thuir sur Sainte-Colombe, devait tourner
les Espagnols; la seconde, agissant au centre, etait chargee de les
attaquer de front et de les culbuter; enfin la troisieme, operant vers la
gauche, devait se placer dans un bois et leur fermer la retraite. Cette
derniere, commandee par Davoust, attaqua a peine, et s'enfuit en desordre.
Les Espagnols purent alors diriger toutes leurs forces sur les deux autres
colonnes du centre et de la droite. Ricardos, jugeant que tout le danger
etait a droite, y porta ses plus grandes forces, et parvint a repousser les
Francais. Au centre seul, Dagobert, animant tout par sa presence, emporta
les retranchemens qui etaient devant lui, et allait meme decider de la
victoire, lorsque Ricardos, revenant avec les troupes victorieuses a la
gauche et a la droite, accabla son ennemi de toutes ses forces reunies.
Cependant le brave Dagobert resistait encore, lorsqu'un bataillon met bas
les armes, en criant: _Vive le roi!_ Dagobert indigne dirige deux pieces
sur les traitres, et tandis qu'il les foudroie, il rallie autour de lui un
petit nombre de braves restes fideles, et se retire avec quelques cents
hommes, sans que l'ennemi, intimide par sa fiere contenance, ose le
poursuivre.

Certainement ce brave general n'avait merite que des lauriers par sa
fermete au milieu d'un tel revers, et si sa colonne de gauche eut mieux
agi, si ses bataillons du centre ne se fussent pas debandes, ses
dispositions auraient ete suivies d'un plein succes. Neanmoins, la defiance
ombrageuse des representans lui imputa ce desastre. Blesse de cette
injustice, il retourna prendre le commandement subalterne de la Cerdagne.
Notre armee se trouva donc encore refoulee sur Perpignan, et exposee a
perdre l'importante ligne de la Tet.

Le plan de campagne du 2 septembre avait ete mis a execution dans la
Vendee. La division de Mayence devait, comme on l'a vu, agir par Nantes. Le
comite de salut public, qui recevait des nouvelles alarmantes sur les
projets des Anglais sur l'Ouest, approuva tout a fait l'idee de porter les
principales forces vers les cotes. Rossignol et son parti en concurent
beaucoup d'humeur, et ecrivirent au ministere des lettres qui ne faisaient
attendre d'eux qu'une faible cooperation aux plans convenus. La division de
Mayence marcha donc sur Nantes, ou elle fut recue avec de grandes
demonstrations de joie, et au milieu des fetes. Un banquet etait prepare,
et avant de s'y rendre, on preluda au festin par une vive escarmouche avec
les partis ennemis repandus sur les bords de la Loire. Si la colonne de
Nantes etait joyeuse d'etre reunie a la celebre armee de Mayence, celle-ci
n'etait pas moins satisfaite de servir sous le brave Canclaux, et avec sa
division deja signalee par la defense de Nantes et par une foule de faits
honorables. D'apres le plan concerte, des colonnes partant de tous les
points du theatre de la guerre devaient se reunir au centre et y ecraser
l'ennemi. Canclaux, general de l'armee de Brest, partant de Nantes, devait
descendre la rive gauche de la Loire, tourner autour du vaste lac de
Grand-Lieu, balayer la Vendee inferieure, remonter ensuite vers Machecoul,
et se trouver a Leger le 11 ou le 12. Son arrivee sur ce dernier point
etait le signal du depart pour les colonnes de l'armee de La Rochelle,
chargees d'assaillir le pays par le Midi et l'Est. On se souvient que
l'armee de La Rochelle, sous les ordres de Rossignol, general en chef, se
composait de plusieurs divisions: celle des Sables etait commandee par
Mieszkousky, celle de Lucon par Beffroy, celle de Niort par Chalbos, celle
de Saumur par Santerre, celle d'Angers par Duhoux. A l'instant ou Canclaux
arriverait a Leger, la colonne des Sables avait ordre de se mettre en
mouvement, de se trouver le 13 a Saint-Fulgent, le 14 aux Herbiers, et le
16 enfin, d'etre avec Canclaux a Mortagne. Les colonnes de Lucon, de Niort,
devaient, en se donnant la main, avancer vers Bressuire et Argenton, et
avoir atteint cette hauteur le 14; enfin, les colonnes de Saumur et
d'Angers, partant de la Loire, devaient arriver aussi le 14 aux environs de
Vihiers et Chemille. Ainsi, d'apres ce plan, tout le pays devait etre
parcouru du 14 au 16, et les rebelles allaient etre enfermes par les
colonnes republicaines entre Mortagne, Bressuire, Argenton, Vihiers et
Chemille. Leur destruction devenait alors inevitable.

On a deja vu que, deux fois repousses de Lucon avec un dommage
considerable, les Vendeens avaient fort a coeur de prendre une revanche.
Ils se reunirent en force avant que les republicains eussent execute leurs
projets; et tandis que Charette assiegeait le camp des Naudieres du cote de
Nantes, ils attaquerent la division de Lucon, qui s'etait avancee jusqu'a
Chantonay. Ces deux tentatives eurent lieu le 5 septembre. Celle de
Charette sur les Naudieres fut repoussee; mais l'attaque sur Chantonay,
imprevue et bien dirigee, jeta les republicains dans le plus grand
desordre. Le jeune et brave Marceau fit des prodiges pour eviter un
desastre; mais sa division, apres avoir perdu ses bagages et son
artillerie, se retira pele-mele a Lucon. Cet echec pouvait nuire au plan
projete, parce que la desorganisation de l'une des colonnes laissait un
vide entre la division des Sables et celle de Niort; mais les representans
firent les efforts les plus actifs pour la reorganiser, et on envoya des
courriers a Rossignol, afin de le prevenir de l'evenement.

Tous les Vendeens etaient dans ce moment reunis aux Herbiers, autour du
generalissime d'Elbee. La division etait parmi eux comme chez leurs
adversaires, car le coeur humain est partout le meme, et la nature ne
reserve pas le desinteressement et les vertus pour un parti, en laissant
exclusivement a l'autre l'orgueil, l'egoisme et les vices. Les chefs
vendeens se jalousaient entre eux comme les chefs republicains. Les
generaux avaient peu de consideration pour le conseil superieur, qui
affectait une espece de souverainete. Possedant la force reelle, ils
n'etaient nullement disposes a ceder le commandement a un pouvoir qui ne
devait qu'a eux-memes sa fictive existence. Ils enviaient d'ailleurs le
generalissime d'Elbee, et pretendaient que Bonchamps eut ete mieux fait
pour leur commander a tous. Charette, de son cote, voulait rester seul
maitre de la Basse-Vendee. Ils etaient donc peu disposes a s'entendre, et a
concerter un plan en opposition a celui des republicains. Une depeche
interceptee venait de leur faire connaitre les projets de leurs ennemis.
Bonchamps fut le seul qui proposa un projet hardi et qui revelait des
pensees profondes. Il pensait qu'il ne serait pas possible de resister
long-temps aux forces de la republique reunies dans la Vendee; qu'il etait
pressant de s'arracher de ces bois, de ces ravins, ou l'on serait
eternellement enseveli, sans connaitre les coalises et sans etre connu
d'eux; en consequence il soutint qu'au lieu de s'exposer a etre detruit,
il valait mieux sortir en colonne serree de la Vendee, et s'avancer dans la
Bretagne ou l'on etait desire, et ou la republique ne s'attendait pas a
etre frappee. Il conseilla de marcher jusques aux cotes de l'Ocean, de
s'emparer d'un port, de communiquer avec les Anglais, d'y recevoir un
prince emigre, de se reporter de la sur Paris, et de faire ainsi une guerre
offensive et decisive. Cet avis, qu'on prete a Bonchamps, ne fut pas suivi
des Vendeens, dont les vues etaient toujours aussi bornees, et qui avaient
toujours une aussi grande repugnance a quitter leur sol. Leurs chefs ne
songerent qu'a se partager le pays en quatre portions, pour y regner
individuellement. Charette eut la Basse-Vendee, M. de Bonchamps les bords
de la Loire du cote d'Angers, M. de La Rochejaquelein le reste du
Haut-Anjou, M. de Lescure toute la partie insurgee du Poitou. M. d'Elbee
conserva son titre inutile de generalissime, et le conseil superieur son
autorite fictive.

Le 9, Canclaux se mit en mouvement, laissa au camp des Naudieres une forte
reserve sous les ordres de Grouchy et d'Haxo, pour proteger Nantes, et
achemina la colonne de Mayence vers Leger. Pendant ce temps l'ancienne
armee de Brest, sous les ordres de Beysser, faisant le circuit de la
Basse-Vendee par Pornic, Bourneuf et Machecoul, devait se rejoindre a Leger
avec la colonne de Mayence.

Ces mouvemens, diriges par Canclaux, s'executerent sans obstacles. La
colonne de Mayence, dont Kleber commandait l'avant-garde, et Aubert-Dubayet
le corps de bataille, chassa tous les ennemis devant elle. Kleber, a
l'avant-garde, aussi loyal qu'heroique, faisait camper ses troupes hors des
villages pour empecher les devastations. "En passant, dit-il, devant le
beau lac de Grand-Lieu, nous avions des paysages charmans, et des echappees
de vue aussi agreables que multipliees. Sur une prairie immense erraient au
hasard de nombreux troupeaux abandonnes a eux-memes. Je ne pus m'empecher
de gemir sur le sort de ces infortunes habitans, qui, egares et fanatises
par leurs pretres, repoussaient les bienfaits d'un nouvel ordre de choses
pour courir a une destruction certaine." Kleber fit des efforts continuels
pour proteger le pays contre les soldats, et reussit le plus souvent. Une
commission civile avait ete jointe a l'etat-major pour faire executer le
decret du 1er aout, qui ordonnait de ruiner le sol et d'en transporter la
population ailleurs. Il etait defendu aux soldats de mettre le feu; et ce
n'etait que d'apres les ordres des generaux et de la commission civile,
que les moyens de destruction devaient etre employes.

On etait arrive le 14 a Leger, et la colonne de Mayence s'y etait reunie a
celle de Brest, commandee par Beysser. Pendant ce temps, la colonne des
Sables, sous les ordres de Mieszkousky, s'etait avancee a Saint-Fulgent,
suivant le plan convenu, et donnait deja la main a l'armee de Canclaux.
Celle de Lucon, retardee un moment par sa defaite a Chantonay, etait
demeuree en arriere; mais, grace au zele des representans qui lui avaient
donne un nouveau general, Beffroy, elle s'etait reportee en avant. Celle de
Niort se trouvait a la Chataigneraie. Ainsi, quoique le mouvement general
eut ete retarde d'un jour ou deux sur tous les points, et que Canclaux ne
fut arrive que le 14 a Leger, ou il aurait du se trouver le 12, le retard
etant commun a toutes les colonnes, l'ensemble n'en etait pas detruit, et
on pouvait poursuivre l'execution du plan de campagne. Mais, dans cet
intervalle de temps, la nouvelle de la defaite essuyee par la division de
Lucon etait arrivee a Saumur; Rossignol, Ronsin et tout l'etat-major
avaient pris l'alarme; et, craignant qu'il n'arrivat de semblables accidens
aux deux autres colonnes de Niort et des Sables, dont ils suspectaient la
force, ils deciderent de les faire rentrer sur-le-champ dans leurs
premiers postes. Cet ordre etait des plus imprudens; cependant il n'etait
pas donne de mauvaise foi, et dans l'intention de decouvrir Canclaux et
d'exposer ses ailes; mais on avait peu de confiance en son plan, on etait
tres dispose, au moindre obstacle, a le juger impossible, et a
l'abandonner. C'est la sans doute ce qui determina l'etat-major de Saumur a
ordonner le mouvement retrograde des colonnes de Niort, de Lucon et des
Sables.

Canclaux, poursuivant sa marche, avait fait de nouveaux progres; il avait
attaque Montaigu sur trois points: Kleber, par la route de Nantes,
Aubert-Dubayet, par celle de Roche-Serviere, et Beysser, par celle de
Saint-Fulgent, s'y etaient precipites a la fois, et en avaient bientot
deloge l'ennemi. Le 17, Canclaux prit Clisson; et, ne voyant pas encore
agir Rossignol, il resolut de s'arreter, et de se borner a des
reconnaissances, en attendant de nouveaux renseignemens.

Canclaux s'etablit donc aux environs de Clisson, laissa Beysser a Montaigu,
et porta Kleber avec l'avant-garde a Torfou. On etait la le 18. Le
contre-ordre donne de Saumur etait arrive a la division de Niort, et avait
ete communique aux deux autres divisions de Lucon et des Sables;
sur-le-champ elles s'etaient retirees, et avaient jete, par leur mouvement
retrograde, les Vendeens dans l'etonnement, et Canclaux dans le plus grand
embarras. Les Vendeens etaient environ cent mille sous les armes. Un nombre
immense d'entre eux se trouvait du cote de Vihiers et de Chemille, en face
des colonnes de Saumur et d'Angers; un nombre plus considerable encore du
cote de Clisson et de Mortagne, sur Canclaux. Les colonnes d'Angers et de
Saumur, en les voyant si nombreux, disaient que c'etait l'armee de Mayence
qui les leur rejetait sur les bras, et se plaignaient de ce plan qui les
exposait a recevoir un ennemi si formidable. Cependant il n'en etait rien,
et les Vendeens etaient partout debout en assez grand nombre pour occuper
les republicains sur tous les points. Ce jour meme, loin de se jeter sur
les colonnes de Rossignol, ils marchaient sur Canclaux: d'Elbee et Lescure
quittaient la Haute-Vendee pour joindre l'armee de Mayence.

Par une singuliere complication d'evenemens, Rossignol, en apprenant les
succes de Canclaux, qui avait penetre jusqu'au centre de la Vendee,
contremande ses premiers ordres de retraite, et enjoint a ses colonnes de
se reporter en avant. Les colonnes de Saumur et d'Angers, placees a sa
portee, agissent les premieres, et escarmouchent, l'une a Doue, l'autre aux
ponts de Ce. Les avantages sont balances. Le 18, celle de Saumur, commandee
par Santerre, veut s'avancer de Vihiers a un petit village nomme Coron.
Artillerie, cavalerie, infanterie, se trouvent, par de mauvaises
dispositions, accumulees confusement dans les rues de ce village qui etait
domine. Santerre veut reparer cette faute et faire reculer les troupes pour
les mettre en bataille sur une hauteur; mais Ronsin, qui, en l'absence de
Rossignol, s'attribuait une autorite superieure, reproche a Santerre
d'ordonner la retraite, et s'y oppose. Dans ce moment, les Vendeens fondent
sur les republicains, un horrible desordre se communique a toute la
division. Il s'y trouvait beaucoup d'hommes du nouveau contingent leve avec
le tocsin; ceux-ci se debandent; tout est entraine et fuit confusement, de
Coron a Vihiers, a Doue et a Saumur. Le lendemain 19, les Vendeens marchent
contre la division d'Angers, commandee par Duhoux. Aussi heureux que la
veille, ils repoussent les republicains jusqu'au-dela d'Erigne, et
s'emparent de nouveau des ponts de Ce.

Du cote de Canclaux, on se bat avec la meme activite. Le meme jour, vingt
mille Vendeens, places aux environs de Torfou, fondent sur l'avant-garde de
Kleber, composee tout au plus de deux mille hommes. Kleber se place au
milieu de ses soldats, et les soutient contre cette foule d'assaillans. Le
terrain sur lequel il se bat est un chemin domine par des hauteurs; malgre
le desavantage de la position, il ne se retire qu'avec ordre et fermete.
Cependant, une piece d'artillerie ayant ete demontee, un peu de confusion
se repand dans ses bataillons, et ses braves plient pour la premiere fois.
A cette vue, Kleber, pour arreter l'ennemi, place un officier avec quelques
soldats aupres d'un pont, et leur dit: _Mes amis, vous vous ferez tuer_.
Ils executent cet ordre avec un admirable heroisme. Sur ces entrefaites, le
corps de bataille arrive, et retablit le combat; les Vendeens sont enfin
repousses bien loin, et punis de leur avantage passager.

Tous ces evenemens s'etaient passes le 19; l'ordre de se reporter en avant,
qui avait si mal reussi aux deux divisions de Saumur et d'Angers, n'etait
pas encore parvenu, a cause des distances, aux colonnes de Lucon et de
Niort. Beysser etait toujours a Montaigu, formant la droite de Canclaux et
se trouvant decouvert. Canclaux voulant mettre Beysser a l'abri, lui
ordonna de quitter Montaigu et de se rapprocher du corps de bataille. Il
enjoignit a Kleber de s'avancer du cote de Beysser pour proteger son
mouvement. Beysser, trop negligent, avait laisse sa colonne mal gardee dans
Montaigu. MM. de Lescure et Charette la surprirent, et l'auraient aneantie
sans la bravoure de deux bataillons, qui, par leur opiniatrete, arreterent
la rapidite de la poursuite et de la retraite. L'artillerie et les bagages
furent perdus, et les debris de cette colonne coururent a Nantes, ou ils
furent recus par la brave reserve laissee pour proteger la place. Canclaux
resolut alors de retrograder, pour ne pas rester en fleche dans le pays,
expose a tous les coups des Vendeens. Il se replia en effet sur Nantes avec
ses braves Mayencais, qui ne furent pas entames, grace a leur attitude
imposante, et aux refus de Charette, qui ne voulut pas se reunir a MM.
d'Elbee et de Bonchamps, dans la poursuite des republicains.

La cause qui empecha le succes de cette nouvelle expedition sur la Vendee
est evidente. L'etat-major de Saumur avait ete mecontent du plan qui
adjugeait la colonne de Mayence a Canclaux; l'echec du 5 septembre fut pour
lui un pretexte suffisant de se decourager, et de renoncer a ce plan. Un
contre-ordre fut aussitot donne aux colonnes des Sables, de Lucon et de La
Rochelle. Canclaux, qui s'etait avance avec succes, se trouva ainsi
decouvert, et l'echec de Torfou rendit sa position encore plus difficile.
Cependant l'armee de Saumur, en apprenant ses progres, marcha de Saumur et
d'Angers, a Vihiers et Chemille, et si elle ne s'etait pas si tot debandee,
il est probable que la retraite des ailes n'aurait pas empeche le succes
definitif de l'entreprise. Ainsi, trop de promptitude a renoncer au plan
propose, la mauvaise organisation des nouvelles levees, et la puissance
des Vendeens, qui etaient plus de cent mille sous les armes, furent les
causes de ces nouveaux revers. Mais il n'y avait ni trahison de la part de
l'etat-major de Saumur, ni vice dans le plan de Canclaux. L'effet de ces
revers etait funeste, car la nouvelle resistance de la Vendee reveillait
toutes les esperances des contre-revolutionnaires, et aggravait
singulierement les perils de la republique. Enfin, si les armees de Brest
et de Mayence n'en etaient pas ebranlees, celle de La Rochelle se trouvait
encore une fois desorganisee, et tous les contingens, provenant de la levee
en masse, rentraient dans leurs foyers, en y portant le plus grand
decouragement.

Les deux partis de l'armee s'empresserent aussitot de s'accuser.
Philippeaux, toujours plus ardent, ecrivit au comite de salut public une
lettre bouillante d'indignation, ou il attribua a une trahison le
contre-ordre donne aux colonnes de l'armee de la Rochelle. Choudieu et
Richard, commissaires a Saumur, ecrivirent des reponses aussi injurieuses,
et Ronsin courut aupres du ministere et du comite de salut public pour
denoncer les vices du plan de campagne. Canclaux, dit-il, faisant agir des
masses trop fortes dans la Basse-Vendee, avait rejete sur la Haute-Vendee
toute la population insurgee, et avait amene la defaite des colonnes de
Saumur et d'Angers. Enfin, rendant calomnies pour calomnies, Ronsin
repondit au reproche de trahison par celui d'aristocratie, et denonca a la
fois les deux armees de Brest et de Mayence, comme remplies d'hommes
suspects et malintentionnes. Ainsi s'envenimait toujours davantage la
querelle du parti jacobin contre le parti qui voulait la discipline et la
guerre reguliere.

L'inconcevable deroute de Menin, l'inutile et meurtriere tentative sur
Pirmasens, les defaites aux Pyrenees-Orientales, la facheuse issue de la
nouvelle expedition sur la Vendee, furent connues a Paris presque en meme
temps, et y causerent la plus funeste impression. Ces nouvelles se
repandirent successivement du 18 au 25 septembre, et, suivant l'usage, la
crainte excita la violence. On a deja vu que les plus ardens agitateurs se
reunissaient aux Cordeliers, ou l'on s'imposait encore moins de reserve
qu'aux Jacobins, et qu'ils regnaient au ministere de la guerre sous le
faible Bouchotte. Vincent etait leur chef a Paris, comme Ronsin dans la
Vendee, et ils saisirent cette occasion de renouveler leurs plaintes
accoutumees. Places au-dessous de la convention, ils auraient voulu ecarter
son autorite incommode, qu'ils rencontraient aux armees dans la personne
des representans, et a Paris dans le comite de salut public. Les
representans en mission ne leur laissaient pas executer les mesures
revolutionnaires avec toute la violence qu'ils desiraient y mettre; le
comite de salut public, reglant souverainement toutes les operations
suivant des vues plus elevees et plus impartiales, les contrariait sans
cesse, et il etait de tous les obstacles celui qui les genait le plus;
aussi leur venait-il souvent a l'esprit de faire etablir le nouveau pouvoir
executif, d'apres le mode adopte par la constitution.

La mise en vigueur de la constitution, souvent et mechamment demandee par
les aristocrates, avait de grands perils. Elle exigeait de nouvelles
elections, remplacait la convention par une autre assemblee, necessairement
inexperimentee, inconnue au pays, et renfermant toutes les factions a la
fois. Les revolutionnaires enthousiastes, sentant ce danger, ne demandaient
pas le renouvellement de la representation nationale, mais reclamaient
l'execution de la constitution en ce qui convenait a leurs vues. Places
presque tous dans les bureaux, ils voulaient seulement la formation du
ministere constitutionnel, qui devait etre independant du pouvoir
legislatif, et par consequent du comite de salut public. Vincent eut donc
l'audace de faire rediger une petition aux Cordeliers, pour demander
l'organisation du ministere constitutionnel, et le rappel des deputes en
mission. L'agitation fut des plus vives. Legendre, ami de Danton, et deja
range parmi ceux dont l'energie semblait se ralentir, s'y opposa vainement,
et la petition fut adoptee, a un article pres, celui qui demandait le
rappel des representans en mission. L'utilite de ces representans etait si
evidente, et il y avait dans cette clause quelque chose de si personnel
contre les membres de la convention, qu'on n'osa pas y persister. Cette
petition provoqua beaucoup de tumulte a Paris, et compromit serieusement
l'autorite naissante du comite de salut public.

Outre ces adversaires violens, ce comite en avait encore d'autres parmi les
nouveaux moderes, qu'on accusait de reproduire le systeme des girondins, et
de contrarier l'energie revolutionnaire. Fortement prononces contre les
cordeliers, les jacobins, les desorganisateurs des armees, ils ne cessaient
de faire leurs plaintes au comite, et lui reprochaient meme de ne pas se
declarer assez fortement contre les anarchistes.

Le comite avait donc contre lui les deux nouveaux partis qui commencaient a
se former. Suivant l'usage, ces partis profiterent des evenemens malheureux
pour l'accuser, et tous deux, d'accord pour condamner ses operations, les
critiquerent chacun a sa maniere.

La deroute du 15 a Menin etait deja connue; les derniers revers de la
Vendee commencaient a l'etre confusement. On parlait vaguement d'une
defaite a Coron, a Torfou, a Montaigu. Thuriot, qui avait refuse d'etre
membre du comite de salut public, et qu'on accusait d'etre l'un des
nouveaux moderes, s'eleva, au commencement de la seance, contre les
intrigans, les desorganisateurs, qui venaient de faire, au sujet des
subsistances, de nouvelles propositions extremement violentes. "Nos comites
et le conseil executif, dit-il, sont harceles, cernes par un ramas
d'intrigans qui n'affichent le patriotisme que parce qu'il leur est
productif. Oui, le temps est venu ou il faut chasser ces hommes de rapine
et d'incendie, qui croient que la revolution s'est faite pour eux, tandis
que l'homme probe et pur ne la soutient que pour le bonheur du genre
humain." Les propositions combattues par Thuriot sont repoussees. Briez,
l'un des commissaires envoyes a Valenciennes, lit alors un memoire critique
sur les operations militaires; il soutient qu'on n'a jamais fait qu'une
guerre lente et peu convenable au genie francais, qu'on s'est toujours
battu en detail, par petites masses, et que c'est dans ce systeme qu'il
faut chercher la cause des revers qu'on a essuyes. Ensuite, sans attaquer
ouvertement le comite de salut public, il parait insinuer que ce comite n'a
pas tout fait connaitre a la convention, et que, par exemple, il y avait
eu pres de Douay un corps de six mille Autrichiens, qui aurait pu etre
enleve et qui ne l'avait pas ete. La convention, apres avoir entendu Briez,
l'adjoint au comite de salut public. Dans ce moment, arrivent les nouvelles
detaillees de la Vendee, contenues dans une lettre de Montaigu. Ces details
alarmans excitent un elan general. "Au lieu de nous intimider, s'ecrie un
des membres, jurons de sauver la republique!" A ces mots, l'assemblee
entiere se leve, et jure encore une fois de sauver la republique, quels que
soient les perils qui la menacent. Les membres du comite de salut public,
qui n'etaient point encore arrives, entrent dans ce moment. Barrere, le
rapporteur ordinaire, prend la parole. "Tout soupcon dit-il, dirige contre
le comite de salut public, serait une victoire remportee par Pitt. Il ne
faut pas donner a nos ennemis le trop grand avantage de deconsiderer
nous-memes le pouvoir charge de nous sauver." Barrere fait ensuite
connaitre les mesures prises par le comite. "Depuis plusieurs jours,
continue-t-il, le comite avait lieu de soupconner que de graves fautes
avaient ete commises a Dunkerque, ou l'on aurait pu exterminer jusqu'au
dernier des Anglais, et a Menin, ou aucun effort n'avait ete fait pour
arreter les etranges effets de la terreur panique. Le comite a destitue
Houchard, ainsi que le general divisionnaire Hedouville, qui n'a pas fait
a Menin ce qu'il devait; et on examinera sur-le-champ la conduite de ces
deux generaux; le comite va ensuite faire epurer tous les etats-majors et
toutes les administrations des armees; il a mis les flottes sur un pied qui
leur permettra de se mesurer avec nos ennemis; il vient de lever dix-huit
mille hommes; il vient d'ordonner un nouveau systeme d'attaque en masse;
enfin, c'est dans Rome meme qu'il veut attaquer Rome, et cent mille hommes,
debarquant en Angleterre, iront etouffer a Londres le systeme de Pitt.
C'est donc a tort que l'on a accuse le comite de salut public; il n'a pas
cesse de meriter la confiance que la convention lui a jusqu'ici temoignee."

Robespierre prend alors la parole: "Depuis long-temps, dit-il, on s'attache
a diffamer la convention et le comite depositaire de sa puissance. Briez,
qui aurait du mourir a Valenciennes, en est lachement sorti, pour venir a
Paris servir Pitt et la coalition, en deconsiderant le gouvernement. Ce
n'est pas assez, ajoute-t-il, que la convention nous continue sa confiance.
Il faut qu'elle le proclame solennellement, et qu'elle rapporte sa decision
a l'egard de Briez, qu'elle vient de nous adjoindre." Des applaudissemens
accueillent cette demande; on decide que Briez ne sera pas joint au comite
de salut public, et on declare par acclamation que ce comite conserve
toute la confiance de la convention nationale.

Les moderes etaient dans la convention, et ils venaient d'etre repousses,
mais les adversaires les plus redoutables du comite, c'est-a-dire les
revolutionnaires ardens, se trouvaient aux Jacobins et aux Cordeliers.
C'etait surtout de ces derniers qu'il fallait se defendre. Robespierre se
rendit aux Jacobins, et usa de son ascendant sur eux: il developpa la
conduite du comite, il le justifia des doubles attaques des moderes et des
exageres, et fit sentir le danger des petitions tendant a demander la
formation du ministere constitutionnel. "Il faut, dit-il, qu'un
gouvernement quelconque succede a celui que nous avons detruit; le systeme
d'organiser en ce moment le ministere constitutionnel n'est autre chose que
celui de chasser la convention elle-meme, et de decomposer le pouvoir en
presence des armees ennemies. Pitt peut seul etre l'auteur de cette idee.
Ses agens l'ont propagee, ils ont seduit les patriotes de bonne foi; et le
peuple credule et souffrant, toujours enclin a se plaindre du gouvernement,
qui ne peut remedier a tous ses maux, est devenu l'echo fidele de leurs
calomnies et de leurs propositions. Vous, jacobins, s'ecrie Robespierre,
trop sinceres pour etre gagnes, trop eclaires pour etre seduits, vous
defendrez la Montagne qu'on attaque; vous soutiendrez le comite de salut
public qu'on veut calomnier pour vous perdre, et c'est ainsi qu'avec vous
il triomphera de toutes les menees des ennemis du peuple."

Robespierre fut applaudi, et tout le comite dans sa personne. Les
cordeliers furent ramenes a l'ordre, leur petition oubliee; et l'attaque de
Vincent, repoussee victorieusement, n'eut aucune consequence.

Cependant il devenait urgent de prendre un parti a l'egard de la nouvelle
constitution. Ceder la place a de nouveaux revolutionnaires, equivoques,
inconnus, probablement divises parce qu'ils seraient issus de toutes les
factions vivant au-dessous de la convention, etait dangereux. Il fallait
donc declarer a tous les partis qu'on allait s'emparer du pouvoir, et
qu'avant d'abandonner la republique a elle meme, et a l'action des lois
qu'on lui avait donnees, on la gouvernerait revolutionnairement, jusqu'a ce
qu'elle fut sauvee. De nombreuses petitions avaient deja engage la
convention a rester a son poste. Le 10 octobre, Saint-Just, portant la
parole au nom du comite de salut public, proposa de nouvelles mesures de
gouvernement. Il fit le tableau le plus triste de la France; il chargea ce
tableau des sombres couleurs de son imagination melancolique; et, avec le
secours de son grand talent, et de faits d'ailleurs tres vrais, il
produisit une espece de terreur dans les esprits. Il presenta donc et fit
adopter un decret qui renfermait les dispositions suivantes. Par le premier
article, le gouvernement de la France etait declare _revolutionnaire_
jusqu'a la paix; ce qui signifiait que la constitution etait momentanement
suspendue, et qu'une dictature extraordinaire etait instituee jusqu'a
l'expiration de tous les dangers. Cette dictature etait conferee a la
convention et au comite de salut public. "Le conseil executif, disait le
decret, les ministres, les generaux, les corps constitues, sont places sous
la surveillance du comite de salut public, qui en rendra compte tous les
huit jours a la convention." Nous avons deja explique comment la
surveillance se changeait en autorite supreme, parce que les ministres, les
generaux, les fonctionnaires, obliges de soumettre leurs operations au
comite, avaient fini par ne plus oser agir de leur propre mouvement, et par
attendre tous les ordres du comite lui-meme. On disait ensuite: "Les lois
revolutionnaires doivent etre executees rapidement. L'inertie du
gouvernement etant la cause des revers, les delais pour l'execution de ces
lois seront fixes. La violation des delais sera punie comme un attentat a
la liberte." Des mesures sur les subsistances etaient ajoutees a ces
mesures de gouvernement, car le pain est le droit du peuple, avait dit
Saint-Just. Le tableau general des subsistances, definitivement acheve,
devait etre envoye a toutes les autorites. Le necessaire des departemens
devait etre approximativement evalue, et garanti; quant au superflu de
chacun d'eux, il etait soumis aux requisitions, soit pour les armees, soit
pour les provinces qui n'avaient pas le necessaire. Ces requisitions
etaient reglees par une commission des subsistances. Paris devait etre
comme une place de guerre approvisionnee pour un an, a l'epoque du 1er mars
suivant. Enfin, on decretait qu'il serait institue un tribunal, pour
verifier la conduite et la fortune de tous ceux qui avaient manie les
deniers publics.

Par cette grande et importante declaration, le gouvernement, compose du
comite de salut public, du comite de surete generale, du tribunal
extraordinaire, se trouvait complete et maintenu pendant la duree du
danger. C'etait declarer la revolution en etat de siege, et lui appliquer
les lois extraordinaires de cet etat, pendant tout le temps qu'il durerait.
On ajouta a ce gouvernement extraordinaire diverses institutions reclamees
depuis long-temps, et devenues inevitables. On demandait une armee
revolutionnaire, c'est-a-dire une force chargee specialement de faire
executer les ordres du gouvernement dans l'interieur. Elle etait decretee
depuis long-temps; elle fut enfin organisee par un nouveau decret[1]. On la
composa de six mille hommes et de douze cents canonniers. Elle devait se
deplacer, et se rendre de Paris dans les villes ou sa presence serait
necessaire, et y demeurer en garnison aux depens des habitans les plus
riches. Les cordeliers en voulaient une par departement; mais on s'y opposa
en disant que ce serait revenir au federalisme que de donner a chaque
departement une force individuelle. Les memes cordeliers demandaient en
outre qu'on fit suivre les detachemens de l'armee revolutionnaire d'une
guillotine portee sur des roues. Toutes les idees surgissent dans l'esprit
du peuple quand il se donne carriere. La convention repoussa toutes ces
demandes, et s'en tint a son decret. Bouchotte, charge de composer cette
armee, la recruta dans tout ce que Paris renfermait de gens sans aveu, et
prets a se faire les satellites du pouvoir dominant. Il remplit
l'etat-major de jacobins, mais surtout de cordeliers; il arracha Ronsin a
la Vendee et a Rossignol, pour le mettre a la tete de cette armee
revolutionnaire. Il soumit la liste de cet etat-major aux jacobins, et fit
subir a chaque officier l'epreuve du scrutin. Aucun d'eux, en effet, ne fut
confirme par le ministre sans avoir ete approuve par la societe.

A l'institution de l'armee revolutionnaire, on ajouta enfin la loi des
suspects, si souvent demandee, et resolue en principe le meme jour que la
levee en masse. Le tribunal extraordinaire, quoique organise de maniere a
frapper sur de simples probabilites, ne rassurait pas assez l'imagination
revolutionnaire. On souhaitait pouvoir enfermer ceux qu'on ne pourrait pas
envoyer a la mort, et on demandait des dispositions qui permissent de
s'assurer de leurs personnes. Le decret qui mettait les aristocrates hors
la loi etait trop vague, et exigeait un jugement. On voulait que sur la
simple denonciation des comites revolutionnaires, un individu declare
suspect put etre sur-le-champ jete en prison. On decreta, en effet,
l'arrestation provisoire, jusqu'a la paix, de tous les individus
suspects[2]. Etaient consideres comme tels: 1 ceux qui, soit par leur
conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos ou leurs ecrits,
s'etaient montres partisans de la tyrannie du federalisme, et ennemis de la
liberte; 2 ceux qui ne pourraient pas justifier de la maniere prescrite
par la loi du 20 mars dernier, de leurs moyens d'exister, et de l'acquit
de leurs devoirs civiques; 3 ceux a qui il avait ete refuse des
certificats de civisme; 4 les fonctionnaires publics suspendus ou
destitues de leurs fonctions par la convention nationale et par ses
commissaires; 5 les ci-devant nobles, les maris, femmes, peres, meres,
fils ou filles, freres ou soeurs, et agens d'emigres, qui n'avaient pas
constamment manifeste leur attachement a la revolution; 6 ceux qui avaient
emigre dans l'intervalle du 1er juillet 1789 a la publication de la loi du
8 avril 1792, quoiqu'ils fussent rentres en France dans les delais
determines.

Les detenus devaient etre enfermes dans les maisons nationales, et gardes a
leurs frais. On leur accordait la faculte de transporter dans ces maisons
les meubles dont ils auraient besoin. Les comites charges de prononcer
l'arrestation ne le pouvaient qu'a la majorite, et a la charge d'envoyer au
comite de surete generale la liste des suspects et les motifs de chaque
arrestation. Leurs fonctions etant des cet instant fort difficiles et
presque continues, devinrent pour les membres une espece de profession
qu'il fallut solder. Ils recurent des lors un traitement a titre
d'indemnite.

A ces dispositions, sur l'instante demande de la commune de Paris, il en
fut ajoute une derniere qui rendait cette loi des suspects encore plus
redoutable: ce fut la revocation du decret qui defendait les visites
domiciliaires pendant la nuit. Des cet instant, chaque citoyen poursuivi
fut menace a toute heure, et n'eut plus aucun moment de repos. En
s'enfermant pendant le jour dans des cages ingenieuses et tres etroites que
le besoin avait fait imaginer, les suspects avaient du moins la faculte de
respirer pendant la nuit; maintenant ils ne le pouvaient plus, et les
arrestations, multipliees jour et nuit, remplirent bientot toutes les
prisons de la France.

Les assemblees de section se tenaient chaque jour; mais les gens du peuple
n'avaient pas le temps de s'y rendre, et en leur absence les motions
revolutionnaires n'etaient plus soutenues. On decida, sur la proposition
expresse des jacobins et de la commune, que ces assemblees n'auraient plus
lieu que deux fois par semaine, et que chaque citoyen qui viendrait y
assister recevrait quarante sous par seance. C'etait le moyen le plus
assure d'avoir le peuple, en ne le reunissant pas trop souvent, et en
payant sa presence. Les revolutionnaires ardens furent irrites de ce qu'on
mettait des bornes a leur zele, en limitant a deux par semaine les seances
des sections. Ils firent donc une petition fort vive pour se plaindre de ce
qu'on portait atteinte aux droits du souverain, en l'empechant de se reunir
toutes les fois qu'il lui plaisait. C'est le jeune Varlet qui fut l'auteur
de cette nouvelle petition; mais on la repoussa, et on n'en tint pas plus
de compte que de beaucoup d'autres demandes inspirees par la fermentation
revolutionnaire.

Ainsi, la machine etait complete sous les deux rapports les plus importans
dans un etat menace, la guerre et la police. Dans la convention, un comite
dirigeait les operations militaires, choisissait les generaux et les agens
de toute espece, et pouvait, par le decret de la requisition permanente,
disposer a la fois des hommes et des choses. Il faisait tout cela, ou par
lui-meme, ou par les representans envoyes en mission. Sous ce comite, le
comite dit de surete generale avait la direction de la haute police, et se
servait pour sa surveillance des comites revolutionnaires institues dans
chaque commune. Les individus legerement soupconnes d'hostilite, ou meme
d'indifference, etaient enfermes; d'autres, plus gravement compromis,
etaient frappes par le tribunal extraordinaire, mais heureusement encore en
petit nombre, car ce tribunal n'avait prononce jusqu'alors que peu de
condamnations. Une armee speciale, veritable colonne mobile ou gendarmerie
de ce regime, faisait executer les ordres du gouvernement, et enfin le
peuple, paye pour se rendre dans les sections, etait toujours pret a le
soutenir. Ainsi, guerre et police, tout aboutissait au comite de salut
public. Maitre absolu, ayant le moyen de requerir toutes les richesses,
pouvant envoyer les citoyens ou sur les champs de bataille, ou a
l'echafaud, ou dans les cachots, il etait investi, pour la defense de la
revolution, d'une dictature souveraine et terrible. A la verite, il lui
fallait, tous les huit jours, rendre compte a la convention de ses travaux,
mais ce compte etait toujours approuve, car l'opinion critique ne
s'exercait qu'aux Jacobins, dont il etait maitre depuis que Robespierre en
faisait partie. Il n'y avait en opposition a cette puissance que les
moderes, restes en deca, et les nouveaux exageres, portes au-dela, mais peu
a craindre les uns et les autres.

On a vu que deja Robespierre et Carnot avaient ete attaches au comite de
salut public, en remplacement de Gasparin et de Thuriot, tous deux malades.
Robespierre y avait apporte sa puissante influence, et Carnot sa science
militaire. La convention voulut adjoindre a Robespierre Danton, son
collegue et son rival en renommee; mais celui-ci, fatigue de travaux, peu
propre a des details d'administration, degoute d'ailleurs par les calomnies
des partis, ne voulait plus etre d'aucun comite. Il avait deja bien assez
fait pour la revolution; il avait soutenu les courages dans tous les jours
de danger; il avait fourni la premiere idee du tribunal revolutionnaire,
de l'armee revolutionnaire, de la requisition permanente, de l'impot sur
les riches, et des quarante sous alloues par seance aux membres des
sections; il etait l'auteur enfin de toutes les mesures qui, devenues
cruelles par l'execution, donnaient neanmoins a la revolution cette energie
qui la sauva. A cette epoque, Danton commencait a n'etre plus aussi
necessaire, car depuis la premiere invasion des Prussiens on s'etait fait
du danger une espece d'habitude. Les vengeances qui se preparaient contre
les girondins lui repugnaient; il venait d'epouser une jeune femme dont il
etait epris, et qu'il avait dotee avec l'or de la Belgique, au dire de ses
ennemis, et suivant ses amis, avec le remboursement de sa charge d'avocat
au conseil; il etait atteint, comme Mirabeau, comme Marat, d'une maladie
inflammatoire; enfin il avait besoin de repos, et il demanda un conge pour
aller a Arcis-sur-Aube, sa patrie, jouir de la nature, qu'il aimait
passionnement. On lui avait conseille cette retraite momentanee comme un
moyen de mettre fin aux calomnies. La victoire de la revolution pouvait
desormais s'achever sans lui; deux mois de guerre et d'energie suffisaient,
et il se proposait de revenir, apres la victoire, faire entendre sa voix
puissante en faveur des vaincus et d'un ordre de choses meilleur. Vaine
illusion de la paresse et du decouragement! Abandonner pour deux mois,
pour un seul, une revolution si rapide, c'etait devenir pour elle etranger
et impuissant.

Danton refusa donc d'entrer au comite de salut public, et obtint un conge;
Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, furent joints au comite, et y
apporterent, l'un son caractere froid et implacable, et l'autre sa fougue
et son influence sur les turbulens cordeliers. Le comite de surete generale
fut reforme. De dix-huit membres on le reduisit a neuf, reconnus les plus
severes.

Tandis que le gouvernement s'organisait ainsi de la maniere la plus forte,
un redoublement d'energie se manifestait dans toutes les resolutions. Les
grandes mesures prises au mois d'aout n'avaient pas encore produit leurs
resultats. La Vendee, quoique attaquee suivant un plan regulier, avait
resiste; l'echec de Menin avait presque fait perdre les avantages de la
victoire d'Hondschoote; il fallait de nouveaux efforts. L'enthousiasme
revolutionnaire inspira cette idee, que la volonte avait, a la guerre comme
partout, une influence decisive, et, pour la premiere fois, il fut enjoint
a une armee de vaincre dans un temps donne.

On voyait tous les dangers de la republique dans la Vendee. "Detruisez la
Vendee, avait dit Barrere, Valenciennes et Conde ne seront plus au pouvoir
de l'Autrichien. Detruisez la Vendee, l'Anglais ne s'occupera plus de
Dunkerque. Detruisez la Vendee, le Rhin sera delivre des Prussiens.
Detruisez la Vendee, l'Espagne se verra harcelee, conquise par les
meridionaux, joints aux soldats victorieux de Mortagne et de Cholet.
Detruisez la Vendee, et une partie de cette armee de l'interieur va
renforcer cette courageuse armee du Nord, si souvent trahie, si souvent
desorganisee. Detruisez la Vendee, Lyon ne resistera plus, Toulon
s'insurgera contre les Espagnols et les Anglais, et l'esprit de Marseille
se relevera a la hauteur de la revolution republicaine. Enfin, chaque coup
que vous porterez a la Vendee retentira dans les villes rebelles, dans les
departemens federalistes, sur les frontieres envahies!... La Vendee et
encore la Vendee!... C'est la qu'il faut frapper, d'ici au 20 octobre,
avant l'hiver, avant l'impraticabilite des routes, avant que les brigands
trouvent l'impunite dans le climat et dans la saison.

"Le comite, d'un coup d'oeil vaste et rapide, a vu dans ce peu de paroles
tous les vices de la Vendee:

"Trop de representans;

"Trop de division morale;

"Trop de divisions militaires;

"Trop d'indiscipline dans les succes;

"Trop de faux rapports dans le recit des evenemens;

"Trop d'avidite, trop d'amour de l'argent dans une partie des chefs et des
administrateurs."

A la suite de cet expose, la convention reduisit le nombre des representans
en mission, reunit les deux armees de Brest et de La Rochelle en une seule,
dite armee de l'Ouest, et en donna le commandement, non a Rossignol, non a
Canclaux, mais a Lechelle, general de brigade dans la division de Lucon.
Enfin, elle determina le jour auquel la guerre de la Vendee devrait etre
finie, et ce jour etait le 20 octobre. Voici la proclamation qui
accompagnait le decret[3]:

LA CONVENTION NATIONALE A L'ARMEE DE L'OUEST

"Soldats de la liberte, il faut que les brigands de la Vendee soient
extermines avant la fin du mois d'octobre! Le salut de la patrie l'exige;
l'impatience du peuple francais le commande; son courage doit l'accomplir.
La reconnaissance nationale attend a cette epoque tous ceux dont la valeur
et le patriotisme auront affermi sans retour la liberte et la republique."

Des mesures non moins promptes et non moins energiques furent prises a
l'egard de l'armee du Nord, pour reparer l'echec de Menin, et decider de
nouveaux succes. Houchard destitue fut arrete. Le general Jourdan, qui
avait commande le centre a Hondschoote, fut nomme general en chef de
l'armee du Nord et de celle des Ardennes. Il eut ordre de reunir a Guise
des masses considerables pour faire une irruption sur l'ennemi. Il n'y
avait qu'un cri contre les attaques de detail. Sans juger le plan ni les
operations de Houchard autour de Dunkerque, on disait qu'il ne s'etait pas
battu en masse, et on voulait exclusivement ce genre de combat, mieux
approprie, disait-on, a l'impetuosite du caractere francais. Carnot etait
parti pour se rendre a Guise aupres de Jourdan, et mettre a execution un
nouveau systeme de guerre tout revolutionnaire. On venait d'adjoindre trois
nouveaux commissaires a Dubois-Crance, pour faire des levees en masse, et
les precipiter sur Lyon. On lui enjoignait de renoncer au systeme des
attaques methodiques, et de donner l'assaut a la ville rebelle. Ainsi
partout on redoublait d'efforts pour terminer victorieusement la campagne.

Mais les rigueurs accompagnaient toujours l'energie; le proces de Custine,
trop differe au gre des jacobins, etait enfin commence, et conduit avec
toute la violence et la barbarie des nouvelles formes judiciaires. Aucun
general en chef n'avait encore paru sur l'echafaud; on etait impatient de
frapper une tete elevee, et de faire flechir les chefs des armees devant
l'autorite populaire; on voulait surtout que quelqu'un des generaux expiat
la defection de Dumouriez, et l'on choisit Custine, que ses opinions et ses
sentimens faisaient considerer comme un autre Dumouriez. On avait saisi,
pour arreter Custine, le moment ou, charge du commandement de l'armee du
Nord, il etait venu momentanement a Paris concerter ses operations avec le
ministere. On le jeta d'abord en prison, et bientot on demanda et on obtint
le decret de sa translation au tribunal revolutionnaire.

Qu'on se rappelle la campagne de Custine sur le Rhin. Charge d'une division
de l'armee, il avait trouve Spire et Worms mal surveilles, parce que les
coalises, presses de marcher sur la Champagne, avaient tout neglige sur
leurs ailes et sur leurs derrieres. Des patriotes allemands, accourus de
tous cotes, lui offraient leurs villes; il s'avanca, prit Spire, Worms,
qu'on lui livra, negligea Manheim, qui etait sur sa route, par menagement
pour la neutralite de l'electeur palatin, et par crainte aussi de ne pas y
entrer aisement. Il arriva enfin a Mayence, s'en empara, rejouit la France
de ses conquetes inattendues, et se fit conferer un commandement qui le
rendait independant de Biron. Dans ce meme moment, Dumouriez venait de
repousser les Prussiens, et de les rejeter sur le Rhin. Kellermann etait
vers Treves. Custine devait alors descendre le Rhin jusqu'a Coblentz, se
reunir a Kellermann, et se rendre ainsi maitre de la rive du fleuve. Toutes
les raisons se reunissaient en faveur de ce plan. Les habitans de Coblentz
appelaient Custine, ceux de Saint-Goard, de Rhinfelds, l'appelaient aussi;
on ne sait jusqu'ou il aurait pu aller en s'abandonnant au cours du Rhin.
Peut-etre aurait-il pu descendre jusqu'en Hollande. Mais, de l'interieur de
l'Allemagne, d'autres patriotes le demandaient aussi; on s'etait figure, en
le voyant avancer si hardiment, qu'il avait cent mille hommes. Percer sur
le territoire ennemi et au-dela du Rhin, plut davantage a l'imagination et
a la vanite de Custine. Il courut a Francfort lever des contributions, et
exercer des vexations impolitiques. La, les sollicitations l'entourerent de
nouveau. Des fous le pressaient d'aller jusques a Cassel, au milieu de la
Hesse electorale, prendre le tresor de l'electeur. Les avis plus sages du
gouvernement francais l'engageaient a revenir sur le Rhin, et a marcher
vers Coblentz. Mais il n'ecoutait rien, et revait une revolution en
Allemagne.

Cependant Custine sentait le danger de sa position: voyant bien que, si
l'electeur rompait la neutralite, ses derrieres seraient menaces par
Manheim, il aurait voulu prendre cette place qu'on lui offrait, mais il ne
l'osait pas. Sur le point d'etre attaque a Francfort, ou il ne pouvait
tenir, il ne voulait pas abandonner cette ville, et rentrer sur la ligne du
Rhin, pour ne point abandonner ses pretendues conquetes, et ne pas
s'engager dans les operations des autres chefs en descendant vers Coblentz.
Dans cette situation, il fut surpris par les Prussiens, perdit Francfort,
fut rejete sur Mayence, resta incertain s'il garderait cette place ou non,
y jeta quelque artillerie prise a Strasbourg, n'y donna que tres tard
l'ordre de l'approvisionner, fut encore une fois surpris au milieu de ces
incertitudes par les Prussiens, s'eloigna de Mayence, et saisi de terreur,
se croyant poursuivi par cent cinquante mille hommes, se retira dans la
Haute-Alsace, presque sous le canon de Strasbourg. Place sur le Haut-Rhin
avec une armee assez considerable, il aurait pu marcher sur Mayence, et
mettre les assiegeans entre deux feux, mais il ne l'osa jamais; enfin,
honteux de son inaction, il livra une attaque malheureuse le 15 mai, fut
battu, et se rendit a regret a l'armee du Nord, ou il acheva de se perdre
par des propos moderes et par un conseil tres sage, celui de laisser
l'armee se reorganiser dans le camp de Cesar, au lieu de la faire battre
inutilement pour secourir Valenciennes. Telle fut la carriere de Custine.
Il y avait la beaucoup de fautes, mais pas une trahison. On commenca son
proces, et on appela, pour deposer, des representans envoyes en mission,
des agens du pouvoir executif, ennemis opiniatres des generaux, des
officiers mecontens, des membres des clubs de Strasbourg, de Mayence et de
Cambrai, enfin le terrible Vincent, tyran des bureaux de la guerre sous
Bouchotte. C'etait une cohue d'accusateurs accumulant des reproches
injustes et contradictoires, des reproches tout a fait etrangers a une
veritable critique militaire, mais fondes sur des malheurs accidentels,
dont le general n'etait pas coupable, et qu'on ne pouvait pas lui imputer.
Custine repondait avec une certaine vehemence militaire a toutes ces
accusations, mais il etait accable. Des jacobins de Strasbourg lui disaient
qu'il n'avait pas voulu prendre les gorges de Porentruy, lorsque Lukner lui
en donnait l'ordre; et il prouvait inutilement que c'etait impossible. Un
Allemand lui reprochait de n'avoir pas pris Manheim, qu'il lui offrait.
Custine s'excusait en alleguant la neutralite de l'electeur et les
difficultes du projet. Les habitans de Coblentz, de Rhinfelds, de
Darmstadt, de Hanau, de toutes les villes qui avaient voulu se livrer a
lui, et qu'il n'avait pas consenti a occuper, l'accusaient a la fois. Quant
au refus de marcher sur Coblentz, il se defendait mal, et calomniait
Kellermann, qui, disait-il, avait refuse de le seconder; quant au refus de
prendre les autres places, il disait avec raison que toutes les
imaginations allemandes l'appelaient, et qu'il lui aurait fallu, pour les
satisfaire, occuper cent lieues de pays. Par une contradiction singuliere,
tandis qu'on le blamait de n'avoir pas pris telle ville, ou fait contribuer
telle autre, on lui faisait un crime d'avoir pris Francfort, d'y avoir
pille les habitans, de n'y avoir pas fait les dispositions necessaires pour
resister aux Prussiens, et d'y avoir expose la garnison francaise a etre
massacree. Le brave Merlin de Thionville, l'un de ceux qui deposaient
contre lui, le justifiait sur ce point avec autant de loyaute que de
raison. Eut-il laisse vingt mille hommes a Francfort, il n'aurait pas pu y
tenir, disait Merlin; il aurait du se retirer a Mayence, et son seul tort
etait de ne l'avoir pas fait assez tot. Mais a Mayence, ajoutaient une
foule d'autres temoins, il n'avait fait aucun des preparatifs necessaires;
il n'avait amasse ni vivres, ni munitions; il n'y avait amoncele que
l'artillerie dont il avait depouille Strasbourg, pour la livrer aux
Prussiens, avec vingt mille hommes de garnison et deux deputes. Custine
prouvait qu'il avait donne les ordres pour les approvisionnemens; que
l'artillerie etait a peine suffisante, et qu'elle n'avait pas ete
inutilement accumulee pour etre livree. Merlin appuyait toutes les
assertions de Custine; mais ce qu'il ne lui pardonnait pas, c'etait sa
retraite si pusillanime, et son inaction sur le Haut-Rhin, pendant que la
garnison de Mayence faisait des prodiges. Custine ici restait sans reponse.
On lui reprochait ensuite d'avoir brule les magasins de Spire, en se
retirant; reproche absurde, car la retraite, une fois obligee, il valait
mieux bruler les magasins que de les laisser a l'ennemi. On l'accusait
d'avoir fait fusiller des volontaires a Spire pour cause de pillage: a quoi
il repondait que la convention avait approuve sa conduite. On l'accusait
encore d'avoir particulierement epargne les Prussiens, d'avoir
volontairement expose son armee a etre battue le 15 mai, de s'etre
tardivement rendu dans son commandement du Nord, d'avoir tente de degarnir
Lille de son artillerie pour la porter au camp de Cesar, d'avoir empeche
qu'on secourut Valenciennes, de n'avoir pas oppose d'obstacle au
debarquement des Anglais; accusations toutes plus absurdes les unes que les
autres.--"Enfin, lui disait-on, vous avez plaint Louis XVI, vous avez ete
triste le 31 mai, vous avez voulu faire pendre le docteur Hoffmann,
president des jacobins a Mayence, vous avez empeche la distribution du
journal du Pere Duchesne et du journal de la Montagne dans votre armee,
vous avez dit que Marat et Robespierre etaient des perturbateurs, vous
vous etes entoure d'officiers aristocrates, vous n'avez jamais eu a votre
table de bons republicains." Ces reproches etaient mortels, et c'etaient
les veritables griefs pour lesquels on le poursuivait.

Le proces traina en longueur; toutes les imputations etaient si vagues, que
le tribunal hesitait. La fille de Custine, et beaucoup de personnes qui
s'interessaient a lui, avaient fait quelques demarches; car, a cette
epoque, bien que la crainte fut deja grande, on osait temoigner encore
quelque interet aux victimes. Aussitot on denonca aux Jacobins le tribunal
revolutionnaire lui-meme. "Il m'est douloureux, dit Hebert aux Jacobins,
d'avoir a denoncer une autorite qui etait l'espoir des patriotes, qui
d'abord avait merite leur confiance, et qui bientot en va devenir le fleau.
Le tribunal revolutionnaire est sur le point d'innocenter un scelerat, en
faveur duquel, il est vrai, les plus jolies femmes de Paris sollicitent
toute la terre. La fille de Custine, aussi habile comedienne dans cette
ville, que l'etait son pere a la tete des armees, voit tout le monde et
promet tout pour obtenir sa grace." Robespierre, de son cote, denonca
l'esprit de chicane et le gout des formalites qui s'etait empare du
tribunal, et soutint que, seulement pour avoir voulu degarnir Lille,
Custine meritait la mort. Vincent, l'un des temoins, avait vide les
cartons du ministere, et avait apporte les lettres et les ordres qu'on
reprochait a Custine, et qui, certes, ne constituaient pas des crimes.
Fouquier-Tinville en conclut un parallele de Custine avec Dumouriez, qui
perdit le malheureux general. Dumouriez, dit-il, s'etait rapidement avance
en Belgique, pour l'abandonner ensuite non moins rapidement, et livrer a
l'ennemi, soldats, magasins, et representans. De meme Custine s'etait
rapidement avance en Allemagne, avait abandonne nos soldats a Francfort, a
Mayence, et avait voulu livrer avec cette derniere ville, vingt mille
hommes, deux representans, et toute notre artillerie qu'il avait mechamment
extraite de Strasbourg. Comme Dumouriez, il medisait de la convention et
des jacobins, et faisait fusiller les braves volontaires, sous pretexte de
maintenir la discipline. A ce parallele, le tribunal n'hesita plus. Custine
justifia pendant deux heures ses operations militaires. Troncon-Ducoudray
defendit sa conduite administrative et civile, mais inutilement. Le
tribunal declara le general coupable, a la grande joie des jacobins et des
cordeliers, qui remplissaient la salle, et qui donnerent des signes bruyans
de leur satisfaction. Cependant Custine n'avait pas ete condamne a
l'unanimite. Sur les trois questions, il y avait eu successivement contre
lui dix, neuf, huit voix, sur onze. Le president lui ayant demande s'il
n'avait rien a ajouter, il regarda autour de lui, et ne trouvant pas ses
defenseurs, il repondit: "Je n'ai plus de defenseurs, je meurs calme et
innocent."

Il fut execute le lendemain matin. Ce guerrier, connu par une grande
bravoure, fut surpris a la vue de l'echafaud. Cependant il s'agenouilla au
pied de l'echelle, fit une courte priere, se rassura, et recut la mort avec
courage. Ainsi finit cet infortune general, qui ne manquait ni d'esprit ni
de caractere, mais qui reunissait l'inconsequence a la presomption, et qui
commit trois fautes capitales; la premiere, de sortir de sa veritable ligne
d'operation, en se portant a Francfort; la seconde, de ne pas vouloir y
rentrer, lorsqu'on l'y engageait; et la troisieme, de rester dans la plus
timide inaction pendant le siege de Mayence. Cependant aucune de ces fautes
ne meritait la mort; mais il subit le supplice qu'on n'avait pas pu
infliger a Dumouriez, et qu'il n'avait pas merite comme celui-ci par de
grands et coupables projets. Sa mort fut un terrible exemple pour tous les
generaux, et le signal pour eux d'une obeissance absolue aux ordres du
gouvernement revolutionnaire.

Apres cet acte de rigueur, les executions ne devaient plus s'arreter; on
renouvela l'ordre de hater le proces de Marie-Antoinette. L'acte
d'accusation des girondins, tant demande et jamais redige, fut presente a
la convention. Saint-Just en etait l'auteur. Des petitions des jacobins
vinrent obliger la convention a l'adopter. Il fut dirige non-seulement
contre les vingt-deux et les membres de la commission des douze, mais en
outre contre soixante-treize membres du cote droit, qui gardaient un
silence absolu depuis la victoire de la Montagne, et qui avaient redige une
protestation tres connue contre les evenemens du 31 mai et du 2 juin.
Quelques montagnards forcenes voulaient l'accusation, c'est-a-dire la mort,
contre les vingt-deux, les douze et les soixante-treize; mais Robespierre
s'y opposa, et proposa un moyen terme, ce fut d'envoyer au tribunal
revolutionnaire les vingt-deux et les douze, et de mettre les
soixante-treize en arrestation. On fit ce qu'il voulut; les portes de la
salle leur furent aussitot interdites, les soixante-treize arretes, et
injonction faite a Fouquier-Tinville de s'emparer des malheureux girondins.
Ainsi la convention toujours plus docile se laissa arracher l'ordre
d'envoyer a la mort une partie de ses membres. A la verite, elle ne pouvait
plus differer, car les jacobins avaient fait cinq petitions plus
imperieuses les unes que les autres, pour obtenir ces derniers decrets
d'accusation.

FOOTNOTES:

[Footnote 1: Du 3 septembre.]

[Footnote 2: Ce decret celebre fut rendu le 17 septembre. Il est connu sous
le nom de _loi des suspects_.]

[Footnote 3: Decret du 1er octobre.]




CHAPITRE XIV.


CONTINUATION DU SIEGE DE LYON. PRISE DE CETTE VILLE. DECRET TERRIBLE CONTRE
LES LYONNAIS REVOLTES.--PROGRES DE L'ART DE LA GUERRE; INFLUENCE DE
CARNOT.--VICTOIRE DE WATIGNIES. DEBLOCUS DE MAUBEUGE.--REPRISE DES
OPERATIONS EN VENDEE.--VICTOIRE DE COLLET. FUITE ET DISPERSION DES VENDEENS
AU DELA DE LA LOIRE.--MORT DE LA PLUPART DE LEURS PRINCIPAUX CHEFS.--ECHECS
SUR LE RHIN. PERTE DES LIGNES DE WISSEMBOURG.


Chaque revers reveillait l'energie revolutionnaire, et cette energie
ramenait les succes. Il en avait toujours ete ainsi pendant cette campagne
memorable. Depuis la defaite de Nerwinde jusqu'au mois d'aout, une serie
continuelle de desastres avait enfin provoque des efforts desesperes.
L'aneantissement du federalisme, la defense de Nantes, la victoire
d'Hondschoote, le deblocus de Dunkerque, avaient ete le resultat de ces
efforts. De nouveaux revers a Menin, a Pirmasens, aux Pyrenees, a Torfou et
Coron dans la Vendee, venaient d'exciter un nouveau redoublement d'energie
qui devait amener des succes decisifs sur tous les theatres de la guerre.

Le siege de Lyon etait de toutes les operations, celle dont on attendait la
fin avec le plus d'impatience. Nous avons laisse Dubois-Crance campe devant
cette ville, avec cinq mille hommes de troupes reglees, et sept a huit
mille requisitionnaires. Il etait menace d'avoir bientot sur ses derrieres
les Sardes que la faible armee des grandes-Alpes ne pouvait plus arreter.
Comme nous avons deja dit, il s'etait place au Nord, entre la Saone et le
Rhone, en presence des redoutes de la Croix-Rousse, et non sur les hauteurs
de Sainte-Foy et de Fourvieres, situees a l'ouest, et par lesquelles on
aurait du diriger la veritable attaque. Le motif de cette preference etait
fonde sur plus d'une raison. Il importait avant tout de rester en
communication avec la frontiere des Alpes, ou se trouvait le gros de
l'armee republicaine, et d'ou les Piemontais pouvaient venir au secours des
Lyonnais. On avait encore l'avantage, dans cette position, d'occuper le
cours superieur des deux fleuves, et d'intercepter les vivres qui
descendaient la Saone et le Rhone. Il est vrai que l'ouest restait ainsi
ouvert aux Lyonnais, et qu'ils pouvaient faire des excursions continuelles
vers Saint-Etienne et Montbrison: mais tous les jours on annoncait
l'arrivee des contingens du Puy-de-Dome, et une fois ces nouvelles
requisitions reunies, Dubois-Crance pouvait achever le blocus du cote de
l'ouest, et choisir alors le veritable point d'attaque. En attendant, il
se contentait de serrer l'ennemi de pres, de canonner la Croix-Rousse au
nord, et de commencer ses lignes a l'est, devant le pont de la Guillotiere.
Le transport des munitions etait difficile et lent; il fallait les faire
venir de Grenoble, du fort Barraux, de Briancon, d'Embrun, et leur faire
parcourir ainsi jusqu'a soixante lieues de montagnes. Ces charrois
extraordinaires ne pouvaient avoir lieu que par voie de requisition forcee
et en mettant en mouvement cinq mille chevaux; car on avait a transporter
devant Lyon quatorze mille bombes, trente-quatre mille boulets, trois cents
milliers de poudre, huit cent mille cartouches, et cent trente bouches a
feu.

Des les premiers jours du siege, on annoncait la marche des Piemontais qui
debouchaient du petit Saint-Bernard et du Mont-Cenis. Kellermann partit
aussitot sur les pressantes instances du departement de l'Isere, et laissa
le general Dumuy pour le remplacer a Lyon. Du reste, Dumuy ne le remplacait
qu'en apparence, car Dubois-Crance, representant et ingenieur habile,
dirigeait lui seul toutes les operations du siege. Pour hater la levee des
requisitions du Puy-de-Dome, Dubois-Crance detacha le general Nicolas avec
un petit corps de cavalerie; mais celui-ci fut enleve dans le Forez, et
livre aux Lyonnais. Dubois-Crance y envoya alors mille hommes de bonnes
troupes, avec le representant Javoques. La mission de celui-ci fut plus
heureuse; Il contint les aristocrates de Montbrison et de Saint-Etienne, et
fit lever environ sept a huit mille paysans, qu'il amena devant Lyon.
Dubois-Crance les placa au pont d'Oullins, situe au nord-ouest de Lyon, et
de maniere a gener les communications de la place avec le Forez. Il fit
approcher le depute Reverchon, qui, a Macon, avait reuni quelques mille
requisitionnaires, et le placa sur le haut de la Saone tout a fait au nord.
De cette maniere, le blocus commencait a etre un peu plus rigoureux; mais
les operations etaient lentes, et les attaques de vive force impossibles.
Les fortifications de la Croix-Rousse, entre Rhone et Saone, devant
lesquelles se trouvait le corps principal, ne pouvaient etre emportees par
un assaut. Du cote de l'est et de la rive gauche du Rhone, le pont Morand
etait defendu par une redoute en fer a cheval, tres habilement construite.
A l'ouest, les hauteurs decisives de Sainte-Foy et Fourvieres ne pouvaient
etre enlevees que par une armee vigoureuse, et pour le moment il ne fallait
songer qu'a intercepter les vivres, a serrer la ville, et a l'incendier.
Depuis le commencement d'aout jusqu'au milieu de septembre, Dubois-Crance
n'avait pu faire autre chose, et a Paris on se plaignait de ses lenteurs
sans vouloir en apprecier les motifs. Cependant il avait cause de grands
dommages a cette malheureuse cite. L'incendie avait devore la magnifique
place de Bellecour, l'arsenal, le quartier Saint-Clair, le port du Temple,
et avait endommage surtout le bel edifice de l'hopital, qui s'eleve si
majestueusement sur la rive du Rhone. Les Lyonnais n'en resistaient pas
moins avec la plus grande opiniatrete. On avait repandu parmi eux la
nouvelle que cinquante mille Piemontais allaient deboucher sur leur ville;
l'emigration les comblait de promesses, sans venir cependant se jeter au
milieu d'eux, et ces braves commercans, sincerement republicains, etaient,
par leur fausse position, reduits a desirer le secours funeste et honteux
de l'emigration et de l'etranger. Leurs sentimens eclaterent plus d'une
fois d'une maniere non equivoque. Precy ayant voulu arborer le drapeau
blanc, en avait bientot senti l'impossibilite. Un papier obsidional ayant
ete cree pour les besoins du siege, et des fleurs de lis se trouvant sur le
filigrane de ce papier, il fallut le detruire et en fabriquer un autre.
Ainsi les Lyonnais etaient republicains; mais la crainte des vengeances de
la convention, et les fausses promesses de Marseille, de Bordeaux, de Caen,
et surtout de l'emigration, les avaient entraines dans un abime de fautes
et de malheurs.

Tandis qu'ils se nourrissaient de l'espoir de voir arriver cinquante mille
Sardes, la convention avait ordonne aux representans Couthon, Maignet et
Chateauneuf-Randon, de se rendre en Auvergne et dans les departemens
environnans, pour y determiner une levee eu masse, et Kellermann courait
dans les vallees des Alpes au devant des Piemontais.

Une belle occasion s'offrait encore ici aux Piemontais d'effectuer une
tentative hardie et grande, qui n'aurait pu manquer d'etre heureuse:
c'etait de reunir leurs principales forces sur le petit Saint-Bernard, et
de deboucher sur Lyon avec cinquante mille hommes. On sait que les trois
vallees de Sallenche, de la Tarentaise et de la Maurienne, adjacentes l'une
a l'autre, tournent sur elles-memes comme une espece de spirale, et que,
partant du petit Saint-Bernard, elles s'ouvrent sur Geneve, Chambery, Lyon
et Grenoble. De petits corps francais etaient eparpilles dans ces vallees.
Descendre rapidement par l'une d'elles, et venir se placer a leur
ouverture, etait un moyen assure, d'apres tous les principes de l'art, de
faire tomber les detachemens engages dans les montagnes, et de leur faire
mettre bas les armes. On devait peu craindre l'attachement des Savoyards
pour les Francais; car les assignats et les requisitions ne leur avaient
encore fait connaitre de la liberte que ses depenses et ses rigueurs. Le
duc de Montferrat, charge de l'expedition, ne prit avec lui que vingt a
vingt-cinq mille hommes, jeta un corps a sa droite, dans la vallee de
Sallenche, descendit avec son corps principal dans la Tarentaise, et laissa
le general Gordon parcourir la Maurienne avec l'aile gauche. Son mouvement,
commence le 14 aout, dura jusqu'en septembre, tant il y mit de lenteur. Les
Francais, quoique tres inferieurs eu nombre, opposerent une resistance
energique, et firent durer la retraite pendant dix-huit jours. Arrive a
Moustier, le duc de Montferrat chercha a se lier avec Gordon, sur la chaine
du Grand-Loup, qui separe les deux vallees de la Tarentaise et de la
Maurienne, et ne songea nullement a marcher rapidement sur Conflans, point
de reunion des vallees. Cette lenteur et ses vingt-cinq mille hommes
prouvent assez s'il avait envie d'aller a Lyon.

Pendant ce temps, Kellermann, accouru de Grenoble, avait fait lever les
gardes nationales de l'Isere et des departemens environnans. Il avait
ranime les Savoyards qui commencaient a craindre les vengeances du
gouvernement piemontais, et il etait parvenu a reunir a peu pres douze
mille hommes. Alors il fit renforcer le corps de la vallee de Sallenche, et
se porta vers Conflans, a l'issue des deux vallees de la Tarentaise et de
la Maurienne. C'etait vers le 10 septembre. Dans ce moment, l'ordre de
marcher en avant arrivait au duc de Montferrat. Mais Kellermann prevint les
Piemontais, osa les attaquer dans la position d'Espierre qu'ils avaient
prise sur la chaine du Grand-Loup, afin de communiquer entre les deux
vallees. Ne pouvant aborder cette position de front, il la fit tourner par
un corps detache. Ce corps, forme de soldats a moitie nus, fit pourtant des
efforts heroiques, et, a force de bras, eleva les canons sur des hauteurs
presque inaccessibles. Tout a coup l'artillerie francaise tonna inopinement
sur la tete des Piemontais, qui en furent epouvantes; Gordon se retira
aussitot dans la vallee de Maurienne sur Saint-Michel; le duc de Montferrat
se reporta au milieu de la vallee de la Tarentaise. Kellermann, ayant fait
inquieter celui-ci sur ses flancs, l'obligea bientot a remonter jusqu'a
Saint-Maurice et a Saint-Germain, et enfin il le rejeta, le 4 octobre,
au-dela des Alpes. Ainsi la campagne courte et heureuse qu'auraient pu
faire les Piemontais en debouchant avec une masse double, et en descendant
par une seule vallee sur Chambery et Lyon, manqua ici par les memes raisons
qui avaient fait manquer toutes les tentatives des coalises, et qui avaient
sauve la France.

Pendant que les Sardes etaient repousses au-dela des Alpes, les trois
deputes envoyes dans le Puy-de-Dome pour y determiner une levee en masse,
soulevaient les campagnes en prechant une espece de croisade, et en
persuadant que Lyon, loin de defendre la cause republicaine, etait le
rendez-vous des factions de l'emigration et de l'etranger. Le paralytique
Couthon, plein d'une activite que ses infirmites ne pouvaient ralentir,
excita un mouvement general; il fit partir d'abord Maignet et Chateauneuf
avec une premiere colonne de douze mille hommes, et resta en arriere pour
en amener encore une de vingt-cinq mille, et pour faire les requisitions de
vivres necessaires. Dubois-Crance placa les nouvelles levees du cote de
l'ouest vers Sainte-Foy, et completa ainsi le blocus. Il recut en meme
temps un detachement de la garnison de Valenciennes, qui, d'apres les
traites, ne pouvait, comme celle de Mayence, servir que dans l'interieur;
il placa des detachemens de troupes reglees en avant des troupes de
requisitions, de maniere a former de bonnes tetes de colonnes. Son armee
pouvait se composer alors de vingt-cinq mille requisitionnaires, et de huit
ou dix mille soldats aguerris.

Le 24, a minuit, il fit enlever la redoute du pont d'Oullins, qui
conduisait au pied des hauteurs de Sainte-Foy. Le lendemain, le general
Doppet, Savoyard, qui s'etait distingue sous Carteaux dans la guerre contre
les Marseillais, arriva pour remplacer Kellermann. Celui-ci venait d'etre
destitue a cause de la tiedeur de son zele, et on ne lui avait laisse
quelques jours de commandement que pour lui donner le temps d'achever son
expedition contre les Piemontais. Le general Doppet se concerta de suite
avec Dubois-Crance pour l'assaut des hauteurs de Sainte-Foy. Tous les
preparatifs furent faits pour la nuit du 28 au 29 septembre. Des attaques
simultanees furent dirigees au nord vers la Croix-Rousse, a l'est en face
du pont Morand, au midi par le pont de la Mulatiere, qui est place
au-dessous de la ville; au confluent de la Saone et du Rhone. L'attaque
serieuse dut avoir lieu par le pont d'Oullins sur Sainte-Foy. Elle ne
commenca que le 29, a cinq heures du matin, une heure ou deux apres les
trois autres. Doppet, enflammant ses soldats, se precipite avec eux sur une
premiere redoute et les entraine sur la seconde avec la plus grande
vivacite. Le grand et le petit Sainte-Foy sont emportes. Pendant ce temps,
la colonne chargee d'attaquer le pont de la Mulatiere parvient a s'en
emparer, et penetre dans l'isthme a la pointe duquel se reunissent les deux
fleuves. Elle allait s'introduire dans Lyon, lorsque Precy, accourant avec
sa cavalerie, parvient a la repousser, et a sauver la place. De son cote,
le chef d'artillerie Vaubois, qui avait dirige sur le pont Morand une
attaque des plus vives, penetra dans la redoute en fer a cheval, mais il
fut oblige de l'abandonner.

De toutes ces attaques, une seule avait completement reussi, mais c'etait
la principale, celle de Sainte-Foy. Il restait maintenant a passer des
hauteurs de Sainte-Foy a celles de Fourvieres, bien plus regulierement
retranchees, et bien plus difficiles a emporter. L'avis de Dubois-Crance,
qui agissait systematiquement, et en savant militaire, etait de ne pas
s'exposer aux chances d'un nouvel assaut, et voici ses raisons: il savait
que les Lyonnais, reduits a manger de la farine de pois, n'avaient de
vivres que pour quelques jours encore, et qu'ils allaient etre obliges de
se rendre. Il les avait trouves tres braves a la defense de la Mulatiere et
du pont Morand; il craignait qu'une attaque sur les hauteurs de Fourvieres
ne reussit pas, et qu'un echec ne desorganisat l'armee, et n'obligeat a
lever le siege. "Ce qu'on peut faire, disait-il, de plus heureux pour des
assieges braves et desesperes, c'est de leur fournir l'occasion de se
sauver par un combat. Laissons-les perir par l'effet de quelques jours de
famine."

Couthon arrivait dans ce moment, 2 octobre, avec une nouvelle levee de
vingt-cinq mille paysans de l'Auvergne. "J'arrive, ecrivait-il, avec mes
rochers de l'Auvergne, et je vais les precipiter dans le faubourg de
Vaise." Il trouva Dubois-Crance au milieu d'une armee dont il etait le chef
absolu, ou il avait etabli les regles de la subordination militaire, et ou
il portait plus souvent son habit d'officier superieur que celui de
representant du peuple. Couthon fut irrite de voir un representant
remplacer l'egalite par la hierarchie militaire, et ne voulut pas surtout
entendre parler de guerre reguliere. "Je n'entends rien, dit-il, a la
tactique; j'arrive avec le peuple; sa sainte colere emportera tout. Il faut
inonder Lyon de nos masses, et l'emporter de vive force. D'ailleurs j'ai
promis conge a mes paysans pour lundi, et il faut qu'ils aillent faire
leurs vendanges." On etait alors au mardi. Dubois-Crance, homme de metier,
habitue aux troupes reglees, temoigna quelque mepris pour ces paysans
confusement amasses et mal armes; il proposa de choisir parmi eux les plus
jeunes, de les incorporer dans les bataillons deja organises, et de
renvoyer les autres. Couthon ne voulut ecouter aucun de ces conseils de
prudence, et fit decider sur-le-champ qu'on attaquerait Lyon de vive force
sur tous les points, avec les soixante mille hommes dont on disposait; car
telle etait maintenant la force de l'armee avec cette nouvelle levee. Il
ecrivit en meme temps au comite de salut public pour faire revoquer
Dubois-Crance. L'attaque fut resolue dans le conseil de guerre pour le 8
octobre.

La revocation de Dubois-Crance et de son collegue Gauthier arriva dans
l'intervalle. Les Lyonnais avaient une grande horreur de Dubois-Crance,
que depuis deux mois ils voyaient acharne contre leur ville, et ils
disaient qu'ils ne voulaient pas se rendre a lui. Le 7, Couthon leur fit
une derniere sommation, et leur ecrivit que c'etait lui, Couthon, et les
representans Maignet et Laporte que la convention chargeait de la poursuite
du siege. Le feu fut suspendu jusqu'a quatre heures du soir, et recommenca
alors avec une extreme violence. On allait se preparer a l'assaut, quand
une deputation vint negocier au nom des Lyonnais. Il parait que le but de
cette negociation etait de donner a Precy et a deux mille des habitans les
plus compromis le temps de se sauver en colonne serree. Ils profiterent en
effet de cet intervalle, et sortirent par le faubourg de Vaise pour se
retirer vers la Suisse.

Les pourparlers etaient a peine commences, qu'une colonne republicaine
penetra jusqu'au faubourg Saint-Just. Il n'etait plus temps de faire des
conditions, et d'ailleurs la convention n'en voulait pas. Le 9, l'armee
entra, ayant les representans en tete. Les habitans s'etaient caches, mais
tous les montagnards persecutes sortirent en foule au devant de l'armee
victorieuse, et lui composerent une espece de triomphe populaire. Le
general Doppet fit observer la plus exacte discipline a ses troupes, et
laissa aux representans le soin d'exercer eux-memes sur cette ville
infortunee les vengeances revolutionnaires.

Pendant ce temps, Precy, avec ses deux mille fugitifs, marchait vers la
Suisse. Mais Dubois-Crance, prevoyant que ce serait la son unique
ressource, avait depuis long-temps fait garder tous les passages. Les
malheureux Lyonnais furent poursuivis, disperses et tues par les paysans.
Il n'y en eut que quatre-vingts qui, avec Precy, parvinrent a atteindre le
territoire helvetique.

A peine entre, Couthon reintegra l'ancienne municipalite montagnarde, et
lui donna mission de chercher et de designer les rebelles. Il chargea une
commission populaire de les juger militairement. Il ecrivit ensuite a Paris
qu'il y avait a Lyon trois classes d'habitans: 1 les riches coupable; 2
les riches egoistes, 3 les ouvriers ignorans, detaches de toute espece de
cause, et incapables de bien comme de mal. Il fallait guillotiner les
premiers et detruire leurs maisons, faire contribuer les seconds de toute
leur fortune, depayser enfin les derniers, et les remplacer par une colonie
republicaine.

La prise de Lyon produisit a Paris la plus grande joie, et dedommagea des
mauvaises nouvelles de la fin de septembre. Cependant, malgre le succes, on
se plaignit des lenteurs de Dubois-Crance, on lui imputa la fuite des
Lyonnais par le faubourg de Vaise, fuite qui d'ailleurs n'en avait sauve
que quatre-vingts. Couthon surtout l'accusa de s'etre fait general absolu
dans son armee, de s'etre plus souvent montre avec son costume d'officier
superieur qu'avec celui de representant, d'avoir affiche la morgue d'un
tacticien, d'avoir enfin voulu faire prevaloir le systeme des sieges
reguliers sur celui des attaques en masse. Aussitot une enquete fut faite
par les jacobins contre Dubois-Crance, dont l'activite et la vigueur
avaient cependant rendu tant de services a Grenoble, dans le Midi et devant
Lyon. En meme temps, le comite de salut public prepara des decrets
terribles, afin de rendre plus formidable et plus obeie l'autorite de la
convention. Voici le decret qui fut presente par Barrere et rendu
sur-le-champ:

"Art. 1er. Il sera nomme par la convention nationale, sur la presentation
du comite de salut public, une commission de cinq representans du peuple,
qui se transporteront a Lyon sans delai, pour faire saisir et juger
militairement tous les contre-revolutionnaires qui ont pris les armes dans
cette ville.

"2. Tous les Lyonnais seront desarmes; les armes seront donnees a ceux qui
seront reconnus n'avoir point trempe dans la revolte, et aux defenseurs de
la patrie.

"3. La ville de Lyon sera detruite.

"4. Il n'y sera conserve que la maison du pauvre, les manufactures, les
ateliers des arts, les hopitaux, les monuments publics et ceux de
l'instruction.

"5. Cette ville cessera de s'appeler Lyon. Elle s'appellera
_Commune-Affranchie_.

"6. Sur les debris de Lyon sera eleve un monument ou seront lus ces mots:
_Lyon fit la guerre a la liberte, Lyon n'est plus[4]!_"

La nouvelle de la prise de Lyon fut aussitot annoncee aux deux armees du
Nord et de la Vendee, ou devaient se porter les coups decisifs, et une
proclamation les invita a imiter l'armee de Lyon. On disait a l'armee du
Nord: "L'etendard de la liberte flotte sur les murs de Lyon, et les
purifie. Voila le presage de la victoire; la victoire appartient au
courage. Elle est a vous; frappez, exterminez les satellites des
tyrans!.... La patrie vous regarde, la convention seconde votre genereux
devouement; encore quelques jours, les tyrans ne seront plus, et la
republique vous devra son bonheur et sa gloire!" On disait aux soldats de
la Vendee: "Et vous aussi, braves soldats, vous remporterez une victoire;
il y a assez long-temps que la Vendee fatigue la republique; marchez,
frappez, finissez! Tous nos ennemis doivent succomber a la fois: chaque
armee va vaincre. Seriez-vous les derniers a moissonner des palmes, a
meriter la gloire d'avoir extermine les rebelles et sauve la patrie?"

Le comite, comme on voit, n'oubliait rien pour tirer le plus grand parti de
la prise de Lyon. Cet evenement, en effet, etait de la plus haute
importance. Il delivrait l'est de la France des derniers restes de
l'insurrection, et otait toute esperance aux emigres intrigant en Suisse,
et aux Piemontais qui ne pouvaient compter a l'avenir sur aucune diversion.
Il comprimait le Jura, assurait les derrieres de l'armee du Rhin,
permettait de porter devant Toulon et les Pyrenees des secours en hommes et
en materiel devenus indispensables; il intimidait enfin toutes les villes
qui avaient eu du penchant a s'insurger, et assurait leur soumission
definitive.

C'est au nord que le comite voulait deployer le plus d'energie, et qu'il
faisait aux generaux et aux soldats un devoir d'en montrer davantage.
Tandis que Custine venait de porter sa tete sur l'echafaud, Houchard, pour
n'avoir pas fait a Dunkerque tout ce qu'il aurait pu, etait envoye au
tribunal revolutionnaire. Les derniers reproches adresses au comite, en
septembre dernier, l'avaient oblige de renouveler tous les etats-majors. Il
venait de les recomposer entierement, et d'elever aux plus hauts grades de
simples officiers. Houchard, colonel au commencement de la campagne, et,
avant qu'elle fut finie, devenu general en chef, et maintenant accuse
devant le tribunal revolutionnaire; Hoche, simple officier au siege de
Dunkerque, et promu aujourd'hui au commandement de l'armee de la Moselle;
Jourdan, chef de bataillon, puis commandant au centre le jour
d'Hondschoote, et enfin nomme general en chef de l'armee du Nord, etaient
de frappans exemples des vicissitudes de la fortune dans ces armees
republicaines. Ces promotions subites empechaient que soldats, officiers,
et generaux, eussent le temps de se connaitre et de s'accorder de la
confiance; mais elles donnaient une idee terrible de cette volonte qui
frappait ainsi sur toutes les existences, non pas seulement dans le cas
d'une trahison prouvee, mais seulement pour un soupcon, pour une
insuffisance de zele, pour une demi-victoire; et il en resultait un
devouement absolu de la part des armees, et des esperances sans bornes chez
les genies assez hardis pour braver les dangereuses chances du generalat.

C'est a cette epoque qu'il faut rapporter les premiers progres de l'art de
la guerre. Sans doute, les principes de cet art avaient ete connus et
pratiques de tous les temps par les capitaines qui joignaient l'audace
d'esprit a l'audace de caractere. Tout recemment encore, Frederic venait de
donner l'exemple des plus belles combinaisons strategiques. Mais des que
l'homme de genie disparait pour faire place aux hommes ordinaires, l'art de
la guerre retombe dans la circonspection et la routine. On combat
eternellement pour la defense ou l'attaque d'une ligne, on devient habile a
calculer les avantages d'un terrain, a y adapter chaque espece d'arme;
mais, avec tous ces moyens, on dispute pendant des annees entieres une
province qu'un capitaine hardi pourrait gagner en une manoeuvre; et cette
prudence de la mediocrite sacrifie plus de sang que la temerite du genie,
car elle consomme les hommes sans resultats. Ainsi avaient fait les savans
tacticiens de la coalition. A chaque bataillon ils en opposaient un autre;
ils gardaient toutes les routes menacees par l'ennemi; et tandis qu'avec
une marche hardie ils auraient pu detruire la revolution, ils n'osaient
faire un pas, de peur de se decouvrir. L'art de la guerre etait a
regenerer. Former une masse compacte, la remplir de confiance et d'audace,
la porter promptement au-dela d'un fleuve, d'une chaine de montagnes, et
venir frapper un ennemi qui ne s'y attend pas, en divisant ses forces, en
l'isolant de ses ressources, en lui prenant sa capitale, etait un art
difficile et grand qui exigeait du genie, et qui ne pouvait se developper
qu'au milieu de la fermentation revolutionnaire.

La revolution, en mettant en mouvement tous les esprits, prepara l'epoque
des grandes combinaisons militaires. D'abord elle suscita pour sa cause des
masses d'hommes enormes, et bien autrement considerables que toutes celles
qui furent jamais soulevees pour la cause des rois. Ensuite elle excita une
impatience de succes extraordinaires, degouta des combats lents et
methodiques, et suggera l'idee des irruptions soudaines et nombreuses sur
un meme point. De tous cotes on disait: il faut nous battre en masse.
C'etait le cri des soldats sur toutes les frontieres, et des jacobins dans
les clubs. Couthon, arrivant a Lyon, avait repondu a tous les raisonnemens
de Dubois-Crance, en disant qu'il fallait livrer l'assaut en masse. Enfin
Barrere avait fait un rapport habile et profond, ou il montrait que la
cause de nos revers etait dans les combats de detail. Ainsi, en formant des
masses, en les remplissant d'audace, en les affranchissant de toute
routine, en leur imprimant l'esprit et le courage des innovations, la
revolution prepara la renaissance de la grande guerre. Ce changement ne
pouvait pas s'operer sans desordre. Des paysans, des ouvriers, transportes
sur les champs de bataille, n'y apportaient le premier jour que
l'ignorance, l'indiscipline et les terreurs paniques, effets naturels
d'une mauvaise organisation. Les representans, qui venaient souffler les
passions revolutionnaires dans les camps, exigeaient souvent l'impossible,
et commettaient des iniquites a l'egard de braves generaux. Dumouriez,
Custine, Houchard, Brunet, Canclaux, Jourdan, perirent ou se retirerent
devant ce torrent; mais en un mois, ces ouvriers, d'abord jacobins
declamateurs, devenaient des soldats dociles et braves; ces representans
communiquaient une audace et une volonte extraordinaires aux armees; et, a
force d'exigences et de changemens, ils finissaient par trouver les genies
hardis qui convenaient aux circonstances.

Enfin un homme vint regulariser ce grand mouvement: ce fut Carnot.
Autrefois officier du genie, et depuis membre de la convention et du comite
de salut public; partageant en quelque sorte son inviolabilite, il put
impunement introduire de l'ordre dans des operations trop decousues, et
surtout leur imprimer un ensemble qu'avant lui aucun ministre n'eut ete
assez obei pour leur imposer. L'une des principales causes de nos revers
precedens, c'etait la confusion qui accompagne une grande fermentation. Le
comite etabli et devenu irresistible, et Carnot etant revetu de toute la
puissance de ce comite, on obeit a la pensee de l'homme sage qui, calculant
sur l'ensemble, prescrivait des mouvemens parfaitement coordonnes entre
eux, et tendant a un meme but. Des generaux ne pouvaient plus, comme
Dumouriez ou Custine avaient fait autrefois, agir chacun de leur cote, en
attirant toute la guerre et tous les moyens a eux. Des representans ne
pouvaient plus ordonner ni contrarier des manoeuvres, ni modifier les
ordres superieurs. Il fallait obeir a la volonte supreme du comite, et se
conformer au plan uniforme qu'il avait prescrit. Place ainsi au centre,
planant sur toutes les frontieres, l'esprit de Carnot, en s'elevant, dut
s'agrandir; il concut des plans etendus, dans lesquels la prudence se
conciliait avec la hardiesse. L'instruction envoyee a Houchard en est la
preuve. Sans doute, ses plans avaient quelquefois l'inconvenient des plans
formes dans des bureaux: quand ses ordres arrivaient, ils n'etaient ni
toujours convenables aux lieux, ni executables dans le moment, mais ils
rachetaient par l'ensemble l'inconvenient des details, et nous assurerent,
l'annee suivante, des triomphes universels.

Carnot etait accouru sur la frontiere du Nord aupres de Jourdan. La
resolution etait prise d'attaquer hardiment l'ennemi, quoiqu'il parut
formidable. Carnot demanda un plan au general pour juger ses vues et les
concilier avec celles du comite, c'est-a-dire avec les siennes. Les
coalises, revenus de Dunkerque vers le milieu de la ligne, s'etaient
reunis entre l'Escaut et la Meuse, et formaient la une masse redoutable qui
pouvait porter des coups decisifs. Nous avons deja fait connaitre le
theatre de la guerre. Plusieurs lignes partagent l'espace compris entre la
Meuse et la mer; c'est la Lys, la Scarpe, l'Escaut et la Sambre. Les
allies, en prenant Conde et Valenciennes, s'etaient assure deux points
importans sur l'Escaut. Le Quesnoy, dont ils venaient de s'emparer, leur
donnait un appui entre l'Escaut et la Sambre; mais ils n'en avaient aucun
sur la Sambre meme. Ils songerent a Maubeuge, qui, par sa position sur la
Sambre, les aurait rendus a peu pres maitres de l'espace compris entre
cette riviere et la Meuse. A l'ouverture de la campagne prochaine,
Valenciennes et Maubeuge leur auraient fourni ainsi une base excellente
d'operations, et leur campagne de 1793 n'eut pas ete entierement inutile.
Leur dernier projet consista donc a occuper Maubeuge.

Du cote des Francais, chez lesquels l'esprit de combinaison commencait a se
developper, on imagina d'agir par Lille et Maubeuge, sur les deux ailes de
l'ennemi, et, en le debordant ainsi sur ses deux flancs, on espera de faire
tomber son centre. On s'exposait, il est vrai, de cette maniere, a essuyer
tout son effort sur l'une ou sur l'autre des deux ailes, et on lui
laissait tout l'avantage de sa masse; mais il y avait certainement moins de
routine dans cette conception que dans les precedentes. Cependant le plus
pressant etait de secourir Maubeuge. Jourdan, laissant a peu pres cinquante
mille hommes dans les camps de Gavrelle, de Lille et de Cassel, pour former
son aile gauche, reunissait a Guise le plus de monde possible. Il avait
compose une masse d'environ quarante-cinq mille hommes, deja organises, et
faisait enregimenter en toute hate les nouvelles levees provenant de la
requisition permanente. Cependant ces levees etaient dans un tel desordre,
qu'il fallut laisser des detachemens de troupes de ligne pour les garder.
Jourdan fixa donc a Guise le rendez-vous de toutes les recrues, et s'avanca
sur cinq colonnes au secours de Maubeuge.

Deja l'ennemi avait investi cette place. Comme celles de Valenciennes et de
Lille, elle etait soutenue par un camp retranche, place sur la rive droite
de la Sambre, du cote meme par lequel s'avancaient les Francais. Deux
divisions, celles des generaux Desjardins et Mayer, gardaient le cours de
la Sambre, l'une au-dessus, l'autre au-dessous de Maubeuge. L'ennemi, au
lieu de s'avancer en deux masses serrees, et de refouler Desjardins sur
Maubeuge, et de rejeter Mayer en arriere sur Charleroy, ou il eut ete
perdu, passa la Sambre en petites masses, et laissa les deux divisions
Desjardins et Mayer se rallier dans le camp retranche de Maubeuge. C'etait
fort bien d'avoir separe Desjardins de Jourdan, et de l'avoir empeche ainsi
de grossir l'armee active des Francais; mais en laissant Mayer se reunir a
Desjardins, on avait permis a ces deux generaux de former sous Maubeuge un
corps de vingt mille hommes, qui pouvait sortir du role de simple garnison,
surtout a l'approche de la grande armee de Jourdan. Cependant la difficulte
de nourrir ce nombreux rassemblement etait un inconvenient des plus graves
pour Maubeuge, et pouvait, jusqu'a un certain point, excuser les generaux
ennemis d'avoir permis la jonction.

Le prince de Cobourg placa les Hollandais, au nombre de douze mille, sur la
rive gauche de la Sambre, et s'attacha a faire incendier les magasins de
Maubeuge, pour augmenter la disette. Il porta le general Colloredo sur la
rive droite, et le chargea d'investir le camp retranche. En avant de
Colloredo, Clerfayt avec trois divisions forma le corps d'observation, et
dut s'opposer a la marche de Jourdan. Les coalises comptaient a peu pres
soixante-cinq mille hommes.

Avec de l'audace et du genie, le prince de Cobourg aurait laisse quinze ou
vingt mille hommes au plus pour contenir Maubeuge; il aurait marche
ensuite avec quarante-cinq ou cinquante mille sur le general Jourdan, et
l'aurait battu infailliblement; car, avec l'avantage de l'offensive, et a
nombre egal, ses troupes devaient l'emporter sur les notres encore mal
organisees. Au lieu d'adopter ce plan, le prince de Cobourg laissa environ
trente-cinq mille hommes autour de la place, et resta en observation avec
environ trente mille, dans les positions de Dourlers et Watignies.

Dans cet etat de choses, il n'etait pas impossible au general Jourdan de
percer sur un point la ligne occupee par le corps d'observation, de marcher
sur Colloredo qui faisait l'investissement du camp retranche, de le mettre
entre deux feux, et, apres l'avoir accable, de s'adjoindre l'armee entiere
de Maubeuge, de former avec elle une masse de soixante mille hommes, et de
battre tous les coalises places sur la rive droite de la Sambre. Pour cela,
il fallait diriger une seule attaque sur Watignies, point le plus faible;
mais, en se portant exclusivement de ce cote, on laissait ouverte la route
d'Avesnes qui aboutissait a Guise, ou etait notre base et le lieu de la
reunion de tous les depots. Le general francais prefera un plan plus
prudent, mais moins fecond, et fit attaquer le corps d'observation sur
quatre points, de maniere a garder toujours la route d'Avesnes et de Guise.
A sa gauche, il detacha la division Fromentin sur Saint-Waast, avec ordre
de marcher entre la Sambre et la droite de l'ennemi. Le general Balland,
avec plusieurs batteries, dut se placer au centre, en face de Dourlers,
pour contenir Clerfayt par une forte canonnade. Le general Duquesnoy
s'avanca avec la droite sur Watignies, qui formait la gauche de l'ennemi,
un peu en arriere de la position centrale de Dourlers. Ce point n'etait
occupe que par un faible corps. Une quatrieme division, celle du general
Beauregard, placee encore au-dela de la droite, dut seconder Duquesnoy dans
son attaque sur Watignies. Ces divers mouvemens etaient peu lies, et ne
portaient pas sur les points decisifs. Ils s'effectuerent le 15 octobre au
matin. Le general Fromentin s'empara de Saint-Waast; mais n'ayant pas pris
la precaution de longer les bois pour se tenir a l'abri de la cavalerie, il
fut assailli et rejete dans le ravin de Saint-Remy. Au centre, ou l'on
croyait Fromentin maitre de Saint-Waast, et ou l'on savait que la droite
avait reussi a s'approcher de Watignies, on voulut passer outre, et au lieu
de canonner Dourlers, on songea a s'en emparer. Il parait que ce fut l'avis
de Carnot, qui decida l'attaque malgre le general Jourdan. Notre infanterie
se jeta dans le ravin qui la separait de Dourlers, gravit le terrain sous
un feu meurtrier, et arriva sur un plateau ou elle avait en tete des
batteries formidables, et en flanc une nombreuse cavalerie prete a la
charger. Dans ce meme instant, un nouveau corps, qui venait de contribuer a
mettre Fromentin en deroute, menacait encore de la deborder sur sa gauche.
Le general Jourdan s'exposa au plus grand danger pour la maintenir; mais
elle plia, se jeta en desordre dans le ravin, et tres heureusement reprit
ses positions sans avoir ete poursuivie. Nous avions perdu pres de mille
hommes a cette tentative, et notre gauche sous Fromentin avait perdu son
artillerie. Le general Duquesnoy, a la droite, avait seul reussi, en
parvenant a s'approcher de Watignies.

Apres cette tentative, la position etait mieux connue des Francais. Ils
sentirent que Dourlers etait trop defendu pour diriger sur ce point
l'attaque principale; que Watignies, a peine garde par le general Trecy, et
place en arriere de Dourlers, etait facile a emporter, et que ce village
une fois occupe par le gros de nos forces, la position de Dourlers tombait
necessairement. Jourdan detacha donc six a sept mille hommes vers sa
droite, pour renforcer le general Duquesnoy; il ordonna au general
Beauregard, trop eloigne avec sa quatrieme colonne, de se rabattre d'Eule
sur Obrechies, de maniere a operer un effort concentrique sur Watignies,
conjointement avec le general Duquesnoy; mais il persista a continuer sa
demonstration sur le centre, et a faire marcher Fromentin vers la gauche,
afin d'embrasser toujours le front entier de l'ennemi.

Le lendemain 16, l'attaque commenca. Notre infanterie debouchant par les
trois villages de Dinant, Demichaux et Choisy, aborda Watignies. Les
grenadiers autrichiens, qui liaient Watignies a Dourlers, furent rejetes
dans les bois. La cavalerie ennemie fut contenue par l'artillerie legere
disposee a propos, et Watignies fut emporte. Le general Beauregard, moins
heureux, fut surpris par une brigade que les Autrichiens avaient detachee
contre lui. Sa troupe, s'exagerant la force de l'ennemi, se debanda, et
ceda une partie du terrain. A Dourlers et Saint-Waast, on s'etait contenu
reciproquement; mais Watignies etait occupe, et c'etait l'essentiel.
Jourdan, pour s'en assurer la possession, y renforca encore une fois sa
droite de cinq ou six mille hommes. Cobourg, trop prompt a ceder au danger,
se retira, malgre le succes obtenu sur Beauregard, et malgre l'arrivee du
duc d'York, qui venait a marches forcees de l'autre cote de la Sambre. Il
est probable que la crainte de voir les Francais s'unir aux vingt mille
hommes du camp retranche, l'empecha de persister a occuper la rive droite
de la Sambre. Il est certain que si l'armee de Maubeuge, au bruit du canon
de Watignies, eut attaque le faible corps d'investissement, et tache de
marcher vers Jourdan, les coalises auraient pu etre accables. Les soldats
le demandaient a grands cris; mais le general Ferrand s'y opposa, et le
general Chancel, qu'on crut a tort coupable de ce refus, fut envoye au
tribunal revolutionnaire. L'heureuse attaque de Watignies decida la levee
du siege de Maubeuge, comme celle d'Hondschoote avait decide la levee du
siege de Dunkerque: elle fut appelee victoire de Watignies, et produisit
sur les esprits la plus grande impression.

Les coalises se trouvaient ainsi concentres entre l'Escaut et la Sambre. Le
comite de salut public voulut aussitot tirer parti de la victoire de
Watignies, du decouragement qu'elle avait jete chez l'ennemi, de l'energie
qu'elle avait rendue a notre armee, et resolut de tenter un dernier effort
qui, avant l'hiver, rejetat les coalises hors du territoire, et les laissat
avec le sentiment decourageant d'une campagne entierement perdue. L'avis de
Jourdan et de Carnot etait oppose a celui du comite. Ils pensaient que les
pluies, deja tres abondantes, le mauvais etat des chemins, la fatigue des
troupes, etaient des raisons suffisantes d'entrer dans les quartiers
d'hiver, et ils conseillaient d'employer la mauvaise saison a discipliner
et organiser l'armee. Cependant le comite insista pour qu'on delivrat le
territoire, disant que dans cette saison une defaite ne pourrait pas avoir
de grands resultats. D'apres l'idee nouvellement imaginee d'agir sur les
ailes, le comite ordonna de marcher par Maubeuge et Charleroi d'un cote,
par Cysaing, Maulde et Tournay de l'autre, et d'envelopper ainsi l'ennemi
sur le territoire qu'il avait envahi. L'arrete fut signe le 22 octobre. Les
ordres furent donnes en consequence; l'armee des Ardennes dut se joindre a
Jourdan; les garnisons des places fortes durent en sortir, et etre
remplacees par les nouvelles requisitions.

La guerre de la Vendee venait d'etre reprise avec une nouvelle activite. On
a vu que Canclaux s'etait replie sur Nantes, et que les colonnes de la
Haute-Vendee etaient rentrees a Angers et a Saumur. Avant que les nouveaux
decrets qui confondaient les deux armees de la Rochelle et de Brest en une
seule, et en conferaient le commandement au general Lechelle, fussent
connus, Canclaux prepara un nouveau mouvement offensif. La garnison de
Mayence etait deja reduite, par la guerre et les maladies, a neuf ou dix
mille hommes. La division de Brest, battue sous Beysser, etait presque
desorganisee. Canclaux n'en resolut pas moins une marche tres-hardie au
centre de la Vendee, et en meme temps il conjura Rossignol de le seconder
avec son armee. Rossignol reunit aussitot un conseil de guerre a Saumur, le
2 octobre, et fit decider que les colonnes de Saumur, de Thouars et de la
Chataigneraye, se reuniraient le 7 a Bressuire, et marcheraient de la a
Chatillon, pour faire concourir leur attaque avec celle de Canclaux. Il
prescrivit en meme temps aux deux colonnes de Lucon et des Sables de garder
la defensive, a cause de leurs derniers revers, et des dangers qui les
menacaient du cote de la Basse-Vendee.

Pendant ce temps, Canclaux s'etait avance le 1er octobre jusqu'a Montaigu,
poussant des reconnaissances jusqu'a Saint-Fulgent, pour tacher de se lier
par sa droite avec la colonne de Lucon, dans le cas ou elle parviendrait a
reprendre l'offensive. Enhardi par le succes de sa marche, il ordonna, le
6, a l'avant-garde, toujours commandee par Kleber, de se porter a
Tiffauges. Quatre mille Mayencais rencontrerent l'armee de d'Elbee et de
Bonchamps a Saint-Simphorien, la mirent en deroute apres un combat
sanglant, et la repousserent fort loin. Dans la soiree meme, arriva le
decret qui destituait Canclaux, Aubert-Dubayet et Grouchy. Le
mecontentement fut tres-grand dans la colonne de Mayence, et Philippeaux,
Gillet, Merlin et Rewbell, qui voyaient l'armee privee d'un excellent
general au moment ou elle etait exposee au centre de la Vendee, en furent
indignes. C'etait sans doute une excellente mesure que de reunir le
commandement de l'Ouest sur une seule tete, mais il fallait choisir un
autre individu pour en supporter le fardeau. Lechelle etait ignorant et
lache, dit Kleber dans ses memoires, et ne se montra jamais une seule fois
au feu. Simple officier dans l'armee de La Rochelle, on l'avanca
subitement, comme Rossignol, a cause de sa reputation de patriotisme, mais
on ignorait que n'ayant ni l'esprit naturel de Rossignol, ni sa bravoure,
il etait aussi mauvais soldat que mauvais general. En attendant son
arrivee, Kleber eut le commandement. On resta dans les memes positions
entre Montaigu et Tiffauges.

Lechelle arriva enfin le 8 octobre, et on tint un conseil de guerre en sa
presence. On venait d'apprendre la marche des colonnes de Saumur, de
Thouars et de la Chataigneraye, sur Bressuire: il fut convenu alors qu'on
persisterait a marcher sur Cholet, ou l'on se joindrait aux trois colonnes
reunies a Bressuire, et en meme temps il fut ordonne au reste de la
division de Lucon de s'avancer vers le rendez-vous general. Lechelle ne
comprit rien aux raisonnemens des generaux, et approuva tout en disant: _Il
faut marcher majestueusement et en masse_. Kleber replia sa carte avec
mepris. Merlin dit qu'on avait choisi le plus ignorant des hommes pour
l'envoyer a l'armee la plus compromise. Des ce moment, Kleber fut charge,
par les representans, de diriger seul les operations, en se bornant, pour
la forme, a en rendre compte a Lechelle. Celui-ci profita de cet
arrangement pour se tenir a une grande distance du champ de bataille.
Eloigne du danger, il haissait les braves qui se battaient pour lui, mais
du moins il les laissait se battre, quand et comme il leur plaisait.

Dans ce moment, Charette, voyant les dangers qui menacaient les chefs de la
Haute-Vendee, se separa d'eux, pretextant de fausses raisons de
mecontentement, et il se rejeta sur la cote, avec le projet de s'emparer de
l'ile de Noirmoutiers. Il s'en rendit maitre en effet, le 12, par une
surprise et par la trahison du chef qui y commandait. Il etait ainsi assure
de sauver sa division, et d'entrer en communication avec les Anglais; mais
il laissait le parti de la Haute-Vendee expose a une destruction presque
inevitable. Dans l'interet de la cause commune, il avait bien mieux a
faire: il pouvait attaquer la colonne de Mayence sur les derrieres, et
peut-etre la detruire. Les chefs de la grande armee lui envoyerent lettres
sur lettres pour l'y engager; mais ils n'en recurent jamais aucune reponse.

Ces malheureux chefs de la Haute-Vendee etaient presses de tous cotes. Les
colonnes republicaines qui devaient se reunir a Bressuire s'y trouvaient a
l'epoque fixee, et elles s'etaient acheminees le 9 de Bressuire sur
Chatillon. Sur la route, elles rencontrerent l'armee de M. de Lescure, et
la mirent en desordre. Westermann, reintegre dans son commandement, etait
toujours a l'avant-garde, a la tetes de quelques cents hommes. Il entra le
premier dans Chatillon le 9 au soir. L'armee entiere y penetra le lendemain
10. Pendant ce mouvement, Lescure et Larochejacquelein avaient appele a
leur secours la grande armee, qui n'etait pas loin d'eux; car, deja tres
resserres au centre de ce pays, ils combattaient a peu de distance les uns
des autres. Tous les generaux reunis resolurent de se porter sur Chatillon.
Ils se mirent en marche le 11. Westermann s'avancait deja de Chatillon sur
Mortagne, avec cinq cents hommes d'avant-garde. D'abord il ne crut pas
avoir affaire a toute une armee, et ne demanda pas de grands secours a son
general. Mais enveloppe tout a coup, il fut oblige de se replier
rapidement, et rentra dans Chatillon avec sa troupe. Le desordre se mit
alors dans la ville, et l'armee republicaine l'abandonna precipitamment.
Westermann se reunissant au general en chef Chalbos, et groupant autour de
lui quelques braves, arreta la fuite, et se reporta meme assez pres de
Chatillon. A l'entree de la nuit, il dit a quelques-uns de ses soldats qui
avaient fui: "Vous avez perdu votre honneur aujourd'hui, il faut le
recouvrer." Il prend aussitot cent cavaliers, fait monter cent grenadiers
en croupe, et la nuit, tandis que les Vendeens confondus dans Chatillon
sont endormis ou pris de vin, il a l'audace d'y entrer, et de se jeter au
milieu de toute une armee. Le desordre fut au comble, et le carnage
effroyable. Les Vendeens, ne se reconnaissant pas, se battaient entre eux,
et, au milieu d'une horrible confusion, femmes, enfans, vieillards, etaient
egorges. Westermann sortit a la pointe du jour avec les trente ou quarante
soldats qui lui restaient, et alla rejoindre, a une lieue de la ville, le
gros de l'armee. Le 12, un spectacle affreux vint frapper les Vendeens, ils
sortirent eux-memes de Chatillon, inonde de sang et devore des flammes, et
se porterent du cote de Cholet ou marchaient les Mayencais. Chalbos, apres
avoir retabli l'ordre dans sa division, rentra le surlendemain 14 dans
Chatillon, et se disposa a se porter de nouveau en avant, pour faire sa
jonction avec l'armee de Nantes.

Tous les chefs vendeens, d'Elbee, Bonchamps, Lescure, La Rochejaquelein,
etaient reunis avec leurs forces aux environs de Cholet. Les Mayencais, qui
s'etaient mis en marche le 14, s'en approchaient; la colonne de Chatillon
n'en etait plus qu'a peu de distance; et la division de Lucon, qu'on avait
mandee, s'avancait aussi, et devait venir se placer entre les colonnes de
Mayence et de Chatillon. On touchait donc au moment de la jonction
generale. Le 15, l'armee de Mayence marchait en deux masses vers Mortagne,
qui venait d'etre evacue. Kleber, avec le corps de bataille, formait la
gauche, et Beaupuy, la droite. Au meme moment, la colonne de Lucon arrivait
vers Mortagne, esperant trouver un bataillon de direction que Lechelle
aurait du faire placer sur sa route. Mais ce general, qui ne faisait rien,
ne s'etait pas meme acquitte de ce soin accessoire. La colonne est aussitot
surprise par Lescure, et se trouve assaillie de tous cotes. Heureusement
Beaupuy, qui etait pres d'elle par sa position vers Mortagne, accourt a son
secours, et parvient a la degager. Les Vendeens sont repousses. Le
malheureux Lescure recoit une balle au-dessus du sourcil, et tombe dans les
bras de ses soldats, qui l'emportent et prennent la fuite. La colonne de
Lucon se reunit alors a celle de Beaupuy. Le jeune Marceau venait d'en
prendre le commandement. A la gauche, et dans le meme moment, Kleber
soutenait un combat vers Saint-Christophe, et repoussait l'ennemi. Le 15 au
soir, toutes les troupes republicaines bivouaquaient dans les champs devant
Cholet, ou les Vendeens s'etaient retires. La division de Lucon etait
d'environ trois mille hommes, ce qui, avec la colonne de Mayence, faisait a
peu pres douze ou treize mille.

Le lendemain matin 16, les Vendeens, apres quelques coups de canon,
evacuerent Cholet, et se replierent sur Beaupreau. Kleber y entra aussitot,
et, defendant le pillage sous peine de mort, y fit observer le plus grand
ordre. La colonne de Lucon fit de meme a Mortagne. Ainsi tous les
historiens qui ont dit qu'on brula Cholet et Mortagne ont commis une erreur
ou avance un mensonge.

Kleber fit aussitot toutes ses dispositions, car Lechelle etait a deux
lieues en arriere. La riviere de Moine passe devant Cholet; au-dela, se
trouve un terrain montueux, inegal, formant un demi-cercle de hauteurs. A
gauche de ce demi-cercle, se trouve le bois de Cholet; au centre de Cholet
meme, et a droite, un chateau eleve, Kleber placa Beaupuy, avec
l'avant-garde, en avant du bois; Haxo, avec la reserve des Mayencais,
derriere l'avant-garde, et de maniere a la soutenir; il rangea la colonne
de Lucon, commandee par Marceau, au centre, et Vimeux, avec le reste des
Mayencais, a la droite, sur les hauteurs. La colonne de Chatillon arriva
dans la nuit du 16 au 17. Elle etait a peu pres de neuf ou dix mille
hommes, ce qui portait les forces totales des republicains a vingt-deux
mille environ. Le 17, au matin, on tint conseil. Kleber n'aimait pas sa
position en avant de Cholet, parce qu'elle n'avait qu'une retraite, le pont
de la riviere de Moine aboutissant a la ville. Il voulait qu'on marchat en
avant pour tourner Beaupreau, et couper les Vendeens de la Loire. Les
representans combattirent son avis, parce que la colonne venue de Chatillon
avait besoin d'un jour de repos.

Pendant ce temps, les chefs vendeens deliberaient a Beaupreau, au milieu
d'une horrible confusion. Les paysans trainaient avec eux leurs femmes,
leurs enfans, leurs bestiaux, et formaient une emigration de plus de cent
mille individus. La Rochejaquelein, d'Elbee, auraient voulu qu'on se fit
tuer sur la rive gauche; mais Talmont, d'Autichamp, qui avaient une grande
influence en Bretagne, desiraient impatiemment qu'on se transportat sur la
rive droite. Bonchamps, qui voyait, dans une excursion vers les cotes du
Nord, une grande entreprise, et qui avait, dit-on, un projet lie avec
l'Angleterre, opinait pour passer la Loire. Cependant il etait assez d'avis
de tenter un dernier effort, et d'essayer une grande bataille devant
Cholet. Avant d'engager le combat, il fit envoyer un detachement de quatre
mille hommes a Varades, pour s'assurer un passage sur la Loire en cas de
defaite.

La bataille etait resolue. Les Vendeens s'avancerent, au nombre de quarante
mille hommes, sur Cholet, le 15 octobre, a une heure apres midi. Les
generaux republicains ne s'attendaient pas a etre attaques, et venaient
d'ordonner un jour de repos. Les Vendeens s'etaient formes en trois
colonnes: l'une dirigee sur la gauche, ou etaient Beaupuy et Haxo; l'autre
sur le centre, commande par Marceau; la troisieme sur la droite, confiee a
Vimeux. Les Vendeens marchaient en ligne et en rang, comme des troupes
regulieres. Tous les chefs blesses qui pouvaient supporter le cheval
etaient au milieu de leurs paysans, et les soutenaient en ce jour qui
devait decider de leur existence et de la possession de leurs foyers. Entre
Beaupreau et la Loire, dans chaque commune qui leur restait, on celebrait
la messe, et on invoquait le ciel pour cette cause si malheureuse et si
menacee.

Les Vendeens s'ebranlent, et joignent l'avant-garde de Beaupuy, placee,
comme nous l'avons dit, dans une plaine en avant du bois de Cholet. Une
partie d'entre eux s'avance en masse serree, et charge a la maniere des
troupes de ligne; les autres s'eparpillent en tirailleurs pour tourner
l'avant-garde, et meme l'aile gauche, en penetrant dans les bois de Cholet.
Les republicains accables sont forces de plier; Beaupuy a deux chevaux tues
sous lui; il tombe embarrasse par son eperon, et allait etre pris,
lorsqu'il se jette derriere un caisson, se saisit d'un troisieme cheval, et
va rejoindre sa colonne. Dans ce moment Kleber accourt vers l'aile menacee;
il ordonne au centre et a la droite de ne pas se degarnir, et mande a
Chalbos de faire sortir de Cholet une de ses colonnes pour venir au
secours de la gauche. Lui-meme se place aupres d'Haxo, retablit la
confiance dans ses bataillons, et ramene au feu ceux qui avaient plie sous
le grand nombre. Les Vendeens sont repousses a leur tour, reviennent avec
acharnement, et sont repousses encore. Pendant ce temps, le combat s'engage
au centre et a la droite avec la meme fureur. A la droite, Vimeux est si
bien place, que tous les efforts de l'ennemi demeurent impuissans.

Au centre, cependant, les Vendeens s'avancent avec plus d'avantage qu'aux
deux ailes, et penetrent dans l'enfoncement ou se trouve le jeune Marceau.
Kleber y accourt pour soutenir la colonne de Lucon, et, a l'instant meme,
une des divisions de Chalbos, qu'il avait demandee, sort de Cholet, au
nombre de quatre mille hommes. Ce renfort etait d'une grande importance
dans ce moment; mais, a la vue de cette plaine en feu, cette division mal
organisee, comme toutes celles de l'armee de La Rochelle, se debande et
rentre en desordre dans Cholet. Kleber et Marceau restent au centre avec la
seule colonne de Lucon. Le jeune Marceau, qui la commande, ne s'intimide
pas; il laisse approcher l'ennemi a une portee de fusil, puis tout a coup
demasque son artillerie, et, de son feu imprevu, arrete et accable les
Vendeens. Ceux-ci resistent d'abord; ils se rallient, se serrent sous une
pluie de mitraille; mais bientot ils cedent et fuient en desordre. Dans ce
moment, leur deroute est generale au centre, a la droite et a la gauche;
Beaupuy, avec son avant-garde ralliee, les poursuit a toute outrance.

Les colonnes de Mayence et de Lucon etaient les seules qui eussent pris
part a la bataille. Ainsi treize mille hommes en avaient battu quarante
mille. De part et d'autre, on avait deploye la plus grande valeur; mais la
regularite et la discipline deciderent l'avantage en faveur des
republicains. Marceau, Beaupuy, Merlin, qui pointait lui-meme les pieces,
avaient deploye le plus grand heroisme; Kleber avait montre son coup d'oeil
et sa vigueur accoutumes sur le champ de bataille. Du cote des Vendeens,
d'Elbee, Bonchamps, apres avoir fait des prodiges, avaient ete blesses a
mort; La Rochejaquelein restait seul de tous les chefs, et il n'avait rien
oublie pour partager leurs glorieuses blessures. Le combat avait dure
depuis deux heures jusqu'a six.

L'obscurite regnait deja de toutes parts; les Vendeens fuyaient en toute
hate, jetant leurs sabots sur les routes. Beaupuy les suivait a perte
d'haleine. A Beaupuy s'etait joint Westermann, qui, ne voulant pas partager
l'inaction des troupes de Chalbos, avait pris un corps de cavalerie, et
courait, a bride abattue, sur les fuyards. Apres avoir poursuivi l'ennemi
fort long-temps, Beaupuy et Westermann s'arretent, et songent a faire
reposer leurs troupes. Cependant, disent-ils, nous trouverons plutot du
pain a Beaupreau qu'a Cholet, et ils osent marcher sur Beaupreau, ou l'on
supposait que les Vendeens s'etaient retires en masse. Mais la fuite avait
ete si rapide, qu'une partie se trouvait deja a Saint-Florent, sur les
bords de la Loire. Le reste, a l'approche des republicains, evacue
Beaupreau en desordre, et leur cede ce poste ou ils auraient pu se
defendre.

Le lendemain matin, 18, l'armee entiere marche de Cholet vers Beaupreau.
Les avant-gardes de Beaupuy, placees sur la route de Saint-Florent, voient
un grand nombre d'individus accourir en criant: _Vive la republique, vive
Bonchamps!_ On les interroge, et ils repondent en proclamant Bonchamps
comme leur liberateur. En effet, ce jeune heros, etendu sur un matelas, et
pres d'expirer d'un coup de feu dans le bas-ventre, avait demande et obtenu
la grace de quatre mille prisonniers que les Vendeens trainaient a leur
suite, et qu'ils voulaient fusiller; les prisonniers rejoignaient l'armee
republicaine.

[Illustration: MORT DE BONCHAMP.]

Dans ce moment, quatre-vingt mille individus, femmes, enfans, vieillards,
hommes armes, etaient au bord de la Loire, avec les debris de ce qu'ils
possedaient, et se disputaient une vingtaine de barques pour passer a
l'autre bord. Le conseil superieur, compose des chefs qui etaient
capables encore d'opiner, deliberait s'il fallait se separer ou porter la
guerre en Bretagne. Quelques-uns auraient voulu qu'on se dispersat dans la
Vendee, et qu'on s'y cachat en attendant des temps meilleurs: La
Rochejaquelein etait du nombre, et il conseillait de se faire tuer sur la
rive gauche plutot que de passer sur la rive droite. Cependant l'avis
contraire prevalut, et on se decida a rester reunis et a passer outre. Mais
Bonchamps venait d'expirer, et personne n'etait capable d'accomplir les
projets qu'il avait formes sur la Bretagne. D'Elbee, mourant, etait envoye
a Noirmoutiers; Lescure, blesse a mort, etait transporte sur un brancard.
Quatre-vingt mille individus quittaient leurs champs, allaient porter le
ravage dans les champs voisins, et y chercher l'extermination, pour quel
but, grand Dieu! pour une cause absurde et de toutes parts delaissee ou
hypocritement defendue! Tandis que ces infortunes s'exposaient
genereusement a tant de maux, la coalition songeait a peine a eux, les
emigres intriguaient dans les cours, quelques-uns seulement se battaient
bravement sur le Rhin, mais dans les rangs des etrangers; et personne
encore n'avait songe a envoyer ni un soldat ni un ecu a cette malheureuse
Vendee, deja signalee par vingt combats heroiques, et aujourd'hui vaincue,
fugitive et desolee.

Les generaux republicains se reunirent a Beaupreau, et la on resolut de se
diviser, et de se rendre partie a Nantes et partie a Angers, pour empecher
un coup de main sur ces deux places. L'avis des representans, non partage
pourtant par Kleber, fut que la Vendee etait detruite. _La Vendee n'est
plus_, ecrivirent-ils a la convention. On avait donne jusqu'au 20 octobre a
l'armee pour en finir, et elle avait termine le 18. L'armee du Nord avait,
le meme jour, gagne la bataille de Watignies, et avait termine la campagne
en debloquant Maubeuge. Ainsi, de toutes parts, la convention semblait
n'avoir qu'a decreter la victoire pour l'assurer. L'enthousiasme fut au
comble a Paris et dans toute la France, et on commenca a croire qu'avant la
fin de la saison la republique serait victorieuse de tous les trones
conjures contre elle.

Un seul evenement pouvait troubler cette joie, c'etait la perte des lignes
de Wissembourg sur le Rhin, qui avaient ete forcees le 13 et le 15 octobre.
Apres l'echec de Pirmasens, nous avons laisse les Prussiens et les
Autrichiens en presence des lignes de la Sarre et de la Lauter, et menacant
a chaque instant de les envahir. Les Prussiens, ayant inquiete les Francais
sur les bords de la Sarre, les obligerent a se replier. Le corps des
Vosges, rejete au-dela d'Hornbach, se retira fort en arriere a Bitche,
dans le centre des montagnes; l'armee de la Moselle, repoussee jusqu'a
Sarreguemines, fut separee du corps des Vosges et de l'armee du Rhin. Dans
cette position, il devenait facile aux Prussiens, qui avaient, sur le
revers occidental, depasse la ligne commune de la Sarre et de la Lauter, de
tourner les lignes de Wissembourg par leur extreme gauche. Alors ces lignes
devaient tomber necessairement. C'est ce qui arriva le 13 octobre. La
Prusse et l'Autriche, que nous avons vues en desaccord, s'etaient enfin
entendues, le roi de Prusse s'etait rendu en Pologne, et avait laisse le
commandement a Brunswick, avec ordre de se concerter avec Wurmser. Du 13 au
14 octobre, tandis que les Prussiens marchaient le long de la ligne des
Vosges jusqu'a Bitche, bien au-dela de la hauteur de Wissembourg, Wurmser
devait attaquer les lignes de la Lauter sur sept colonnes. La premiere,
sous le prince de Waldeck, chargee de passer le Rhin a Seltz, et de tourner
Lauterbourg, rencontra, dans la nature des lieux et le courage d'un
demi-bataillon des Pyrenees, des obstacles invincibles; la seconde, bien
qu'elle eut passe les lignes au-dessus de Lauterbourg, fut repoussee; les
autres, apres avoir obtenu au-dessus et autour de Wissembourg des avantages
balances par la resistance vigoureuse des Francais, s'emparerent cependant
de Wissembourg. Nos troupes se retirerent sur le poste du Geisberg, place
un peu en arriere de Wissembourg, et beaucoup plus difficile a emporter. On
ne pouvait pas regarder encore les lignes de Wissembourg comme tout a fait
perdues; mais la nouvelle de la marche des Prussiens sur le revers
occidental, obligea le general francais a se replier sur Hagueneau et sur
les lignes de la Lauter, et a ceder ainsi une partie du territoire aux
coalises. Sur ce point, la frontiere etait donc envahie; mais les succes du
Nord et de la Vendee couvrirent l'effet de cette mauvaise nouvelle. On
envoya Saint-Just et Lebas en Alsace, pour contenir les mouvemens que la
noblesse alsacienne et les emigres excitaient a Strasbourg. On dirigea de
ce cote des levees nombreuses, et on se consola par la resolution de
vaincre sur ce point comme sur tous les autres.

Les craintes affreuses qu'on avait concues dans le mois d'aout, avant les
victoires d'Hondschoote et de Watignies, avant la prise de Lyon et la
retraite des Piemontais au-dela des Alpes, avant les succes de la Vendee,
etaient dissipees. On voyait, dans ce moment, la frontiere du Nord, la plus
importante et la plus menacee, delivree de l'ennemi, Lyon rendu a la
republique, la Vendee soumise, toute rebellion etouffee dans l'interieur
jusqu'a la frontiere d'Italie, ou la place de Toulon resistait encore, il
est vrai, mais resistait seule. Encore un succes aux Pyrenees, a Toulon,
au Rhin, et la republique etait completement victorieuse; et ce triple
succes ne semblait pas plus difficile a obtenir que les autres. Sans doute,
la tache n'etait pas finie, mais elle pouvait l'etre bientot, en continuant
les memes efforts et les memes moyens: on n'etait pas encore entierement
rassure, mais on ne se croyait plus en danger de mort prochaine.

FOOTNOTES:

[Footnote 4: Decret du 18e jour du 1er mois de l'an IIe de la Republique.]




CHAPITRE XV.


EFFETS DES LOIS REVOLUTIONNAIRES; PROSCRIPTIONS A LYON, A MARSEILLE ET A
BORDEAUX.--PERSECUTIONS DIRIGEES CONTRE LES _suspects_. INTERIEUR DES
PRISONS DE PARIS; ETAT DES PRISONNIERS A LA CONCIERGERIE.--LA REINE
MARIE-ANTOINETTE EST SEPAREE DE SA FAMILLE ET TRANSFEREE A LA CONCIERGERIE;
TOURMENS QU'ON LUI FAIT SUBIR. CONDUITE ATROCE D'HEBERT. SON PROCES DEVANT
LE TRIBUNAL REVOLUTIONNAIRE. ELLE EST CONDAMNEE A MORT ET
EXECUTEE.--DETAILS DES PROCES ET DU SUPPLICE DES GIRONDINS.--EXECUTION DU
DUC D'ORLEANS, DE BAILLY, DE MADAME ROLAND.--TERREUR GENERALE. SECONDE LOI
DU _maximum_. AGIOTAGE. FALSIFICATION D'UN DECRET PAR QUATRE
DEPUTES.--ETABLISSEMENT DU NOUVEAU SYSTEME METRIQUE ET DU CALENDRIER
REPUBLICAIN.--ABOLITION DES ANCIENS CULTES; ABJURATION DE GOBEL, EVEQUE DE
PARIS. ETABLISSEMENT DU CULTE DE LA RAISON.


Les mesures revolutionnaires decretees pour le salut de la France
s'executaient dans toute son etendue avec la derniere vigueur. Imaginees
par les hommes les plus ardens, elles etaient violentes dans leur principe;
executees loin des chefs qui les avaient concues, dans une region
inferieure, ou les passions moins eclairees etaient plus brutales, elles
devenaient encore plus violentes dans l'application. On obligeait une
partie des citoyens a quitter leurs foyers, on enfermait les autres comme
suspects, on faisait enlever les denrees et les marchandises pour les
besoins des armees, on imposait des corvees pour les transports acceleres,
et on ne donnait en echange des objets requis ou des services exiges, que
des assignats, ou une creance sur l'etat, qui n'inspirait aucune confiance.
On poursuivait rapidement la repartition de l'emprunt force, et les
repartiteurs des communes disaient aux uns: Vous avez dix mille livres de
rente; aux autres: Vous en avez vingt; et tous, sans pouvoir repliquer,
etaient obliges de fournir la somme demandee. De grandes vexations
resultaient de ce vaste arbitraire; mais les armees se remplissaient
d'hommes, les vivres s'acheminaient en abondance vers les depots, et le
milliard d'assignats qu'il fallait retirer de la circulation, commencait a
etre percu. Ce n'est jamais sans de grandes douleurs qu'on opere si
rapidement, et qu'on sauve un etat menace.

Dans tous les lieux ou le danger plus imminent avait exige la presence des
commissaires de la convention, les mesures revolutionnaires etaient
devenues plus rigoureuses. Pres des frontieres et dans tous les departemens
suspects de royalisme ou de federalisme, ces commissaires avaient fait
lever la population en masse; ils avaient mis toutes choses en requisition,
frappe les riches de taxes revolutionnaires, en outre de la taxe generale
resultant de l'emprunt force; ils avaient accelere l'emprisonnement des
suspects, et quelquefois enfin ils les avaient fait juger par des
commissions revolutionnaires, instituees par eux. Laplanche, envoye dans le
departement du Cher, disait, le 29 vendemiaire, aux Jacobins: "Partout j'ai
mis la terreur a l'ordre du jour; partout j'ai impose des contributions sur
les riches et les aristocrates. Orleans m'a fourni cinquante mille livres,
et deux jours m'ont suffi a Bourges pour une levee de deux millions. Ne
pouvant etre partout, mes delegues m'ont supplee: un individu nomme Mamin,
riche de sept millions, et taxe par l'un d'eux a quarante mille livres,
s'est plaint a la convention, qui a applaudi a ma conduite; et s'il eut ete
impose par moi-meme, il eut paye deux millions. J'ai fait rendre, a
Orleans, un compte public a mes delegues; c'est au sein de la societe
populaire qu'ils l'ont rendu, et ce compte a ete sanctionne par le peuple.
Partout j'ai fait fondre les cloches, et reuni plusieurs paroisses. J'ai
destitue tous les federalistes, renferme les gens suspects, mis les
sans-culottes en force. Des pretres avaient toutes leurs commodites dans
les maisons de reclusion; les sans-culottes couchaient sur la paille dans
les prisons; les premiers m'ont fourni des matelas pour les derniers.
Partout j'ai fait marier les pretres. Partout j'ai electrise les coeurs et
les esprits. J'ai organise des manufactures d'armes, visite les ateliers,
les hopitaux, les prisons. J'ai fait partir plusieurs bataillons de la
levee en masse. J'ai passe en revue quantite de gardes nationales pour les
republicaniser, et j'ai fait guillotiner plusieurs royalistes. Enfin, j'ai
suivi mon mandat imperatif. J'ai agi partout en chaud montagnard, en
representant revolutionnaire."

C'est surtout dans les trois principales villes federalistes, Lyon,
Marseille et Bordeaux, que les representans venaient d'imprimer une
profonde terreur. Le formidable decret rendu contre Lyon portait que les
rebelles et leurs complices seraient militairement juges par une
commission, que les sans-culottes seraient nourris aux depens des
aristocrates, que les maisons des riches seraient detruites, et que la
ville changerait son nom. L'execution de ce decret etait confiee a
Collot-d'Herbois, Maribon-Montaut et Fouche de Nantes. Ils s'etaient rendus
a Commune-Affranchie, emmenant avec eux quarante jacobins, pour organiser
un nouveau club et propager les principes de la societe-mere. Ronsin les
avait suivis avec deux mille hommes de l'armee revolutionnaire, et ils
avaient aussitot deploye leurs fureurs. Les representans donnerent le
premier coup de marteau sur l'une des maisons destinees a etre demolies,
et huit cents ouvriers se mirent sur-le-champ a l'ouvrage pour detruire les
plus belles rues. Les proscriptions avaient commence en meme temps. Les
Lyonnais soupconnes d'avoir pris les armes etaient guillotines ou fusilles
au nombre de cinquante et soixante par jour. La terreur regnait dans cette
malheureuse cite: les commissaires envoyes pour la punir, entraines,
enivres par l'effusion du sang, croyant, a chaque cri de douleur, voir
renaitre la revolte, ecrivaient a la convention que les aristocrates
n'etaient pas reduits encore, qu'ils n'attendaient qu'une occasion pour
reagir, et qu'il fallait, pour n'avoir plus rien a craindre, deplacer une
partie de la population et detruire l'autre. Comme les moyens mis en usage
ne paraissaient pas assez rapides, Collot-d'Herbois imagina d'employer la
mine pour detruire les edifices, la mitraille pour immoler les proscrits;
et il ecrivit a la convention que bientot il allait se servir de moyens
plus prompts et plus efficaces pour punir la ville rebelle.

A Marseille, plusieurs victimes avaient deja succombe. Mais toute la colere
des representans etait dirigee contre Toulon, dont ils poursuivaient le
siege.

Dans la Gironde, les vengeances s'exercaient avec la plus grande fureur.
Isabeau et Tallien s'etaient places a la Reole: la, ils s'occupaient a
former le noyau d'une armee revolutionnaire pour penetrer dans Bordeaux,
et, en attendant, ils tachaient de desorganiser les sections de cette
ville. Pour cela, ils s'etaient servis d'une section toute montagnarde, et
qui, parvenant a effrayer les autres, avait fait fermer successivement le
club federaliste et destituer les autorites departementales. Alors ils
etaient entres triomphalement dans Bordeaux, et avaient retabli la
municipalite et les autorites montagnardes. Immediatement apres, ils
avaient rendu un arrete portant que le gouvernement de Bordeaux serait
militaire, que tous les habitans seraient desarmes, qu'une commission
speciale jugerait les aristocrates et les federalistes, et qu'on leverait
immediatement sur les riches une taxe extraordinaire, pour fournir aux
depenses de l'armee revolutionnaire. Cet arrete fut aussitot mis a
execution, les citoyens furent desarmes, et une foule de tetes tomberent.

C'est a cette epoque meme que les deputes fugitifs, qui s'etaient embarques
en Bretagne pour la Gironde, arrivaient a Bordeaux. Ils allerent tous
chercher un asile chez une parente de Guadet, dans les grottes de
Saint-Emilion. On savait confusement qu'ils etaient caches de ce cote, et
Tallien faisait les plus grands efforts pour les decouvrir. Il n'y avait
pas reussi encore, mais il parvint malheureusement a saisir Biroteau, venu
de Lyon pour s'embarquer a Bordeaux. Ce dernier etait hors la loi. Tallien
fit aussitot constater l'identite et consommer l'execution. Duchatel fut
aussi decouvert; mais comme il n'etait pas hors la loi, il fut transfere a
Paris pour etre juge par le tribunal revolutionnaire. On lui adjoignit les
trois jeunes amis Riouffe, Girey-Dupre et Marchenna, qui s'etaient, comme
on l'a vu, attaches a la fortune des Girondins.

Ainsi, toutes les grandes villes de France subissaient les vengeances de la
Montagne. Mais Paris, tout plein des plus illustres victimes, allait
devenir le theatre de bien plus grandes cruautes.

Tandis qu'on preparait le proces de Marie-Antoinette, des girondins, du duc
d'Orleans, de Bailly, d'une foule de generaux et de ministres, on
remplissait les prisons de suspects. La commune de Paris s'etait arroge,
avons-nous dit, une espece d'autorite legislative sur tous les objets de
police, de subsistance, de commerce, de culte, et, a chaque decret, elle
rendait un arrete explicatif pour etendre ou limiter les volontes de la
convention. Sur les requisitions de Chaumette, elle avait singulierement
etendu la definition des suspects, donnee par la loi du 17 septembre.
Chaumette avait, dans une instruction municipale, enumere les caracteres
auxquels il fallait les reconnaitre. Cette instruction, adressee aux
sections de Paris, et bientot a toutes celles de la republique, etait
concue en ces termes:

"Doivent etre consideres comme suspects: 1 ceux qui, dans les assemblees
du peuple, arretent son energie par des discours astucieux des cris
turbulens et des menaces; 2 ceux qui, plus prudens, parlent
mysterieusement des malheurs de la republique, s'apitoient sur le sort du
peuple, et sont toujours prets a repandre de mauvaises nouvelles avec une
douleur affectee; 3 ceux qui ont change de conduite et de langage selon
les evenemens; qui, muets sur les crimes des royalistes et des
federalistes, declament avec emphase contre les fautes legeres des
patriotes, et affectent, pour paraitre republicains, une austerite, une
severite etudiees, et qui cedent aussitot qu'il s'agit d'un modere ou d'un
aristocrate; 4 ceux qui plaignent les fermiers, les marchands avides,
contre lesquels la loi est obligee de prendre des mesures; 5 ceux qui,
ayant toujours les mots de _liberte, republique_ et _patrie_ sur les
levres, frequentent les ci-devant nobles, les pretres, les
contre-revolutionnaires, les aristocrates, les feuillans, les moderes, et
s'interessent a leur sort; 6 ceux qui n'ont pris aucune part active dans
tout ce qui interesse la revolution, et qui, pour s'en disculper, font
valoir le paiement de leurs contributions, leurs dons patriotiques, leurs
services dans la garde nationale par remplacement ou autrement; 7 ceux qui
ont recu avec indifference la constitution republicaine, et ont fait
paraitre de fausses craintes sur son etablissement et sa duree; 8 ceux
qui, n'ayant rien fait contre la liberte, n'ont aussi rien fait pour elle;
9 ceux qui ne frequentent pas leurs sections, et donnent pour excuse
qu'ils ne savent pas parler, ou que leurs affaires les en empechent; 10
ceux qui parlent avec mepris des autorites constituees, des signes de la
loi, des societes populaires, des defenseurs de la liberte; 11 ceux qui
ont signe des petitions contre-revolutionnaires, ou frequente des societes
et clubs anticiviques; 12 ceux qui sont reconnus pour avoir ete de
mauvaise foi, partisans de Lafayette, et ceux qui ont marche au pas de
charge au Champ-de-Mars."

Avec une telle definition, le nombre des suspects devait etre illimite, et
bientot il s'eleva, dans les prisons de Paris, de quelques cents a trois
mille. D'abord on les avait places a la Mairie, a la Force, a la
Conciergerie, a l'Abbaye, a Sainte-Pelagie, aux Madelonettes, dans toutes
les prisons de l'etat, mais ces vastes depots devenant insuffisans, on
songea a etablir de nouvelles maisons d'arret, specialement consacrees aux
detenus politiques. Les frais de garde etant a la charge des prisonniers,
on loua des maisons a leurs depens. On en choisit une dans la rue d'Enfer,
qui fut connue sous le nom de _maison de Port-Libre_, une autre dans la rue
de Sevres, appelee _maison Lazare_. Le college Duplessis devint un lieu de
detention; enfin le palais du Luxembourg, d'abord destine a recevoir les
vingt-deux girondins, fut rempli d'un grand nombre de prisonniers, et
renferma pele-mele tout ce qui restait de la brillante societe du faubourg
Saint-Germain. Ces arrestations subites ayant amene un encombrement dans
les prisons, les detenus furent d'abord mal loges. Confondus avec les
malfaiteurs et jetes sur la paille, les premiers momens de leur detention
furent cruels. Bientot, cependant, le temps amena l'ordre et les
adoucissemens. Les communications avec le dehors leur etant permises, ils
eurent la consolation d'embrasser leurs proches, et la faculte de se
procurer de l'argent. Alors ils louerent des lits ou s'en firent apporter;
ils ne coucherent plus sur la paille, et furent separes des malfaiteurs. On
leur accorda meme toutes les commodites qui pouvaient rendre leur sort plus
supportable: car le decret permettait de transporter dans les maisons
d'arret tous les objets dont les detenus auraient besoin. Ceux qui
habitaient les maisons nouvellement etablies furent encore mieux traites.
A Port-Libre, dans la maison Lazare, au Luxembourg, on se trouvaient de
riches prisonniers, on vit regner la proprete et l'abondance. Les tables
etaient delicatement servies, moyennant les droits d'entree que prelevaient
les geoliers. Cependant l'affluence des visiteurs etant devenue trop
considerable, et les communications avec le dehors paraissant une trop
grande faveur, cette consolation fut interdite, et les detenus ne purent
plus communiquer avec personne que par ecrit, et seulement pour se procurer
les objets dont ils avaient besoin. Des cet instant, la societe parut
devenir plus intime entre ces malheureux, condamnes a exister exclusivement
ensemble. Chacun se rapprocha suivant ses gouts, et de petites societes se
formerent. Des reglemens furent etablis; on se partagea les soins
domestiques, et chacun en eut la charge a son tour. Une souscription fut
ouverte pour les frais de logement et de nourriture, et les riches
contribuerent ainsi pour les pauvres.

Apres avoir vaque aux soins de leur menage, les differentes chambrees se
reunissaient dans des salles communes. Autour d'une table, d'une poele,
d'une cheminee, se formaient des groupes. On se livrait au travail, a la
lecture, a la conversation. Des poetes, jetes dans les fers avec tout ce
qui avait excite la defiance par une superiorite quelconque, lisaient des
vers. Des musiciens donnaient des concerts, et on entendait chaque jour de
l'excellente musique dans ces lieux de proscription. Bientot le luxe
accompagna les plaisirs. Les femmes se parerent, des liaisons d'amitie et
d'amour s'etablirent, et on vit se reproduire, jusqu'a la veille de
l'echafaud, toutes les scenes ordinaires de la societe. Singulier exemple
du caractere francais, de son insouciance, de sa gaiete, de son aptitude au
plaisir dans toutes les situations de la vie!

Des vers charmans, des aventures romanesques, des actes de bienfaisance,
une confusion singuliere de rangs, de fortune et d'opinion, signalerent ces
trois premiers mois de la detention des suspects. Une sorte d'egalite
volontaire realisa dans ces lieux cette egalite chimerique que des
sectaires opiniatres voulaient faire regner partout, et qu'ils ne
reussirent a etablir que dans les prisons. Il est vrai que l'orgueil de
quelques prisonniers resista a cette egalite du malheur. Tandis qu'on
voyait des hommes, fort inegaux d'ailleurs en fortune, en education, vivre
tres bien entre eux, et se rejouir, avec un admirable desinteressement, des
victoires de cette republique qui les persecutait, quelques ci-devant
nobles et leurs femmes, trouves par hasard dans les hotels deserts du
faubourg Saint-Germain, vivaient a part, s'appelaient encore des noms
proscrits de comte et de marquis, et laissaient voir leur depit quand on
venait dire que les Autrichiens avaient fui devant Watignies, ou que les
Prussiens n'avaient pu franchir les Vosges. Cependant la douleur ramene
tous les coeurs a la nature et a l'humanite: bientot, lorsque
Fouquier-Tinville, frappant chaque jour a la porte de ces demeures
desolees, demanda sans cesse de nouvelles tetes; quand les amis, les
parens, furent chaque jour separes par la mort, ceux qui restaient
gemirent, se consolerent ensemble, et n'eurent plus qu'un meme sentiment au
milieu des memes malheurs.

Cependant les prisons n'offraient pas toutes les memes scenes. La
Conciergerie, tenant au Palais de Justice, et renfermant, a cause de cette
proximite, les prisonniers destines au tribunal revolutionnaire, presentait
le douloureux spectacle de quelques cents malheureux n'ayant jamais plus de
trois ou quatre jours a vivre. On les y transferait la veille de leur
jugement, et ils n'y passaient que le court intervalle qui separait leur
jugement de leur execution. La se trouvaient les girondins qu'on avait
tires du Luxembourg, leur premiere prison; madame Roland, qui, apres avoir
fait evader son mari, s'etait laisse enfermer sans songer a fuir; les
jeunes Riouffe, Girey-Dupre, Bois-Guion, attaches a la cause des deputes
proscrits, et traduits de Bordeaux a Paris pour y etre juges conjointement
avec eux; Bailly, qu'on avait arrete a Melun; l'ex-ministre des finances
Clavieres, qui n'avait pas reussi a s'enfuir comme Lebrun; le duc
d'Orleans, transfere des prisons de Marseille dans celles de Paris; les
generaux Houchard, Brunet, tous reserves au meme sort; et enfin
l'infortunee Marie-Antoinette, qui etait destinee a devancer a l'echafaud
ces illustres victimes. La, on ne songeait pas meme a se procurer les
commodites qui adoucissaient le sort des detenus dans les autres prisons.
On habitait de sombres et de tristes reduits, ou ne penetraient ni la
lumiere, ni les consolations, ni les plaisirs. A peine les prisonniers
jouissaient-ils du privilege d'etre couches sur des lits, au lieu de l'etre
sur la paille. Ne pouvant se distraire du spectacle de la mort comme les
simples suspects, qui esperaient n'etre que detenus jusqu'a la paix, ils
tachaient de s'en amuser, et faisaient du tribunal revolutionnaire et de la
guillotine les plus etranges parodies. Les girondins, dans leur prison,
improvisaient et jouaient des drames singuliers et terribles, dont leur
destinee et la revolution etaient le sujet. C'est a minuit, lorsque tous
les geoliers reposaient; qu'ils commencaient ces divertissemens lugubres.
Voici l'un de ceux qu'ils avaient imagines. Assis chacun sur un lit, ils
figuraient et les juges et les jures du tribunal revolutionnaire, et
Fouquier-Tinville lui-meme. Deux d'entre eux, places vis-a-vis,
representaient l'accuse avec son defenseur. Suivant l'usage du sanglant
tribunal, l'accuse etait toujours condamne. Etendu aussitot sur une planche
de lit que l'on renversait, il subissait le simulacre du supplice jusque
dans ses moindres details. Apres beaucoup d'executions, l'accusateur
devenait accuse, et succombait a son tour. Revenant alors couvert d'un drap
de lit, il peignait les tortures qu'il endurait aux enfers, prophetisait
leur destinee a tous ces juges iniques, et, s'emparant d'eux avec des cris
lamentables, il les entrainait dans les abimes.... "C'est ainsi, dit
Riouffe, que nous badinions dans le sein de la mort, et que dans nos jeux
prophetiques nous disions la verite au milieu des espions et des
bourreaux."

Depuis la mort de Custine, on commencait a s'habituer a ces proces
politiques, ou de simples torts d'opinion etaient transformes en crimes
dignes de mort. On s'accoutumait, par une sanglante pratique, a chasser
tous les scrupules, et a regarder comme naturel d'envoyer a l'echafaud tout
membre d'un parti contraire. Les cordeliers et les jacobins avaient fait
decreter la mise en jugement de la reine, des girondins, de plusieurs
generaux et du duc d'Orleans. Ils exigeaient imperieusement qu'on leur tint
parole, et c'est surtout par la reine qu'ils voulaient commencer cette
longue suite d'immolations. Il semble qu'une femme aurait du desarmer les
fureurs politiques; mais on portait plus de haine encore a Marie-Antoinette
qu'a Louis XVI. C'est a elle qu'on reprochait les trahisons de la cour, les
dilapidations du tresor, et surtout la guerre acharnee de l'Autriche. Louis
XVI, disait-on, avait tout laisse faire; mais Marie-Antoinette avait tout
fait, et c'est sur elle qu'il fallait tout punir.

Deja on a vu quelles reformes avaient ete faites au Temple.
Marie-Antoinette avait ete separee de sa soeur, de sa fille et de son fils.
En vertu du decret qui ordonnait le jugement ou la deportation des derniers
membres de la famille des Bourbons, on l'avait transferee a la
Conciergerie; et la, seule, dans une prison etroite, elle etait reduite au
plus strict necessaire comme tous les autres prisonniers. L'imprudence d'un
ami devoue rendit sa situation encore plus penible. Un membre de la
municipalite, Michonnis, auquel elle inspirait un vif interet, voulut
introduire aupres d'elle un individu qui voulait, disait-il, la voir par
curiosite. Cet individu etait un emigre courageux, mais imprudent, qui lui
jeta un oeillet renfermant ces mots ecrits sur un papier tres-fin: _Vos
amis sont prets_. Esperance fausse, et aussi dangereuse pour celle qui la
recevait que pour celui qui la donnait! Michonnis et l'emigre furent
decouverts et arretes sur-le-champ; la surveillance exercee a l'egard de
l'infortunee prisonniere devint des ce jour encore plus rigoureuse. Des
gendarmes devaient etre sans cesse de garde a la porte de sa prison, et il
leur etait expressement defendu de repondre a aucune de ses paroles.

Le miserable Hebert, substitut de Chaumette, et redacteur de la degoutante
feuille du _Pere Duchene_, l'ecrivain du parti dont Vincent, Ronsin,
Varlet, Leclerc, etaient chefs, Hebert s'etait particulierement attache a
tourmenter les restes infortunes de la famille detronee. Il pretendait que
la famille du tyran ne devait pas etre mieux traitee qu'une famille
sans-culotte; et il avait fait rendre un arrete qui supprimait l'espece de
luxe avec lequel on avait nourri jusque-la les prisonniers du Temple. On
interdisait aux detenues la volaille et la patisserie; on les reduisait a
une seule espece d'aliment a dejeuner; a un potage, a un bouilli et un plat
quelconque a diner; a deux plats a souper, et une demi-bouteille de vin par
tete. La bougie etait remplacee par la chandelle, l'argenterie par l'etain,
et la porcelaine par la faience. Les porteurs d'eau ou de bois pouvaient
seuls entrer dans leur chambre, accompagnes de deux commissaires. Les
alimens ne leur parvenaient qu'au moyen d'un tour. Le nombreux domestique
etait reduit a un cuisinier, un aide, deux servans, et une femme de charge
pour le linge.

Immediatement apres cet arrete, Hebert s'etait rendu au Temple, et avait
inhumainement arrache aux deux infortunees prisonnieres jusqu'a de petits
meubles auxquels elles tenaient beaucoup. Quatre-vingts louis que madame
Elisabeth avait en reserve, et qu'elle avait recus de madame de Lamballe,
lui furent enleves. Nul n'est plus dangereux, plus cruel que l'homme sans
lumieres et sans education, revetu d'une autorite recente. S'il a, surtout,
une ame vile; si, comme Hebert, qui distribuait des contre-marques a la
porte d'un theatre, et volait sur les recettes, il est sans moralite
naturelle, et s'il arrive tout a coup de la fange de sa condition au
pouvoir, il se montrera aussi bas qu'atroce. Tel fut Hebert dans sa
conduite au Temple. Il ne se borna pas aux vexations que nous venons de
rapporter; lui et quelques autres imaginerent de separer le jeune prince de
sa tante et de sa soeur. Un cordonnier, nomme Simon, et sa femme, furent
les instituteurs auxquels on crut devoir le confier pour lui donner
l'education des sans-culottes. Simon et sa femme s'enfermerent au Temple,
et devenant prisonniers avec le malheureux enfant, se chargerent de le
soigner a leur maniere. Leur nourriture etait meilleure que celle des
princesses, et ils partageaient la table des commissaires municipaux qui
etaient de garde. Simon pouvait, accompagne de deux commissaires, descendre
dans la cour du Temple avec le jeune prince, afin de lui procurer un peu
d'exercice.

Hebert concut la pensee infame d'arracher a cet enfant des revelations
contre sa malheureuse mere. Soit que ce miserable pretat a l'enfant de
fausses revelations, soit qu'il eut abuse de son age et de son etat pour
lui arracher tout ce qu'il voulait, il provoqua une deposition revoltante;
et comme l'age du jeune prince ne permettait pas de le conduire au
tribunal, Hebert vint y rapporter a sa place les infamies que lui-meme
avait dictees ou supposees.

Ce fut le 14 octobre que Marie-Antoinette parut devant ses juges. Trainee
au sanglant tribunal par l'inexorable vengeance revolutionnaire, elle n'y
paraissait avec aucune chance d'acquittement, car ce n'etait pas pour l'y
faire absoudre que les jacobins l'y avaient appelee. Cependant il fallait
enoncer des griefs. Fouquier recueillit les bruits repandus dans le peuple,
depuis l'arrivee de la princesse en France; et, dans l'acte d'accusation,
il lui reprocha d'avoir dilapide le tresor, d'abord pour ses plaisirs, puis
pour faire passer des fonds a l'empereur son frere. Il insista sur les
scenes des 5 et 6 octobre, et sur le repas des gardes-du-corps, pretendant
qu'elle avait trame a cette epoque un complot qui obligea le peuple a se
transporter a Versailles pour le dejouer. Il lui imputa ensuite de s'etre
emparee de son epoux, de s'etre melee du choix des ministres, d'avoir
conduit elle-meme les intrigues avec les deputes gagnes a la cour, d'avoir
prepare le voyage a Varennes, d'avoir amene la guerre, et livre aux
generaux ennemis tous nos plans de campagne. Il l'accusa d'avoir prepare
une nouvelle conspiration au 10 aout, d'avoir fait tirer ce jour-la sur le
peuple, et engage son epoux a se defendre en le taxant de lachete; enfin de
n'avoir cesse de machiner et de correspondre au dehors depuis sa captivite
au Temple, et d'y avoir traite son jeune fils en roi. On voit comment tout
est travesti et tourne a crime au jour terrible ou les vengeances des
peuples long-temps differees eclatent enfin, et frappent ceux de leurs
princes qui ne les ont pas meritees. On voit comment la prodigalite,
l'amour des plaisirs, si naturels chez une jeune princesse, comment son
attachement a son pays, son influence sur son epoux, ses regrets, plus
indiscrets toujours chez une femme que chez un homme, son courage meme plus
hardi, se peignaient dans ces imaginations irritees ou mechantes.

Il fallait des temoins: on appela Lecointre, depute de Versailles, qui
avait vu les 5 et 6 octobre; Hebert, qui avait souvent visite le Temple;
divers employes des ministeres, et plusieurs domestiques de l'ancienne
cour. On tira de leurs prisons, pour les faire comparaitre, l'amiral
d'Estaing, ancien commandant de la garde nationale de Versailles,
l'ex-procureur de la commune Manuel, Latour-du-Pin, ministre de la guerre
en 1789, le venerable Bailly, qui, disait-on, avait ete, avec Lafayette,
complice du voyage a Varennes; enfin Valaze, l'un des girondins destines a
l'echafaud.

Aucun fait precis ne fut articule. Les uns avaient vu la reine joyeuse
lorsque les gardes-du-corps lui temoignaient leur devouement; les autres
l'avaient vue triste et courroucee lorsqu'on la conduisait a Paris, ou
lorsqu'on la ramenait de Varennes; ceux-ci avaient assiste a des fetes
splendides qui devaient couter des sommes enormes; ceux-la avaient entendu
dire dans les bureaux ministeriels que la reine s'opposait a la sanction
des decrets. Une ancienne femme de service a la cour avait, en 1788, oui
dire au duc de Coigny que l'empereur avait deja recu deux cents millions de
la France pour faire la guerre aux Turcs.

Le cynique Hebert, amene devant l'infortunee reine, osa enfin apporter les
accusations arrachees au jeune prince. Il dit que Charles Capet avait
raconte a Simon le voyage a Varennes, et designe Lafayette et Bailly comme
en etant les cooperateurs. Puis il ajouta que cet enfant avait des vices
funestes et bien prematures pour son age; que Simon, l'ayant surpris et
l'ayant interroge, avait appris qu'il tenait de sa mere les vices auxquels
il se livrait. Hebert ajouta que Marie-Antoinette voulait sans doute, en
affaiblissant de bonne heure la constitution physique de son fils,
s'assurer le moyen de le dominer, s'il remontait sur le trone.

Les bruits echappes d'une cour mechante, pendant vingt annees, avaient
donne au peuple l'opinion la plus defavorable des moeurs de la reine.
Cependant cet auditoire tout jacobin fut revolte des accusations d'Hebert.
Celui-ci n'en persista pas moins a les soutenir. Cette mere infortunee ne
repondait pas; pressee de nouveau de s'expliquer, elle dit avec une emotion
extraordinaire: "Je croyais que la nature me dispenserait de repondre a une
telle imputation; mais j'en appelle au coeur de toutes les meres ici
presentes." Cette reponse si noble et si simple remua tous les assistans.
Cependant tout ne fut pas aussi amer pour Marie-Antoinette dans les
depositions des temoins. Le brave d'Estaing, dont elle avait ete l'ennemie,
refusa de rien dire a sa charge, et ne parla que du courage qu'elle montra
les 5 et 6 octobre, de la noble resolution qu'elle exprima de mourir aupres
de son epoux plutot que de fuir. Manuel, malgre ses hostilites avec la cour
pendant la legislative declara ne pouvoir rien dire contre l'accusee.
Quand le venerable Bailly fut amene, Bailly qui autrefois avait si souvent
predit a la cour les maux qu'entraineraient ses imprudences, il parut
douloureusement affecte; et comme on lui demandait s'il connaissait la
femme Capet: "Oui, dit-il en s'inclinant avec respect, oui, j'ai connu
_madame_." Il declara ne rien savoir, et soutint que les declarations
arrachees au jeune prince, relativement au voyage a Varennes, etaient
fausses. En recompense de sa deposition, il recut des reproches outrageans,
et put juger du sort qui lui etait bientot reserve. Il n'y eut dans
l'instruction que deux faits graves, attestes par Latour-du-Pin et Valaze,
qui ne deposerent que parce qu'ils ne pouvaient pas s'en dispenser.
Latour-du-Pin avoua que Marie-Antoinette lui avait demande un etat exact
des armees pendant qu'il etait ministre de la guerre. Valaze, toujours
froid, mais respectueux pour le malheur, ne voulut rien dire a la charge de
l'accusee; cependant il ne put s'empecher de declarer que, membre de la
commission des vingt-quatre, et charge avec ses collegues de verifier les
papiers trouves chez Septeuil, tresorier de la liste civile, il avait vu
des bons pour diverses sommes, signes _Antoinette_, ce qui etait fort
naturel; mais il ajouta qu'il avait vu une lettre ou le ministre priait le
roi de transmettre a la reine la copie d'un plan de campagne qu'il avait
entre ses mains. Ces deux faits, la demande de l'etat des armees et la
communication du plan de campagne, furent interpretes sur-le-champ d'une
maniere funeste, et on en conclut que c'etait pour les envoyer a l'ennemi;
car on ne supposait pas qu'une jeune princesse s'occupat, seulement par
gout, d'administration et de plans militaires. Apres ces depositions, on en
recueillit plusieurs autres sur les depenses de la cour, sur l'influence de
la reine dans les affaires, sur la scene du 10 aout, sur ce qui se passait
au Temple; et les bruits les plus vagues, les circonstances les plus
insignifiantes, furent accueillis comme des preuves.

[Illustration: LA REINE A LA CONCIERGERIE.]

Marie-Antoinette repeta souvent avec presence d'esprit et avec force, qu'il
n'y avait aucun fait precis contre elle; que d'ailleurs, epouse de Louis
XVI, elle ne repondait d'aucun des actes du regne. Fouquier neanmoins la
declara suffisamment convaincue. Chauveau-Lagarde fit d'inutiles efforts
pour la defendre; et cette reine infortunee fut condamnee a partager le
supplice de son epoux.

Ramenee a la Conciergerie, elle y passa avec assez de calme la nuit qui
preceda son execution; et le lendemain, 16 octobre, au matin, elle fut
transportee, au milieu d'une populace nombreuse, sur la place fatale ou,
dix mois auparavant, avait succombe Louis XVI. Elle ecoutait avec calme les
exhortations de l'ecclesiastique qui l'accompagnait, et promenait un
regard indifferent sur ce peuple qui tant de fois avait applaudi a sa
beaute et a sa grace, et qui aujourd'hui applaudissait a son supplice avec
le meme empressement. Arrivee au pied de l'echafaud, elle apercut les
Tuileries, et parut emue; mais elle se hata de monter l'echelle fatale, et
s'abandonna avec courage aux bourreaux. L'infame executeur montra la tete
au peuple, comme il faisait toujours quand il avait immole une victime
illustre.

Les jacobins furent combles de joie. "Qu'on porte cette nouvelle a
l'Autriche, dirent-ils; les Romains vendaient le terrain occupe par
Annibal; nous faisons tomber les tetes les plus cheres aux souverains qui
ont envahi notre territoire."

Mais ce n'etait la que le commencement des vengeances. Immediatement apres
le jugement de Marie-Antoinette, il fallut proceder a celui des girondins
enfermes a la Conciergerie.

Avant la revolte du Midi, on ne pouvait leur reprocher que des opinions. On
disait bien, a la verite, qu'ils etaient complices de Dumouriez, de la
Vendee, de d'Orleans; mais cette complicite, facile a imputer a la tribune,
etait impossible a prouver, meme devant un tribunal revolutionnaire. Depuis
le jour, au contraire, ou ils leverent l'etendard de la guerre civile, et
ou l'on eut contre eux des faits positifs, il devint facile de les
condamner. A la verite, les deputes detenus n'etaient pas ceux qui avaient
provoque l'insurrection du Calvados et du Midi, mais c'etaient les membres
du meme parti, les soutiens de la meme cause; on avait la conviction intime
qu'ils avaient correspondu les uns avec les autres; et quoique les lettres
interceptees ne prouvassent pas suffisamment la complicite, elles
suffisaient a un tribunal qui, par son institution, devait se contenter de
la vraisemblance. Toute la moderation des girondins fut donc transformee en
une vaste conspiration, dont la guerre civile avait ete le denouement. Leur
lenteur, sous la legislative, a s'insurger contre le trone, leur opposition
au projet du 10 aout, leur lutte avec la commune depuis le 10 aout jusqu'au
20 septembre, leurs energiques protestations contre les massacres, leur
pitie pour Louis XVI, leurs resistances au systeme inquisiteur qui
degoutait les generaux, leur opposition au tribunal extraordinaire, au
_maximum_, a l'emprunt force, a tous les moyens revolutionnaires: enfin
leurs efforts pour creer une autorite repressive en instituant la
commission des douze, leur desespoir apres leur defaite a Paris, desespoir
qui les fit recourir aux provinces, tout cela fut travesti en une
conspiration dans laquelle tout etait inseparable. Dans ce systeme
d'accusation, les opinions proferees a la tribune n'etaient que les
symptomes, les preparatifs de la guerre civile qui eclata bientot; et
quiconque avait parle dans la legislative et la convention, comme les
deputes reunis a Caen, a Bordeaux, a Lyon, a Marseille, etait coupable
comme eux. Quoiqu'on n'eut aucune preuve directe du concert, on en trouvait
dans leur communaute d'opinion, dans l'amitie qui avait uni la plupart
d'entre eux, dans leurs reunions habituelles chez Roland et chez Valaze.

Les girondins, au contraire, ne croyaient pas pouvoir etre condamnes, si on
consentait a discuter avec eux. Leurs opinions, disaient-ils, avaient ete
libres; ils avaient pu differer d'avis avec les montagnards sur le choix
des moyens revolutionnaires, sans etre coupables: leurs opinions ne
prouvaient ni ambition personnelle, ni complot premedite. Elles attestaient
au contraire que sur une foule de points ils n'avaient pas ete d'accord
entre eux. Enfin leur complicite avec les deputes revoltes n'etait que
supposee, et leurs lettres, leur amitie, leur habitude de sieger sur les
memes bancs, ne suffisaient nullement pour la demontrer. "Si on nous laisse
parler, disaient les girondins, nous sommes sauves." Funeste idee, qui,
sans assurer leur salut, leur fit perdre une partie de cette dignite, seul
dedommagement d'une mort injuste!

Si les partis avaient plus de franchise, ils seraient du moins bien plus
nobles. Le parti vainqueur aurait pu dire au parti vaincu: "Vous avez
pousse l'attachement a votre systeme de moderation, jusqu'a nous faire la
guerre, jusqu'a mettre la republique a deux doigts de sa perte, par une
diversion desastreuse; vous etes vaincus, il faut mourir." De leur cote,
les girondins avaient un beau discours a tenir a leurs vainqueurs. Ils
pouvaient leur repondre: "Nous vous regardons comme des scelerats qui
bouleversez la republique, qui la deshonorez en pretendant la defendre, et
nous avons voulu vous combattre et vous detruire. Oui, nous sommes tous
egalement coupables, nous sommes tous complices de Buzot, de Barbaroux, de
Petion, de Guadet; ce sont de grands et vertueux citoyens, dont nous
proclamons les vertus a votre face. Tandis qu'ils sont alles venger la
republique, nous sommes restes ici pour la glorifier en presence des
bourreaux. Vous etes vainqueurs, donnez-nous la mort."

Mais l'esprit de l'homme n'est pas fait de telle sorte, qu'il cherche ainsi
a tout simplifier par de la franchise. Le parti vainqueur veut convaincre,
et il ment; un reste d'espoir engage le parti vaincu a se defendre, et il
ment; et l'on voit, dans les discordes civiles, ces honteux proces, ou le
plus fort ecoute pour ne pas croire, ou le plus faible parle pour ne pas
persuader, et demande la vie sans l'obtenir. C'est apres l'arret prononce,
c'est apres que tout espoir est perdu, que la dignite humaine se retrouve,
et c'est a la vue du fer qu'on la voit reparaitre tout entiere.

Les girondins resolurent donc de se defendre, et il leur fallut pour cela
employer les concessions, les reticences. On voulut leur prouver leurs
crimes, et on envoya, pour les convaincre, au tribunal revolutionnaire tous
leurs ennemis, Pache, Hebert, Chaumette, Chabot, et autres, ou aussi faux,
ou aussi vils. L'affluence etait considerable, car c'etait un spectacle
encore nouveau que celui de tant de republicains condamnes pour la cause de
la republique. Les accuses etaient au nombre de vingt-un, tous a la fleur
de l'age, dans la force du talent, quelques-uns meme dans tout l'eclat de
la jeunesse et de la beaute. La seule declaration de leurs noms et de leur
age avait de quoi toucher.

Brissot, Gardien et Lasource, avaient trente-neuf ans; Vergniaud, Gensonne
et Lehardy, trente-cinq; Mainvielle et Ducos, vingt-huit; Boyer-Fonfrede et
Duchastel, vingt-sept; Duperret, quarante-six; Carra, cinquante; Valaze et
Lacase, quarante-deux; Duprat, trente-trois; Sillery, cinquante-sept;
Fauchet, quarante-neuf; Lesterp-Beauvais, quarante-trois; Boileau,
quarante-un; Antiboul, quarante; Vigee, trente-six.

Gensonne etait calme et froid; Valaze indigne et meprisant; Vergniaud etait
plus emu que de coutume; le jeune Ducos etait gai; et Fonfrede, qu'on avait
epargne dans la journee du 2 juin, parce qu'il n'avait pas vote pour les
arrestations de la commission des douze, et qui, par ses instances
reiterees en faveur de ses amis, avait merite depuis de partager leur sort,
Fonfrede semblait, pour une si belle cause, abandonner avec facilite, et sa
grande fortune, et sa jeune epouse, et sa vie.

Amar avait redige, au nom du comite de surete generale, l'acte
d'accusation. Pache fut le premier temoin entendu a l'appui. Cauteleux et
prudent, comme il l'etait toujours, il dit qu'il avait apercu depuis
long-temps une faction contraire a la revolution, mais il n'articula aucun
fait prouvant un complot premedite. Il dit seulement que, lorsque la
convention etait menacee par Dumouriez, il se rendit au comite des finances
pour obtenir des fonds et approvisionner Paris, et que le comite les
refusa; il ajouta qu'il avait ete maltraite dans le comite de surete
generale, et que Guadet l'avait menace de demander l'arrestation des
autorites municipales. Chaumette raconta toutes les luttes de la commune
avec le cote droit, telles qu'on les avait apprises par les journaux; il
n'ajouta qu'un seul fait particulier, c'est que Brissot avait fait nommer
Santonax commissaire aux colonies, et que Brissot etait par consequent
l'auteur de tous les maux du Nouveau-Monde. Le miserable Hebert raconta son
arrestation par la commission des douze, et dit que Roland corrompait tous
les ecrivains, car madame Roland avait voulu acheter sa feuille du _Pere
Duchene_. Destournelles, ministre de la justice, et autrefois employe a la
commune, deposa d'une maniere aussi vague, et repeta ce qu'on savait, c'est
que les accuses avaient poursuivi la commune, tonne contre les massacres,
et voulu instituer une garde departementale, etc., etc. Le temoin le plus
prolixe, le plus acharne dans sa deposition, qui dura plusieurs heures, fut
l'ex-capucin Chabot. Ame bouillante, faible et vile, Chabot avait toujours
ete traite par les girondins comme un extravagant; il ne leur pardonnait
pas leurs dedains; il etait fier d'avoir voulu le 10 aout contre leur avis;
il pretendait que, s'ils avaient consenti a l'envoyer aux prisons, il
aurait sauve les prisonniers comme il avait sauve les Suisses; il voulait
donc se venger des girondins, et surtout recouvrer, en les calomniant, sa
popularite, qu'il commencait a perdre aux jacobins, parce qu'on le
soupconnait de prendre part a l'agiotage. Il imagina une longue et mechante
accusation, ou il montra les girondins cherchant d'abord a s'emparer du
ministre Narbonne, puis, apres avoir chasse Narbonne, occupant trois
ministeres a la fois, faisant le 20 juin pour ranimer leurs creatures,
s'opposant au 10 aout, parce qu'ils ne voulaient pas la republique, enfin
suivant toujours un plan calcule d'ambition, et, ce qui est plus atroce que
tout le reste, souffrant les massacres de septembre et le vol du
Garde-Meuble, pour perdre la reputation des patriotes. "S'ils avaient
voulu, disait Chabot, j'aurais sauve les prisonniers. Petion a fait boire
les egorgeurs, et Brissot n'a pas voulu qu'on les arretat, parce qu'il y
avait dans les prisons un de ses ennemis, Morande!"

Tels sont les etres vils qui s'acharnent sur les hommes de bien, des que le
pouvoir leur en a donne le signal! Aussitot que les chefs ont jete la
premiere pierre, tout ce qui vit dans la fange se souleve, et accable la
victime; Fabre-d'Eglantine, devenu suspect comme Chabot, pour cause
d'agiotage, avait besoin aussi de se populariser, et il fit une deposition
plus menagee, mais plus perfide, ou il insinua que l'intention de laisser
commettre les massacres et le vol du Garde-Meuble, avait bien pu entrer
dans la politique des girondins. Vergniaud, n'y resistant pas davantage,
s'ecria avec indignation: "Je ne suis pas tenu de me justifier de
complicite avec des voleurs et des assassins."

Cependant il n'y avait aucun fait precis allegue contre les accuses, on ne
leur reprochait que des opinions publiquement soutenues, et ils repondaient
que ces opinions avaient pu etre erronees, mais qu'ils avaient eu le droit
de se tromper. On leur objectait que leurs doctrines etaient non le
resultat d'une erreur involontaire et des lors excusable, mais d'un complot
trame chez Roland et chez Valaze. Ils repliquaient de nouveau que ces
doctrines etaient si peu l'effet d'un accord fait entre eux, qu'elles
n'avaient pas ete conformes sur tous les points. L'un disait: Je n'ai pas
vote pour l'appel au peuple; l'autre: Je n'ai pas vote pour la garde
departementale; un troisieme: Je n'etais pas de l'avis de la commission des
douze, je n'etais pas pour l'arrestation d'Hebert et de Chaumette. Tout
cela etait vrai, mais alors la defense n'etait plus commune a tous les
inculpes; ils semblaient presque s'abandonner les uns les autres, et chacun
paraissait condamner la mesure a laquelle il n'avait pas pris part.
L'accuse Boileau poussa le soin de se justifier jusqu'a la plus extreme
faiblesse, et se couvrit meme de honte. Il avoua qu'il avait existe une
conspiration contre l'unite et l'indivisibilite de la republique, qu'il en
etait convaincu maintenant, et le declarait a la justice; qu'il ne pouvait
pas designer les coupables, mais qu'il souhaitait leur punition et se
declarait franc montagnard. Gardien eut aussi la faiblesse de desavouer
tout a fait la commission des douze. Cependant Gensonne, Brissot,
Vergniaud, et surtout Valaze, corrigerent le mauvais effet de la conduite
de leurs deux collegues. Ils alleguerent bien qu'ils n'avaient pas toujours
pense de meme, que par consequent ils ne s'etaient pas concertes dans leurs
opinions, mais ils ne desavouerent ni leur amitie, ni leurs doctrines.
Valaze avoua franchement les reunions qui avaient eu lieu chez lui, et
soutint qu'ils avaient eu le droit de se reunir et de s'eclairer de leurs
idees, comme tous les autres citoyens. Lorsqu'on leur objecta enfin leur
connivence avec les fugitifs, ils la nierent. Hebert alors s'ecria: "Les
accuses nient la conspiration! Quand le senat de Rome eut a prononcer sur
la conspiration de Catilina, s'il eut interroge chaque conjure et qu'il se
fut contente d'une denegation, ils auraient tous echappe au supplice qui
les attendait; mais les reunions chez Catilina, mais la fuite de celui-ci,
mais les armes trouvees chez Lecca, etaient des preuves materielles, et
elles suffirent pour determiner le jugement du senat.--Eh bien! repondit
Brissot, j'accepte la comparaison qu'on fait de nous avec Catilina. Ciceron
lui dit: On a trouve des armes chez toi; les ambassadeurs des Allobroges
t'accusent; les signatures de Lentulus, de Cethegus et de Statilius, tes
complices, prouvent tes infames projets. Ici le senat nous accuse, il est
vrai, mais a-t-on trouve chez nous des armes? Nous oppose-t-on des
signatures?"

Malheureusement, on avait decouvert des plaintes ecrites a Bordeaux par
Vergniaud, qui respiraient la plus vive indignation. On avait trouve une
lettre d'un cousin de l'accuse Lacase, ou les preparatifs de l'insurrection
etaient annonces; enfin on avait intercepte une lettre de Duperret a madame
Roland, ou celui-ci disait qu'il avait recu des nouvelles de Buzot et de
Barbaroux, et qu'ils se preparaient a punir les attentats commis a Paris.
Vergniaud interpelle repondit: "Si je vous rappelais les motifs qui m'ont
engage a ecrire, peut-etre vous paraitrais-je plus a plaindre qu'a blamer.
J'ai du croire, d'apres les complots du 10 mars, que le projet de nous
assassiner etait lie a celui de dissoudre la representation nationale.
Marat l'a ecrit ainsi le 11 mars. Les petitions faites depuis contre nous
avec tant d'acharnement m'ont confirme dans cette opinion. C'est dans cette
circonstance que mon ame s'est brisee de douleur, et que j'ai ecrit a mes
concitoyens que j'etais sous le couteau. J'ai reclame contre la tyrannie de
Marat. C'est le seul que j'aie nomme. Je respecte l'opinion du peuple sur
Marat, mais enfin Marat etait mon tyran!..."--A ces paroles, un jure se
leve et dit: "Vergniaud se plaint d'avoir ete persecute par Marat.
J'observe que Marat a ete assassine, et que Vergniaud est encore ici."
Cette sotte observation est applaudie par une partie des spectateurs, et
toute la franchise, toute la raison de Vergniaud, restent sans effet sur la
multitude aveuglee.

Cependant Vergniaud etait parvenu a se faire ecouter, et avait retrouve, en
parlant de la conduite de ses amis, de leur devouement, de leurs sacrifices
a la republique, toute son eloquence. L'auditoire entier avait ete remue;
et cette condamnation, quoique commandee, ne semblait plus irrevocable. Les
debats avaient dure plusieurs jours. Les jacobins, indignes des lenteurs du
tribunal, adresserent une nouvelle petition a la convention, pour accelerer
la procedure. Robespierre fit rendre un decret par lequel, apres trois
jours de discussion, les jures etaient autorises a se declarer suffisamment
eclaires, et a proceder au jugement sans plus rien entendre. Et pour rendre
le titre plus conforme a la chose, il fit decider en outre que le nom de
tribunal extraordinaire serait change en celui de TRIBUNAL REVOLUTIONNAIRE.

Ce decret rendu, les jures n'oserent pas s'en servir sur-le-champ, et
declarerent n'etre pas suffisamment eclaires. Mais, le lendemain, ils
userent de leur nouveau pouvoir d'abreger les debats, et en demanderent la
cloture. Les accuses avaient deja perdu toute esperance, et ils etaient
resolus a mourir noblement. Ils se rendirent a la derniere seance du
tribunal avec un visage serein. Tandis qu'on les fouillait a la porte de la
Conciergerie, pour leur enlever les armes meurtrieres avec lesquelles ils
auraient pu attenter a leur vie, Valaze, donnant une paire de ciseaux a son
ami Riouffe, lui dit en presence des gendarmes: "Tiens, mon ami, voila une
arme defendue; il ne faut pas attenter a nos jours!"

[Illustration: LES GIRONDINS MARCHENT A LA MORT.]

Le 30 octobre, a minuit, les jures entrent pour prononcer la sentence.
Antonelle, leur president, avait le visage altere. Camille Desmoulins, en
entendant prononcer l'arret, s'ecria: "Ah! c'est moi qui les tue, c'est
_mon Brissot devoile_[5]! Je m'en vais," dit-il; et il sort desespere. Les
accuses rentrent. En entendant prononcer le mot fatal de mort, Brissot
laisse tomber ses bras, sa tete se penche subitement sur sa poitrine;
Gensonne veut dire quelques mots sur l'application de la loi, mais il ne
peut se faire entendre. Sillery, en laissant echapper ses bequilles,
s'ecrie: _Ce jour est le plus beau de ma vie_. On avait concu quelques
esperances pour les deux jeunes freres Ducos et Fonfrede, qui avaient paru
moins compromis, et qui s'etaient attaches aux girondins, moins encore par
conformite d'opinion que par admiration pour leur caractere et leurs
talens. Cependant ils sont condamnes comme les autres. Fonfrede embrasse
Ducos en lui disant: "Mon frere, c'est moi qui te donne la
mort.--Console-toi, repond Ducos, nous mourrons ensemble." L'abbe Fauchet,
le visage baisse, semble prier le ciel, Carra conserve son air de durete,
Vergniaud a dans toute sa personne quelque chose de dedaigneux et de fier;
Lasource prononce ce mot d'un ancien: "Je meurs le jour ou le peuple a
perdu la raison; vous mourrez le jour ou il l'aura recouvree." Le faible
Boileau, le faible Gardien, ne sont pas epargnes. Boileau, en jetant son
chapeau en l'air, s'ecrie: "Je suis innocent.--Nous sommes innocens,
repetent tous les accuses; peuple, on vous trompe." Quelques-uns d'entre
eux ont le tort de jeter quelques assignats, comme pour engager la
multitude a voler a leur secours, mais elle reste immobile. Les gendarmes
les entourent alors pour les conduire dans leur cachot. Tout a coup l'un
des condamnes tombe a leurs pieds; ils le relevent noye dans son sang.
C'etait Valaze, qui, en donnant ses ciseaux a Riouffe, avait garde un
poignard, et s'en etait frappe. Le tribunal decide sur-le-champ que son
cadavre sera transporte sur une charrette, a la suite des condamnes. En
sortant du tribunal, ils entonnent tous ensemble, par un mouvement
spontane, l'hymne des Marseillais:

    Contre nous de la tyrannie
    L'etendard sanglant est leve.

Leur derniere nuit fut sublime. Vergniaud avait du poison, il le jeta pour
mourir avec ses amis. Ils firent en commun un dernier repas, ou ils furent
tour a tour gais, serieux, eloquens. Brissot Gensonne, etaient graves et
reflechis; Vergniaud parla de la liberte expirante avec les plus nobles
regrets, et de la destinee humaine avec une eloquence entrainante. Ducos
repeta des vers qu'il avait faits en prison, et tous ensemble chanterent
des hymnes a la France et a la liberte.

Le lendemain, 31 octobre, une foule immense s'etait portee sur leur
passage. Ils repetaient, en marchant a l'echafaud, cet hymne des
Marseillais que nos soldats chantaient en marchant a l'ennemi. Arrives a la
place de la Revolution, et descendus de leurs charrettes, ils
s'embrasserent en criant: _Vive la republique!_ Sillery monta le premier
sur l'echafaud, et apres avoir salue gravement le peuple, dans lequel il
respectait encore l'humanite faible et trompee, il recut le coup fatal.
Tous imiterent Sillery, et moururent avec la meme dignite. En trente-une
minutes, le bourreau fit tomber ces illustres tetes, et detruisit ainsi en
quelques instans, jeunesse, beaute, vertus, talens. Telle fut la fin de
ces nobles et courageux citoyens, victimes de leur genereuse utopie. Ne
comprenant ni l'humanite, ni ses vices, ni les moyens de la conduire dans
une revolution, ils s'indignerent de ce qu'elle ne voulait pas etre
meilleure, et se firent devorer par elle, en s'obstinant a la contrarier.
Respect a leur memoire! jamais tant de vertus, de talens, ne brillerent
dans les guerres civiles; et il faut le dire a leur gloire, s'ils ne
comprirent pas la necessite des moyens violens pour sauver la cause de la
France, la plupart de leurs adversaires, qui prefererent ces moyens, se
deciderent par passion plutot que par genie. On ne pourrait mettre au
dessus d'eux que celui des montagnards qui se serait decide pour les moyens
revolutionnaires, par politique seule et non par l'entrainement de la
haine.

A peine les girondins eurent-ils expire, que de nouvelles victimes furent
immolees apres eux. Le glaive ne se reposa pas un instant. Le 2 novembre,
on mit a mort l'infortunee Olympe de Gouges, pour des ecrits pretendus
contre-revolutionnaires, et Adam Lux, depute de Mayence, accuse du meme
delit. Le 6 novembre, le malheureux duc d'Orleans, transfere de Marseille a
Paris, fut traduit au tribunal revolutionnaire, et condamne pour les
soupcons qu'il avait inspires a tous les partis. Odieux a l'emigration,
suspect aux girondins et aux jacobins, il n'inspirait aucun de ces regrets
qui consolent d'une mort injuste. Plus ennemi de la cour qu'enthousiaste de
la republique, il n'eprouvait pas cette conviction qui soutient au moment
supreme; et il fut de toutes les victimes la moins dedommagee et la plus a
plaindre. Un degout universel, un scepticisme absolu, furent ses derniers
sentimens, et il marcha a l'echafaud avec un calme et une indifference
extraordinaire. Traine le long de la rue Saint-Honore, il vit son palais
d'un oeil sec, et ne dementit pas un moment son degout des hommes et de la
vie. Son aide-de-camp Coustard, depute comme lui, fut associe a son sort.
Deux jours apres, l'interessante et courageuse epouse de Roland les suivit
a l'echafaud. Cette femme, reunissant aux graces d'une Francaise l'heroisme
d'une Romaine, portait toutes les douleurs dans son ame. Elle respectait et
cherissait son epoux comme un pere; elle eprouvait pour l'un des girondins
proscrits une passion profonde, qu'elle avait toujours contenue; elle
laissait une fille, jeune et orpheline, confiee a des amis; tremblante pour
tant d'etres si chers, elle croyait a jamais perdue cette cause de la
liberte dont elle etait enthousiaste, et a laquelle elle avait fait de si
grands sacrifices. Ainsi elle souffrait dans toutes ses affections a la
fois. Condamnee pour cause de complicite avec les girondins, elle entendit
son arret avec une sorte d'enthousiasme, sembla inspiree depuis le
moment de sa condamnation jusqu'a celui de son execution, et excita, chez
tous ceux qui la virent, une espece d'admiration religieuse. Elle alla a
l'echafaud vetue en blanc; pendant toute la route, elle ranima les forces
d'un compagnon d'infortune qui devait perir avec elle, et qui n'avait pas
le meme courage; deux fois meme elle parvint a lui arracher un sourire.
Arrivee sur le lieu du supplice, elle s'inclina devant la statue de la
liberte en s'ecriant: _O liberte! que de crimes on commet en ton nom!_ Elle
subit ensuite la mort avec un courage inebranlable (10 novembre). Ainsi
perit cette femme charmante et courageuse, qui meritait de partager la
destinee de ses amis, mais qui, plus modeste et plus soumise au role passif
de son sexe, aurait, non pas evite la mort, due a ses talens et a ses
vertus, mais epargne a son epoux et a elle-meme des ridicules et des
calomnies.

[Illustration: MME. ROLAND.]

Son epoux s'etait refugie du cote de Rouen. En apprenant sa fin tragique,
il ne voulut pas lui survivre. Il quitta la maison hospitaliere ou il avait
recu un asile; et, pour ne compromettre aucun ami, il vint se donner la
mort sur la grande route. On le trouva perce au coeur d'une epee, et gisant
au pied d'un arbre contre lequel il avait appuye l'arme meurtriere. Dans sa
poche etait renferme un ecrit sur sa vie et sur sa conduite au ministere.

Ainsi, dans cet epouvantable delire qui rendait suspects et le genie, et la
vertu, et le courage, tout ce qu'il y avait de plus noble, de plus genereux
en France, perissait ou par le suicide ou par le fer des bourreaux!

[Illustration: BAILLY.]

Entre tant de morts illustres et courageuses, il y en eut une surtout plus
lamentable et plus sublime que toutes les autres, ce fut celle de Bailly.
Deja on avait pu voir, a la maniere dont il avait ete traite dans le proces
de la reine, comment il serait accueilli au tribunal revolutionnaire. La
scene du Champ-de-Mars, la proclamation de la loi martiale et la fusillade
qui s'en etait suivie, etaient les evenemens le plus souvent et le plus
amerement reproches au parti constituant. C'etait sur Bailly, l'ami de
Lafayette, c'etait sur le magistrat qui avait fait deployer le drapeau
rouge, qu'on voulait punir tous les pretendus forfaits de la constituante.
Il fut condamne, et dut etre execute au Champ-de-Mars, theatre de ce qu'on
appelait son crime. Ce fut le 11 novembre, et par un temps froid et
pluvieux, qu'eut lieu son supplice. Conduit a pied, et au milieu des
outrages d'une populace barbare, qu'il avait nourrie pendant qu'il etait
maire, il demeura calme et d'une serenite inalterable. Pendant le long
trajet de la Conciergerie au Champ-de-Mars, on lui agitait sous le
visage le drapeau rouge qu'on avait retrouve a la mairie, enferme dans un
etui en acajou. Arrive au pied de l'echafaud, il semblait toucher au terme
de son supplice; mais un des forcenes, attaches a le poursuivre, s'ecrie
qu'il ne faut pas que le champ de la federation soit souille de son sang.
Alors on se precipite sur la guillotine, on la transporte avec le meme
empressement qu'on mit autrefois a creuser ce meme champ de la federation;
on court l'elever enfin sur le bord de la Seine, sur un tas d'ordures, et
vis-a-vis le quartier de Chaillot, ou Bailly avait passe sa vie et compose
ses ouvrages. Cette operation dure plusieurs heures. Pendant ce temps, on
lui fait parcourir plusieurs fois le Champ-de-Mars. La tete nue, les mains
derriere le dos, il se traine avec peine. Les uns lui jettent de la boue,
d'autres lui donnent des coups de pied ou de baton. Accable, il tombe; on
le releve de nouveau. La pluie, le froid, ont communique a ses membres un
tremblement involontaire. "Tu trembles," lui dit un soldat.--"Mon ami,
repond le vieillard, c'est de froid." Apres plusieurs heures de cette
torture, on lui brule sous le nez le drapeau rouge; le bourreau s'empare de
lui enfin, et on nous enleve encore un savant illustre, et l'un des hommes
les plus vertueux qui aient honore notre patrie.

Depuis ces temps ou Tacite la vit applaudir aux crimes des empereurs, la
vile populace n'a pas change. Toujours brusque en ses mouvemens, tantot
elle eleve l'autel de la patrie, tantot elle dresse des echafauds, et n'est
belle et noble a voir que lorsque, entrainee dans les armees, elle se
precipite sur les bataillons ennemis. Que le despotisme n'impute pas ses
crimes a la liberte; car, sous le despotisme, elle fut toujours aussi
coupable que sous la republique; mais invoquons sans cesse les lumieres et
l'instruction pour ces barbares, pullulant au fond des societes, et
toujours prets a les souiller de tous les crimes, a l'appel de tous les
pouvoirs, et pour le deshonneur de toutes les causes.

Le 25 novembre, eut encore lieu la mort du malheureux Manuel, qui etait
devenu de procureur de la commune, depute a la convention, et qui donna sa
demission lors du proces de Louis XVI, parce qu'on l'accusait d'avoir
derobe le scrutin. Au tribunal, on lui reprocha d'avoir favorise les
massacres de septembre pour soulever les departemens contre Paris. C'est
Fouquier-Tinville qui etait charge d'imaginer ces perfides calomnies, plus
atroces encore que la condamnation. Ce meme jour, fut condamne le
malheureux general Brunet, pour n'avoir pas envoye une partie de son armee
de Nice devant Toulon; et le lendemain 26, la mort fut prononcee contre le
victorieux Houchard, pour n'avoir pas compris le plan qui lui fut trace, et
ne s'etre pas rapidement porte sur la chaussee de Furnes, de maniere a
prendre toute l'armee anglaise. Sa faute etait criante, mais ne meritait
pas la mort.

Ces executions commencaient a repandre une terreur generale, et a rendre
l'autorite formidable. L'effroi n'etait pas seulement dans les prisons,
dans la salle du tribunal revolutionnaire, a la place de la Revolution; il
regnait partout, dans les marches, dans les boutiques, ou le _maximum_ et
les lois contre l'accaparement venaient d'etre mis en vigueur. On a deja vu
comment le discredit des assignats et le rencherissement des denrees
avaient conduit a decreter le _maximum_, dans le but de remettre en rapport
les denrees et la monnaie. Les premiers effets de ce _maximum_ furent des
plus malheureux, et amenerent la cloture d'une grande quantite de
boutiques. En fixant un tarif pour les marchandises de premiere necessite,
on n'avait atteint que la marchandise rendue chez le detaillant, et prete a
passer des mains de celui-ci dans celles du consommateur. Mais le
detaillant qui l'avait achetee chez le marchand en gros ou chez le
fabricant, avant le _maximum_, et a un prix superieur a celui du nouveau
tarif, faisait des pertes enormes et se plaignait amerement. Les pertes
n'etaient pas moindres pour lui, meme lorsqu'il avait achete apres le
_maximum_. En effet, dans le tarif des marchandises dites de premiere
necessite, on ne les designait que deja tout ouvrees et pretes a etre
consommees, et on ne fixait leur prix que parvenues a ce dernier etat. Mais
on ne disait pas quel prix elles devaient avoir, sous forme de matiere
premiere, quel prix il fallait payer a l'ouvrier qui les travaillait, au
roulier, au navigateur qui les transportaient; par consequent le
detaillant, qui etait oblige de vendre au consommateur selon le tarif, et
qui ne pouvait traiter avec l'ouvrier, le fabricant, le commercant en gros,
d'apres ce meme tarif, etait dans l'impossibilite de continuer un commerce
aussi desavantageux. La plupart des marchands fermaient leurs boutiques, ou
bien echappaient a la loi par la fraude; ils ne vendaient au maximum que la
plus mauvaise marchandise, et reservaient la bonne pour ceux qui venaient
secretement la payer sa valeur.

Le peuple, qui s'apercevait de ces fraudes, et voyait se fermer un grand
nombre de boutiques, se dechainait avec fureur, et venait assaillir la
commune de ses reclamations; il voulait qu'on obligeat tous les marchands a
tenir leurs boutiques ouvertes, et a continuer leur commerce malgre eux.
Dispose a se plaindre de tout, il denoncait les bouchers et les
charcutiers, qui achetaient des animaux malsains ou morts d'accidens, et
qui ne saignaient pas assez les viandes dans l'intention de les rendre plus
pesantes; les boulangers, qui, pour fournir de la belle farine au riche,
reservaient la mauvaise au pauvre, et ne faisaient pas assez cuire le pain
afin qu'il pesat davantage; les marchands de vin, qui melaient aux boissons
les drogues les plus malfaisantes; les marchands de sel, qui pour augmenter
le poids de cette denree, en alteraient la qualite; les epiciers, tous les
detaillans enfin, qui falsifiaient les denrees de mille manieres.

De ces abus, les uns etaient eternels, les autres tenaient a la crise
actuelle, mais, quand l'impatience du mal saisit les esprits, on se plaint
de tout, on veut tout reformer, tout punir.

Le procureur-general Chaumette fit a ce sujet un discours fulminant contre
les marchands.

"On se rappelle, dit-il, qu'en 89, et les annees suivantes, tous ces hommes
ont fait un tres grand commerce, mais avec qui? avec l'etranger. On sait
que ce sont eux qui ont fait tomber les assignats, et que c'est au moyen de
l'agiotage sur le papier-monnaie qu'ils se sont enrichis. Qu'ont-ils fait
apres que leur fortune a ete complete? Ils se sont retires du commerce, ils
ont menace le peuple de la penurie des marchandises; mais s'ils ont de
l'or et des assignats, la republique a quelque chose de plus precieux, elle
a des bras. Ce sont des bras et non pas de l'or qu'il faut pour faire
mouvoir les fabriques et les manufactures. Eh bien! si ces individus
abandonnent les fabriques, la republique s'en emparera, et elle mettra en
requisition toutes les matieres premieres. Qu'ils sachent qu'il depend de
la republique de reduire, quand elle le voudra, en boue et en cendres, l'or
et les assignats qui sont en leurs mains. Il faut que le geant du peuple
ecrase les speculateurs mercantiles.

"Nous sentons les maux du peuple, parce que nous sommes peuple nous-memes.
Le conseil tout entier est compose de sans-culottes, il est le
legislateur-peuple. Peu nous importe que nos tetes tombent, pourvu que la
posterite daigne ramasser nos cranes.... Ce n'est pas l'Evangile que
j'invoquerai, c'est Platon. Celui qui frappera du glaive, dit ce
philosophe, perira par le glaive; celui qui frappera du poison, perira par
le poison; la famine etouffera celui qui voudrait affamer le peuple.... Si
les subsistances et les marchandises viennent a manquer, a qui s'en prendra
le peuple? aux autorites constituees? non.... A la convention? non.... Il
s'en prendra aux fournisseurs et aux approvisionneurs. Rousseau etait
peuple aussi, et il disait: _Quand le peuple n'aura plus rien a manger, il
mangera le riche_." (Commune du 14 octobre.)

Les moyens forces conduisent aux moyens forces, comme nous l'avons dit
ailleurs. On s'etait occupe, dans les premieres lois, de la marchandise
ouvree, il fallait maintenant passer a la matiere premiere; l'idee meme de
s'emparer de la matiere premiere et de l'ouvrer pour le compte de la
republique, germait dans les tetes. C'est une redoutable obligation que
celle de violenter la nature, et de vouloir regler tous ses mouvemens. On
est bientot oblige de suppleer la spontaneite en toutes choses, et de
remplacer la vie meme par les commandemens de la loi. La commune et la
convention furent forcees de prendre de nouvelles mesures, chacune suivant
sa competence.

La commune de Paris obligea chaque marchand a declarer la quantite de
denrees qu'il possedait, les demandes qu'il avait faites pour s'en
procurer, et l'esperance qu'il avait des arrivages. Tout marchand qui,
faisant un commerce depuis un an, l'abandonnait ou le laissait languir,
etait declare suspect, et enferme comme tel. Pour empecher la confusion et
l'engorgement provenant de l'empressement a s'approvisionner, la commune
decida encore que le consommateur ne pourrait s'adresser qu'au marchand
detaillant, le detaillant qu'au marchand en gros, et elle fixa les
quantites que chacun pourrait exiger. Ainsi l'epicier ne pouvait exiger que
vingt-cinq livres de sucre a la fois chez le marchand en gros, et le
limonadier que douze. C'etaient les comites revolutionnaires qui
delivraient les bons d'achat, et fixaient les quantites. La commune ne
borna pas la ses reglemens. Comme l'affluence a la porte des boulangers
etait toujours la meme, et occasionnait des scenes tumultueuses, et que
beaucoup de gens passaient une partie des nuits a attendre, Chaumette fit
decider que la distribution ne commencerait que par les derniers arrives,
ce qui ne diminua ni le tumulte ni l'empressement. Comme le peuple se
plaignait de ce qu'on lui reservait la plus mauvaise farine, il fut arrete
que, dans la ville de Paris, il ne serait plus fait qu'une seule espece de
pain, composee de trois quarts de froment et d'un quart de seigle. Enfin,
on institua une commission d'inspection aux subsistances, pour verifier
l'etat des denrees, constater les fraudes, et les punir. Ces mesures,
imitees par les autres communes, souvent meme converties en decrets,
devenaient aussitot des lois generales; et c'est ainsi, comme nous l'avons
deja dit, que la commune exercait une influence immense dans tout ce qui
tenait au regime interieur et a la police.

La convention, pressee de reformer la loi du _maximum_, en imagina une
nouvelle qui remontait de la marchandise a la matiere premiere. Il devait
etre fait un tableau du prix, que coutait la marchandise en 1790, sur le
lieu meme de production. A ce prix, il etait ajoute premierement, un tiers
en sus, a cause des circonstances; secondement, un prix fixe pour le
transport du lieu de production au lieu de consommation; troisiemement
enfin, une somme de cinq pour cent pour le profit du marchand en gros, et
de dix pour le marchand detailliste; de tous ces elemens on devait
composer, pour l'avenir, le prix dela marchandises de premiere necessite.
Les administrations locales etaient chargees de faire ce travail chacune
pour ce qui se produisait et se consommait chez elles. Une indemnite etait
accordee a tout marchand detailliste qui, ayant moins de dix mille francs
de capital, pouvait prouver qu'il avait perdu ce capital par le _maximum_.
Les communes devaient juger le cas a vue-d'oeil, comme on jugeait toute
chose alors, comme on juge tout en temps de dictature. Ainsi la loi, sans
remonter encore a la production, a la matiere brute, a la main-d'oeuvre,
fixait le prix de la marchandise au sortir de la fabrique, le prix des
transports, le gain du commercant et du detaillant, et remplacait, dans la
moitie au moins de l'oeuvre sociale, la mobilite de la nature par des
regles absolues. Mais tout cela, nous le repetons, provenait
inevitablement du premier _maximum_, le premier _maximum_ des assignats, et
les assignats des besoins imperieux de la revolution.

Pour suffire a ce systeme de gouvernement introduit dans le commerce, il
fut nomme une commission des subsistances et approvisionnemens, dont
l'autorite s'etendait sur toute la republique, et qui etait composee de
trois membres, choisis par la convention, jouissant presque de l'importance
des ministres eux-memes, et ayant voix au conseil. Cette commission etait
chargee de faire executer les tarifs, de surveiller la conduite des
communes a cet egard, de faire incessamment continuer le recensement des
subsistances et des denrees dans toute la France, d'en ordonner le
versement d'un departement dans l'autre, de fixer les requisitions pour les
armees, conformement au celebre decret qui instituait le gouvernement
revolutionnaire.

La situation financiere n'etait pas moins extraordinaire que tout le reste.
Les deux emprunts, l'un force, l'autre volontaire, se remplissaient avec
rapidite. On s'empressait surtout de contribuer au second, parce que les
avantages qu'il presentait le rendaient bien preferable; et ainsi le moment
approchait ou un milliard d'assignats allait etre retire de la circulation.
Il y avait dans les caisses, pour les besoins courans, quatre cents
millions a peu pres, restant des anciennes creations, et cinq cents
millions d'assignats royaux, rentres par le decret qui les demonetisait, et
convertis en une somme egale d'assignats republicains. Il restait donc pour
le service neuf cents millions environ.

Ce qui paraitra extraordinaire, c'est que l'assignat, qui perdait trois
quarts et meme quatre cinquiemes, etait remonte au pair avec l'argent. Il y
avait, dans cette hausse, du reel et du factice. La suppression graduelle
d'un milliard flottant, le succes de la premiere levee, qui venait de
produire six cent mille hommes en un mois de temps, les dernieres victoires
de la republique, qui assuraient presque son existence, avaient hate le
debit des biens nationaux, et rendu quelque confiance aux assignats, mais
point assez cependant pour les egaler a l'argent. Voici les causes qui les
mirent, en apparence, au pair avec le numeraire. On se souvient qu'une loi
defendait, sous des peines graves, le commerce de l'argent, c'est-a-dire
l'echange a perte de l'assignat contre l'argent; qu'une autre loi punissait
aussi de peines severes celui qui, dans les achats, traiterait a des prix
differens, selon que le paiement aurait lieu en papier ou en numeraire. De
cette maniere, l'argent, echange soit contre l'assignat, soit contre la
marchandise, ne pouvait valoir son prix reel, et il ne restait plus qu'a
l'enfouir. Mais une derniere loi portait que l'argent, l'or ou les bijoux
enfouis, appartiendraient, partie a l'etat, partie au denonciateur. Des
lors on ne pouvait ni se servir de l'argent dans le commerce, ni le cacher;
il etait a charge, il exposait le detenteur a passer pour suspect; on
commencait a s'en defier et a preferer l'assignat pour l'usage journalier.
C'est la ce qui retablit momentanement le pair, qui n'avait jamais
reellement existe pour le papier, meme au premier jour de sa creation.
Beaucoup de communes, y ajoutant leurs lois a celles de la convention,
avaient meme defendu la circulation du numeraire, et ordonne qu'il fut
apporte dans les caisses pour y etre change en assignats. La convention, il
est vrai, avait aboli toutes ces decisions particulieres des communes; mais
les lois generales portees par elle n'en rendaient pas moins le numeraire
inutile et dangereux. Beaucoup de gens le portaient a l'impot ou a
l'emprunt, ou bien le donnaient aux etrangers qui en faisaient un grand
commerce, et qui venaient dans les villes frontieres le recevoir contre des
marchandises. Les Italiens, et les Genois surtout, qui nous apportaient
beaucoup de ble, accouraient dans les ports du Midi, et achetaient au plus
bas prix les matieres d'or et d'argent. Le numeraire avait donc reparu par
l'effet de ces lois terribles; et le parti des revolutionnaires ardens,
craignant que son apparition ne fut de nouveau nuisible au papier-monnaie,
voulait que le numeraire, qui, jusqu'ici, n'etait pas exclu de la
circulation, fut prohibe tout a fait; ils demandaient que la transmission
en fut interdite, et qu'on ordonnat a tous ceux qui en possedaient de se
presenter aux caisses publiques pour l'echanger contre des assignats.

La terreur avait presque fait cesser l'agiotage. Les speculations sur le
numeraire etaient, comme on vient de le voir, devenues impossibles. Le
papier etranger, frappe de reprobation, ne circulait plus comme deux mois
auparavant; et les banquiers, accuses de toutes parts d'etre les
intermediaires des emigres, et de se livrer a l'agiotage, etaient dans le
plus grand effroi. Pour un moment, le scelle avait ete mis chez eux, mais
on sentit bientot le danger d'interrompre les operations de la banque,
d'arreter ainsi la circulation de tous les capitaux, et on retira le
scelle. Neanmoins, l'effroi etait assez grand pour qu'on ne songeat plus a
aucune espece de speculation.

La compagnie des Indes venait enfin d'etre abolie. On a vu quelle intrigue
s'etait formee entre quelques deputes pour speculer sur les actions de
cette compagnie. Le baron de Batz, s'entendant avec Julien de Toulouse,
Delaunay d'Angers, et Chabot, voulait, par des motions effrayantes, faire
baisser les actions, les acheter alors, puis, par des motions plus douces,
les faire remonter, les revendre, et realiser les profits de cette hausse
frauduleuse. L'abbe d'Espagnac, que Julien favorisait aupres du comite des
marches, devait preter les fonds pour ces speculations. Ces miserables
reussirent, en effet, a faire tomber les actions de 4500 a 650 livres, et
recueillirent des profits considerables. Cependant on ne pouvait eviter la
suppression de la compagnie; alors ils se mirent a traiter avec elle pour
adoucir le decret de suppression. Delaunay et Julien de Toulouse le
discutaient avec ses directeurs, et leur disaient: "Si vous donnez telle
somme, nous presenterons tel decret; si non, nous en presenterons tel
autre." Ils convinrent d'une somme de cinq cent mille francs, moyennant
laquelle ils devaient, en proposant la suppression de la compagnie, qui
etait inevitable, lui faire attribuer a elle-meme le soin de sa
liquidation, ce qui pouvait prolonger pour long-temps encore sa duree. La
somme devait etre partagee entre Delaunay, Julien de Toulouse, Chabot, et
Bazire, que son ami Chabot avait mis au fait de l'intrigue, mais qui refusa
d'y prendre part. Delaunay presenta le decret de suppression le 17
vendemiaire. Il proposait de supprimer la compagnie, de l'obliger a
restituer les sommes qu'elle devait a l'etat, et surtout de lui faire
payer le droit sur les transferts, qu'elle etait parvenue a eluder en
transformant ses actions en inscriptions sur ses livres. Il proposait enfin
de lui laisser a elle-meme le soin de sa liquidation. Fabre d'Eglantine,
qui n'etait pas encore dans le secret, et qui speculait, a ce qu'il parait,
en sens contraire, s'eleva aussitot contre ce projet, en disant que
permettre a la compagnie de se liquider elle-meme, c'etait l'eterniser, et
que sous ce pretexte elle demeurerait indefiniment en exercice. Il
conseilla donc de transporter au gouvernement le soin de cette liquidation.
Cambon demanda, par un sous-amendement, que l'etat, en faisant la
liquidation, ne restat pas charge des dettes, si le passif de la compagnie
excedait son actif. Le decret et les deux amendemens furent adoptes, et on
les renvoya a la commission, pour en arreter la redaction definitive.
Aussitot les membres du complot penserent qu'il fallait s'emparer de Fabre
pour obtenir, au moyen de la redaction, quelques modifications au decret.
Chabot fut depeche a Fabre avec cent mille francs, et parvint a le gagner.
Voici alors ce qui fut fait: on redigea le decret tel qu'il avait ete
adopte par la convention, et on le donna a signer a Cambon et aux membres
de la commission qui n'etaient pas complices du projet. Ensuite on ajouta a
cette copie authentique quelques mots qui en alteraient tout a fait le
sens. A l'article des transferts qui avaient echappe au droit, et qui
devaient le supporter, on ajouta ces mots: _Excepte ceux faits en fraude_,
ce qui faisait revivre toutes les pretentions de la compagnie a l'egard de
l'exemption du droit. A propos de la liquidation, il fut encore ajoute ces
mots: _D'apres les statuts et reglemens de la compagnie_, ce qui donnait
entree a celle-ci dans la liquidation. Ces mots intercales changeaient
gravement le dispositif du decret. Chabot, Fabre, Delaunay, Julien de
Toulouse, signerent ensuite, et remirent la copie falsifiee a la commission
de l'envoi des lois, qui la fit imprimer et promulguer comme decret
authentique. Ils esperaient que les membres qui avaient signe avant cette
legere alteration, ou ne s'en souviendraient pas, ou ne s'en apercevraient
pas, et ils se partagerent la somme de cinq cent mille francs. Bazire
refusa seul sa part, en disant qu'il ne voulait pas participer a de telles
turpitudes.

Cependant Chabot, dont on commencait a denoncer le luxe, tremblait de se
voir compromis. Il avait suspendu les cent mille francs, recus pour son
compte, dans des lieux d'aisance; et comme ses complices le voyaient pret a
les trahir, ils menacaient de prendre les devans, et de tout reveler s'il
les abandonnait. Telle avait ete l'issue de cette honteuse intrigue liee
entre le baron de Batz et trois ou quatre deputes. La terreur generale qui
grondait sur toutes les tetes, meme innocentes, s'etait communiquee a eux,
et ils avaient peur de se voir decouverts et punis. Pour le moment donc,
toutes les speculations etaient suspendues, et personne ne songeait plus a
se livrer a l'agiotage.

C'est dans cet instant, ou l'on ne craignait pas de faire violence a toutes
les idees recues, a toutes les habitudes etablies, que le projet de
renouveler le systeme des poids et mesures et de changer le calendrier fut
execute. Le gout de la regularite et le mepris des obstacles devaient
signaler une revolution qui etait a la fois philosophique et politique.
Elle avait divise le territoire en quatre-vingt-trois portions egales; elle
avait uniformise l'administration civile, religieuse et militaire; elle
avait egalise toutes les parties de la dette publique. Elle ne pouvait
manquer de regulariser les poids, les mesures et la division du temps. Sans
doute ce gout pour l'uniformite, degenerant en esprit de systeme, en fureur
meme, a fait oublier trop souvent les varietes necessaires et attrayantes
de la nature; mais ce n'est que dans ces sortes d'acces que l'esprit humain
opere les regenerations grandes et difficiles. Le nouveau systeme des poids
et mesures, l'une des plus belles creations du siecle, fut le resultat de
cet audacieux esprit d'innovation. On imagina de prendre pour unite de
poids et pour unite de mesures, des quantites naturelles et invariables
dans tous les pays. Ainsi, l'eau distillee fut prise pour unite de poids,
et une partie du meridien pour unite de mesure. Ces unites, multipliees ou
divisees par dix, a l'infini, formerent ce beau systeme connu sous le nom
de _calcul decimal_.

La meme regularite devait etre appliquee a la division du temps; et la
difficulte de changer les habitudes d'un peuple, dans ce qu'elles ont de
plus invincible, ne devait pas arreter des hommes aussi resolus que ceux
qui presidaient alors aux destinees de la France. Deja ils avaient change
l'ere gregorienne en ere republicaine, et fait dater celle-ci de l'an
premier de la liberte. Ils firent commencer l'annee et la nouvelle ere au
22 septembre 1792, jour qui par une rencontre heureuse, etait celui de
l'institution de la republique et de l'equinoxe d'automne. L'annee aurait
du etre divisee en dix parties, conformement au systeme decimal; mais en
prenant pour base de la division des mois les douze revolutions de la lune
autour de la terre, il fallait admettre douze mois. La nature commandait
ici l'infraction au systeme decimal. Le mois fut de trente jours; il se
divisa en trois dizaines de jours, nommees _decades_, et remplacant les
quatre semaines. Le dixieme jour de chaque decade fut consacre au repos, et
remplaca l'ancien dimanche. C'etait un jour de repos de moins par mois. La
religion catholique avait multiplie les fetes a l'infini; la revolution,
preconisant le travail, croyait devoir les reduire le plus possible. Les
mois s'appelerent du nom des saisons auxquelles ils appartenaient. L'annee
commencant en automne, les trois premiers mois appartenaient a cette
saison; on les nomma, le 1er, _vendemiaire_, le 2e, _brumaire_, le 3e,
_frimaire_; les trois suivans, correspondant a l'hiver, s'appelaient
_nivose, pluviose, ventose_; les trois autres, repondant au printemps,
_germinal, floreal, prairial_; les trois derniers enfin, comprenant l'ete,
furent nommes _messidor, thermidor, fructidor_. Ces douze mois, de trente
jours chacun, ne faisaient que trois cent soixante jours en tout. Il
restait cinq jours pour completer l'annee; ils furent appeles
_complementaires_, et on eut la belle idee de les reserver pour des fetes
nationales, sous le nom de _sans-culottides_, nom qu'il faut accorder au
temps, et qui n'est pas plus absurde que beaucoup d'autres adoptes par les
peuples. La premiere dut etre consacree au _genie_; la seconde au
_travail_; la troisieme, aux _belles actions_; la quatrieme, aux
_recompenses_; la cinquieme enfin, a _l'opinion_. Cette derniere fete, tout
a fait originale, et parfaitement adaptee au caractere francais, devait
etre une espece de carnaval politique de vingt-quatre heures, pendant
lequel il serait permis de dire et d'ecrire impunement sur tout homme
public, tout ce qu'il plairait au peuple et aux ecrivains d'imaginer.
C'etait a l'opinion a faire justice de l'opinion meme, et a tous les
magistrats a se defendre par leurs vertus contre les verites et les
calomnies de ce jour. Rien n'etait plus grand et plus moral que cette idee.
Il ne faut point, parce qu'une destinee plus forte a emporte les pensees et
les institutions de cette epoque, frapper de ridicule ses vastes et hardies
conceptions. Les Romains ne sont pas restes ridicules, parce que, le jour
du triomphe, le soldat place derriere le char du triomphateur, pouvait dire
tout ce que lui suggerait sa haine ou sa gaiete. Tous les quatre ans,
l'annee bissextile, amenant six jours complementaires au lieu de cinq,
cette sixieme sans-culottide devait s'appeler fete de la _revolution_, et
etre consacree a une grande solennite, dans laquelle les Francais
viendraient celebrer l'epoque de leur affranchissement et l'institution de
la republique.

Le jour fut divise, suivant le systeme decimal, en dix parties ou heures,
celles-ci en dix autres, et ainsi de suite. De nouveaux cadrans furent
ordonnes pour mettre en pratique cette nouvelle maniere de calculer le
temps; cependant, pour ne pas tout faire a la fois, on ajourna a une annee
cette derniere reforme. La derniere revolution, la plus difficile, la plus
accusee de tyrannie, fut celle qu'on essaya a l'egard du culte. Les lois
revolutionnaires, relatives a la religion, etaient restees telles que
l'assemblee constituante les avait faites. On se souvient que cette
premiere assemblee, desirant ramener l'administration ecclesiastique a
l'uniformite de l'administration civile, voulut que les circonscriptions
des dioceses fussent les memes que celles des departemens, que l'eveque fut
electif comme tous les autres fonctionnaires, et qu'en un mot, sans toucher
au dogme, la discipline fut regularisee, comme venaient de l'etre toutes
les parties de l'organisation politique. Telle fut la constitution civile
du clerge, a laquelle on obligea les ecclesiastiques de preter serment. Des
ce jour, on s'en souvient, il y eut un schisme; on appela pretres
constitutionnels ou assermentes, ceux qui avaient adhere a la nouvelle
institution, et pretres refractaires ceux qui s'y etaient refuses. Ces
derniers seulement etaient prives de leurs fonctions et pourvus d'une
pension. L'assemblee legislative, voyant qu'ils s'attachaient a indisposer
l'opinion contre le nouveau regime, les soumit a la surveillance des
autorites des departemens, et decreta meme que sur un jugement de ces
autorites, ils pourraient etre bannis du territoire de la France. La
convention, plus severe enfin, a mesure que leur conduite devenait plus
seditieuse, condamna a la deportation tous les pretres refractaires.
L'emportement des esprits augmentant chaque jour, on se demandait pourquoi,
en abolissant toutes les anciennes superstitions monarchiques, on
conservait encore un fantome de religion, a laquelle presque personne ne
croyait plus, et qui formait le contraste le plus tranchant avec les
nouvelles institutions, les nouvelles moeurs de la France republicaine.
Deja on avait demande des lois pour favoriser les pretres maries, et les
proteger contre certaines administrations locales qui voulaient les priver
de leurs fonctions. La convention, tres reservee en cette matiere, n'avait
rien voulu statuer a leur egard, mais par son silence meme elle les avait
autorises a conserver leurs fonctions et leurs traitemens. Il s'agissait en
outre, dans certaines petitions, de ne plus salarier aucun culte, de
laisser chaque secte payer ses ministres, d'interdire les ceremonies
exterieures, et d'obliger toutes les religions a se renfermer dans leurs
temples. La convention se borna a reduire le revenu des eveques au
_maximum_ de six mille francs, vu qu'il y en avait dont le revenu s'elevait
a soixante-dix mille. Quant a tout le reste elle ne voulut rien prendre sur
elle, et garda le silence, laissant la France prendre l'initiative de
l'abolition des cultes. Elle craignait, en touchant elle-meme aux
croyances, d'indisposer une partie de la population, encore attachee a la
religion catholique. La commune de Paris, moins reservee, saisit cette
occasion importante d'une grande reforme, et s'empressa de donner le
premier exemple de l'abjuration du catholicisme.

Tandis que les patriotes de la convention et des Jacobins, tandis que
Robespierre, Saint-Just et les autres chefs revolutionnaires, s'arretaient
au deisme, Chaumette, Hebert, tous les notables de la commune et des
Cordeliers, places plus bas par leurs fonctions et leurs lumieres,
devaient, suivant la loi ordinaire, depasser les bornes, et aller jusqu'a
l'atheisme. Ils ne professaient pas ouvertement cette doctrine, mais on
pouvait la leur supposer; jamais dans leurs discours ou leurs feuilles, ils
ne prononcaient le nom de Dieu, et ils repetaient sans cesse qu'un peuple
ne devait se gouverner que par la raison, et n'admettre aucun culte que
celui de la raison. Chaumette n'etait ni bas, ni mechant, ni ambitieux
comme Hebert; il ne cherchait pas, en exagerant les opinions regnantes, a
supplanter les chefs actuels de la revolution; mais, denue de vues
politiques, plein d'une philosophie commune, entraine par un extraordinaire
penchant a la declamation, il prechait, avec l'ardeur et l'orgueil devot
d'un missionnaire, les bonnes moeurs, le travail, les vertus patriotiques,
et la raison enfin, en s'abstenant toujours de nommer Dieu. Il s'etait
eleve avec vehemence contre les pillages; il avait fortement reprimande les
femmes qui negligeaient le soin de leur menage pour se meler de troubles
politiques, et avait eu le courage de faire fermer leur club; il avait
provoque l'abolition de la mendicite et l'etablissement d'ateliers publics
pour fournir du travail aux pauvres; il avait tonne contre la prostitution,
et avait fait prohiber par la commune la profession des filles publiques,
partout toleree comme inevitable. Il etait defendu a ces malheureuses de se
montrer en public, d'exercer meme dans l'interieur des maisons leur
deplorable industrie. Chaumette disait qu'elles appartenaient aux pays
monarchiques et catholiques, ou il y avait des citoyens oisifs, des pretres
non maries, et que le travail et le mariage devaient les chasser des
republiques.

Chaumette, prenant donc l'initiative au nom de ce systeme de la raison,
s'eleva a la commune contre la publicite du culte catholique. Il soutint
que c'etait un privilege dont ce culte ne devait pas plus jouir qu'un
autre; que si chaque secte avait cette faculte, bientot les rues et les
places publiques seraient le theatre des farces les plus ridicules. La
commune ayant la police locale, il fit decider, le 23 vendemiaire (14
octobre), que les ministres d'aucune religion ne pourraient exercer leur
culte hors des temples. Il fit instituer de nouvelles ceremonies funebres
pour rendre les derniers devoirs aux morts. Les amis et les parens devaient
seuls accompagner le cercueil. Tous les signes religieux furent supprimes
dans les cimetieres, et remplaces par une statue du Sommeil, a l'exemple de
ce que Fouche avait fait dans le departement de l'Allier. Au lieu de cypres
et d'arbustes lugubres, les cimetieres furent plantes des arbres les plus
rians et les plus odorans. "Il faut, dit Chaumette, que l'eclat et le
parfum des fleurs rappellent les idees les plus douces; je voudrais, s'il
etait possible, pouvoir respirer l'ame de mon pere!" Tous les signes
exterieurs du culte furent entierement abolis. On decida encore dans un
meme arrete, et toujours sur les requisitoires de Chaumette, qu'on ne
pourrait plus vendre dans les rues _toutes especes de jongleries, telles
que des saints-suaires, des mouchoirs de sainte Veronique, des ecce-homo,
des croix, des agnus Dei, des Vierges, des cors et bagues de saint Hubert_,
ni pareillement _des poudres, des eaux medicinales, et autres drogues
falsifiees_. L'image de la Vierge fut partout supprimee, et toutes les
madones qui se trouvaient dans des niches, aux coins des rues, furent
remplacees par les bustes de Marat et de Lepelletier.

Anacharsis Clootz, ce meme baron prussien qui, riche a cent mille livres de
rentes, avait quitte son pays pour venir a Paris representer, disait-il, le
genre humain, qui avait figure a la premiere federation de 1790, a la tete
des pretendus envoyes de tous les peuples, et qui ensuite fut nomme depute
a la convention nationale, Anacharsis Clootz prechait sans cesse la
republique universelle et le culte de la raison. Plein de ces deux idees,
il les developpait sans relache dans ses ecrits, et, tantot dans des
manifestes, tantot dans des adresses, il les proposait a tous les peuples.
Le deisme lui paraissait aussi coupable que le catholicisme meme; il ne
cessait de proposer la destruction des tyrans et de toutes les especes de
dieux, et pretendait qu'il ne devait rester chez l'humanite, affranchie et
eclairee, que la raison pure, et son culte bienfaisant et immortel. Il
disait a la convention: "Je n'ai pu echapper a tous les tyrans sacres et
profanes que par des voyages continuels; j'etais a Rome quand on voulait
m'incarcerer a Paris, et j'etais a Londres quand on voulait me bruler a
Lisbonne. C'est en faisant ainsi la navette d'un bout de l'Europe a
l'autre, que j'echappais aux alguazils, aux mouchards, a tous les maitres,
a tous les valets. Mes emigrations cesserent quand l'emigration des
scelerats commenca. C'est dans le chef-lieu du globe, c'est a Paris,
qu'etait le poste de l'orateur du genre humain. Je ne le quittai plus
depuis 1789; c'est alors que je redoublai de zele contre les pretendus
souverains de la terre et du ciel. Je prechai hautement qu'il n'y a pas
d'autre Dieu que la nature, d'autre souverain que le genre humain, le
peuple-dieu. Le peuple se suffit a lui-meme, il sera toujours debout. La
nature ne s'agenouille point devant elle-meme. Jugez de la majeste du genre
humain libre par celle du peuple francais, qui n'en est qu'une fraction.
Jugez de l'infaillibilite du tout par la sagacite d'une portion qui, elle
seule, fait trembler le monde esclave. Le comite de surveillance de la
republique universelle aura moins de besogne que le comite de la moindre
section de Paris. Une confiance generale remplacera une mefiance
universelle. Il y aura dans ma republique peu de bureaux, peu d'impots, et
point de bourreau. La raison reunira tous les hommes dans un seul faisceau
representatif, sans autre lien que la correspondance epistolaire. Citoyens,
la religion est le seul obstacle a cette utopie; le temps est venu de la
detruire. Le genre humain a brule ses lisieres. On n'a de vigueur, dit un
ancien, que le jour qui suit un mauvais regne; profitons de ce premier
jour, que nous prolongerons jusqu'au lendemain de la delivrance du monde!"

Les requisitoires de Chaumette ranimerent toutes les esperances de Clootz;
il alla trouver Gobel, intrigant de Porentruy, devenu eveque
constitutionnel du departement de Paris, par ce mouvement rapide qui avait
eleve Chaumette, Hebert et tant d'autres aux premieres fonctions
municipales. Il lui persuada que le moment etait venu d'abjurer a la face
de la France le culte catholique, dont il etait le premier pontife; que son
exemple entrainerait tous les ministres du culte, eclairerait la nation,
provoquerait une abjuration generale, et obligerait la convention a
prononcer alors l'abolition du christianisme. Gobel ne voulut pas
precisement abjurer sa croyance meme, et declarer par la qu'il avait trompe
les hommes pendant toute sa vie, mais il consentit a venir abdiquer
l'episcopat. Gobel decida ensuite ses vicaires a suivre cet exemple. Il fut
convenu aussi avec Chaumette et les membres du departement que toutes les
autorites constituees de Paris accompagneraient Gobel, et feraient partie
de la deputation, pour lui donner plus de solennite.

Le 17 brumaire (7 novembre 1793), Momoro, Pache, Lhuillier, Chaumette,
Gobel et tous ses vicaires, se rendent a la convention. Chaumette et
Lhuillier, tous deux procureurs, l'un de la commune, l'autre du
departement, annoncent que le clerge de Paris vient rendre a la raison un
hommage eclatant et sincere. Alors ils presentent Gobel. Celui-ci, coiffe
du bonnet rouge, et tenant a la main sa mitre, sa crosse, sa croix et son
anneau, prend la parole: "Ne plebeien, dit-il, cure dans le Porentruy,
envoye par mon clerge a la premiere assemblee, puis eleve a l'archeveche de
Paris, je n'ai jamais cesse d'obeir au peuple. J'ai accepte les fonctions
que ce peuple m'avait autrefois confiees, et aujourd'hui je lui obeis
encore en venant les deposer. Je m'etais fait eveque quand le peuple
voulait des eveques, je cesse de l'etre maintenant que le peuple n'en veut
plus." Gobel ajoute que tout son clerge, anime des memes sentimens, le
charge de faire la meme declaration. En achevant ces paroles, il depose sa
mitre, sa croix et son anneau. Son clerge ratifie sa declaration. Le
president lui repond avec adresse, que la convention a decrete la liberte
des cultes, qu'elle a du la laisser tout entiere a chaque secte, qu'elle ne
s'est jamais ingeree dans leurs croyances, mais qu'elle applaudit a celles
qui, eclairees par la raison, viennent abjurer leurs superstitions et leurs
erreurs.

Gobel n'avait pas abjure le sacerdoce et le catholicisme, et n'avait pas
ose se declarer un imposteur qui venait enfin avouer ses mensonges; mais
d'autres etendent pour lui cette declaration. "Revenu, dit le cure de
Vaugirard, des prejuges que le fanatisme avait mis dans mon coeur et dans
mon esprit, je depose mes lettres de pretrise." Divers eveques et cures,
membres de la convention, suivent cet exemple, et deposent leurs lettres
de pretrise ou abjurent le catholicisme. Julien de Toulouse abdique aussi
sa qualite de ministre protestant. Des applaudissemens furieux de
l'assemblee et des tribunes accueillent ces abdications. Dans ce moment,
Gregoire, eveque de Blois, entre dans l'assemblee. On lui raconte ce qui
vient de se passer, et on l'engage a imiter l'exemple de ses collegues. Il
refuse avec courage: "S'agit-il du revenu attache aux fonctions d'eveque?
je l'abandonne, dit-il, sans regret. S'agit-il de ma qualite de pretre et
d'eveque? je ne puis m'en depouiller; ma religion me le defend. J'invoque
la liberte des cultes." Les paroles de Gregoire s'achevent dans le tumulte,
mais n'arretent point cependant l'explosion de joie que cette scene a
excitee. La deputation quitte l'assemblee au milieu d'une foule immense, et
va se rendre a l'Hotel-de-Ville pour recevoir les felicitations de la
commune.

Il n'etait pas difficile, une fois cet exemple donne, d'exciter toutes les
sections de Paris et toutes les communes de la republique a l'imiter.
Bientot les sections se reunissent, et viennent declarer, l'une apres
l'autre, qu'elles renoncent a toutes les erreurs de la superstition, et
qu'elles ne reconnaissent plus qu'un seul culte, celui de la raison. La
section de l'Homme-Arme declare qu'elle ne reconnait d'autre culte que
celui de la verite et de la raison, d'autre fanatisme que celui de la
liberte et de l'egalite, d'autre dogme que celui de la fraternite et des
lois republicaines decretees depuis le 31 mai 1793. Celle de la Reunion
annonce qu'elle fera un feu de joie de tous les confessionnaux, de tous les
livres qui servaient aux catholiques, et qu'elle fera fermer l'eglise de
Saint-Mery. Celle de Guillaume-Tell renonce pour toujours au culte de
l'erreur et du mensonge. Celle de Mucius Scaevola abjure le catholicisme,
et fera, decadi prochain, sur le maitre-autel de Saint-Sulpice,
l'inauguration des bustes de Marat, de Lepelletier et de Mucius Scaevola.
Celle des Piques n'adorera d'autre Dieu que le Dieu de la liberte et de
l'egalite. Celle de l'Arsenal abdique aussi le culte catholique.

Ainsi les sections, prenant l'initiative, abjuraient le catholicisme comme
religion publique, et s'emparaient de ses edifices et de ses tresors comme
d'edifices et de tresors appartenant au domaine communal. Deja les deputes
en mission dans les departemens avaient engage une foule de communes a se
saisir du mobilier des eglises qui n'etait pas necessaire, disaient-ils, a
la religion, qui, d'ailleurs, comme toute propriete publique, appartenait a
l'etat, et pouvait etre consacre a ses besoins. Fouche avait envoye du
departement de l'Allier plusieurs caisses d'argenterie. Il en etait venu
beaucoup aussi de divers departemens. Bientot le meme exemple, suivi a
Paris et aux environs, fit affluer a la barre de la convention des monceaux
de richesses. On depouilla toutes les eglises, et les communes envoyerent
des deputations avec l'or et l'argent accumules dans les niches des saints,
ou dans les lieux consacres par une ancienne devotion. On se rendait en
procession a la convention, et le peuple, se livrant a ses gouts
burlesques, parodiait de la maniere la plus bizarre les scenes de la
religion, et trouvait autant de plaisir a les profaner qu'il en avait
trouve jadis a les celebrer. Des hommes, vetus de surplis, de chasubles, de
chappes, venaient en chantant des _alleluia_ et en dansant _la carmagnole_
a la barre de la convention; ils y deposaient les ostensoirs, les crucifix,
les saints ciboires, les statues d'or et d'argent; ils prononcaient des
discours burlesques, et souvent adressaient aux saints eux-memes les
allocutions les plus singulieres. "O vous! s'ecriait une deputation de
Saint-Denis, o vous, instrumens du fanatisme! saints, bienheureux de toute
espece, soyez enfin patriotes, levez-vous en masse, servez la patrie en
allant vous fondre a la Monnaie, et faites en ce monde notre bonheur que
vous vouliez faire dans l'autre!" A ces scenes de gaiete succedaient tout a
coup des scenes de respect et de recueillement. Ces memes individus, qui
foulaient aux pieds les saints du christianisme, portaient un dais; ils en
ouvraient les voiles, et montrant les bustes de Marat et de Lepelletier:
"Voici, disaient-ils, non pas des dieux faits par des hommes, mais l'image
de citoyens respectables, assassines par les esclaves des rois." On
defilait ensuite devant la convention, en chantant encore des _alleluia_ et
en dansant _la carmagnole_; on allait deposer les riches depouilles des
autels a la Monnaie, et les bustes veneres de Marat et de Lepelletier dans
les eglises, devenues desormais les temples d'un nouveau culte.

Sur le requisitoire de Chaumette, il fut arrete que l'eglise metropolitaine
de Notre-Dame serait convertie en un edifice republicain, appele _Temple de
la Raison_; une fete fut instituee pour tous les jours de decade. Elle dut
remplacer les ceremonies catholiques du dimanche. Le maire, les officiers
municipaux, les fonctionnaires publics, se rendaient dans le temple de la
Raison, y lisaient la declaration des droits de l'homme, ainsi que l'acte
constitutionnel, y faisaient l'analyse des nouvelles des armees, et
racontaient les actions d'eclat qui avaient eu lieu dans la decade. _Une
bouche de verite_, semblable aux bouches de denonciations qui se trouvaient
a Venise, etait placee dans le temple de la Raison pour recevoir _les avis,
reproches_ ou _conseils_, utiles au bien public. On faisait la levee de ces
lettres chaque jour de decade; on procedait a leur lecture; un orateur
prononcait un discours de morale; apres, on executait des morceaux de
musique, et on finissait par chanter des hymnes republicains. Il y avait
dans le temple deux tribunes, l'une pour les vieillards, l'autre pour les
femmes enceintes, avec ces mots: _Respect a la vieillesse, respect et soins
aux femmes enceintes_.

La premiere fete de la raison fut celebree avec pompe le 20 brumaire (10
novembre). Toutes les sections s'y rendirent avec les autorites
constituees. Une jeune femme representait la deesse de la Raison; c'etait
l'epouse de l'imprimeur Momoro, l'un des amis de Vincent, Ronsin,
Chaumette, Hebert, et pareils. Elle etait vetue d'une draperie blanche; un
manteau bleu celeste flottait sur ses epaules; ses cheveux epars etaient
recouverts du bonnet de la liberte. Elle etait assise sur un siege antique,
entoure de lierre et porte par quatre citoyens. Des jeunes filles, vetues
de blanc et couronnees de roses, precedaient et suivaient la deesse. Puis
venaient les bustes de Lepelletier et de Marat, des musiciens, des troupes,
et toutes les sections armees. Des discours furent prononces, et des hymnes
chantes dans le temple de la Raison; on se rendit ensuite a la convention;
Chaumette prit la parole en ces termes:

"Legislateurs, le fanatisme a cede la place a la raison. Ses yeux louches
n'ont pu soutenir l'eclat de la lumiere. Aujourd'hui un peuple immense
s'est porte sous ces voutes gothiques, qui pour la premiere fois ont servi
d'echo a la verite. La, les Francais ont celebre le seul vrai culte, celui
a de la liberte, celui de la raison. La, nous avons forme des voeux pour la
prosperite des armes de la republique. La, nous avons abandonne des idoles
inanimees, pour la raison, pour cette image animee, chef-d'oeuvre de la
nature." En disant ces mots, Chaumette montrait la deesse vivante de la
Raison. La jeune et belle femme qui la representait, descend de son siege,
et s'approche du president, qui lui donne l'accolade fraternelle au milieu
des bravos universels, et des cris de _vive la republique! vive la Raison!
a bas le fanatisme!_ La convention, qui n'avait encore pris aucune part a
ces representations, est entrainee et obligee de suivre le cortege, qui
retourne une seconde fois au temple de la Raison, et va y chanter un hymne
patriotique. Une nouvelle importante, celle de la reprise de Noirmoutiers
sur Charette, augmentait la joie generale et lui donnait un motif plus reel
que celui de l'abolition du fanatisme.

On voit sans doute avec degout ces scenes sans recueillement, sans bonne
foi, ou un peuple changeait son culte sans comprendre ni l'ancien ni le
nouveau. Mais quand le peuple est-il de bonne foi? quand est-il capable de
comprendre les dogmes qu'on lui donne a croire? Ordinairement, que lui
faut-il? De grandes reunions qui satisfassent son besoin d'etre assemble,
des spectacles symboliques, ou on lui rappelle sans cesse l'idee d'une
puissance superieure a la sienne, enfin des fetes ou l'on rende hommage aux
hommes qui ont le plus approche du bien, du beau, du grand, en un mot des
temples, des ceremonies et des saints. Il avait ici des temples, la Raison,
Marat, et Lepelletier. Il etait reuni, il adorait une puissance
mysterieuse, il celebrait deux hommes. Tous ses besoins etaient donc
satisfaits, et il n'y cedait pas autrement qu'il n'y cede toujours.

Si l'on considere le tableau de la France a cette epoque, on verra que
jamais plus de contraintes ne furent exercees a la fois sur cette partie
inerte et patiente de la population, sur laquelle se font les experiences
politiques. On n'osait plus emettre aucune opinion; on craignait de voir
ses amis ou ses parens, de peur d'etre compromis avec eux, et de perdre la
liberte et quelquefois la vie. Cent mille arrestations et quelques
centaines de condamnations rendaient la prison et l'echafaud toujours
presens a la pensee de vingt-cinq millions de Francais. On supportait des
impots considerables. Si on etait, d'apres une classification tout
arbitraire, range dans la classe des riches, on perdait pour cette annee,
une portion de son revenu. Quelquefois, sur une requisition d'un
representant ou d'un agent quelconque, il fallait donner ou sa recolte, ou
son mobilier le plus precieux, en or et en argent. On n'osait plus afficher
aucun luxe, ni se livrer a des plaisirs bruyans. On ne pouvait plus se
servir de la monnaie metallique; il fallait accepter ou donner un papier
deprecie, et avec lequel il etait difficile de se procurer les objets dont
on avait besoin. Il fallait, si on etait marchand, vendre a un prix fictif;
si on etait acheteur, se contenter de la plus mauvaise marchandise, parce
que la bonne fuyait le maximum et les assignats; quelquefois meme il
fallait s'en passer tout a fait, parce que la bonne et la mauvaise se
cachaient egalement. On n'avait plus qu'une seule espece de pain noir,
commun au riche et au pauvre, qu'il fallait se disputer a la porte des
boulangers, en faisant queue pendant plusieurs heures. Les noms des poids
et mesures, les noms des mois et des jours etaient changes; on n'avait plus
que trois dimanches au lieu de quatre; enfin, les femmes, les vieillards,
se voyaient prives des ceremonies du culte, auxquelles ils avaient assiste
toute leur vie. Jamais donc le pouvoir ne bouleversa plus violemment les
habitudes d'un peuple: menacer toutes les existences, decimer les fortunes,
regler obligatoirement le taux des echanges, renouveler les appellations
de toutes choses, detruire les pratiques du culte, c'etait sans contredit
la plus atroce des tyrannies; mais on doit tenir compte du danger de
l'etat, des crises inevitables du commerce, et de l'esprit de systeme
inseparable de l'esprit d'innovation.

FOOTNOTES:

[Footnote 5: Titre d'une brochure qu'il avait ecrite contre les girondins.]




CHAPITRE XVI.


RETOUR DE DANTON.--DIVISION DANS LE PARTI DE LA MONTAGNE, DANTONISTES ET
HEBERTISTES.--POLITIQUE DE ROBESPIERRE ET DU COMITE DE SALUT
PUBLIC.--DANTON, ACCUSE AUX JACOBINS, SE JUSTIFIE; IL EST DEFENDU PAR
ROBESPIERRE.--ABOLITION DU CULTE DE LA RAISON.--DERNIERS PERFECTIONNEMENS
APPORTES AU GOUVERNEMENT DICTATORIAL REVOLUTIONNAIRE.--ENERGIE DU COMITE
CONTRE TOUS LES PARTIS.--ARRESTATION DE RONSIN, DE VINCENT, DES QUATRE
DEPUTES AUTEURS DU FAUX DECRET, ET DES AGENS PRESUMES DE L'ETRANGER.


Depuis la chute des girondins, le parti montagnard, reste seul et
victorieux, avait commence a se fractionner. Les exces toujours plus grands
de la revolution acheverent de le diviser tout a fait, et on touchait a une
rupture prochaine. Beaucoup de deputes avaient ete emus du sort des
girondins, de Bailly, de Brunet, de Houchard; d'autres blamaient les
violences commises a l'egard du culte, les jugeaient impolitiques et
dangereuses. Ils disaient que de nouvelles superstitions succedaient a
celles qu'on voulait detruire, que le pretendu culte de la Raison n'etait
que celui de l'atheisme, que l'atheisme ne pouvait convenir a un peuple,
et que ces extravagances etaient payees par l'etranger. Au contraire, le
parti qui regnait aux Cordeliers et a la commune, qui avait Hebert pour
ecrivain, Ronsin et Vincent pour chefs, Chaumette et Clootz pour apotres,
soutenait que ses adversaires voulaient ressusciter une faction moderee, et
amener une nouvelle division dans la republique.

Danton etait revenu de sa retraite. Il ne disait pas sa pensee, mais un
chef de parti voudrait en vain la cacher; elle se repand de proche en
proche, et devient bientot manifeste a tous les esprits. On savait qu'il
aurait voulu empecher l'execution des girondins, et qu'il avait ete
vivement touche de leur fin tragique; on savait que, partisan et inventeur
des moyens revolutionnaires, il commencait a en blamer l'emploi feroce et
aveugle; que la violence ne lui semblait pas devoir se prolonger au-dela du
danger, et qu'a la fin de la campagne actuelle et apres l'expulsion entiere
des ennemis, il voulait faire retablir le regne des lois douces et
equitables. On n'osait pas l'attaquer a la tribune des clubs. Hebert
n'osait pas l'insulter dans sa feuille du _Pere Duchene_; mais an repandait
verbalement les bruits les plus insidieux; on insinuait des soupcons sur sa
probite; on appelait avec plus de perfidie que jamais les concussions de la
Belgique, et on lui en attribuait une partie; on etait meme alle jusqu'a
dire, pendant sa retraite a Arcis-sur-Aube, qu'il avait emigre en emportant
ses richesses. On lui associait, comme ne valant pas mieux, Camille
Desmoulins, son ami, qui avait partage sa pitie pour les girondins, et
avait defendu Dillon; Philippeaux, qui revenait de la Vendee, furieux
contre les desorganisateurs, et tout pret a denoncer Ronsin et Rossignol.
On rangeait encore dans son parti tous ceux qui, de quelque maniere,
avaient demerite des revolutionnaires ardens, et le nombre commencait a en
etre assez grand.

Julien de Toulouse, deja fort suspect par ses liaisons avec d'Espagnac et
avec les fournisseurs, avait acheve de se compromettre par un rapport sur
les administrations federalistes, dans lequel il s'efforcait d'excuser les
torts de la plupart d'entre elles. A peine l'eut-il prononce, que les
cordeliers et les jacobins souleves l'obligerent a se retracter. Ils firent
une enquete sur sa vie privee; ils decouvrirent qu'il vivait avec des
agioteurs, et qu'il avait une ci-devant comtesse pour maitresse, et ils le
declarerent tout a la fois corrompu et modere. Fabre-d'Eglantine venait
tout a coup de changer de situation, et deployait un luxe qu'on ne lui
connaissait pas auparavant. Chabot, le capucin Chabot, qui, en entrant dans
la revolution, n'avait que sa pension ecclesiastique, venait aussi
d'etaler un beau mobilier, et d'epouser la jeune soeur des deux Frey, avec
une dot de deux cent mille livres. Ce changement de fortune si prompt
excita des soupcons contre les nouveaux enrichis, et bientot une
proposition qu'ils firent a la convention acheva de les perdre. Un depute,
Osselin, venait d'etre arrete pour avoir, dit-on, cache une emigree. Fabre,
Chabot, Julien, Delaunay, qui n'etaient pas tranquilles pour eux-memes;
Bazire, Thuriot, qui n'avaient rien a se reprocher, mais qui voyaient avec
effroi qu'on ne menageat pas meme les membres de la convention, proposerent
un decret, portant qu'aucun depute ne pourrait etre arrete, sans auparavant
etre entendu a la barre. Ce decret fut adopte, mais tous les clubs et les
jacobins se souleverent, et pretendirent qu'on voulait renouveler
l'_inviolabilite_. Ils le firent rapporter, et commencerent l'enquete la
plus severe sur ceux qui l'avaient propose, sur leur conduite et sur
l'origine de leur subite fortune. Julien, Fabre, Chabot, Delaunay, Bazire,
Thuriot, depopularises en quelques jours, furent ranges dans le parti des
hommes equivoques et moderes. Hebert les couvrit d'injures grossieres dans
sa feuille, et les livra a la vile populace.

Quatre ou cinq autres individus partagerent encore le meme sort, quoique
jusqu'ici reconnus excellens patriotes. C'etaient Proli, Pereyra, Gusman,
Dubuisson et Desfieux. Nes presque tous sur le sol etranger, ils etaient
venus, comme les deux Frey et comme Clootz, se jeter dans la revolution
francaise, par enthousiasme, et probablement aussi par besoin de faire
fortune. On ne s'inquieta pas de ce qu'ils etaient tant qu'on les vit
abonder dans le sens de la revolution. Proli, qui etait de Bruxelles, fut
envoye avec Pereyra et Desfieux aupres de Dumouriez, pour decouvrir ses
intentions. Ils le firent expliquer, et vinrent, comme nous l'avons
rapporte, le denoncer a la convention et aux Jacobins. C'etait bien
jusque-la; mais ils avaient ete employes par Lebrun, parce qu'etant
etrangers et instruits, ils pouvaient rendre des services aux relations
exterieures. En approchant Lebrun, ils apprirent a l'estimer, et ils le
defendirent plus tard. Proli avait connu beaucoup Dumouriez, et, malgre la
defection de ce general, il avait persiste a vanter ses talens et a dire
qu'on aurait pu le conserver a la republique; enfin presque tous,
connaissant mieux les pays voisins, avaient blame l'application du systeme
jacobin a la Belgique et aux provinces reunies a la France. Leurs propos
furent recueillis, et lorsqu'une defiance generale fit imaginer
l'intervention secrete d'une faction etrangere, on commenca a les
soupconner, et a se raviser sur leurs discours. On sut que Proli etait fils
naturel de Kaunitz; on supposa qu'il etait le meneur en chef, et on les
metamorphosa tous en espions de Pitt et de Cobourg. Bientot la fureur n'eut
plus de bornes, et l'exageration meme de leur patriotisme, qu'ils croyaient
propre a les justifier, ne servit qu'a les compromettre davantage. On les
confondit avec le parti des equivoques, des moderes. Ainsi, des que Danton
ou ses amis avaient quelque observation a faire sur les fautes des agens
ministeriels, ou sur les violences exercees contre le culte, le parti
Hebert, Vincent et Ronsin, repondait en criant a la moderation, a la
corruption, a la faction etrangere.

Suivant l'usage, les moderes renvoyaient a leurs adversaires cette
accusation, et leur disaient: C'est vous qui etes les complices de ces
etrangers; tout vous rapproche, et la commune violence de votre langage, et
le projet de tout bouleverser en poussant tout au pire. Voyez,
ajoutaient-ils, cette commune qui s'arroge une autorite legislative, et
rend des lois sous le titre modeste d'arretes; qui regle tout, police,
subsistances, culte; qui substitue de son chef une religion a une autre,
remplace les anciennes superstitions par des superstitions nouvelles,
preche l'atheisme, et se fait imiter par toutes les municipalites de la
republique; voyez ces bureaux de la guerre, d'ou s'echappent une foule
d'agens qui vont dans les provinces rivaliser avec les representans,
exercer les plus grandes vexations, et decrier la revolution par leur
conduite; voyez cette commune et ces bureaux! que veulent-ils, sinon
usurper l'autorite legislative et executive, deposseder la convention, les
comites, et dissoudre le gouvernement? Qui peut les pousser a ce but, sinon
l'etranger?

Au milieu de ces agitations et de ces querelles, l'autorite devait prendre
un parti vigoureux. Robespierre pensait, avec tout le comite, que ces
accusations reciproques etaient extremement dangereuses. Sa politique,
comme on l'a deja vu, avait consiste, depuis le 31 mai, a empecher un
nouveau debordement revolutionnaire, a rallier l'opinion autour de la
convention, et la convention autour du comite, afin de creer un pouvoir
energique, et il s'etait servi pour cela des jacobins tout-puissans alors
sur l'opinion. Ces nouvelles accusations contre les patriotes accredites,
comme Danton, Camille Desmoulins, lui semblaient tres dangereuses. Il avait
peur qu'aucune reputation ne resistat aux imaginations dechainees; il
craignait que les violences a l'egard du culte n'indisposassent une partie
de la France, et ne fissent passer la revolution pour athee; il croyait
voir enfin la main de l'etranger dans cette vaste confusion. Aussi ne
manqua-t-il pas l'occasion que bientot Hebert lui offrit, de s'en expliquer
aux Jacobins.

Les dispositions de Robespierre avaient perce. On repandait sourdement
qu'il allait faire sevir contre Pache, Hubert, Chaumette, Clootz, auteurs
du mouvement contre le culte. Proli, Desfieux, Pereyra, deja compromis et
menaces, voulaient rattacher leur cause a celle de Pache, Chaumette,
Hebert; ils virent ces derniers, et leur dirent qu'il y avait une
conspiration contre les meilleurs patriotes; qu'ils etaient tous egalement
en danger, et qu'il fallait se soutenir et se garder reciproquement. Hebert
se rend alors aux Jacobins, le 1er frimaire (21 novembre 1798), et se
plaint d'un plan de desunion tendant a diviser les patriotes. "De toutes
parts, dit-il, je rencontre des gens qui me complimentent de n'etre pas
arrete. On repand que Robespierre doit me denoncer, moi, Chaumette et
Pache.... Quant a moi, qui me mets tous les jours en avant pour les
interets de la patrie, et qui dis tout ce qui me passe par la tete, cela
pourrait avoir quelque fondement; mais Pache.... Je connais toute l'estime
qu'a pour lui Robespierre, et je rejette bien loin de moi une pareille
idee. On a dit aussi que Danton avait emigre, qu'il etait alle en Suisse
charge des depouilles du peuple.... Je l'ai rencontre ce matin dans les
Tuileries, et puisqu'il est a Paris, il faut qu'il vienne s'expliquer
fraternellement aux Jacobins. Tous les patriotes se doivent de dementir les
bruits injurieux qui courent sur leur compte." Hebert rapporte ensuite
qu'il tient une partie de ces bruits de Dubuisson, lequel a voulu lui
devoiler une conspiration contre les patriotes; et, suivant l'usage de tout
rejeter sur les vaincus, il ajoute que la cause des troubles est dans les
complices de Brissot qui vivent encore, et dans les Bourbons qui restent au
Temple. Robespierre monte aussitot a la tribune: "Est-il vrai, dit-il, que
nos plus dangereux ennemis soient les restes impurs de la race de nos
tyrans? Je vote en mon coeur pour que la race des tyrans disparaisse de la
terre; mais puis-je m'aveugler sur la situation de mon pays, au point de
croire que cet evenement suffirait pour eteindre le foyer des conspirations
qui nous dechirent? A qui persuadera-t-on que la punition de la meprisable
soeur de Capet en imposerait plus a nos ennemis que celle de Capet lui-meme
et de sa criminelle compagne?

"Est-il vrai encore que la cause de nos maux soit le fanatisme? Le
fanatisme! il expire. Je pourrais meme dire qu'il est mort. En dirigeant
depuis quelques jours toute notre attention contre lui, ne la detourne-t-on
pas de nos veritables dangers? Vous avez peur des pretres, et ils
s'empressent d'abdiquer leurs titres pour les echanger contre ceux de
municipaux, d'administrateurs, et meme de presidens de societes
populaires.... Ils etaient naguere fort attaches a leur ministere quand il
leur valait soixante-dix mille livres de rente; ils l'ont abdique des qu'il
n'en a plus valu que six mille.... Oui, craignez non pas leur fanatisme,
mais leur ambition! non pas l'habit qu'ils portaient, mais la peau nouvelle
qu'ils ont revetue! craignez non pas l'ancienne superstition, mais la
nouvelle et fausse superstition qu'on veut feindre pour nous perdre!"

Ici, Robespierre, abordant franchement la question des cultes, ajoute:

"Que des citoyens animes par un zele pur viennent deposer sur l'autel de la
patrie les monumens inutiles et pompeux de la superstition, pour les faire
servir aux triomphes de la liberte, la patrie et la raison sourient a ces
offrandes; mais de quel droit l'aristocratie et l'hypocrisie
viendraient-elles meler ici leur influence a celle du civisme? De quel
droit des hommes inconnus jusqu'a ce jour dans la carriere de la revolution
viendraient-ils chercher, au milieu de tous ces evenemens, les moyens
d'usurper une fausse popularite, d'entrainer les patriotes meme a de
fausses mesures, et de jeter parmi nous le trouble et la discorde? De quel
droit viendraient-ils troubler la liberte des cultes au nom de la liberte,
et attaquer le fanatisme par un fanatisme nouveau? De quel droit
feraient-ils degenerer les hommages solennels rendus a la verite pure en
des farces eternelles et ridicules?

"On a suppose qu'en accueillant des offrandes civiques, la convention avait
proscrit le culte catholique. Non, la convention n'a point fait cette
demarche, et ne la fera jamais. Son intention est de maintenir la liberte
des cultes qu'elle a proclamee, et de reprimer en meme temps tous ceux qui
en abuseraient pour troubler l'ordre public. Elle ne permettra pas qu'on
persecute les ministres paisibles des diverses religions, et elle les
punira avec severite, toutes les fois qu'ils oseront se prevaloir de leurs
fonctions pour tromper les citoyens, et pour armer les prejuges ou le
royalisme contre la republique.

"Il est des hommes qui veulent aller plus loin; qui, sous le pretexte de
detruire la superstition, veulent faire une sorte de religion de l'atheisme
lui-meme. Tout philosophe, tout individu peut adopter la-dessus l'opinion
qui lui plaira: quiconque voudrait lui en faire un crime est un insense;
mais l'homme public, mais le legislateur serait cent fois plus insense, qui
adopterait un pareil systeme. La convention nationale l'abhorre. La
convention n'est point un faiseur de livres et de systemes. Elle est un
corps politique et populaire. L'atheisme est _aristocratique_. L'idee d'un
grand Etre qui veille sur l'innocence opprimee et qui punit le crime
triomphant, est toute populaire. Le peuple, les malheureux m'applaudissent;
si je trouvais des censeurs, ce serait parmi les riches et parmi les
coupables. J'ai ete, des le college, un assez mauvais catholique; je n'ai
jamais ete ni un ami froid, ni un defenseur infidele de l'humanite. Je n'en
suis que plus attache aux idees morales et politiques que je viens de vous
exposer. _Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer_."

Robespierre, apres avoir fait cette profession de foi, impute a l'etranger
les persecutions dirigees contre le culte, et les calomnies repandues
contre les meilleurs patriotes. Robespierre, qui etait extremement defiant,
et qui avait suppose les girondins royalistes, croyait beaucoup a la
faction de l'etranger, laquelle n'etait representee, comme nous l'avons
dit, que par quelques espions envoyes aux armees, et quelques banquiers
intermediaires de l'agiotage, et correspondans des emigres. "Les etrangers,
dit-il, ont deux especes d'armees; l'une sur nos frontieres, est
impuissante et pres de sa ruine, grace a nos victoires; l'autre, plus
dangereuse, est au milieu de nous. C'est une armee d'espions, de fripons
stipendies, qui s'introduisent partout, meme au sein des societes
populaires. C'est une faction qui a persuade a Hebert que je voulais faire
arreter Pache, Chaumette, Hebert, toute la commune. Moi, poursuivre Pache,
dont j'ai toujours admire et defendu la vertu simple et modeste, moi qui ai
combattu pour lui contre les Brissot et ses complices!" Robespierre loue
Pache et se tait sur Hebert. Il se contente de dire qu'il n'a pas oublie
les services de la commune dans les jours ou la liberte etait en peril. Se
dechainant ensuite contre ce qu'il appelle la faction etrangere, il fait
tomber le courroux des jacobins sur Proli, Dubuisson, Pereyra, Desfieux. Il
raconte leur histoire, il les depeint comme des agens de Lebrun et de
l'etranger, charges d'envenimer les haines, de diviser les patriotes, et de
les animer les uns contre les autres. A la maniere dont il s'exprime, on
voit que la haine qu'il eprouve contre d'anciens amis de Lebrun se mele
pour beaucoup a sa defiance. Enfin il les fait chasser tous quatre de la
societe, au bruit des plus grands applaudissemens, et il propose un scrutin
epuratoire pour tous les jacobins.

Ainsi Robespierre avait frappe d'anatheme le nouveau culte, avait donne une
lecon severe a tous les brouillons, n'avait rien dit de bien rassurant pour
Hebert, ne s'etait pas compromis jusqu'a louer ce sale ecrivain, et avait
fait retomber tout l'orage sur des etrangers qui eurent le malheur d'etre
amis de Lebrun, d'admirer Dumouriez, et de blamer notre systeme politique
dans les pays de conquete. Enfin il s'etait arroge la recomposition de la
societe, en faisant decider qu'il y aurait un scrutin epuratoire.

Pendant les jours suivans, Robespierre poursuit son systeme; il vient lire
aux Jacobins des lettres anonymes, d'autres interceptees, prouvant que
l'etranger, s'il n'est pas l'auteur des extravagances du nouveau culte et
des calomnies a l'egard des meilleurs patriotes, les approuve au moins et
les desire. Danton avait en quelque sorte recu d'Hebert l'invitation de
s'expliquer. Il ne le fait pas d'abord, pour ne pas obeir a une sommation;
mais quinze jours apres, il saisit une circonstance favorable pour prendre
la parole. Il s'agissait de fournir a toutes les societes populaires un
local aux depens de l'etat. Il presente a ce sujet diverses observations,
et en prend occasion de dire que si la constitution doit etre endormie
pendant que le peuple frappe et epouvante les ennemis de ses operations
revolutionnaires, il faut cependant se defier de ceux qui veulent porter ce
meme peuple au-dela des bornes de la revolution. Coupe de l'Oise replique a
Danton, et denature ses idees en les combattant. Danton remonte aussitot a
la tribune, et essuie des murmures. Il somme alors ceux qui ont contre lui
des motifs de defiance de preciser leurs accusations, afin qu'il puisse y
repondre publiquement. Il se plaint de cette defaveur qui se manifeste en
sa presence. "Ai-je donc perdu, s'ecrie-t-il, ces traits qui caracterisent
la figure d'un homme libre?" Et en proferant ces mots, il agitait cette
tete qu'on avait tant vue, tant rencontree dans les orages de la
revolution, et qui avait toujours soutenu l'audace des republicains et jete
la terreur chez les aristocrates. "Ne suis-je plus, ajoute-t-il, ce meme
homme qui s'est trouve a vos cotes dans tous les momens de crise? Ne
suis-je plus cet homme tant persecute, tant connu de vous; cet homme que
vous avez si souvent embrasse comme votre ami, et avec lequel vous avez
fait le serment de mourir dans les memes perils?" Il rappelle alors qu'il
fut le defenseur de Marat, et il est ainsi oblige de se couvrir de l'ombre
de cet etre, qu'il avait autrefois protege et dedaigne. "Vous serez
etonnes, dit-il, quand je vous ferai connaitre ma conduite privee, de voir
que la fortune colossale que mes ennemis et les votres m'ont pretee, se
reduit a la petite portion de bien que j'ai toujours eue. Je defie les
malveillans de fournir aucune preuve contre moi. Tous leurs efforts ne
pourront m'ebranler. Je veux rester debout en face du peuple, vous me
jugerez en sa presence. Je ne dechirerai pas plus la page de mon histoire
que vous ne dechirerez la votre...." Danton demande, en finissant, une
commission, pour examiner les accusations portees contre lui. Robespierre
s'elance alors a la tribune avec un empressement extreme. "Danton,
s'ecrie-t-il, vous demande une commission pour examiner sa conduite; j'y
consens, s'il pense que cette mesure lui soit utile. Il veut qu'on precise
les griefs portes contre lui; eh bien! je vais le faire. Danton, tu es
accuse d'avoir emigre. On a dit que tu avais passe en Suisse; que ta
maladie etait feinte pour cacher au peuple ta fuite; on a dit que ton
ambition etait d'etre regent sous Louis XVII; qu'a une epoque determinee
tout a ete prepare pour proclamer ce rejeton des Capets; que tu etais le
chef de la conspiration; que ni Pitt, ni Cobourg, ni l'Angleterre, ni
l'Autriche, ni la Prusse, n'etaient nos veritables ennemis, mais que
c'etait toi seul; que la Montagne etait composee de tes complices; qu'il ne
fallait pas s'occuper des agens envoyes par les puissances etrangeres; que
leurs conspirations etaient des fables dignes de mepris; en un mot, qu'il
fallait t'egorger toi, toi seul!..." Des applaudissemens universels
couvrent la voix de Robespierre. Il reprend: "Ne sais-tu pas, Danton, que
plus un homme a de courage et de patriotisme, plus les ennemis de la chose
publique s'attachent a sa perte? Ne sais-tu pas, et ne savez-vous pas
tous, citoyens, que cette methode est infaillible? Eh! si le defenseur de
la liberte n'etait pas calomnie, ce serait une preuve que nous n'aurions
plus ni nobles, ni pretres a combattre!" Faisant alors allusion aux
feuilles d'Hebert, ou lui, Robespierre, etait fort loue, il ajoute: "Les
ennemis de la patrie semblent m'accabler de louanges exclusivement. Mais je
les repudie. Croit-on qu'a cote de ces eloges que l'on repete dans
certaines feuilles, je ne voie pas le couteau avec lequel on a voulu
egorger la patrie? La cause des patriotes est comme celle des tyrans; ils
sont tous solidaires. Je me trompe peut-etre sur Danton; mais, vu dans sa
famille, il ne merite que des eloges. Sous les rapports politiques, je l'ai
observe; une difference d'opinion me le faisait etudier avec soin, souvent
avec colere; il ne s'est pas assez hate, je le sais, de soupconner
Dumouriez; il n'a pas assez hai Brissot et ses complices; mais s'il n'a pas
toujours ete de mon avis, en conclurai-je qu'il trahissait la patrie? Non,
je la lui ai toujours vu servir avec zele. Danton veut qu'on le juge; il a
raison. Qu'on me juge aussi! qu'ils se presentent ces hommes qui sont plus
patriotes que nous! Je parie que ce sont des nobles, des privilegies, des
pretres. Vous y trouverez un marquis, et vous aurez la juste mesure du
patriotisme des gens qui nous accusent."

Robespierre demande ensuite que tous ceux qui ont quelque reproche a faire
a Danton, prennent la parole. Personne ne l'ose. Momoro lui-meme, l'un des
amis d'Hebert, est le premier a s'ecrier que, personne ne se presentant,
c'est une preuve qu'il n'y a rien a dire contre Danton. Un membre demande
alors que le president lui donne l'accolade fraternelle. On y consent, et
Danton, s'approchant du bureau, recoit l'accolade au milieu des
applaudissemens universels.

La conduite de Robespierre dans cette circonstance avait ete genereuse et
habile. Le danger commun a tous les bons patriotes, l'ingratitude qui
payait les services de Danton, enfin une superiorite decidee, avaient
arrache Robespierre a son egoisme habituel; et, cette fois, plein de bons
sentimens, il avait ete plus eloquent qu'il n'etait donne a sa nature de
l'etre. Mais le service qu'il rendit a Danton fut plus utile a la cause du
gouvernement et des vieux patriotes qui le composaient, qu'a Danton
lui-meme, dont la popularite etait perdue. On ne refait pas l'enthousiasme,
et on ne pouvait pas presumer encore d'assez grands dangers publics pour
que Danton trouvat, par son courage, le moyen de regagner son influence.
Robespierre, poursuivant son ouvrage, ne manquait pas d'etre present a
chaque seance d'epuration. Le tour de Clootz arrive, on l'accuse de
liaisons avec les banquiers etrangers Vandeniver. Il essaie de se
justifier; mais Robespierre prend la parole. Il rappelle les liaisons de
Clootz avec les girondins, sa rupture avec eux par un pamphlet intitule:
_ni Roland ni Marat_, pamphlet dans lequel il n'attaquait pas moins la
Montagne que la Gironde, ses exagerations extravagantes, son obstination a
parler d'une republique universelle, a inspirer la rage des conquetes, et a
compromettre la France aupres de toute l'Europe, "Et comment M. Clootz,
ajoute Robespierre, pouvait-il s'interesser si fort au bonheur de la
France, lorsqu'il s'interessait si fort au bonheur de la Perse et du
Monomotapa? Il est une derniere crise dont il pourra se vanter. Je veux
parler du mouvement contre le culte, mouvement qui, menage avec raison et
lenteur, aurait pu devenir excellent, mais dont la violence pouvait
entrainer les plus grands malheurs.... M. Clootz eut avec l'eveque Gobel
une conference de nuit.... Gobel donna parole pour le lendemain, et il
vint, changeant subitement de langage et d'habit, deposer ses lettres de
pretrise.... M. Clootz croyait que nous serions dupes de ces mascarades.
Non, non; les jacobins ne regarderont jamais comme un ami du peuple ce
pretendu sans-culotte, qui est Prussien et baron, qui possede cent mille
livres de rentes, qui dine avec les banquiers conspirateurs, et qui est,
non pas l'orateur du peuple francais, mais du genre humain."

Clootz fut exclu sur-le-champ de la societe; et, sur la proposition de
Robespierre, on decida qu'on chasserait sans distinction tous les nobles,
les pretres, les banquiers et les etrangers.

A la seance suivante vint le tour de Camille Desmoulins. On lui reprochait
sa lettre a Dillon, et un mouvement de sensibilite en faveur des girondins.
"J'avais, dit Camille, j'avais cru Dillon brave et habile, et je l'ai
defendu. Quant aux girondins, j'etais a leur egard dans une position
particuliere. J'ai toujours aime et servi la republique, mais je me suis
souvent trompe sur ceux qui la servaient; j'ai adore Mirabeau; j'ai cheri
Barnave et les Lameth; j'en conviens; mais j'ai sacrifie mon amitie et mon
admiration des que j'ai su qu'ils avaient cesse d'etre jacobins. Une
fatalite bien marquee a voulu que de soixante revolutionnaires qui avaient
signe mon contrat de mariage, il ne me restat plus que deux amis, Danton et
Robespierre. Tous les autres sont emigres ou guillotines. De ce nombre
etaient sept des vingt-deux. Un mouvement de sensibilite etait donc bien
pardonnable en cette occasion. J'ai dit, ajoute Desmoulins, qu'ils
mouraient en republicains, mais en republicains federalistes; car, je vous
l'assure, je ne crois pas qu'il y eut beaucoup de royalistes parmi eux."

On aimait le caractere facile, l'esprit naif et original de Camille
Desmoulins. "Camille a mal choisi ses amis, s'ecrie un jacobin; prouvez-lui
que nous savons mieux choisir les notres en le recevant avec empressement."
Robespierre, toujours protecteur de ses vieux collegues, mais en gardant
cependant un ton de superiorite, defend Camille Desmoulins. "Il est faible
et confiant, dit-il, mais il a toujours ete republicain. Il a aime
Mirabeau, Lameth, Dillon; mais il a lui-meme brise ses idoles des qu'il a
ete detrompe. Qu'il poursuive sa carriere et soit plus reserve a l'avenir."
Apres cet avis, Camille est admis au milieu des applaudissemens. Danton est
ensuite admis sans aucune observation. Fabre-d'Eglantine l'est a son tour,
mais il essuie quelques questions sur sa fortune, qu'on veut bien attribuer
a ses talens litteraires. Cette epuration fut poursuivie, et devint fort
longue. Commencee en novembre 1793, elle dura plusieurs mois.

La politique de Robespierre et du gouvernement etait bien connue. L'energie
avec laquelle cette politique avait ete manifestee, intimida les
brouillons, promoteurs du nouveau culte, et ils songerent a se retracter,
et a revenir sur leurs premieres demarches. Chaumette, qui avait la faconde
d'un orateur de club ou de commune, mais qui n'avait ni l'ambition ni le
courage d'un chef de parti, ne pretendait nullement rivaliser avec la
convention et se faire le createur d'un nouveau culte; il s'empressa donc
de chercher une occasion pour reparer sa faute. Il resolut de faire
interpreter l'arrete qui fermait tous les temples, et il proposa a la
commune de declarer qu'elle ne voulait pas gener la liberte religieuse, et
qu'elle n'interdisait pas aux divers partisans de chaque religion le droit
de se reunir dans des lieux payes et entretenus a leurs frais. "Qu'on ne
pretende pas, dit-il, que c'est la faiblesse ou la politique qui me font
agir; je suis egalement incapable de l'une ou de l'autre. C'est la
conviction que nos ennemis veulent abuser de notre zele pour le pousser
au-dela des bornes, et nous engager dans de fausses demarches; c'est la
conviction que si nous empechons les catholiques d'exercer leur culte
publiquement et avec l'aveu de la loi, des etres bilieux iront s'exalter ou
conspirer dans les cavernes; c'est cette conviction qui seule m'inspire et
me fait parler." L'arrete propose par Chaumette, et fortement appuye par le
maire Pache, fut enfin adopte apres quelques murmures bientot couverts par
de nombreux applaudissemens. La convention declara de son cote qu'elle
n'avait jamais entendu par ses decrets gener la liberte religieuse, et elle
defendit de toucher a l'argenterie qui restait encore dans les eglises, vu
que le tresor n'avait plus besoin de ce genre de secours. De ce jour, les
farces indecentes que le peuple s'etait permises cesserent dans Paris, et
les pompes du culte de la Raison, dont il s'etait tant diverti, furent
abolies.

Le comite de salut public, au milieu de cette grande confusion, sentait
tous les jours davantage la necessite de rendre l'autorite plus forte, plus
prompte et plus obeie. Chaque jour, l'experience des obstacles le rendait
plus habile, et il ajoutait de nouvelles pieces a cette machine
revolutionnaire, creee pour la duree de la guerre. Deja il avait empeche la
transmission du pouvoir a des mains nouvelles et inexperimentees, en
prorogeant la convention, et en declarant le gouvernement revolutionnaire
jusqu'a la paix. En meme temps, il avait concentre ce pouvoir dans ses
mains en mettant sous sa dependance le tribunal revolutionnaire, la police,
les operations militaires, et la distribution meme des subsistances. Deux
mois d'experience lui firent sentir les obstacles que les autorites
locales, soit par exces ou defaut de zele, faisaient eprouver a l'action de
l'autorite superieure. L'envoi des decrets etait souvent interrompu ou
retarde; et leur promulgation negligee dans certains departemens. Il
restait beaucoup de ces administrations federalistes qui s'etaient
insurgees, et la faculte de se coaliser ne leur etait pas encore interdite.
Si, d'une part, les administrations de departement presentaient quelque
danger de federalisme, les communes, au contraire, agissant en sens oppose,
exercaient, a l'imitation de celle de Paris, une autorite vexatoire,
rendaient des lois, imposaient des taxes; les comites revolutionnaires
deployaient contre les personnes un pouvoir arbitraire et inquisitorial;
des armees revolutionnaires, instituees dans differentes localites,
completaient ces petits gouvernemens particuliers, tyranniques, desunis
entre eux, et embarrassans pour le gouvernement superieur. Enfin l'autorite
des representans, ajoutee a toutes les autres, augmentait la confusion des
pouvoirs souverains; car les representans levaient des impots, rendaient
des lois penales, comme les communes et la convention elle-meme.

Billaud-Varennes, dans un rapport mal ecrit, mais habile, devoila ces
inconveniens, et fit rendre le decret du 14 frimaire an II (4 decembre),
modele du gouvernement provisoire, energique et absolu. L'anarchie, dit le
rapporteur, menace les republiques a leur naissance et dans leur
vieillesse. Tachons de nous en garantir. Ce decret instituait le _Bulletin
des Lois_, belle et neuve invention dont on n'avait pas encore eu l'idee:
car les lois envoyees par l'assemblee aux ministres, par les ministres aux
autorites locales, sans delais fixes, sans proces-verbaux qui garantissent
leur envoi ou leur arrivee, etaient souvent rendues depuis long-temps, sans
etre ni promulguees ni connues. D'apres le nouveau decret, une commission,
une imprimerie, un papier particulier, etaient consacres a l'impression et
a l'envoi des lois. La commission, formee de quatre individus independans
de toute autorite, libres de tout autre soin, recevait la loi, la faisait
imprimer, l'envoyait par la poste dans des delais fixes et invariables. Les
envois et les remises etaient constates par les moyens ordinaires de la
poste; et ces mouvemens, ainsi regularises, devenaient infaillibles. La
convention etait ensuite declaree _centre d'impulsion du gouvernement_.
Sous ces mots, on cachait la souverainete des comites, qui faisaient tout
pour la convention. Les autorites du departement etaient en quelque sorte
abolies; on leur enlevait toute attribution politique, on ne leur
abandonnait, comme au departement de Paris a l'epoque du 10 aout, que la
repartition des contributions, l'entretien des routes, enfin les soins
purement economiques. Ainsi, ces intermediaires trop puissans entre le
peuple et l'autorite supreme, etaient supprimes. On ne laissait exister,
avec toutes leurs attributions, que les administrations de district et de
commune. Il etait defendu a toute administration locale de se reunir a
d'autres, de se deplacer, d'envoyer des agens, de prendre des arretes
extensifs ou limitatifs des decrets, de lever des impots ou des hommes.
Toutes les armees revolutionnaires etablies dans les departemens etaient
licenciees, et il ne devait subsister que la seule armee revolutionnaire
etablie a Paris pour le service de toute la republique. Les comites
revolutionnaires etaient obliges de correspondre avec les districts charges
de les surveiller, et avec le comite de surete generale. Ceux de Paris ne
pouvaient correspondre qu'avec le comite de surete generale, et point avec
la commune. Il etait defendu aux representans de lever des taxes, a moins
que la convention ne les autorisat, et de porter des lois penales.

Ainsi, toutes les autorites etant ramenees dans leur sphere, leur conflit
ou leur coalition devenaient impossibles. Elles recevaient les lois d'une
maniere infaillible; elles ne pouvaient ni les modifier ni en differer
l'execution. Les deux comites conservaient toujours leur domination. Celui
de _salut public_, outre sa suprematie sur le comite de surete generale,
continuait d'avoir la diplomatie, la guerre, et la surveillance universelle
de toutes choses. Seul desormais, il pouvait s'appeler _comite de salut
public_. Aucun comite dans les communes ne pouvait prendre ce titre.

Ce nouveau decret sur l'institution du gouvernement revolutionnaire,
quoique restrictif de l'autorite des communes, et rendu meme contre leurs
abus de pouvoir, fut recu par la commune de Paris avec de grandes
demonstrations d'obeissance. Chaumette, qui affectait la docilite comme le
patriotisme, fit un long discours en l'honneur du decret. Par son maladroit
empressement a entrer dans le systeme de l'autorite superieure, il donna
meme une occasion de se faire reprimander; et il eut l'art de desobeir en
voulant trop obeir. Le decret mettait les comites revolutionnaires de Paris
en communication directe et exclusive avec le comite de surete generale.
Dans leur zele fougueux, ils se permettaient des arrestations en tous sens;
on les accusait d'avoir fait incarcerer une foule de patriotes, et d'etre
composes d'hommes qu'on commencait a appeler _ultra-revolutionnaires_.
Chaumette se plaignit au conseil general de leur conduite, et proposa de
les convoquer a la commune, pour leur faire une admonition severe. La
proposition de Chaumette fut adoptee. Mais celui-ci, avec son ostentation
d'obeissance, avait oublie que, d'apres le nouveau decret, les comites
revolutionnaires de Paris ne devaient correspondre qu'avec le comite de
surete generale. Le comite de salut public ne voulant pas plus d'une
obeissance exageree que de la desobeissance, peu dispose surtout a souffrir
que la commune se permit de donner des lecons, meme bonnes, a des comites
places sous l'autorite superieure, fit casser l'arrete de Chaumette, et
defendre aux comites de se reunir a la commune. Chaumette recut cette
correction avec une soumission parfaite. "Tout homme, dit-il a la commune,
est sujet a l'erreur. Je confesse franchement que je me suis trompe. La
convention a casse mon requisitoire et l'arrete que j'avais fait prendre;
elle a fait justice de la faute que j'avais commise; elle est notre mere
commune, unissons-nous a elle." (19 frimaire.)

Ce n'est qu'au moyen de cette energie que le comite pouvait parvenir a
arreter tous les mouvemens desordonnes, soit de zele, soit de resistance,
et a produire la plus grande precision possible dans l'action du
gouvernement. Les _ultra-revolutionnaires_, compromis et reprimes depuis
leurs manifestations contre le culte, essuyerent une nouvelle repression,
plus severe que les precedentes. Ronsin etait revenu de Lyon, ou il avait
accompagne Collot-d'Herbois avec un detachement de l'armee revolutionnaire.
Il etait arrivee a Paris au moment ou le bruit des sanglantes executions
commises a Lyon excitait la pitie. Ronsin fit placarder une affiche qui
revolta la convention. Il y disait que sur les cent quarante mille
Lyonnais, quinze cents seulement n'etaient pas complices de la revolte,
qu'avant la fin de frimaire tous les coupables auraient peri, et que le
Rhone aurait roule leurs cadavres jusqu'a Toulon. On citait de lui d'autres
propos atroces; on parlait beaucoup du despotisme de Vincent dans les
bureaux de la guerre, de la conduite des agens ministeriels dans les
provinces, et de leur rivalite avec les representans. On repetait des mots
echappes a quelques-uns d'entre eux, annoncant encore le projet de faire
organiser constitutionnellement le pouvoir executif. L'energie que
Robespierre et le comite venaient de deployer encourageaient a se prononcer
contre ces agitateurs. Dans la seance du 27 frimaire (17 decembre), on
commence par se plaindre de certains comites revolutionnaires. Lecointre
denonce l'arrestation d'un courrier du comite de salut public par l'un des
agens du ministere. Boursault dit qu'en passant a Lonjumeau, il a ete
arrete par la commune, qu'il a fait connaitre sa qualite de depute, et que
cette commune a voulu neanmoins que son passeport fut legalise par l'agent
du conseil executif present sur les lieux. Fabre-d'Eglantine denonce
Maillard, le chef des egorgeurs de septembre, qui a ete envoye en mission a
Bordeaux par le conseil executif, tandis qu'il devrait etre expulse de
partout; il denonce Ronsin et son affiche, dont tout le monde a fremi; il
denonce enfin Vincent, qui a reuni tous les pouvoirs dans les bureaux de la
guerre, et qui a dit qu'il ferait sauter la convention, ou la forcerait a
organiser le pouvoir executif, parce qu'il ne voulait pas etre le valet des
comites. La convention met aussitot en etat d'arrestation Vincent,
secretaire-general de la guerre, Ronsin, general de l'armee
revolutionnaire, Maillard, envoye a Bordeaux, trois autres agens du pouvoir
executif dont on signale encore les vexations a Saint-Girons, et un nomme
Mazuel, adjudant dans l'armee revolutionnaire, qui a dit que la convention
conspirait, et qu'il cracherait au visage des deputes. La convention porte
ensuite peine de mort contre les officiers des armees revolutionnaires,
illegalement formees dans les provinces, qui ne se separeraient pas
sur-le-champ. Elle ordonne enfin que le conseil executif viendra se
justifier le lendemain.

Cet acte d'energie causa une grande douleur aux Cordeliers, et provoqua des
explications aux Jacobins. Ces derniers ne se prononcerent pas encore sur
le compte de Vincent et de Ronsin, mais ils demanderent qu'il fut fait une
enquete pour constater la nature de leurs torts. Le conseil executif vint
se justifier tres humblement a la convention; il assura que son intention
n'avait point ete de rivaliser avec la representation nationale, et que
l'arrestation des courriers, les difficultes essuyees par le representant
Boursault, ne provenaient que d'un ordre du comite de salut public
lui-meme; ordre qui enjoignait de verifier tous les passeports et toutes
les depeches.

Tandis que Vincent et Ronsin venaient d'etre incarceres comme
ultra-revolutionnaires, le comite sevit en meme temps contre le parti des
equivoques et des agioteurs. Il mit en arrestation Proli, Dubuisson,
Desfieux, Pereyra, accuses d'etre agens de l'etranger et complices de tous
les partis. Enfin il fit enlever, au milieu de la nuit, les quatre deputes
Bazire, Chabot, Delaunay d'Angers et Julien de Toulouse, accuses d'etre
moderes, et d'avoir fait une fortune subite.

On a deja vu l'histoire de l'association clandestine de ces representans,
et du faux qui en avait ete la suite. On a vu que Chabot, deja ebranle, se
preparait a denoncer ses collegues, et a rejeter tout sur eux. Les bruits
qui couraient sur son mariage, les denonciations qu'Hebert repetait chaque
jour, acheverent de l'intimider, et il courut tout devoiler a Robespierre.
Il pretendit qu'il n'avait eu d'autre projet, en entrant dans le complot,
que celui de le suivre et de le reveler; il attribua ce complot a
l'etranger, qui voulait, disait-il, corrompre les deputes, pour avilir la
representation nationale, et qui se servait ensuite d'Hebert et de ses
complices pour les diffamer apres les avoir corrompus. Il y avait ainsi,
selon lui, deux branches dans la conspiration, la branche corruptrice et la
branche diffamatrice, qui toutes deux se concertaient pour deshonorer et
dissoudre la convention. La participation des banquiers etrangers a cette
intrigue, les projets de Julien de Toulouse et de Delaunay, qui disaient
que la convention finirait bientot par se devorer elle-meme, et qu'il
fallait faire fortune le plus tot possible, quelques liaisons de la femme
d'Hebert avec les maitresses de Julien de Toulouse et de Delaunay,
servirent a Chabot de moyens pour etayer cette fable d'une conspiration a
deux branches, dans laquelle les corrupteurs et les diffamateurs
s'entendaient secretement pour arriver au meme but. Chabot eut cependant un
reste de scrupule, et justifia Bazire. Comme il avait ete le corrupteur de
Fabre, et qu'il s'exposait a une denonciation de celui-ci en l'accusant, il
pretendit que ses offres avaient ete rejetees, et que les cent mille francs
en assignats, suspendus avec un fil dans des lieux d'aisances, etaient les
cent mille francs destines a Fabre, et refuses par lui. Ces fables de
Chabot n'avaient aucune apparence de verite, car il eut ete bien plus
naturel, en entrant dans la conspiration pour la decouvrir, d'en prevenir
quelques membres de l'un ou de l'autre comite, et de deposer l'argent dans
leurs mains. Robespierre renvoya Chabot au comite de surete generale, qui
fit arreter dans la nuit les deputes designes. Julien de Toulouse parvint a
s'evader; Bazire, Delaunay et Chabot, furent seuls arretes[6].

La decouverte de cette trame honteuse causa une grande rumeur, et confirma
toutes les calomnies que les partis dirigeaient les uns contre les autres.
On repandit plus que jamais le bruit d'une faction etrangere, corrompant
les patriotes, les excitant a entraver la marche de la revolution, les uns
par une moderation intempestive, et les autres par une exageration folle,
par des diffamations continuelles, et par une odieuse profession
d'atheisme. Cependant qu'y avait-il de reel dans toutes ces suppositions?
D'un cote, des hommes moins fanatiques, plus prompts a s'apitoyer sur les
vaincus, et plus susceptibles par cette meme raison de ceder a l'attrait du
plaisir et de la corruption; d'un autre cote, des hommes plus violens et
plus aveugles, s'aidant de la partie basse du peuple, poursuivant de leurs
reproches ceux qui ne partageaient pas leur insensibilite fanatique,
profanant les vieux objets du culte, sans menagement et sans decence; au
milieu de ces deux partis, des banquiers, profitant de toutes les crises
pour agioter; quatre deputes sur sept cent cinquante, se laissant corrompre
et devenant les complices de cet agiotage; enfin quelques revolutionnaires
sinceres, mais etrangers, suspects a ce titre, et se compromettant par
l'exageration meme, a la faveur de laquelle ils voulaient faire oublier
leur origine: voila ce qu'il y avait de reel, et il n'y avait la rien que
de tres ordinaire, rien qui exigeat la supposition d'une machination
profonde.

Le comite de salut public, voulant se placer au-dessus des partis, resolut
de les frapper et de les fletrir tous, et pour cela il chercha a montrer
qu'ils etaient tous complices de l'etranger. Robespierre avait deja denonce
une faction etrangere, a laquelle son esprit defiant lui faisait ajouter
foi. La faction turbulente contrariant l'autorite superieure, et
deshonorant la revolution, il l'accusa aussitot d'etre complice de la
faction etrangere; cependant il ne dit rien encore de pareil contre la
faction moderee, il la defendit meme, comme on l'a vu, dans la personne de
Danton. S'il la menageait encore, c'est qu'elle n'avait rien fait jusque-la
qui put contrarier la marche de la revolution, c'est qu'elle ne formait pas
un parti opiniatre et nombreux comme les anciens girondins, et qu'elle se
composait tout au plus de quelques individus isoles qui desapprouvaient
les extravagances _ultra-revolutionnaires_.

Telle etait la situation des partis, et la politique du comite de salut
public a leur egard, en frimaire an II (decembre 1793). Tandis qu'il se
servait de l'autorite avec tant de force, et achevait de completer a
l'interieur la machine du pouvoir revolutionnaire, il deployait une egale
energie au dehors, et assurait le salut de la revolution par des victoires
eclatantes.


FOOTNOTES:

[Footnote 6: 27 brumaire (17 novembre).]




CHAPITRE XVII.


FIN DE LA CAMPAGNE DE 1793.--MANOEUVRE DE HOCHE DANS LES VOSGES.--RETRAITE
DES AUTRICHIENS ET DES PRUSSIENS.--DEBLOCUS DE LANDAU.--OPERATIONS A
L'ARMEE D'ITALIE.--SIEGE ET PRISE DE TOULON PAR L'ARMEE
REPUBLICAINE.--DERNIERS COMBATS ET ECHECS AUX PYRENEES.--EXCURSION DES
VENDEENS AU-DELA DE LA LOIRE.--NOMBREUX COMBATS; ECHECS DE L'ARMEE
REPUBLICAINE.--DEFAITE DES VENDEENS AU MANS, ET LEUR DESTRUCTION COMPLETE A
SAVENAY.--COUP D'OEIL GENERAL SUR LA CAMPAGNE DE 1793.


La campagne de 1793 s'achevait sur toutes les frontieres de la maniere la
plus brillante et la plus heureuse. Dans la Belgique, on avait enfin pris
le parti d'entrer dans les quartiers d'hiver, malgre le projet du comite de
salut public, qui avait voulu profiter de la victoire de Watignies pour
envelopper l'ennemi entre l'Escaut et la Sambre. Ainsi, sur ce point, les
evenemens n'avaient pas change et les avantages de Watignies nous etaient
restes.

Sur le Rhin, la campagne s'etait beaucoup prolongee par la perte des lignes
de Wissembourg, forcees le 13 octobre (22 vendemiaire). Le comite de salut
public voulait les recouvrer a tout prix, et debloquer Landau, comme il
avait debloque Dunkerque et Maubeuge. L'etat de nos departemens du Rhin
etait une raison de se hater, et d'en eloigner l'ennemi. Le pays des Vosges
etait singulierement empreint de l'esprit feodal; les pretres et les nobles
y avaient conserve une grande influence; la langue francaise y etant peu
repandue, les nouvelles idees revolutionnaires n'y avaient presque pas
penetre; dans un grand nombre de communes, les decrets de la convention
etaient inconnus; plusieurs manquaient de comites revolutionnaires, et,
dans presque toutes, les emigres circulaient impunement. Les nobles de
l'Alsace avaient suivi l'armee de Wurmser en foule, et se repandaient
depuis Wissembourg jusqu'aux environs de Strasbourg. Dans cette derniere
ville, on avait forme le complot de livrer la place a Wurmser. Le comite de
salut public y envoya aussitot Lebas et Saint-Just, pour y exercer la
dictature ordinaire des commissaires de la convention. Il nomma le jeune
Hoche, qui s'etait si fort distingue au siege de Dunkerque, general de
l'armee de la Moselle; il detacha de l'armee oisive des Ardennes une forte
division, qui fut partagee entre les deux armees de la Moselle et du Rhin;
enfin il fit executer des levees en masse dans tous les departemens
environnans, et les dirigea sur Besancon. Ces nouvelles levees occuperent
les places fortes, et les garnisons furent portees en ligne. Saint-Just
deploya a Strasbourg tout ce qu'il avait d'energie et d'intelligence. Il
fit trembler les malintentionnes, livra a une commission ceux qu'on
soupconnait d'avoir voulu livrer Strasbourg, et les fit conduire a
l'echafaud. Il communiqua aux generaux et aux soldats une vigueur nouvelle,
il exigea chaque jour des attaques sur toute la ligne, afin d'exercer nos
jeunes conscrits. Aussi brave qu'impitoyable, il allait lui-meme au feu, et
partageait tous les dangers de la guerre. Un grand enthousiasme s'etait
empare de l'armee; et le cri des soldats, qu'on enflammait de l'espoir de
recouvrer le terrain perdu, leur cri etait: _Landau ou la mort!_

La veritable manoeuvre a executer sur cette partie des frontieres,
consistait toujours a reunir les deux armees du Rhin et de la Moselle, et a
operer en masse sur un seul versant des Vosges. Pour cela, il fallait
recouvrer les passages qui coupaient la ligne des montagnes, et que nous
avions perdus depuis que Brunswick s'etait porte au centre des Vosges, et
Wurmser sous les murs de Strasbourg. Le projet du comite etait forme: il
voulait s'emparer de la chaine meme, pour separer les Prussiens des
Autrichiens. Le jeune Hoche, plein de talent et d'ardeur, etait charge
d'executer ce plan, et ses premiers mouvemens a la tete de l'armee de la
Moselle firent esperer les plus energiques determinations.

Les Prussiens, pour assurer leur position, avaient voulu enlever par une
surprise le chateau de Bitche, place au milieu meme des Vosges. Cette
tentative fut dejouee par la vigilance de la garnison, qui accourut a temps
sur les remparts; et Brunswick, soit qu'il fut deconcerte par ce defaut de
succes, soit qu'il redoutat l'activite et l'energie de Hoche, soit aussi
qu'il fut mecontent de Wurmser, avec lequel il ne vivait pas d'accord, se
retira d'abord a Bisengen, sur la ligne d'Erbach, puis a Kayserslautern, au
centre des Vosges. Il n'avait pas prevenu Wurmser de ce mouvement
retrograde; et, tandis que celui-ci se trouvait engage sur le versant
oriental, presque a la hauteur de Strasbourg, Brunswick, sur le versant
occidental, se trouvait meme en arriere de Wissembourg, et a peu pres a la
hauteur de Landau. Hoche avait suivi Brunswick de tres pres dans son
mouvement retrograde, et, apres avoir vainement essaye de l'entourer a
Bisengen, et meme de le prevenir a Kayserslautern, il forma le projet de
l'attaquer a Kayserslautern meme, quelque grande que fut la difficulte des
lieux. Hoche avait environ trente mille hommes; il se battit les 28, 29 et
30 novembre; mais les lieux etaient peu connus et peu praticables. Le
premier jour, le general Ambert, qui commandait la gauche, se trouva
engage, tandis que Hoche, au centre, cherchait sa route; le jour suivant,
Hoche se trouvait seul en presence de l'ennemi, tandis qu'Ambert s'egarait
dans les montagnes. Grace aux difficultes des lieux, a sa force et a
l'avantage de sa position, Brunswick eut un succes complet. Il ne perdit
qu'environ douze hommes; Hoche fut oblige de se retirer avec une perte
d'environ trois mille hommes; mais il ne fut pas decourage, et vint se
rallier a Pirmasens, Hornbach et Deux-Ponts. Hoche, quoique malheureux,
n'en avait pas moins deploye une audace et une resolution qui frapperent
les representans et l'armee. Le comite de salut public, qui, depuis
l'entree de Carnot, etait assez eclaire pour etre juste et qui n'etait
severe qu'envers le defaut de zele, lui ecrivit les lettres les plus
encourageantes, et, pour la premiere fois, donna des eloges a un general
battu. Hoche, sans etre ebranle un moment par sa defaite, forma aussitot la
resolution de se joindre a l'armee du Rhin, pour accabler Wurmser.
Celui-ci, qui etait reste en Alsace tandis que Brunswick retrogradait
jusqu'a Kayserslautern, avait son flanc droit decouvert. Hoche dirigea le
general Taponnier avec douze mille hommes sur Werdt, pour percer la ligne
des Vosges, et se jeter sur le flanc de Wurmser, tandis que l'armee du Rhin
ferait sur son front une attaque generale. Grace a la presence de
Saint-Just, des combats continuels avaient eu lieu pendant la fin de
novembre et le commencement de decembre, entre l'armee du Rhin et les
Autrichiens. Elle commencait a s'aguerrir en allant tous les jours au feu.
Pichegru la commandait. Le corps envoye dans les Vosges par Hoche eut
beaucoup de difficultes a vaincre pour y penetrer, mais il y reussit enfin,
et inquieta serieusement la droite de Wurmser. Le 22 decembre (2 nivose),
Hoche marcha lui-meme a travers les montagnes, et parut a Werdt sur le
sommet du versant oriental. Il accabla la droite de Wurmser, lui prit
beaucoup de canons, et fit un grand nombre de prisonniers. Les Autrichiens
furent alors obliges de quitter la ligne de la Motter, et de se porter
d'abord a Sultz, puis le 24 a Wissembourg, sur les lignes memes de la
Lauter. Leur retraite s'operait avec desordre et confusion. Les emigres,
les nobles alsaciens accourus a la suite de Wurmser, fuyaient avec la plus
grande precipitation. Des familles entieres couvraient la route en
cherchant a s'echapper. Les deux armees prussienne et autrichienne etaient
mecontentes l'une de l'autre, et s'entr'aidaient peu contre un ennemi plein
d'ardeur et d'enthousiasme.

Les deux armees du Rhin et de la Moselle etaient reunies. Les representans
donnerent le commandement en chef a Hoche, qui se disposa sur-le-champ a
reprendre Wissembourg. Les Prussiens et les Autrichiens, concentres
maintenant par leur mouvement retrograde, se trouvaient mieux en mesure de
se soutenir. Ils resolurent donc de prendre l'offensive le 26 decembre (6
nivose), le jour meme ou le general francais se disposait a fondre sur eux.
Les Prussiens etaient dans les Vosges et autour de Wissembourg; les
Autrichiens s'etendaient en avant de la Lauter, depuis Wissembourg jusqu'au
Rhin. Certainement, s'ils n'avaient pas ete decides a prendre l'initiative,
ils n'auraient pas recu l'attaque en avant des lignes, ayant la Lauter a
dos; mais ils etaient resolus a attaquer les premiers, et les Francais, en
s'avancant sur eux, trouverent leurs avant-gardes en marche. Le general
Desaix, commandant la droite de l'armee du Rhin, marcha sur Lauterbourg; le
general Michaud fut dirige sur Schleithal; le centre attaqua les
Autrichiens, ranges sur le Geisberg, et la gauche penetra dans les Vosges
pour tourner les Prussiens. Desaix emporta Lauterbourg, Michaud occupa
Schleithal, et le centre, repliant les Autrichiens, les refoula du Geisberg
jusqu'a Wissembourg meme. L'occupation instantanee de Wissembourg, pouvait
etre desastreuse pour les coalises, et elle etait imminente; mais
Brunswick, qui se trouvait au Pigeonnier, accourut sur ce point, et contint
les Francais avec beaucoup de fermete. La retraite des Autrichiens se fit
alors avec moins de desordre; mais le lendemain les Francais occuperent les
lignes de Wissembourg. Les Autrichiens se replierent sur Gemersheim, les
Prussiens sur Bergzabern. Les soldats francais s'avancaient toujours en
criant: _Landau ou la mort!_ Les Autrichiens se haterent de repasser le
Rhin, sans vouloir tenir un jour de plus sur la rive gauche, et sans donner
aux Prussiens le temps d'arriver a Mayence. Landau fut debloque; et les
Francais prirent leurs quartiers d'hiver dans le Palatinat. Aussitot apres,
les deux generaux coalises s'attaquerent dans des relations
contradictoires, et Brunswick donna sa demission a Frederic-Guillaume.
Ainsi, sur cette partie du theatre de la guerre, nous avions glorieusement
recouvre nos frontieres, malgre les forces reunies de la Prusse et de
l'Autriche.

L'armee d'Italie n'avait rien entrepris d'important, et, depuis sa defaite
du mois de juin, elle etait restee sur la defensive. Dans le mois de
septembre, les Piemontais, voyant Toulon attaque par les Anglais, songerent
enfin a profiter de cette circonstance, qui pouvait amener la perte de
l'armee francaise. Le roi de Sardaigne se rendit lui-meme sur le theatre de
la guerre, et une attaque generale du camp francais fut resolue pour le 8
septembre. La maniere la plus sure d'operer contre les Francais eut ete
d'occuper la ligne du Var, qui separait Nice de leur territoire. On aurait
ainsi fait tomber toutes les positions qu'ils avaient prises au-dela du
Var, on les aurait obliges d'evacuer le comte de Nice, et peut-etre meme de
mettre bas les armes. On aima mieux attaquer immediatement leur camp. Cette
attaque, executee avec des corps detaches, et par diverses vallees a la
fois, ne reussit pas; et le roi de Sardaigne, peu satisfait, se retira
aussitot dans ses etats. A peu pres a la meme epoque, le general autrichien
Dewins resolut enfin d'operer sur le Var; mais il n'executa son mouvement
qu'avec trois ou quatre mille hommes, ne s'avanca que jusqu'a Isola, et,
arrete tout a coup par un leger echec, il remonta sur les Hautes-Alpes,
sans avoir donne suite a cette tentative. Telles avaient ete les operations
insignifiantes de l'armee d'Italie.

Un interet plus grave appelait toute l'attention sur Toulon. Cette place,
occupee par les Anglais et les Espagnols, leur assurait un pied a terre
dans le Midi, et une base pour tenter une invasion. Il importait donc a la
France de la recouvrer au plus tot. Le comite avait donne a cet egard les
ordres les plus pressans, mais les moyens de siege manquaient entierement.
Carteaux, apres avoir soumis Marseille, avait debouche avec sept ou huit
mille hommes par les gorges d'Ollioules, s'en etait empare apres un leger
combat, et s'etait etabli au debouche meme de ces gorges, en vue de Toulon;
le general Lapoype, detache de l'armee d'Italie avec quatre mille hommes
environ, s'etait range sur le cote oppose, vers Sollies et Lavalette. Les
deux corps francais ainsi places, l'un au couchant, l'autre au levant,
etaient si eloignes qu'ils s'apercevaient a peine, et ne pouvaient se
preter aucun secours. Les assieges, avec un peu plus d'activite, auraient
pu les attaquer isolement, et les accabler l'un apres l'autre. Heureusement
ils ne songerent qu'a fortifier la place, et a la garnir de troupes. Ils
firent debarquer huit mille Espagnols, Napolitains et Piemontais, deux
regimens anglais venus de Gibraltar, et porterent la garnison a quatorze ou
quinze mille hommes. Ils perfectionnerent toutes les defenses, armerent
tous les forts, surtout ceux de la cote, qui protegeaient la rade ou leurs
escadres etaient au mouillage. Ils s'attacherent particulierement a rendre
inaccessible le fort de l'Eguillette, place a l'extremite du promontoire
qui ferme la rade interieure, ou petite rade. Ils en rendirent l'abord
tellement difficile, qu'on l'appelait dans l'armee, _le petit Gibraltar_.
Les Marseillais et tous les Provencaux qui s'etaient refugies dans Toulon,
s'employerent eux-memes aux ouvrages, et montrerent le plus grand zele.
Cependant l'union ne pouvait durer dans l'interieur de la place, car la
reaction contre la Montagne y avait fait renaitre toutes les factions. On y
etait republicain ou royaliste a tous les degres. Les coalises eux-memes
n'etaient pas d'accord. Les Espagnols etaient offenses de la superiorite
qu'affectaient les Anglais, et se defiaient de leurs intentions. L'amiral
Hood, profitant de cette desunion, dit que, puisqu'on ne pouvait
s'entendre, il fallait, pour le moment, ne proclamer aucune autorite. Il
empecha meme le depart d'une deputation que les Toulonnais voulaient
envoyer aupres du comte de Provence, pour engager ce prince a se rendre
dans leurs murs en qualite de regent. Des cet instant, on pouvait entrevoir
la conduite des Anglais, et sentir combien avaient ete aveugles et
coupables ceux qui avaient livre Toulon aux plus cruels ennemis de la
marine francaise.

Les republicains ne pouvaient pas esperer, avec leurs moyens actuels, de
reprendre Toulon. Les representans conseillaient meme de replier l'armee
au-dela de la Durance, et d'attendre la saison suivante. Cependant la prise
de Lyon ayant permis de disposer de nouvelles forces, on achemina vers
Toulon des troupes et du materiel. Le general Doppet, auquel on attribuait
la prise de Lyon, fut charge de remplacer Carteaux. Bientot Doppet lui-meme
fut remplace par Dugommier, qui etait beaucoup plus experimente, et fort
brave. Vingt-huit ou trente mille hommes furent reunis, et on donna
l'ordre d'achever le siege avant la fin de la campagne.

On commenca par serrer la place de pres, et par etablir des batteries
contre les forts. Le general Lapoype, detache de l'armee d'Italie, etait
toujours au levant, et le general en chef Dugommier au couchant, en avant
d'Ollioules. Ce dernier etait charge de la principale attaque. Le comite de
salut public avait fait rediger par le comite des fortifications un plan
d'attaque reguliere. Le general assembla un conseil de guerre pour discuter
le plan envoye de Paris. Ce plan etait fort bien concu, mais il s'en
presentait un autre plus convenable aux circonstances, et qui devait a voir
des resultats plus prompts.

Dans le conseil de guerre se trouvait un jeune officier, qui commandait
l'artillerie en l'absence du chef de cette arme. Il se nommait Bonaparte,
et etait originaire de Corse. Fidele a la France, au sein de laquelle il
avait ete eleve, il s'etait battu en Corse pour la cause de la convention
contre Paoli et les Anglais; il s'etait rendu ensuite a l'armee d'Italie,
et servait devant Toulon. Il montrait une grande intelligence, une extreme
activite, et couchait a cote de ses canons. Ce jeune officier, a l'aspect
de la place, fut frappe d'une idee, et la proposa au conseil de guerre. Le
fort l'Eguillette, surnomme _le petit Gibraltar_, fermait la rade ou
mouillaient les escadres coalisees. Ce fort occupe, les escadres ne
pouvaient plus mouiller dans la rade, sans s'exposer a y etre brulees:
elles ne pouvaient pas non plus l'evacuer en y laissant une garnison de
quinze mille hommes, sans communications, sans secours, et tot ou tard
exposee a mettre bas les armes: il etait donc infiniment presumable que le
fort l'Eguillette une fois en la possession des republicains, les escadres
et la garnison evacueraient ensemble Toulon. Ainsi, la clef de la place
etait au fort l'Eguillette; mais ce fort etait presque imprenable. Le jeune
Bonaparte soutint fortement son idee comme plus appropriee aux
circonstances, et reussit a la faire adopter.

On commenca par serrer la place. Bonaparte, a la faveur de quelques
oliviers qui cachaient ses artilleurs, fit placer une batterie tres pres du
fort Malbosquet, l'un des plus importans parmi ceux qui environnaient
Toulon. Un matin, cette batterie eclata a l'improviste, et surprit les
assieges, qui ne croyaient pas qu'on put etablir des feux aussi pres du
fort. Le general anglais O'Hara, qui commandait la garnison, resolut de
faire une sortie pour detruire la batterie, et enclouer les canons. Le 30
novembre (10 frimaire), il sortit a la tete de six mille hommes, penetra
soudainement a travers les postes republicains, s'empara de la batterie,
et commenca aussitot a enclouer les pieces. Heureusement, le jeune
Bonaparte se trouvait non loin de la avec un bataillon. Un boyau conduisait
a la batterie. Bonaparte s'y jeta avec son bataillon, se porta sans bruit
au milieu des Anglais, puis tout a coup ordonna le feu, et les jeta, par
cette subite apparition, dans la plus grande surprise. Le general O'Hara,
etonne, crut que c'etaient ses propres soldats qui se trompaient, et
faisaient feu les uns sur les autres. Il s'avanca alors vers les
republicains pour s'en assurer, mais il fut blesse a la main, et pris dans
le boyau meme par un sergent. Au meme instant, Dugommier, qui avait fait
battre la generale au camp, ramenait ses soldats a l'attaque, et se portait
entre la batterie et la place. Les Anglais, menaces alors d'etre coupes, se
retirerent apres avoir perdu leur general, et sans avoir pu se delivrer de
cette dangereuse batterie.

Ce succes anima singulierement les assiegeans, et jeta beaucoup de
decouragement parmi les assieges. La defiance etait si grande chez ces
derniers, qu'ils disaient que le general O'Hara s'etait fait prendre pour
vendre Toulon aux republicains. Cependant les republicains, qui voulaient
conquerir la place et qui n'avaient pas les moyens de l'acheter, se
preparaient a l'attaque si perilleuse de l'Eguillette. Ils y avaient jete
deja un grand nombre de bombes, et tachaient d'en raser la defense avec des
pieces de 24. Le 18 decembre (28 frimaire), l'assaut fut resolu pour
minuit. Une attaque simultanee devait avoir lieu du cote du general Lapoype
sur le fort Faron. A minuit, et par un orage epouvantable, les republicains
s'ebranlent. Les soldats qui gardaient le fort se tenaient ordinairement en
arriere, pour se mettre a l'abri des bombes et des boulets. Les Francais
esperaient y arriver avant d'avoir ete apercus; mais au pied de la hauteur
ils trouvent des tirailleurs ennemis. Le combat s'engage. Au bruit de la
mousqueterie, la garnison du fort accourt sur les remparts et foudroie les
assaillans. Ceux-ci reculent et reviennent tour a tour. Un jeune capitaine
d'artillerie, nomme Muiron, profite des inegalites du terrain, et reussit a
gravir la hauteur, sans avoir perdu beaucoup de monde. Arrive au pied du
fort, il s'elance par une embrasure; les soldats le suivent, penetrent dans
la batterie, s'emparent des canons, et bientot du fort lui-meme.

Dans cette action, le general Dugommier, les representans Salicetti et
Robespierre jeune, le commandant d'artillerie Bonaparte, avaient ete
presens au feu, et avaient communique aux troupes le plus grand courage. Du
cote du general Lapoype, l'attaque ne fut pas moins heureuse, et une des
redoutes du fort Faron fut emportee.

Des que le fort l'Eguillette fut occupe, les republicains se haterent de
disposer les canons de maniere a foudroyer la flotte. Mais les Anglais ne
leur en donnerent pas le temps. Ils se deciderent sur-le-champ a evacuer la
place, pour ne pas courir plus long-temps les chances d'une defense
difficile et perilleuse. Avant de se retirer, ils resolurent de bruler
l'arsenal, les chantiers, et les vaisseaux qu'ils ne pourraient pas
prendre. Le 18 et le 19, sans en prevenir l'amiral espagnol, sans avertir
meme la population compromise, qu'on allait la livrer aux montagnards
victorieux, les ordres furent donnes pour l'evacuation. Chaque vaisseau
anglais vint a son tour s'approvisionner a l'arsenal. Les forts furent
ensuite tous evacues, excepte le fort Lamalgue, qui devait etre le dernier
abandonne. Cette evacuation se fit meme si vite, que deux mille Espagnols,
prevenus trop tard, resterent hors des murs, et ne se sauverent que par
miracle. Enfin on donna l'ordre d'incendier l'arsenal. Vingt vaisseaux ou
fregates parurent tout a coup en flammes au milieu de la rade, et
exciterent le desespoir chez les malheureux habitans, et l'indignation chez
les republicains, qui voyaient bruler l'escadre sans pouvoir la sauver.
Aussitot, plus de vingt mille individus, hommes, femmes, vieillards,
enfans, portant ce qu'ils avaient de plus precieux, vinrent sur les quais,
tendant les mains vers les escadres, et implorant un asile pour se
soustraire a l'armee victorieuse. C'etaient toutes les familles provencales
qui, a Aix, Marseille, Toulon, s'etaient compromises dans le mouvement
sectionnaire. Pas une seule chaloupe ne se montrait a la mer pour secourir
ces imprudens Francais, qui avaient mis leur confiance dans l'etranger, et
qui lui avaient livre le premier port de leur patrie. Cependant l'amiral
Langara, plus humain, ordonna de mettre les chaloupes a la mer, et de
recevoir sur l'escadre espagnole tous les refugies qu'elle pourrait
contenir. L'amiral Hood n'osa pas resister a cet exemple et aux
imprecations qu'on vomissait contre lui. Il ordonna a son tour, mais fort
tard, de recevoir les Toulonnais. Ces malheureux se precipitaient avec
fureur dans les chaloupes. Dans cette confusion, quelques-uns tombaient a
la mer, d'autres etaient separes de leurs familles. On voyait des meres
cherchant leurs enfans, des epouses, des filles, cherchant leurs maris ou
leurs peres, et errant sur ces quais aux lueurs de l'incendie. Dans ce
moment terrible, des brigands, profitant du desordre pour piller, se
jettent sur les malheureux accumules le long des quais, et font feu en
criant: _Voici les republicains!_ La terreur alors s'empare de cette
multitude; elle se precipite, se mele, et, pressee de fuir, elle abandonne
ses depouilles aux brigands auteurs de ce stratageme.

Enfin les republicains entrerent, et trouverent la ville a moitie deserte,
et une grande partie du materiel de la marine detruit. Heureusement les
forcats avaient arrete l'incendie et empeche qu'il ne se propageat. De 56
vaisseaux ou fregates, il ne restait que 7 vaisseaux et 11 fregates; le
reste avait ete pris ou brule par les Anglais. Bientot, aux horreurs du
siege et de l'evacuation, succederent celles de la vengeance
revolutionnaire. Nous raconterons plus tard la suite des desastres de cette
cite coupable et malheureuse. La prise de Toulon causa une joie
extraordinaire, et produisit autant d'impression que les victoires de
Watignies, la prise de Lyon, et le deblocus de Landau. Des lors on n'avait
plus a craindre que les Anglais, s'appuyant sur Toulon, vinssent apporter
dans le Midi le ravage et la revolte.

La campagne s'etait terminee moins heureusement aux Pyrenees. Cependant,
malgre de nombreux revers et une grande imperitie de la part des generaux,
nous n'avions perdu que la ligne du Tech, et celle de la Tet nous etait
restee. Apres le combat malheureux de Truillas, livre le 22 septembre (1er
vendemiaire) contre le camp espagnol, et ou Dagobert avait montre tant de
bravoure et de sang-froid, Ricardos, au lieu de marcher en avant, avait
retrograde au contraire sur le Tech. La reprise de Villefranche, et un
renfort de quinze mille hommes arrive aux republicains, l'avaient decide a
ce mouvement retrograde. Apres avoir leve le blocus de Collioure et de
Port-Vendre, il s'etait porte au camp de Boulou, entre Ceret et
Ville-Longue, et veillait de la a ses communications en gardant la grande
route de Bellegarde. Les representans Fabre et Gaston, pleins de fougue,
voulurent faire attaquer le camp des Espagnols, afin de les rejeter au-dela
des Pyrenees; mais l'attaque fut infructueuse et n'aboutit qu'a une inutile
effusion de sang.

Le representant Fabre, impatient de tenter une entreprise importante,
revait depuis long-temps une marche au-dela des Pyrenees, pour forcer les
Espagnols a retrograder. On lui avait persuade que le fort de Roses pouvait
etre enleve par un coup de main. D'apres son voeu, et malgre l'avis
contraire des generaux, trois colonnes furent jetees au-dela des Pyrenees,
pour se reunir a Espola. Mais trop faibles, trop desunies, elles ne purent
se joindre, furent battues, et ramenees sur la grande chaine apres une
perte considerable. Ceci s'etait passe en octobre. En novembre, des orages,
peu ordinaires dans la saison, grossirent les torrens, interrompirent les
communications des divers camps espagnols entre eux, et les mirent dans le
plus grand peril.

C'etait le cas de se venger sur les Espagnols des revers qu'on avait
essuyes. Il ne leur restait que le pont de Ceret pour repasser le Tech, et
ils demeuraient inondes et affames sur la rive gauche a la merci des
Francais. Mais rien de ce qu'il fallait faire ne fut execute. Au general
Dagobert avait succede le general Turreau, a celui-ci le general Doppet.
L'armee etait desorganisee. On se battit mollement aux environs de Ceret,
on perdit meme le camp de Saint-Ferreol, et Ricardos echappa ainsi aux
dangers de sa position. Bientot il se vengea bien plus habilement du danger
ou il s'etait trouve, et fondit le 7 novembre (17 brumaire) sur une colonne
francaise, qui etait engagee a Ville-Longue, sur la rive droite du Tech,
entre le fleuve, la mer et les Pyrenees. Il defit cette colonne, forte de
dix mille hommes, et la jeta dans un tel desordre, qu'elle ne put se
rallier qu'a Argeles. Immediatement apres, Ricardos fit attaquer la
division Delatre a Collioure, s'empara de Collioure, de Port-Vendre et de
Saint-Elme, et nous rejeta entierement au-dela du Tech. La campagne se
trouva ainsi terminee vers les derniers jours de decembre. Les Espagnols
prirent leurs quartiers d'hiver sur les bords du Tech; les Francais
camperent autour de Perpignan, et sur les rives de la Tet. Nous avions
perdu un peu de territoire, mais moins qu'on ne devait le craindre apres
tant de desastres. C'etait du reste la seule frontiere ou la campagne ne se
fut pas terminee glorieusement pour les armes de la republique. Du cote des
Pyrenees Occidentales, on avait garde une defensive reciproque.

C'est dans la Vendee que de nouveaux et terribles combats avaient eu lieu,
avec un grand avantage pour la republique, mais avec un grand dommage pour
la France, qui ne voyait des deux cotes que des Francais s'egorgeant les
uns les autres.

Les Vendeens, battus a Cholet le 17 octobre (26 vendemiaire), s'etaient
jetes, comme on l'a vu, sur le bord de la Loire, au nombre de quatre-vingt
mille individus, hommes, femmes, enfans, vieillards. N'osant pas rentrer
dans leur pays occupe par les republicains, ne pouvant plus tenir la
campagne en presence d'une armee victorieuse, ils songerent a se rendre en
Bretagne, et a suivre les idees de Bonchamps, lorsque ce jeune heros etait
mort, et ne pouvait plus diriger leurs tristes destinees. On a vu qu'a la
veille de la bataille de Cholet, il envoya un detachement pour faire
occuper le poste de Varade, sur la Loire. Ce poste, mal garde par les
republicains, fut pris dans la nuit du 16 au 17. La bataille perdue, les
Vendeens purent donc impunement traverser le fleuve, a la faveur de
quelques bateaux laisses sur la rive, et a l'abri du canon republicain. Le
danger ayant ete jusqu'ici sur la rive gauche, le gouvernement n'avait pas
songe a defendre la rive droite. Toutes les villes de la Bretagne etaient
mal gardees; quelques detachemens de gardes nationales, epars ca et la,
etaient incapables d'arreter les Vendeens, et ne pouvaient que fuir a leur
approche. Ceux-ci s'avancerent donc sans obstacles, et traverserent
successivement Cande, Chateau-Gonthier et Laval, sans eprouver aucune
resistance.

Pendant ce temps, l'armee republicaine etait incertaine de leur marche, de
leur nombre et de leurs projets. Un moment meme, elle les avait crus
detruits, et les representans l'avaient ecrit a la convention. Kleber seul,
qui commandait toujours l'armee sous le nom de Lechelle, pensait le
contraire, et s'efforcait de moderer une dangereuse securite. Bientot, en
effet, on apprit que les Vendeens etaient loin d'etre extermines; que dans
la colonne fugitive, il restait encore trente ou quarante mille hommes
armes, et capables de combattre. Un conseil de guerre fut aussitot
rassemble; et comme on ne savait pas si les fugitifs se porteraient sur
Angers ou sur Nantes, s'ils marcheraient sur la Bretagne, ou iraient par la
Basse-Loire se reunir a Charette, on decida que l'armee se diviserait;
qu'une partie, sous le general Haxo, irait tenir tete a Charette, et
reprendre Noirmoutiers; qu'une autre partie sous Kleber occuperait le camp
de Saint-George pres de Nantes, et que le reste enfin demeurerait a Angers
pour couvrir cette ville, et observer la marche de l'ennemi. Sans doute, si
l'on eut ete mieux instruit, on aurait compris qu'il fallait rester reunis
en masse, et marcher sans relache a la poursuite des Vendeens. Dans l'etat
de desordre et d'effroi ou ils se trouvaient, il eut ete facile de les
disperser et de les detruire entierement; mais on ne connaissait pas la
direction qu'ils avaient prise, et, dans le doute, le parti que l'on prit
etait encore le plus sage. Bientot, cependant, on eut de meilleurs
renseignemens, et l'on apprit la marche des Vendeens sur Cande,
Chateau-Gonthier et Laval. Des lors on resolut de les poursuivre
sur-le-champ, et de les atteindre, avant qu'ils pussent mettre la Bretagne
en feu, et s'emparer de quelque grande ville, ou d'un port sur l'Ocean. Les
generaux Vimeux et Haxo furent laisses a Nantes et dans la Basse-Vendee;
tout le reste de l'armee s'achemina vers Cande et Chateau-Gonthier.
Westermann et Beaupuy formaient l'avant-garde; Chalbos, Kleber, Canuel,
commandaient chacun une division, et Lechelle, eloigne du champ de
bataille, laissait diriger les mouvemens par Kleber, qui avait la confiance
et l'admiration de l'armee. Le 25 octobre au soir (4 brumaire),
l'avant-garde republicaine arriva a Chateau-Gonthier; le gros des forces
etait a une journee en arriere. Westermann, quoique ses troupes fussent
tres fatiguees, quoiqu'il fut presque nuit, et qu'il restat encore six
lieues de chemin a faire pour arriver a Laval, voulut y marcher
sur-le-champ. Beaupuy, tout aussi brave, mais plus prudent que Westermann,
s'efforca en vain de lui faire sentir le danger d'attaquer la masse
vendeenne au milieu de la nuit, fort en avant du corps d'armee, et avec des
troupes harassees de fatigue. Beaupuy fut oblige de ceder au plus ancien en
commandement. On se mit aussitot en marche. Arrive a Laval au milieu de la
nuit, Westermann envoya un officier reconnaitre l'ennemi: celui-ci, emporte
par son ardeur, fit une charge au lieu d'une reconnaissance, et replia
rapidement les premiers postes. L'alarme se repandit dans Laval, le tocsin
sonna, toute la masse ennemie fut bientot debout, et vint faire tete aux
republicains. Beaupuy, se comportant avec sa fermete ordinaire, soutint
courageusement l'effort des Vendeens. Westermann deploya toute sa bravoure,
le combat fut des plus opiniatres, et l'obscurite de la nuit le rendit
encore plus sanglant. L'avant-garde republicaine, quoique tres inferieure
en nombre, serait neanmoins parvenue a se soutenir jusqu'a la fin; mais la
cavalerie de Westermann, qui n'etait pas toujours aussi brave que son
chef, se debanda tout a coup, et l'obligea a la retraite. Grace a Beaupuy,
elle se fit sur Chateau-Gonthier, avec assez d'ordre. Le corps de bataille
y arriva le jour suivant. Toute l'armee s'y trouva donc reunie le 26,
l'avant-garde epuisee d'un combat inutile et sanglant, le corps de bataille
fatigue d'une longue route, faite sans vivres, sans souliers, et a travers
les boues de l'automne. Westermann et les representans voulaient de nouveau
se reporter en avant. Kleber s'y opposa avec force, et fit decider qu'on ne
s'avancerait pas au-dela de Villiers, moitie chemin de Chateau-Gonthier a
Laval.

Il s'agissait de former un plan pour l'attaque de Laval. Cette ville est
situee sur la Mayenne. Marcher directement par la rive gauche que l'on
occupait, etait imprudent, comme l'observa judicieusement un officier tres
distingue, Savary, qui connaissait parfaitement les lieux. Il etait facile
aux Vendeens d'occuper le pont de Laval, et de s'y maintenir contre toutes
les attaques; ils pouvaient ensuite, tandis que l'armee republicaine etait
inutilement amassee sur la rive gauche, marcher le long de la rive droite,
passer la Mayenne sur ses derrieres, et l'accabler a l'improviste. Il
proposa donc de diviser l'attaque, et de porter une partie de l'armee sur
la rive droite. De ce cote il n'y avait pas de pont a franchir, et
l'occupation de Laval ne presentait point d'obstacle. Ce plan, approuve par
les generaux, fut adopte par Lechelle. Le lendemain, cependant, Lechelle,
qui sortait quelquefois de sa nullite pour commettre des fautes, envoie
l'ordre le plus sot et le plus contradictoire a ce qui avait ete convenu la
veille. Il prescrit, suivant ses expressions accoutumees, de marcher
_majestueusement et en masse_ sur Laval, en longeant par la rive gauche.
Kleber et tous les generaux sont indignes; cependant il faut obeir. Beaupuy
s'avance le premier; Kleber le suit immediatement. Toute l'armee vendeenne
etait deployee sur les hauteurs d'Entrames. Beaupuy engage le combat;
Kleber se deploie a droite et a gauche de la route, de maniere a s'etendre
le plus possible. Sentant neanmoins le desavantage de cette position, il
fait dire a Lechelle de porter la division Chalbos sur le flanc de
l'ennemi, mouvement qui devait l'ebranler. Mais cette colonne, composee de
ces bataillons formes a Orleans et a Niort, qui avaient fui si souvent, se
debande avant de s'etre mise en marche. Lechelle s'echappe le premier a
toute bride; une grande moitie de l'armee, qui ne se battait pas, fuit en
toute hate, ayant Lechelle en tete, et court jusqu'a Chateau-Gonthier, et
de Chateau-Gonthier jusqu'a Angers. Les braves Mayencais, qui n'avaient
jamais lache pied, se debandent pour la premiere fois. La deroute devient
alors generale; Beaupuy, Kleber, Marceau, les representans Merlin et
Turreau font des efforts incroyables, mais inutiles, pour arreter les
fuyards. Beaupuy recoit une balle au milieu de la poitrine. Porte dans une
cabane, il s'ecrie: "Qu'on me laisse ici, et qu'on montre ma chemise
sanglante a mes soldats." Le brave Bloss, qui commandait les grenadiers, et
qui etait connu par une intrepidite extraordinaire, se fait tuer a leur
tete. Enfin une partie de l'armee s'arrete au Lion-d'Angers; l'autre fuit
jusqu'a Angers meme. L'indignation etait generale contre le lache exemple
qu'avait donne Lechelle en fuyant le premier. Les soldats murmuraient
hautement. Le lendemain, pendant la revue, le petit nombre de braves qui
etaient restes sous les drapeaux, et c'etaient des Mayencais, criaient: A
bas Lechelle! vive Kleber et Dubayet! _qu'on nous rende Dubayet!_ Lechelle,
qui entendit ces cris, en fut encore plus mal dispose contre l'armee de
Mayence, et contre les generaux dont la bravoure lui faisait honte. Les
representans, voyant que les soldats ne voulaient plus de Lechelle, se
deciderent a le suspendre, et proposerent le commandement a Kleber.
Celui-ci le refusa, parce qu'il n'aimait pas la situation d'un general en
chef, toujours en butte aux representans, au ministre, au comite de salut
public, et consentit seulement a diriger l'armee sous le nom d'un autre. On
donna donc le commandement a Chalbos, qui etait l'un des generaux les plus
ages de l'armee. Lechelle, prevenant l'arrete des representans, demanda son
conge, en disant qu'il etait malade, et se retira a Nantes, ou il mourut
quelque temps apres.

Kleber, voyant l'armee dans un etat pitoyable, dispersee partie a Angers,
et partie au Lion-d'Angers, proposa de la reunir tout entiere a Angers
meme, de lui donner ensuite quelques jours de repos, de la fournir de
souliers et de vetemens, et de la reorganiser d'une maniere complete. Cet
avis fut adopte, et toutes les troupes furent reunies a Angers. Lechelle
n'avait pas manque de denoncer l'armee de Mayence en donnant sa demission,
et d'attribuer a de braves gens une deroute qui n'etait due qu'a sa
lachete. Depuis long-temps on se defiait de cette armee, de son esprit de
corps, de son attachement a ses generaux, et de son opposition a
l'etat-major de Saumur. Les derniers cris de _vive Dubayet! a bas
Lechelle!_ acheverent de la compromettre dans l'esprit du gouvernement.
Bientot, en effet, le comite de salut public rendit un arrete pour en
ordonner la dissolusion et l'amalgame avec les autres corps. Kleber fut
charge de cette derniere operation. Quoique cette mesure fut prise contre
lui et contre ses compagnons d'armes, il s'y preta volontiers, car il
sentait le danger de l'esprit de rivalite et de haine qui s'etablissait
entre la garnison de Mayence et le reste des troupes; et il voyait surtout
un grand avantage a former de bonnes tetes de Colonnes, qui, habilement
distribuees, pouvaient communiquer leur propre force a toute l'armee.

Pendant que ceci se passait a Angers, les Vendeens, delivres a Laval des
republicains, et ne voyant plus rien qui s'opposat a leur marche, ne
savaient cependant quel parti prendre, ni sur quel theatre porter la
guerre. Il s'en presentait deux egalement avantageux: ils avaient a choisir
entre la pointe de Bretagne et celle de Normandie. L'extreme Bretagne etait
toute fanatisee par les pretres et les nobles; la population les aurait
recus avec joie; et le sol, extremement coupe et montueux, leur aurait
fourni des moyens tres faciles de resistance; enfin, ils se seraient
trouves sur le bord de la mer, et en communication avec les Anglais.
L'extreme Normandie, ou presqu'ile de Cotentin, etait un peu plus eloignee,
mais bien plus facile a garder, car, en s'emparant de Port-Beil et
Saint-Cosme, ils la fermaient entierement. Ils y trouvaient l'importante
place de Cherbourg, tres accessible pour eux du cote de la terre, pleine
d'approvisionnemens de toute espece, et surtout tres propre aux
communications avec les Anglais. Ces deux projets presentaient donc de
grands avantages, et leur execution rencontrait peu d'obstacles. La route
de Bretagne n'etait gardee que par l'armee de Brest, confiee a Rossignol,
et consistant tout au plus en cinq ou six mille hommes mal organises. La
route de Normandie etait defendue par l'armee de Cherbourg, composee de
levees en masse pretes a se dissoudre au premier coup de fusil, et de
quelques mille hommes seulement de troupes plus regulieres, qui n'avaient
pas encore quitte Caen. Ainsi, aucune de ces deux armees n'etait a redouter
pour la masse vendeenne. On pouvait meme facilement eviter leur rencontre
avec un peu de celerite. Mais les Vendeens ignoraient la nature des
localites, ils n'avaient pas un seul officier qui put leur dire ce
qu'etaient la Bretagne et la Normandie, quels en etaient les avantages
militaires et les places fortes. Ils croyaient, par exemple, Cherbourg
fortifie du cote de terre. Ils etaient donc incapables de se hater, de
s'eclairer dans leur marche, de rien executer enfin, avec un peu de force
et de precision.

Quoique nombreuse, leur armee etait dans un etat pitoyable. Tous les chefs
principaux etaient ou morts ou blesses. Bonchamps avait expire sur la rive
gauche; d'Elbee, blesse, avait ete transporte a Noirmoutiers; Lescure,
atteint d'une balle au front, etait traine mourant a la suite de l'armee;
La Rochejaquelein, reste seul, avait recu le commandement general. Stofflet
commandait sous lui. L'armee, obligee maintenant de se mouvoir et
d'abandonner son sol, aurait du etre organisee; mais elle marchait
pele-mele comme une horde, ayant au milieu d'elle des femmes, des enfans,
des chariots. Dans une armee reguliere, les braves, les faibles, les
laches, encadres les uns avec les autres, restent forcement ensemble et se
soutiennent reciproquement. Il suffit de quelques hommes de courage pour
communiquer leur energie a toute la masse. Ici, au contraire, aucun rang
n'etant garde, aucune division de compagnie de bataillon, n'etant observee,
chacun marchant avec qui lui plaisait, les braves s'etaient ranges
ensemble, et formaient un corps de cinq ou six mille hommes, toujours prets
a s'avancer les premiers. Apres eux, venait une troupe moins sure, et
propre seulement a decider un succes, en se portant sur les flancs d'un
ennemi deja ebranle. A la suite de ces deux bandes, la masse, toujours
prete a fuir au premier coup de fusil, se trainait confusement. Ainsi, les
trente ou quarante mille hommes armes se reduisaient en definitive a
quelques mille braves, toujours disposes a se battre par temperament. Le
defaut de subdivisions empechait de former des detachemens, de porter un
corps sur un point ou sur un autre, de faire aucune sorte de dispositions.
Les uns suivaient La Rochejaquelein, les autres Stofflet, et ne suivaient
qu'eux seuls. Il etait impossible de donner des ordres; tout ce qu'on
pouvait obtenir, c'etait de se faire suivre en donnant un signal. Stofflet
avait seulement quelques paysans affides qui allaient repandre ce qu'il
voulait parmi leurs camarades. A peine avait-on deux cents mauvais
cavaliers, et une trentaine de pieces de canon, mal servies et mal
entretenues. Les bagages encombraient la marche; les femmes, les
vieillards, pour etre plus en surete, cherchaient a se fourrer au milieu de
la troupe des braves, et, en remplissant leurs rangs, embarrassaient leurs
mouvemens. La mefiance commencait aussi a s'etablir de la part des soldats
a l'egard des officiers. On disait qu'ils ne voulaient atteindre a l'Ocean
que pour s'embarquer, et abandonner les malheureux paysans arraches de leur
pays. Le conseil, dont l'autorite etait devenue tout a fait illusoire,
etait divise; les pretres s'y montraient mecontens des chefs militaires;
rien enfin n'eut ete plus facile que de detruire une pareille armee, si le
plus grand desordre de commandement n'avait regne chez les, republicains.

Les Vendeens etaient donc incapables de concevoir et d'executer un plan
quelconque. Ils avaient quitte la Loire depuis vingt-six jours; et, dans
un aussi long espace de temps, ils n'avaient rien fait du tout. Apres
beaucoup d'incertitudes, ils prirent enfin un parti. D'une part, on leur
disait que Rennes et Saint-Malo etaient gardes par des troupes
considerables; de l'autre, que Cherbourg etait fortement defendu du cote de
terre; ils se deciderent alors a assieger Granville, placee sur le bord de
l'Ocean, entre la pointe de Bretagne et celle de Normandie. Ce projet avait
surtout l'avantage de les rapprocher de la Normandie, qu'on leur depeignait
comme tres fertile et tres bien approvisionnee. En consequence ils
marcherent sur Fougeres. On avait reuni sur leur route quinze ou seize
mille hommes de levees en masse, qui se disperserent sans coup ferir. Les
Vendeens se porterent a Dol le 10 novembre, et le 12 sur Avranches.

Le 14 novembre (24 brumaire), ils se dirigerent vers Granville, en laissant
a Avranches une moitie de leur monde et tous leurs bagages. La garnison
ayant voulu faire une sortie, ils la repousserent, et se jeterent a sa
suite dans le faubourg qui precede le corps de la place. La garnison eut le
temps de rentrer et de refermer ses portes; mais le faubourg resta en leur
possession, et ils avaient ainsi de grandes facilites pour l'attaque. Ils
avancerent du faubourg jusqu'a des palissades qu'on venait de construire,
et sans chercher a les enlever, ils se bornerent a tirailler contre les
remparts, tandis qu'on leur repondait avec de la mitraille et des boulets.
En meme temps, ils placerent quelques pieces sur les hauteurs
environnantes, et tirerent inutilement sur la crete des murs et sur les
maisons de la ville. A la nuit, ils s'eparpillerent, et abandonnerent le
faubourg, ou le feu de la place ne leur laissait aucun repos. Ils allerent
chercher hors de la portee du canon des logemens, des vivres, et surtout du
feu, car il commencait a faire un froid tres vif. Les chefs purent a peine
retenir quelques cents hommes dans le faubourg pour y continuer un feu de
tirailleurs.

Le lendemain, leur impuissance de prendre une place fermee leur fut encore
mieux demontree; ils essayerent encore de leurs batteries, mais sans aucun
succes. Ils tiraillerent de nouveau le long des palissades; et furent
bientot entierement decourages. Tout a coup l'un d'entre eux imagina de
profiter de la maree basse, pour traverser une plage, et prendre la ville
du cote du port. Ils se disposaient a cette nouvelle tentative, lorsque le
feu fut mis au faubourg par les representans enfermes dans Granville. Les
Vendeens furent alors obliges de l'evacuer, et songerent a la retraite. La
tentative du cote du port fut entierement abandonnee, et le lendemain ils
revinrent tous a Avranches rejoindre le reste de leur monde et les
bagages. Des ce moment, le decouragement fut porte au comble; ils se
plaignirent plus amerement que jamais des chefs qui les avaient arraches de
leur pays, et qui voulaient les abandonner, et ils demanderent a grands
cris a regagner la Loire. En vain Larochejacquelein, a la tete des plus
braves, voulut-il faire une nouvelle tentative pour les entrainer dans la
Normandie; en vain marcha-t-il sur Ville-Dieu, dont il s'empara, il fut a
peine suivi de mille hommes. Le reste de la colonne reprit le chemin de la
Bretagne, en marchant sur Pontorson, par ou elle etait arrivee. Elle
s'empara du pont au Beaux qui, jete sur la Selune, etait indispensable pour
arriver a Pontorson.

Pendant que ces evenemens se passaient a Granville, l'armee republicaine
avait ete reorganisee a Angers. A peine le temps necessaire pour lui donner
un peu de repos et d'ordre fut-il ecoule, qu'on la conduisit a Rennes, pour
la reunir aux six ou sept mille hommes de l'armee de Brest, commandes par
Rossignol. La, on avait arrete, dans un conseil de guerre, les mesures a
prendre pour continuer la poursuite de la colonne vendeenne. Chalbos malade
avait obtenu la permission de se retirer sur les derrieres, pour y reparer
sa sante; Rossignol avait recu des representons le commandement en chef de
l'armee de l'Ouest et de celle de Brest, formant en tout vingt ou vingt-un
mille hommes. Il fut resolu que ces deux armees se porteraient tout de
suite a Antrain; que le general Tribout, qui etait a Dol avec trois ou
quatre mille hommes, se rendrait a Pontorson, et que le general Sepher, qui
avait six mille soldats de l'armee de Cherbourg, suivrait par derriere la
colonne vendeenne. Ainsi placee entre la mer, le poste de Pontorson,
l'armee d'Antrain, et Sepher qui arrivait a Avranches, cette colonne devait
etre bientot enveloppee et detruite.

Toutes ces dispositions s'executaient au moment meme ou les Vendeens
quittaient Avranches, et s'emparaient du pont au Beaux pour se rendre a
Pontorson. C'etait le 18 novembre (28 brumaire). Le general Tribout,
declamateur sans connaissance de la guerre, n'avait, pour garder Pontorson,
qu'a occuper un passage etroit, a travers un marais qui couvrait la ville,
et qu'on ne pouvait pas tourner. Avec une position aussi avantageuse, il
pouvait empecher les Vendeens de faire un seul pas. Mais aussitot qu'il
apercoit l'ennemi, il abandonne le defile, et se porte en avant. Les
Vendeens, encourages par la prise du pont au Beaux, le chargent
vigoureusement, l'obligent a ceder, et, profitant du desordre de sa
retraite, se jettent a sa suite dans le passage qui traverse le marais, et
se rendent ainsi maitres de Pontorson, qu'ils n'auraient jamais du aborder.

Grace a cette faute impardonnable, une route inattendue s'ouvrit aux
Vendeens. Ils pouvaient marcher sur Dol; mais de Dol il leur fallait aller
a Antrain, et passer sur le corps de la grande armee republicaine.
Cependant ils evacuent Pontorson, et s'avancent sur Dol, Westermann se
jette a leur poursuite. Toujours aussi bouillant, il entraine Marigny avec
ses grenadiers, et ose suivre les Vendeens jusqu'a Dol, avec une simple
avant-garde. Il les joint en effet, et les pousse confusement dans la
ville; mais bientot ils se rassurent, sortent de Dol, et, par ces feux
meurtriers qu'ils dirigeaient si bien, ils obligent l'avant-garde
republicaine a se retirer a une grande distance.

Kleber, qui dirigeait toujours l'armee par ses conseils, quoiqu'un autre en
fut le chef, propose, pour achever la destruction de la colonne vendeenne,
de la bloquer, et de la faire perir de faim, de maladie et de misere. Les
debandades etaient si frequentes dans les troupes republicaines, qu'une
attaque de vive force presentait des chances dangereuses. Au contraire, en
fortifiant Antrain, Pontorson, Dinan, on enfermait les Vendeens entre la
mer et trois points retranches; et en les faisant harceler tous les jours
par Westermann et Marigny, on ne pouvait manquer de les detruire. Les
representans approuvent ce plan, et les ordres sont donnes en consequence.
Mais tout a coup arrive un officier de Westermann: il dit que si on veut
seconder son general et attaquer Dol du cote d'Antrain, tandis qu'il
l'attaquera du cote de Pontorson, c'en est fait de l'armee catholique, et
qu'elle sera entierement perdue. Les representans s'enflamment a cette
proposition. Prieur de la Marne, aussi bouillant que Westermann, fait
changer le plan d'abord convenu, et il est decide que Marceau, a la tete
d'une colonne, marchera sur Dol, concurremment avec Westermann.

Le 21 au matin, Westermann s'avance sur Dol. Dans son impatience, il ne
songe pas a s'assurer si la colonne de Marceau, qui doit arriver d'Antrain,
est deja rendue sur le champ de bataille, et il attaque en toute hate.
L'ennemi repond a son attaque par ses feux redoutables. Westermann deploie
son infanterie, et gagne du terrain; mais les cartouches commencent a
manquer; il est alors oblige de faire un mouvement retrogade, et il vient
s'etablir en arriere sur un plateau. Les Vendeens en profitent, se jettent
sur sa colonne, et la dispersent. Pendant ce temps, Marceau arrive enfin a
la vue de Dol; les Vendeens victorieux se reunissent contre lui; il resiste
avec une fermete heroique pendant toute la journee, et reussit a se
maintenir sur le champ de bataille. Mais sa position est tres hasardee; il
demande Kleber, pour lui apporter des conseils et des secours. Kleber
accourt, et conseille de prendre une position retrograde, il est vrai, mais
tres forte, aux environs de Trans. On hesite encore a suivre l'avis de
Kleber, lorsque la presence des tirailleurs vendeens fait reculer les
troupes. Elles se debandent d'abord, mais on les rallie bientot sur la
position indiquee par Kleber. Kleber reproduit alors le premier plan qu'il
avait propose, et qui consistait a fortifier Antrain. On y adhere, mais on
ne veut pas retourner a Antrain, on veut rester a Trans, et s'y fortifier
pour etre plus pres de Dol. Tout a coup, avec la mobilite qui presidait a
toutes les determinations, on change encore d'avis, et on se resout de
nouveau a l'offensive malgre l'experience de la veille. On envoie un
renfort a Westermann, en lui ordonnant d'attaquer de son cote, tandis que
l'armee principale attaquera du cote de Trans.

Kleber objecte en vain que les troupes de Westermann, demoralisees par
l'evenement de la veille, ne tiendront pas, les representans insistent, et
l'attaque est resolue pour le lendemain. Le lendemain, en effet, le
mouvement s'execute. Westermann et Marigny sont prevenus et assaillis par
l'ennemi. Leurs troupes, quoique soutenues par un renfort, se debandent. Il
font des efforts inouis pour les arreter; ils reunissent en vain quelques
braves autour d'eux, et sont bientot emportes. Les Vendeens, vainqueurs,
abandonnent ce point, et se portent a leur droite, sur l'armee qui
s'avancait de Trans.

Tandis qu'ils venaient d'obtenir cet avantage, et qu'ils se disposaient a
en remporter un second, le bruit du canon avait repandu l'epouvante dans la
ville de Dol, et parmi ceux d'entre eux qui n'en etaient pas encore sortis
pour combattre. Les femmes, les vieillards, les enfans et les laches,
couraient de tous cotes, et fuyaient vers Dinan et vers la mer. Leurs
pretres, la croix a la main, faisaient de vains efforts pour les ramener.
Stofflet, La Rochejaquelein, couraient de toutes parts pour les reconduire
au combat. Enfin on etait parvenu a les rallier, et a les porter sur la
route de Trans, a la suite des braves qui les avaient devances.

Une confusion non moins grande regnait dans le camp principal des
republicains. Rossignol, les representans, commandant tous a la fois, ne
pouvaient ni s'entendre ni agir. Kleber et Marceau, devores de chagrins,
s'etaient avances pour reconnaitre le terrain, et soutenir l'effort des
Vendeens. Arrive devant l'ennemi, Kleber veut deployer l'avant-garde de
l'armee de Brest, mais elle se debande au premier coup de feu. Alors il
fait avancer la brigade Canuel, composee en grande partie de bataillons
mayencais: ceux-ci, fideles a leur vieille bravoure, resistent pendant
toute la journee, et demeurent seuls sur le champ de bataille, abandonnes
du reste des troupes. Mais la bande vendeenne, qui avait battu Westermann,
les prend en flanc, et les force a la retraite. Les Vendeens en profitent,
et les poursuivent jusqu'a Antrain meme. Enfin il devient urgent de quitter
Antrain, et toute l'armee republicaine se retire a Rennes.

C'est alors qu'on put sentir la sagesse des avis de Kleber. Rossignol, dans
l'un de ces genereux mouvemens dont il etait capable, malgre son
ressentiment contre les generaux mayencais, parut au conseil de guerre avec
un papier contenant sa demission. "Je ne suis pas fait, dit-il, pour
commander une armee. Qu'on me donne un bataillon, je ferai mon devoir; mais
je ne puis suffire au commandement en chef. Voici donc ma demission, et, si
on la refuse, on est ennemi de la republique."--"Pas de demission, s'ecrie
Prieur de la Marne, tu es le fils aine du comite de salut public. Nous te
donnerons des generaux qui te conseilleront, et qui repondront pour toi des
evenemens de la guerre." Cependant Kleber, desole de voir l'armee aussi mal
conduite, proposa un plan qui pouvait seul retablir l'etat des affaires,
mais qui etait bien peu approprie aux dispositions des representans. "Il
faut, leur dit-il, en laissant le generalat a Rossignol, nommer un
commandant en chef des troupes, un commandant de la cavalerie, et un de
l'artillerie." On adopte sa proposition; alors il a le courage de proposer
Marceau pour commandant en chef des troupes, Westermann pour commandant de
la cavalerie, et Debilly pour commandant de l'artillerie, tous trois
suspects comme membres de la faction mayencaise. On dispute un moment sur
les individus, puis enfin on se rend, et on cede a l'ascendant de cet
habile et genereux militaire, qui aimait la republique non par exaltation
de tete, mais par temperament, qui servait avec une loyaute, un
desinteressement admirables, et avait la passion et le genie de son metier
a un degre rare. Kleber avait fait nommer Marceau parce qu'il disposait de
ce jeune et vaillant homme, et qu'il comptait sur son entier devouement. Il
etait assure, si Rossignol restait dans la nullite, de tout diriger
lui-meme, et de terminer heureusement la guerre.

On reunit la division de Cherbourg, qui etait venue de Normandie, aux
armees de Brest et de l'Ouest, et on quitta Rennes pour s'acheminer vers
Angers, ou les Vendeens cherchaient a passer la Loire. Ceux-ci, apres
s'etre assure un moyen de retour, par leur double victoire sur la route de
Pontorson et sur celle d'Antrain, songerent a rentrer dans leur pays. Ils
passerent sans coup ferir par Fougeres et Laval, et projeterent de
s'emparer d'Angers, pour traverser la Loire au Pont de Ce. La derniere
experience qu'ils avaient faite a Granville, ne les avait pas encore assez
convaincus de leur impuissance a prendre des places fermees. Le 3 decembre,
ils se jeterent dans les faubourgs d'Angers, et commencerent a tirailler
sur le front de la place. Ils continuerent le lendemain; mais, quelle que
fut leur ardeur a s'ouvrir un passage vers leur pays, dont ils n'etaient
plus separes que par la Loire, ils desesperent bientot de reussir.
L'avant-garde de Westermann, arrivant dans cette journee du 4, acheva de
les decourager et de leur faire abandonner leur entreprise. Ils se mirent
alors en marche, remontant la Loire, et ne sachant plus ou ils pourraient
la passer. Les uns imaginerent de remonter jusqu'a Saumur, les autres
jusqu'a Blois; mais, dans le moment ou ils deliberaient, Kleber, survenant
avec sa division le long de la chaussee de Saumur, les obligea a se rejeter
de nouveau en Bretagne. Voila donc ces malheureux manquant de vivres, de
souliers, de voitures pour trainer leurs familles, travailles par une
maladie epidemique, errant de nouveau en Bretagne, sans trouver ni un asile
ni une issue pour se sauver. Ils jonchaient les routes de leurs debris; et
au bivouac devant Angers, on trouva des femmes et des enfans morts de faim
et de froid. Deja ils commencaient a croire que la convention n'en voulait
qu'a leurs chefs, et beaucoup jetaient leurs armes pour s'enfuir
clandestinement a travers les campagnes. Enfin, ce qu'on leur dit du Mans,
de l'abondance qu'ils y trouveraient, des dispositions des habitans, les
engagea a s'y porter. Ils traverserent La Fleche, dont ils s'emparerent, et
entrerent au Mans apres une legere escarmouche.

L'armee republicaine les suivait. De nouvelles querelles s'y etaient
elevees entre les generaux. Kleber avait intimide les brouillons par sa
fermete, et oblige les representans a renvoyer Rossignol a Rennes, avec sa
division de l'armee de Brest. Un arrete du comite de salut public donna
alors a Marceau le titre de general en chef, et destitua tous les generaux
mayencais, en laissant neanmoins a Marceau la faculte de se servir
provisoirement de Kleber. Marceau declarait qu'il ne commanderait pas, si
Kleber n'etait pas a ses cotes pour tout ordonner. "En acceptant le titre,
dit Marceau a Kleber, je prends les degouts et la responsabilite pour moi,
et je te laisserai a toi le commandement veritable, et les moyens de sauver
l'armee.--Sois tranquille, mon ami, dit Kleber, nous nous battrons et nous
nous ferons guillotiner ensemble."

On se mit donc aussitot en marche, et des ce moment tout fut conduit avec
unite et fermete. L'avant-garde de Westermann arriva le 12 decembre au
Mans, et chargea aussitot les Vendeens. La confusion se mit parmi eux; mais
quelques mille braves, conduits par La Rochejaquelein, vinrent se former en
avant de la ville, et forcerent Westermann a se replier sur Marceau, qui
arrivait avec une division. Kleber etait encore en arriere avec le reste de
l'armee. Westermann voulait attaquer sur-le-champ, quoiqu'il fut nuit.
Marceau, entraine par son temperament bouillant, mais craignant le blame de
Kleber, dont la force froide et calme ne se laissait jamais emporter,
hesite; cependant, emporte par Westermann, il se decide, et attaque le
Mans. Le tocsin sonne, la desolation se repand dans la ville. Westermann,
Marceau, se precipitent au milieu de la nuit, culbutent tout devant eux,
et, malgre un feu terrible des maisons, parviennent a refouler le plus
grand nombre des Vendeens sur la grande place de la ville. Marceau fait
couper a sa droite et a sa gauche les rues aboutissant a cette place, et
tient ainsi les Vendeens bloques. Cependant sa position etait hasardee,
car, engage dans une ville au milieu de la nuit, il aurait pu etre tourne
et enveloppe. Il envoie donc un avis a Kleber, pour le presser d'arriver au
plus vite avec sa division. Celui-ci arrive a la pointe du jour. Le plus
grand nombre des Vendeens avait fui; il ne restait que les plus braves
pour proteger la retraite: on les charge a la baionnette, on les enfonce,
on les disperse, et un carnage horrible commence dans toute la ville.

Jamais deroute n'avait ete aussi meurtriere. Une foule considerable de
femmes, laissees en arriere, furent faites prisonnieres. Marceau sauva une
jeune personne qui avait perdu ses parens, et qui, dans son desespoir,
demandait qu'on lui donnat la mort. Elle etait modeste et belle; Marceau,
plein d'egards et de delicatesse, la recueillit dans sa voiture, la
respecta, et la fit deposer dans un lieu sur. Les campagnes etaient
couvertes au loin des debris de ce grand desastre. Westermann, infatigable,
harcelait les fugitifs, et jonchait les routes de cadavres. Les infortunes,
ne sachant ou fuir, rentrerent dans Laval pour la troisieme fois, et en
ressortirent aussitot pour se reporter de nouveau vers la Loire. Ils
voulurent la repasser a Ancenis. La Rochejaquelein et Stofflet se jeterent
sur l'autre bord, pour aller, dit-on, prendre des barques et les amener sur
la rive droite. Ils ne revinrent plus. On assure que le retour leur avait
ete impossible. Le passage ne put s'effectuer. La colonne vendeenne, privee
de la presence et de l'appui de ses deux chefs, continua de descendre la
Loire, toujours poursuivie, et toujours cherchant vainement un passage.
Enfin, desesperee, ne sachant ou se porter, elle resolut de fuir vers la
pointe de Bretagne, dans le Morbihan. Elle se rendit a Blain, ou elle
remporta encore un avantage d'arriere-garde; et de Blain a Savenay, d'ou
elle esperait se jeter dans le Morbihan.

Les republicains l'avaient suivie sans relache, et ils arriverent a Savenay
le soir meme du jour ou elle y entra. Savenay avait la Loire a gauche, des
marais a droite, et un bois en avant. Kleber sentit l'importance d'occuper
le bois le jour meme, et de se rendre maitre de toutes les hauteurs, afin
d'ecraser le lendemain les Vendeens dans Savenay, avant qu'ils eussent le
temps d'en sortir. En effet, il lanca l'avant-garde sur eux; et lui-meme,
saisissant le moment ou les Vendeens debouchaient du bois pour repousser
cette avant-garde, s'y jeta hardiment avec un corps d'infanterie, et les en
debusqua tout a fait. Alors ils s'enfuirent dans Savenay, et s'y
enfermerent, sans cesser neanmoins de faire un feu soutenu pendant toute la
nuit. Westermann et les representans proposaient d'attaquer sur-le-champ,
pour tout detruire des la nuit meme. Kleber, qui ne voulait pas qu'une
faute lui fit perdre une victoire assuree, declara positivement qu'on
n'attaquerait pas; et puis, s'enfoncant dans un sang-froid imperturbable,
il laissa dire, sans repondre a aucune provocation. Il empecha ainsi toute
espece de mouvement.

Le lendemain, 23 decembre, avant le jour, il etait a cheval avec Marceau,
et parcourait sa ligne, lorsque les Vendeens desesperes et ne voulant pas
survivre a cette journee, se precipitent les premiers sur les republicains.
Marceau marche avec le centre, Canuel avec la droite, Kleber avec la
gauche. Tous se precipitent et reploient les Vendeens sur eux-memes.
Marceau et Kleber se reunissent dans la ville, prennent tout ce qu'ils
rencontrent de cavalerie, et s'elancent a la suite des Vendeens. La Loire
et les marais interdisaient toute retraite a ces infortunes; un grand
nombre fut immole a coups de baionnette, d'autres furent faits prisonniers,
et a peine quelques-uns trouverent-ils le moyen de se sauver. Ce jour, la
colonne fut entierement detruite, et la grande guerre de la Vendee
veritablement finie.

Ainsi, cette malheureuse population, rejetee hors de son pays par
l'imprudence de ses chefs, et reduite a chercher un port pour se refugier
vers les Anglais, avait mis vainement le pied dans les eaux de l'Ocean.
N'ayant pu prendre Granville, elle avait ete ramenee sur la Loire, n'avait
pu la repasser, avait ete refoulee une seconde fois en Bretagne, et de
Bretagne sur la Loire encore. Enfin, ne pouvant franchir cette barriere
fatale, elle venait d'expirer tout entiere, entre Savenay, la Loire et des
marais. Westermann fut charge, avec sa cavalerie, de poursuivre les restes
fugitifs de la Vendee. Kleber et Marceau retournerent a Nantes. Recus, le
24, par le peuple de cette ville, ils obtinrent une espece de triomphe, et
furent gratifies par le club jacobin d'une couronne civique.

Si l'on considere dans son ensemble cette campagne memorable de 93, on ne
pourra s'empecher de la regarder comme le plus grand effort qu'ait jamais
fait une societe menacee. Dans l'annee 1792, la coalition, qui n'etait pas
complete encore, avait agi sans ensemble et sans vigueur. Les Prussiens
avaient tente en Champagne une invasion ridicule; les Autrichiens s'etaient
bornes dans les Pays-Bas a bombarder la place de Lille. Les Francais, dans
leur premiere exaltation, repousserent les Prussiens au-dela du Rhin, les
Autrichiens au-dela de la Meuse, conquirent les Pays-Bas, Mayence, la
Savoie et le comte de Nice. La grande annee 93 s'ouvrit d'une maniere bien
differente. La coalition etait augmentee des trois puissances qui jusque-la
etaient restees neutres. L'Espagne poussee a bout par le 21 janvier, avait
enfin porte cinquante mille hommes sur les Pyrenees; la France avait oblige
Pitt a se declarer; et l'Angleterre et la Hollande etaient entrees a la
fois dans la coalition, qui se trouvait ainsi doublee; et qui, mieux
avertie des moyens de l'ennemi qu'elle avait a combattre, augmentait ses
forces, et se preparait a un effort decisif. Ainsi, comme sous Louis XIV,
la France avait a soutenir l'attaque de l'Europe entiere; et cette fois
elle ne s'etait pas attire ce concours d'ennemis par son ambition, mais par
la juste colere que lui inspira l'intervention des puissances dans ses
affaires interieures.

Des le mois de mars, Dumouriez debuta par une temerite, et voulut envahir
la Hollande en se jetant dans des bateaux. Pendant ce temps Cobourg surprit
les lieutenans de Dumouriez, les rejeta au-dela de la Meuse, et le forca
lui-meme a venir se mettre a la tete de son armee. Dumouriez fut oblige de
livrer la bataille de Nerwinde. Cette terrible bataille etait gagnee,
lorsque l'aile gauche flechit, et repassa la Gette; il fallut battre en
retraite, et nous perdimes la Belgique en quelques jours. Alors les revers
aigrissant les coeurs, Dumouriez rompit avec son gouvernement, et passa aux
Autrichiens. Dans le meme instant, Custine, battu a Francfort, ramene sur
le Rhin, et separe de Mayence, laissait les Prussiens bloquer cette place
fameuse, et en commencer le siege; les Piemontais nous repoussaient a
Saorgio, les Espagnols entamaient les Pyrenees; et enfin les provinces de
l'Ouest, deja privees de leurs pretres et poussees a bout par la levee des
trois cent mille hommes, venaient de s'insurger au nom du trone et de
l'autel. C'est dans ce moment que la Montagne, exasperee de la desertion de
Dumouriez, des defaites essuyees dans les Pays-Bas, sur le Rhin, aux Alpes,
et surtout de l'insurrection de l'Ouest, ne garda plus aucune mesure,
arracha violemment les girondins du sein de la convention, et repoussa
ainsi tous ceux qui pouvaient lui parler encore de moderation. Ce nouvel
exces lui valut de nouveaux ennemis. Soixante-sept departemens sur
quatre-vingt-trois se souleverent contre ce gouvernement, qui eut alors a
lutter contre l'Europe, la Vendee royaliste, et les trois quarts de la
France federalisee. C'est a cette epoque que nous perdimes le camp de
Famars et le brave Dampierre, que le blocus de Valenciennes fut acheve, que
Mayence fut presse vivement, que les Espagnols passerent le Tech et
menacerent Perpignan, que les Vendeens prirent Saumur et assiegerent
Nantes, que les federalistes se disposerent a fondre de Lyon, de Marseille,
de Bordeaux et de Caen, sur Paris.

De tous les points on pouvait tenter une marche hardie sur la capitale,
terminer la revolution en quelques journees, et suspendre la civilisation
europeenne pour long-temps. Heureusement on assiegea des places. On se
souvient, avec quelle fermete la convention fit rentrer les departemens
dans la soumission, en leur montrant seulement son autorite, et en
dispersant les imprudens qui s'etaient avances jusqu'a Vernon; avec quel
bonheur les Vendeens furent repousses de Nantes, et arretes dans leur
marche victorieuse. Mais tandis que la convention triomphait des
federalistes, ses autres ennemis avaient fait des progres alarmans.
Valenciennes et Mayence furent prises apres des sieges memorables; la
guerre du federalisme amena deux evenemens desastreux, le siege de Lyon, et
la trahison de Toulon; enfin, la Vendee elle-meme, quoique renfermee dans
le cadre de la Loire, de la mer et du Poitou, par l'heureuse resistance de
Nantes, venait de repousser les colonnes de Westermann et de Labaroliere,
qui avaient voulu penetrer dans son sein. Jamais la situation n'avait ete
plus grave. Les coalises n'etaient plus arretes au Nord et au Rhin par des
sieges; Lyon et Toulon offraient aux Piemontais de solides appuis; la
Vendee paraissait indomptable, et offrait un pied-a-terre aux Anglais.
C'est alors que la convention appela a Paris les envoyes des assemblees
primaires, leur donna la constitution de l'an III a jurer et a defendre, et
decida avec eux que la France entiere, hommes et choses, etait a la
disposition du gouvernement. Alors fut decretee la levee en masse,
generation par generation, et la faculte de requerir tout ce qui serait
necessaire a la guerre; alors fut institue le Grand-Livre, et l'emprunt
force sur les riches, pour retirer de la circulation une partie des
assignats et operer le placement force des biens nationaux; alors deux
grandes armees furent dirigees sur la Vendee, la garnison de Mayence y fut
transportee en poste; il fut resolu que ce malheureux pays serait brule, et
que la population en serait transportee ailleurs. Enfin, Carnot entra au
comite de salut public, et commenca a introduire l'ordre et l'ensemble dans
les operations militaires.

Nous avions perdu le camp de Cesar, et Kilmaine avait, par une retraite
heureuse, sauve les restes de l'armee du Nord. Les Anglais s'etaient portes
a Dunkerque, et en faisaient le siege, tandis que les Autrichiens
attaquaient Le Quesnoy. Une masse fut rapidement dirigee de Lille sur les
derrieres du duc d'York. Si Houchard, qui commandait en cette occasion
soixante mille Francais, avait compris le plan de Carnot, et s'etait porte
sur Furnes, pas un Anglais n'etait sauve. Au lieu de se placer entre le
corps d'observation et le corps de siege, il prit une marche directe et
decida du moins la levee du siege, en donnant l'heureuse bataille
d'Hondschoote. Cette bataille fut notre premiere victoire, sauva Dunkerque,
priva les Anglais de tous les fruits de cette guerre, et nous rendit la
joie et l'esperance.

Bientot de nouveaux revers changerent cette joie en nouvelles alarmes. Le
Quesnoy fut pris par les Autrichiens; l'armee de Houchard fut saisie a
Menin d'une terreur panique, et se dispersa; les Prussiens et les
Autrichiens, que rien n'arretait plus depuis la prise de Mayence,
s'avancerent sur les deux versans des Vosges, menacerent les lignes de
Wissembourg, et nous battirent en diverses rencontres. Les Lyonnais
resistaient avec vigueur, les Piemontais avaient recouvre la Savoie, et
etaient descendus vers Lyon pour mettre notre armee entre deux feux;
Ricardos avait franchi la Tet, et depasse Perpignan; enfin la division des
troupes de l'Ouest en deux armees, celle de La Rochelle et celle de Brest,
avait empeche le succes du plan de campagne arrete a Saumur le 2 septembre.
Canclaux, mal seconde par Rossignol, s'etait trouve seul en fleche dans le
sein de la Vendee, et s'etait replie sur Nantes. Alors nouveaux efforts: la
dictature fut completee et proclamee par l'institution du gouvernement
revolutionnaire; la puissance du comite de salut public fut proportionnee
au danger; les levees furent executees, et les armees grossies d'une
multitude de requisitionnaires; les nouveaux venus remplirent les
garnisons, et permirent de porter les troupes organisees en ligne; enfin
la convention ordonna aux armees de vaincre dans un delai donne.

Les moyens qu'elle avait pris produisirent leurs inevitables effets. Les
armees du Nord, renforcees, se concentrerent a Lille et a Guise. Les
coalises s'etaient portes a Maubeuge, qu'ils voulaient prendre avant la fin
de la campagne. Jourdan, parti de Guise, livra aux Autrichiens la bataille
de Watignies, et fit lever le siege de Maubeuge, comme Houchard avait fait
lever celui de Dunkerque. Les Piemontais furent rejetes au dela du
Saint-Bernard par Kellermann; Lyon, inonde de levees en masse, fut emporte
d'assaut; Ricardos fut repousse au-dela de la Tet; enfin les deux armees de
La Rochelle et de Brest, reunies sous un seul chef, Lechelle, qui laissait
agir Kleber, ecraserent les Vendeens a Cholet, et les obligerent a passer
la Loire en desordre.

Un seul revers troubla la joie que devaient causer de tels evenemens: les
lignes de Wissembourg furent perdues. Mais le comite de salut public ne
voulut pas terminer la campagne avant qu'elles fussent reprises; le jeune
Hoche, general de l'armee de la Moselle, malheureux mais brave a
Kayserslautern, fut encourage quoique battu. N'ayant pu entamer Brunswick,
il se jeta sur le flanc de Wurmser. Des ce moment, les deux armees du Rhin
et de la Moselle reunies repousserent les Autrichiens au-dela de
Wissembourg, obligerent Brunswick a suivre ce mouvement retrograde,
debloquerent Landau, et camperent dans le Palatinat. Toulon fut repris par
une idee heureuse et par un prodige de hardiesse; enfin, les Vendeens,
qu'on croyait detruits, mais qui, dans leur desespoir, s'etaient portes au
nombre de quatre-vingt mille individus au-dela de la Loire, et cherchaient
un port pour se jeter dans les bras des Anglais, les Vendeens furent
repousses des bords de l'Ocean, repousses egalement des bords de la Loire,
et ecrases entre ces deux barrieres qu'ils ne purent jamais franchir. Aux
Pyrenees seulement nos armes avaient ete malheureuses, mais nous n'avions
perdu que la ligne du Tech, et nous campions encore en avant de Perpignan.

Ainsi, cette grande et terrible annee nous montre l'Europe pressant la
revolution de tout son poids, lui faisant expier ses premiers succes de 92,
ramenant ses armees en arriere, penetrant par toutes les frontieres a la
fois; et une partie de la France s'insurgeant, et ajoutant ses efforts a
ceux des puissances ennemies. Alors la revolution s'irrite: elle fait
eclater sa colere au 31 mai, se cree, par cette journee, de nouveaux
ennemis, et semble prete a succomber contre l'Europe et les trois quarts de
ses provinces revoltees. Mais bientot elle fait rentrer ses ennemis
interieurs dans le devoir, souleve un million d'hommes a la fois, bat les
Anglais a Hondschoote, est battue de nouveau, mais redouble aussitot
d'efforts, gagne une bataille a Watignies, recouvre les lignes de
Wissembourg, rejette les Piemontais au-dela des Alpes, prend Lyon, Toulon,
et ecrase deux fois les Vendeens, une premiere fois dans la Vendee, et une
seconde et derniere fois en Bretagne. Jamais spectacle ne fut plus grand et
plus digne d'etre propose a l'admiration et a l'imitation des peuples. La
France avait recouvre tout ce qu'elle avait perdu, excepte Conde,
Valenciennes, et quelques forts dans le Roussillon; les puissances de
l'Europe, au contraire, qui avaient toutes ensemble lutte contre une seule,
n'avaient rien obtenu, s'accusaient les unes les autres, et se rejetaient
la honte de la campagne. La France achevait d'organiser ses moyens, et
devait paraitre bien plus formidable l'annee suivante.




CHAPITRE XVIII.


SUITE DE LA LUTTE DES HEBERTISTES ET DES DANTONISTES.--CAMILLE DESMOULINS
PUBLIE _le Vieux Cordelier_.--LE COMITE SE PLACE ENTRE LES DEUX PARTIS, ET
S'ATTACHE D'ABORD A REPRIMER LES HEBERTISTES.--DISETTE DANS
PARIS.--RAPPORTS IMPORTANS DE ROBESPIERRE ET DE SAINT-JUST.--MOUVEMENT
TENTE PAR LES HEBERTISTES.--ARRESTATION ET MORT DE RONSIN, VINCENT, HEBERT,
CHAUMETTE, MOMORO, ETC.--LE COMITE DE SALUT PUBLIC FAIT SUBIR LE MEME SORT
AUX DANTONISTES.--ARRESTATION, PROCES ET SUPPLICE DE DANTON, CAMILLE
DESMOULINS, PHILIPPEAU, LACROIX, HERAULT-SECHELLES, FABRE-D'EGLANTINE,
CHABOT, ETC.


La convention avait commence d'exercer quelques severites envers la faction
turbulente des cordeliers et des agens ministeriels. Ronsin et Vincent
etaient en prison. Leurs partisans s'agitaient au dehors. Momoro, aux
Cordeliers, Hebert, aux Jacobins, s'efforcaient d'exciter en faveur de
leurs amis l'interet des chauds revolutionnaires. Les cordeliers firent une
petition, et, d'un ton assez peu respectueux, demanderent si on voulait
punir Vincent et Ronsin d'avoir courageusement poursuivi Dumouriez,
Custine et Brissot; ils declarerent qu'ils regardaient ces deux citoyens
comme d'excellens patriotes, et qu'ils les conserveraient toujours comme
membres de leur societe. Les jacobins presenterent une petition plus
mesuree, et se bornerent a demander qu'on accelerat le rapport sur Vincent
et Ronsin, afin de les punir s'ils etaient coupables, ou de les rendre a la
liberte s'ils etaient innocens.

Le comite de salut public gardait encore le silence. Collot-d'Herbois seul,
quoique membre du comite et partisan oblige du gouvernement, montra le plus
grand zele pour Ronsin. Le motif en etait naturel: la cause de Vincent lui
etait presque etrangere, mais celle de Ronsin, envoye a Lyon avec lui, et
de plus executeur de ses sanglantes ordonnances, le touchait de tres pres.
Collot d'Herbois avait soutenu avec Ronsin qu'il n'y avait qu'un centieme
des Lyonnais qui fussent patriotes; qu'il fallait deporter ou immoler le
reste, charger le Rhone de cadavres, effrayer tout le Midi de ce spectacle,
et frapper de terreur la rebelle cite de Toulon. Ronsin etait en prison
pour avoir repete ces horribles expressions dans une affiche. Collot
d'Herbois, rappele pour rendre compte de sa mission, avait le plus grand
interet a justifier la conduite de Ronsin, afin de faire approuver la
sienne. Dans ce moment, il arrivait une petition signee de quelques
citoyens lyonnais, qui faisaient la peinture la plus dechirante des maux de
leur ville. Ils montraient les mitraillades succedant aux executions de la
guillotine, une population entiere menacee d'extermination, et une cite
riche et manufacturiere demolie, non plus avec le marteau, mais avec la
mine. Cette petition, que quatre citoyens avaient eu le courage de signer,
produisit une impression douloureuse sur la convention. Collot-d'Herbois se
hata de faire son rapport, et dans son ivresse revolutionnaire, il presenta
ces terribles executions comme elles s'offraient a sa propre imagination,
c'est-a-dire comme indispensables et toutes naturelles. "Les Lyonnais,
disait-il en substance, etaient vaincus, mais ils disaient hautement qu'ils
prendraient bientot leur revanche. Il fallait frapper de terreur ces
rebelles encore insoumis, et avec eux, tous ceux qui voudraient les imiter;
il fallait un exemple prompt et terrible. L'instrument ordinaire de mort
n'agissait point assez vite; le marteau ne demolissait que lentement. La
mitraille a detruit les hommes, la mine a detruit les edifices. Ceux qui
sont morts avaient tous trempe leurs mains dans le sang des patriotes. Une
commission populaire les choisissait d'un coup d'oeil prompt et sur dans la
foule des prisonniers; et on n'a lieu de regretter aucun de ceux qui ont
ete frappes." Collot-d'Herbois obligea la convention etonnee a approuver
ce qui lui semblait a lui-meme si naturel; il se rendit ensuite aux
Jacobins pour se plaindre a eux de la peine qu'il avait eue a justifier sa
conduite, et de la compassion qu'avaient inspiree les Lyonnais. "Ce matin,
j'ai eu besoin, dit-il, de me servir de circonlocutions pour faire
approuver la mort des traitres. On pleurait, on demandait _s'ils etaient
morts du premier coup_!... Du premier coup, les contre-revolutionnaires! et
Chalier est-il mort du premier coup[7]!... Vous vous informez, disais-je a
la convention, comment sont morts ces hommes qui etaient couverts du sang
de nos freres! S'ils n'etaient pas morts, vous ne delibereriez pas ici!...
Eh bien! a peine entendait-on ce langage! Ils ne pouvaient entendre parler
des morts; ils ne savaient pas se defendre des ombres!" Passant ensuite a
Ronsin, Collot-d'Herbois dit que ce general avait partage tous les dangers
des patriotes dans le Midi, qu'il y avait brave avec lui les poignards des
aristocrates, et deploye la plus grande fermete pour y faire respecter
l'autorite de la republique; que dans ce moment tous les aristocrates se
rejouissaient de son arrestation, et y voyaient pour eux-memes un sujet
d'espoir. "Qu'a donc fait Ronsin pour etre arrete? ajoutait Collot. Je l'ai
demande a tout le monde; personne n'a pu me le dire." Le lendemain de cette
seance, dans celle du 3 nivose, Collot, revenant a la charge, vint annoncer
la mort du patriote Gaillard, lequel, voyant que la convention semblait
desapprouver l'energie deployee a Lyon, s'etait donne la mort. "Vous ai-je
trompe, s'ecria Collot, quand je vous ai dit que les patriotes allaient
etre reduits au desespoir, si l'esprit public venait a baisser ici?"

Ainsi, tandis que deux chefs des ultra-revolutionnaires etaient enfermes,
leurs partisans s'agitaient pour eux. Les clubs, la convention etaient
troubles de reclamations en leur faveur, et un membre meme du comite de
salut public, compromis dans leur systeme sanguinaire, les defendait pour
se defendre lui-meme. Leurs adversaires commencaient, de leur cote, a
mettre la plus grande energie dans leurs attaques. Philippeau, revenu de la
Vendee, et plein d'indignation contre l'etat-major de Saumur, voulait que
le comite de salut public, partageant sa colere, poursuivit Rossignol,
Ronsin et autres, et vit une trahison dans la non-reussite du plan de
campagne du 2 septembre. On a deja vu combien il y avait de torts
reciproques, de malentendus, et d'incompatibilites de caractere, dans la
conduite de cette guerre. Rossignol et l'etat-major de Saumur avaient eu
de l'humeur, mais n'avaient point trahi; le comite, en les desapprouvant,
ne pouvait leur faire essuyer une condamnation qui n'aurait ete ni juste ni
politique. Robespierre aurait voulu qu'on s'expliquat a l'amiable; mais
Philippeau, impatient, ecrivit un pamphlet virulent ou il raconta toute la
guerre, et ou il mela beaucoup d'erreurs a beaucoup de verites. Cet ecrit
devait produire la plus vive sensation, car il attaquait les
revolutionnaires les plus prononces, et les accusait des plus affreuses
trahisons. "Qu'a fait Ronsin? disait Philippeau; beaucoup intrigue,
beaucoup vole, beaucoup menti! Sa seule expedition c'est celle du 18
septembre, ou il fit accabler quarante-cinq mille patriotes par trois mille
brigands; c'est cette journee fatale de Coron, ou, apres avoir dispose
notre artillerie dans une gorge, a la tete d'une colonne de six lieues de
flanc, il se tint cache dans une etable comme un lache coquin, a deux
lieues du champ de bataille, ou nos infortunes camarades etaient foudroyes
par leurs propres canons." Les expressions n'etaient pas menagees, comme on
le voit, dans l'ecrit de Philippeau. Malheureusement, le comite de salut
public, qu'il aurait du mettre dans ses interets, n'etait pas traite avec
beaucoup d'egards. Philippeau, mecontent de ne pas voir son indignation
assez partagee, semblait imputer au comite une partie des torts qu'il
reprochait a Ronsin, et employait meme cette expression offensante: _Si
vous n'avez ete que trompes_.

L'ecrit, comme nous venons de le dire, produisit une grande sensation.
Camille Desmoulins ne connaissait point Philippeau; mais, satisfait de voir
que dans la Vendee les ultra-revolutionnaires avaient autant de torts qu'a
Paris, et n'imaginant pas que la colere eut aveugle Philippeau jusqu'a lui
faire changer des fautes en trahison, il lut son pamphlet avec
empressement, admira son courage, et, dans sa naivete, il disait a tout le
monde: "Avez-vous lu Philippeau?... Lisez Philippeau...." Tout le monde,
suivant lui, devait lire cet ecrit, qui prouvait les dangers qu'avait
courus la republique, par la faute des exageres revolutionnaires.

Camille aimait beaucoup Danton, et en etait aime. Tous deux pensaient que
la republique etant sauvee par ses dernieres victoires, il etait temps de
mettre fin a des cruautes desormais inutiles; que ces cruautes prolongees
plus long-temps ne seraient propres qu'a compromettre la revolution, et que
l'etranger pouvait seul en desirer et en inspirer la continuation. Camille
imagina d'ecrire un nouveau journal qu'il intitula _le Vieux Cordelier_,
car Danton et lui etaient les doyens de ce club celebre. Il dirigea sa
feuille contre tous les revolutionnaires nouveaux, qui voulaient renverser
et depasser les revolutionnaires les plus anciens et les plus eprouves.
Jamais cet ecrivain, le plus remarquable de la revolution, et l'un des plus
naifs et des plus spirituels de notre langue, n'avait deploye autant de
grace, d'originalite et meme d'eloquence. Il commencait ainsi son premier
numero (15 frimaire): "O Pitt! je rends hommage a ton genie! Quels nouveaux
debarques de France en Angleterre t'ont donne de si bons conseils et des
moyens si surs de perdre ma patrie? Tu as vu que tu echouerais
eternellement contre elle, si tu ne t'attachais a perdre dans l'opinion
publique ceux qui, depuis cinq ans, ont dejoue tous tes projets. Tu as
compris que ce sont ceux qui t'ont toujours vaincu qu'il fallait vaincre;
qu'il fallait faire accuser de corruption precisement ceux que tu n'avais
pu corrompre, et d'attiedissement ceux que tu n'avais pu attiedir. J'ai
ouvert les yeux, ajoutait Desmoulins, j'ai vu le nombre de nos ennemis:
leur multitude m'arrache de l'hotel des Invalides, et me ramene au combat.
Il faut ecrire, il faut quitter le crayon lent de l'histoire de la
revolution, que je tracais au coin du feu, pour reprendre la plume rapide
et haletante du journaliste, et suivre, a bride abattue, le torrent
revolutionnaire. Depute consultant que personne ne consultait plus depuis
le 3 juin, je sors de mon cabinet et de ma chaise a bras, ou j'ai eu tout
le loisir de suivre, par le menu le nouveau systeme de nos ennemis."

Camille elevait Robespierre jusqu'aux cieux, pour sa conduite aux Jacobins,
pour les services genereux qu'il avait rendus aux vieux patriotes, et il
s'exprimait de la maniere suivante a l'egard du culte et des proscriptions:

"Il faut, disait-il, a l'esprit humain malade le lit plein de songes de la
superstition: et a voir les fetes, les processions qu'on institue, les
autels et les saints sepulcres qui s'elevent, il me semble qu'on ne fait
que changer le lit du malade; seulement on lui retire l'oreiller de
l'esperance d'une autre vie.... Pour moi, je l'ai dit ainsi, le jour meme
ou je vis Gobel venir a la barre, avec sa double croix qu'on portait en
triomphe devant le philosophe _Anaxagoras_[8].


Si ce n'etait pas un crime de lese-Montagne, de soupconner un president des
jacobins et un procureur de la commune, tels que Clootz et Chaumette, je
serais tente de croire qu'a cette nouvelle de Barrere, _la Vendee n'existe
plus_, le roi de Prusse s'est ecrie douloureusement: _Tous nos efforts
echoueront donc contre la republique, puisque le noyau de la Vendee est
detruit!_ et que l'adroit Luchesini, pour le consoler, lui aura dit: _Heros
invincible, j'imagine une ressource; laissez-moi faire. Je paierai quelques
pretres pour se dire charlatans, j'enflammerai le patriotisme des autres
pour faire une pareille declaration. Il y a a Paris deux fameux patriotes
qui seront tres propres par leurs talens, leur exageration, et leur systeme
religieux bien connu, a nous seconder et a recevoir nos impressions. Il
n'est question que de faire agir nos amis en France, aupres des deux grands
philosophes Anacharsis et Anaxagoras; de mettre en mouvement leur bile, et
d'eblouir leur civisme, par la riche conquete des sacristies_. (J'espere
que Chaumette ne se plaindra pas de ce numero; le marquis de Luchesini ne
peut pas parler de lui en termes plus honorables.) _Anacharsis et
Anaxagoras croiront pousser la roue de la raison, tandis que ce sera celle
de la contre-revolution; et bientot, au lieu de laisser mourir en France de
vieillesse et d'inanition le papisme pret a y rendre le dernier soupir, je
vous promets, par la persecution et l'intolerance contre ceux qui
voudraient messer et etre messes, de faire passer force recrues a Lescure
et a La Rochejaquelein_."

Camille, racontant ensuite ce qui se faisait sous les empereurs romains, et
pretendant ne donner qu'une traduction de Tacite, fit une effrayante
allusion a la loi des suspects. "Anciennement, dit-il, il y avait a Rome,
selon Tacite, une loi qui specifiait les crimes d'etat et de lese-majeste,
et portait peine capitale. Ces crimes de lese-majeste, sous la republique,
se reduisaient a quatre sortes: si une armee avait ete abandonnee en pays
ennemi; si l'on avait excite des seditions; si les membres des corps
constitues avaient mal administre les affaires ou les deniers publics; si
la majeste du peuple romain avait ete avilie. Les empereurs n'eurent besoin
que de quelques articles additionnels a cette loi, pour envelopper les
citoyens et les cites entieres dans la proscription. Auguste fut le premier
a etendre cette loi de lese-majeste, en y comprenant les ecrits qu'il
appelait contre-revolutionnaires. Bientot les extensions n'eurent plus de
bornes. Des que les propos furent devenus des crimes d'etat, il n'y eut
plus qu'un pas a faire pour changer en crimes les simples regards, la
tristesse, la compassion, les soupirs, le silence meme.

"Bientot ce fut un crime de lese-majeste ou de contre-revolution a la ville
de _Nursia_ d'avoir eleve un monument a ses habitans morts au siege de
Modene; crime de contre-revolution a Libon Drusus d'avoir demande aux
diseurs de bonne aventure s'il ne possederait pas un jour de grandes
richesses; crime de contre-revolution au journaliste Cremutius Cordus
d'avoir appele Brutus et Cassius les derniers des Romains; crime de
contre-revolution a un des descendans de Cassius d'avoir chez lui un
portrait de son bisaieul; crime de contre-revolution a Marcus Scaurus
d'avoir fait une tragedie ou il y avait tel vers auquel on pouvait donner
deux sens; crime de contre-revolution a Torquatus Silanus de faire de la
depense; crime de contre-revolution a Petreius d'avoir eu un songe sur
Claude; crime de contre-revolution a Pomponius de ce qu'un ami de Sejan
etait venu chercher un asile dans une de ses maisons de campagne; crime de
contre-revolution de se plaindre des malheurs du temps, car c'etait faire
le proces du gouvernement; crime de contre-revolution de ne pas invoquer le
genie divin de Caligula: pour y avoir manque, grand nombre de citoyens
furent dechires de coups, condamnes aux mines ou aux betes, quelques-uns
meme scies par le milieu du corps; crime enfin de contre-revolution a la
mere du consul Fusius Germinus d'avoir pleure la mort funeste de son fils.

"Il fallait montrer de la joie de la mort de son ami, de son parent, si
l'on ne voulait s'exposer a perir soi-meme.

"Tout donnait de l'ombrage au tyran. Un citoyen avait-il de la popularite?
c'etait un rival du prince, qui pouvait susciter une guerre civile. _Studia
civium in se verteret, et si multi idem audeant, bellum esse_. SUSPECT.

"Fuyait-on au contraire la popularite, et se tenait-on au coin de son feu?
cette vie retiree vous avait fait remarquer, vous avait donne de la
consideration. _Quanto metu occultior, tanto plus fama adeptus_. SUSPECT.

"Etiez-vous riche? il y avait un peril imminent que le peuple ne fut
corrompu par vos largesses. _Auri vim atque opes Plauti, principi
infensas_. SUSPECT.

"Etiez-vous pauvre? Comment donc! invincible empereur! il faut surveiller
de plus pres cet homme. Il n'y a personne d'entreprenant comme celui qui
n'a rien. _Syllam inopem, unde praecipuam audaciam_. SUSPECT.

"Etiez-vous d'un caractere sombre, melancolique, ou mis en neglige? Ce qui
vous affligeait, c'est que les affaires publiques allaient bien. _Hominem
publicis bonis moestum_. SUSPECT."

Camille Desmoulins poursuivait ainsi cette grande enumeration des suspects,
et tracait un horrible tableau de ce qui se passait a Paris, par ce qui
s'etait fait a Rome. Si la lettre de Philippeau avait excite une vive
sensation, le journal de Camille Desmoulins en produisit une bien plus
grande encore. Cinquante mille exemplaires de chacun de ses numeros furent
vendus en quelques jours. Les provinces en demandaient en quantite; les
prisonniers se les transmettaient a la derobee, et ils lisaient avec
delices, et avec un peu d'espoir, ce revolutionnaire qui leur etait
autrefois si odieux. Camille, sans vouloir qu'on ouvrit les prisons, ni
qu'on fit retrograder la revolution, demandait l'institution d'un comite,
dit de _clemence_, qui ferait la revue des prisonniers, elargirait les
citoyens enfermes sans cause suffisante, et arreterait le sang la ou il
avait trop coule.

Les ecrits de Philippeau et de Desmoulins irriterent au plus haut degre les
revolutionnaires zeles, et furent improuves aux Jacobins. Hebert les y
denonca avec fureur; il proposa meme de radier les auteurs de la liste de
la societe. Il signala en outre, comme complices de Camille Desmoulins et
de Philippeau, Bourdon de l'Oise et Fabre-d'Eglantine. On a vu que Bourdon
de l'Oise avait voulu, de concert avec Goupilleau, destituer Rossignol; il
s'etait brouille depuis avec l'etat-major de Saumur, et n'avait cesse dans
la convention de s'elever contre le parti Ronsin. C'est ce qui le faisait
associer a Philippeau. Fabre etait accuse d'avoir pris part a l'affaire du
faux decret, et on etait dispose a le croire, quoiqu'il eut ete justifie
par Chabot. Sentant sa position perilleuse, et ayant tout a craindre d'un
systeme de severite trop grande, il avait deux ou trois fois parle pour le
systeme de l'indulgence, s'etait entierement brouille avec les
ultra-revolutionnaires, et avait ete traite d'intrigant par le pere
Duchesne. Les jacobins, sans adopter les violentes propositions d'Hebert,
deciderent que Philippeau, Camille Desmoulins, Bourdon de l'Oise et
Fabre-d'Eglantine, viendraient a la barre de la societe, donner des
explications sur leurs ecrits, et sur leurs discours dans la convention.

La seance ou ils devaient comparaitre avait excite une affluence
extraordinaire. On se disputait les places avec fureur, on en vendit
quelques-unes jusqu'a 25 francs. C'etait, en effet, le proces des deux
nouvelles classes de patriotes, qui allait se juger devant l'autorite toute
puissante des jacobins. Philippeau, quoiqu'il ne fut pas membre de la
societe, ne refusa pas de comparaitre a sa barre, et repeta les accusations
qu'il avait deja consignees, soit dans sa correspondance avec le comite de
salut public, soit dans sa brochure. Il ne menagea pas plus les individus
qu'il ne l'avait fait precedemment, et donna a Hebert deux ou trois
dementis formels et insultans. Ces personnalites si hardies de Philippeau
commencaient a agiter la societe, et la seance devenait orageuse, lorsque
Danton, prenant la parole, observa que, pour juger une question aussi
grave, il fallait la plus grande attention et le plus grand calme; qu'il
n'avait aucune opinion faite sur Philippeau et sur la verite de ses
accusations; qu'il lui avait deja dit a lui-meme: "Il faut que tu prouves
tes accusations ou que tu portes ta tete sur l'echafaud;" que peut-etre il
n'y avait ici de coupables que les evenemens; mais que, dans tous les cas,
il fallait que tout le monde fut entendu, et surtout ecoute.

Robespierre, parlant apres Danton, dit qu'il n'avait pas lu la brochure de
Philippeau, qu'il savait seulement que, dans cette brochure, on rendait le
comite responsable de la perte de trente mille hommes; que le comite
n'avait pas le temps de repondre a des libelles et de faire une guerre de
plume; que cependant il ne croyait pas Philippeau coupable d'intentions
mauvaises, mais entraine par des passions. "Je ne pretends pas, dit
Robespierre, imposer silence a la conscience de mon collegue; mais qu'il
s'examine, et juge s'il n'y a en lui-meme ni vanite, ni petites passions.
Je le crois entraine par le patriotisme non moins que par la colere; mais
qu'il reflechisse! qu'il considere la lutte qui s'engage! il verra que les
moderes prendront sa defense, que les aristocrates se rangeront de son
cote, que la convention elle-meme se partagera, qu'il s'y elevera
peut-etre un parti de l'opposition, ce qui serait desastreux, et ce qui
renouvellerait le combat dont on est sorti, et les conspirations qu'on a eu
tant de peine a dejouer!" Il invite Philippeau a examiner ses motifs
secrets, et les jacobins a l'ecouter silencieusement.

Rien n'etait plus sage et plus convenable que les observations de
Robespierre, au ton pres, qui etait toujours emphatique et doctoral,
surtout depuis qu'il dominait aux jacobins. Philippeau reprend la parole,
se rejette dans les memes personnalites, et provoque le meme trouble.
Danton impatiente s'ecrie qu'il faut abreger de telles querelles, et nommer
une commission qui examine les pieces du proces. Couthon dit qu'avant meme
de recourir a cette mesure, il faut s'assurer si la question en vaut la
peine, si ce ne serait pas simplement une question d'homme a homme, et il
propose de demander a Philippeau si, en son ame et conscience, il croit
qu'il y ait eu trahison. Alors il s'adresse a Philippeau.--"Crois-tu, lui
dit-il, en ton ame et conscience, qu'il y ait eu trahison?--Oui, repond
imprudemment Philippeau.--En ce cas, reprend Couthon, il n'y a point
d'autre moyen; il faut nommer une commission qui ecoute les accuses et les
accusateurs, et en fasse son rapport a la societe." La proposition est
adoptee, et la commission est chargee d'examiner, outre les accusations de
Philippeau, la conduite de Bourdon de l'Oise, de Fabre-d'Eglantine et de
Camille Desmoulins.

C'etait le 3 nivose (23 decembre). Dans l'intervalle de temps employe par
la commission a faire son rapport, la guerre de plume et les recriminations
continuerent sans interruption. Les cordeliers exclurent Camille Desmoulins
de leur societe. Ils firent de nouvelles petitions pour Ronsin et Vincent,
et vinrent les communiquer aux jacobins, pour engager ceux-ci a les appuyer
aupres de la convention. Cette foule d'aventuriers, de mauvais sujets, dont
on avait rempli l'armee revolutionnaire, se montraient partout, dans les
promenades, les tavernes, les cafes, les spectacles, en epaulettes de laine
et en moustaches, faisaient grand bruit pour Ronsin, leur general, et
Vincent, leur ministre. Ils etaient surnommes les _epauletiers_, et fort
redoutes dans Paris. Depuis la loi qui interdisait aux sections de se
reunir plus de deux fois par semaine, elles s'etaient changees en societes
populaires fort turbulentes. Il y avait jusqu'a deux de ces societes par
section, et c'etait la que tous les partis interesses a produire un
mouvement dirigeaient leurs agens. Les _epauletiers_ ne manquaient pas de
s'y tendre, et, grace a eux, le tumulte regnait dans presque toutes.

Robespierre, toujours ferme aux jacobins, fit repousser la petition des
cordeliers, et de plus, fit retirer l'affiliation a toutes les societes
populaires formees depuis le 31 mai. C'etaient la des actes d'une prudente
et louable energie. Cependant le comite, tout en faisant les plus grands
efforts pour comprimer la faction turbulente, devait s'attacher aussi a ne
pas se donner les apparences de la mollesse et de la moderation. Il
fallait, pour qu'il put conserver sa popularite et sa force, qu'il deployat
la meme rigueur contre la faction opposee. C'est pourquoi, le 5 nivose (25
decembre), Robespierre fut charge de faire un nouveau rapport sur les
principes du gouvernement revolutionnaire, et de proposer des mesures de
severite contre quelques prisonniers illustres. S'attachant toujours, par
politique et aussi par erreur, a rejeter tous les desordres sur la
pretendue faction etrangere, il lui imputa a la fois les torts des moderes
et des exageres. "Les cours etrangeres ont vomi, dit-il, sur la France, les
scelerats habiles qu'elles tiennent a leur solde. Ils deliberent dans nos
administrations, s'introduisent dans nos assemblees sectionnaires, et dans
nos clubs; ils ont siege jusque dans la representation nationale; ils
dirigent et dirigeront eternellement la contre-revolution sur le meme plan.
Ils rodent autour de nous; ils surprennent nos secrets, caressent nos
passions, et cherchent a nous inspirer jusqu'a nos opinions." Robespierre,
poursuivant ce tableau, les montre poussant tour a tour a l'exageration ou
a la faiblesse, excitant a Paris la persecution des cultes, et dans la
Vendee la resistance du fanatisme; immolant Lepelletier et Marat, et puis
se melant dans les groupes pour leur decerner les honneurs divins, afin de
les rendre ridicules et odieux; donnant ou retirant le pain au peuple,
faisant paraitre ou disparaitre l'argent, profitant enfin de tous les
accidens pour les tourner contre la revolution et la France. Apres avoir
fait ainsi la somme generale de tous nos maux, Robespierre, ne voulant pas
voir qu'ils etaient inevitables, les imputait a l'etranger, qui, sans
doute, pouvait s'en applaudir, mais qui, pour les produire, s'en reposait
sur les vices de la nature humaine, et n'aurait pas eu le moyen d'y
suppleer par des complots. Robespierre, regardant comme complices de la
coalition tous les prisonniers illustres qu'on detenait encore, proposa de
les envoyer de suite au tribunal revolutionnaire. Ainsi Dietrich, maire de
Strasbourg, Custine fils, Biron, et tous les officiers amis de Dumouriez,
de Custine et de Houchard, durent etre incessamment juges. Sans doute, il
n'etait pas besoin d'un decret de la convention pour que ces victimes
fussent immolees par le tribunal revolutionnaire; mais ce soin de hater
leur supplice etait une preuve que le gouvernement ne faiblissait pas.
Robespierre proposa en outre d'augmenter d'un tiers les recompenses
territoriales promises aux defenseurs de la patrie.

Apres ce rapport, Barrere fut charge d'en faire un autre sur les
arrestations qu'on disait chaque jour plus nombreuses, et de proposer les
moyens de verifier les motifs de ces arrestations. Le but de ce rapport
etait de repondre, sans qu'il y parut, au _Vieux Cordelier_, de Camille
Desmoulins, et a sa proposition d'un comite de clemence. Barrere traita
avec severite les _Traductions des orateurs anciens_, et proposa neanmoins
de nommer une commission pour verifier les arrestations; ce qui ressemblait
fort au comite de clemence imagine par Camille. Cependant, sur les
observations de quelques-uns de ses membres, la convention crut devoir s'en
tenir a ses decrets precedens, qui obligeaient les comites revolutionnaires
a adresser au comite de surete generale les motifs des arrestations, et
permettaient aux detenus de reclamer aupres de ce dernier comite.

Le gouvernement poursuivait ainsi sa marche entre les deux partis qui se
formaient, inclinant secretement pour le parti modere, mais craignant
toujours de le laisser trop apercevoir. Pendant ce temps, Camille publia un
numero plus fort encore que les precedens, et qui etait adresse aux
jacobins. Il l'intitula: _Ma Defense_; et c'etait la plus hardie et la
plus terrible recrimination contre ses adversaires.

A propos de sa radiation des Cordeliers, il disait: "Pardon, freres et
amis, si j'ose prendre encore le titre de vieux cordelier, apres l'arrete
du club qui me defend de me parer de ce nom. Mais, en verite, c'est une
insolence si inouie que celle de petits-fils se revoltant contre leur
grand-pere, et lui defendant de porter son nom, que je veux plaider cette
cause contre ces fils ingrats. Je veux savoir a qui le nom doit rester ou
au grand-papa ou a des enfans qu'on lui a faits, dont il n'a jamais ni
reconnu ni meme connu la dixieme partie, et qui pretendent le chasser du
paternel logis!"

Ensuite il explique ses opinions. "Le vaisseau de la republique vogue entre
deux ecueils, le rocher de l'exageration et le banc de sable du
moderantisme. Voyant que le Pere Duchene et presque toutes les sentinelles
patriotes se tenaient sur le tillac, avec leur lunette, occupes uniquement
a crier: Gare! vous touchez au moderantisme! il a bien fallu que moi, vieux
cordelier et doyen des jacobins, je me chargeasse de faire la faction
difficile, et dont aucun des jeunes gens ne voulait, crainte de se
depopulariser, celle de crier: Gare! vous allez toucher a l'exageration!
Et voila l'obligation que doivent m'avoir tous mes collegues de la
convention, celle d'avoir expose ma popularite meme, pour sauver le navire
ou ma cargaison n'etait pas plus forte que la leur."

Il se justifie ensuite de ce propos qui lui avait ete si reproche: _Vincent
Pitt gouverne George Bouchotte_. "J'ai bien, dit-il, appele Louis XVI mon
gros benet de roi, en 1787, sans etre embastille pour cela. Bouchotte
serait-il un plus grand seigneur?"

Il passe ensuite ses adversaires en revue; il dit a Collot-d'Herbois que
si, lui Desmoulins, a son Dillon, lui Collot a son Brunet, son Proli, qu'il
a defendus tous les deux. Il dit a Barrere: "On ne se reconnait plus a la
Montagne; si c'etait un vieux cordelier comme moi, un patriote
_rectiligne_, Billaud-Varennes par exemple, qui m'eut gourmande si
durement, _sustinuissem utique_; j'aurais dit: C'est le soufflet du
bouillant saint Paul au bon saint Pierre qui a peche! Mais toi, mon cher
Barrere, toi l'heureux tuteur de Pamela[9]! toi le president des feuillans,
qui as propose le comite des douze! toi, qui, le 2 juin, mettais en
deliberation dans le comite de salut public si on n'arreterait pas Danton!
toi dont je pourrais relever bien d'autres fautes, si je voulais fouiller
le _vieux sac_[10], que tu deviennes tout a coup un _passe-Robespierre_, et
que je sois par toi apostrophe si sec!

"Tout cela n'est qu'une querelle de menage, ajoute Camille, avec mes amis
les patriotes Collot et Barrere; mais je vais etre a mon tour _bougrement
en colere_[11] contre le Pere Duchene, qui m'appelle un _miserable
intrigailleur, un viedase a mener a la guillotine, un conspirateur qui veut
qu'on ouvre les prisons pour en faire une nouvelle Vendee, un endormeur
paye par Pitt, un bourriquet a longues oreilles_. ATTENDS-MOI, HEBERT, JE
SUIS A TOI DANS UN MOMENT. Ici, ce n'est pas avec des injures grossieres et
des mots que je vais t'attaquer, c'est avec des faits."

Alors Camille, qui avait ete accuse par Hebert, d'avoir epouse une femme
riche, et de diner avec des aristocrates, fait l'histoire de son mariage,
qui lui avait valu quatre mille livres de rente, et il trace le tableau de
sa vie simple, modeste et paresseuse. Passant ensuite a Hebert, il rappelle
l'ancien metier de ce distributeur de _contre-marques_, ses vols qui
l'avaient fait chasser du theatre, sa fortune subite et connue, et il le
couvre de la plus juste infamie. Il raconte et prouve que Bouchotte avait
donne a Hebert, sur les fonds de la guerre, d'abord cent vingt mille
francs, puis dix, puis soixante, pour les exemplaires du _Pere Duchene_
distribues aux armees; que ces exemplaires ne valaient que seize mille
francs, et que par consequent le surplus avait ete vole a la nation.

"Deux cent mille francs, s'ecrie Camille, a ce pauvre sans-culotte Hebert,
pour soutenir les motions de Proli, de Clootz! deux cent mille francs pour
calomnier Danton, Lindet, Cambon, Thuriot, Lacroix, Philippeau, Bourdon de
l'Oise, Barras, Freron, d'Eglantine, Legendre, Camille Desmoulins, et
presque tous les commissaires de la convention! Pour inonder la France de
ses ecrits, si propres a former l'esprit et le coeur, deux cent mille
francs de Bouchotte!... S'etonnera-t-on apres cela de cette exclamation
filiale d'Hebert a la seance des Jacobins: _Oser attaquer Bouchotte!
Bouchotte, qui a mis a la tete des armees des generaux sans-culottes!
Bouchotte, un patriote si pur!_ Je suis etonne que, dans le transport de sa
reconnaissance, le Pere Duchene ne se soit pas ecrie: Bouchotte qui m'a
donne deux cent mille livres depuis le mois de juin!

"Tu me parles, ajoute Camille, de mes societes: mais ne sait-on pas que
c'est avec l'intime de Dumouriez, le banquier Kock, avec la femme
Rochechouart, agente des emigres, que le grand patriote Hebert, apres avoir
calomnie dans sa feuille les hommes les plus purs de la republique, va,
dans sa grande joie, lui et sa Jacqueline, passer les beaux jours de l'ete
a la campagne, boire le vin de Pitt, et porter des toasts a la ruine des
reputations des fondateurs de la liberte?"

Camille reproche ensuite a Hebert le style de son journal: "Ne sais-tu pas
Hebert, que lorsque les tyrans d'Europe veulent faire croire a leurs
esclaves que la France est couverte des tenebres de la barbarie, que Paris,
cette ville si vantee par son atticisme et son gout, est peuplee de
vandales; ne sais-tu pas, malheureux, que ce sont des lambeaux de tes
feuilles qu'ils inserent dans leurs gazettes? comme si le peuple etait
aussi ignorant que tu voudrais le faire croire a M. Pitt; comme si on ne
pouvait lui parler qu'un langage aussi grossier; comme si c'etait la le
langage de la convention et du comite de salut public; comme si tes saletes
etaient celles de la nation; comme si un egout de Paris etait la Seine."

Camille l'accuse ensuite d'avoir ajoute par ses numeros aux scandales du
culte de la Raison, puis il s'ecrie: "Ainsi, c'est le vil flagorneur aux
gages de deux cent mille livres, qui me reprochera les quatre mille livres
de rente de ma femme! c'est cet ami intime des Kock, des Rochechouart, et
d'une multitude d'escrocs, qui me reprochera mes societes! c'est cet
ecrivain insense ou perfide qui me reprochera mes ecrits aristocratiques,
lui dont je demontrerai que les feuilles sont les delices de Coblentz et le
seul espoir de Pitt! Cet homme, raye de la liste des garcons de theatre,
pour vols, fera rayer de la liste des jacobins, pour leur opinion, des
deputes fondateurs immortels de la republique! cet ecrivain des charniers
sera le regulateur de l'opinion, le mentor du peuple francais!

"Qu'on desespere, ajoute Camille Desmoulins, de m'intimider par les
terreurs et les bruits de mon arrestation, qu'on seme autour de moi. Nous
savons que des scelerats meditent un 31 mai contre les hommes les plus
energiques de la Montagne!... O mes collegues! je vous dirai comme Brutus a
Ciceron: _Nous craignons trop la mort, et l'exil, et la pauvrete! Nimium
timemus mortem et exilium et paupertatem_.... Eh quoi! lorsque, tous les
jours, douze cent mille Francais affrontent les redoutes herissees des
batteries les plus meurtrieres, et volent de victoires en victoires, nous,
deputes a la convention, nous qui ne pouvons jamais tomber comme le soldat,
dans l'obscurite de la nuit, fusille dans les tenebres, et sans temoin de
sa valeur; nous, dont la mort soufferte pour la liberte ne peut etre que
glorieuse, solennelle et recue en presence de la nation entiere, de
l'Europe et de la posterite; serions-nous plus laches que nos soldats?
craindrions-nous de nous exposer a regarder Bouchotte en face?
n'oserons-nous pas braver la grande colere du Pere Duchene, pour remporter
aussi la victoire que le peuple attend de nous, la victoire sur les
ultra-revolutionnaires, comme sur les contre-revolutionnaires; la victoire
sur tous les intrigans, sur tous les fripons, sur tous les ambitieux, sur
tous les ennemis du bien public?

"Croit-on que meme sur l'echafaud, soutenu de ce sentiment intime que j'ai
aime avec passion ma patrie et la republique, couronne de l'estime et des
regrets de tous les vrais republicains, je voulusse changer mon supplice
contre la fortune de ce miserable Hebert, qui, dans sa feuille, pousse au
desespoir et a la revolte vingt classes de citoyens; qui, pour s'etourdir
sur ses remords et ses calomnies, a besoin de se procurer une ivresse plus
forte que celle du vin, et de lecher sans cesse le sang au pied de la
guillotine? Qu'est-ce donc que l'echafaud pour un patriote, sinon le
piedestal de Sidney et des Jean de With? Qu'est-ce, dans un moment de
guerre ou j'ai eu mes deux freres haches pour la liberte, qu'est-ce que la
guillotine, sinon un coup de sabre, et le plus glorieux de tous, pour un
depute victime de son courage et de son republicanisme?"

Ces pages donneront une idee des moeurs de l'epoque. L'aprete, le cynisme,
l'eloquence de Rome et d'Athenes, avaient reparu parmi nous, avec la
liberte democratique.

Ce nouveau numero de Camille Desmoulins causa encore plus d'agitation que
les precedens. Hebert ne cessa de le denoncer aux jacobins, et de demander
le rapport de la commission. Le 16 nivose, enfin, Collot-d'Herbois prit la
parole pour faire ce rapport. L'affluence etait aussi considerable que le
jour ou la discussion avait ete entamee, et les places se vendaient aussi
cher. Collot montra plus d'impartialite qu'on n'aurait du l'attendre d'un
ami de Ronsin. Il reprocha a Philippeau d'impliquer le comite de salut
public dans ses accusations, de montrer les dispositions les plus
favorables pour des hommes suspects, de parler de Biron avec eloge, tandis
qu'il couvrait Rossignol d'outrages, et enfin d'exprimer exactement les
memes preferences que les aristocrates. Il lui fit aussi un reproche qui,
dans les circonstances, avait quelque gravite: c'etait d'avoir retire dans
son dernier ecrit les accusations portees contre le general Fabre-Fond,
frere de Fabre-d'Eglantine. Philippeau, en effet, qui ne connaissait ni
Fabre ni Camille, avait denonce le frere du premier, qu'il croyait avoir
trouve en faute dans la Vendee. Une fois rapproche de Fabre par sa
position, et accuse avec lui, il avait retranche, par un menagement tout
naturel, les allegations relatives a son frere. Cela seul prouvait qu'ils
avaient ete conduits, isolement et sans se connaitre, a agir comme ils
l'avaient fait, et qu'ils ne formaient point une faction veritable. Mais
l'esprit de parti en jugea autrement, et Collot insinua qu'il existait une
intrigue sourde, et un concert entre les prevenus de moderation. Il fouilla
dans le passe, et reprocha a Philippeau ses votes sur Louis XVI et sur
Marat. Quant a Camille, il le traita bien plus favorablement; il le
presenta comme un bon patriote, egare par de mauvaises societes, et auquel
il fallait pardonner, en l'engageant toutefois a ne plus commettre de
pareilles debauches d'esprit. Il demanda donc l'expulsion de Philippeau et
la censure pure et simple de Camille.

Dans ce moment, Camille, present a la seance, fait passer une lettre au
president, pour declarer que sa defense est consignee dans son dernier
numero, et pour demander que la societe veuille bien en ecouter le contenu.
A cette proposition, Hebert, qui redoutait la lecture de ce numero, ou les
turpitudes de sa vie etaient revelees, prend la parole, et s'ecrie qu'on a
voulu compliquer la discussion en le calomniant, et que, pour detourner
l'attention, on lui a impute d'avoir vole la tresorerie, ce qui est une
faussete atroce.... "J'ai les pieces en mains! s'ecrie Camille." Ces mots
causent une grande rumeur. Robespierre le jeune dit alors qu'il faut
ecarter les discussions personnelles; que la societe n'est pas reunie pour
l'interet des reputations, et que, si Hebert a vole, que lui importe a
elle; que ceux qui ont des reproches a se faire ne doivent pas interrompre
la discussion generale.... A ces expressions peu satisfaisantes, Hebert
s'ecrie: Je n'ai rien a me reprocher. "Les troubles des departemens,
reprend Robespierre le jeune, sont ton ouvrage; c'est toi qui as contribue
a les provoquer en attaquant la liberte des cultes." Hebert se tait a cette
interpellation. Robespierre aine prend la parole, et, gardant plus de
mesure que son frere, mais sans etre plus favorable a Hebert, dit que
Collot a presente la question sous son veritable point de vue, qu'un
incident facheux avait trouble la dignite de la discussion, que tout le
monde avait eu tort, Hebert, ainsi que ceux qui lui avaient repondu. "Ce
que je vais dire, ajoute-t-il, n'a trait a aucun individu. On a mauvaise
grace a se plaindre de la calomnie quand on a calomnie soi-meme. On ne doit
pas se plaindre des injustices quand on a juge les autres avec legerete,
precipitation et fureur. Que chacun interroge sa conscience, et s'applique
ces reflexions. J'avais voulu prevenir la discussion actuelle; je voulais
que dans des entretiens particuliers, dans des conferences amicales, chacun
s'expliquat et convint de ses torts. Alors on aurait pu s'entendre et
s'epargner du scandale. Mais point du tout, les pamphlets ont ete repandus
le lendemain, et on s'est empresse de produire un eclat. Maintenant, ce qui
nous importe dans toutes ces querelles personnelles, ce n'est pas de savoir
si on a mis de tous cotes des passions et de l'injustice, mais si les
accusations dirigees par Philippeau contre les hommes charges de la plus
importante de nos guerres sont fondees. Voila ce qu'il faut eclaircir dans
l'interet non des individus, mais de la republique."

Robespierre pensait, en effet, que les attaques de Camille contre Hebert
etaient inutiles a discuter, car tout le monde savait combien elles etaient
fondees, et que d'ailleurs elles ne renfermaient rien que la republique eut
interet a constater, et qu'au contraire il importait beaucoup d'eclaircir
la conduite des generaux dans la Vendee. On poursuit, en effet, la
discussion relative a Philippeau. La seance entiere est consacree a ecouter
une foule de temoins oculaires; mais, au milieu de ces affirmations
contradictoires, Danton, Robespierre, declarent qu'ils ne discernent rien,
et qu'ils ne savent plus a quoi s'en tenir. La discussion, deja trop
longue, est renvoyee a la seance suivante.

Le 18, la seance est reprise; Philippeau etait absent. On se sentait deja
fatigue de la discussion dont il etait le sujet, et qui n'amenait aucun
eclaircissement. On s'etend alors sur Camille Desmoulins. On le somme de
s'expliquer sur les eloges qu'il a donnes a Philippeau, et sur ses
relations avec lui. Camille ne le connait pas, a ce qu'il assure; des faits
affirmes par Goupilleau, par Bourdon, lui avaient d'abord persuade que
Philippeau disait vrai, et l'avaient rempli d'indignation; mais aujourd'hui
qu'il s'apercoit, d'apres la discussion, que Philippeau a altere la verite
(ce qui commencait en effet a percer de toutes parts), il retracte ses
eloges, et declare n'avoir plus aucune opinion a cet egard.

Robespierre prenant encore une fois la parole sur Camille, repete ce qu'il
avait deja dit a son egard: que son caractere est excellent, mais que ce
caractere connu ne lui donne pas le droit d'ecrire contre les patriotes;
que ses ecrits, devores par les aristocrates, font leurs delices, et sont
repandus dans tous les departemens; qu'il a traduit Tacite sans l'entendre;
qu'il faut le traiter comme un enfant etourdi qui a touche a des armes
dangereuses et en a fait un usage funeste, l'engager a quitter les
aristocrates et les mauvaises societes qui le corrompent; et qu'en lui
pardonnant a lui, il faut bruler ses numeros. Camille, alors, oubliant les
menagemens qu'il fallait garder envers l'orgueilleux Robespierre, s'ecrie
de sa place: "Bruler n'est pas repondre.--Eh bien! reprend Robespierre
irrite, qu'on ne brule pas, mais qu'on reponde; qu'on lise sur-le-champ les
numeros de Camille. Puisqu'il le veut, qu'il soit couvert d'ignominie; que
la societe ne retienne pas son indignation, puisqu'il s'obstine a soutenir
ses diatribes et ses principes dangereux. L'homme qui tient aussi fortement
a des ecrits perfides est peut-etre plus qu'egare; s'il eut ete de bonne
foi, s'il eut ecrit dans la simplicite de son coeur, il n'aurait pas ose
soutenir plus long-temps des ouvrages proscrits par les patriotes et
recherches par les contre-revolutionnaires. Son courage n'est qu'emprunte;
il decele les hommes caches sous la dictee desquels il a ecrit son journal;
il decele que Desmoulins est l'organe d'une faction scelerate qui a
emprunte sa plume pour distiller son poison avec plus d'audace et de
surete." Camille veut en vain demander la parole et calmer Robespierre; on
refuse de l'ecouter, et on passe sur-le-champ a la lecture de ses feuilles.
Quelque menagement que les individus veuillent garder les uns pour les
autres dans des querelles de parti, il est difficile que bientot les
amours-propres ne se trouvent pas engages. Avec la susceptibilite de
Robespierre et la naive etourderie de Camille, la division d'opinions
devait bientot se changer en une division d'amour-propre et en haine.
Robespierre meprisait trop Hebert et les siens pour se brouiller avec eux;
mais il pouvait se brouiller avec un ecrivain aussi celebre dans la
revolution que Camille Desmoulins, et celui-ci ne mit pas assez d'adresse a
eviter une rupture.

La lecture des numeros de Camille occupe deux seances tout entieres. On
passe ensuite a Fabre. On l'interroge, on veut l'obliger a dire quelle part
il a eue aux ecrits nouvellement repandus. Il repond qu'il n'y est pas pour
une virgule, et que, relativement a Philippeau et Bourdon de l'Oise, il
peut assurer ne pas les connaitre. On veut enfin prendre un parti sur les
quatre individus denonces. Robespierre, quoique n'etant plus dispose a
menager Camille, propose de laisser la cette discussion, et de passer a un
autre sujet plus grave, plus digne de la societe, plus utile a l'esprit
public, savoir les vices et les crimes du gouvernement anglais. "Ce
gouvernement atroce cache, disait-il, sous quelques apparences de liberte,
un principe de despotisme et de machiavelisme atroce; il faut le denoncer a
son propre peuple, et repondre a ses calomnies, en prouvant ses vices
d'organisation et ses forfaits." Les jacobins voulaient bien de ce sujet
qui fournissait une si vaste carriere a leur imagination accusatrice, mais
quelques-uns d'entre eux desiraient auparavant radier Philippeau, Camille,
Bourdon et Fabre. Une voix meme accuse Robespierre de s'arroger une espece
de dictature. "Ma dictature, s'ecrie-t-il, est celle de Marat et de
Lepelletier; elle consiste a etre expose tous les jours aux poignards des
tyrans. Mais je suis las des disputes qui s'elevent chaque jour dans le
sein de la societe, et qui n'aboutissent a aucun resultat utile. Nos
veritables ennemis sont les etrangers; ce sont eux qu'il faut poursuivre et
dont il faut devoiler les trames." Robespierre renouvelle en consequence sa
proposition, et fait decider, au milieu des applaudissemens, que la
societe, mettant de cote les disputes elevees entre les individus,
s'occupera, dans les seances qui vont suivre, de discuter, sans
interruption, les vices du gouvernement anglais.

C'etait detourner a propos l'inquiete imagination des jacobins, et la
diriger sur une proie qui pouvait les occuper long-temps. Philippeau
s'etait deja retire sans attendre une decision. Camille et Bourdon ne
furent ni rejetes ni confirmes; on n'en parla plus, et ils se contenterent
de ne plus paraitre devant la societe. Pour Fabre-d'Eglantine, bien que
Chabot l'eut entierement justifie, les faits qui arrivaient chaque jour a
la connaissance du comite de surete generale, ne permirent plus de douter
de sa complicite; il fallut lancer contre lui un mandat d'arret, et le
reunir a Chabot, Bazire, Delaunay et Julien de Toulouse.

Il restait de toutes ces discussions une impression facheuse pour les
nouveaux moderes. Il n'y avait aucune espece de concert entre eux.
Philippeau, presque girondin autrefois, ne connaissait ni Camille, ni
Fabre, ni Bourdon; Camille seul etait assez lie avec Fabre; quant a
Bourdon, il etait entierement etranger aux trois autres. Mais on s'imagina
des lors qu'il y avait une faction secrete dont ils etaient ou complices ou
dupes. La facilite de caractere, les gouts epicuriens de Camille, et deux
ou trois diners qu'il avait faits avec les riches financiers de l'epoque,
la complicite demontree de Fabre avec les agioteurs, sa recente opulence,
firent supposer qu'ils etaient lies a la pretendue faction corruptrice. On
n'osait pas encore designer Danton comme en etant le chef; mais, si on ne
l'accusait pas d'une maniere publique, si Hebert dans sa feuille, si les
cordeliers a leur tribune menageaient ce puissant revolutionnaire, ils se
disaient entre eux ce qu'ils n'osaient publier.

L'homme le plus nuisible au parti etait Lacroix, dont les concussions en
Belgique etaient si demontrees, qu'on pouvait tres bien les lui imputer
sans etre accuse de calomnie, et sans qu'il osat repondre. On l'associait
aux moderes a cause de son ancienne liaison avec Danton, et il leur faisait
partager sa honte.

Les cordeliers, mecontens de ce que les jacobins avaient passe a l'ordre du
jour sur les denonces, declarerent: 1 que Philippeau etait un
calomniateur; 2 que Bourdon, accusateur acharne de Ronsin, de Vincent et
des bureaux de la guerre, avait perdu leur confiance, et n'etait a leurs
yeux que le complice de Philippeau; 3 que Fabre, partageant les sentimens
de Bourdon et de Philippeau, n'etait qu'un intrigant plus adroit; 4 que
Camille, deja exclu de leurs rangs, avait aussi perdu leur confiance,
quoique auparavant il eut rendu de grands services a la revolution.

Apres avoir detenu quelque temps Ronsin et Vincent, on les fit elargir, car
on ne pouvait les mettre en jugement pour aucune cause. Il n'etait pas
possible de poursuivre Ronsin pour sa conduite dans la Vendee, car les
evenemens de cette guerre etaient couverts d'un voile epais; ni pour ce
qu'il avait fait a Lyon, car c'etait soulever une question dangereuse, et
accuser en meme temps Collot-d'Herbois et tout le systeme actuel du
gouvernement. Il etait tout aussi impossible de poursuivre Vincent pour
quelques actes de despotisme dans les bureaux de la guerre. On n'aurait pu
faire a l'un et a l'autre qu'un proces politique, et le moment n'etait pas
venu de leur en intenter un pareil. Ils furent donc elargis[12], a la
grande joie des cordeliers et de tous les _epauletiers_ de l'armee
revolutionnaire.

Vincent etait un jeune homme de vingt et quelques annees, espece de
frenetique dont le fanatisme allait jusqu'a la maladie, et chez lequel il y
avait encore plus d'alienation d'esprit que d'ambition personnelle. Un jour
que sa femme, qui allait le voir dans sa prison, lui rapportait ce qui se
passait, indigne du recit qu'elle lui fit, il s'elanca sur un morceau de
viande crue, et dit en le devorant: "Je voudrais devorer ainsi tous ces
scelerats." Ronsin, tour a tour mediocre pamphletaire, fournisseur,
general, joignait a beaucoup d'intelligence un courage remarquable et une
grande activite. Naturellement exagere, mais ambitieux, il etait le plus
distingue de ces aventuriers qui s'etait offerts a etre les instrumens du
gouvernement nouveau. Chef de l'armee revolutionnaire, il songeait a tirer
parti de sa position, soit pour lui, soit pour ses amis, soit pour le
triomphe de son systeme. Dans la prison du Luxembourg, Vincent et lui,
enfermes ensemble, avaient toujours parle en maitres; ils n'avaient cesse
de dire qu'ils triompheraient de l'intrigue, qu'ils sortiraient par le
secours de leurs partisans, qu'ils reviendraient alors pour elargir les
patriotes enfermes, et envoyer tous les autres prisonniers a la guillotine.
Ils avaient fait le tourment des malheureux detenus avec eux, et les
laisserent pleins d'effroi.

A peine sortis, ils dirent hautement qu'ils se vengeraient, et que bientot
ils sauraient se faire raison de leurs ennemis. Le comite de salut public
ne pouvait guere se dispenser de les elargir; mais il ne tarda pas a
s'apercevoir qu'il avait dechaine des furieux, et qu'il faudrait bientot
les reduire a l'impossibilite de nuire. Il restait a Paris quatre mille
hommes de l'armee revolutionnaire. La, se trouvaient des aventuriers, des
voleurs, des septembriseurs, qui prenaient le masque du patriotisme, et qui
aimaient mieux butiner a l'interieur que d'aller sur les frontieres mener
une vie pauvre, dure et perilleuse. Ces petits tyrans, avec leurs
moustaches et leurs grands sabres, exercaient dans tous les lieux publics
le plus dur despotisme. Ayant de l'artillerie, des munitions et un chef
entreprenant, ils pouvaient devenir dangereux. A eux se joignaient les
brouillons, qui remplissaient les bureaux de Vincent. Celui-ci etait leur
chef civil, comme Ronsin leur chef militaire. Ils avaient des liaisons
avec la commune par Hebert, substitut de Chaumette, et par le maire Pache,
toujours pret a recevoir chez lui tous les partis, et a caresser tous les
hommes redoutables. Momoro, l'un des presidens des cordeliers, etait leur
fidele partisan et leur avocat aux Jacobins. Ainsi on rangeait ensemble
Ronsin, Vincent, Hebert, Chaumette, Momoro; et on ajoutait a la liste Pache
et Bouchotte, comme des complaisans qui leur laissaient usurper deux
grandes autorites.

Deja ces hommes ne se contenaient plus dans leurs discours contre ces
representans qui voulaient, disaient-ils, s'eterniser au pouvoir et faire
grace aux aristocrates. Un jour, etant a diner chez Pache, ils y
rencontrerent Legendre, l'ami de Danton, autrefois l'imitateur de sa
vehemence, aujourd'hui de sa reserve, et la victime de cette imitation, car
il essuyait les attaques qu'on n'osait pas diriger contre Danton lui-meme.
Ronsin et Vincent lui adresserent de mauvais propos. Vincent, qui avait ete
son oblige, l'embrassa en lui disant qu'il embrassait l'ancien, et non le
nouveau Legendre; que le nouveau Legendre etait devenu un modere et ne
meritait aucune estime. Vincent lui demanda ensuite avec ironie s'il avait
porte dans ses missions le costume de depute. Legendre lui ayant repondu
qu'il le portait aux armees, Vincent ajouta que ce costume etait fort
pompeux, mais indigne de vrais republicains; qu'il habillerait un mannequin
de ce costume, qu'il rassemblerait le peuple, et lui dirait: "Voila les
representans que vous vous etes donnes! ils vous prechent l'egalite, et se
couvrent d'or et de plumes." Il dit ensuite qu'il mettrait le feu au
mannequin. Legendre alors le traita de fou et de seditieux. On fut pres
d'en venir aux mains, au grand effroi de Pache. Legendre ayant voulu
s'adresser a Ronsin, qui paraissait plus calme, et l'ayant engage a moderer
Vincent, Ronsin repondit qu'a la verite Vincent etait vif, mais que son
caractere convenait aux circonstances, et qu'il fallait de pareils hommes
pour le temps ou l'on vivait. "Vous avez, ajouta Ronsin, une faction dans
le sein de l'assemblee; si vous ne l'en chassez pas, vous nous en ferez
raison." Legendre sortit indigne, et repeta tout ce qu'il avait vu et
entendu pendant ce repas. La conversation fut connue, et donna une nouvelle
idee de l'audace et de la frenesie des deux hommes qu'on venait d'elargir.

Ils temoignaient un grand respect pour Pache et pour ses vertus, comme
avaient fait jadis les jacobins, quand Pache etait au ministere. Le sort de
Pache etait de charmer par sa complaisance et par sa douceur tous les
hommes violens. Ils etaient enchantes de voir leurs passions approuvees
par un homme qui avait toutes les apparences de la sagesse. Les nouveaux
revolutionnaires en voulaient faire, disaient-ils, un grand personnage dans
leur gouvernement; car, sans avoir un but precis, sans avoir meme encore le
projet et le courage d'une insurrection, ils parlaient beaucoup, a
l'exemple de tous les comploteurs qui commencent par s'essayer et
s'echauffer en paroles. Ils disaient partout qu'il fallait d'autres
institutions. Tout ce qui leur plaisait dans l'organisation actuelle du
gouvernement, c'etaient le tribunal et l'armee revolutionnaires. Ils
imaginaient donc une constitution consistant en un tribunal supreme preside
par un grand-juge, et un conseil militaire dirige par un generalissime.
Dans ce gouvernement on devait juger et administrer militairement. Le
generalissime et le grand-juge etaient les deux principaux personnages. Il
devait y avoir aupres du tribunal un grand-accusateur sous le titre de
censeur, qui serait charge de provoquer les poursuites. Ainsi dans ce
projet, forme dans un moment de fermentation revolutionnaire, les deux
fonctions essentielles, uniques, consistaient a condamner et a se battre.
On ne sait si ce projet etait celui d'un reveur en delire, ou de plusieurs
d'entre eux; s'il n'avait d'autre existence que des propos, ou s'il fut
redige; mais il est certain qu'il avait son modele dans les commissions
revolutionnaires etablies a Lyon, Marseille, Toulon, Bordeaux, Nantes, et
que l'imagination pleine de ce qu'ils avaient fait dans ces grandes cites,
ces terribles executeurs voulaient gouverner sur le meme plan la France
tout entiere, et faire de la violence d'un jour le type d'un gouvernement
permanent. Ils ne designaient encore qu'un seul des grands personnages
destines a occuper ces hautes dignites. Pache convenait a merveille a la
place de grand-juge; les conjures disaient donc qu'il devait l'etre, et
qu'il le serait. Sans savoir ce que c'etait que ce projet et cette dignite
de grand-juge, beaucoup de gens repetaient comme une nouvelle: Pache doit
etre fait grand-juge. Ce bruit circulait sans etre ni explique ni compris.
Quant a la dignite de generalissime, Ronsin, quoique general de l'armee
revolutionnaire, n'osait y pretendre, et ses partisans n'osaient pas le
proposer, car il fallait un plus grand nom pour une telle dignite.
Chaumette etait designe aussi par quelques bouches comme censeur, mais son
nom avait ete rarement prononce. Parmi ces bruits, il n'y en avait qu'un de
bien repandu, c'est que _Pache serait grand-juge_.

Pendant toute la revolution, lorsque les passions d'un parti, long-temps
excitees, etaient pretes a faire explosion, c'etait toujours une defaite,
une trahison, une disette, une calamite enfin, qui leur servait de
pretexte pour eclater. Il en arriva de meme ici. La seconde loi du maximum
qui, remontant au-dela des boutiques, fixait la valeur des objets sur le
lieu de fabrication, determinait le prix du transport, reglait le profit du
marchand en gros, celui du marchand en detail, avait ete rendue; mais le
commerce echappait encore de mille manieres au despotisme de la loi, et il
y echappait surtout par le moyen le plus desastreux, en s'arretant. Le
resserrement de la marchandise n'etait pas moins grand qu'auparavant; et si
elle ne refusait plus de se donner au prix de l'assignat, elle se cachait,
ou cessait de se mouvoir, et de se transporter sur les lieux de
consommation. La disette etait donc tres grande par la stagnation generale
du commerce. Cependant les efforts extraordinaires du gouvernement, les
soins de la commission des subsistances, avaient reussi en partie a ne pas
trop laisser manquer les bles, et surtout a diminuer la crainte de la
disette, aussi redoutable que la disette meme, a cause du desordre et du
trouble qu'elle apporte dans les relations commerciales. Mais une nouvelle
calamite venait de se faire sentir, c'etait le defaut de viande. Les
nombreux bestiaux que la Vendee envoyait jadis aux provinces voisines,
n'arrivaient plus depuis l'insurrection. Les departemens du Rhin avaient
cesse aussi d'en fournir depuis que la guerre s'y etait fixee; il y avait
donc une diminution reelle dans la quantite. En outre, les bouchers,
achetant les bestiaux a haut prix, et obliges de les vendre au prix du
maximum, cherchaient a echapper a la loi. La bonne viande etait reservee
pour le riche ou pour le citoyen aise qui la payait bien. Il s'etablissait
une foule de marches clandestins, surtout aux environs de Paris et dans les
campagnes; et il ne restait que les rebuts pour le peuple ou l'acheteur qui
se presentait dans les boutiques, et traitait au prix du maximum. Les
bouchers se dedommageaient ainsi par la mauvaise qualite de la marchandise,
du bas prix auquel ils etaient forces de vendre. Le peuple se plaignait
avec fureur du poids, de la qualite, _des rejouissances_, et des marches
clandestins etablis autour de Paris. Les bestiaux manquant, on avait ete
reduit a tuer des vaches pleines. Le peuple avait dit aussitot que les
bouchers aristocrates voulaient detruire l'espece, et avait demande la
peine de mort contre ceux qui tuaient des vaches et des brebis pleines.
Mais ce n'etait pas tout: les legumes, les fruits, les oeufs, le beurre, le
poisson, n'arrivaient plus dans les marches. Un chou coutait jusqu'a vingt
sous. On devancait les charrettes sur les routes, on les entourait, et on
achetait a tout prix leur chargement; peu arrivaient a Paris ou le peuple
les attendait en vain. Des qu'il y a une chose a faire, il se trouve
bientot des gens qui s'en chargent. Il s'agissait de parcourir les
campagnes pour devancer sur la route les fermiers apportant des legumes:
une foule d'hommes et de femmes s'etaient charges de ce soin, et achetaient
les denrees pour le compte des gens aises, en les payant au-dessus du
maximum. Y avait-il un marche mieux approvisionne que d'autres, ces especes
d'entremetteurs y couraient, et enlevaient les denrees a un prix superieur
a la taxe. Le peuple se dechainait violemment contre ceux qui faisaient ce
metier; on disait qu'il se trouvait dans le nombre beaucoup de malheureuses
filles publiques que les requisitoires de Chaumette avaient privees de leur
deplorable industrie, et qui, pour vivre, avaient embrasse cette profession
nouvelle.

Pour parer a tous ces inconveniens, la commune avait arrete, sur les
petitions reiterees des sections, que les bouchers ne pourraient plus
devancer les bestiaux et aller au-dela des marches ordinaires; qu'ils ne
pourraient tuer que dans _les abattoirs_ autorises; que la viande ne
pourrait etre achetee que dans les etaux; qu'il ne serait plus permis
d'aller sur les routes au-devant des fermiers; que ceux qui arriveraient
seraient diriges par la police et distribues egalement entre les differens
marches; qu'on ne pourrait pas aller faire queue a la porte des bouchers
avant six heures, car il arrivait souvent qu'on se levait a trois pour
cela.

Ces reglemens multiplies ne pouvaient epargner au peuple les maux qu'il
endurait. Les ultra-revolutionnaires se torturaient l'esprit pour imaginer
des moyens. Une derniere idee leur etait venue, c'est que les jardins de
luxe dont abondaient les faubourgs de Paris, et surtout le faubourg
Saint-Germain, pourraient etre mis en culture. Aussitot la commune, qui ne
leur refusait rien, avait ordonne le recensement de ces jardins, et on
decida que, le recensement fait, on y cultiverait des pommes de terre et
des plantes potageres. En outre, ils avaient suppose que les legumes, le
laitage, la volaille n'arrivant plus a la ville, la cause en devait etre
imputee aux aristocrates retires dans leurs maisons autour de Paris. En
effet, beaucoup de gens effrayes s'etaient caches dans leurs maisons de
campagne. Des sections vinrent proposer a la commune de rendre un arrete ou
de demander une loi pour les faire rentrer. Cependant Chaumette, sentant
que ce serait une violation trop odieuse de la liberte individuelle, se
contenta de prononcer un discours menacant contre les aristocrates retires
autour de Paris. Il leur adressa seulement l'invitation de rentrer en
ville, et fit donner aux municipalites des villages l'avis de les
surveiller.

Cependant l'impatience du mal etait au comble. Le desordre augmentait dans
les marches. A chaque instant il s'y elevait des tumultes. On faisait queue
a la porte des bouchers, et malgre la defense d'y aller avant une certaine
heure, on mettait toujours le meme empressement a s'y devancer. On avait
transporte la un usage qui avait pris naissance a la porte des boulangers,
c'etait d'attacher une corde que chacun saisissait et tenait de maniere a
pouvoir garder son rang. Mais il arrivait ici, comme chez les boulangers,
que des malveillans ou des gens mal places coupaient la corde; alors les
rangs se confondaient, le desordre s'introduisait dans la foule qui etait
en attente, et on etait pret a en venir aux mains.

On ne savait plus desormais a qui s'en prendre. On ne pouvait pas, comme
avant le 31 mai, se plaindre que la convention refusat une loi de
_maximum_, objet de toutes les esperances, car elle accordait tout. Dans
l'impuissance d'imaginer quelque chose, on ne lui demandait plus rien.
Cependant il fallait se plaindre; les epauletiers, les commis de Bouchotte,
les cordeliers, disaient que la cause de la disette etait dans la faction
moderee de la convention; que Camille Desmoulins, Philippeau, Bourdon de
l'Oise, et leurs amis, etaient les auteurs des maux qu'on essuyait; qu'on
ne pouvait plus exister de la sorte, qu'il fallait recourir a des moyens
extraordinaires; et ils ajoutaient le vieux propos de toutes les
insurrections: _Il faut un chef_. Alors ils se disaient mysterieusement a
l'oreille: _Pache sera fait grand-juge_.

Cependant, bien que le nouveau parti disposat de moyens assez
considerables, bien qu'il eut pour lui l'armee revolutionnaire et une
disette, il n'avait cependant ni le gouvernement, ni l'opinion, car les
jacobins lui etaient opposes. Ronsin, Vincent, Hebert, etaient obliges de
professer pour les autorites etablies un respect apparent, de cacher leurs
projets, de les tramer dans l'ombre. A l'epoque du 10 aout et du 31 mai,
les conspirateurs, maitres de la commune, des Cordeliers, des Jacobins, de
tous les clubs, ayant dans l'assemblee nationale et les comites de nombreux
et energiques partisans, osant conspirer a decouvert, pouvaient entrainer
publiquement le peuple a leur suite, et se servir des masses pour
l'execution de leurs complots; mais il n'en etait pas de meme pour le parti
des _ultra-revolutionnaires_.

L'autorite actuelle ne refusait aucun des moyens extraordinaires de
defense, ni meme de vengeance; des trahisons n'accusaient plus sa
vigilance; des victoires sur toutes les frontieres attestaient au contraire
sa force, son habilete et son zele. Par consequent, ceux qui attaquaient
cette autorite et promettaient ou une habilete ou une energie superieures
a la sienne, etaient des intrigans qui agissaient evidemment dans un but de
desordre ou d'ambition. Telle etait la conviction publique, et les conjures
ne pouvaient se flatter d'entrainer le peuple a leur suite. Ainsi, quoique
redoutables si on les laissait agir, ils l'etaient peu si on les arretait a
temps.

Le comite les observait, et il continuait, par une suite de rapports, a
deconsiderer les deux partis opposes. Dans les ultra-revolutionnaires, il
voyait de veritables conspirateurs a detruire; au contraire, il
n'apercevait dans les moderes que d'anciens amis, qui partageaient ses
opinions, et dont le patriotisme ne pouvait lui etre suspect. Mais pour ne
point paraitre faiblir en frappant les ultra-revolutionnaires, il etait
oblige de condamner les moderes, et d'en appeler sans cesse a la terreur.
Ces derniers voulaient repondre. Camille ecrivait de nouveaux numeros;
Danton et ses amis combattaient dans leurs entretiens les raisons du
comite, et des lors une lutte d'ecrits et de propos s'etait engagee.
L'aigreur s'en etait suivie, et Saint-Just, Robespierre, Barrere, Billaud,
qui d'abord n'avaient repousse les moderes que par politique, et pour etre
plus forts contre les ultra-revolutionnaires, commencaient a les poursuivre
par humeur personnelle et par haine. Camille avait deja attaque, comme on
l'a vu, Collot et Barrere. Dans sa lettre a Dillon, il avait adresse au
fanatisme dogmatique de Saint-Just, et a la durete monacale de Billaud, des
plaisanteries qui les blesserent profondement. Il avait enfin irrite
Robespierre aux Jacobins, et, tout en le louant beaucoup, il finit par se
l'aliener tout a fait. Danton leur etait peu agreable a tous par sa
renommee; et aujourd'hui, qu'etranger a la conduite des affaires, il
restait a l'ecart, censurant le gouvernement, et paraissant exciter la
plume caustique et _babillarde_[13] de Camille, il devait leur devenir
chaque jour plus odieux; et il n'etait pas supposable que Robespierre
s'exposat encore a le defendre.

Robespierre et Saint-Just, habitues a faire au nom du comite les exposes de
principes, et charges en quelque sorte de la partie morale du gouvernement,
tandis que Barrere, Carnot, Billaud et autres, s'acquittaient de la partie
materielle et administrative, Robespierre et Saint-Just firent deux
rapports, l'un _sur les principes de morale qui devaient diriger le
gouvernement revolutionnaire_, l'autre sur les detentions dont Camille
s'etait plaint dans _le Vieux Cordelier_. Il faut voir comment ces deux
esprits sombres concevaient le gouvernement revolutionnaire, et les moyens
de regenerer un etat.

"Le principe du gouvernement democratique, c'est la vertu, disait
Robespierre[14], et son moyen pendant qu'il s'etablit, c'est la terreur.
Nous voulons substituer, dans notre pays, la morale a l'egoisme, la probite
a l'honneur, les principes aux usages, les devoirs aux bienseances,
l'empire de la raison a la tyrannie de la mode, le mepris du vice au mepris
du malheur, la fierte a l'insolence, la grandeur d'ame a la vanite, l'amour
de la gloire a l'amour de l'argent, les bonnes gens a la bonne compagnie,
le merite a l'intrigue, le genie au bel esprit, la verite a l'eclat, le
charme du bonheur aux ennuis de la volupte, la grandeur de l'homme a la
petitesse des grands; un peuple magnanime, puissant, heureux, a un peuple
aimable, frivole et miserable; c'est-a-dire toutes les vertus et tous les
miracles de la republique a tous les vices et a tous les ridicules de la
monarchie."

Pour atteindre a ce but, il fallait un gouvernement austere, energique, qui
surmontat les resistances de toute espece. Il y avait, d'une part,
l'ignorance brutale, avide, qui ne voulait dans la republique que des
bouleversemens; de l'autre, la corruption lache et vile qui voulait tous
les delices de l'ancien luxe, et qui ne pouvait pas se resoudre aux vertus
energiques de la democratie. De la, deux factions: l'une qui voulait
outrer toute chose, qui poussait tout au-dela des bornes; qui, pour
attaquer la superstition, cherchait a detruire Dieu meme, et a verser des
torrens de sang sous pretexte de venger la republique; l'autre qui, faible
et vicieuse, ne se sentait pas assez _vertueuse pour etre si terrible_, et
s'apitoyait lachement sur tous les sacrifices necessaires qu'exigeait
l'etablissement de la vertu. L'une de ces factions, disait Saint-Just[15],
voulait CHANGER LA LIBERTE EN BACCHANTE, L'AUTRE EN PROSTITUEE.

Robespierre et Saint-Just enumeraient les folies de quelques agens du
gouvernement revolutionnaire, de deux ou trois procureurs de communes, qui
avaient pretendu renouveler l'energie de Marat, et ils faisaient ainsi
allusion a toutes les folies d'Hebert et des siens. Ils signalaient ensuite
les torts de faiblesse, de complaisance, de sensibilite, imputes aux
nouveaux moderes; ils leur reprochaient de s'apitoyer sur des veuves de
generaux, sur des intrigantes de l'ancienne noblesse, sur des aristocrates,
de parler enfin sans cesse des severites de la republique, bien inferieures
aux cruautes des monarchies. "Vous avez, disait Saint-Just, cent mille
detenus, et le tribunal revolutionnaire a condamne deja trois cents
coupables. Mais sous la monarchie vous aviez quatre cent mille
prisonniers; on pendait par an quinze mille contrebandiers, on rouait trois
mille hommes; et aujourd'hui meme il y a en Europe quatre millions de
prisonniers dont vous n'entendez pas les cris, tandis que votre moderation
parricide laisse triompher tous les ennemis de votre gouvernement! Nous
nous accablons de reproches, et les rois, mille fois plus cruels que nous,
dorment dans le crime."

Robespierre et Saint-Just, conformement au systeme convenu, ajoutaient que
ces deux factions, en apparence opposees, avaient un point d'appui commun,
l'etranger, qui les faisait agir pour perdre la republique.

On voit ce qu'il entrait a la fois de fanatisme, de politique et de haine
dans le systeme du comite. Camille par des allusions, et meme par des
expressions directes, se trouvait attaque lui et ses amis. Il repondait,
dans son _Vieux Cordelier_, au systeme de la vertu par celui du bonheur. Il
disait qu'il aimait la republique parce qu'elle devait ajouter a la
felicite generale, parce que le commerce, l'industrie, la civilisation,
s'etaient developpes avec plus d'eclat a Athenes, a Venise, a Florence, que
dans toutes les monarchies; parce que la republique pouvait seule realiser
le voeu menteur de la monarchie, _la poule au pot_. "Qu'importerait a
Pitt, s'ecriait Camille, que la France fut libre, si la liberte ne servait
qu'a nous ramener a l'ignorance des vieux Gaulois, a leurs _sayes_, a leurs
_brayes_, a leur guy de chene, et a leurs maisons, qui n'etaient que des
echoppes en terre glaise? Loin d'en gemir, il me semble que Pitt donnerait
bien des guinees pour qu'une telle liberte s'etablit chez nous. Mais ce qui
rendrait furieux le gouvernement anglais, c'est si on disait de la France
ce que disait Dicearque de l'Attique: _Nulle part au monde on ne peut vivre
plus agreablement qu'a Athenes, soit qu'on ait de l'argent, soit qu'on n'en
ait point. Ceux qui se sont mis a l'aise, par le commerce ou leur
industrie, peuvent s'y procurer tous les agremens imaginables; et quant a
ceux qui cherchent a le devenir, il y a tant d'ateliers ou ils gagnent de
quoi se divertir aux ANTHESTERIES, et mettre encore quelque chose de cote,
qu'il n'y a pas moyen de se plaindre de sa pauvrete, sans se faire a
soi-meme un reproche de sa paresse_.

"Je crois donc que la liberte n'existe pas dans une egalite de privations,
et que le plus bel eloge de la convention serait, si elle pouvait se rendre
ce temoignage: j'ai trouve la nation sans culottes, et je la laisse
culottee.

"Charmante democratie, ajoutait Camille, que celle d'Athenes! Solon n'y
passa point pour un muscadin, il n'en fut pas moins regarde comme le
modele des legislateurs, et proclame par l'oracle le premier des sept
sages, quoiqu'il ne fit aucune difficulte de confesser son penchant pour le
vin, les femmes et la musique; et il a une possession de sagesse si bien
etablie, qu'aujourd'hui encore on ne prononce son nom dans la convention et
aux Jacobins que comme celui du plus grand legislateur. Combien cependant
ont parmi nous une reputation d'aristocrates et de Sardanapales, qui n'ont
pas publie une semblable profession de foi!

"Et ce divin Socrate, un jour rencontrant Alcibiade sombre et reveur,
apparemment parce qu'il etait pique d'une lettre d'Aspasie:--Qu'avez-vous?
lui dit le plus grave des mentors; auriez-vous perdu votre bouclier a la
bataille? avez-vous ete vaincu dans le camp, a la course ou a la salle
d'armes? quelqu'un a-t-il mieux chante ou mieux joue de la lyre que vous a
la table du general?--Ce trait peint les moeurs. Quels republicains
aimables!"

Camille se plaignait ensuite de ce qu'aux moeurs d'Athenes on ne voulut pas
ajouter la liberte de langage qui regnait dans cette republique.
Aristophane, disait-il, y representait sur la scene les generaux, les
orateurs, les philosophes et le peuple lui-meme; et le peuple d'Athenes,
tantot joue sous les traits d'un vieillard, et tantot sous ceux d'un jeune
homme, loin de s'irriter, proclamait Aristophane vainqueur des jeux, et
l'encourageait par des bravos et des couronnes. Beaucoup de ses comedies
etaient dirigees contre les _ultra-revolutionnaires_ de ce temps-la; les
railleries en etaient cruelles. "Et si aujourd'hui, ajoutait Camille, on
traduisait quelqu'une de ces pieces jouees 430 ans avant Jesus-Christ, sous
l'archonte Sthenocles, Hebert soutiendrait aux Cordeliers que la piece ne
peut etre que d'hier, de l'invention de Fabre-d'Eglantine, contre lui et
Ronsin, et que c'est le traducteur qui est la cause de la disette.

"Cependant, reprenait Camille avec tristesse, je m'abuse quand je dis que
les hommes sont changes; ils ont toujours ete les memes; la liberte de
parler n'a pas ete plus impunie dans les republiques anciennes que dans les
modernes. Socrate, accuse d'avoir mal parle des dieux, but la cigue;
Ciceron, pour avoir attaque Antoine, fut livre aux proscriptions."

Ainsi ce malheureux jeune homme semblait predire que la liberte ne lui
serait pas plus pardonnee qu'a tant d'autres. Ces plaisanteries, cette
eloquence, irritaient le comite. Tandis qu'il suivait de l'oeil Ronsin,
Hebert, Vincent et tous les agitateurs, il concevait une haine funeste
contre l'aimable ecrivain qui se riait de ses systemes; contre Danton, qui
passait pour inspirer cet ecrivain, contre tous les hommes enfin supposes
amis ou partisans de ces deux chefs.

Pour ne pas devier de la ligne, le comite presenta deux decrets a la suite
des rapports de Robespierre et de Saint-Just, tendant, disait-il, a rendre
le peuple heureux aux depens de ses ennemis. Par ces decrets, le comite de
surete generale etait seul investi de la faculte d'examiner les
reclamations des detenus, et de les elargir s'ils etaient reconnus
patriotes. Tous ceux, au contraire, qui seraient reconnus ennemis de la
revolution, resteraient enfermes jusqu'a la paix, et seraient bannis
ensuite a perpetuite. Leurs biens, provisoirement sequestres, devaient etre
partages aux patriotes indigens, dont la liste serait dressee par les
communes[16]. C'etait, comme on le voit, la loi agraire appliquee contre
les suspects au profit des patriotes. Ces decrets, imagines par Saint-Just,
etaient destines a repondre aux _ultra-revolutionnaires_, et a conserver au
comite sa reputation d'energie.

Pendant ce temps, les conjures s'agitaient avec plus de violence que
jamais. Rien ne prouve que leurs projets fussent bien arretes, ni qu'ils
eussent mis Pache et la commune dans leur complot. Mais ils s'y prenaient
comme avant le 31 mai; ils soulevaient les societes populaires, les
cordeliers, les sections; ils repandaient des bruits menacans, et
cherchaient a profiter des troubles qu'excitait la disette, chaque jour
plus grande et plus sentie.

Tout a coup on vit paraitre, dans les halles et les marches, des affiches,
des pamphlets, annoncant que la convention etait la cause de tous les maux
du peuple, et qu'il fallait en arracher la faction dangereuse qui voulait
renouveler les brissotins et leur funeste systeme. Quelques-uns meme de ces
ecrits portaient que la convention tout entiere devait etre renouvelee,
qu'on devait choisir un chef, et organiser le pouvoir executif, etc....
Toutes les idees, en un mot, qu'avaient roulees dans leur tete, Vincent,
Ronsin, Hebert, remplissaient ces ecrits, et semblaient trahir leur
origine. En meme temps, on vit les _epauletiers_, plus turbulens et plus
fiers que jamais, menacer hautement d'aller egorger dans les prisons les
ennemis que la convention corrompue s'obstinait a epargner. Ils disaient
que beaucoup de patriotes se trouvaient injustement confondus dans les
prisons avec les aristocrates, mais qu'on allait faire le triage de ces
patriotes, et qu'on leur donnerait a la fois la liberte et des armes.
Ronsin, en grand costume de general de l'armee revolutionnaire, avec une
echarpe tricolore, une houppe rouge, et entoure de quelques-uns de ses
officiers, parcourait les prisons, se faisait montrer les ecrous, et
formait des listes.

On etait au 15 ventose. La section Marat, presidee par Momoro, s'assemble,
et, indignee, dit-elle, des machinations des ennemis du peuple, elle
declare en masse qu'elle est debout, qu'elle va voiler le tableau de la
declaration des droits, et qu'elle restera dans cet etat jusqu'a ce que les
subsistances et la liberte soient assurees au peuple, et que ses ennemis
soient punis. Dans la meme soiree, les cordeliers s'assemblent en tumulte;
on fait chez eux le tableau des souffrances publiques; on raconte les
persecutions qu'ont recemment essuyees les deux grands patriotes Vincent et
Ronsin, lesquels, dit-on, etaient malades au Luxembourg, sans pouvoir
obtenir un medecin qui les saignat. En consequence, on declare la patrie en
danger, et on voile la declaration des droits de l'homme. C'est ainsi que
toutes les insurrections avaient commence, par la declaration que les lois
etaient suspendues, et que le peuple rentrait dans l'exercice de sa
souverainete.

Le lendemain 16, la section Marat et les cordeliers se presentent a la
commune pour lui signifier leurs arretes, et pour l'entrainer aux memes
demarches. Pache avait eu soin de ne pas s'y rendre. Le nomme Lubin
presidait le conseil general. Il repond a la deputation avec un embarras
visible; il dit que dans le moment ou la convention prend des mesures si
energiques contre les ennemis de la revolution, et pour secourir les
patriotes indigens, il est etonnant qu'on donne un signal de detresse, et
qu'on voile la declaration des droits. Feignant ensuite de justifier le
conseil general, comme s'il etait accuse, Lubin ajoute que le conseil a
fait tous ses efforts pour assurer les subsistances et en regler la
distribution. Chaumette tient des discours tout aussi vagues. Il recommande
la paix, requiert le rapport sur la culture des jardins de luxe, et sur
l'approvisionnement de la capitale, qui, d'apres les decrets, devait etre
approvisionnee comme une place de guerre.

Ainsi les chefs de la commune hesitaient, et le mouvement, quoique
tumultueux, n'etait pas assez fort pour les entrainer, et leur inspirer le
courage de trahir le comite et la convention. Le desordre neanmoins etait
grand. L'insurrection commencait comme toutes celles qui avaient jadis
reussi, et ne devait pas inspirer de moindres craintes. Par une rencontre
facheuse, le comite de salut public etait prive, dans le moment, de ses
membres les plus influens: Billaud-Varennes, Jean-Bon-Saint-Andre, etaient
absens pour affaires d'administration; Couthon et Robespierre etaient
malades, et celui-ci ne pouvait pas venir gouverner ses fideles jacobins.
Il ne restait que Saint-Just et Collot-d'Herbois pour dejouer cette
tentative. Ils se rendent tous les deux a la convention, ou l'on
s'assemblait en tumulte, et ou l'on tremblait d'effroi. Sur leur
proposition, on mande aussitot Fouquier-Tinville; on le charge de
rechercher sur-le-champ les distributeurs des ecrits incendiaires repandus
dans les marches, les agitateurs qui troublent les societes populaires,
tous les conspirateurs enfin qui menacent la tranquillite publique. On lui
enjoint par decret de les arreter sur-le-champ, et d'en faire sous trois
jours son rapport a la convention.

C'etait peu d'avoir un decret de la convention, car elle ne les avait
jamais refuses contre les perturbateurs; et elle n'en avait pas laisse
manquer les girondins contre la commune insurgee; mais il fallait assurer
l'execution de ces decrets en se rendant maitres de l'opinion. Collot, qui
avait une grande popularite aux Jacobins et aux Cordeliers par son
eloquence de club, et surtout par une energie de sentimens revolutionnaires
bien connue, est charge de cette journee, et se rend en hate aux Jacobins.
A peine sont-ils assembles qu'il leur fait le tableau des factions qui
menacent la liberte, et des complots qu'elles preparent: "Une nouvelle
campagne va s'ouvrir, dit-il, les soins du comite qui ont si heureusement
termine la campagne derniere, allaient assurer a la republique des
victoires nouvelles. Comptant sur votre confiance et votre approbation,
qu'il a toujours eu en vue de meriter, il se livrait a ses travaux; mais
tout a coup nos ennemis ont voulu l'entraver dans sa marche; ils ont
souleve autour de lui les patriotes, pour les lui opposer et les faire
egorger entre eux. On veut faire de nous des soldats de Cadmus; on veut
nous immoler par la main les uns des autres. Mais non, nous ne serons point
les soldats de Cadmus! grace a votre bon esprit, nous resterons amis, et
nous ne serons que les soldats de la liberte! Appuye sur vous, le comite
saura resister avec energie, comprimer les agitateurs, les rejeter hors des
rangs des patriotes, et, apres ce sacrifice indispensable, poursuivre ses
travaux et vos victoires. Le poste ou vous nous avez places est perilleux,
ajoute Collot; mais aucun de nous ne tremble devant le danger. Le comite de
surete generale accepte sa penible mission de surveiller et de poursuivre
tous les ennemis qui trament en secret contre la liberte; le comite de
salut public ne neglige rien pour suffire a son immense tache; mais tous
deux ont besoin d'etre soutenus par vous. Dans ces jours de danger, nous
sommes peu nombreux. Billaud, Jean-Bon, sont absens; nos amis Couthon et
Robespierre sont malades. Nous restons donc en petit nombre pour combattre
les ennemis du bien public; il finit que vous nous souteniez ou que nous
nous retirions.--Non, non, s'ecrient les jacobins. Ne vous retirez pas;
nous vous soutiendrons." Des applaudissemens nombreux accompagnent ces
paroles encourageantes. Collot poursuit et raconte alors ce qui s'est passe
aux Cordeliers. "Il est, dit-il, des hommes qui n'ont jamais eu le courage
de souffrir pendant quelques jours de detention, des hommes qui n'ont rien
essuye pendant la revolution, des hommes dont nous avions pris la defense
quand nous les avons crus opprimes, et qui ont voulu amener une
insurrection dans Paris, parce qu'ils avaient ete detenus quelques instans.
Une insurrection, parce que deux hommes ont souffert, parce qu'un medecin
ne les a pas saignes pendant qu'ils etaient malades!... Anatheme a ceux qui
demandent une insurrection!..." Oui, oui, anatheme! s'ecrient tous les
jacobins en masse. "Marat etait cordelier, reprend Collot, Marat etait
jacobin; eh bien! lui aussi fut persecute, beaucoup plus sans doute que ces
hommes d'un jour; on le traina devant le tribunal, ou ne devaient
comparaitre que des aristocrates: provoqua-t-il une insurrection?... Non,
l'insurrection sacree, l'insurrection qui doit delivrer l'humanite de tous
ceux qui l'oppriment, prend naissance dans des sentimens plus genereux que
le petit sentiment ou l'on veut nous entrainer; mais nous n'y tomberons
pas. Le comite de salut public ne cedera pas aux intrigans; il prend des
mesures fortes et vigoureuses; et, dut-il perir, il ne reculera pas devant
une tache aussi glorieuse."

A peine Collot a-t-il acheve que Momoro veut prendre la parole pour
justifier la section Marat et les cordeliers. Il convient qu'un voile a ete
jete sur la declaration des droits, mais il desavoue les autres faits; il
nie le projet d'insurrection, et soutient que la section Marat et les
cordeliers sont animes des meilleurs sentimens. Des conspirateurs qui se
justifient sont perdus. Des qu'ils ne peuvent pas avouer l'insurrection, et
que le seul enonce du but ne fait pas eclater un elan de l'opinion en leur
faveur, ils ne peuvent plus rien. Momoro est ecoute avec une desapprobation
marquee; et Collot est charge d'aller, au nom des jacobins, fraterniser
avec les cordeliers, et ramener ces freres egares par de perfides
suggestions.

La nuit etait fort avancee, Collot ne pouvait se rendre aux Cordeliers que
le lendemain 17; mais le danger, quoique d'abord effrayant, n'etait deja
plus redoutable. Il devenait evident que l'opinion n'etait pas
favorablement disposee pour les conjures, si on peut leur donner ce nom. La
commune avait recule, les jacobins etaient restes au comite et a
Robespierre, quoiqu'il fut absent et malade. Les cordeliers impetueux, mais
faiblement diriges, et surtout delaisses par la commune et les jacobins, ne
pouvaient manquer de ceder a la faconde de Collot-d'Herbois, et a l'honneur
de voir dans leur sein un membre aussi fameux du gouvernement. Vincent avec
sa frenesie, Hebert avec son sale journal dont il multipliait les numeros,
Momoro avec ses arretes de la section Marat, ne pouvaient determiner un
mouvement decisif. Ronsin seul, avec ses epauletiers et des munitions assez
considerables, aurait pu tenter un coup de main. Il en aurait eu l'audace,
mais soit qu'il ne trouvat pas la meme audace dans ses amis, soit qu'il ne
comptat point assez sur sa troupe, il n'agit pas, et du 16 au 17, tout se
borna en agitations et en menaces. Les epauletiers repandus dans les
societes populaires y causerent un grand tumulte, mais n'oserent pas
recourir aux armes.

Le 17 au soir, Collot se rendit aux Cordeliers, ou il fut accueilli par de
grands applaudissemens. Il leur dit que des ennemis secrets de la
revolution cherchaient a egarer leur patriotisme; qu'on avait voulu
declarer la republique en etat de detresse, tandis que dans le moment la
royaute et l'aristocratie etaient seules aux abois; qu'on avait cherche a
diviser les cordeliers et les jacobins, mais qu'ils devaient composer au
contraire une seule famille, unie de principes et d'intentions; que ce
projet d'insurrection, ce voile jete sur la declaration des droits,
rejouissaient les aristocrates, et que la veille ils avaient tous imite cet
exemple, et voile dans leurs salons la declaration des droits; et qu'ainsi,
pour ne pas combler de satisfaction l'ennemi commun, ils devaient se hater
de devoiler le code sacre de la nature. Les cordeliers furent entraines,
quoiqu'il y eut parmi eux un grand nombre de commis de Bouchotte; ils se
haterent de faire acte de repentir; ils arracherent le crepe jete sur la
declaration des droits, et le remirent a Collot, en le chargeant d'assurer
aux jacobins qu'ils marcheraient toujours dans la meme voie.

Collot-d'Herbois courut annoncer aux jacobins leur victoire sur les
cordeliers et sur les _ultra-revolutionnaires_. Les conjures etaient donc
abandonnes de toutes parts; il ne leur restait que la ressource d'un coup
de main, qui, avons-nous dit, etait presque impossible. Le comite de salut
public resolut de prevenir tout mouvement de leur part, en faisant arreter
les principaux chefs, et en les envoyant sur-le-champ au tribunal
revolutionnaire. Il enjoignit a Fouquier de rechercher les faits dont on
pourrait composer une conspiration, et de preparer tout de suite un acte
d'accusation. Saint-Just fut charge en meme temps de faire un rapport a la
convention, contre les factions reunies qui menacaient la tranquillite de
l'etat.

Le 23 ventose (13 mars), Saint-Just presente son rapport. Suivant le
systeme adopte, il montre toujours l'etranger faisant agir deux factions;
l'une composee d'hommes seditieux, incendiaires, pillards, diffamateurs,
athees, qui voulaient amener le bouleversement de la republique par
l'exageration; l'autre, composee de corrompus, d'agioteurs, de
concussionnaires, qui, s'etant laisse seduire par l'appat des jouissances,
voulaient enerver la republique et la deshonorer. Il dit que l'une de ces
deux factions avait pris l'initiative, qu'elle avait essaye de lever
l'etendard de la revolte, mais qu'elle allait etre arretee, et qu'il venait
en consequence demander un decret de mort contre tous ceux, en general, qui
avaient medite la subversion des pouvoirs, machine la corruption de
l'esprit public et des moeurs republicaines, entrave l'arrivage des
subsistances, et contribue de quelque maniere au plan ourdi par l'etranger.
Saint-Just ajoute ensuite que, des cet instant, il fallait METTRE A L'ORDRE
DU JOUR, LA JUSTICE, LA PROBITE, ET TOUTES LES VERTUS REPUBLICAINES.

Dans ce rapport, ecrit avec une violence fanatique, toutes les factions
etaient egalement menacees; mais il n'y avait de clairement devoues aux
coups du tribunal revolutionnaire que les conspirateurs
ultra-revolutionnaires, tels que Ronsin, Vincent, Hebert, etc., et les
corrompus Chabot, Bazire, Fabre, Julien, fabricateurs du faux decret. Une
sinistre reticence etait gardee envers ceux que Saint-Just appelait les
_indulgens_ et les _moderes_.

Dans la soiree du meme jour, Robespierre se rend aux jacobins avec Couthon,
et ils sont tous les deux couverts d'applaudissemens. On les entoure, on
les felicite du retablissement de leur sante, et on promet a Robespierre un
devouement sans bornes. Il demande pour le lendemain une seance
extraordinaire, afin d'eclaircir le mystere de la conspiration decouverte.
La seance est resolue. L'empressement de la commune n'est pas moins grand.
Sur la proposition de Chaumette lui-meme, on fait demander le rapport que
Saint-Just avait prononce a la convention, et on envoie a l'imprimerie de
la Republique en chercher un exemplaire pour en faire lecture. Tout se
soumet avec docilite a l'autorite triomphante du comite de salut public.
Dans cette nuit du 23 au 24, Fouquier-Tinville fait arreter Hebert,
Vincent, Ronsin, Momoro, Mazuel, l'un des officiers de Ronsin, enfin le
banquier etranger Kock, agioteur et ultra-revolutionnaire, chez lequel
Hebert, Ronsin et Vincent mangeaient frequemment, et formaient tous leurs
projets. De cette maniere, le comite avait deux banquiers etrangers, pour
persuader a tout le monde que les deux factions etaient mues par la
coalition. Le baron de Batz devait servir a prouver ce fait contre Chabot,
Julien, Fabre, contre tous les corrompus et les moderes; Kock devait servir
a prouver la meme chose contre Vincent, Ronsin, Hebert et les
ultra-revolutionnaires.

Les denonces se laisserent arreter sans resistance, et furent envoyes le
lendemain au Luxembourg. Les prisonniers accoururent avec joie pour voir
arriver ces furieux qui les avaient tant effrayes en les menacant d'un
nouveau septembre. Ronsin montra beaucoup de fermete et d'insouciance; le
lache Hebert etait defait et abattu, Momoro consterne. Vincent avait des
convulsions. Le bruit de ces arrestations se repandit aussitot dans Paris,
et y produisit une joie universelle. Malheureusement, on ajoutait que ce
n'etait point fini, et qu'on allait frapper les hommes de toutes les
factions. La meme chose fut repetee dans la seance extraordinaire des
Jacobins. Apres que chacun eut rapporte ce qu'il savait de la conspiration,
de ses auteurs, de leurs projets, on ajouta que, du reste, toutes les
trames seraient connues, et qu'un rapport serait fait sur des hommes autres
que ceux qui etaient actuellement poursuivis.

Les bureaux de la guerre, l'armee revolutionnaire, les cordeliers, venaient
d'etre frappes dans la personne de Vincent, Ronsin, Hebert, Mazuel, Momoro
et consorts. On voulait sevir aussi contre la commune. Il n'etait bruit que
de la dignite de grand-juge reservee a Pache; mais on le savait incapable
de s'engager dans une conspiration, docile a l'autorite superieure,
respecte du peuple, et on ne voulut pas frapper un trop grand coup en
l'adjoignant aux autres. On prefera faire arreter Chaumette, qui n'etait ni
plus hardi ni plus dangereux que Pache, mais qui etait, par vanite et
engouement, l'auteur des plus imprudentes determinations de la commune, et
l'un des apotres les plus zeles du culte de la Raison. On arreta donc le
malheureux Chaumette; on l'envoya au Luxembourg avec l'eveque Gobel, auteur
de la grande scene d'abjuration, et avec Anacharsis Clootz, deja exclu des
Jacobins et de la convention pour son origine etrangere, sa noblesse, sa
fortune, sa republique universelle et son atheisme.

Lorsque Chaumette arriva au Luxembourg, les suspects accoururent au-devant
de lui, et l'accablerent de railleries. Le malheureux, avec un grand
penchant a la declamation, n'avait rien de l'audace de Ronsin, ni de la
fureur de Vincent. Ses cheveux plats, ses regards tremblans lui donnaient
les apparences d'un missionnaire; et il avait ete veritablement celui du
nouveau culte. Ceux-ci lui rappelaient ses requisitoires contre les filles
de joie, contre les aristocrates, contre la famine, contre les suspects. Un
prisonnier lui dit en s'inclinant: "Philosophe Anaxagoras, je suis
_suspect_, tu es _suspect_, nous sommes _suspects_." Chaumette s'excusa
avec un ton soumis et tremblant. Mais des ce moment il n'osa plus sortir de
sa cellule, ni se rendre dans la cour des prisonniers.

Le comite, apres avoir fait arreter ces malheureux, fit rediger par le
comite de surete generale l'acte d'accusation contre Chabot, Bazire,
Delaunay, Julien de Toulouse et Fabre. Tous cinq furent mis en accusation,
et deferes au tribunal revolutionnaire. Dans le meme moment, on apprit
qu'une emigree, poursuivie par un comite revolutionnaire, avait trouve
asile chez Herault-Sechelles. Deja ce depute si connu, qui joignait a une
grande fortune une grande naissance, une belle figure, un esprit plein de
politesse et de grace, qui etait l'ami de Danton, de Camille Desmoulins, de
Proli, et qui souvent s'effrayait de se voir dans les rangs de ces
revolutionnaires terribles, etait devenu suspect, et on avait oublie qu'il
etait l'auteur principal de la constitution. Le comite se hata de le faire
arreter, d'abord parce qu'il ne l'aimait pas, ensuite pour prouver qu'il
frapperait sans aucun menagement les moderes surpris en faute, et qu'il ne
serait pas plus indulgent pour eux que pour les autres coupables. Ainsi,
les coups du redoutable comite tombaient a la fois sur les hommes de tous
les rangs, de toutes les opinions, de tous les merites.

Le 1er germinal (20 mars), commenca le proces d'une partie des
conspirateurs. On reunit dans la meme accusation Ronsin, Vincent, Hebert,
Momoro, Mazuel, le banquier Kock, le jeune Lyonnais Leclerc, devenu chef de
division dans les bureaux de Bouchotte, les nommes Ancar, Ducroquet,
commissaires aux subsistances, et quelques autres membres de l'armee
revolutionnaire et des bureaux de la guerre. Pour continuer la supposition
de complicite entre la faction ultra-revolutionnaire et la faction de
l'etranger, on confondit encore dans la meme accusation Proli, Dubuisson,
Pereyra, Desfieux, qui n'avaient jamais eu aucun rapport avec les autres
accuses. Chaumette fut reserve pour figurer plus tard avec Gobel et les
autres auteurs des scenes du culte de la Raison; enfin, si Clootz, qui
aurait du etre associe a ces derniers, fut adjoint a Proli, c'est en sa
qualite d'etranger. Les accuses etaient au nombre de dix-neuf. Ronsin et
Clootz etaient les plus hardis et les plus fermes. "Ceci, dit Ronsin a ses
co-accuses, est un proces politique; a quoi bon tous vos papiers et vos
preparatifs de justification? Vous serez condamnes. Lorsqu'il fallait
agir, vous avez parle; sachez mourir. Pour moi, je jure que vous ne me
verrez pas broncher, tachez d'en faire autant." Les miserables Hebert et
Momoro se lamentaient, en disant que la liberte etait perdue! "La liberte
perdue, s'ecria Ronsin, parce que quelques miserables individus vont perir!
La liberte est immortelle; nos ennemis succomberont apres nous, et la
liberte leur survivra a tous." Comme ils s'accusaient entre eux, Clootz les
exhorta a ne pas aggraver leurs maux par des invectives mutuelles, et il
leur cita cet apologue fameux:

    Je revais cette nuit que de mal consume,
    Cote a cote d'un gueux on m'avait inhume.

La citation eut son effet, et ils cesserent de se reprocher leurs malheurs.
Clootz, plein encore de ses opinions philosophiques jusqu'a l'echafaud,
poursuivit les derniers restes de deisme qui pouvait demeurer en eux, et ne
cessa de leur precher jusqu'au bout la nature et la raison, avec un zele
ardent et un inconcevable mepris de la mort. Ils furent amenes au tribunal,
au milieu d'un concours immense de spectateurs. On a vu, par le recit de
leur conduite, a quoi se reduisait leur conspiration. Clubistes du dernier
rang, intrigans de bureaux, coupe-jarrets enregimentes dans l'armee
revolutionnaire, ils avaient l'exageration des inferieurs, des porteurs
d'ordres, qui outrent toujours leur mandat. Ainsi, ils avaient voulu
pousser le gouvernement revolutionnaire jusqu'a en faire une simple
commission militaire, l'abolition des superstitions jusqu'a la persecution
des cultes, les moeurs republicaines jusqu'a la grossierete, la liberte de
langage jusqu'a la bassesse la plus degoutante, enfin la defiance et la
severite democratiques a l'egard des hommes jusqu'a la diffamation la plus
atroce. De mauvais propos contre la convention et le comite, des projets de
gouvernement en paroles, des motions aux Cordeliers et dans les sections,
de sales pamphlets, une visite de Ronsin dans les prisons, pour y
rechercher s'il n'y avait pas de patriotes renfermes, comme lui venait de
l'etre, enfin quelques menaces, et l'essai d'un mouvement sous le pretexte
de la disette, tels etaient leurs complots. Il n'y avait la que sottises et
ordures de mauvais sujets. Mais une conspiration profondement ourdie et
correspondant avec l'etranger etait fort au-dessus de ces miserables.
C'etait une perfide supposition du comite, que l'infame Fouquier-Tinville
fut charge de demontrer au tribunal, et que le tribunal eut ordre
d'adopter.

Les mauvais propos que Vincent et Ronsin s'etaient permis contre Legendre,
en dinant avec lui chez Pache, leurs propositions reiterees d'organiser le
pouvoir executif, furent allegues comme attestant le projet d'aneantir la
representation nationale et le comite de salut public. Leurs repas chez le
banquier Kock furent donnes comme la preuve de leur correspondance avec
l'etranger. A cette preuve on en ajouta une autre. Des lettres ecrites de
Paris a Londres, et inserees dans les journaux anglais, annoncaient que,
d'apres l'agitation qui regnait, des mouvemens etaient presumables. Ces
lettres, dit-on aux accuses, demontrent que l'etranger etait dans votre
confidence, puisqu'il predisait d'avance vos complots. La disette, qu'ils
avaient reprochee au gouvernement pour soulever le peuple, leur fut imputee
a eux seuls; et Fouquier, rendant calomnie pour calomnie, leur soutint
qu'ils etaient cause de cette disette, en faisant piller sur les routes les
charrettes de legumes et de fruits. Les munitions rassemblees a Paris pour
l'armee revolutionnaire leur furent reprochees comme des preparatifs de
conspiration. La visite de Ronsin dans les prisons fut donnee comme preuve
du projet d'armer les suspects, et de les dechainer dans Paris. Enfin, les
ecrits repandus dans les halles, et le voile jete sur la declaration des
droits, furent consideres comme un commencement d'execution. Hebert fut
couvert d'infamie. A peine lui reprocha-t-on ses actes politiques et son
journal, on se contenta de lui prouver des vols de chemises et de
mouchoirs.

Mais laissons la ces honteuses discussions entre ces bas accuses et le bas
accusateur dont se servait un gouvernement terrible pour consommer les
sacrifices qu'il avait ordonnes. Retire dans sa sphere elevee, ce
gouvernement designait les malheureux qui lui faisaient obstacle, et
laissait a son procureur-general Fouquier le soin de satisfaire aux formes
avec des mensonges. Si, dans cette vile tourbe de victimes sacrifiees au
besoin de la tranquillite publique, quelques-unes meritent d'etre mises a
part, ce sont ces malheureux etrangers, Proli, Anacharsis Clootz, condamnes
comme agens de la coalition. Proli, comme nous l'avons dit, connaissant la
Belgique, sa patrie, avait blame la violence ignorante des jacobins dans ce
pays; il avait admire les talens de Dumouriez, et il en convint au
tribunal. Sa connaissance des cours etrangeres l'avait deux ou trois fois
rendu utile a Lebrun, et il l'avoua encore. "Tu as blame, lui dit-on, le
systeme revolutionnaire en Belgique, tu as admire Dumouriez, tu as ete
l'ami de Lebrun, tu es donc l'agent de l'etranger." Il n'y eut pas un autre
fait allegue. Quant a Clootz, sa republique universelle, son dogme de la
raison, ses cent mille livres de rente, et quelques efforts tentes par lui
pour sauver une emigree, suffirent pour le convaincre. A peine le
troisieme jour des debats etait-il commence, que le jury se declara
suffisamment eclaire, et condamna pele-mele ces intrigans, ces brouillons
et ces malheureux etrangers a la peine de mort. Un seul fut absous; ce fut
le nomme Laboureau, qui, dans cette affaire, avait servi d'espion au comite
de salut public. Le 4 germinal (24 mars), a quatre heures de l'apres-midi,
les condamnes furent conduits au lieu du supplice. La foule etait aussi
grande qu'a aucune des executions precedentes. On louait des places sur des
charrettes, sur des tables disposees autour de l'echafaud. Ni Ronsin, ni
Clootz ne _broncherent_, pour nous servir de leur terrible expression.
Hebert, accable de honte, decourage par le mepris, ne prenait aucun soin de
surmonter sa lachete; il tombait a chaque instant en defaillance, et la
populace, aussi vile que lui, suivait la fatale charrette, en repetant le
cri des petits colporteurs: _Il est bougrement en colere le Pere Duchene_.

Ainsi furent sacrifies ces miserables a l'indispensable necessite d'etablir
un gouvernement ferme et vigoureux: et ici, le besoin d'ordre et
d'obeissance n'etait pas un de ces sophismes a l'aide desquels les
gouvernement immolent leurs victimes. Toute l'Europe menacait la France,
tous les brouillons voulaient s'emparer de l'autorite, et compromettaient
le salut commun par leurs luttes. Il etait indispensable que quelques
hommes plus energiques s'emparassent de cette autorite disputee,
l'occupassent a l'exclusion de tous, et pussent ainsi s'en servir pour
resister a l'Europe. Si on eprouve un regret, c'est de voir employer le
mensonge contre ces miserables, c'est de voir parmi eux un homme d'un ferme
courage, Ronsin; un fou inoffensif, Clootz; un etranger, intrigant
peut-etre, mais point conspirateur, et plein de merite, le malheureux
Proli.

A peine les hebertistes avaient-ils subi leur supplice, que les _indulgens_
montrerent une grande joie, et dirent qu'ils n'avaient donc pas tort de
denoncer Hebert, Ronsin, Vincent, puisque le comite de salut public et le
tribunal revolutionnaire venaient de les envoyer a la mort. "De quoi donc
nous accuse-t-on? disaient-ils. Nous n'avons eu d'autre tort que de
reprocher a ces factieux de vouloir bouleverser la republique, detruire la
convention nationale, supplanter le comite de salut public, joindre le
danger des guerres religieuses a celui des guerres civiles, et amener une
confusion generale. C'est la justement ce que leur ont reproche Saint-Just
et Fouquier-Tinville en les envoyant a l'echafaud. En quoi pouvons-nous
etre des conspirateurs, des ennemis de la republique?"

Rien n'etait plus juste que ces reflexions, et le comite pensait
exactement comme Danton, Camille Desmoulins, Philippeau, Fabre, sur le
danger de cette turbulence anarchique. La preuve, c'est que Robespierre,
depuis le 31 mai, n'avait cesse de defendre Danton et Camille, et d'accuser
les anarchistes. Mais, nous l'avons dit, en frappant ces derniers, le
comite s'exposait a passer pour modere, et il fallait qu'il deployat
d'autre part la plus grande rigueur, pour ne pas compromettre sa reputation
revolutionnaire. Il fallait, tout en pensant comme Danton et Camille, qu'il
censurat leurs opinions, qu'il les immolat dans ses discours, et parut ne
pas les favoriser plus que les hebertistes eux-memes. Dans le rapport
contre les deux factions, Saint-Just avait autant accuse l'une que l'autre,
et avait garde un silence menacant a l'egard des _indulgens_. Aux Jacobins,
Collot avait dit que ce n'etait pas fini, et qu'on preparait un rapport
contre d'autres individus que ceux qui etaient arretes. A ces menaces
s'etait jointe l'arrestation d'Herault-Sechelles, ami de Danton, et l'un
des hommes les plus estimes de ce temps-la. De tels faits n'annoncaient pas
l'intention de faiblir, et neanmoins on disait encore de toutes parts que
le comite allait revenir sur ses pas, qu'il allait adoucir le systeme
revolutionnaire, et sevir contre les egorgeurs de toute espece. Ceux qui
desiraient ce retour a une politique plus clemente, les detenus, leurs
familles, tous les citoyens paisibles en un mot, poursuivis sous le nom
d'indifferens, se livrerent a des esperances indiscretes, et dirent
hautement qu'enfin le regime des lois de sang allait finir. Ce fut bientot
l'opinion generale; elle se repandit dans les departemens, et surtout dans
celui du Rhone, ou depuis quelques mois s'exercaient de si affreuses
vengeances, et ou Ronsin avait cause un si grand effroi. On respira un
moment a Lyon, on osa regarder en face les oppresseurs, et on sembla leur
predire que leurs cruautes allaient avoir un terme. A ces bruits, a ces
esperances de la classe moyenne et paisible, les patriotes s'indignerent.
Les jacobins de Lyon ecrivirent a ceux de Paris que l'aristocratie relevait
la tete, que bientot ils n'y pourraient plus tenir, et que si on ne leur
donnait des forces et des encouragemens, ils seraient reduits a se donner
la mort comme le patriote Gaillard, qui s'etait poignarde lors de la
premiere arrestation de Ronsin.

"J'ai vu, dit Robespierre aux Jacobins, des lettres de quelques-uns d'entre
les patriotes lyonnais; ils expriment tous le meme desespoir, et si l'on
n'apporte le remede le plus prompt a leurs maux, ils ne trouveront de
soulagement que dans la recette de Caton et de Gaillard. La faction
perfide, qui, affectant un patriotisme extravagant, voulait immoler les
patriotes, a ete exterminee; mais peu importe a l'etranger, il lui en
reste une autre. Si Hebert eut triomphe, la convention etait renversee, la
republique tombait dans le chaos, et la tyrannie etait satisfaite; mais
avec les moderes, la convention perd son energie, les crimes de
l'aristocratie restent impunis, et les tyrans triomphent. L'etranger a donc
autant d'esperance avec l'une qu'avec l'autre de ces factions, et il doit
les soudoyer toutes sans s'attacher a aucune. Que lui importe qu'Hebert
expire sur l'echafaud, s'il lui reste des traitres d'une autre espece, pour
venir a bout de ses projets? Vous n'avez donc rien fait s'il vous reste une
faction a detruire, et la convention est resolue a les immoler toutes
jusqu'a la derniere."

Ainsi le comite avait senti la necessite de se laver du reproche de
moderation par un nouveau sacrifice. Robespierre avait defendu Danton,
quand une faction audacieuse venait ainsi frapper a ses cotes un des
patriotes les plus renommes. Alors la politique, un danger commun, tout
l'engageait a defendre son vieux collegue; mais aujourd'hui cette faction
hardie n'etait plus. En defendant plus long-temps ce collegue depopularise,
il se compromettait lui-meme. D'ailleurs, la conduite de Danton devait
reveiller bien des reflexions dans son ame jalouse. Que faisait Danton loin
du comite? Entoure de Philippeau, de Camille Desmoulins, il semblait
l'instigateur et le chef de cette nouvelle opposition qui poursuivait le
gouvernement de censures et de railleries ameres. Depuis quelque temps,
assis vis-a-vis de cette tribune ou venaient figurer les membres du comite,
Danton avait quelque chose de menacant et de meprisant a la fois. Son
attitude, ses propos repetes de bouche en bouche, ses liaisons, tout
prouvait qu'apres s'etre isole du gouvernement, il s'en etait fait le
censeur, et qu'il se tenait en dehors, comme pour lui faire obstacle avec
sa vaste renommee. Ce n'est pas tout: quoique depopularise, Danton avait
neanmoins une reputation d'audace et de genie politique extraordinaire.
Danton immole, il ne restait plus un grand nom hors du comite; et, dans le
comite, il n'y avait plus que des reputations secondaires, Saint-Just,
Couthon, Collot-d'Herbois. En consentant a ce sacrifice, Robespierre du
meme coup detruisait un rival, rendait au gouvernement sa reputation
d'energie, et augmentait surtout son renom de vertu en frappant un homme
accuse d'avoir recherche l'argent et les plaisirs. Il etait en outre engage
a ce sacrifice par tous ses collegues, encore plus jaloux de Danton qu'il
ne l'etait lui-meme. Couthon et Collot-d'Herbois n'ignoraient pas qu'ils
etaient meprises par ce celebre tribun. Billaud, froid, bas et
sanguinaire, trouvait chez lui quelque chose de grand et d'ecrasant.
Saint-Just, dogmatique, austere et orgueilleux, etait antipathique avec un
revolutionnaire agissant, genereux et facile, et il voyait que, Danton
mort, il devenait le second personnage de la republique. Tous enfin
savaient que Danton, dans son projet de faire renouveler le comite, croyait
ne devoir conserver que Robespierre. Ils entourerent donc celui-ci, et
n'eurent pas de grands efforts a faire pour lui arracher une determination
si agreable a son orgueil. On ne sait quelles explications amenerent cette
resolution, quel jour elle fut prise; mais tout a coup ils devinrent tous
menacans et mysterieux. Il ne fut plus question de leurs projets. A la
convention, aux Jacobins, ils garderent un silence absolu. Mais des bruits
sinistres se repandirent sourdement. On dit que Danton, Camille,
Philippeau, Lacroix, allaient etre immoles a l'autorite de leurs collegues.
Des amis communs de Danton et de Robespierre, effrayes de ces bruits, et
voyant qu'apres un tel acte il n'y avait plus une seule tete qui dut etre
en securite, que Robespierre lui-meme ne devait pas etre tranquille,
voulurent rapprocher Robespierre et Danton, et les engagerent a
s'expliquer. Robespierre, se renfermant dans un silence obstine, refusa de
repondre a ces ouvertures, et garda une reserve farouche. Comme on lui
parlait de l'ancienne amitie qu'il avait temoignee a Danton, il repondit
hypocritement qu'il ne pouvait rien, ni pour ni contre son collegue; que la
justice etait la pour defendre l'innocence; que pour lui, sa vie entiere
avait ete un sacrifice continuel de ses affections a la patrie; et que si
son ami etait coupable, il le sacrifierait a regret, mais il le
sacrifierait comme tous les autres a la republique.

On vit bien que c'en etait fait, que cet hypocrite rival ne voulait prendre
aucun engagement envers Danton, et qu'il se reservait la liberte de le
livrer a ses collegues. En effet, le bruit des prochaines arrestations
acquit plus de consistance. Les amis de Danton l'entouraient, le pressaient
de sortir de son espece de sommeil, de secouer sa paresse, et de montrer
enfin ce front revolutionnaire qui ne s'etait jamais montre en vain dans
l'orage. "Je le sais, disait Danton, ils veulent m'arreter!... Mais non,
ajoutait-il, ils n'oseront pas...." D'ailleurs, que pouvait-il faire? Fuir
etait impossible. Quel pays voudrait donner asile a ce revolutionnaire
formidable? Devait-il autoriser par sa fuite toutes les calomnies de ses
ennemis? et puis, il aimait son pays. "Emporte-t-on, s'ecriait-il, sa
patrie _a la semelle de ses souliers_?" D'autre part, demeurant en France,
il lui restait peu de moyens a employer. Les cordeliers appartenaient aux
_ultra-revolutionnaires_, les jacobins a Robespierre. La convention etait
tremblante. Sur quelle force s'appuyer?... Voila ce que n'ont pas assez
considere ceux qui, ayant vu cet homme si puissant foudroyer le trone au 10
aout, soulever le peuple contre les etrangers, n'ont pu concevoir qu'il
soit tombe sans resistance. Le genie revolutionnaire ne consiste point a
refaire une popularite perdue, a creer des forces qui n'existent pas, mais
a diriger hardiment les affections d'un peuple quand on les possede. La
generosite de Danton, son eloignement des affaires, lui avaient presque
aliene la faveur populaire, ou du moins ne lui en avaient pas laisse assez
pour renverser l'autorite regnante. Dans cette conviction de son
impuissance, il attendait, et repetait: _Ils n'oseront pas_. Il etait
permis, en effet, de croire que devant un si grand nom, de si grands
services, ses adversaires hesiteraient. Puis il retombait dans sa paresse
et dans cette insouciance des etres forts qui attendent le danger sans se
trop agiter pour s'y soustraire.

Le comite gardait toujours le plus grand silence, et des bruits sinistres
continuaient de se repandre. Six jours s'etaient ecoules depuis la mort
d'Hebert; c'etait le 9 germinal. Tout a coup les hommes paisibles, qui
avaient concu des esperances indiscretes en voyant succomber le parti des
forcenes, disent que bientot on sera delivre des deux saints, Marat et
Chalier, et que l'on a trouve dans leur vie de quoi les transformer, aussi
vite qu'Hebert, de grands patriotes en scelerats. Ce bruit, qui tenait a
l'idee d'un mouvement retrograde, se propage avec une singuliere rapidite,
et on entend repeter de tous cotes que les bustes de Marat et de Chalier
vont etre brises. Le maladroit Legendre denonce ces propos a la convention
et aux Jacobins, comme pour protester, au nom de ses amis les moderes,
contre un projet pareil. "Soyez tranquilles, s'ecrie Collot aux Jacobins,
de tels propos seront dementis. Nous avons fait tomber la foudre sur les
hommes infames qui trompaient le peuple, nous leur avons arrache le masque,
mais ils ne sont pas les seuls!... Nous arracherons tous les masques
possibles. Que les _indulgens_ ne s'imaginent pas que c'est pour eux que
nous avons combattu, que c'est pour eux que nous avons tenu ici des seances
glorieuses. Bientot nous saurons les detromper...."

Le lendemain, en effet, 10 germinal (31 mars), le comite de salut public
appelle dans son sein le comite de surete generale, et, pour donner plus
d'autorite a ses mesures, le comite de legislation lui-meme. Des que tous
les membres sont reunis, Saint-Just prend la parole, et, dans un de ces
rapports violens et perfides qu'il savait si bien rediger, il denonce
Danton, Desmoulins, Philippeau, Lacroix, et propose leur arrestation. Les
membres des deux autres comites, consternes mais tremblans, n'osent pas
resister, et croient eloigner le danger de leur personne en donnant leur
adhesion. Le plus grand silence est commande, et, dans la nuit du 10 au 11
germinal, Danton, Lacroix, Philippeau, Camille Desmoulins, sont arretes a
l'improviste et conduits au Luxembourg.

Des le matin, le bruit en etait repandu dans Paris, et y avait cause une
espece de stupeur. Les membres de la convention se reunissent, et gardent
un silence mele d'effroi. Le comite, qui toujours se faisait attendre, et
avait deja toute l'insolence du pouvoir, n'etait point encore arrive.
Legendre, qui n'etait pas assez important pour avoir ete arrete avec ses
amis, s'empresse de prendre la parole: "Citoyens, dit-il, quatre membres de
cette assemblee sont arretes de cette nuit; je sais que Danton en est un,
j'ignore le nom des autres; mais, quels qu'ils soient, je demande qu'ils
puissent etre entendus a la barre. Citoyens, je le declare, je crois Danton
aussi pur que moi-meme, et je ne crois pas que personne ait rien a me
reprocher; je n'attaquerai aucun membre des comites de salut public et de
surete generale, mais j'ai le droit de craindre que des haines
particulieres et des passions individuelles n'arrachent a la liberte des
hommes qui lui ont rendu les plus grands et plus utiles services. L'homme
qui, en septembre 92, sauva la France par son energie, merite d'etre
entendu, et doit avoir la faculte de s'expliquer lorsqu'on l'accuse d'avoir
trahi la patrie."

Procurer a Danton la faculte de parler a la convention etait le meilleur
moyen de le sauver, et de demasquer ses adversaires. Beaucoup de membres,
en effet, opinaient pour qu'il fut entendu; mais, dans ce moment,
Robespierre, devancant le comite, arrive au milieu de la discussion, monte
a la tribune, et, avec un ton colere et menacant, parle en ces termes: "Au
trouble depuis longtemps inconnu qui regne dans cette assemblee, a
l'agitation qu'a produite le preopinant, on voit bien qu'il est question
ici d'un grand interet, qu'il s'agit de savoir si quelques hommes
l'emporteront aujourd'hui sur la patrie. Mais comment pouvez-vous oublier
vos principes, jusqu'a vouloir accorder aujourd'hui a certains individus ce
que vous avez naguere refuse a Chabot, Delaunay et Fabre-d'Eglantine?
Pourquoi cette difference en faveur de quelques hommes? Que m'importent a
moi les eloges qu'on se donne a soi et a ses amis?... Une trop grande
experience nous a appris a nous defier de ces eloges. Il ne s'agit plus de
savoir si un homme a commis tel ou tel acte patriotique, mais quelle a ete
toute sa carriere.

"Legendre parait ignorer le nom de ceux qui sont arretes. Toute la
convention les connait. Son ami Lacroix est du nombre des detenus; pourquoi
Legendre feint-il de l'ignorer? Parce qu'il sait bien qu'on ne peut, sans
impudeur, defendre Lacroix. Il a parle de Danton, parce qu'il croit qu'a ce
nom sans doute est attache un privilege.... Non, nous ne voulons pas de
privileges, nous ne voulons point d'idoles!..."

A ces derniers mots, des applaudissemens eclatent, et les laches, tremblant
en ce moment devant une idole, applaudissent neanmoins au renversement de
celle qui n'est plus a craindre. Robespierre continue: "En quoi Danton
est-il superieur a Lafayette, a Dumouriez, a Brissot, a Fabre, a Chabot, a
Hebert? Que ne dit-on de lui qu'on ne puisse dire d'eux? Cependant les
avez-vous menages? On vous parle du despotisme des comites, comme si la
confiance que le peuple vous a donnee, et que vous avez transmise a ces
comites, n'etait pas un sur garant de leur patriotisme. On affecte des
craintes; mais, je le dis, quiconque tremble en ce moment est coupable, car
jamais l'innocence ne redoute la surveillance publique."

Ici, nouveaux applaudissemens de ces memes laches qui tremblent, et
veulent prouver qu'ils n'ont pas peur. "Et moi aussi, ajoute Robespierre,
on a voulu m'inspirer des terreurs. On a voulu me faire croire qu'en
approchant de Danton, le danger pouvait arriver jusqu'a moi. On m'a ecrit.
Les amis de Danton m'ont fait parvenir des lettres, m'ont obsede de leurs
discours; ils ont cru que le souvenir d'une vieille liaison, qu'une foi
ancienne dans de fausses vertus, me determineraient a ralentir mon zele et
ma passion pour la liberte. Eh bien! je declare que si les dangers de
Danton devaient devenir les miens, cette consideration ne m'arreterait pas
un instant. C'est ici qu'il nous faut a tous quelque courage et quelque
grandeur d'ame. Les ames vulgaires ou les hommes coupables craignent
toujours de voir tomber leurs semblables, parce que, n'ayant plus devant
eux une barriere de coupables, ils restent exposes au jour de la verite;
mais s'il existe des ames vulgaires, il en est d'heroiques dans cette
assemblee, et elles sauront braver toutes les fausses terreurs. D'ailleurs
le nombre des coupables n'est pas grand; le crime n'a trouve que peu de
partisans parmi nous, et en frappant quelques tetes la patrie sera
delivree."

Robespierre avait acquis de l'assurance, de l'habilete pour dire ce qu'il
voulait, et jamais il n'avait su etre aussi habile et aussi perfide.
Parler du sacrifice qu'il faisait en abandonnant Danton, s'en faire un
merite, entrer en partage du danger s'il y en avait, et rassurer les laches
en parlant du petit nombre des coupables, etait le comble de l'hypocrisie
et de l'adresse. Aussi, tous ses collegues decident a l'unanimite que les
quatre deputes arretes dans la nuit ne seront pas entendus par la
convention. Dans ce moment, Saint-Just arrive, et lit son rapport. C'est
lui qu'on dechainait contre les victimes, parce qu'a la subtilite
necessaire pour faire mentir les faits et leur donner une signification
qu'ils n'avaient pas, il joignait une violence et une vigueur de style
rares. Jamais il n'avait ete ni plus horriblement eloquent, ni plus faux;
car, quelque grande que fut sa haine, elle ne pouvait lui persuader tout ce
qu'il avancait. Apres avoir longuement calomnie Philippeau, Camille
Desmoulins, Herault-Sechelles, et accuse Lacroix, il arrive enfin a Danton,
et imagine les faits les plus faux, ou denature d'une maniere atroce les
faits connus. Selon lui, Danton, avide, paresseux, menteur, et meme lache,
s'est vendu a Mirabeau, puis aux Lameth, et a redige avec Brissot la
petition qui amena la fusillade du Champ-de-Mars, non pas pour abolir la
royaute, mais pour faire fusiller les meilleurs citoyens: puis il est alle
impunement se delasser, et devorer a Arcis-sur-Aube le fruit de ses
perfidies. Il s'est cache au 10 aout, et n'a reparu que pour se faire
ministre; alors il s'est lie au parti d'Orleans, et a fait nommer d'Orleans
et Fabre a la deputation. Ligue avec Dumouriez, n'ayant pour les girondins
qu'une haine affectee, et sachant toujours s'entendre avec eux, il etait
entierement oppose au 31 mai, et avait voulu faire arreter Henriot. Lorsque
Dumouriez, d'Orleans, les girondins, ont ete punis, il a traite avec le
parti qui voulait retablir Louis XVII. Prenant de l'argent, de toute main,
de d'Orleans, des Bourbons, de l'etranger, dinant avec les banquiers et les
aristocrates, mele dans toutes les intrigues, prodigue d'esperances envers
tous les partis, vrai Catilina enfin, cupide debauche, paresseux,
corrupteur des moeurs publiques, il est alle s'ensevelir une derniere fois
a Arcis-sur-Aube, pour jouir de ses rapines. Il en est enfin revenu, et
s'est entendu recemment avec tous les ennemis de l'etat, avec Hebert et
consorts, par le lien commun de l'etranger, pour attaquer le comite et les
hommes que la convention avait investis de sa confiance.

A la suite de ce rapport inique, la convention decreta d'accusation Danton,
Camille Desmoulins, Philippeau, Herault-Sechelles et Lacroix.

Ces infortunes avaient ete conduits au Luxembourg. Lacroix disait a Danton:
"Nous arreter! nous!... Je ne m'en serais jamais doute!--Tu ne t'en serais
jamais doute? reprit Danton; je le savais, moi, on m'en avait averti.--Tu
le savais, s'ecria Lacroix, et tu n'as pas agi! voila l'effet de ta paresse
accoutumee; elle nous a perdus.--Je ne croyais pas, repondit Danton, qu'ils
osassent jamais executer leur projet."

Tous les prisonniers etaient accourus en foule au guichet, pour voir ce
celebre Danton, et cet interessant Camille, qui avait fait reluire un peu
d'esperance dans les cachots. Danton etait, selon son usage, calme, fier et
assez jovial; Camille, etonne et triste; Philippeau, emu et eleve par le
danger. Herault-Sechelles, qui les avait devances au Luxembourg de quelques
jours, accourut au-devant de ses amis, et les embrassa gaiement. "Quand les
hommes, dit Danton, font des sottises, il faut savoir en rire." Puis
apercevant Thomas Payne, il lui dit: "Ce que tu as fait pour le bonheur et
la liberte de ton pays, j'ai en vain essaye de le faire pour le mien; j'ai
ete moins heureux, mais non pas plus coupable.... On m'envoie a l'echafaud;
eh bien! mes amis, il faut y aller gaiement...."

Le lendemain 12, l'acte d'accusation fut envoye au Luxembourg, et les
accuses furent transferes a la Conciergerie, pour aller de la au tribunal
revolutionnaire. Camille devint furieux en lisant cet acte plein de
mensonges odieux. Bientot il se calma et dit avec affliction: "Je vais a
l'echafaud pour avoir verse quelques larmes sur le sort de tant de
malheureux. Mon seul regret, en mourant, est de n'avoir pu les servir."
Tous les detenus, quel que fut leur rang et leur opinion, lui portaient
l'interet le plus vif, et faisaient pour lui des voeux ardens. Philippeau
dit quelques mots de sa femme, et resta calme et serein. Herault-Sechelles
conserva cette grace d'esprit et de manieres qui le distinguait meme entre
les hommes de son rang; il embrassa son fidele domestique, qui l'avait
suivi au Luxembourg, et qui ne pouvait le suivre a la Conciergerie; il le
consola et lui rendit le courage. On transfera, en meme temps, Fabre,
Chabot, Bazire, Delaunay, qu'on voulait juger conjointement avec Danton,
pour souiller son proces par une apparence de complicite avec des
faussaires. Fabre etait malade et presque mourant. Chabot, qui du fond de
sa prison n'avait cesse d'ecrire a Robespierre, de l'implorer, de lui
prodiguer les plus basses flatteries sans parvenir a le toucher, voyait sa
mort assuree, et la honte non moins certaine pour lui que l'echafaud: il
voulut alors s'empoisonner. Il avala du sublime corrosif; mais la douleur
lui ayant arrache des cris, il avoua sa tentative, accepta des soins, et
fut transporte aussi malade que Fabre a la Conciergerie. Un sentiment un
peu plus noble parut l'animer au milieu de ses tourmens, ce fut un vif
regret d'avoir compromis son ami Bazire, qui n'avait pris aucune part au
crime. "Bazire, s'ecriait-il, mon pauvre Bazire, qu'as-tu fait?"

A la Conciergerie, les accuses inspirerent la meme curiosite qu'au
Luxembourg. Ils occupaient le cachot des girondins. Danton parla avec la
meme energie. "C'est a pareil jour, dit-il, que j'ai fait instituer le
tribunal revolutionnaire. J'en demande pardon a Dieu et aux hommes. Mon but
etait de prevenir un nouveau septembre, et non de dechainer un fleau sur
l'humanite." Puis revenant a son mepris pour ses collegues qui
l'assassinaient: "Ces freres Cain, dit-il, n'entendent rien au
gouvernement. Je laisse tout dans un desordre epouvantable...." Il employa
alors, pour caracteriser l'impuissance du paralytique Couthon et du lache
Robespierre, des expressions obscenes, mais originales, qui annoncaient
encore une singuliere gaiete d'esprit. Un seul instant il montra un leger
regret d'avoir pris part a la revolution: "Il vaudrait mieux, dit-il, etre
un pauvre pecheur que de gouverner les hommes." Ce fut le seul mot de ce
genre qu'il prononca.

Lacroix parut etonne en voyant dans les cachots le nombre et le malheureux
etat des prisonniers. "Quoi! lui dit-on, des charrettes chargees de
victimes ne vous avaient pas appris, ce qui se passait dans Paris!"
L'etonnement de Lacroix etait sincere, et c'est une lecon pour les hommes
qui, poursuivant un but politique, ne se figurent pas assez les souffrances
individuelles des victimes, et semblent ne pas y croire parce qu'ils ne les
voient pas.

Le lendemain 13 germinal, les accuses furent conduits au tribunal au nombre
de quinze. On avait reuni ensemble les cinq chefs moderes, Danton,
Herault-Sechelles, Camille, Philippeau, Lacroix; les quatre accuses de
faux, Chabot, Bazire, Delaunay, Fabre-d'Eglantine; les deux beaux-freres de
Chabot, Junius et Emmanuel Frey; le fournisseur d'Espagnac, le malheureux
Westermann, accuse d'avoir partage la corruption et les complots de Danton;
enfin deux etrangers, amis des accuses, l'Espagnol Gusman, et le Danois
Diederichs. Le but du comite, en faisant cet amalgame, etait de confondre
les moderes avec les corrompus et avec les etrangers, pour prouver toujours
que la moderation provenait a la fois du defaut de vertu republicaine et de
la seduction de l'or de l'etranger. La foule accourue pour voir les accuses
etait immense. Un reste de l'interet qu'avait inspire Danton s'etait
reveille en sa presence. Fouquier-Tinville, les juges et les jures, tous
revolutionnaires subalternes tires du neant par sa main puissante, etaient
embarrasses en sa presence: son assurance, sa fierte, leur imposaient, et
il semblait plutot l'accusateur que l'accuse. Le president Hermann et
Fouquier-Tinville, au lieu de tirer les jures au sort, comme le voulait la
loi, firent un choix, et prirent ce qu'ils appelaient _les solides_. On
interrogea ensuite les accuses. Quand on adressa a Danton les questions
d'usage sur son age et son domicile, il repondit fierement qu'il avait
trente-quatre ans, et que bientot son nom serait au Pantheon, et lui dans
le neant. Camille repondit qu'il avait trente-trois ans, l'age du
_sans-culotte Jesus-Christ lorsqu'il mourut_. Bazire en avait vingt-neuf.
Herault-Sechelles, Philippeau, en avaient trente-quatre. Ainsi le talent,
le courage, le patriotisme, la jeunesse, tout se trouvait encore reuni dans
ce nouvel holocauste, comme dans celui des girondins.

Danton, Camille, Herault-Sechelles et les autres, se plaignirent de voir
leur cause confondue avec celle de plusieurs faussaires. Cependant on passa
outre. On examina d'abord l'accusation dirigee contre Chabot, Bazire,
Delaunay et Fabre d'Eglantine. Chabot persista dans son systeme, et soutint
qu'il n'avait pris part a la conspiration des agioteurs que pour la
devoiler. Il ne persuada personne, car il etait etrange qu'en y entrant, il
n'eut pas secretement prevenu quelque membre des comites; qu'il l'eut
devoilee si tard, et qu'il eut garde les fonds dans ses mains. Delaunay fut
convaincu; Fabre, malgre son adroite defense, consistant a dire qu'en
surchargeant de ratures la copie du decret, il avait cru ne raturer qu'un
projet, fut convaincu par Cambon, dont la deposition franche et
desinteressee etait accablante. Il prouva, en effet, a Fabre que les
projets de decrets n'etaient jamais signes, que la copie qu'il avait
raturee l'etait par tous les membres de la commission des cinq, et que par
consequent il n'avait pu croire ne raturer qu'un simple projet. Bazire,
dont la complicite consistait dans la non-revelation, fut a peine ecoute
dans sa defense, et fut assimile aux autres par le tribunal. On passa
ensuite a d'Espagnac, que l'on accusait d'avoir corrompu Julien de Toulouse
pour faire appuyer ses marches, et d'avoir pris part a l'intrigue de la
compagnie des Indes. Ici, des lettres prouvaient les faits, et tout
l'esprit de d'Espagnac ne put rien contre cette preuve. On interrogea
ensuite Herault-Sechelles. Bazire etait declare coupable comme ami de
Chabot; Herault le fut pour avoir ete ami de Bazire, pour avoir eu quelque
connaissance par lui de l'intrigue des agioteurs, pour avoir favorise une
emigree, pour avoir ete ami des moderes, et pour avoir fait supposer, par
sa douceur, sa grace, sa fortune et ses regrets mal deguises, qu'il etait
modere lui-meme. Apres Herault vint le tour de Danton. Un silence profond
regna dans l'assemblee quand il se leva pour prendre la parole. "Danton,
lui dit le president, la convention vous accuse d'avoir conspire avec
Mirabeau, avec Dumouriez, avec d'Orleans, avec les girondins, avec
l'etranger, et avec la faction qui veut retablir Louis XVII.--Ma voix,
repondit Danton avec son organe puissant, ma voix qui tant de fois s'est
fait entendre pour la cause du peuple, n'aura pas de peine a repousser la
calomnie. Que les laches qui m'accusent paraissent, et je les couvrirai
d'ignominie.... Que les comites se rendent ici, je ne repondrai que devant
eux; il me les faut pour accusateurs et pour temoins.... Qu'ils
paraissent.... Au reste, peu m'importe, vous et votre jugement.... Je vous
l'ai dit: le neant sera bientot mon asile. La vie m'est a charge, qu'on me
l'arrache.... Il me tarde d'en etre delivre." En achevant ces paroles,
Danton etait indigne, son coeur etait souleve d'avoir a repondre a de
pareils hommes. Sa demande de faire comparaitre les comites, et sa volonte
prononcee de ne repondre que devant eux, avaient intimide le tribunal, et
cause une grande agitation. Une telle confrontation, en effet, eut ete
cruelle pour eux; ils auraient ete couverts de confusion, et la
condamnation fut peut-etre devenue impossible. "Danton, dit le president,
l'audace est le propre du crime; le calme est celui de l'innocence." A ce
mot, Danton s'ecrie: "L'audace individuelle est reprimable sans doute; mais
cette audace nationale dont j'ai tant de fois donne l'exemple, que j'ai
tant de fois mise au service de la liberte, est la plus meritoire de toutes
les vertus. Cette audace est la mienne; c'est celle dont je fais ici usage
pour la republique contre les laches qui m'accusent. Lorsque je me vois si
bassement calomnie, puis-je me contenir? Ce n'est pas d'un revolutionnaire
comme moi qu'il faut attendre une defense froide ... les hommes de ma
trempe sont inappreciables dans les revolutions ... c'est sur leur front
qu'est empreint le genie de la liberte." En disant ces mots, Danton agitait
sa tete et bravait le tribunal. Ses traits si redoutes produisaient une
impression profonde. Le peuple, que la force touche, laissait echapper un
murmure approbateur. "Moi, continuait Danton, moi accuse d'avoir conspire
avec Mirabeau, avec Dumouriez, avec d'Orleans; d'avoir rampe aux pieds de
vils despotes! c'est moi que l'on somme de repondre a la _justice
inevitable, inflexible!_[17]... Et toi, lache Saint-Just, tu repondras a la
posterite de ton accusation contre le meilleur soutien de la liberte.... En
parcourant cette liste d'horreurs, ajouta Danton en montrant l'acte
d'accusation, je sens tout mon etre fremir." Le president lui recommande
de nouveau d'etre calme, et lui cite l'exemple de Marat, qui repondit avec
respect au tribunal. Danton reprend et dit que, puisqu'on le veut, il va
raconter sa vie. Alors il rappelle la peine qu'il eut a parvenir aux
fonctions municipales, les efforts que firent les constituans pour l'en
empecher, la resistance qu'il opposa aux projets de Mirabeau, et surtout ce
qu'il fit dans cette journee fameuse ou, entourant la voiture royale d'un
peuple immense, il empecha le voyage a Saint-Cloud. Puis il rapporte sa
conduite lorsqu'il amena le peuple au Champ-de-Mars, pour signer une
petition contre la royaute, et le motif de cette petition fameuse; l'audace
avec laquelle il proposa le premier le renversement du trone en 92; le
courage avec lequel il proclama l'insurrection le 9 aout au soir; la
fermete qu'il deploya pendant les douze heures de l'insurrection. Suffoque
ici d'indignation, en songeant au reproche qu'on lui fait de s'etre cache
au moment du 10 aout: "Ou sont, s'ecrie-t-il, les hommes qui eurent besoin
de presser Danton pour l'engager a se montrer dans cette journee? Ou sont
les etres privilegies dont il a emprunte l'energie? Qu'on les fasse
paraitre, mes accusateurs!... j'ai toute la plenitude de ma tete lorsque je
les demande ... je devoilerai les trois plats coquins qui ont entoure et
perdu Robespierre ... qu'ils se produisent ici, et je les plongerai dans le
neant, dont ils n'auraient jamais du sortir...." Le president veut
interrompre de nouveau Danton, et agite sa sonnette. Danton en couvre le
bruit avec sa voix terrible. "Est-ce que vous ne m'entendez pas? lui dit le
president.--La voix d'un homme, reprend Danton, qui defend son honneur et
sa vie, doit vaincre le bruit de ta sonnette." Cependant il etait fatigue
d'indignation; sa voix etait alteree; alors le president l'engage avec
egard a prendre quelque repos, pour recommencer sa defense avec plus de
calme et de tranquillite.

Danton se tait. On passe a Camille, dont on lit _le Vieux Cordelier_, et
qui se revolte en vain contre l'interpretation donnee a ses ecrits. On
s'occupe ensuite de Lacroix dont on rappelle amerement la conduite en
Belgique, et qui, a l'exemple de Danton, demande la comparution de
plusieurs membres de la convention, et insiste formellement pour l'obtenir.

Cette premiere seance causa une sensation generale. La foule qui entourait
le Palais de Justice, et s'etendait jusque sur les ponts, parut
singulierement emue. Les juges etaient epouvantes; Vadier, Vouland, Amar,
les membres les plus mechans du comite de surete generale, avaient assiste
aux debats, caches dans l'imprimerie attenant a la salle du tribunal, et
communiquant avec cette salle par une petite lucarne. De la ils avaient vu
avec effroi l'audace de Danton et les dispositions du public. Ils
commencaient a douter que la condamnation fut possible. Hermann et Fouquier
s'etaient rendus, immediatement apres l'audience, au comite de salut
public, et lui avaient fait part de la demande des accuses qui voulaient
faire paraitre plusieurs membres de la convention. Le comite commencait a
hesiter; Robespierre s'etait retire chez lui; Billaud et Saint-Just etaient
seuls presens. Ils defendent a Fouquier de repondre, lui enjoignent de
prolonger les debats, d'arriver a la fin des trois jours sans s'etre
explique, et de faire declarer alors par les jures qu'ils sont suffisamment
instruits.

Pendant que ces choses se passaient au tribunal, au comite et dans Paris,
l'emotion n'etait pas moindre dans les prisons, ou l'on portait un vif
interet aux accuses, et ou l'on ne voyait plus d'esperance pour personne,
si de tels revolutionnaires etaient immoles. Il y avait au Luxembourg le
malheureux Dillon, ami de Desmoulins et defendu par lui; il avait appris
par Chaumette, qui, expose au meme danger, faisait cause commune avec les
moderes, ce qui s'etait passe au tribunal. Chaumette le tenait de sa femme.
Dillon, dont la tete etait vive, et qui, en vieux militaire, cherchait
quelquefois dans le vin des distractions a ses peines, parla
inconsiderement a un nomme Laflotte, enferme dans la meme prison; il lui
dit qu'il etait temps que les bons republicains levassent la tete contre de
vils oppresseurs, que le peuple avait paru se reveiller, que Danton
demandait a repondre devant les comites, que sa condamnation etait loin
d'etre assuree, que la femme de Camille Desmoulins, en repandant des
assignats, pourrait soulever le peuple, et que si lui parvenait a
s'echapper, il reunirait assez d'hommes resolus pour sauver les
republicains pres d'etre sacrifies par le tribunal. Ce n'etaient la que de
vains propos prononces dans l'ivresse et la douleur. Cependant il parait
qu'il fut question aussi de faire passer mille ecus et une lettre a la
femme de Camille. Le lache Laflotte, croyant obtenir la vie et la liberte
en denoncant un complot, courut faire au concierge du Luxembourg une
declaration, dans laquelle il supposa une conspiration pres d'eclater au
dedans et au dehors des prisons, pour enlever les accuses, et assassiner
les membres des deux comites. On verra bientot quel usage on fit de cette
fatale deposition.

Le lendemain l'affluence etait la meme au tribunal. Danton et ses
collegues, aussi fermes et aussi opiniatres, demandent encore la
comparution de plusieurs membres de la convention et des deux comites.
Fouquier, presse de repondre, dit qu'il ne s'oppose pas a ce qu'on appelle
les temoins necessaires. Mais il ne suffit pas, ajoutent les accuses, qu'il
n'y mette aucun obstacle, il faut de plus qu'il les appelle lui-meme. A
cela Fouquier replique qu'il appellera tous ceux qu'on designera, excepte
les membres de la convention, parce que c'est a l'assemblee qu'il
appartient de decider si ses membres peuvent etre cites. Les accuses se
recrient de nouveau qu'on leur refuse les moyens de se defendre. Le tumulte
est a son comble. Le president interroge encore quelques accuses,
Westermann, les deux Frey, Gusman, et se hate de lever la seance.

Fouquier ecrivit sur-le-champ une lettre au comite pour lui faire part de
ce qui s'etait passe, et pour obtenir un moyen de repondre aux demandes des
accuses. La situation etait difficile, et tout le monde commencait a
hesiter. Robespierre affectait de ne pas donner son avis. Saint-Just seul,
plus opiniatre et plus hardi, pensait qu'on ne devait pas reculer, qu'il
fallait fermer la bouche aux accuses, et les envoyer a la mort. Dans ce
moment, il venait de recevoir la deposition du prisonnier Laflotte,
adressee a la police par le guichetier du Luxembourg. Saint-Just y voit le
germe d'une conspiration tramee par les accuses, et le pretexte d'un
decret qui terminera la lutte du tribunal avec eux. Le lendemain matin, en
effet, il se presente a la convention, lui dit qu'un grand danger menace la
patrie, mais que c'est le dernier, et qu'en le bravant avec courage elle
l'aura bientot surmonte. "Les accuses, dit-il, presens au tribunal
revolutionnaire, sont en pleine revolte; ils menacent le tribunal; ils
poussent l'insolence jusqu'a jeter au nez des juges des boules de mie de
pain; ils excitent le peuple, et peuvent meme l'egarer. Ce n'est d'ailleurs
pas tout; ils ont prepare une conspiration dans les prisons; la femme de
Camille a recu de l'argent pour provoquer une insurrection; le general
Dillon doit sortir du Luxembourg, se mettre a la tete de quelques
conspirateurs, egorger les deux comites, et elargir les coupables." A ce
recit hypocrite et faux, les complaisans se recrient que c'est horrible, et
la convention vote a l'unanimite le decret propose par Saint-Just. En vertu
de ce decret, le tribunal doit continuer, sans desemparer, le proces de
Danton et de ses complices; et il est autorise a mettre hors des debats les
accuses qui manqueraient de respect a la justice, ou qui voudraient
provoquer du trouble. Une copie du decret est expediee sur-le-champ.
Vouland et Vadier viennent l'apporter au tribunal, ou la troisieme seance
etait commencee, et ou l'audace redoublee des accuses jetait Fouquier dans
le plus grand embarras.

Le troisieme jour, en effet, les accuses avaient resolu de renouveler leurs
sommations. Tous a la fois se levent, et pressent Fouquier de faire
comparaitre les temoins qu'ils ont demandes. Ils exigent plus encore; ils
veulent que la convention nomme une commission pour recevoir les
denonciations qu'ils ont a faire contre le projet de dictature qui se
manifeste chez les comites. Fouquier, embarrasse, ne sait plus quelle
reponse leur faire. Dans le moment, un huissier vient l'appeler. Il passe
dans la salle voisine, et trouve Amar et Vouland, qui, tout essouffles
encore, lui disent: "Nous tenons les scelerats, voila de quoi vous tirer
d'embarras;" et ils lui remettent le decret que Saint-Just venait de faire
rendre. Fouquier s'en saisit avec joie, rentre a l'audience, demande la
parole, et lit le decret affreux. Danton, indigne, se leve alors: "Je
prends, dit-il, l'auditoire a temoin que nous n'avons pas insulte le
tribunal.--C'est vrai! disent plusieurs voix dans la salle." Le public
entier est etonne, indigne meme du deni de justice commis envers les
accuses. L'emotion est generale; le tribunal est intimide. "Un jour, ajoute
Danton, la verite sera connue.... Je vois de grands malheurs fondre sur la
France.... Voila la dictature; elle se montre a decouvert et sans
voile...." Camille, en entendant parler du Luxembourg, de Dillon, de sa
femme, s'ecrie avec desespoir: "Les scelerats! non contens de m'egorger,
moi, ils veulent egorger ma femme!" Danton apercoit dans le fond de la
salle et dans le corridor, Amar et Vouland, qui se cachaient pour juger de
l'effet du decret. Il les montre du poing: "Voyez, s'ecrie-t-il, ces laches
assassins; ils nous poursuivent, ils ne nous quitteront pas jusqu'a la
mort!" Vadier et Vouland, effrayes, disparaissent. Le tribunal, pour toute
reponse, leve la seance.

Le lendemain etait le quatrieme jour, et le jury avait la faculte de
cloturer les debats, en se declarant suffisamment instruit. En consequence,
sans donner aux accuses le temps de se defendre le jury demande la cloture
des debats. Camille entre en fureur, declare aux jures qu'ils sont des
assassins, et prend le peuple a temoin de cette iniquite. On l'entraine
alors avec ses compagnons d'infortune hors de la salle. Il resiste, et on
l'emporte de force. Pendant ce temps, Vadier, Vouland, parlent vivement aux
jures, qui, du reste, n'avaient pas besoin d'etre excites. Le president
Hermann et Fouquier les suivent dans leur salle. Hermann a l'audace de leur
dire qu'on a intercepte une lettre ecrite a l'etranger, qui prouve la
complicite de Danton avec la coalition. Trois ou quatre jures seulement
osent appuyer les accuses, mais la majorite l'emporte. Le president du
jury, le nomme Trinchard, rentre plein d'une joie feroce, et prononce de
l'air d'un furieux la condamnation inique.

[Illustration: CAMILLE DESMOULINS Publie par Furne, Paris.]

On ne voulut pas s'exposer a une nouvelle explosion des condamnes, en les
faisant remonter de la prison a la salle du tribunal pour entendre leur
sentence; un greffier descendit la leur lire. Ils le renvoyerent sans
vouloir le laisser achever, et en s'ecriant qu'on pouvait les conduire a la
mort. Une fois la condamnation prononcee, Danton, qui avait ete souleve
d'indignation, redevint calme et fut rendu a tout son mepris pour ses
adversaires. Camille, bientot apaise, versa quelques larmes sur son epouse;
et, grace a son heureuse imprevoyance, n'imagina pas qu'elle fut menacee de
la mort, ce qui aurait rendu ses derniers momens insupportables. Herault
fut gai comme a l'ordinaire. Tous les accuses furent fermes, et Westermann
se montra digne de sa bravoure si celebre.

Ils furent executes le 16 germinal (5 avril). La troupe infame, payee pour
outrager les victimes, suivait les charrettes. Camille, a cette vue,
eprouvant un mouvement d'indignation, voulut parler a la multitude, et il
vomit contre le lache et hypocrite Robespierre les plus vehementes
imprecations. Les miserables envoyes pour l'outrager lui repondirent par
des injures. Dans son action violente, il avait dechire sa chemise et avait
les epaules nues. Danton, promenant sur cette troupe un regard calme et
plein de mepris, dit a Camille: "Reste donc tranquille, et laisse la cette
vile canaille." Arrive au pied de l'echafaud, Danton allait embrasser
Herault-Sechelles, qui lui tendait les bras: l'executeur s'y opposant, il
lui adressa, avec un sourire, ces expressions terribles: "Tu peux donc etre
plus cruel que la mort! Va, tu n'empecheras pas que dans un moment nos
tetes s'embrassent dans le fond du panier."

Telle fut la fin de ce Danton qui avait jete un si grand eclat dans la
revolution, et qui lui avait ete si utile. Audacieux, ardent, avide
d'emotions et de plaisirs, il s'etait precipite dans la carriere des
troubles, et il dut briller surtout les jours de terreur. Prompt et
positif, n'etant etonne ni par la difficulte ni par la nouveaute d'une
situation extraordinaire, il savait juger les moyens necessaires, et
n'avait peur ni scrupule d'aucun. Il pensa qu'il devenait urgent de
terminer les luttes de la monarchie et de la revolution, et il fit le 10
aout. En presence des Prussiens, il pensa qu'il fallait contenir la France
et l'engager dans le systeme de la revolution; il ordonna, dit-on, les
journees horribles de septembre, et tout en les ordonnant, il sauva une
foule de victimes. Au commencement de la grande annee 1793, la
convention etait etonnee a la vue de l'Europe armee; il prononca, en les
comprenant dans toute leur profondeur, ces paroles remarquables: "Une
nation en revolution est plus pres de conquerir ses voisins que d'en etre
conquise." Il jugea que vingt-cinq millions d'hommes qu'on oserait mouvoir
n'auraient rien a craindre de quelques centaines de mille hommes armes par
les trones. Il proposa de soulever le peuple, de faire payer les riches; il
imagina enfin toutes les mesures revolutionnaires qui ont laisse un si
terrible souvenir, mais qui ont sauve la France. Cet homme, si puissant
dans l'action, retombait pendant l'intervalle des dangers dans l'indolence
et les plaisirs qu'il avait toujours aimes. Il recherchait meme les
jouissances les plus innocentes, celles que procurent les champs, une
epouse adoree et des amis. Alors il oubliait les vaincus, ne pouvait plus
les hair, savait meme leur rendre justice, les plaindre et les defendre.
Mais pendant ces intervalles de repos, necessaires a son ame ardente, ses
rivaux gagnaient peu a peu, par leur perseverance, la renommee et
l'influence qu'il avait acquises en un seul jour de peril. Les fanatiques
lui reprochaient son amollissement et sa bonte, et oubliaient qu'en fait de
cruautes politiques il les avait egales tous dans les journees de
septembre. Tandis qu'il se confiait en sa renommee, tandis qu'il differait
par paresse, et qu'il roulait dans sa tete de nobles projets, pour ramener
les lois douces, pour borner le regne de la violence aux jours de danger,
pour separer les exterminateurs irrevocablement engages dans le sang, des
hommes qui n'avaient cede qu'aux circonstances, pour organiser enfin la
France et la reconcilier avec l'Europe, il fut surpris par ses collegues
auxquels il avait abandonne le gouvernement. Ceux-ci, en frappant un coup
sur les ultra-revolutionnaires, devaient, pour ne point paraitre
retrograder, frapper un coup sur les moderes. La politique demandait des
victimes; l'envie les choisit, et immola l'homme le plus celebre et le plus
redoute du temps. Danton succomba avec sa renommee et ses services, devant
le gouvernement formidable qu'il avait contribue a organiser: mais du
moins, par son audace, il rendit un moment sa chute douteuse.

[Illustration: DANTON. Publie par Furne, Paris]

Danton avait un esprit inculte, mais grand, profond, et surtout simple et
solide. Il ne savait s'en servir que pour ses besoins, et jamais pour
briller; aussi parlait-il peu, et dedaignait d'ecrire. Suivant un
contemporain, il n'avait aucune pretention, pas meme celle de deviner ce
qu'il ignorait, pretention si commune aux hommes de sa trempe. Il ecoutait
Fabre-d'Eglantine, et faisait parler sans cesse son jeune et interessant
ami, Camille Desmoulins, dont l'esprit faisait ses delices, et qu'il eut
la douleur d'entrainer dans sa chute. Il mourut avec sa force ordinaire, et
la communiqua a son jeune ami. Comme Mirabeau, il expira fier de lui-meme,
et croyant ses fautes et sa vie assez couvertes par ses grands services et
ses derniers projets.

Les chefs des deux partis venaient d'etre immoles. On leur adjoignit
bientot les restes de ces partis, et on mela et jugea ensemble les hommes
les plus opposes, pour accrediter davantage l'opinion qu'ils etaient
complices d'un meme complot. Chaumette et Gobel comparurent a cote d'Arthur
Dillon et de Simon. Les Grammont pere et fils, les Lapallu et autres
membres de l'armee revolutionnaire, figurerent a cote du general Beysser;
enfin la femme d'Hebert, ancienne religieuse, comparut a cote de la jeune
epouse de Camille Desmoulins, agee a peine de vingt-trois ans, eclatante de
beaute, de grace et de jeunesse. Chaumette qu'on a vu si soumis et si
docile, fut accuse d'avoir conspire a la commune contre le gouvernement,
d'avoir affame le peuple, et cherche a le soulever par ses requisitoires
extravagans. Gobel fut regarde comme complice de Clootz et de Chaumette.
Arthur Dillon avait voulu, dit-on, ouvrir les prisons de Paris, puis
egorger la convention et le tribunal pour sauver ses amis. Les membres de
l'armee revolutionnaire furent condamnes comme agens de Ronsin. Le general
Beysser, qui avait si puissamment contribue a sauver Nantes, a cote de
Canclaux, et qui etait suspect de federalisme, fut considere comme complice
des ultra-revolutionnaires. On sait quel rapprochement il pouvait exister
entre l'etat-major de Nantes et celui de Saumur. La femme Hebert fut
condamnee comme complice de son mari. Assise sur le meme banc que la femme
de Camille, elle lui disait: "Vous etes heureuse, vous; aucune charge ne
s'eleve contre vous. Vous serez sauvee." En effet, tout ce qu'on pouvait
reprocher a cette jeune femme, c'etait d'avoir aime son epoux avec passion,
d'avoir sans cesse erre avec ses enfans autour de la prison pour voir leur
pere et le leur montrer. Neanmoins, toutes deux furent condamnees, et les
epouses d'Hebert et de Camille perirent comme coupables d'une meme
conjuration. L'infortunee Desmoulins mourut avec un courage digne de son
mari et de sa vertu. Depuis Charlotte Corday et madame Roland, aucune
victime n'avait inspire un interet plus tendre et des regrets plus
douloureux.

FOOTNOTES:

[Footnote 7: Ce montagnard, condamne par les federalistes lyonnais, avait
ete mal execute par le bourreau, qui avait ete oblige de revenir jusqu'a
trois fois pour faire tomber sa tete.]

[Footnote 8: Nom qu'avait pris Chaumette.]

[Footnote 9: Allusion a la piece de _Pamela_, dont la representation avait
ete defendue.]

[Footnote 10: Barrere s'appelait de _Vieux-sac_ quand il etait noble.]

[Footnote 11: Expression des colporteurs qui, en vendant les feuilles du
_Pere Duchene_, criaient dans les rues: _Il est bougrement en colere le
Pere Duchene!_]

[Footnote 12: Le 14 pluviose (2 fevrier).]

[Footnote 13: Expression de Camille lui-meme.]

[Footnote 14: Seance du 17 pluviose an II (5 fevrier).]

[Footnote 15: Rapport du 8 ventose (26 fevrier).]

[Footnote 16: Decrets des 8 et 13 ventose an II.]

[Footnote 17: Expressions de l'acte d'accusation.]




FIN DU TOME CINQUIEME.




TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME CINQUIEME.


CHAPITRE XIII.

Mouvement des armees en aout et septembre 1793.--Investissement de Lyon par
l'armee de la convention.--Trahison de Toulon qui se livre aux
Anglais.--Defaite de quarante mille Vendeens a Lucon. Plan general de
campagne contre la Vendee. Division des generaux republicains sur ce
theatre de la guerre.--Operations militaires dans le nord. Siege de
Dunkerque par le duc d'York.--Victoire de Hondschoote. Joie universelle
qu'elle cause en France.--Nouveaux revers. Deroutes a Menin, a Pirmasens, a
Perpignan, et a Torfou dans la Vendee. Retraite de Canclaux sur
Nantes.--Attaques contre le comite de salut public.--Etablissement du
_gouvernement revolutionnaire_.--Decret qui organise une armee
revolutionnaire de six mille hommes.--Loi des suspects.--Concentration du
pouvoir dictatorial dans le comite de salut public.--Proces de Custine; sa
condamnation et son supplice.--Decrets d'accusation contre les girondins;
arrestation de soixante-treize membres de la convention.


CHAPITRE XIV.

Continuation du siege de Lyon. Prise de cette ville. Decret terrible contre
des Lyonnais revoltes.--Progres de l'art de la guerre; influence de
Carnot.--Victoire de Watignies. Deblocus de Maubeuge.--Reprise des
operations en Vendee. Victoire de Cholet. Fuite et dispersion des Vendeens
au-dela de la Loire. Mort de la plupart de leurs principaux chefs.--Echec
sur le Rhin. Perte des lignes de Wissembourg.


CHAPITRE XV.

Effets des lois revolutionnaires; proscriptions a Lyon, a Marseille et a
Bordeaux.--Persecutions dirigees contre les _suspects_. Interieur des
prisons de Paris; etat des prisonniers a la Conciergerie.--La reine
Marie-Antoinette est separee de sa famille et transferee a la Conciergerie;
tourmens qu'on lui fait subir. Conduite atroce d'Hebert. Son proces devant
le tribunal revolutionnaire. Elle est condamnee a mort et
executee.--Details du proces et du supplice des girondins.--Execution du
duc d'Orleans, de Bailly, de madame Roland.--Terreur generale. Seconde loi
du _maximum_.--Agiotage. Falsification d'un decret par quatre
deputes.--Etablissement du nouveau systeme metrique et du calendrier
republicain.--Abolition des anciens cultes; abjuration de Gobel, eveque de
Paris. Etablissement du culte de la Raison.


CHAPITRE XVI.

Retour de Danton.--Divisions dans le parti de la Montagne, dantonistes et
hebertistes.--Politique de Robespierre et du comite de salut
public.--Danton, accuse aux jacobins, se justifie; il est defendu par
Robespierre.--Abolition du culte de la Raison.--Derniers perfectionnemens
apportes au gouvernement dictatorial revolutionnaire.--Energie du comite
contre tous les partis.--Arrestation de Ronsin, de Vincent, des quatre
deputes auteurs du faux decret et des agens presumes de l'etranger.


CHAPITRE XVII.

Fin de la campagne de 1793. Manoeuvres de Hoche dans les Vosges. Retraite
des Autrichiens et des Prussiens. Deblocus de Landau.--Operations a l'armee
d'Italie.--Siege et prise de Toulon par l'armee republicaine.--Derniers
combats et echecs aux Pyrenees.--Excursion des Vendeens au-dela de la
Loire. Nombreux combats; echecs de l'armee republicaine. Defaite des
Vendeens au Mans, et leur destruction complete a Savenay. Coup d'oeil
general sur la campagne de 1795.


CHAPITRE XVIII.

Suite de la lutte des hebertistes et des dantonistes.--Camille Desmoulins
publie _le Vieux Cordelier_.--Le comite se place entre les deux partis, et
s'attache d'abord a reprimer les hebertistes.--Disette dans
Paris.--Rapports importans de Robespierre et de Saint-Just.--Mouvement
tente par les hebertistes.--Arrestation et mort de Ronsin, Vincent, Hebert,
Chaumette, Momoro, etc.--Le comite de salut public fait subir le meme sort
aux dantonistes.--Arrestation, proces et supplice de Danton, Camille
Desmoulins, Philippeau, Lacroix, Herault-Sechelles, Fabre-d'Eglantine,
Chabot, etc.


FIN DE LA TABLE.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution francaise,
Tome Cinquieme, by Adolphe Thiers

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA REVOLUTION ***

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