The Project Gutenberg EBook of Lettres ecrites d'Egypte et de Nubie en
1828 et 1829, by Champollion le Jeune [Jean-Franois Champollion]

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Title: Lettres ecrites d'Egypte et de Nubie en 1828 et 1829

Author: Champollion le Jeune [Jean-Franois Champollion]

Release Date: January 21, 2004 [EBook #10764]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LETTRES

CRITES

D'GYPTE ET DE NUBIE

EN 1828 ET 1829

PAR

CHAMPOLLION LE JEUNE

NOUVELLE EDITION

1868




AVERTISSEMENT


Les lettres dont j'offre aujourd'hui une nouvelle dition au public ont
t crites par mon pre, Champollion le jeune, pendant le cours du
voyage qu'il fit en gypte et en Nubie, dans les annes 1828 et 1829.
Elles donnent ses impressions sur le vif, au jour le jour, et c'est
encore, au dire des personnes comptentes, le meilleur et le plus sr
guide pour bien connatre les monuments et l'ancienne civilisation de la
valle du Nil. Elles furent successivement adresses  son frre et
insres en partie dans le _Moniteur universel_, pendant que mon pre,
poursuivant sa mission, rassemblait les richesses archologiques qu'on
admire au muse gyptien du Louvre, dont il fut le fondateur, et
recueillait les documents prcieux qu'il n'eut pas le temps de mettre en
lumire, puisque tout jeune encore, en 1832, il fut enlev  la science
et au glorieux avenir qui lui tait rserv.

En 1833, mon oncle, M. Champollion-Figeac, alors conservateur au
dpartement des manuscrits de la Bibliothque royale, publia, chez
Firmin Didot, une dition de ces lettres dont il possdait les
originaux. C'est cette dition, puise depuis longtemps dj, que je
reproduis dans le prsent volume.

Les savants qui ont march dans la voie de Champollion le jeune m'ont
attest que, malgr les progrs obtenus depuis trente ans dans la
science qu'il a fonde, ces lettres taient encore d'une utilit
srieuse et d'un grand intrt; c'est cette conviction, unie  un vif
sentiment de respect pour la mmoire de mon pre, qui m'a engage 
faire cette nouvelle dition.

Z. CHRONNET-CHAMPOLLION.

Paris, le 15 septembre 1867.




MMOIRE

SUR

UN PROJET DE VOYAGE LITTRAIRE

EN GYPTE

PRSENT AU ROI EN 1827


PLAN ET MOTIFS DU VOYAGE


On peut considrer comme un fait positif, lorsqu'il s'agit de nos
connaissances relles sur l'ancienne gypte, que les recherches des
savants et des voyageurs n'ont produit jusqu'ici de rsultats complets,
de documents certains qu' l'gard du seul systme d'_architecture_
suivi, pendant une si longue srie de sicles, dans ce pays o les arts
ont commenc; encore est-il juste de dire que les travaux qui fixeront
irrvocablement nos ides  cet gard ne sont point encore publis, et
qu'il reste, de plus,  reconnatre les rgles qui dterminaient le
choix des ornements et des dcorations, selon la destination donne 
chaque genre d'difice. Ce point important pour la science ne peut tre
clairci que sur les lieux et par des personnes verses dans la
connaissance des symboles et du culte gyptiens, car les plus simples
ornements de cette architecture sont des emblmes parlants; et telle
frise, qui ne semble contenir que des arabesques ou une composition
calcule pour l'oeil seulement, renferme un prcepte, une date, ou un
fait historique.

Les doctrines le plus gnralement adoptes sur _l'art gyptien_, et sur
le degr d'avancement auquel ce peuple tait rellement parvenu, soit en
sculpture, soit en peinture, sont essentiellement fausses; les nouvelles
dcouvertes ont pu jeter de grands doutes sur leur exactitude; mais ces
doctrines ne peuvent tre ramenes au vrai et assises sur des fondements
solides que par de nouvelles recherches faites sur les grands difices
publics de Thbes et des autres capitales de l'gypte. C'est aussi
l'unique moyen de dcider clairement l'importante question que des
esprits diversement prvenus agitent encore si vivement, celle de la
transmission des arts de l'gypte  la Grce.

Nos connaissances sur _la religion_ et le culte des gyptiens ne
s'tendent encore que sur les parties purement matrielles; les
monuments de petites proportions nous font bien connatre les noms et
les attributs des divinits principales; mais comme ces mmes monuments
proviennent tous des catacombes et des spultures, nous n'avons de
renseignements dtaills que pour les personnages mystiques protecteurs
des morts, et prsidant aux divers tats de l'me aprs sa sparation du
corps. La religion des hautes classes, qui diffrait de celle des
tombeaux, n'est retrace que dans les sanctuaires des temples et les
chapelles des palais: sur ces difices couverts intrieurement et
extrieurement de bas-reliefs coloris, chargs de lgendes
innombrables, relatives  chaque personnage mythologique dont ils
retracent l'image, les divinits gyptiennes de tous les ordres,
hirarchiquement figures et mises en rapport, sont accompagnes de leur
gnalogie et de tous leurs titres, de manire  faire compltement
connatre leur rang, leur filiation, leurs attributs, et les fonctions
que chacune d'elles tait cense remplir dans le systme thologique
gyptien. Il reste donc encore  reconnatre sur les constructions de
l'gypte, la partie la plus releve et la plus importante de la
mythologie gyptienne.

Toutes les branches si varies des _arts_, et tous les procds de
l'_industrie gyptienne_ sont encore loin de nous tre connus. On a bien
recueilli quelques tableaux et des inscriptions relatives  un certain
nombre de mtiers, tels que la charpenterie, la menuiserie, la tannerie,
la construction navale, le transport des masses, la verrerie, l'art du
charron, du forgeron, du cordonnier, de l'mailleur, etc., etc., etc.;
mais les voyageurs qui ont dessin ces tableaux ont, pour la plupart,
nglig les lgendes explicatives qui les accompagnent, et aucun d'eux
n'tait en tat de lire, sur les monuments o ces tableaux ont t
copis, les dates prcises de l'poque o ces divers arts furent
pratiqus. Nous ignorons donc si la plupart de ces arts sont vraiment
d'origine gyptienne, propres  l'gypte, ou s'ils ont t introduits
par l'influence des peuples anciens qui, comme les Perses, les Grecs et
les Romains, ont tenu ce pays sous leur domination. C'est donc encore
ici une question trs-importante  claircir pour l'histoire de
l'industrie humaine; et cependant il en est beaucoup d'autres encore et
d'un intrt bien plus relev.

Si l'historien s'enquiert d'abord des bas-reliefs historiques et
ethnographiques, des scnes domestiques qui peignent les moeurs de la
nation et celles des souverains, etc., _il demande prcisment les
objets qui sont le moins claircis._ Ainsi s'exprimait, il y a douze
ans, M. de Heeren, un des hommes les plus distingus de l'Allemagne; et
tout ce qu'on a publi depuis, loin de remplir cette importante lacune,
n'a pu qu'augmenter encore les regrets des savants qui apprennent
seulement par des dessins pris au hasard, au milieu de sries immenses
de bas-reliefs, que les grands difices de l'gypte offrent encore,
sculpte dans tous ses dtails, l'histoire entire de ses plus grands
souverains, et que des compositions d'une immense tendue y retracent
les poques les plus glorieuses de l'histoire des gyptiens; car ce
peuple a voulu qu'on pt lire sur les murs des palais l'histoire de ses
plus illustres monarques, et c'est la seule nation qui ait os sculpter
sur la pierre de si grands objets et de si vastes dtails.

L'Europe savante connat l'existence de cet amas de richesses
historiques: son ardent dsir serait d'en tre mise en possession. Elle
a jug que nos progrs dans les tudes gyptiennes demandent qu'un
gouvernement clair se hte d'envoyer enfin en gypte des personnes
dvoues  la science et convenablement prpares, pour recueillir, tant
qu'ils subsistent encore, les innombrables et prcieux documents que la
magnificence gyptienne inscrivit jadis sur les difices dont les masses
imposantes couvrent les deux rives du Nil. L'Europe, sachant aussi que
la barbarie, toujours croissante, dtruit systmatiquement ces
respectables tmoins d'une antique civilisation, hte de tous ses voeux
le moment o des copies fidles de ces inscriptions et de ces
bas-reliefs historiques lui donneront le moyen de remplir avec certitude
les plus anciennes pages des annales du monde, en perptuant ainsi les
tmoignages si nombreux et si authentiques tracs sur tant de monuments
dont rien ne saurait remplacer la perte. Un voyage littraire en gypte
est donc aujourd'hui l'un des plus utiles qu'on puisse entreprendre.
Mais ce n'est point  l'histoire seule de l'gypte que le voyage propos
dans ce Mmoire doit fournir des lumires qu'on chercherait vainement
autre part que dans les palais de Thbes: c'est l qu'existent
galement, et nous en avons la certitude, des notions aussi dsirables
qu'inespres, sur tous les peuples qui, ds les premiers temps de la
civilisation humaine, jouaient un rle important en Afrique et dans
l'Asie occidentale. Les principales expditions des Pharaons contre les
nations qui, dans cet ancien monde, pouvaient lutter de puissance avec
l'gypte ou lui inspirer des craintes, sont sculptes sur les monuments
rigs par les triomphateurs: on y lit les noms de ces peuples, le
nombre des soldats, les noms des villes assiges et prises, les noms
des fleuves traverss, ceux des pays soumis, la quotit des tributs
imposs aux peuples vaincus; et les noms des objets prcieux enlevs 
l'ennemi sont crits sur des tableaux qui reprsentent ces trophes de
la victoire. Ces bas-reliefs, entremls de longues inscriptions
explicatives, sont d'autant plus utiles  connatre que les artistes
gyptiens ont rendu avec une admirable fidlit la physionomie, le
costume et toutes les habitudes des peuples trangers qu'ils ont eu 
combattre. Nous pourrons donc apprendre enfin, par l'tude directe de
cette immense galerie historique, quelles nations pouvaient balancer, 
des poques sur lesquelles l'histoire est encore muette, le pouvoir des
Pharaons en rivalisant avec l'gypte, pour lui disputer l'empire de cet
ancien monde que nous n'apercevons encore qu' travers mille
incertitudes, mais dont la ralit, dj dmontre, n'en est pas moins
surprenante; toutefois, en rapportant le temps de ces grandes scnes 
des poques beaucoup plus rapproches de nous que ne le voulait un
esprit de systme plus hardi que raisonn.

On ne saurait fixer l'importance des dcouvertes historiques que peut
amener une tude approfondie des bas-reliefs qui dcorent les difices
antiques de l'gypte, et surtout ceux de Thbes, sa vieille capitale. Ce
pays s'est en effet trouv en relation directe avec tous les grands
peuples connus de l'antiquit: si ses vnrables monuments nous montrent
une foule de peuples  demi sauvages du continent africain, vaincus et
dposant aux pieds des Pharaons l'or, les matires prcieuses, les
oiseaux rares et les animaux curieux de l'intrieur d'un pays encore si
peu connu, nous trouvons d'autre part le tableau des luttes sanglantes
des gyptiens, soit sur terre, soit sur mer, avec diverses nations
asiatiques (les Assyriens, les Bactriens et les Hindous peut-tre),
nations qui combattent avec des armes gales et des moyens tout aussi
avancs que ceux des gyptiens, leurs rivaux. Nous savons,  n'en point
douter, que les temples et les palais de l'gypte offrent les images et
des inscriptions contemporaines des rois thiopiens qui ont conquis
l'gypte, au milieu des monuments des Pharaons, dont ils ont
momentanment interrompu la longue et brillante succession. On y
recueillera les annales des rois gyptiens les plus renomms, tels que
les Osimandyas, Amosis, les Rhamss, les Thouthmosis; ailleurs celles
des Pharaons Ssonchis, Osorchon, Svchus, Tharaca, Apris et Nchao,
que les Livres saints nous peignent entrant dans le coeur de la Syrie 
la tte d'armes innombrables. On runira les copies du peu de monuments
levs sous la tyrannie des rois persans, les Darius et les Xerxs; on
notera les lieux o se lisent encore le grand nom d'Alexandre, celui de
son frre, de son jeune fils, et ceux des successeurs de cet homme qui
releva l'gypte foule par le gouvernement militaire des Perses. On
claircira toute l'histoire des Lagides; et cet examen des inscriptions
monumentales se terminera en recueillant, sur les mmes difices qui ont
prcd tant d'empires, leur ont survcu, et qui ont vu passer tant de
gloires, les noms les plus illustres de Rome gouverne par les
empereurs. Ainsi les monuments de l'gypte conservent des inscriptions
qui se lient  l'histoire ancienne tout entire, et en reclent une
grande partie que les crivains ne nous ont point conserve: c'est
donner une ide de l'immense moisson de faits et des documents qu'un
gouvernement protecteur des sciences utiles peut assurer aux tudes
solides, en ordonnant l'excution d'un voyage auquel sont directement
intresss les progrs de toutes les sciences historiques. Ajoutons
enfin que ce voyage, o l'on pourra tudier et comparer entre elles le
nombre immense d'inscriptions qui couvrent tous les monuments de
l'gypte, avancerait avec une merveilleuse rapidit nos connaissances
sur l'criture hiroglyphique, et qu'il fournira, sans aucun doute  cet
gard, des lumires qu'on ne pourrait peut-tre point obtenir d'une
tude de plusieurs sicles faite en Europe sur les seuls monuments
gyptiens que le hasard y ferait transporter  l'avenir. Sous ce point
de vue seul, les rsultats du voyage projet seraient inapprciables.

Les travaux des Franais qui firent partie de l'expdition d'gypte
n'ont fait que prparer l'Europe savante  de tels rsultats, en lui
montrant, par le trop petit nombre de dessins pris sur les monuments
historiques, tout ce qu'elle doit dsirer encore, et tout ce qu'on peut
attendre d'un examen approfondi et d'un voyage dont ces monuments seront
l'objet principal. Ces recherches, qui doivent produire tant de fruits
et jeter tant de lumires sur l'obscurit des temps antiques, taient
impossibles alors. On n'avait, en effet,  la fin du sicle dernier et
dans les premires annes du sicle prsent, aucune donne positive sur
le systme des critures gyptiennes; aussi les membres de la Commission
d'gypte, et la plupart des voyageurs qui ont march sur leurs traces,
persuads peut-tre qu'on n'arriverait jamais  l'intelligence des
signes hiroglyphiques, ont-ils attach moins d'intrt  copier avec
exactitude les longues inscriptions en caractres sacrs qui
accompagnent les figures mises en scne dans les bas-reliefs
historiques; il les ont presque toujours ngliges, et souvent mme, en
copiant quelques scnes de ces bas-reliefs, on s'est content de marquer
seulement la place occupe par ces lgendes. C'tait cependant, sinon
pour cette poque, du moins pour l'avenir, la partie la plus
intressante d'un tel travail. Mais enfin on doit beaucoup de
reconnaissance  ces voyageurs pour nous avoir appris,  n'en pouvoir
douter, qu'il ne dpend plus que de notre volont de recueillir, par
exemple, dans le palais de Karnac  Thbes, l'histoire des conqutes de
plusieurs rois, et probablement aussi celle de la dlivrance de l'gypte
du joug des Pasteurs ou Hykschos, vnement auquel se rattachent la
venue et la captivit des Hbreux; dans les sculptures de Kalabsch, le
tableau des conqutes de Rhamss II  l'intrieur de l'Afrique; dans les
galeries du palais de Mdinet-Abou, les expditions de Rhamss-Meamoun
contre les peuples de l'Asie; dans divers temples de la Nubie, des hauts
faits des Pharaons Moeris, Osortasen, Amnophis II; dans le palais de
Kourna, ceux de Mandoue et Ousire, etc.; enfin, dans les palais de
Louqsor, les difices d'Ibsamboul et le palais dit d'Osimandyas, les
dtails les plus circonstancis sur les conqutes du grand Ssostris,
tant en Asie qu'en Afrique.

De nos jours, des dessins de la totalit de ces grandes scnes
historiques, qui s'clairent les unes par les autres, et surtout des
copies exactes des inscriptions hiroglyphiques qu'on y a mles en si
grand nombre, acquerraient un prix infini et raliseraient, sinon en
totalit, du moins en trs-grande partie, les hautes esprances qu'y
rattachent les sciences historiques. Les notions positives sur le
mcanisme de l'criture hiroglyphique sont assez avances, et l'on a
reconnu le sens d'un nombre de caractres assez considrable, pour
retirer sur-le-champ, avec une certitude entire, les faits principaux
et les plus prcieux contenus dans ces bas-reliefs ou dans ces
inscriptions, et tous les documents utiles qu'ils renferment; enfin,
avec les connaissances nouvellement acquises sur les critures de
l'ancienne gypte, un voyage entrepris maintenant sur cette terre
classique, par un petit nombre de personnes bien prpares, produira
incontestablement des rsultats scientifiques tels qu'on et en vain os
les esprer dans le temps mme que l'gypte, au pouvoir d'une arme
franaise, tait livre aux recherches d'une foule de savants qui ont
beaucoup fait pour les sciences physiques, naturelles et mathmatiques,
mais qui manquaient de l'instrument essentiel et indispensable pour
exploiter convenablement la mine si riche de documents historiques que
la fortune des armes livrait  leur examen. La France guerrire a fait
connatre  fond l'gypte moderne, sa constitution physique, ses
productions naturelles, et les diffrents genres de monuments qui la
couvrent: c'est aussi  la France, jouissant de la faveur de la paix, si
propice au progrs des sciences et de la civilisation nouvelle, 
recueillir les souvenirs gravs sur ces monuments tmoins d'une
civilisation primitive et des efforts progressifs des sciences sur une
terre qui en fut le berceau: elles en sortirent pour clairer l'Europe
encore  demi sauvage lorsque l'gypte tait dj dchue de sa premire
splendeur: l'Europe remontera donc ainsi vers ses plus antiques
origines.

Aprs cet expos sommaire des motifs gnraux du voyage, il reste 
indiquer l'ordre dtaill des travaux que doivent excuter les personnes
charges de cette entreprise littraire.

1 Visiter un  un tous les monuments antiques de style gyptien, en
faire dessiner _l'ensemble_, et lever _le plan_ du petit nombre de ceux
que les voyageurs ont ngligs ou n'ont point suffisamment tudis.

2 Rechercher sur chaque _temple_ les inscriptions ddicatoires donnant
l'poque prcise de leur fondation, et celles qui indiquent toujours
l'poque o ont t excutes les diffrentes parties de la dcoration.
C'est, en d'autres termes, recueillir les lments positifs de
l'histoire et de la chronologie de l'art en gypte.

3 Copier avec soin, dans tous leurs dtails et avec leurs couleurs
propres, les images des diffrentes _divinits_ auxquelles chaque temple
tait ddi. Recueillir les inscriptions religieuses relatives  ces
divinits, et tous les titres divers qui leur sont donns.

4 Copier surtout les tableaux mythologiques o plusieurs divinits sont
mises en scne.

5 Dessiner les bas-reliefs reprsentant les diverses crmonies
religieuses, et tous les instruments de culte.

Ces divers travaux auront pour rsultat de faire connatre  fond
l'ensemble du culte gyptien, source de toutes les religions paennes de
l'Occident, et serviront  dmontrer les nombreux emprunts que la
religion des Grecs fit  celle de l'gypte. On terminera ainsi les
dissidences qui partagent les savants sur une matire mise en discussion
avant de possder les lments indispensables pour en claircir les
difficults.

6 Prendre, dans les temples, des calques exacts des figures
reprsentant les divers souverains de l'gypte, et avec tous les dtails
de costume, afin de former ainsi l'_iconographie_ des rois et des
reines; ces bas-reliefs, surtout ceux de l'poque la plus ancienne,
offrant le _portrait_ des Pharaons, de leurs femmes et de leurs enfants.

7 Rechercher dans les palais de Thbes, d'Ahydos, de Sohleb, et dans
tous les genres d'difices, tous les _bas-reliefs historiques_; les
dessiner avec soin, figures et lgendes, et copier les longues
inscriptions historiques qui les suivent ou les sparent.

8 Recueillir dans les palais et les tombeaux des rois tout ce qui se
rapporte  la vie publique et prive des Pharaons.

9 Dessiner dans les catacombes de Thbes ou des autres villes
gyptiennes les tableaux et les inscriptions relatives  la _vie civile_
des diverses classes de la nation, surtout ceux qui retracent les arts,
les mtiers et la vie intrieure des gyptiens; faire le recueil des
costumes des diverses castes, etc.

10 Copier les inscriptions votives, graves sur la plate-forme des
temples, sur les rochers environnants et dans les catacombes, toutes les
fois que ces inscriptions porteront _une date_ clairement exprime.

11 Recueillir toutes les _lgendes royales_, sculptes sur les
difices, avec leurs diverses variantes, et prciser le lieu o elles se
lisent, pour dterminer ainsi l'anciennet relative de chaque portion
d'un mme difice, et l'tat soit progressif, soit rtrograde de l'art.

12 Rechercher et faire dessiner avec soin tous les bas-reliefs et
tableaux _astronomiques_, prendre les dates exprimes soit sur ces mmes
sculptures, soit dans leur voisinage, pour dmontrer sans rplique
l'poque assez rcente de ces compositions, que l'esprit de systme
s'obstine encore, malgr des dmonstrations palpables,  considrer
comme remontant  des sicles fort antrieurs aux temps vritablement
historiques. On fixera galement ainsi l'opinion encore incertaine des
savants  l'gard du point rel d'avancement auquel les gyptiens
avaient port la science de l'astronomie.

13 On devra recueillir avec un soin scrupuleux tous les _caractres
hiroglyphiques_ de formes diffrentes, en notant les couleurs de chacun
d'eux, afin de former le tableau le plus approximativement complet qu'il
sera possible de tous les caractres employs dans l'criture sacre des
gyptiens.

14 On dessinera toutes les _inscriptions_ qui peuvent conduire soit 
confirmer, soit  tendre nos connaissances, relativement  la langue et
aux diverses critures de l'ancienne gypte.

15 Il est du plus pressant intrt pour les tudes historiques et
philologiques de chercher dans les ruines de l'gypte des _dcrets
bilingues_, semblables  celui que porte la pierre de Rosette. Ces
stles existaient en trs-grand nombre dans les temples gyptiens des
trois ordres. Des fouilles seront donc diriges dans l'enceinte de ces
temples, pour dcouvrir de tels monuments, par le secours desquels le
dchiffrement des textes hiroglyphiques ferait un pas immense.

16 Le directeur du voyage ferait aussi excuter des _fouilles_ sur les
points o il serait possible de rencontrer des monuments historiques de
divers genres: ceux des objets trouvs et qui mriteraient quelque
attention seraient emports pour tre placs au _Muse royal du Louvre_,
si ces objets taient d'ancien style gyptien, et au _Cabinet des
antiques de la Bibliothque royale_, si ces objets taient des mdailles
et des pierres graves, ou autres monuments de style grec ou romain. Les
_statues grecques ou romaines_ appartiendraient aussi au Muse des
antiques du Louvre.

17 On pourrait faire galement,  Thbes et dans toutes les autres
parties de l'gypte, des achats d'objets intressants pour les
_collections_ royales; on pourrait complter ainsi avec avantage les
diverses sries de monuments antiques qui existent dans ces
tablissements.

18 On dsire depuis longtemps que des personnes instruites dans les
langues orientales visitent les couvents de la valle des lacs de Natron
et de la Haute-gypte, et examinent les livres coptes ou autres que
renferment les _bibliothques des moines chrtiens_, lesquelles peuvent
contenir des ouvrages importants. Cette visite pourrait tre faite avec
soin pendant le voyage, et il serait facile peut-tre d'acqurir des
manuscrits intressants  peu de frais.

19 Quelques voyageurs en gypte ont parl d'inscriptions en _caractres
inconnus_, traces ou graves sur quelques monuments; on s'attacherait 
les recueillir, prcisment parce qu'elles sont considres comme
inconnues. Il en serait de mme des _manuscrits_ ou _inscriptions en
phnicien_, dont il n'existe encore qu'un trs-petit nombre en Europe,
ainsi que des inscriptions en caractres perspolitains ou
_cuniformes_, dont l'alphabet n'est pas encore entirement connu,
quoique les monuments o ils sont employs ne soient pas trs-rares. La
dcouverte des hiroglyphes phontiques a concouru  accrotre cet
alphabet au moyen d'une courte inscription en caractres cuniformes et
en caractres gyptiens. On peut en trouver d'autres, qui seraient
soigneusement copies.

20 Il manque  la Bibliothque du Roi quelques-uns des plus utiles
ouvrages de la _littrature arabe_. On aurait peut-tre l'occasion de
les acqurir  un prix convenable.

Tels sont le but, le plan et les motifs d'un voyage en gypte.

Pour l'excuter, M. Champollion n'attend plus que les ordres du Roi.




LETTRES

CRITES PENDANT LE VOYAGE DE PARIS A ALEXANDRIE

Lyon, le 18 juillet 1828.

Me voici arriv  Lyon en trs-bonne sant. J'ai trouv notre ami M.
Artaud prt  me recevoir, et je me suis tabli dans son muse.

J'ai trouv dans celui de la ville, entre autres morceaux curieux, une
statuette en bronze, de 7 pouces de hauteur, reprsentant le dieu Nil,
morceau d'un excellent travail. Je la fais dessiner pour mon _Panthon_:
c'est, jusqu'ici, une chose unique et que je suis bien aise d'avoir
rencontre.

M. Artaud a crit aujourd'hui  M. Sallier d'Aix, pour l'informer de mon
prochain passage par cette ville. Je m'attends donc  faire une bonne
rcolte dans cette nombreuse collection, et j'y consacrerai deux jours
s'il le faut.

Toulon, 25 juillet 1828.

Je suis arriv ici hier au soir en parfaite sant et aprs un voyage
moins pnible que la saison d't et le ciel de Provence ne pouvaient le
faire supposer. Partis d'Aix  trois heures du matin, nous tions 
Toulon sur les six heures du soir; je me suis  peine aperu de la
chaleur pendant la route, grce aux fourrures en laine dont je suis
couvert; ce qui me fait croire que le proverbe vulgaire: _Qui pare le
froid pare le chaud_, doit tre man comme tant d'autres de la sagesse
des nations.

Il m'a t impossible d'crire d'Aix comme j'en avais le projet: le
cabinet de M. Sallier m'a occup pendant les deux jours que j'ai passs
dans cette vieille ville. J'y ai trouv quelques pices importantes que
j'ai copies ou fait dessiner. Ce ne fut que le soir du second jour que
M. Sallier me mit dans les mains un paquet de papyrus gyptiens non
funraires, dans lequel j'ai trouv: 1 un long papyrus en fort mauvais
tat, qui m'a paru renfermer des observations astrologiques, le tout en
belle criture hiratique; 2 deux rouleaux contenant des espces d'odes
ou litanies  la louange d'un Pharaon; 3 un rouleau dont les premires
pages manquent, mais qui contient les louanges et les exploits de
Rhamss-Ssostris en style biblique, c'est--dire sous la forme d'une
ode dialogue, entre les dieux et le roi.

Cette affaire-ci est de la plus haute importance, et le peu de temps
que j'ai donn  son examen m'a convaincu que c'est un vrai trsor
historique. J'en ai tir les noms d'une quinzaine de nations vaincues,
parmi lesquelles sont spcialement nomms les Ioniens, _Iouni, Iavani_,
et les Lyciens, _Louka_, ou _Louki_; plus les thiopiens, les Arabes,
etc. Il est parl de leurs chefs emmens en captivit, et des
impositions que ces pays ont supportes. Ce manuscrit a pleinement
justifi mon ide sur le groupe qui qualifie les noms de pays trangers,
et ceux de personnages en langues trangres. J'ai relev avec soin tous
ces noms de peuples vaincus, qui, tant parfaitement lisibles et en
criture hiratique, me serviront  reconnatre ces mmes noms en
hiroglyphes sur les monuments de Thbes, et  les restituer, s'ils sont
effacs en partie.

Cette trouvaille est immense, et ce manuscrit hiratique porte sa date 
la dernire page. Il a t crit (dit le texte) _l'an IX, au mois de
Paoni_, du rgne de Rhamss le Grand. Je me propose d'tudier  fond ce
papyrus,  mon retour d'gypte.

M. Sallier m'a promis de me donner l'empreinte en papier des trois
pierres qui portent les fragments du dcret romain relatif au prix des
denres et marchandises; je l'aurais faite moi-mme, mais,
malheureusement, on a rempli en pltre durci les lettres du texte: on
les fera laver et nettoyer.

Toulon, le 29 juillet.

J'ai reu la premire lettre de Paris, attendue dj avec impatience. Ma
srie de numros ne commencera qu'aprs l'embarquement, et ma premire
sera date des domaines de Neptune, car j'espre que nous rencontrerons
en route quelque btiment revenant en Europe, et qu'il sera possible de
le charger d'un billet pour la France. Mais si par hasard nous sommes
seuls sur le grand chemin du monde, vous n'aurez de mes nouvelles que
dans deux mois au plus tt, les dparts d'Alexandrie pour France tant
extrmement rares. Notre corvette, destine  convoyer les btiments
marchands, ne convoiera personne. On n'ose plus se mettre en mer, non
qu'il y ait danger de perte de corps ou de biens, mais parce que le
commerce avec l'gypte est dans un tat complet de torpeur; l'gypte
elle-mme n'envoie plus de coton. L'amiral m'assure, toutefois, que nos
relations avec le pacha sont sur le pied le plus amical. Je vais avoir,
du reste, des nouvelles positives sur notre position  l'gard de
l'gypte, car je reois  l'instant un rendez-vous au lazaret, de la
part de M. Lon de Laborde, arrivant d'Alexandrie en trente-trois jours.
Il me dira certainement ce qu'il faut craindre ou esprer; le ton de sa
lettre est d'ailleurs trs-rassurant, et je n'en augure que de bonnes
nouvelles.

Nos Parisiens sont arrivs ce matin; et nos Toscans le soir, aprs un
voyage de quinze jours. Ils ont eu toutes les peines du monde 
traverser le cordon sanitaire tabli  la frontire du Pimont par le
roi de Sardaigne, qui, tromp par les exagrations d'un capitaine
marchand de Marseille, dbarqu  Gnes, s'est imagin que la peste
ravageait la Provence; les rgiments ont march pour occuper tous les
dbouchs des Alpes, et les lettres et journaux venant de France sont
taillads et passs au vinaigre. Il est connu en Italie que nous mourons
ici et  Marseille par centaines: tandis que le temps est superbe, grce
 une brise d'ouest qui rafrachit l'air et nous jettera en pleine mer
en moins d'une heure.

La mer promet d'tre excellente. J'ai dj essay mon estomac, et je le
crois assez bien amarin, ayant couru la rade en barque par une mer
assez grosse.


30 juillet.

Il m'a t impossible de voir M. de Laborde; la brise tait trop forte
pour pouvoir sans danger communiquer avec le lazaret dans une petite
embarcation; il m'indique un nouveau rendez-vous pour demain  une
heure: mais  cette heure-l, je serai dj loin de Toulon, puisque
notre embarquement aura lieu entre neuf et dix heures du matin. Nos gros
effets sont  bord, et nous sommes prts  dire adieu  la terre ferme.
On me fait esprer de toucher en Sicile. J'ai demand  l'amiral qu'il
permt au commandant de nous dbarquer quelques heures  Agrigente; cela
est accord. C'est  la mer  nous le permettre maintenant. Si elle est
bonne, j'crirai  l'ombre d'une des colonnes doriques du temple de
Jupiter.

Adieu; soyez sans inquitude, les dieux de l'gypte veillent sur nous.


En mer, entre la Sardaigne et la Sicile, 3 aot 1828.

Je vais essayer d'crire malgr le mouvement du vaisseau, qui, pouss
par un vent  souhait, marche assez rapidement vers la cte occidentale
de Sicile, que nous aurons ce soir en vue, selon toute apparence.
Jusqu'ici la traverse a t des plus heureuses, et le plus difficile
est fait: mon estomac a subi toutes ses preuves, et je me trouve
parfaitement bien maintenant. Le repos forc dont on jouit sur le
btiment, et l'impossibilit de s'y occuper avec quelque suite, ont
tourn au profit de ma sant, et je me porte  merveille.

Je ne parlerai point des deux jours passs, n'ayant eu sous les yeux que
le ciel et la mer. Le tableau, quoique vari par quelques volutions de
marsouins et la lourde apparition de deux cachalots, prsenterait trop
d'uniformit. La sche dsolation des ctes de Sardaigne, pays bien
digne de l'aspect de ses anciens Nuraghes, n'offre rien non plus de bien
intressant.

Je parlerai donc de l'espoir plus attrayant de dbarquer au milieu des
temples de la vieille Agrigente. Notre commandant nous le promet pour
demain au soir, si ole et Neptune veulent bien nous octroyer cette
douceur.

Du 4.

Nous ayons tourn, pendant la nuit, la pointe ouest de la Sardaigne, et
couru la cte mridionale, vraie succursale de l'Afrique. Ce matin nous
ne voyons encore que le ciel et la mer. Vers le soir, on aperoit l'le
de Maritimo, le point le plus occidental de la Sicile, mais un calme
malencontreux nous empche d'avancer.


Du 5.

Aprs une nuit passe  louvoyer, nous avons revu Maritimo de bon matin,
 deux ou trois lieues de nous. Le vent s'tant enfin lev, le vaisseau
a pass devant les les de Favignana et Levanzo; nous avions en
perspective Trapani (Drepanum), l'ancien arsenal de Sicile, et le mont
ryx si vant dans l'Enide. L'aprs-midi, nous avons pass devant
Marsalla et salu dvotement ses excellents vignobles: il s'est ml 
mon salut une teinte fort respectueuse, lorsqu'on a dpass cette ville
qui fut la vieille Lilybe, le principal tablissement carthaginois en
Sicile. Cette cte mridionale est d'une beaut parfaite.


Du 6.

Je n'ai pu saluer les ruines de Slinonte, nous les avons rases de
nuit. La cte est ici un peu plus sche, quoique pittoresque, et d'un
ton africain  faire plaisir. On a jet l'ancre dans la rade
d'Agrigente; l sont une foule de monuments grecs que nous dsirons
visiter et tudier. Mais il est probablement dcid que nous aurons le
dboire d'tre venus  quatre cents toises de ces temples sans pouvoir
mme les apercevoir. Nous payons chrement la sottise du capitaine
marseillais qui a rpandu  Gnes la nouvelle de la fameuse peste de
Marseille. tant alls au lazaret d'Agrigente avec le commandant, on
nous a rpondu que des ordres de Palerme, arrivs la veille, dfendaient
expressment qu'on donnt pratique  aucun btiment venu des ports
mridionaux de France. J'ai soutenu que Toulon tait un port du _nord_;
le bon Sicilien a rpondu qu'il le savait trs-bien, mais que, n'ayant
aucune instruction sur les ports du nord, il ne pouvait nous permettre
de dbarquer sans l'autorisation de l'intendant de la province
d'Agrigente. On nous a promis une rponse pour demain  huit heures; et
nous avons regagn la corvette, la mort dans l'me et sans l'esprance
d'admirer le temple de la Concorde. C'est bien l jouer de malheur, et
je comprends enfin le supplice de Tantale.


Du 7,  six heures du matin.

Aucune nouvelle de terre ne nous est encore parvenue. Je perds tout
espoir. Je vais fermer cette lettre pour l'envoyer dans une heure et
demie d'ici  terre, pour tcher de la faire mettre  la poste  travers
toutes les fumigations d'usage. Nous nous portons tous  faire plaisir,
bon apptit, l'oeil vif, des teints superbes, et on veut absolument nous
traiter en pestifrs! Je rouvrirais ma lettre si j'avais  vous
annoncer qu'on nous permet de voir Agrigente autrement qu' deux milles
de distance; je serais si heureux de dbarquer au milieu de ces
vnrables ruines! Mais je n'ose y compter.

Si nous n'avons pas l'entre  huit heures, nous mettrons immdiatement
 la voile, pour courir sur Malte.


Alexandrie, le 22 aot 1828.

Je hasarde ces lignes par un btiment toscan qui part demain pour
Livourne. Comme il est fort douteux que cette lettre parvienne en France
aussitt que celle dont veut bien se charger notre excellent commandant
de l'Egl, lequel retourne en Europe et met  la voile mardi prochain,
je mets un n 1 provisoire  celle-ci, rservant tous les dtails pour
la seconde, qui sera le vritable numro premier.

Je suis arriv le 18 aot dans cette terre d'gypte, aprs laquelle je
soupirais depuis longtemps. Jusqu'ici elle m'a trait en mre tendre, et
j'y conserverai, selon toute apparence, la bonne sant que j'y apporte.
J'ai pu boire de l'eau frache  discrtion, et cette eau-l est de
l'eau du Nil qui nous arrive par le canal nomm _Mahmoudih_ en
l'honneur du pacha, qui l'a fait creuser.

J'ai pu voir M. Drovetti le soir mme de mon arrive, et l j'ai appris
qu'il m'avait crit et conseill d'ajourner mon voyage. Depuis la date
de cette lettre, heureusement arrive trop tard  Paris, les choses sont
bien changes. Vous devez connatre dj les conventions pour
l'vacuation de la More, consenties le 6 juillet par Ibrahim-Pacha et
signes il y a une douzaine de jours par le vice-roi Mohammed-Aly. Mon
voyage ne rencontrera aucun empchement; le pacha est inform de mon
arrive, et il a bien voulu me faire dire que j'tais le bienvenu; je
lui serai prsent demain ou aprs-demain au plus tard. Tout se dispose
au mieux pour mes travaux futurs; et les Alexandrins sont si bons que
j'ai dj secou tous les prjugs inspirs par de prtendus historiens.

J'occupe dans le palais du consulat de France un petit appartement
dlicieux donnant sur le bord de la mer; l'ordre d'excution de nos
projets sur Alexandrie et ses environs est dj rgl; ils comprennent
les oblisques dits de Cloptre, dont nous aurons enfin une copie
exacte, et ensuite la colonne de Pompe; il faut savoir enfin  quoi
s'en tenir sur son inscription ddicatoire, et si elle porte le nom de
l'empereur _Diocltien_: nous en aurons une bonne empreinte.

Notre jeunesse est merveille de ce qu'elle a dj vu.... A ma
prochaine les dtails: la srie de mes lettres d'observation commencera
rellement avec elle....

Adieu.




LETTRES

CRITES

D'GYPTE ET DE NUBIE

EN 1828 ET 1829




PREMIRE LETTRE


Alexandrie, du 18 au 29 aot 1828.

Ma lettre d'Agrigente contenait mon journal depuis le 31 juillet, jour
de notre dpart de Toulon sur la corvette du roi _l'gl_, commande par
M. Cosmao-Dumanoir, capitaine de frgate, jusqu'au 7 aot que nous avons
quitt la cte de Sicile aprs une station de vingt-quatre heures, et
sans avoir pu obtenir la pratique du port, vu que, d'aprs les
informations parvenues de bonne source aux autorits siciliennes, nous
tions tous en proie  la _grande peste_ qui ravage Marseille,  ce
qu'on dit en Italie. J'ai vainement parlement avec des officiers
envoys par le gouverneur de Girgenti, et qui ne me parlaient qu'en
tremblant,  trente pas de distance; nous avons t dclars bien et
dment pestifrs, et il nous a fallu renoncer  descendre  terre, au
milieu des temples grecs les mieux conservs de toute la Sicile. Nous
remmes donc tristement  la voile, courant sur Malte, que nous
doublmes le lendemain 8 aot au matin, en passant  une porte de canon
des les Gozzo et Cumino, et de Cit-La-Valette, que nous avons
parfaitement vue dans ses dtails extrieurs.

C'est aprs avoir reconnu successivement le plateau de la Cyrnaque et
le cap Rasat, et avoir long de temps  autre la cte blanche et basse
de l'Afrique, sans tre trop incommods par la chaleur, que nous
apermes enfin, le 18 au matin, l'emplacement de la vieille
_Taposiris,_ nomme aujourd'hui la Tour des Arabes. Nous approchions
ainsi du terme de notre navigation, et nos lunettes nous rvlaient dj
la colonne de Pompe, toute l'tendue du Port-Vieux d'Alexandrie, la
ville mme dont l'aspect devenait de plus en plus imposant, et une
immense fort de mts de btiments, au travers desquels se montraient
les maisons blanches d'Alexandrie. A l'entre de la passe, un coup de
canon de notre corvette amena  notre bord un pilote arabe qui dirigea
la manoeuvre au milieu des brisants, et nous mit en toute sret au
milieu du Port-Vieux. Nous nous trouvmes l entours de vaisseaux
franais, anglais, gyptiens, turcs et algriens, et le fond de ce
tableau, vritable macdoine de peuples, tait occup par les carcasses
des btiments orientaux chapps aux dsastres de Navarin. Tout tait en
paix autour de nous, et voil, je pense, une preuve de la puissante
influence du vice-roi d'gypte sur l'esprit de ses gyptiens.

Nous en avions donc fini avec la mer, ds le 18  cinq heures du soir:
il ne nous restait qu'un seul regret, celui de nous sparer de notre
commandant Cosmao-Dumanoir, si recommandable  tous gards, et des
autres officiers de la corvette, qui, tous, nous ont combls de
prvenances et de soins, et nous ont procur par leur instruction tous
les charmes de la plus agrable socit; mes compagnons et moi
n'oublierons jamais tout ce que nous leur devons de reconnaissance.

A peine mouills dans le port, plusieurs officiers suprieurs des
vaisseaux franais vinrent  notre bord, et nous donnrent d'excellentes
nouvelles du pays: ils nous apprirent la prochaine vacuation de la
More par les troupes d'Ibrahim, en consquence d'une convention
rcente. On attend dans peu de jours la rentre de la premire division
de l'arme gyptienne.

M. le chancelier du consulat-gnral de France voulut bien aussi venir 
notre bord, nous complimenter de la part de M. Drovetti, qui se trouvait
heureusement  Alexandrie, ainsi que le vice-roi. Le soir mme,  six
heures, je me rendis  terre, avec notre brave commandant et mes
compagnons de voyage, Rosellini, Bibent, Ricci, et quelques autres: je
baisai le sol gyptien en le touchant pour la premire fois, aprs
l'avoir si longtemps dsir. A peine dbarqus, nous fmes entours par
des conducteurs d'nes (ce sont les fiacres du pays), et, monts sur ces
nobles coursiers, nous entrmes dans Alexandrie.

Les descriptions que l'on peut lire de cette ville ne sauraient en
donner une ide complte; ce fut pour nous comme une apparition des
antipodes, et un monde tout nouveau: des couloirs troits bords
d'choppes, encombrs d'hommes de toutes les couleurs, de chiens
endormis et de chameaux en chapelet; des cris rauques partant de tous
les cts et se mlant  la voix glapissante des femmes, ou d'enfants 
demi nus; une poussire touffante, et par-ci par-l quelques seigneurs
magnifiquement habills, maniant habilement de beaux chevaux richement
harnachs, voil ce qu'on nomme une rue d'Alexandrie. Aprs une
demi-heure de course sur nos nes et une infinit de dtours, nous
arrivmes chez M. Drovetti, dont l'accueil empress mit le comble 
toutes nos satisfactions. Surpris toutefois de notre arrive au milieu
des circonstances actuelles, il nous en flicita cependant, et nous
donna l'assurance que notre voyage d'exploration ne souffrirait aucune
difficult; son crdit, fruit de sa conduite noble, franche et
dsintresse, qui n'a jamais pour objet que le service de notre
monarque dont le nom est partout vnr, et l'honneur de la France, est
une garantie suffisante de ces promesses. M. Drovetti ajouta encore 
ses prvenances, en m'offrant un logement au palais de France, l'ancien
quartier-gnral de notre arme. J'y ai trouv un petit appartement
trs-agrable, c'est celui de Klber, et ce n'est pas sans de vives
motions que je me suis couch dans l'alcve o a dormi le vainqueur
d'Hliopolis.

Du reste, le souvenir des Franais est partout dans Alexandrie, tant
notre influence y fut douce et quitable. En arrivant, j'ai entendu
battre la retraite par les tambours et les fifres gyptiens sur les
mmes airs qu' Paris. Toutes les anciennes marches franaises pour la
troupe ont t adoptes par le Nizam-Gedid, et de vieux Arabes parlent
encore en franais. Il y a trois jours, allant de grand matin visiter
l'oblisque de Cloptre, et au milieu des collines de sables qui
couvrent les dbris de l'antique Alexandrie, je rencontrai un Arabe
aveugle et g, conduit par un enfant: j'approchai, et l'aveugle,
inform que j'tais Franais, me dit aussitt ces propres mots en me
saluant de la main: _Bonjour, citoyen; donne-moi quelque chose; je n'ai
pas encore djeun._ Ne pouvant ni ne voulant rsister  une telle
loquence, je mets dans la main de l'Arabe tous les sous de France qui
me restaient; en les ttant il s'cria aussitt: _Cela ne passe plus
ici, mon ami._ Je substituai  cette monnaie franaise une piastre
d'gypte: _Ah! voil qui est bon, mon ami,_ ajouta-t-il; _je te
remercie, citoyen._ De telles rencontres dans le dsert valent un bon
opra  Paris.

Je suis dj familiaris avec les usages et coutumes du pays; le caf,
la pipe, la siesta, les nes, la moustache et la chaleur; surtout la
sobrit, qui est une vritable vertu  la table de M. Drovetti, o nous
nous asseyons tous les jours, mes compagnons de voyage et moi.

J'ai visit tous les monuments des environs; la colonne de Pompe n'a
rien de fort extraordinaire; j'y ai trouv cependant  glaner. Elle
repose sur un massif construit de dbris antiques, et j'ai reconnu
parmi ces dbris le cartouche de Psammtichus II. Je n'ai pas nglig
l'inscription grecque qui dpend de la colonne, et sur laquelle existent
encore quelques incertitudes. Une bonne empreinte en papier les fera
cesser, et je serai heureux d'exposer sous les yeux de nos savants cette
copie fidle qui doit les mettre enfin d'accord sur ce monument
historique. J'ai visit plus souvent les oblisques de Cloptre,
toujours au moyen de nos roussins, que les jeunes Arabes nomment un _bon
cabal_ (dnomination provenale). De ces deux oblisques, celui qui est
debout a t donn au Roi par le pacha d'gypte, et j'espre qu'on
prendra les moyens ncessaires pour faire transporter cet oblisque 
Paris. Celui qui est  terre appartient aux Anglais. J'ai dj copi et
fait dessiner sous mes yeux leurs inscriptions hiroglyphiques. On en
aura donc, et pour la premire fois, je puis le dire, un dessin exact.
Ces deux oblisques,  trois colonnes de caractres sur chaque face, ont
t primitivement rigs par le roi Moeris devant le grand temple du
Soleil  Hliopolis. Les inscriptions latrales sont de Ssostris, et
j'en ai dcouvert deux autres trs-courtes,  la face est, qui sont du
successeur de Ssostris. Ainsi, trois poques sont marques sur ces
monuments; le d antique en granit ros, sur lequel chacun d'eux avait
t plac, existe encore; mais j'ai vrifi, en faisant fouiller par mes
Arabes dirigs par notre architecte M. Bibent, que ce d repose sur un
socle de trois marches qui est de fabrique grecque ou romaine.

C'est le 24 aot,  huit heures du matin, que nous avons t reus par
le vice-roi. S.A. habite plusieurs belles maisons construites avec
beaucoup de soin dans le got des palais de Constantinople; ces
difices, de belle apparence, sont situs dans l'ancienne le du Phare.
Nous nous y sommes rendus en corps, prcds de M. Drovetti, tous
habills au mieux, et les uns dans une calche attele de deux beaux
chevaux conduits habilement  toute bride dans les rues d'Alexandrie par
le cocher de M. Drovetti, et les autres monts sur des nes escortant la
calche.

Descendus au grand escalier de la salle du divan, nous sommes entrs
dans une vaste pice remplie de fonctionnaires, et nous avons t
immdiatement introduits dans une seconde salle, perce  jour: dans un
de ses angles, entre deux croises, tait assise S.A., dans un costume
fort simple, et tenant dans ses mains une pipe enrichie de diamants. Sa
taille est ordinaire, et l'ensemble de sa physionomie a une teinte de
gat qui surprend dans un personnage occup de si grandes choses. Ses
yeux ont une expression trs-vive, et une magnifique barbe blanche
couvre sa poitrine. S.A., aprs avoir demand de nos nouvelles, a bien
voulu nous dire que nous tions les bienvenus, et me questionner ensuite
sur le plan de mon voyage. Je l'ai expos sommairement, et j'ai demand
les firmans ncessaires; ils m'ont t accords sur-le-champ, avec deux
chaouchs du vice-roi, qui nous accompagneront partout. S.A. a ensuite
parl des affaires de la Grce, et nous a fait part de la nouvelle du
jour, qui est la mort d'Ahmed-Pacha, de Patras, livr  des Grecs
introduits dans sa chambre par des soldats infidles soudoys. Quoique
fort g, Ahmed s'est vigoureusement dfendu, a tu sept de ses
assassins, mais a succomb sous le nombre. Le vice-roi nous a fait
donner ensuite le caf, et nous avons pris cong de S.A., qui nous a
accompagns avec des saluts de main trs-bienveillants. C'est encore une
grce de plus dont nous sommes redevables aux bonts inpuisables de M.
Drovetti.

La commission toscane, conduite par M. Hip. Rosellini, a t reue aussi
le lendemain, 25 aot, par le vice-roi, prsente par M. Rosetti,
consul-gnral de Toscane. Elle a reu le mme accueil, les mmes
promesses et la mme protection. L'gypte, disait S.A., devait tre pour
nous comme notre pays mme; et je suis persuad que le vice-roi est
trs-flatt de la confiance que nos gouvernements ont mise dans son
caractre, en autorisant notre entreprise dans les circonstances
actuelles.

Je compte rester  Alexandrie jusqu'au 12 septembre: ce temps est
ncessaire pour nos prparatifs. Les chaleurs du Caire, et une maladie
assez bnigne qui y rgne, baisseront en attendant. Le Nil haussera en
mme temps. J'ai dj bu largement de ses eaux que nous apporte le canal
construit par l'ordre du pacha, et nomm pour cela le _Mahmoudih._ Le
fleuve sacr est en bon tat; l'inondation est assure pour le pays bas;
deux coudes de plus suffiront pour le haut. Nous sommes d'ailleurs ici
comme dans une contre qui serait l'abrg de l'Europe, bien reus et
fts par tous les consuls de l'Occident, qui nous tmoignent le plus
vif intrt. Nous avons t tous runis successivement chez MM. Acerbi,
Rosetti, d'Anastazy et Pedemonte, consuls d'Autriche, de Toscane, de
Sude et de Sardaigne. J'y ai vu aussi M. Mchain, consul de France 
Larnaka en Chypre, trs-recommandable sous tous les rapports, et l'un
des anciens de l'expdition franaise en gypte.

Nous sommes donc au mieux, et nous en rendons journellement des grces
infinies  la protection royale qui nous devance partout, et aux soins
inpuisables de M. Drovetti, qui ne se font attendre nulle part.

Je suis rempli de confiance dans les rsultats de notre voyage:
puissent-ils rpondre aux voeux du gouvernement et  ceux de nos amis!
Je ne m'pargnerai en rien pour y russir. J'crirai de toutes les
villes gyptiennes, quoique les bureaux de poste des Pharaons n'y
existent plus: je rserverai les dtails sur les magnificences de Thbes
pour notre vnrable ami M. Dacier; ils seront peut-tre un digne et
juste hommage au Nestor des hommes aimables et des hommes instruits.
J'ai reu les lettres de Paris de la fin de juillet par le _Nisus,_
arriv en onze jours. Adieu.




DEUXIME LETTRE

Alexandrie, le 14 septembre 1828.


Mon dpart pour le Caire est dfinitivement arrt pour demain, tous nos
prparatifs tant heureusement termins, ainsi que ce que je puis
appeler l'organisation de l'expdition, chacun ayant sa part officielle
d'action pour le bien de tous. Le docteur Ricci est charg de la sant
et des vivres; M. Duchesne, de l'arsenal; M. Bibent, des fouilles,
ustensiles et engins; M. Lhte, des finances; M. Gatano Rosellini, du
mobilier et des bagages, etc. Nous avons avec nous deux domestiques et
un cuisinier arabes; deux autres domestiques barabras; mon homme  moi,
Soliman, est un Arabe, de belle mine, et dont le service est excellent.

Deux btiments  voile nous porteront sur le Nil; l'un est le plus grand
_maasch_ du pays, et il a t mont par S.A. Mehemed-Ali: je l'ai nomm
_l'Isis;_ l'autre est une _dahabi,_ o cinq personnes logeront assez
commodment; j'en ai donn le commandement  M. Duchesne, en survivance
du bon docteur Raddi, qui doit nous quitter pour aller  la chasse des
papillons dans le dsert lybique. Cette _dahabi_ a reu le nom
d'_Athyr:_ nous voguerons ainsi sous les auspices des deux desses les
plus joviales du Panthon gyptien. D'Alexandrie au Caire, nous ne nous
arrterons qu' _Krioun,_ l'ancienne Chereus des Grecs, et 
_Ssa-el-Hagar,_ l'antique Sas. Je dois ces politesses  la patrie du
rus Psammtichus et du brutal Apris; enfin, je verrai s'il reste
quelques dbris de Siouph  _Saouaf,_ o naquit Amasis, et  Sas,
quelques traces du collge o Platon et tant d'autres Grecs _allrent 
l'cole._

Notre sant se soutient, et l'preuve du climat d'Alexandrie, qui est
une ville toute lybique, est d'un trs-bon augure. Nous sommes tous
enchants de notre voyage, et heureux d'avoir chapp aux dpches
tlgraphiques qui devaient nous retarder. Les circonstances de mauvaise
apparence ont toutes tourn pour nous; quelques difficults inattendues
sont aplanies: nous voyageons pour le Roi et pour la science; nous
serons heureux partout.

Je viens  l'instant (huit heures du soir) de prendre cong du vice-roi.
S.A. a t on ne peut pas plus gracieuse; je l'ai prie d'agrer notre
gratitude pour la protection ouverte qu'elle veut bien nous assurer. Le
vice-roi a rpondu que les princes chrtiens traitant ses sujets avec
distinction, la rciprocit tait pour lui un devoir. Nous avons parl
hiroglyphes, et il m'a demand une traduction des inscriptions des
oblisques d'Alexandrie. Je me suis empress de la lui promettre, et
elle lui sera remise demain matin, mise en langue turque par M. le
chancelier du consulat de France. S.A. a dsir savoir jusqu' quel
point de la Nubie je pousserai mon voyage, et elle m'a assur que nous
trouverions partout honneurs et protection; je lui ai exprim ma
reconnaissance dans les termes les plus flatteurs, et je puis dire qu'il
les repoussait d'une manire fort aimable; ces bons musulmans nous ont
traits avec une franchise qui nous charme. Adieu.

[Illustration: PLAN DES RUINES DE SAS.]




TROISIME LETTRE


Au Caire, le 27 septembre 1828.

C'est le 14 de ce mois, au matin, que j'ai quitt Alexandrie, aprs
avoir arbor le pavillon de France. Nous avons pris le canal nomm
_Mahmoudih_, auquel ont travaill MM. Coste et Masi; il suit la
direction gnrale de l'ancien canal d'Alexandrie, mais il fait beaucoup
moins de dtours, et se rend plus directement au Nil, en passant entre
le lac Marotis,  droite, et celui d'_Edkou_,  gauche. Nous
dbouchmes dans le fleuve, le 15 de trs-bonne heure, et je conus ds
lors les transports de joie des Arabes d'Occident, lorsque, quittant les
sables lybiques d'Alexandrie, ils entrent dans la branche canopique, et
sont frapps de la vue des tapis de verdure du Delta, couvert d'arbres
de toute espce, au-dessus desquels s'lvent les centaines de minarets
des nombreux villages qui sont disperss sur cette terre de
prdilection. Ce spectacle est vritablement enchanteur, et la renomme
de la fertilit de la campagne d'gypte n'est point exagre.

Le fleuve est immense, et les rives en sont dlicieuses. Nous fmes une
courte halte  _Fouah_, o nous arrivmes  midi. A sept heures et demie
du soir, nous dpassmes _Dsouk_; c'est le lieu o le respectable Salt
a expir il y a quelques mois. Le 16,  six heures du matin, je trouvai,
en m'veillant, le _maasch_ amarr dans le voisinage de _Ssa-el-Hagar_,
o j'avais recommand d'aborder pour visiter les ruines de Sas, devant
lesquelles je ne pouvais passer sans respect. (_Voyez la planche N 1._)

Nos fusils sur l'paule, nous gagnmes le village qui est  une
demi-heure du fleuve; nos jeunes artistes chassrent en chemin, et
firent lever deux chacals, qui s'chapprent  toutes jambes  travers
les coups de fusils. Nous nous dirigemes sur une grande enceinte que
nous apercevions dans la plaine depuis le matin. L'inondation, qui
couvrait une partie des terrains, nous fora de faire quelques dtours,
et nous passmes sur une premire _ncropole_ gyptienne, btie en
briques crues. Sa surface est couverte de dbris de poterie, et j'y
ramassai quelques fragments de figurines funraires: la grande enceinte
n'tait abordable que par une porte force tout  fait moderne. Je
n'essayerai point de rendre l'impression que j'prouvai aprs avoir
dpass cette porte, et en trouvant sous mes yeux des masses normes de
80 pieds de hauteur, semblables  des rochers dchirs par la foudre ou
par des tremblements de terre. Je courus vers le milieu de cette
immense circonvallation, et reconnus encore des constructions
gyptiennes en briques crues, de 15 pouces de long, 7 de large et 5
d'paisseur. C'tait aussi une _ncropole,_ et cela nous expliqua une
chose jusqu'ici assez embarrassante, savoir ce que faisaient de leurs
momies les villes situes dans la Basse-gypte, et loin des montagnes.
Cette seconde ncropole de Sas, dans les dbris colossaux de laquelle
on reconnat encore plusieurs tages de petites chambres funraires (et
il devait y en avoir un nombre infini), n'a pas moins de 1400 pieds de
longueur, et prs de 500 de large. Sur les parois de quelques-unes des
chambres, on trouve encore un grand vase de terre cuite, qui servait 
renfermer les intestins des morts, et faisait l'office des vases dits
_canopes_. Nous avons reconnu du bitume au fond de l'un d'entre eux.

A droite et  gauche de cette ncropole existent deux monticules, sur
l'un desquels nous avons trouv des dbris de granit rose, de granit
gris, de beau grs rouge et de _marbre blanc,_ dit de Thbes. Cette
dernire particularit intressera particulirement notre ami Dubois,
qui a tant travaill sur les matires employes dans les monuments de
l'antiquit; des lgendes de Pharaons sont sculptes sur ce marbre
blanc, et j'en ai recueilli de beaux chantillons.

Les dimensions de la grande enceinte qui renfermait ces difices sont
vraiment tonnantes. Le paralllogramme, dont les petits cts n'ont pas
moins de 1440 pieds, et les grands 2160, a ainsi plus de 7000 pieds de
tour. La hauteur de cette muraille peut tre estime  80 pieds, et son
paisseur mesure est de 54 pieds: on pourrait donc y compter les
grandes briques par millions.

Cette circonvallation de gant me parat avoir renferm les principaux
difices sacrs de _Sas_. Tous ceux dont il reste des dbris taient
des _ncropoles_; et, d'aprs les indications fournies par Hrodote,
l'enceinte que j'ai visite renfermerait les tombeaux d'_Apris_ et des
rois _sates_ ses anctres. De l'autre ct de ceux-ci serait le
monument funraire de l'usurpateur _Amasis_. La partie de l'enceinte,
vers le Nil, a pu aisment contenir le grand temple de Nith, la grande
desse de Sas; et nous avons donn la chasse  coups de fusil  des
chouettes, oiseau sacr de Minerve ou Nith, que les mdailles de Sas
et celles d'Athnes sa fille portent pour armes parlantes. A quelques
centaines de toises de l'angle voisin de la fausse porte, existent des
collines qui couvrent une troisime ncropole. Elle tait celle des gens
de qualit: on y a dj fouill, et j'y ai vu un norme sarcophage en
basalte vert, celui d'un gardien des temples sous _Psammtichus II_.
M. Rosetti, son possesseur, m'avait permis de l'emporter; mais la dpense
serait trop considrable, et le monument n'est pas assez important pour
la risquer. A mon retour en Basse-gypte, je ferai faire des fouilles
sur ce point-l et sur quelques autres, si l'tat des fonds me le
permet. Cette dernire remarque est importante; avec peu de fonds on
peut faire beaucoup, et je serais afflig de quitter ce pays sans avoir
pu assurer,  peu de frais, l'acquisition de monuments de choix, les
plus propres  enrichir nos collections royales et  clairer les
travaux historiques de nos savants. J'ai l'espoir qu'on voudra bien
m'aider pour l'accomplissement de ces vues d'une utilit incontestable.

[Illustration: RESTAURATION DES RUINES DE SAS. _d 'aprs Hrodote._

1. _Grande Ncropole ou Memnonia._
2. _Tombeau d'Apris et des rois Sates._
3. _Tombeau d'Amasis._
4. _Tombeaux divins._
5 6. _Pylnes._
7. _Temple de Nith??_
8. _Oblisques d'Amasis._
9. _Tmnos du Temple._
10. _Colosses d'Amasis._
11. _Androsphynxs d'Amasis._
12. _Propylon d'Amasis._
13. _Enceinte gnrale de l'Hiron._]

Cette premire visite  Sas ne sera pas la dernire; je quittai ce
lieu,  six heures du soir. Le lendemain, 17 septembre, nous passmes
devant _Schabour_. Le 18,  neuf heures du matin, nous fmes halte 
_Nader_, o des Almh nous donnrent un concert vocal et instrumental,
suivi des gambades et des chants grotesques habituels aux baladins. A
midi et demi, nous tions devant _Tharranh_, o je vis des monticules
de natron, transports des lacs qui le produisent. Le soir, nous
dpassmes _Mit-Salamh_, triste village assis dans le dsert libyque;
et, faute de vent, nous passmes une partie de la nuit sur la rive
verdoyante du Delta, prs du village d'_Aschmoun_. Le 19 au matin, nous
vmes enfin les Pyramides, dont on pouvait dj apprcier les masses,
quoique nous fussions  huit lieues de distance. A une heure trois
quarts, nous arrivmes au sommet du Delta (_Bathn-el-Bakarah_, le
Ventre-de-la-Vache),  l'endroit mme o le fleuve se partage en deux
branches, celle de Rosette et celle de Damiette. La vue est magnifique,
et la largeur du Nil tonnante. A l'occident, les Pyramides s'lvent au
milieu des palmiers; une multitude de barques et de btiments se
croisent dans tous les sens;  l'orient, le village trs-pittoresque de
_Schorafh_; dans la direction d'Hliopolis: le fond du tableau est
occup par le mont _Mokattam_, que couronne la citadelle du Caire, et
dont la base est cache par la fort de minarets de cette grande
capitale. A trois heures, nous vmes le Caire plus distinctement: c'est
l que les matelots vinrent nous demander le bakchichs de bonne arrive.
L'orateur tait accompagn de deux camarades habills d'une faon
trs-bizarre: des bonnets en pain de sucre, bariols de couleurs
tranchantes; des barbes et d'normes moustaches d'toupe blanche; des
langes troits, serrant et dessinant toutes les parties de leur corps;
et chacun d'eux s'tait ajust d'normes accessoires en linge blanc
fortement tordu. Ce costume, ces insignes et leurs postures grotesques,
figuraient au mieux les vieux faunes peints sur les vases grecs d'ancien
style. Quelques minutes aprs, notre _maasch_ donna sur un banc de
sable, et fut arrt tout court; nos matelots se jetrent au Nil pour le
dgager, en se servant du nom d'_Allah_, et bien plus efficacement de
leurs larges et robustes paules; la plupart de ces mariniers sont des
Hercules admirablement taills, d'une force tonnante, et ressemblant,
quand ils sortent du fleuve,  des statues de bronze nouvellement
coules. Ce travail d'une demi-heure suffit pour dgager le btiment.
Nous passmes devant _Embabh_, et aprs avoir salu le champ de
bataille des Pyramides, nous abordmes au port de _Boulaq_,  cinq
heures prcises. La journe du 20 se passa en prparatifs de dpart pour
le Caire, et plusieurs convois d'nes et de chameaux transportrent en
ville nos lits, malles et effets, pour meubler la maison que j'avais
fait louer d'avance. A 5 heures du soir, suivi de ma caravane, et
enfourchant nos nes, bien plus beaux que ceux d'Alexandrie, je partis
pour le Caire. Le janissaire du consulat ouvrait la marche, le drogman
tait avec moi, et toute la jeunesse paradait  ma suite: je m'aperus
que cela ne dplaisait nullement aux Arabes, qui criaient: _Fransaou_
(Franais) avec une certaine satisfaction.

Nous arrivions au Caire au bon moment; ce jour-l et le lendemain
taient ceux de la fte que les musulmans clbraient pour la naissance
du Prophte. La grande et importante place d'_Ezbkih_, dont
l'inondation occupe le milieu, tait couverte de monde entourant les
baladins, les danseuses, les chanteuses, et de trs-belles tentes sous
lesquelles on pratiquait des actes de dvotion. Ici, des musulmans assis
lisaient en cadence des chapitres du Coran; l, trois cents dvots,
rangs en lignes parallles, assis, mouvant incessamment le haut de leur
corps en avant et en arrire comme des poupes  charnire, chantaient
en choeur, _L Ilh ill Allh_ (Il n'y a point d'autre dieu que Dieu);
plus loin, cinq cents nergumnes, debout, rangs circulairement et se
sentant les coudes, sautaient en cadence, et poussaient, du fond de leur
poitrine puise, le nom d'_Allah_, mille fois rpt, mais d'un ton si
sourd, si caverneux, que je n'ai entendu de ma vie un choeur plus
infernal; cet effroyable bourdonnement semblait sortir des profondeurs
du Tartare. A ct de ces religieuses dmonstrations, circulaient les
musiciens et les filles de joie; des jeux de bague, des escarpolettes de
tout genre taient en pleine activit: ce mlange de jeux profanes et de
pratiques religieuses, joint  l'tranget des figures et  l'extrme
varit des costumes, formait un spectacle infiniment curieux, et que je
n'oublierai jamais. En quittant la place, nous traversmes une partie de
la ville pour gagner notre logement.

On a dit beaucoup de mal du Caire: pour moi, je m'y trouve fort bien; et
ces rues de 8  10 pieds de largeur, si dcries, me paraissent
parfaitement bien calcules pour viter la trop grande chaleur. Sans
tre paves, elles sont d'une propret fort remarquable. Le Caire est
une ville tout  fait monumentale; la plus grande partie des maisons est
en pierre, et  chaque instant on y remarque des portes sculptes dans
le got arabe; une multitude de mosques, plus lgantes les unes que
les autres, couvertes d'arabesques du meilleur got, et ornes de
minarets admirables de richesse et de grce, donnent  cette capitale un
aspect imposant et trs-vari. Je l'ai parcourue dans tous les sens, et
je dcouvre chaque jour de nouveaux difices que je n'avais pas encore
souponns. Grces  la dynastie des _Thouloumides_, aux califes
_Fathimites_, aux sultans _Ayoubites_ et aux mamelouks _Baharites_, le
Caire est encore une ville des Mille et une Nuits, quoique la barbarie
ait dtruit ou laiss dtruire en trs-grande partie les dlicieux
produits des arts et de la civilisation arabes. J'ai fait mes premires
dvotions dans la mosque de _Thouloum_, difice du IXe sicle, modle
d'lgance et de grandeur, que je ne puis assez admirer, quoique 
moiti ruin. Pendant que j'en considrais la porte, un vieux _chek_ me
fit proposer d'entrer dans la mosque: j'acceptai avec empressement,
et, franchissant lestement la premire porte, on m'arrta tout court 
la seconde: il fallait entrer dans le lieu saint sans chaussure; j'avais
des bottes, mais j'tais sans bas; la difficult tait pressante. Je
quitte mes bottes, j'emprunte un mouchoir  mon janissaire pour
envelopper mon pied droit, un autre mouchoir  mon domestique nubien
Mohammed, pour mon pied gauche, et me voil sur le parquet en marbre de
l'enceinte sacre; c'est sans contredit le plus beau monument arabe qui
reste en gypte. La dlicatesse des sculptures est incroyable, et cette
suite de portiques en arcades est d'un effet charmant. Je ne parlerai
ici ni des autres mosques, ni des tombeaux des califes et des sultans
mamelouks, qui forment autour du Caire une seconde ville plus magnifique
encore que la premire; cela me mnerait trop loin, et c'en est assez de
la vieille gypte, sans m'occuper de la nouvelle.

Lundi 22 septembre, je montai  la citadelle du Caire, pour rendre
visite  Habid-Effendi, gouverneur, et l'un des hommes les plus estims
par le vice-roi. Il me reut fort agrablement, causa beaucoup avec moi
sur les monuments de la Haute-gypte, et me donna quelques conseils pour
les tudier plus  l'aise. En sortant de chez le gouverneur, je
parcourus la citadelle, et je trouvai d'abord des blocs normes de grs,
portant un bas-relief o est figur le roi _Psammtichus II_, faisant la
ddicace d'un propylon: je l'ai fait copier avec soin. D'autres blocs
pars, et qui ont appartenu au mme monument de Memphis d'o ces
pierres ont t apportes, m'ont offert une particularit fort curieuse.
Chacune de ces pierres, parfaitement dresses et tailles, porte une
_marque_ constatant sous quel roi le bloc a t tir de la carrire; la
lgende royale, accompagne d'un titre qui fait connatre la destination
du bloc pour Memphis, est grave dans une aire carre et creuse. J'ai
recueilli sur divers blocs les marques de trois rois: _Psammtichus II_,
_Apris_, son fils, et _Amasis_, successeur de ce dernier: ces trois
lgendes nous donnent donc la dure de la construction de l'difice dont
ces blocs faisaient partie. Un peu plus loin sont les ruines du palais
royal du fameux _Salahh-Eddin_ (le sultan Saladin), le chef de la
dynastie des Ayoubites; un incendie a dvor les toits, il y a quatre
ans, et, depuis quelques mois, on dmolit parfois ce qui reste de ce
grand et beau monument: j'ai pu reconnatre une salle carre, la
principale du palais. Plus de trente colonnes de granit ros, portant
encore les traces de la dorure paisse qui couvrait leur ft, sont
debout, et leurs normes chapiteaux de sculpture arabe, imitation
grossire de vieux chapiteaux gyptiens, sont entasss sur les
dcombres. Ces chapiteaux, que les Arabes avaient ajouts  ces colonnes
grecques ou romaines, sont tirs de blocs de granit enlevs aux ruines
de Memphis, et la plupart portent encore des traces de sculptures
hiroglyphiques: j'ai mme trouv sur l'un d'entre eux,  la partie qui
joignait le ft  la colonne, un bas-relief reprsentant le roi
_Nectanbe_, faisant une offrande aux dieux. Dans une de mes courses 
la citadelle, o je suis all plusieurs fois pour faire dessiner les
dbris gyptiens, j'ai visit le fameux _puits de Joseph_, c'est--dire
le puits que le grand _Saladin_ (Salahh-Eddin-Joussouf) a fait creuser
dans la citadelle, non loin de son palais; c'est un grand ouvrage. J'ai
vu aussi la mnagerie du pacha, consistant en un lion, deux tigres et un
lphant; je suis arriv trop tard pour voir l'hippopotame vivant: la
pauvre bte venait de mourir d'un coup de soleil, pris en faisant sa
sieste sans prcaution; mais j'en ai vu la peau empaille  la turque,
et pendue au-dessus de la porte principale de la citadelle. J'ai visit
avant-hier _Mahammed-Bey_, defterdar (trsorier) du pacha. Il m'a fait
montrer la maison qu'il construit  Boulaq sur le Nil, et dans les
murailles de laquelle il a fait encastrer, comme ornement, _d'assez
beaux bas-reliefs gyptiens_, venant de Sakkarah; c'est un pas fort
remarquable, fait par un des ministres du pacha, assez renomm pour son
opposition  la rforme.

J'ai trouv ici notre agent consulaire, M. Derche, malade, et, parmi les
trangers, lord Prudhoe, M. Burton et le major Flix, Anglais, qui
s'occupent beaucoup d'hiroglyphes, et qui me comblent de bonts. Je
n'ai encore fait aucune acquisition; je prsume que notre arrive a fait
hausser le prix des antiquits; mais cela ne peut durer longtemps. Je
pars demain ou aprs pour Memphis; je ne reviendrai pas au Caire cette
anne; nous dbarquerons prs de _Mit-Rahinh_ (le centre des ruines de
la vieille ville), o je m'tablirai; je pousserai de l des
reconnaissances sur _Sakkarah, Dahschour_ et toute la plaine de
_Memphis_, jusqu'aux grandes pyramides de _Gish_, d'o j'espre dater
ma prochaine lettre. Aprs avoir couru le sol de la seconde capitale
gyptienne, je mets le cap sur Thbes, o je serai vers la fin
d'octobre, aprs m'tre arrt quelques heures  Abydos et  Dendrah.
Ma sant est toujours excellente et meilleure qu'en Europe; il est vrai
que je suis un homme tout nouveau: ma tte rase est couverte d'un
norme turban; je suis compltement habill  la turque, une belle
moustache couvre ma bouche, et un large cimeterre pend  mon ct; ce
costume est trs-chaud, et c'est justement ce qui convient en gypte; on
y sue  plaisir et l'on s'y porte de mme. Les Arabes me prennent
partout pour un naturel; dans peu je pourrai joindre l'illusion de la
parole  celle des habits; je dbrouille mon arabe, et  force de
jargonner, on ne me prendra plus pour un dbutant. J'ai dj recueilli
des coquilles du Nil pour M. de Frussac ... J'attends impatiemment des
lettres de Paris ... Adieu.




QUATRIME LETTRE


Sakkarah, le 5 octobre 1828.

Nous sommes rests au Caire jusqu'au 30 septembre, et le soir du mme
jour nous avons couch dans notre _maasch_, afin de mettre  la voile le
lendemain de bonne heure pour gagner l'ancien emplacement de Memphis. Le
1er octobre, nous passmes la nuit devant le village de _Massarah_, sur
la rive orientale du Nil, et le lendemain,  six heures du matin, nous
courmes la plaine pour atteindre de grandes carrires que je voulais
visiter, parce que Memphis, sise sur la rive oppose, et prcisment en
face, doit tre sortie de leurs vastes flancs. La journe fut
excessivement pnible; mais je visitai presque une  une toutes les
cavernes dont le penchant de la montagne de _Thorrah_ est cribl. J'ai
constat que ces carrires de beau calcaire blanc ont t exploites 
toutes les poques, et j'ai trouv: 1 une inscription date du mois de
Paophi de l'an IV _de l'empereur Auguste;_ 2 une seconde inscription de
l'an VII, mme mois, d'un Ptolme, qui doit tre _Soter Ier_, puisqu'il
n'y a pas de surnom; 3 une inscription de l'an II du roi _Acoris_, l'un
des insurgs contre les Perses; enfin, deux de ces carrires et les plus
vastes ont t ouvertes l'an XXII du roi _Amosis_, le pre de la
dix-huitime dynastie, comme portent textuellement deux belles stles
sculptes  mme dans le roc,  ct des deux entres. Ces mmes stles
indiquent aussi que les pierres de cette carrire ont t employes aux
constructions des temples de _Phtha_, d'_Apis_ et d'_Ammon_,  Memphis,
et cette indication donne la date de ces mmes temples bien connus de
l'antiquit. J'ai trouv aussi, dans une autre carrire, pour l'poque
pharaonique, deux monolithes tracs  l'encre rouge sur les parois, avec
une finesse extrme et une admirable sret de main: la corniche de l'un
de ces monolithes, qui n'ont t que mis en projet, sans commencement
d'excution, porte le prnom et le nom propre de _Psammtichus Ier_.
Ainsi, les carrires de la montagne arabique, entre _Thorrah_ et
_Massarah_, ont t exploites sous les Pharaons, les Perses, les
Lagides, les Romains et dans les temps modernes; j'ajoute que cela tient
 leur voisinage des capitales successives de l'gypte, _Memphis,
Fosthat_ et le _Caire_. Rentrs le soir dans nos vaisseaux, comme les
Grecs venant de livrer un assaut  la ville de Troie, mais plus heureux
qu'eux, puisque nous emportions quelque butin, je fis mettre  la voile
pour _Bdrchin_, village situ  peu de distance, sur le bord
occidental du Nil. Le lendemain, de bonne heure, nous partmes pour
l'immense bois de dattiers qui couvre l'emplacement de Memphis; pass le
village de _Bdrchin_, qui est  un quart d'heure dans les terres, on
s'aperoit qu'on foule le sol antique d'une grande cit, aux blocs de
granit disperss dans la plaine, et  ceux qui dchirent le terrain et
se font encore jour  travers les sables, qui ne tarderont pas  les
recouvrir pour jamais. Entre ce village et celui de _Mit-Rahinh_,
s'lvent deux longues collines parallles, qui m'ont paru tre les
boulements d'une enceinte immense, construite en briques crues comme
celle de Sas, et renfermant jadis les principaux difices sacrs de
Memphis. C'est dans l'intrieur de cette enceinte que nous avons vu le
grand colosse exhum par M. Caviglia. Il me tardait d'examiner ce
monument, dont j'avais beaucoup entendu parler, et j'avoue que je fus
agrablement surpris de trouver un magnifique morceau de sculpture
gyptienne. Le colosse, dont une partie des jambes a disparu, n'a pas
moins de trente-quatre pieds et demi de long. Il est tomb la face
contre terre, ce qui a conserv le visage parfaitement intact. Sa
physionomie suffit pour me le faire reconnatre comme une statue de
Ssostris, car c'est en grand le portrait le plus fidle du beau
Ssostris de Turin; les inscriptions des bras, du pectoral et de la
ceinture, confirmrent mon ide, et il n'est plus douteux qu'il existe,
 Turin et  Memphis, deux _portraits_ du plus grand des Pharaons. J'ai
fait dessiner cette tte avec un soin extrme, et relever toutes les
lgendes. Ce colosse n'tait point seul; et si j'obtiens des fonds
spciaux pour des fouilles en grand  Memphis, je puis rpondre, en
moins de trois mois, de peupler le Muse du Louvre de statues des plus
riches matires et du plus grand intrt pour l'histoire. Ce colosse,
devant lequel sont de grandes substructions calcaires, tait, selon
toute apparence, plac devant une grande porte et devait avoir des
pendants: j'ai fait faire quelques fouilles pour m'en assurer, mais le
temps me manquera. Un peu plus loin et sur le mme axe, existent encore
de petits colosses du mme Pharaon, en granit ros, mais en fort mauvais
tat. C'tait encore une porte.

Au nord du colosse exista un temple de Vnus (_Hathr_), construit en
calcaire blanc, et hors de la grande enceinte, du ct de l'orient: j'ai
continu des fouilles commences par Caviglia; le rsultat a t de
constater dans cet endroit mme l'existence d'un temple orn de
colonnes-pilastres accouples et en granit ros, et ddi  _Phtha_ et 
_Hathr_ (Vulcain et Vnus), les deux grandes divinits de Memphis, par
Rhamss le Grand. L'enceinte principale renfermait aussi, du ct de
l'est, une vaste ncropole semblable  celle que j'ai reconnue  Sas.

C'est le 4 octobre que je suis venu camper  _Sakkarah_, car nous sommes
sous la tente; une d'elles est occupe par nos domestiques; tous les
soirs, sept ou huit Bdouins choisis d'avance font la garde de nuit et
les commissions le jour; ce sont de braves et excellentes gens, quand on
les traite en hommes.

J'ai visit ici,  Sakkarah, la plaine des momies, l'ancien cimetire
de Memphis, parsem de pyramides et de tombeaux viols. Cette localit,
grce  la rapace barbarie des marchands d'antiquits, est presque tout
 fait nulle pour l'tude: les tombeaux orns de sculptures sont, pour
la plupart, dvasts, ou recombls aprs avoir t pills. Ce dsert est
affreux; il est form par une suite de petits monticules de sable
produits des fouilles et des bouleversements, le tout parsem
d'ossements humains, dbris des vieilles gnrations. Deux tombeaux
seuls ont attir notre attention, et m'ont ddommag du triste aspect de
ce champ de dsolation. J'ai trouv, dans l'un d'eux, une srie
d'oiseaux sculpts sur les parois, et accompagns de leurs noms en
hiroglyphes; cinq espces de gazelles avec leurs noms; et enfin
quelques scnes domestiques, telles que l'action de traire le lait, deux
cuisiniers exerant leur art, etc. Nos portefeuilles se grossissent du
fruit de ces dcouvertes ... Adieu.




CINQUIME LETTRE

Au pied des pyramides de Gizh, le 8 octobre 1828.


J'ai transport mon camp et mes pnates  l'ombre des grandes pyramides,
depuis hier que, quittant Sakkarah pour visiter l'une des merveilles du
monde, sept chameaux et vingt nes ont transport nous et nos bagages 
travers le dsert qui spare les pyramides mridionales de celles de
Gizh, les plus clbres de toutes, et qu'il me fallait voir enfin avant
de partir pour la Haute-gypte. Ces merveilles ont besoin d'tre
tudies de prs pour tre bien apprcies; elles semblent diminuer de
hauteur  mesure qu'on en approche, et ce n'est qu'en touchant les blocs
de pierre dont elles sont formes qu'on a une ide juste de leur masse
et de leur immensit. Il y a peu  faire ici, et lorsqu'on aura copi
des scnes de la vie domestique, sculptes dans un tombeau voisin de la
deuxime pyramide, je regagnerai nos embarcations, qui viendront nous
prendre  Gizh, et nous cinglerons  force de voiles pour la
Haute-gypte, mon vritable quartier-gnral. Thbes est l, et on y
arrive toujours trop tard.

Sauf un peu de fatigue de la journe d'hier, nous nous portons fort
bien. Mais point encore de nouvelles d'Europe!..... Adieu.




SIXIEME LETTRE


A Bni-Hassau, le 5; et  Monfaloutli, le 8 novembre 1828.

Je comptais tre  Thbes le 1er novembre; voici dj le 5, et je me
trouve encore  _Bni-Hassan_. C'est un peu la faute de ceux qui ont
dj dcrit les hypoges de cette localit, et en ont donn une si mince
ide. Je comptais expdier ces grottes en une journe; mais elles en ont
pris quinze, sans que j'en prouve le moindre regret; je vais reprendre
mon rcit de plus haut.

Ma dernire lettre tait date des grandes pyramides, o je suis, rest
camp trois jours, non pour ces masses normes et de si peu d'effet
lorsqu'on les voit de prs, mais pour l'examen et le dpouillement des
grottes spulcrales creuses dans le voisinage. Une, entre autres, celle
d'un certain _Eima_, nous a fourni une srie de bas-reliefs
trs-curieux pour la connaissance des arts et mtiers de l'ancienne
gypte, et je dois donner un soin trs-particulier  la recherche des
monuments de ce genre, qui sont aussi bien de l'histoire que les grands
tableaux de bataille des palais de Thbes. J'ai trouv autour des
pyramides plusieurs tombeaux de princes (fils de rois) et de grands
personnages, mais peu d'inscriptions d'un trs-grand intrt.

Je quittai les pyramides le 11 octobre, pour revenir sur mes pas et
gagner notre ancien campement de Sakkarah,  travers le dsert, et de l
notre _flotte_, mouille  _Bdrchin_, o nous arrivmes le soir mme,
grce  nos infatigables baudets et aux chameaux qui portaient tout
notre bagage. Nous mmes  la voile pour la Haute-gypte, et ce ne fut
que le 20 octobre, aprs avoir prouv tout l'ennui du calme plat et du
manque total de vent du nord, que nous arrivmes  _Minih_, d'o je fis
partir tout de suite, aprs une visite  la filature de coton, monte en
machines europennes, et aprs l'achat de quelques provisions
indispensables. On se dirigea sur _Saouadh_ pour voir un hypoge grec
d'ordre _dorique_, dj dcrit. De l nous cinglmes vers
_Zaouyet-el-Maitin_, o nous fmes rendus le 20 mme au soir; l
existent quelques hypoges dcors de bas-reliefs relatifs  la vie
domestique et civile; j'ai fait copier tout ce qu'il y avait
d'intressant, et nous ne les quittmes que le 23 au soir, pour courir 
_Bni-Hassan_  la faveur d'une bourrasque,  laquelle nous dmes d'y
arriver le mme jour vers minuit.

A l'aube du jour, quelques-uns de nos jeunes gens tant alls, en
claireurs, visiter les grottes voisines, rapportrent qu'il y avait
peu  faire, vu que les peintures taient  peu prs effaces. Je montai
nanmoins, au lever du soleil, visiter ces hypoges, et je fus
agrablement surpris de trouver une tonnante srie de peintures
parfaitement visibles jusque dans leurs moindres dtails, lorsqu'elles
taient mouilles avec une ponge, et qu'on avait enlev la crote de
poussire fine qui les recouvrait et qui avait donn le change  nos
compagnons. Ds ce moment on se mit  l'ouvrage, et par la vertu de nos
chelles et de l'admirable ponge, la plus belle conqute que
l'industrie humaine ait pu faire, nous vmes se drouler  nos yeux la
plus ancienne srie de peintures qu'on puisse imaginer, toutes relatives
 la vie civile, aux arts et mtiers, et ce qui tait neuf,  la _caste
militaire_. J'ai fait, dans les deux premiers hypoges, une moisson
immense, et cependant une moisson plus riche nous attendait dans les
deux tombes les plus recules vers le nord; ces deux hypoges, dont
l'architecture et quelques dtails intrieurs ont t mal reproduits,
offrent cela de particulier (ainsi que plusieurs petits tombeaux
voisins), que la porte de l'hypoge est prcde d'un portique taill 
jour dans le roc, et form de colonnes qui ressemblent,  s'y mprendre
 la premire vue, au _dorique_ grec de Sicile et d'Italie. Elles sont
canneles,  base arrondie, et presque toutes d'une belle proportion.
L'intrieur des deux derniers hypoges tait ou est encore soutenu par
des colonnes semblables: nous y avons tous vu le vritable type du vieux
_dorique grec_, et je l'affirme sans craindre d'tablir mon opinion sur
des monuments du temps romain, car ces deux hypoges, les plus beaux de
tous, portent leur date et appartiennent au rgne d'_Osortasen_,
deuxime roi de la XXIIIe dynastie (Tanite), et par consquent remontent
au IXe sicle avant J.-C. J'ajouterai que le plus beau des deux
portiques, encore intact, celui de l'hypoge d'un chef administrateur
des terres orientales de l'Heptanomide, nomm _Nhthph_, est compos de
ces colonnes doriques SANS BASE, comme celles de Paestum et de tous les
beaux temples grecs-doriques.

Les peintures du tombeau de _Nhthph_ sont de vritables _gouaches_,
d'une finesse et d'une beaut de dessin fort remarquables: c'est ce que
j'ai vu de plus beau jusqu'ici en gypte; les animaux, quadrupdes,
oiseaux et poissons, y sont peints avec tant de finesse et de _vrit_,
que les copies colories que j'en ai fait prendre ressemblent aux
gravures colories de nos beaux ouvrages d'histoire naturelle: nous
aurons besoin de l'affirmation des quatorze tmoins qui les ont vues,
pour qu'on croie en Europe  la fidlit de nos dessins, qui sont d'une
exactitude parfaite.

C'est dans ce mme hypoge que j'ai trouv un tableau du plus haut
intrt: il reprsente quinze prisonniers, hommes, femmes ou enfants,
pris par un des fils de _Nhthph_, et prsents  ce chef par un scribe
royal, qui offre en mme temps une feuille de papyrus, sur laquelle est
relate la date de la prise, et le nombre des captifs, qui tait de
trente-sept. Ces captifs, grands et d'une physionomie toute
particulire,  nez aquilin pour la plupart, taient blancs
comparativement aux gyptiens, puisqu'on a peint leurs chairs en
jaune-roux pour imiter ce que nous nommons la _couleur de chair_. Les
hommes et les femmes sont habills d'toffes trs-riches, peintes
(surtout celles des femmes) comme le sont les tuniques de dames grecques
sur les vases grecs du vieux style: la tunique, la coiffure et la
chaussure des femmes captives peintes  _Bni-Hassan_ ressemblent 
celles des Grecques des vieux vases, et j'ai retrouv sur la robe d'une
d'elles l'ornement enroul si connu sous le nom de _grecque_, peint en
rouge, bleu et noir, et trac verticalement. Ces dtails piqueront la
curiosit et rveilleront l'intrt de nos archologues et celui de
notre ami M. Dubois, que j'ai regrett, ici plus qu'ailleurs, de n'avoir
pas  mes cts, parce que notre opinion sur l'avancement de l'art en
gypte y trouve des preuves _archi-authentiques_. Les hommes captifs, 
barbe pointue, sont arms d'arcs et de lances, et l'un d'entre eux tient
en main une _lyre grecque_ de vieux style. Sont-ce des Grecs? Je le
crois fermement, mais des Grecs ioniens, ou un peuple d'Asie Mineure,
voisin des colonies ioniennes et participant de leurs moeurs et de leurs
habitudes: ce serait une chose bien curieuse que des Grecs du IXe sicle
avant J.-C., peints avec fidlit par des mains gyptiennes. J'ai fait
copier ce long tableau en couleur avec une exactitude toute
particulire: pas un coup de pinceau qui ne soit dans l'original.

Les quinze jours passs  _Bni-Hassan_ ont t monotones, mais
fructueux: au lever du soleil, nous montions aux hypoges dessiner,
colorier et crire, en donnant une heure au plus  un modeste repas,
qu'on nous apportait des barques, pris  terre sur le sable, dans la
grande salle de l'hypoge, d'o nous apercevions,  travers les colonnes
en _dorique primitif_, les magnifiques plaines de l'Heptanomide; le
soleil couchant, admirable dans ce pays-ci, donnait seul le signal du
repos; on regagnait la barque pour souper, se coucher et recommencer le
lendemain.

Cette vie de tombeaux a eu pour rsultat un portefeuille de dessins
parfaitement faits et d'une exactitude complte, qui s'lvent dj 
plus de trois cents. J'ose dire qu'avec ces seules richesses, mon voyage
d'gypte serait dj bien rempli,  l'architecture prs, dont je ne
m'occupe que dans les lieux qui n'ont pas t visits ou connus. Voici
un _petit crayon_ de mes conqutes: cette note sera divise par
matires, alphabtiquement ranges comme l'est mon portefeuille pendant
le voyage, afin d'avoir sous la main les dessins dj faits, et de
pouvoir les comparer vite avec les monuments nouveaux du mme genre.

1 AGRICULTURE.--Dessins reprsentant le labourage avec les boeufs ou 
bras d'hommes; le semage, le foulage des terres par les bliers, et non
par les _porcs_, comme le dit Hrodote; cinq sortes de charrues; le
piochage, la moisson du bl; la moisson du lin; la mise en gerbes de ces
deux espces de plantes; la mise en meule, le battage, le mesurage, le
dpt en grenier; deux dessins de grands greniers sur des plans
diffrents; le lin transport par des nes; une foule d'autres travaux
agricoles, et entre autres la rcolte du lotus; la culture de la vigne,
la vendange, son transport, l'grenage, le pressoir de deux espces,
l'un  force de bras et l'autre  mcanique, la mise en bouteilles ou
jarres, et le transport  la cave; la fabrication du vin cuit, etc.; la
culture du jardin, la cueillette des bamieh, des figues, etc.; la
culture de l'ognon, l'arrosage, etc.; le tout, comme tous les tableaux
suivants, avec lgendes hiroglyphiques explicatives; plus l'_intendant
de la maison des champs_ et ses secrtaires.

2 ARTS ET MTIERS.--Collection de tableaux, pour la plupart coloris,
afin de bien dterminer la nature des objets, et reprsentant: le
sculpteur en pierre, le sculpteur sur bois, le peintre de statues, le
peintre d'objets d'architecture; meubles et menuiserie; le peintre
peignant un tableau, avec son _chevalet_; des _scribes_ et commis aux
critures de toute espce; les ouvriers des carrires transportant des
blocs de pierre; l'art du potier avec toutes les oprations; les
_marcheurs_ ptrissant la terre avec les pieds, d'autres avec les mains;
la mise de l'argile en cne, le cne plac sur le tour; le potier
faisant la panse, le goulot du vase, etc.; la premire _cuite_ au four,
la seconde au schoir, etc.; la coupe du bois; les fabricants de cannes,
d'avirons et de rames; le charpentier, le menuisier; le fabricant de
meubles; les scieurs de bois; les corroyeurs; le coloriage des cuirs ou
maroquins; le cordonnier; la filature; le tissage des toiles  divers
mtiers; le verrier et toutes ses oprations; l'orfvre, le bijoutier,
le forgeron.

3 CASTE MILITAIRE.--L'ducation de la caste militaire et tous ses
exercices gymnastiques, reprsents en plus de deux cents tableaux, o
sont retraces toutes les poses et attitudes que peuvent prendre deux
habiles lutteurs, attaquant, se dfendant, reculant, avanant, debout,
renverss, etc.; on verra par l si l'art gyptien se contentait de
figures de profil, les jambes unies et les bras colls contre les
hanches. J'ai copi toute cette curieuse srie de militaires nus,
luttant ensemble; plus, une soixantaine de figures reprsentant des
soldats de toute arme, de tout rang, la petite guerre, un sige, la
_tortue_ et le _blier_, les punitions militaires, un champ de bataille,
et les prparatifs d'un repas militaire; enfin la fabrication des
lances, javelots, arcs, flches, massues, haches d'armes, etc.

4 CHANT, MUSIQUE ET DANSE.--Un tableau reprsentant un concert vocal et
instrumental; un chanteur, qu'un musicien accompagne sur la harpe, est
second par deux choeurs, l'un de quatre hommes, l'autre de cinq femmes,
et celles-ci battent la mesure avec leurs mains: c'est un opra tout
entier; des joueurs de harpe de tout sexe, des joueurs de _flte
traversire_, de flageolet, d'une sorte de conque, etc.; des danseurs
faisant diverses figures, avec les noms des pas qu'ils dansent; enfin,
une collection trs-curieuse de dessins reprsentant les danseuses (ou
filles publiques de l'ancienne gypte), dansant, chantant, jouant  la
paume, faisant divers tours de force et d'adresse.

5 Un nombre considrable de dessins reprsentant l'DUCATION DES
BESTIAUX; les bouviers, les boeufs de toute espce, les vaches, les
veaux, le tirage du lait; la fabrication du fromage et du beurre; les
chevriers, les gardeurs d'nes, les bergers et leurs moutons; des scnes
relatives  l'art vtrinaire; enfin la basse-cour, comprenant
l'ducation d'une foule d'espces d'oies et de canards, et celle d'une
espce de cigogne qui tait domestique dans l'ancienne gypte.

6 Une premire base du recueil ICONOGRAPHIQUE, comprenant les
_portraits_ des rois gyptiens et de grands personnages. Ce portefeuille
sera complt en Thbade.

7 Dessins relatifs aux JEUX, EXERCICES et DIVERTISSEMENTS.--On y
remarque la _mourre_, le jeu de la _paille_, une sorte de _main-chaude_,
le _mail_, le jeu de _piquets plants en terre_, divers jeux de force;
la chasse  la bte fauve, un tableau reprsentant une grande chasse
dans le dsert, et o sont figures quinze  vingt espces de
quadrupdes; tableaux reprsentant le retour de la chasse; le gibier est
port mort ou conduit vivant; plusieurs tableaux reprsentent la chasse
des oiseaux au filet; un de ces tableaux est de grande dimension et
gouach avec toutes les couleurs et le faire de l'original; enfin, le
dessin en grand des divers piges pour prendre les oiseaux; ces
instruments de chasse sont peints isolment dans quelques hypoges;
plusieurs tableaux relatifs  la pche: 1 la pche  la ligne; 2  la
ligne avec canne; 3 au trident ou au _bident_; 4 au filet; plus la
prparation des poissons, etc.

8 JUSTICE DOMESTIQUE.--J'ai runi sous ce titre une quinzaine de
dessins de bas-reliefs reprsentant des dlits commis par des
domestiques; l'arrestation du prvenu, son accusation, sa dfense, son
jugement par les intendants de la maison; sa condamnation et
l'excution, qui se borne  la bastonnade, dont procs-verbal est remis,
avec le corps du procs, entre les mains du matre par l'intendant de la
maison.

9 LE MNAGE.--J'ai runi dans cette srie, dj fort nombreuse, tout ce
qui se rapporte  la vie prive ou intrieure. Ces dessins fort curieux
reprsentent: 1 diverses maisons gyptiennes, plus ou moins
somptueuses; 2 les vases de diverses formes, ustensiles et meubles, le
tout colori, parce que les couleurs indiquent invariablement la
matire; 3 un superbe palanquin; 4 des espces de chambres  portes
battantes, portes sur un traneau et qui ont servi de _voitures_ aux
anciens grands personnages de l'gypte; 5 les singes, chats et chiens
qui faisaient partie de la maison, ainsi que des _nains_ et autres
individus mal conforms, qui, 1500 ans et plus avant J.-C., servaient 
dsopiler la rate des seigneurs gyptiens, aussi bien que, 1500 ans
aprs, celle de nos vieux barons d'Europe; 6 les officiers d'une grande
maison, intendants, scribes, etc.; 7 les domestiques portant les
provisions de bouche de toute espce; les servantes apportant aussi
divers comestibles; 8 la manire de tuer les boeufs et de les dpecer
pour le service de la maison; 9 une suite de dessins reprsentant des
_cuisiniers_ prparant des mets de diverses sortes; 10 enfin, les
domestiques portant les mets prpars  la table du matre.

10 MONUMENTS HISTORIQUES.--Ce recueil contient toutes les
inscriptions, bas-reliefs et monuments de tout genre portant des
lgendes royales, avec une date exprime, que j'ai vus jusqu'ici.

11 MONUMENTS RELIGIEUX.--Toutes les images des diffrentes divinits,
dessines en grand et colories d'aprs les plus beaux bas-reliefs. Ce
recueil s'accrotra prodigieusement  mesure que j'avancerai dans la
Thbade.

12 NAVIGATION.--Recueil de dessins reprsentant la construction des
btiments et barques de diverses espces, et les jeux des mariniers,
tout  fait analogues aux jotes qui ont lieu sur la Seine dans les
grands jours de fte.

13 Enfin ZOOLOGIE.--Une suite de _quadrupdes_, d'_oiseaux_, de
_reptiles_, d'_insectes_ et de _poissons_, dessins et coloris avec
_toute fidlit_ d'aprs les bas-reliefs peints ou les peintures les
mieux conserves. Ce recueil, qui compte dj prs de deux cents
individus, est du plus haut intrt: les oiseaux sont magnifiques, les
poissons peints dans la dernire perfection, et on aura par l une ide
de ce qu'tait un hypoge gyptien un peu soign. Nous avons dj
recueilli le dessin de plus de quatorze espces diffrentes de _chiens_
de garde ou de chasse, depuis le _lvrier_ jusqu'au _basset  jambes
torses_; j'espre que MM. Cuvier et Geoffroi Saint-Hilaire me sauront
gr de leur rapporter ainsi l'histoire naturelle gyptienne en aussi bon
ordre.

J'espre complter et tendre dignement ces diverses sries, puisque je
n'ai encore vu, pour ainsi dire, aucun monument gyptien; les grands
difices ne commencent en effet qu' Abydos, et je n'y serai que dans
dix jours.

J'ai pass, le coeur serr, en face d'_Aschmounin_, en regrettant son
magnifique portique dtruit tout rcemment; hier, _Antino_ ne nous a
plus montr que des dbris; tous ses difices ont t dmolis; il ne
reste plus que quelques colonnes de granit, qu'on n'a pu remuer.

Je me suis consol un peu de la perte de ces monuments, en en retrouvant
un fort intressant et dont personne n'a parl jusqu'ici. Nous avons
reconnu, dans une valle dserte de la montagne arabique, vis--vis
_Bni-Hassan-el-Aamar_, un petit temple creus dans le roc, dont la
dcoration, commence par _Thouthmosis IV_, a t continue par
_Mandoue_ de la XVIIIe dynastie; ce temple, orn de beaux bas-reliefs
coloris, est ddi  la desse _Pascht_ ou _Ppascht_, qui est la
_Bubastis_ des Grecs et la _Diane_ des Romains; les gographes nous ont
indiqu  _Bni-Hassan_ la position nomme _Speos Artemidos_ (la Grotte
de Diane), et ils ont raison, puisque je viens de retrouver le temple,
creus dans le roc (le spos de la desse); et ce monument, qui ne
prsente en scne que des images de _Bubastis_, la Diane gyptienne, est
cern par divers hypoges de _chats sacrs_ (l'animal de Bubastis);
quelques-uns sont creuss dans le roc, un, entre autres, construit sous
le rgne d'_Alexandre_, fils d'Alexandre le Grand. Devant le temple,
sous le sable, est un grand _banc_ de momies de chats plis dans des
nattes et entremls de quelques chiens; plus loin, entre la valle et
le Nil, dans la plaine dserte, sont deux trs-grands entrepts de
momies de chats en paquets, et recouverts de deux pieds de sable.

Cette nuit j'arriverai  _Osiouth_ (Lycopolis), et demain je remettrai
cette lettre aux autorits locales pour qu'elle soit envoye au Caire,
de l  Alexandrie, et de l enfin en Europe; puisse-t-elle tre mieux
dirige que les vtres! car je n'ai rien reu d'Europe depuis mon dpart
de Toulon. Ma sant se soutient, et j'espre que le bon air de Thbes
m'assurera la continuation de ce bienfait. Adieu.




SEPTIME LETTRE


Thbes, le 24 novembre 1828.

Ma dernire lettre date de _Bni-Hassan_, continue en remontant le Nil
et close  _Osiouth_, a d en partir du 10 au 12 de ce mois; elle
parviendra par Livourne. Dieu veuille qu'elle arrive plus promptement
que celles qui, depuis mon dpart de France, m'ont t adresses par
ceux qui se souviennent de moi! je n'en ai reu aucune! C'est hier
seulement, et par un capitaine de navire anglais qui parcourt l'gypte,
que j'ai appris que le Dr Pariset y tait aussi arriv et qu'il se
trouve dans ce moment au Caire: mais je n'en sais pas davantage pour
cela sur ma famille. S'il en tait autrement, et que je fusse tranquille
sur la sant de tous les miens, je serais le plus heureux des hommes;
car enfin je suis au centre de la vieille gypte, et ses plus hautes
merveilles sont  quelques toises de ma barque. Voici d'abord la suite
de mon itinraire.

C'est le 10 novembre que je quittai _Osiouth_, aprs avoir visit ses
hypoges parfaitement dcrits par MM. Jollois et Devilliers, dont je
reconnais chaque jour  Thbes l'extrme exactitude. Le 11 au matin nous
passmes devant _Qaou-el-Kebir_ (Antaeopolis), et mon maasch traversa 
pleines voiles l'emplacement du temple que le Nil a compltement
englouti sans en laisser les moindres vestiges. Quelques ruines
d'_Akhmin_ (celles de Panopolis) reurent ma visite le 12, et je fus
assez heureux pour y trouver un bloc sculpt qui m'a donn l'poque du
temple, qui est de Ptolme Philopator, et l'image du dieu _Pan_, lequel
n'est autre chose, comme je l'avais tabli d'avance, que l'Ammon
gnrateur de mon _Panthon_. L'aprs-midi et la nuit suivante se
passrent en ftes, bal, tours de force et concert chez l'un des
commandants de la Haute-gypte, Mohammed-Aga, qui envoya sa cange, ses
gens et son cheval pour me ramener, avec tous mes compagnons, 
_Saouadji_, que j'avais quitt le matin, et o il fallut retourner bon
gr mal gr pour ne pas dsobliger ce brave homme, bon vivant, bon
convive, et ne respirant que la joie et les plaisirs. L'air de
Marlborough, que nos jeunes gens lui chantrent en choeur, le fit pmer
de plaisir, et ses musiciens eurent aussitt l'ordre de l'apprendre.
(_Voyez l'Extrait de_ l'Itinraire et les lettres du mamour, _ la fin
de ce volume_.)

Nous partmes le 13 au matin, combls des dons du brave osmanli. A midi,
on dpassa Ptolmas, o il n'existe plus rien de remarquable. Sur les
quatre heures, en longeant le _Djebel-el-Asserat_, nous apermes les
premiers crocodiles; ils taient quatre, couchs sur un lot de sable,
et une foule d'oiseaux circulaient au milieu d'eux. J'ignore si dans le
nombre tait le _trochilus_ de notre ami Geoffroi Saint-Hilaire. Peu de
temps aprs nous dbarqumes  _Girg_. Le vent tait faible le 15, et
nous fmes peu de chemin. Mais nos nouveaux compagnons, les crocodiles,
semblaient vouloir nous en ddommager; j'en comptai vingt et un, groups
sur un mme lot, et une borde de coups de fusil  balle, tire d'assez
prs, n'eut d'autre rsultat que de disperser ce conciliabule. Ils se
jetrent au Nil, et nous perdmes un quart d'heure  dsengraver notre
_maasch_ qui s'tait trop approch de l'lot.

Le 16 au soir, nous arrivmes enfin  _Dendrah_. Il faisait un clair de
lune magnifique, et nous n'tions qu' une heure de distance des
temples: pouvions-nous rsister  la tentation? Souper et partir
sur-le-champ furent l'affaire d'un instant: seuls et sans guides, mais
arms jusqu'aux dents, nous prmes  travers champs, prsumant que les
temples taient en ligne droite de notre maasch. Nous marchmes ainsi,
chantant les marches des opras les plus nouveaux, pendant une heure et
demie, sans rien trouver. On dcouvrit enfin un homme; nous l'appelons,
mais il s'enfuit  toutes jambes, nous prenant pour des Bdouins, car,
habills  l'orientale et couverts d'un grand burnous blanc  capuchon,
nous ressemblions, pour l'gyptien,  une tribu de Bdouins, tandis
qu'un Europen nous et pris, sans balancer, pour un chapitre de
chartreux bien arms. On m'amena le fuyard, et, le plaant entre quatre
de nous, je lui ordonnai de nous conduire aux temples. Ce pauvre diable,
peu rassur d'abord, nous mit dans la bonne voie et finit par marcher de
bonne grce: maigre, sec, noir, couvert de vieux haillons, c'tait une
_momie ambulante_; mais il nous guida fort bien et nous le traitmes de
mme. Les temples nous apparurent enfin. Je n'essayerai pas de dcrire
l'impression que nous fit le grand propylon et surtout le portique du
grand temple. On peut bien le mesurer, mais en donner une ide, c'est
impossible. C'est la grce et la majest runies au plus haut degr.
Nous y restmes deux heures en extase, courant les grandes salles avec
notre pauvre falot, et cherchant  lire les inscriptions extrieures au
clair de la lune. On ne rentra au maasch qu' trois heures du matin pour
retourner aux temples  sept heures. C'est l que nous passmes toute la
journe du 17. Ce qui tait magnifique  la clart de la lune l'tait
encore plus lorsque les rayons du soleil nous firent distinguer tous les
dtails. Je vis ds lors que j'avais sous les yeux un chef-d'oeuvre
d'architecture, couvert de sculptures de dtail du plus mauvais style.
N'en dplaise  personne, les bas-reliefs de Dendrah sont dtestables,
et cela ne pouvait tre autrement: ils sont d'un temps de dcadence. La
sculpture s'tait dj corrompue, tandis que l'architecture, moins
sujette  varier puisqu'elle est _un art chiffr_, s'tait soutenue
digne des dieux de l'gypte et de l'admiration de tous les sicles.
Voici les poques de la dcoration: la partie la plus ancienne est la
muraille extrieure,  l'extrmit du temple, o sont figurs, de
proportions colossales, _Cloptre_ et son fils _Ptolme Csar_. Les
bas-reliefs suprieurs sont du temps de l'empereur _Auguste_, ainsi que
les murailles extrieures latrales du _naos_,  l'exception de quelques
petites portions qui sont de l'poque de _Nron_. Le pronaos est tout
entier couvert de lgendes impriales de _Tibre_, de _Caus_, de
_Claude_ et de _Nron_; mais dans tout l'intrieur du naos, ainsi que
dans les chambres et les difices construits sur la terrasse du temple,
il n'existe pas un seul cartouche sculpt: tous sont vides et rien n'a
t effac; mais toutes les sculptures de ces appartements, comme celles
de tout l'intrieur du temple, sont du plus mauvais style, et ne peuvent
remonter plus haut que les temps de _Trajan_ ou d'_Antonin_. Elles
ressemblent  celle du propylon du sud-ouest (du _sud-est_?), qui est de
ce dernier empereur, et qui, tant ddi  _Isis_, conduisait au temple
de cette desse, plac derrire le grand temple, qui est bien le temple
de _Hathr_ (Vnus), comme le montrent les mille et une ddicaces dont
il est couvert, et non pas le temple d'_Isis_, comme l'a cru la
Commission d'gypte. Le grand propylon est couvert des images des
empereurs _Domitien_ et _Trajan_. Quant au _Typhonium_, il a t dcor
sous _Trajan_, _Hadrien_ et _Antonin le Pieux_.

Le 18 au matin, je quittai le maasch, et courus visiter les ruines de
Coptos (_Kefth_): il n'y existe rien d'entier. Les temples ont t
dmolis par les chrtiens, qui employrent les matriaux  btir une
grande glise dans les ruines de laquelle on trouve des portions
nombreuses de bas-reliefs gyptiens. J'y ai reconnu les lgendes royales
de _Nectanbe_, d'_Auguste_, de _Claude_ et de _Trajan_, et plus loin,
quelques pierres d'un petit difice bti sous les Ptolmes. Ainsi la
ville de Coptos renfermait peu de monuments de la haute antiquit, si
l'on s'en rapporte  ce qui existe maintenant  la surface du sol.

Les ruines de _Qous_ (Apollonopolis Parva), o j'arrivai le lendemain
matin 19, prsentent bien plus d'intrt, quoiqu'il n'existe de ses
anciens difices que le haut d'un propylon  moiti enfoui. Ce propylon
est ddi au dieu _Aroris_, dont les images, sculptes sur toutes ses
faces, sont adores du ct qui regarde le Nil, c'est--dire sur la face
principale, la plus anciennement sculpte par la reine _Cloptre
Cocce_, qui y prend le surnom de _Philomtore_, et par son fils
_Ptolme Soter II_, qui se dcore aussi du titre de _Philomtor_. Mais
la face suprieure du propylon, celle qui regarde le temple, couverte de
sculptures et termine avec beaucoup de soin, porte partout les lgendes
royales de _Ptolme Alexandre Ier_ en toutes lettres; il prend aussi le
surnom de _Philomtor_. Quant  l'inscription grecque, la restitution de
[Greek: SOTAeRES], au commencement de la seconde ligne, propose par M.
Letronne, est indubitable; car on y lit encore trs-distinctement ...
[Greek: TAeRES], et cela sur la face principale o sont les images et
les ddicaces de Cloptre Cocce et de son fils Ptolme Philomtor
_Soter II_.

Mais M. Letronne a mal  propos restitu [Greek: AeLIOI] l o il faut
rellement [Greek: AROAeREI], transcription exacte du nom gyptien du
dieu auquel est ddi le propylon; car on lit trs-distinctement encore
dans l'inscription grecque, [Greek: AROAeREIThEOI]. J'ai trouv aussi
dans les ruines de Qous une moiti de stle date du 1er _de Paoni_ de
l'an XVI de Pharaon _Rhamss-Meamoun_, et relative  son retour d'une
expdition militaire; j'aurai une bonne empreinte de ce monument, trop
lourd pour qu'on puisse penser  l'emporter.

C'est dans la matine du 20 novembre que le vent, lass de nous
contrarier depuis deux jours et de nous fermer l'entre du sanctuaire,
me permit d'aborder enfin  _Thbes_. Ce nom tait dj bien grand dans
ma pense, il est devenu colossal depuis que j'ai parcouru les ruines de
la vieille capitale, l'ane de toutes les villes du monde; pendant
quatre jours entiers j'ai couru de merveille en merveille. Le premier
jour, je visitai le palais de _Kourna_, les colosses du _Memnonium_, et
le prtendu tombeau d'Osimandyas, qui ne porte d'autres lgendes que
celles de _Rhamss le Grand_ et de deux de ses descendants; le nom de ce
palais est crit sur toutes ses murailles; les gyptiens l'appelaient le
_Rhamession_, comme ils nommaient _Amnophion_ le _Memnonium_, et
_Mandouion_ le palais de Kourna. Le prtendu colosse d'Osimandyas est
un admirable colosse de _Rhamss le Grand_.

Le second jour fut tout entier pass  _Mdinet-Habou_, tonnante
runion d'difices, o je trouvai les propyles d'_Antonin_, d'_Hadrien_
et des _Ptolmes_, un difice de _Nectanbe_, un autre de l'thiopien
_Tharaca_, un petit palais de _Thouthmosis III (Moeris)_, enfin
l'norme et gigantesque palais de _Rhamss-Meamoun_, couvert de
bas-reliefs historiques.

Le troisime jour, j'allai visiter les vieux rois de Thbes dans leurs
tombes, ou plutt dans leurs palais creuss au ciseau dans la montagne
de _Biban-el-Molouk_: l, du matin au soir,  la lueur des flambeaux, je
me lassai  parcourir des enfilades d'appartements couverts de
sculptures et de peintures, pour la plupart d'une tonnante fracheur;
c'est l que j'ai recueilli, en courant, des faits d'un haut intrt
pour l'histoire; j'y ai vu un tombeau de roi martel d'un bout 
l'autre, except dans les parties o se trouvaient sculptes les images
de la reine sa mre et celles de sa femme, qu'on a religieusement
respectes, ainsi que leurs lgendes. C'est, sans aucun doute, le
tombeau d'un roi condamn par jugement aprs sa mort. J'en ai vu un
second, celui d'un roi thbain _des plus anciennes poques_, envahi
postrieurement par un roi de la XIXe dynastie, qui a fait recouvrir de
stuc tous les vieux cartouches pour y mettre le sien, et s'emparer ainsi
des bas-reliefs et des inscriptions traces pour son prdcesseur. Il
faut cependant dire que l'usurpateur fit creuser une seconde salle
funraire pour y mettre son sarcophage, afin de ne point dplacer celui
de son anctre. A l'exception de ce tombeau-l, tous les autres
appartiennent  des rois des XVIIIe et XIXe ou XXe dynasties; mais on
n'y voit ni le tombeau de Ssostris, ni celui de Moeris. Je ne parle
point ici d'une foule de petits temples et difices pars au milieu de
ces grandes choses: je mentionnerai seulement un petit temple de la
desse _Hathr_ (Vnus), ddi par Ptolme-piphane, et un temple de
_Thoth_ prs de _Mdinet-Habou_, ddi par Ptolme vergte II et ses
deux femmes; dans les bas-reliefs de ce temple, ce Ptolme fait des
offrandes  tous ses anctres mles et femelles, piphane et Cloptre,
Philopator et Arsino, vergte et Brnice, Philadelphe et Arsino.
Tous ces Lagides sont reprsents en pied, avec leurs surnoms grecs
traduits en gyptien, en dehors de leurs cartouches. Du reste, ce temple
est d'un fort mauvais got  cause de l'poque.

Le quatrime jour (hier 23), je quittai la rive gauche du Nil pour
visiter la partie orientale de Thbes. Je vis d'abord _Louqsor_, palais
immense, prcd de deux oblisques de prs de 80 pieds, d'un seul bloc
de granit rose, d'un travail exquis, accompagns de quatre colosses de
mme matire, et de 30 pieds de hauteur environ, car ils sont enfouis
jusqu' la poitrine. C'est encore l du Rhamss le Grand. Les autres
parties du palais sont des rois Mandoue, Horus et Amnophis-Memnon;
plus, des rparations et additions de Sabacon l'thiopien et de quelques
Ptolmes, avec un sanctuaire tout en granit, d'_Alexandre_, fils du
conqurant. J'allai enfin au palais ou plutt  la ville de monuments, 
_Karnac_. L m'apparut toute la magnificence pharaonique, tout ce que
les hommes ont imagin et excut de plus grand. Tout ce que j'avais vu
 Thbes, tout ce que j'avais admir avec enthousiasme sur la rive
gauche, me parut misrable en comparaison des conceptions gigantesques
dont j'tais entour. Je me garderai bien de vouloir rien dcrire; car,
ou mes expressions ne vaudraient que la millime partie de ce qu'on doit
dire en parlant de tels objets, ou bien si j'en traais une faible
esquisse, mme fort dcolore, on me prendrait pour un enthousiaste,
peut-tre mme pour un fou. Il suffira d'ajouter qu'aucun peuple ancien
ni moderne n'a conu l'art de l'architecture sur une chelle aussi
sublime, aussi large, aussi grandiose, que le firent les vieux
gyptiens; ils concevaient en hommes de 100 pieds de haut, et
l'imagination qui, en Europe, s'lance bien au-dessus de nos portiques,
s'arrte et tombe impuissante au pied des cent quarante colonnes de la
salle hypostyle de Karnac.

[Illustration: ROYAUME DE JUDA PERSONNIFI

_parmi les peuples vaincus par Ssac (Le Pharaon Sesonchis)_]

Dans ce palais merveilleux, j'ai contempl les _portraits_ de la plupart
des vieux Pharaons connus par leurs grandes actions, et ce sont des
_portraits_ vritables; reprsents cent fois dans les bas-reliefs des
murs intrieurs et extrieurs, chacun conserve une physionomie propre et
qui n'a aucun rapport avec celle de ses prdcesseurs ou successeurs;
l, dans des tableaux colossals, d'une sculpture vritablement grande et
tout hroque, plus parfaite qu'on ne peut le croire en Europe, on voit
_Mandoue_ combattant les peuples ennemis de l'gypte, et rentrant en
triomphateur dans sa patrie; plus loin, les campagnes de
Rhamss-Ssostris; ailleurs, _Ssonchis_ tranant aux pieds de la
Trinit thbaine (Ammon, Mouth et Khons) les chefs de plus de trente
nations vaincues, parmi lesquelles j'ai retrouv, comme cela devait
tre, en toutes lettres, _Ioudahamalek, le royaume des Juifs_ ou _de
Juda_ (Pl. 2.) C'est l un commentaire  joindre au chapitre XIV du
troisime livre des Rois, qui raconte en effet l'arrive de _Ssonchis_
 Jrusalem et ses succs: ainsi l'identit que nous avons tablie entre
le _Sheschonck_ gyptien, le _Ssonchis_ de Manthon et le _Ssac_ ou
_Scheschk_ de la Bible, est confirme de la manire la plus
satisfaisante. J'ai trouv autour des palais de Karnac une foule
d'difices de toutes les poques, et lorsque, au retour de la seconde
cataracte vers laquelle je fais voile demain, je viendrai m'tablir pour
cinq ou six mois  Thbes, je m'attends  une rcolte immense de faits
historiques, puisque, en courant Thbes comme je l'ai fait pendant
quatre jours, sans voir mme un seul des milliers d'hypoges qui
criblent la montagne libyque, j'ai dj recueilli des documents fort
importants.

Je joins ici la traduction de la partie chronologique d'une stle que
j'ai vue  Alexandrie: elle est trs-importante pour la chronologie des
derniers Sates de la XXVIe dynastie. J'ai de plus des copies
d'inscriptions hiroglyphiques graves sur des rochers, sur la route de
_Cosser_, qui donnent la dure expresse du rgne des rois de la
dynastie persane.

J'omets une foule d'autres rsultats curieux; je devrais passer tout mon
temps  crire, s'il fallait dtailler toutes mes observations
nouvelles. J'cris ce que je puis dans les moments o les ruines
gyptiennes me permettent de respirer au milieu de tous ces travaux et
de ces jouissances rellement trop vives si elles devaient se renouveler
souvent ailleurs comme  Thbes.

Ma sant est excellente; le climat me convient, et je me porte bien
mieux qu' Paris. Les gens du pays nous accablent de politesses: j'ai
dans ce moment-ci dans ma petite chambre: 1 un aga turc, commandant en
chef de Kourna, dans le palais de Mandoue; 2 le Cheik-el-Blad de
Mdinet-Habou, donnant ses ordres au Rhamessium et au palais de
Rhamss-Meainoun; enfin un cheik de Karnac, devant lequel tout se
prosterne dans les colonnades du vieux palais des rois d'gypte. Je leur
fais porter de temps en temps des pipes et du caf, et mon drogman est
charg de les amuser pendant que j'cris; je n'ai que la peine de
rpondre, par intervalles rgls, _Thabin_ (Cela va bien),  la
question _Ente-Thaeb_ (Cela va-t-il bien)? que m'adressent
rgulirement toutes les dix minutes ces braves gens que j'invite 
dner  tour de rle. On nous comble de prsents; nous avons un troupeau
de moutons et une cinquantaine de poules qui, dans ce moment-ci,
paissent et fouillent autour du portique du palais de Kourna. Nous
donnons en retour de la poudre et autres bagatelles. Je voudrais que le
docteur Pariset vnt me joindre; nous pourrions causer Europe, dont je
n'ai aucune nouvelle, pas mme d'Alexandrie. J'crirai de Syne, avant
de franchir la premire cataracte, si cependant j'ai une occasion pour
faire descendre mes lettres. J'envoie celle-ci  _Osiouth_, o j'ai
tabli un agent copte pour notre correspondance. J'ai recueilli 
Bni-Hassan beaucoup de fossiles pour M. de Frussac; j'en ai trouv
aussi de trs-beaux  Thbes. J'espre aussi que notre vnrable ami M.
Dacier trouvera quelque distraction  ses souffrances dans le peu que
j'ai pu dire des magnificences de cette Thbes qui excitait tant son
enthousiasme  cause de l'honneur qui en revient  l'esprit humain; je
lui en dirai encore davantage. Il ne manque  mes satisfactions que
celle de recevoir des lettres de France..... Adieu.




HUITIME LETTRE


De l'le de Philae, le 8 dcembre 1828.

Nous voici, depuis le 5 au soir, dans l'le sainte d'Osiris,  la
frontire extrme de l'gypte et au milieu des _noirs thiopiens_, comme
et dit un brave Romain de la garnison de Syne, faisant une partie de
chasse aux environs des cataractes.

Je quittai Thbes le 26 novembre, et c'est de ce monde enchant que ma
dernire lettre est date; il a fallu m'abstenir de donner des dtails
sur cette vieille capitale des Pharaons: comment parler en quelques
lignes de telles choses, et quand on n'a fait que les entrevoir! C'est
aprs mon retour sur ce sol classique, aprs l'avoir tudi pas  pas,
que je pourrai crire avec connaissance de cause, avec des ides
arrtes et des rsultats bien mris. Thbes n'est encore pour moi, qui
l'ai courue quatre ou cinq jours entiers, qu'un amas de colonnades,
d'oblisques et de colosses; il faut examiner un  un les membres pars
du monstre pour en donner une ide trs-prcise. Patience donc, jusqu'
l'poque o je planterai mes tentes dans les pristyles du palais des
Rhamss.

Le 26 au soir, nous abordmes  _Hermonthis_, et nous courmes le 27 au
matin vers le temple, qui piquait d'autant plus ma curiosit que je
n'avais aucune notion bien prcise sur l'poque de sa construction:
personne n'avait encore dessin une seule de ses lgendes royales; j'y
passai la journe entire, et le rsultat de cet examen prolong fut de
m'assurer, par les inscriptions et les sculptures, que ce temple a t
construit sous le rgne de la dernire _Cloptre_, fille de Ptolme
Aults, et en commmoraison de sa grossesse et de son heureuse
dlivrance d'un gros garon, Ptolme Csarion, le fruit de sa
bnvolence envers Jules Csar,  ce que dit l'histoire.

La cella du temple est en effet divise en deux parties: une grande
pice (la principale), et une toute petite, tenant lieu ou la place du
sanctuaire; on n'entre dans celle-ci que par une petite porte; vers
l'angle de droite, toute la paroi du mur de fond de cette pice
(laquelle est appele _le lieu de l'accouchement_ dans les inscriptions
hiroglyphiques) est occupe par un bas-relief reprsentant la desse
Ritho, femme du dieu Mandou, accouchant du dieu _Harphr_. La gisante
est soutenue et servie par diverses desses du premier ordre:
l'_accoucheuse divine_ tire l'enfant du sein de la mre; la _nourrice
divine_ tend les mains pour le recevoir, assiste d'une _berceuse_. Le
pre de tous les dieux, Ammon (Ammon-Ra), assiste au travail, accompagn
de la desse Soven, l'Ilithya, la Lucine gyptienne, protectrice des
accouchements. Enfin, la reine Cloptre est cense assister  ces
couches divines, dont les siennes ne seront ou plutt n'ont t qu'une
imitation. L'autre paroi de la chambre de l'accouche reprsente
l'allaitement et l'ducation du jeune dieu nouveau-n; et sur les parois
latrales sont figures _les douze heures du jour_ et _les douze heures
de la nuit_, sous la forme de femmes ayant un disque toil sur la tte.
Ainsi, le tableau astronomique du plafond, dessin par la Commission
d'gypte, pourrait bien n'tre que le thme natal d'Harphr, ou mieux
encore celui de Csarion, nouvel Harphr. Il ne s'agirait donc plus,
dans ce zodiaque, ni de solstice d't, ni de l'poque de la fondation
du temple d'Hermonthis.

En sortant de la petite chambre pour entrer dans la grande, on voit un
grand bas-relief sculpt sur la paroi  gauche de cette principale
pice; il reprsente la desse Ritho, relevant de couches, soutenue
encore par la Lucine gyptienne Soven, et prsente  l'assemble des
dieux; le pre divin, Ammon-Ra, lui donne affectueusement la main comme
pour la fliciter de son heureuse dlivrance, et les autres dieux
partagent la joie de leur chef. Le reste de cette salle est dcor de
tableaux, dans lesquels le jeune Harphr est successivement prsent 
Ammon,  _Mandou_ son pre, aux dieux _Phr_, Phtha, Sev (Saturne),
etc., qui l'accueillent en lui remettant leurs insignes
caractristiques, comme se dmettant, en faveur de l'enfant, de tout
leur pouvoir et de leurs attributions particulires, et Ptolme
Csarion,  face enfantine, assiste  toutes ces prsentations de son
image, le dieu Harphr dont il est le reprsentant sur la terre. Tout
cela est de la flatterie sacerdotale, mais tout  fait dans le gnie de
l'ancienne gypte, qui assimilait ses rois  ses dieux. Du reste, toutes
les ddicaces et inscriptions intrieures et extrieures du temple
d'Hermonthis sont faites au nom de ce Ptolme Csarion et de sa mre
Cloptre. Il n'y a donc point de doute sur le motif de sa construction.
Les colonnes de l'espce de pronaos qui le prcde n'ont point toutes
t sculptes; le travail est demeur imparfait, et cela tient peut-tre
au motif mme de la ddicace du temple: Auguste et ses successeurs, qui
ont termin tant de temples commencs par les Lagides, ne pouvaient tre
trs-empresss d'achever celui-ci, monument de la naissance du fils mme
de Jules Csar, roi enfant dont ils ne respectrent gure les droits. Du
reste, un _cachef_ a trouv fort commode de s'y faire une maison, une
basse-cour et un pigeonnier, en masquant et coupant le temple de
misrables murs de limon blanchis  la chaux.

Le 28 au soir, nous tions  _Esn_, avec le projet de ne pas nous y
arrter. Je fis donc faire voile un peu plus au sud, et dbarquai sur la
rive orientale pour aller voir le temple de _Contra-Lato_. J'y arrivai
trop tard, on l'avait dmoli depuis une douzaine de jours, pour
renforcer le quai d'Esn, que le Nil menace et finira par emporter.

De retour au maasch, je le trouvai plein d'eau: heureusement qu'il
avait abord sur un point peu profond, et que, touchant bientt, il
n'avait pu tre entirement coul  fond. Il fallut le vider, et
retourner  _Esn_ le soir mme, pour le radouber et faire boucher la
voie d'eau. Toutefois nos provisions furent mouilles, nous avons perdu
notre sel, notre riz, notre farine de mas. Tout cela n'est rien auprs
du danger qui nous et menacs si cette voie d'eau se ft ouverte
pendant la navigation dans le grand chenal: nous eussions coul
irrmissiblement. Que le grand Ammon soit donc lou! Pendant que nous
schions notre dsastre dans la matine du 29, j'allai visiter le grand
temple d'_Esn_, qui, grce  sa nouvelle destination de _magasin de
coton_, chappera quelque temps encore  la destruction. J'y ai vu,
comme je m'y attendais, une assez belle architecture, mais des
sculptures dtestables. La portion la plus ancienne est le fond du
pronaos, c'est--dire la porte et le fond de la _cella_, contre laquelle
le portique a t appliqu: cette partie est de Ptolme piphane. La
corniche de la faade du pronaos porte les lgendes impriales de
Claude; les corniches des bases latrales, les lgendes de Titus, et,
dans l'intrieur du pronaos, parois et colonnes sont couvertes des
lgendes de Domitien, Trajan, Antonin surtout, et enfin de _Septime
Svre_, que je trouve ici pour la premire fois. Le temple est ddi 
Chnouphis, et j'apprends, par l'inscription hiroglyphique de l'une des
colonnes du pronaos, que si le sanctuaire du temple existe il doit
remonter  l'poque de Thouthmosis III (Moeris). Mais tout ce qui est
visible  _Esn_ est des temps modernes; c'est un des monuments les plus
rcemment achets.

Le 29 au soir, nous tions  _Elthya_ (El-Kab); je parcourus l'enceinte
et les ruines, la lanterne  la main; mais je ne trouvai plus rien: les
restes des deux temples avaient disparu; on les a aussi dmolis il y a
peu de temps pour rparer le quai d'_Esn_ ou quelque autre construction
rcente. Avais-je tort de me presser de venir en gypte?

Je visitai le grand temple d'_Edfou_ (Apollonopolis Magna), dans
l'aprs-midi du 30. Celui-ci est intact; mais la sculpture en est
trs-mauvaise: ce qu'il y a de mieux et de plus ancien date de Ptolme
piphane; viennent ensuite Philomtor et vergte II; enfin, Soter II et
son frre Alexandre: ces deux derniers y ont prodigieusement travaill;
j'y ai retrouv la Brnice, femme de Ptolme Alexandre, que je
connaissais dj par un contrat dmotique. Le temple est ddi  Aroris
(l'Apollon grec). Je l'tudierai en dtail, comme tous les autres, en
redescendant de la Nubie.

Les carrires de Silsilis (Djbel-Selslh) m'ont vivement intress;
nous y abordmes le 1er dcembre  une heure: l, mes yeux, fatigus de
tant de sculptures du temps des Ptolmes et des Romains, ont revu avec
dlices des bas-reliefs pharaoniques. Ces carrires sont trs-riches en
inscriptions de la XVIIIe dynastie. Il y existe de petites chapelles
creuses dans le roc par Amnophis-Memnon, Horus, Rhamss le Grand,
Rhamss son fils, Rhamss-Meamoun, Mandoue. Elles ont de belles
inscriptions hiratiques; j'tudierai tout cela  mon retour, et me
promets des rsultats fort intressants dans cette localit.

Le soir mme du 1er dcembre, nous arrivmes  _Ombos_; je courus au
grand temple le 2 au matin; la partie la plus ancienne est de Ptolme
piphane, et le reste, de Philomtor et d'vergte II. Un fait curieux,
c'est le surnom de _Triphoene_ donn constamment  Cloptre, femme de
Philomtor, soit dans la grande ddicace hiroglyphique sculpte sur la
frise antrieure du pronaos, soit dans les bas-reliefs de l'intrieur;
c'est  vous autres Grecs d'gypte d'expliquer cette singularit:
j'avais dj trouv ce surnom dans un de nos contrats dmotiques du
Louvre. Le temple d'_Ombos_ est ddi  deux divinits: la partie droite
et la plus noble, au vieux _Svek_  tte de crocodile (le Saturne
gyptien et la forme la plus terrible d'Ammon),  Athyr et au jeune dieu
Khons. La partie gauche du temple est consacre  une seconde Triade
d'un ordre moins lev, savoir:  Aroris (l'Aroris-Apollon),  la
desse Tsonnofr et  leur fils Pnevtho. Dans le mur d'enceinte
gnrale des temples d'_Ombos_, j'ai trouv une porte engage, d'un
excellent travail et du temps de Moeris: c'est le reste des difices
primitifs d'_Ombos_.

Ce n'est que le 4 dcembre au matin que le vent voulut bien nous
permettre d'arriver  _Syne_ (Assouan), dernire ville de l'gypte au
sud. J'eus encore l de cuisants regrets  prouver: les deux temples de
l'le d'_lphantine_, que j'allai visiter aussitt que l'ardeur du
soleil fut amortie, ont aussi t dmolis: il n'en reste que la place.
Il a fallu me contenter d'une porte ruine, en granit, ddie au nom
d'_Alexandre_ (le fils du conqurant), au dieu d'lphantine Chnouphis,
et d'une douzaine de _proscynemata_ (actes d'adoration) hiroglyphiques
gravs sur une vieille muraille; enfin, de quelques dbris pharaoniques
pars et employs comme matriaux dans des constructions du temps des
Romains. J'avais reconnu le matin ce qui reste du temple de Syne: c'est
ce que j'ai vu de plus misrable en sculpture; mais j'y ai trouv, pour
la premire fois, la lgende impriale de _Nerva_, qui n'existe point
ailleurs,  ma connaissance. Ce petit temple tait ddi aux dieux du
pays et de la cataracte, Chnouphis, Sat (Junon) et Anoukis (Vesta).

A Syne, nous avons vacu nos maasch, et fait transporter tout notre
bagage dans l'le de _Philae_,  dos de chameau. Pour moi, le 5 au soir,
j'enfourchai un ne, et, soutenu par un hercule arabe, car j'avais une
douleur de rhumatisme au pied gauche, je me suis rendu  Philae en
traversant toutes les carrires de granit rose, hrisses d'inscriptions
hiroglyphiques des anciens Pharaons. Incapable de marcher, et aprs
avoir travers le Nil en barque pour aborder dans l'le sainte, quatre
hommes, soutenus par six autres, car la pente est presque  pic, me
prirent sur leurs paules et me hissrent jusqu'auprs du petit temple 
jour, o l'on m'avait prpar une chambre dans de vieilles constructions
romaines, assez semblable  une prison, mais fort saine et  couvert des
mauvais vents. Le 6 au matin, soutenu par mes domestiques, Mohammed le
Barabra et Soliman l'Arabe, j'allai visiter pniblement le grand temple;
au retour, je me couchai et je ne me suis pas encore relev, vu que ma
goutte de Paris a jug  propos de se porter  la premire cataracte et
de me traquer au passage; elle est fort benote du reste, et j'en serai
quitte demain ou aprs. En attendant, on prpare nos barques pour le
voyage de Nubie: c'est du nouveau  voir. J'crirai de ce pays, si j'ai
une occasion avant mon retour en gypte; tout va trs-bien du reste.

C'est ici,  Philae, que j'ai enfin reu des lettres d'Europe,  la date
des 15 et 25 aot et 3 septembre derniers, voil tout; enfin, c'est
quelque chose, et il faut bien s'en contenter.... Adieu.




NEUVIEME LETTRE


Ouadi-Halfa, deuxime cataracte, 1er janvier 1829.




Me voici arriv fort heureusement au terme extrme de mon voyage: j'ai
devant moi la deuxime cataracte, barrire de granit que le Nil a su
vaincre, mais que je ne dpasserai pas. Au del existent bien des
monuments, mais de peu d'importance; il faudrait d'ailleurs renoncer 
nos barques, se jucher sur des chameaux difficiles  trouver, courir des
dserts et risquer de mourir de faim; car vingt-quatre bouches veulent
au moins manger comme dix, et les vivres sont dj fort rares ici: c'est
notre biscuit de Syne qui nous a sauvs. Je dois donc arrter ma course
en ligne droite, et virer de bord, pour commencer srieusement
l'exploration de la Nubie et de l'gypte, dont j'ai une ide gnrale
acquise en montant: mon travail _commence rellement aujourd'hui_,
quoique j'aie dj en portefeuille plus de six cents dessins; mais il
reste tant  faire que j'en suis presque effray; toutefois, je prsume
m'en tirer  mon honneur avec huit mois d'efforts; j'exploiterai
[mention manuscrite: mot barr et remplac par: explorerai] la Nubie
pendant le mois de janvier, et  la mi-fvrier je m'tablirai  Thbes,
jusqu'au milieu d'aot que je redescendrai rapidement le Nil en ne
m'arrtant qu' Dendrah et  Abydos. Le reste est dj en portefeuille.
Nous reverrons ensuite le Kaire et Alexandrie.

Ma dernire lettre tait de _Philae_. Je ne pouvais tre longtemps
malade dans l'le d'Isis et d'Osiris: la goutte me quitta en peu de
jours, et je pus commencer l'exploitation [mention manuscrite: mot barr
et remplac par: exploration] des monuments. Tout y est _moderne_,
c'est--dire de l'poque grecque ou romaine,  l'exception d'un petit
temple d'Hathr et d'un propylon engag dans le premier pylne du temple
d'Isis, lesquels ont t construits et ddis par le pauvre Nectanbe
Ier; c'est aussi ce qu'il y a de mieux. La sculpture du grand temple,
commence par Philadelphe, continue sous vergte Ier et piphane,
termine par vergte II et Philomtor, est digne en tout de cette
poque de dcadence; les portions d'difices construits et dcors sous
les Romains sont pires, et quand j'ai quitt cette le, j'tais bien las
de cette sculpture barbare. Je m'y arrterai cependant encore quelques
jours en repassant, pour complter la partie mythologique, et je me
ddommagerai en courant les rochers de la premire cataracte, couverts
d'inscriptions du temps des Pharaons.

Nous avions quitt notre maasch et notre dahabi  _Assouan_ (Syne), ces
deux barques tant trop grandes pour passer la cataracte: c'est le 16
dcembre que notre nouvelle escadre d'en de la cataracte se trouva
prte  nous recevoir. Elle se compose d'une petite dahabi (vaisseau
amiral), portant pavillon franais sur pavillon toscan, de deux barques
 pavillon franais, deux barques  pavillon toscan, la barque de la
cuisine et des provisions,  pavillon bleu, et d'une barque portant la
force arme, c'est--dire les deux chaouchs (gardes du corps du pacha)
avec leurs cannes  pomme d'argent, qui nous accompagnent et font les
fonctions du pouvoir excutif. J'oubliais de dire que l'amiral est arm
d'une pice de canon de trois, que notre nouvel ami Ibrahim, mamour
d'Esn, nous a prte  son passage  Philae: aussi avons-nous fait une
belle dcharge en arrivant  la deuxime cataracte, but de notre
plerinage.

On mit  la voile de Philae, pour commencer notre voyage de Nubie, avec
un assez bon vent; nous passmes devant _Dboud_ sans nous arrter,
voulant arriver le plus tt possible jusqu'au point extrme de notre
course. Ce petit temple et les trois propylons sont, au reste, de
l'poque moderne. Le 17,  quatre heures du soir, nous tions en face
des petits monuments de _Qartas_, o je ne trouvai rien  glaner. Le 18,
on dpassa _Taffah_ et _Kalabsch_, sans aborder. Nous passmes ensuite
sous le tropique, et c'est de ce moment, qu'entrs dans la zone torride,
nous grelottmes tous de froid et fmes obligs ds lors de nous charger
de burnous et de manteaux. Le soir, nous couchmes au del de _Dandour_,
en saluant seulement son temple de la main. On en fit autant, le
lendemain 19, aux monuments de _Ghirch_, qui sont du bon temps, ainsi
qu'au grand temple de _Dakkh_, de l'poque des Lagides. Nous
dbarqumes le soir  _Mharraka_, temple gyptien des bas temps, chang
jadis en glise copte. Le 20, je restai une heure  _Ouadi-Essboua_ ou
la _Valle des Lions_, ainsi nomme des sphinx qui ornent le dromos d'un
monument bti sous le rgne de Ssostris, mais vritable difice de
province, construit en pierres lies avec du mortier. J'ai pris un
morceau de ce mortier, ainsi que de celui des pyramides, etc., etc.,
pour notre ami Vicat; c'est une collection que je pense devoir lui faire
plaisir. Nous perdmes le 21 et le 22  tourner, malgr vents et calme,
le grand coude d'_Amada_, dont je dois tudier le temple, important par
son antiquit, au retour de la deuxime cataracte. Nous le dpassmes
enfin le 23, et arrivmes  _Derr_ ou _Derri_ de trs-bonne heure. L je
trouvai, pour consolation, un joli temple creus dans le roc, conservant
encore quelques bas-reliefs des conqutes de Rhamss le Grand, et j'y
recueillis les noms et les titres de sept fils et de huit filles de ce
Pharaon.

Le cachef de _Derr_, auquel on fit une visite, nous dit tout franchement
que, n'ayant pas de quoi nous donner  souper, il viendrait souper avec
nous; ce qui fut fait: cela vous donnera une ide de la splendeur et des
ressources de la capitale de Nubie. Nous comptions y faire du pain; cela
fut impossible, il n'y avait ni four ni boulanger. Le 24, au lever du
soleil, nous quittmes Derri, passmes sous le fort ruin d'_Ibrim_ et
allmes coucher sur la rive orientale,  _Ghbel-Mesms_, pays charmant
et bien cultiv. Nous cheminmes le 25, tantt avec le vent, tantt avec
la corde, et il fallut nous consoler de ne pas arriver ce jour-l 
Ibsamboul; de beaux crocodiles prenaient leurs bats sur un lot de
sable prs du lieu o nous couchmes.

Enfin, le 26,  neuf heures du matin, je dbarquai  _Ibsamboul_, o
nous avons sjourn aussi le 27. L, je pouvais jouir des plus beaux
monuments de la Nubie, mais non sans quelque difficult. Il y a deux
temples entirement creuss dans le roc, et couverts de sculptures. La
plus petite de ces excavations est un temple d'_Hathr_, ddi par la
reine Nofr-Ari, femme de Rhamss le Grand, dcor extrieurement d'une
faade contre laquelle s'lvent six colosses de trente-cinq pieds
chacun environ, taills aussi dans le roc, reprsentant le Pharaon et sa
femme, ayant  leurs pieds, l'un ses fils, et l'autre ses filles, avec
leurs noms et titres. Ces colosses sont d'une excellente sculpture; leur
stature est svelte et leur galbe trs-lgant; j'en aurai des dessins
trs-fidles. Ce temple est couvert de beaux reliefs, et j'en ai fait
dessiner les plus intressants.

Le grand temple d'Ibsamboul vaut  lui seul le voyage de Nubie: c'est
une merveille qui serait une fort belle chose, mme  Thbes. Le travail
que cette excavation a cot effraye l'imagination. La faade est
dcore de quatre colosses assis, n'ayant pas moins de soixante-un pieds
de hauteur: tous quatre, d'un superbe travail, reprsentent Rhamss le
Grand; leurs faces sont _portraits_, et ressemblent parfaitement aux
figures de ce roi qui sont  Memphis,  Thbes et partout ailleurs.
C'est un ouvrage digne de toute admiration. Telle est l'entre;
l'intrieur en est tout  fait digne; mais c'est une rude preuve que de
le visiter. A notre arrive, les sables, et les Nubiens qui ont soin de
les pousser, avaient ferm l'entre. Nous la fmes dblayer; nous
assurmes le mieux que nous le pmes le petit passage qu'on avait
pratiqu, et nous prmes toutes les prcautions possibles contre la
coule de ce sable infernal qui, en gypte comme en Nubie, menace de
tout engloutir. Je me dshabillai presque compltement, ne gardant que
ma chemise arabe et un caleon de toile, et me prsentai  plat-ventre 
la petite ouverture d'une porte qui, dblaye, aurait au moins 25 pieds
de hauteur. Je crus me prsenter  la bouche d'un four, et, me glissant
entirement dans le temple, je me trouvai dans une atmosphre chauffe 
cinquante et un degrs: nous parcourmes cette tonnante excavation,
Rosellini, Ricci, moi et un de nos Arabes, tenant chacun une bougie  la
main. La premire salle est soutenue par huit piliers contre lesquels
sont adosss autant de colosses de trente pieds chacun, reprsentant
encore Rhamss le Grand: sur les parois de cette vaste salle rgne une
file de grands bas-reliefs historiques, relatifs aux conqutes du
Pharaon en Afrique; un bas-relief surtout, reprsentant son char de
triomphe, accompagn de groupes de prisonniers nubiens, ngres, etc., de
grandeur naturelle, offre une composition de toute beaut et du plus
grand effet. Les autres salles, et on en compte seize, abondent en beaux
bas-reliefs religieux, offrant des particularits fort curieuses. Le
tout est termin par un sanctuaire, au fond duquel sont assises quatre
belles statues, bien plus fortes que nature et d'un trs-bon travail. Ce
groupe, reprsentant Ammon-Ra, Phr, Phtha, et Rhamss le Grand assis au
milieu d'eux, mriterait d'tre dessin de nouveau.

Aprs deux heures et demie d'admiration, et ayant vu tous les
bas-reliefs, le besoin de respirer un peu d'air pur se fit sentir, et il
fallut regagner l'entre de la fournaise en prenant des prcautions pour
en sortir. J'endossai deux gilets de flanelle, un burnous de laine, et
mon grand manteau, dont on m'enveloppa aussitt que je fus revenu  la
lumire; et l, assis auprs d'un des colosses extrieurs dont l'immense
mollet arrtait le souffle du vent du nord, je me reposai une demi-heure
pour laisser passer la grande transpiration. Je regagnai ensuite ma
barque, o je passai prs de deux heures sur mon lit. Cette visite
exprimentale m'a prouv qu'on peut rester deux heures et demie  trois
heures dans l'intrieur du temple sans prouver aucune gne de
respiration, mais seulement de l'affaiblissement dans les jambes et aux
articulations; j'en conclus donc qu' notre retour nous pourrons
dessiner les bas-reliefs historiques, en travaillant par escouades de
quatre (pour ne pas dpenser trop d'air), et pendant deux heures le
matin et deux heures le soir. Ce sera une rude campagne; mais le
rsultat en est si intressant, les bas-reliefs sont si beaux, que je
ferai tout pour les avoir, ainsi que les lgendes compltes. Je compare
la chaleur d'Ibsamboul  celle d'un bain turc, et cette visite peut
amplement nous en tenir lieu.

Nous avons quitt Ibsamboul le 28 au matin. Vers midi, je fis arrter 
_Ghbel-Addh_, o est un petit temple creus dans le roc. La plupart de
ses bas-reliefs ont t couverts de mortier par des chrtiens qui ont
dcor cette nouvelle surface de peintures reprsentant des saints, et
surtout saint Georges  cheval; mais je parvins  constater, en faisant
sauter le mortier, que ce temple avait t ddi  Thoth par le roi
Horus, fils d'Amnophis-Memnon, et je russis  faire excuter les
dessins de trois bas-reliefs fort intressants pour la mythologie: nous
allmes de l coucher  _Faras_. Le 29, un calme presque plat ne nous
permit d'avancer que jusqu'au-del de _Serr_, et le 30,  midi, nous
sommes enfin arrivs  _Ouadi-Halfa_,  une demi-heure de la seconde
cataracte, o sont poses nos colonnes d'Hercule. Vers le coucher du
soleil, je fis une promenade  la cataracte.

C'est hier seulement que je me mis srieusement  l'ouvrage. J'ai trouv
ici, sur la rive occidentale, les dbris de trois difices, mais des
arases qui ne conservent que la fin des lgendes hiroglyphiques. Le
premier, le plus au nord, tait un petit difice carr, sans sculpture
et fort peu important. Le second, au contraire, m'a beaucoup intress;
c'tait un temple dont les murs ont t construits en grandes briques
crues, l'intrieur tant soutenu par des piliers en pierre de grs ou
des colonnes de mme matire: mais, comme toutes celles des plus
anciennes poques, ces colonnes taient semblables au dorique et
tailles  pans trs-rguliers et peu marqus. C'est l l'origine
incontestable des ordres grecs. Ce premier temple, ddi  Horammon
(Ammon gnrateur), a t lev sous le roi Amnophis II, fils et
successeur de Thouthmosis III (Moeris), ce que j'ai constat en faisant
fouiller par mes marins arabes, avec leurs mains, autour des restes de
piliers et de colonnes o j'apercevais quelques traces de lgendes
hiroglyphiques. J'ai t assez heureux pour trouver la fin de la
ddicace du temple sur les dbris des montants de la premire porte.
J'ai, de plus, dcouvert et fait dsensabler avec les mains une grande
stle, engage dans une muraille en briques du temple, portant un acte
d'adoration et la liste des dons faits au temple par le roi Rhamss Ier,
avec trois lignes ajoutes dans le mme but par le Pharaon son
successeur. Enfin, sur les indications du docteur Ricci, nous avons fait
fouiller par tous nos quipages, avec pelles et pioches, dans le
sanctuaire (ou plutt  la place qu'il occupait), et nous y avons trouv
une autre grande stle que je connaissais par les dessins du docteur, et
fort importante, puisqu'elle reprsente le dieu Mandou, une des grandes
divinits de la Nubie, conduisant et livrant au roi Osortasen (de la
XVIe dynastie) tous les peuples de la Nubie, avec le nom de chacun d'eux
inscrit dans une espce de bouclier attach  la figure, agenouille et
lie, qui reprsente chacun de ces peuples, au nombre de cinq. Voici
leurs noms, ou plutt ceux des cantons qu'ils habitaient: 1 _Sehamik_,
2 _Osaou_, 3 _Schat_, 4 _Oscharkin_, 5 _Ks_; trois autres noms
sont entirement effacs. Quant  ceux qui restent, je doute qu'on les
trouve dans aucun gographe grec; il faudrait avoir le _Strabon_ de deux
mille ans avant Jsus-Christ.

Un second temple, plus grand, mais tout aussi dtruit que le prcdent,
existe un peu plus au sud: il est du rgne de Thouthmosis III (Moeris),
construit galement en briques, avec piliers-colonnes doriques
primitifs,  montants et portes en grs; c'tait le grand temple de la
ville gyptienne de _Bhni_ qui exista sur cet emplacement, et qui,
d'aprs l'tendue des dbris de poteries rpandus sur la plaine
aujourd'hui dserte, parat avoir t assez grande. Ce fut sans doute la
place forte des gyptiens pour contenir les peuples habitant entre la
premire et la seconde cataracte. Ce grand temple tait ddi  Ammon-Ra
et  Phr, comme la plupart des grands monuments de la Nubie. Voil tout
ce qui reste  Ouadi-Halfa, et c'est plus que je n'attendais  la
premire inspection des ruines ... C'est de ce lieu que je vous adresse
mes souhaits d'heureuse anne ... Je vous embrasse tous  cette
intention.




A M. DACIER.


Ouadi-Halfa,  la seconde cataracte, 1er janvier 1829.

Monsieur,

Quoique spar de vous par les dserts et par toute l'tendue de la
Mditerrane, je sens le besoin de me joindre, au moins par la pense,
et de tout coeur,  ceux qui vous offrent leurs voeux au renouvellement
de l'anne. Partant du fond de la Nubie, les miens n'en sont ni moins
ardents, ni moins sincres; je vous prie de les agrer comme un
tmoignage du souvenir reconnaissant que je garderai toujours de vos
bonts et de cette affection toute paternelle dont vous voulez bien nous
honorer mon frre et moi.

Je suis fier maintenant que, ayant suivi le cours du Nil depuis son
embouchure jusqu' la seconde cataracte, j'ai le droit de vous annoncer
qu'il n'y a rien  modifier dans _notre Lettre sur l'alphabet des
hiroglyphes_; notre alphabet est bon: il s'applique avec un gal
succs, d'abord aux monuments gyptiens du temps des Romains et des
Lagides, et ensuite, ce qui devient d'un bien plus grand intrt, aux
inscriptions de tout les temples, palais et tombeaux des poques
pharaoniques. Tout lgitime donc les encouragements que vous avez bien
voulu donner  mes travaux hiroglyphiques, dans un temps o l'on
n'tait pas universellement dispos  leur prter faveur.

Me voici au point extrme de ma navigation vers le midi. La seconde
cataracte m'arrte: d'abord par l'impossibilit de la faire franchir par
mon _escadre_ compose de sept voiles, et en second lieu, parce que la
famine m'attend au del, et qu'elle terminerait promptement une pointe
imprudente tente sur l'thiopie; ce n'est pas  moi de recommencer
Cambyse; je suis d'ailleurs un peu plus attach  mes compagnons de
voyage qu'il ne l'tait probablement aux siens. Je tourne donc ds
aujourd'hui ma proue du ct de l'gypte pour redescendre le Nil, en
tudiant successivement  fond les monuments de ses deux rives; je
prendrai tous les dtails dignes de quelque intrt, et d'aprs l'ide
gnrale que je m'en suis forme en montant, la moisson sera des plus
riches et des plus abondantes.

Vers le milieu de fvrier je serai  Thbes, car je dois au moins donner
quinze jours au magnifique temple d'_Ibsamboul,_ l'une des merveilles de
la Nubie, cre par la puissance colossale de Rhamss-Ssostris, et un
mois me suffira ensuite pour les monuments existants entre la premire
et la deuxime cataracte. Philae a t  peu prs puise pendant les
dix jours que nous y avons passs en remontant le Nil; et les temples
d'Ombos, d'Edfou et d'sn, si vants au dtriment de ceux de Thbes,
m'arrteront peu de temps, parce que je les ai dj classs, et que je
trouve, sur des monuments plus anciens et d'un meilleur style, les
dtails mythologiques et religieux que je ne veux puiser qu' des
sources pures. Je me bornerai  recueillir quelques inscriptions
historiques, et certains dtails de costume qui sentent la dcadence et
qu'il est utile de conserver.

Mes portefeuilles sont dj bien riches: je me fais d'avance un plaisir
de vous mettre successivement sous les yeux toute la vieille gypte,
religion, histoire, arts et mtiers, moeurs et usages; une grande partie
de mes dessins sont coloris, et je ne crains pas d'assurer qu'ils
reproduisent le vritable style des originaux avec une scrupuleuse
fidlit. Je serai heureux de ces conqutes si elles obtiennent votre
intrt et vos suffrages.

Je vous prie, Monsieur, d'agrer la nouvelle assurance de mon
trs-respectueux attachement.




DIXIME LETTRE


Ibsamboul, le 12 janvier 1829.

J'ai revu les colosses qui annoncent si dignement la plus magnifique
excavation de la Nubie. Ils m'ont paru aussi beaux de travail que la
premire fois, et je regrette de n'tre point muni de quelque lampe
merveilleuse pour les transporter au milieu de la place Louis XV, afin
de convaincre ainsi d'un seul coup les dtracteurs de l'art gyptien.
Tout est colossal ici, sans en excepter les travaux que nous avons
entrepris, et dont le rsultat aura quelque droit  l'attention
publique. Tout ceux qui connaissent la localit savent quelles
difficults on a  vaincre pour dessiner un seul hiroglyphe dans le
grand temple.

C'est le 1er de ce mois que j'ai quitte _Ouadi-Halfa_ et la seconde
cataracte. Nous couchmes  _Gharbi-Serr_, et le lendemain, vers midi,
j'abordai sur la rive droite du Nil, pour tudier les excavations de
_Maschakit,_ un peu au midi du _temple de Thoht_  _Ghbel-Addh,_ dont
j'ai parl dans ma dernire lettre; il fallut gravir un rocher presque 
pic sur le Nil, pour arriver  une petite chambre creuse dans la
montagne, et orne de sculptures fort endommages. Je suis parvenu
cependant  reconnatre que c'tait une chapelle ddie  la desse
_Anoukis_ (Vesta) et aux autres dieux protecteurs de la Nubie, par un
prince thiopien, nomm _Pohi,_ lequel, tant gouverneur de la Nubie
sous le rgne de Rhamss le Grand, supplie la desse de faire que le
conqurant foule les Libyens _et les nomades sous ses sandales, 
toujours_.

Le 3 au matin, nous avons amarr nos vaisseaux devant le _temple
d'Hathr_  _Ibsamboul_; j'ai dj donn une note sur ce joli temple.
J'ajouterai qu' sa droite on a sculpt, sur le rocher, un fort grand
tableau, dans lequel un autre prince _thiopien_ prsente au roi Rhamss
le Grand l'emblme de la victoire (cet emblme est l'insigne ordinaire
_des princes ou des fils des rois_) avec la lgende suivante en beaux
caractres hiroglyphiques: _Le royal fils d'Ethiopie a dit: Ton pre
Ammon-Ra t'a dot,  Rhamss! d'une vie stable et pure: qu'il t'accorde
de longs jours pour gouverner le monde, et pour contenir les Libyens, 
toujours_.

Il parat donc que, de temps en temps, les _nomades_ d'Afrique
inquitaient les paisibles cultivateurs des valles du Nil. Il est fort
remarquable, du reste, que je n'aie trouv jusqu'ici sur les monuments
de la Nubie que des noms de princes thiopiens et nubiens, comme
gouverneurs du pays, sous le rgne mme de Rhamss le Grand et de sa
dynastie. Il parat aussi que la Nubie tait tellement lie  l'gypte
que les rois se fiaient compltement aux hommes du pays mme, pour le
commandement des troupes. Je puis citer en preuve une stle encore
sculpte sur les rochers d'Ibsamboul, et dans laquelle un nomm _Ma,
commandant des troupes du roi en Nubie,_ et _n dans la contre de
Ouaou_ (l'un des cantons de la Nubie), chante les louanges du Pharaon
_Mandoue Ier_, le quatrime successeur de Rhamss le Grand, d'une
manire trs-emphatique; il rsulte aussi de plusieurs autres stles que
divers _princes thiopiens_ furent employs en Nubie par les hros de
l'gypte.

Le 3 au soir commencrent nos travaux  Ibsamboul: il s'agissait
d'exploiter le grand temple, couvert de si grands et de si beaux
bas-reliefs. Nous avons form l'entreprise d'avoir le dessin _en grand
et colori_ de tous les bas-reliefs qui dcorent la grande salle du
temple, les autres pices n'offrant que des sujets religieux; et lorsque
l'on saura que la chaleur qu'on prouve dans ce temple, aujourd'hui
_souterrain_ (parce que les sables en ont presque couvert la faade),
est comparable  celle d'un bain turc fortement chauff; quand on saura
qu'il faut y entrer presque nu, que le corps ruissle perptuellement
d'une sueur abondante qui coule sur les yeux, dgoutte sur le papier
dj tremp par la chaleur humide de cette atmosphre, chauffe comme
dans un autoclave, on admirera sans doute le courage de nos jeunes gens,
qui bravent cette fournaise pendant trois ou quatre heures par jour, ne
sortent que par puisement, et ne quittent le travail que lorsque leurs
jambes refusent de les porter.

Aujourd'hui 12, notre plan est presque accompli: nous possdons dj
_six grands tableaux_ reprsentant:

1er. Rhamss le Grand sur son char, les chevaux lancs au grand galop;
il est suivi de trois de ses fils, monts aussi sur des chars de guerre;
il met en fuite une arme assyrienne et assige une place forte.

2e. Le roi  pied, venant de terrasser un chef ennemi, et en perant un
second d'un coup de lance. Ce groupe est d'un dessin et d'une
composition admirables.

3e. Le roi est assis au milieu des chefs de l'arme; on vient lui
annoncer que les ennemis attaquent son arme. On prpare le char du roi,
et des serviteurs modrent l'ardeur des chevaux, qui sont dessins, ici
comme ailleurs, en perfection. Plus loin se voit l'attaque des ennemis,
monts sur des chars de guerre et combattant sans ordre une ligne de
chars gyptiens mthodiquement rangs. Cette partie du tableau est
pleine de mouvement et d'action: c'est comparable  la plus belle
bataille peinte sur les vases grecs, que ces tableaux nous rappellent
involontairement.

4e. Le triomphe du roi et sa rentre solennelle ( _Thbes_, sans
doute), debout sur un char superbe, tran par des chevaux marchant au
pas et richement caparaonns. Devant le char sont deux rangs de
prisonniers africains, les uns de race _ngre_ et les autres de race
_barabra,_ formant des groupes parfaitement dessins, pleins d'effet et
de mouvement.

5e et 6e. Le roi faisant hommage de captifs de diverses nations aux
dieux de _Thbes_ et  ceux d'_Ibsamboul_.

Il reste  terminer le dessin d'un norme bas-relief occupant presque
toute la paroi droite du temple: composition immense, reprsentant une
bataille, un camp entier, la tente du roi, ses gardes, ses chevaux, les
chars, les bagages de l'arme, les jeux et les punitions militaires,
etc., etc. Dans trois jours au plus, ce grand dessin sera termin, mais
sans couleurs, parce que l'humidit les a fait disparatre. Il n'en est
point ainsi des six tableaux prcdemment indiqus; tout est colori et
copi jusque dans les plus minces dtails avec un soin religieux. On
aura ainsi une ide de la magnificence du costume et des chars des vieux
Pharaons au XVIe sicle avant J.-C.; on pourra comprendre alors
l'tonnant effet de ces beaux bas-reliefs peints avec un tel soin. Je
voudrais conduire dans le grand temple d'Ibsamboul tous ceux qui
refusent de croire  l'lgante richesse que la sculpture peinte ajoute
 l'architecture; dans moins d'un quart d'heure, je rponds qu'ils
auraient _su_ tous leurs prjugs, et que leurs opinions _a priori_ les
quitteraient par tous les pores.

Pour tous mes dessins je me suis rserv la partie des lgendes
hiroglyphiques, souvent fort tendues, qui accompagnent chaque figure
ou chaque groupe dans les bas-reliefs historiques. Nous les copions sur
place ou d'aprs les empreintes lorsqu'elles sont places  une grande
hauteur; je les collationne plusieurs fois sur l'original, je les mets
au net et les donne aussitt aux dessinateurs, qui d'avance ont rserv
et trac les colonnes destines  les recevoir; j'ai pris la copie
entire d'une grande stle place entre les deux colosses de gauche,
dans l'intrieur du grand temple; elle n'a pas moins de trente-deux
lignes: c'est celle dont notre ami Huyot m'avait parl, et que j'ai bien
retrouve  sa place; ce n'est pas moins qu'un _dcret du dieu Phtha_,
en faveur de Rhamss le Grand, auquel il prodigue les louanges pour ses
travaux et ses bienfaits envers l'gypte; suit la rponse du roi au dieu
en termes tout aussi polis. C'est un monument fort curieux et d'un genre
tout  fait particulier.

Voil o en est notre _mmorable campagne d'Ibsamboul:_ c'est la plus
pnible et la plus glorieuse que nous puissions faire pendant tout le
voyage. Nos compagnons franais et toscans ont rivalis de zle et de
dvouement, et j'espre que vers le 15 nous mettrons  la voile pour
regagner l'gypte avec notre butin historique. J'ai eu trois jours de
goutte en arrivant ici; mais les bains de vapeur que j'ai pris dans le
temple m'en ont dlivr pour longtemps, je l'espre. Je n'ai encore reu
que quelques lettres d'Europe.... M. Arago m'a-t-il pardonn d'avoir
entrepris mon voyage malgr ses amicales inquitudes? Je l'ai pardonn,
de mon ct, depuis que j'ai touch  la seconde cataracte.... Adieu.




ONZIME LETTRE


El-Mlissah (entre Syne et Ombos), le 10 fvrier 1829.

Nous jouons de malheur; depuis notre dpart de Syne,  laquelle nous
avons dit adieu le 8 de ce mois, nous voici au 10, et nous sommes loin
d'avoir franchi la distance qui nous spare d'_Ombos_, o l'on se rend
d'Assouan en neuf heures par un temps ordinaire; mais un violent vent du
nord souffle sans interruption depuis trois jours, et nous fait
pirouetter sur les vagues du Nil, enfl comme une petite mer. Nous avons
amarr,  grand'peine, dans le voisinage de _Mlissah_, o est une
carrire de grs sans aucun intrt; du reste, sant parfaite, bon
courage, et nous prparant  explorer Thbes de fond en comble, si ce
n'est pas trop pour nos moyens. Nous sommes, d'ailleurs, tous
ragaillardis par le courrier qui nous arriva hier au milieu de nos
tribulations maritimes, et qui m'apporta enfin les lettres de Paris du
26 septembre, des 12 et 25 octobre, et du 15 novembre. Voil, en y
ajoutant les deux prcdentes, les seules lettres qui me soient
parvenues.

Je remercie bien notre vnrable M. Dacier pour les bonnes lignes qu'il
a bien voulu m'crire le 26 septembre. J'espre qu'il aura reu ma
lettre de Ouadi-Halfa du 1er janvier dernier, et qu'il voudra bien
pardonner  la vtust de mes souhaits de jour de l'an, dj caducs
lorsqu'ils lui parviendront; mais la Nubie, et surtout la seconde
cataracte, sont loin de Paris, et le coeur seul franchit rapidement de
telles distances.

J'crirai de Thbes  notre ami Dubois, aprs avoir vu  fond l'gypte
et la Nubie; je puis dire d'avance que nos gyptiens feront  l'avenir,
dans l'histoire de l'art, une plus belle figure que par le pass; je
rapporte une srie de dessins de grandes choses, capables de convertir
tous les obstins.

Je transmets  M. Drovetti la lettre que m'a crite M. de Mirbel, et je
suis persuad qu'elle sera accueillie par S.A. le pacha d'gypte, qui ne
recule jamais devant les choses utiles.

Ma dernire lettre est d'Ibsamboul; je dois donc reprendre mon
itinraire  partir de ce beau monument que nous avons puis, au risque
de l'tre nous-mmes par les difficults de son tude.

Nous l'avons quitt le 16 janvier, et le 17, de bonne heure, nous
abordmes au pied du rocher d'_Ibrim_, la _Primis_ des gographes grecs,
pour visiter quelques excavations qu'on aperoit vers le bas de cette
norme masse de grs.

Ces _spos_ (je donne ce nom aux _excavations dans la roche_, autres que
des _tombeaux_) sont au nombre de quatre, et d'poques diffrentes, mais
tous appartenant aux temps pharaoniques.

Le plus ancien remonte jusqu'au rgne de Thouthmosis Ier; le fond de
cette excavation, de forme carre comme toutes les autres, est occup
par 4 figures (tiers de nature), assises, et reprsentant deux fois ce
Pharaon assis entre _le dieu seigneur d'Ibrim (Prim)_, c'est--dire une
des formes du dieu Thoth  tte d'pervier, et la desse _Sat, dame
d'lphantine_ et _dame de Nubie_. Ce spos tait une chapelle ou
oratoire consacr  ces deux divinits; les parois de ct n'ont jamais
t sculptes ni peintes.

Il n'en est point ainsi du second spos; celui-ci appartient au rgne de
Moeris, dont la statue, assise entre celles du _dieu seigneur d'Ibrim_
et de la desse Sat (Junon), _dame de Nubie_, occupe la niche du fond.
Cette chapelle aux dieux du pays a t creuse par les soins d'un prince
nomm _Nahi_, grand personnage, portant dans toutes les lgendes le
titre de _gouverneur des terres mridionales_, ce qui comprenait _la
Nubie_ entre les deux cataractes. Ce qui reste d'un grand tableau
sculpt, sur la paroi de droite, nous montre ce prince debout, devant le
roi assis sur un trne, et accompagn de plusieurs autres fonctionnaires
publics, prsentant au souverain,  ce que dit l'inscription
hiroglyphique (malheureusement trs-courte) qui accompagne ce tableau,
les revenus et tributs en or, en argent, en grains, etc., provenant des
_terres mridionales_ dont il avait le gouvernement. Sur la porte du
spos est inscrite la ddicace que le prince a faite du monument.

Le troisime spos d'_Ibrim_ est du rgne suivant, de l'poque
d'Amnophis II, successeur de Moeris, sous lequel les terres du midi
taient administres par un autre prince, nomm _Osorsat_. Sur la paroi
de droite, ce roi Amnophis II est reprsent assis, et deux princes,
parmi lesquels _Osorsat_ occupe le premier rang, prsentent au Pharaon
les tributs des _terres mridionales_ et les productions naturelles du
pays, y compris des _lions_, des _lvriers_ et des _chacals vivants_,
comme porte l'inscription grave au-dessus du tableau, et qui spcifiait
le nombre de chacun des objets offerts, comme par exemple: _quarante
lvriers_ et _dix chacals vivants_; mais le texte est dans un tat si
dplorable de dgradation qu'il m'a t impossible d'en tirer autre
chose que les faits gnraux. Au fond du spos, la statue du roi
Amnophis est assise entre les dieux d'_Ibrim_.

Le plus rcent de ces spos, le quatrime, est encore un monument du
mme genre et du rgne de Ssostris, Rhamss le Grand. C'est aussi un
gouverneur de Nubie qui l'a fait creuser en l'honneur des dieux
d'_Ibrim_, Herms  tte d'pervier et la desse Sat,  la gloire du
Pharaon dont la statue est assise au milieu des deux divinits locales,
dans le fond du spos. Mais  cette poque, _les terres du midi_ taient
gouvernes par un prince thiopien, dont j'ai retrouv des monuments 
_Ibsamboul_ et  _Ghirch_. Ce personnage est figur dans le spos
d'_Ibrim_, rendant ses respectueux hommages  Ssostris, et  la tte de
tous les fonctionnaires publics de son gouvernement, parmi lesquels on
compte deux hirogrammates, plus le grammate des troupes, le grammate
des terres, l'intendant des biens royaux, et d'autres _scribes_ sans
dsignation plus particulire.

Il est  remarquer,  l'honneur de la galanterie gyptienne, que la
femme du prince thiopien _Satnou_ se prsente devant Ssostris
immdiatement aprs son mari, et avant les autres fonctionnaires. Cela
montre, aussi bien que mille autres faits pareils, combien la
civilisation gyptienne diffrait essentiellement de celle du reste de
l'Orient, et se rapprochait de la ntre; car on peut apprcier le degr
de civilisation des peuples d'aprs l'tat plus ou moins supportable des
femmes dans l'organisation sociale.

Le 17 janvier au soir, nous tions  _Derri_ ou _Derr_, la capitale
actuelle de la Nubie, o nous soupmes en arrivant, par un clair de lune
admirable, et sous les plus hauts palmiers que nous eussions encore vus.
Ayant li conversation avec un _Barabra_ du pays, qui, m'apercevant seul
 l'cart sur le bord du fleuve, tait venu poliment me faire compagnie
en m'offrant de l'eau-de-vie de dattes, je lui demandai s'il connaissait
le nom du _sultan_ qui avait fait construire le temple de _Derri_; il me
rpondit aussitt: qu'il tait trop jeune pour savoir cela, mais que les
vieillards du pays lui avaient paru tous d'accord que ce _birb_ avait
t construit environ trois cent mille ans avant l'islamisme, mais que
tous ces vieillards taient encore incertains sur un point, savoir si
c'taient les _Franais_, les _Anglais_ ou les _Russes_ qui avaient
excut ce grand ouvrage. Voil comme on crit l'histoire en Nubie. Le
monument de _Derri_, quoique moderne en comparaison de la date que lui
donnait mon savant Nubien, est cependant un ouvrage de Ssostris. Nous y
restmes toute la journe du 18, et n'en sortmes, assez tard, qu'aprs
avoir dessin les bas-reliefs les plus importants, et rdig une notice
dtaille de tous ceux dont on ne prenait point de copie. L j'ai trouv
une liste, par rang d'ge, des fils et des filles de Ssostris; elle me
servira  complter celle d'Ibsamboul. Nous y avons copi quelques
fragments de bas-reliefs historiques; ils sont presque tous effacs ou
dtruits. C'est l que j'ai pu fixer mon opinion sur un fait assez
curieux: je veux parler du _lion_ qui, dans les tableaux d'Ibsamboul et
de Derri, accompagne toujours le conqurant gyptien: il s'agissait de
savoir si cet animal tait plac l _symboliquement_ pour exprimer la
vaillance et la force de Ssostris, ou bien si ce roi avait rellement,
comme le capitan-pacha Hassan et le pacha d'gypte, un _lion
apprivois_, son compagnon fidle dans les expditions militaires. Derri
dcide la question: j'ai lu, en effet, au-dessus du lion se jetant sur
les Barbares renverss par Ssostris, l'inscription suivante: _Le lion,
serviteur de Sa Majest, mettant en pices ses ennemis._ Cela me semble
dmontrer que le lion existait rellement et suivait Rhamss dans les
batailles.

Au reste, ce temple est un spos creus dans le rocher de grs, mais
sur une trs-grande chelle: il a t ddi par Ssostris  Ammon-Ra, le
dieu suprme, et  Phr, l'esprit du Soleil qu'on y invoquait sous le
nom de _Rhamss_, qui fut le patron du conqurant et de toute sa ligne.

Cette particularit explique pourquoi on trouve sur les monuments
d'Ibsamboul, de Ghirch, de Derri, de Sboua, etc., le roi Rhamss
prsentant des offrandes ou ses adorations  un dieu portant le mme nom
de _Rhamss_. On se tromperait en supposant que ce souverain se rendait
ce culte  lui-mme. _Rhamss_ tait simplement un des mille noms du
dieu Phr (le Soleil), et ces bas-reliefs ne prouvent tout au plus
qu'une flatterie sacerdotale envers le roi vivant, celle de donner au
dieu du temple celui de ces noms que le roi avait adopt, et quelquefois
mme les traits du visage du roi et de la reine fondateurs du temple;
cela se reconnat mme  _Philae_, dans la partie du grand temple
d'_Isis_, construit par Ptolme Philadelphe. Toutes les _Isis_ du
sanctuaire sont le portrait de la reine Arsino, laquelle a une tte
videmment de race grecque: mais la chose est bien plus frappante encore
sur les anciens monuments (les pharaoniques), o les traits des
souverains sont de vritables portraits.

Le 18 au soir nous descendmes  _Amada_, o nous restmes jusqu'au 20
aprs midi. L j'eus le plaisir d'tudier  l'aise et sans tre distrait
par les curieux, vu que nous tions en plein dsert, un temple de la
bonne poque. Ce monument, fort encombr de sables, se compose d'abord
d'une espce de pronaos, salle soutenue par douze piliers carrs,
couverts de sculptures, et par quatre colonnes, que l'on ne peut mieux
nommer que _proto-doriques_, ou doriques prototypes, car elles sont
videmment le type de la colonne dorique grecque; et, par une
singularit digne de remarque, je ne les trouve employes que dans les
monuments gyptiens les plus _antiques_, c'est--dire dans les hypoges
de Bni-Hassan,  Amada,  Karnac, et  _Bet-oualli_, o sont les plus
modernes, bien qu'elles datent du rgne de Ssostris, ou plutt de celui
de son pre.

[Illustration: N 1. Ddicace du Temple d'Amada.]

[Illustration: N 2. Chanson pour le battage des grains.]

Le temple d'Amada a t fond par Thouthmosis III (Moeris), comme le
prouvent la plupart des bas-reliefs du sanctuaire, et surtout la
ddicace, sculpte sur les deux jambages des portes de l'intrieur; et
dont je mets ici la traduction littrale pour donner une ide des
ddicaces des autres temples, que j'ai toutes recueillies avec soin. (V.
_le texte hiroglyphique_, pl. N 3.)

Le dieu bienfaisant, seigneur du monde, le roi (Soleil stabiliteur de
l'univers), le fils du Soleil (Thouthmosis), modrateur de justice, a
fait ses dvotions  son pre le dieu Phr, le dieu des deux montagnes
clestes, et lui a lev ce temple en pierre dure; il l'a fait pour tre
vivifi  toujours.

Moeris mourut pendant la construction de ce temple, et son successeur,
Amnophis II, continua l'ouvrage commenc, et fit sculpter les quatre
salles  la droite et  la gauche du sanctuaire, ainsi qu'une partie de
celle qui les prcde; les travaux de ce roi sont dtaills dans une
norme stle, portant une inscription de vingt lignes que j'ai toutes
copies,  la sueur de mon front, au fond du sanctuaire.

Son successeur, Thouthmosis IV, termina le temple en y ajoutant le
pronaos et les piliers; on a couvert toutes leurs architraves de ses
ddicaces ou d'inscriptions laudatives. L'une d'elles m'a frapp par sa
singularit; en voici la traduction:

Voici ce que dit le dieu Thoth, le Seigneur des divines paroles, aux
autres dieux qui rsident dans Thyri: Accourez et contemplez ces
offrandes grandes et pures, faites pour la construction de ce temple,
par le roi Thouthmosis (IV),  son pre le dieu Phr, dieu grand,
manifest dans le firmament!

La sculpture du temple d'Amada, appartenant  la belle poque de l'art
gyptien, est bien prfrable  celle de Derri, et mme aux tableaux
religieux d'Ibsamboul.

Dans l'aprs-midi du 20, nos travaux d'Amada tant termins, nous
partmes et descendmes le Nil jusqu' _Korosko,_ village nubien, dont
je garderai le souvenir, parce que nous y rencontrmes l'excellent lord
Prudhoe et le major Flix, qui mettaient  excution leur projet de
remonter le Nil jusqu'au Sennar, pour se rendre de l dans l'Inde en
traversant l'Abyssinie, l'Arabie et la Perse. Notre petite escadre
s'arrta, et nous passmes une partie de la nuit  causer des travaux
passs et des projets futurs; je dis enfin adieu  ces courageux
voyageurs, et les quittai avec beaucoup de regret, car ils remontent
dans une saison trs-avance. Que Dieu veille sur ces intrpides amis de
la science!

Le 21 nous tions  _Ouadi-Essboua_ (la valle des lions), qui reoit
ce nom d'une avenue de sphinx placs sur le _dromos_ de son temple,
lequel est un _hmispos_, c'est--dire un difice  moiti construit en
pierres de taille, et  moiti creus dans le rocher; c'est, sans
contredit, le plus mauvais travail de l'poque de Rhamss le Grand; les
pierres de la btisse sont mal coupes, les intervalles taient masqus
par du ciment sur lequel on avait continu les sculptures de dcoration,
qui sont d'une excution assez mdiocre. Ce temple a t ddi par
Ssostris au dieu Phr et au dieu Phtha, _seigneur de justice_: quatre
colosses reprsentant Ssostris debout occupent le commencement et la
fin des deux ranges de sphinx dont se compose l'avenue; deux tableaux
historiques, reprsentant le Pharaon frappant les peuples du _Nord_ et
du _Midi_, couvrent la face extrieure des deux massifs du pylne; mais
la plupart de ces sculptures sont mconnaissables, parce que le mastic
ou ciment qui en avait reu une grande partie est tomb, et laisse une
foule de lacunes dans la scne et surtout dans les inscriptions. Ce
temple est presque entirement enfoui dans les sables, qui l'envahissent
de tous cts.

Toute la journe du 22 fut perdue pour nous,  cause d'un vent du nord
trs-violent, qui nous fora d'aborder et de nous tenir tranquilles au
rivage jusqu'au coucher du soleil. Nous profitmes du calme pour gagner
_Mharrakah_, dont nous avions vu le temple en remontant: il n'est point
sculpt, et partant, d'aucun intrt pour moi qui ne cherche que les
_hadjar-maktoub_ (les pierres crites), comme disent nos Arabes.

Le soleil levant du 23 nous trouva  _Dakkh_, l'ancienne _Pselcis_. Je
courus au temple, et la premire inscription hiroglyphique qui me tomba
sous les yeux m'apprit que j'tais dans un lieu saint, ddi  Thoth,
seigneur de _Pselk_: j'accrus ainsi ma carte de Nubie d'un nouveau nom
hiroglyphique de ville, et je pourrais aujourd'hui publier une carte de
Nubie avec les noms antiques en caractres sacrs.

Le monument de Dakkh prsente un double intrt sous le rapport
mythologique; il donne des matriaux infiniment prcieux pour comprendre
la nature et les attributions de l'tre divin que les gyptiens
adoraient sous le nom de Thoth (l'Herms deux fois grand); une srie de
bas-reliefs m'a offert, en quelque sorte, toutes les _transfigurations_
de ce dieu. Je l'y ai trouv d'abord (ce qui devait tre) en liaison
avec _Har-Hat_ (le grand Herms Trismgiste), sa forme primordiale, et
dont lui, Thoth, n'est que la _dernire transformation_, c'est--dire
son incarnation sur la terre  la suite d'_Ammon-Ra_ et de _Mouth_
incarns en Osiris et en Isis. Thoth remonte jusqu' l'_Herms cleste_
(Har-Hat), la sagesse divine, l'esprit de Dieu, en passant par les
formes: 1 de _Pahitnoufi_ (celui dont le coeur est bon); 2
d'_Arihosnofri_ ou _Arihosnoufi_ (celui qui produit les chants
harmonieux); 3 de _Meu_ (la pense ou la raison): sous chacun de ces
noms Thoth a une forme et des insignes particuliers, et les images de
ces diverses transformations du second Herms couvrent les parois du
temple de Dakkh. J'oubliais de dire que j'ai trouv ici Thoth (le
Mercure gyptien) arm du _caduce_, c'est--dire du sceptre ordinaire
des dieux, entour de deux serpents, plus un scorpion.

Sous le rapport historique, j'ai reconnu que la partie la plus ancienne
de ce temple (l'avant-dernire salle) a t construite et sculpte par
le plus clbre des rois thiopiens, _Ergamnes_ (Erkamen), qui, selon
le rcit de Diodore de Sicile, dlivra l'_thiopie_ du gouvernement
thocratique, par un moyen atroce, il est vrai, en gorgeant tous les
prtres du pays: il n'en fit sans doute pas autant en Nubie, puisqu'il y
leva un temple; et ce monument prouve que la Nubie cessa d'tre soumise
 l'gypte ds la chute de la XXVIe dynastie, celle des Sates, dtrne
par Cambyse, et que cette contre passa sous le joug des thiopiens
jusqu' l'poque des conqutes de Ptolme vergte Ier, qui la runit
de nouveau  l'gypte. Aussi le temple de Dakkh, commenc par
l'thiopien _Ergamnes_, a-t-il t continu par vergte Ier, par son
fils Philopator et son petit-fils vergte II. C'est l'empereur Auguste
qui a pouss, sans l'achever, la sculpture intrieure de ce temple.

Prs du pylne de Dakkh, j'ai reconnu un reste d'difice, dont quelques
grands blocs de pierre conservent encore une portion de ddicace:
c'tait un temple de Thoth, construit par le Pharaon Moeris. Voil
encore un fait qui, comme beaucoup d'autre semblables, prouve que les
Ptolmes, et l'thiopien Ergamnes lui-mme, n'ont fait que
reconstruire des temples l o il en existait dans les temps
pharaoniques, et aux mmes divinits qu'on y a toujours adores. Ce
point tait fort important  tablir, afin de dmontrer que les derniers
monuments levs par les gyptiens ne contenaient _aucune nouvelle forme
de divinit_. Le systme religieux de ce peuple tait tellement un,
tellement li dans toutes ses parties, et arrt depuis un temps
immmorial d'une manire si absolue et si prcise, que la domination des
Grecs et des Romains n'a produit aucune innovation: les Ptolmes et les
Csars ont refait seulement, en Nubie comme en gypte, ce que les Perses
avaient dtruit, et rebti des temples l o il en existait autrefois,
et ddis aux mmes dieux.

Dakkh est le point le plus mridional o j'aie rencontr des travaux
excuts sous les Ptolmes et les empereurs. Je suis convaincu que la
domination grecque ou romaine ne s'est jamais tendue, _au plus_, au
del d'Ibrim. Aussi ai-je trouv depuis _Dakkh_ jusqu' _Thbes_ une
srie presque continue d'difices construit  ces deux poques: les
monuments pharaoniques sont rares, et ceux du temps des Ptolmes et des
Csars sont nombreux, et presque tous non achevs. J'en ai conclu que la
destruction des temples pharaoniques primitivement existants entre
Thbes et Dakkh, en Nubie, doit tre attribue aux Perses, qui ont d
suivre la valle du Nil jusque vers Sbou, o ils ont pris, pour se
rendre en thiopie (et pour en revenir), la route du dsert, infiniment
plus courte que celle du fleuve, impraticable d'ailleurs pour une arme,
 cause de nombreuses cataractes; la route du dsert est celle que
suivent encore aujourd'hui la plupart des caravanes, les armes et les
voyageurs isols. Cette marche des Perses a sauv le monument d'Amada,
facile  dtruire puisqu'il n'est point d'une grande tendue. De Dakkh
 Thbes on ne voit donc plus que de _secondes ditions_ des temples.

Il faut en excepter le monument de _Ghirch_ et celui de _Bet-oualli_
que les Perses n'ont pu dtruire, puisqu'il et fallu abattre les
_montagnes_ dans lesquelles ils sont creuss au ciseau. Mais ces
_spos_, et surtout le premier, ont t ravags autant que le permettait
la nature des lieux.

Nous arrivmes  _Ghirch-Hussan_ ou _Ghirf-Houssen_ le 25 janvier.
C'est encore ici, comme  Ibsamboul,  Derri et  Sbou, un vritable
Rhamession ou _Rhamsion_, c'est--dire un monument d  la munificence
de Rhamss le Grand. Celui-ci est consacr au dieu _Phtha_, personnage
dont on retrouve une imitation dcolore dans l'_Hephaistos_ des Grecs
et le Vulcain des Latins. Phtha tait le dieu ponyme de Ghirch, qui,
en langue gyptienne, portait le nom de _Pthahei_ ou _Thyptah_, _demeure
de Phtha_. Ainsi cette bourgade nubienne portait jadis le mme nom sacr
que _Memphis_: il parat que ces noms fastueux furent  la mode en
Nubie, puisque les inscriptions hiroglyphiques m'ont appris, par
exemple, que _Derri_ avait le mme nom que la fameuse _Hliopolis_
d'gypte, _demeure du Soleil_, et que le misrable village nomm
aujourd'hui Sbou, et dont le monument est si pauvre, se dcorait du
nom d'_Amone_, celui mme de la _Thbes_ aux cent portes.

La portion construite de l'_hmispos_ de Ghirch est,  trs-peu prs,
dtruite, et la partie excave dans le rocher, travail immense, a t
dgrade avec une espce de recherche. J'ai cependant pu relever le
sujet de tous les bas-reliefs et une grande portion des lgendes. La
grande salle est soutenue par six normes piliers, dans lesquels on a
taill six colosses offrant le singulier contraste d'un travail barbare
 ct de bas-reliefs d'une fort belle excution. Sur les parois
latrales sont huit niches carres renfermant chacune trois figures
assises, sculptes de plein relief: le personnage occupant le milieu de
ces niches, ou petites chapelles, est toujours le dieu Soleil Rhamss,
le patron de Ssostris, invoqu sous le nom de Dieu Grand, et comme
rsidant dans _Phthai, Amone_ et _Thyri_, c'est--dire dans _Ghirch,
Sbou_ et _Derri_, o existent en effet des Rhamsion ddis au dieu
Soleil Rhamss, le mme qu'on adore  Ghirch, comme fils de Phtha et
d'Hathr, les grandes divinits de ce temple. L'tude des tableaux
religieux de Ghirch claircit beaucoup le mythe de ces trois
personnages.

La journe du 26 ft donne en partie au petit temple de _Dandour_. Nous
retombons ici dans le _moderne_; c'est un ouvrage non achev du temps de
l'empereur Auguste; mais, quoique peu important par son tendue, ce
monument m'a beaucoup intress, puisqu'il est entirement relatif 
l'incarnation d'Osiris, sous forme humaine, sur la terre. Notre soire
du 25 avait t gaye par un superbe cho dcouvert par hasard en face
de Dandour, o nous venions d'aborder. Il rpte fort distinctement et
d'une voix sonore jusqu' onze syllabes. Nos compagnons italiens se
plaisaient  lui faire redire des vers du Tasse, entremls de coups de
fusil qu'on tirait de tous cts, et auxquels l'cho rpondait par des
coups de canon ou les clats du tonnerre.

Le temple de _Kalabschi_ eut son tour le 27; c'est ici que j'ai
dcouvert une nouvelle gnration de dieux, et qui complte le cercle
des formes d'Ammon, point de dpart et point de runion de toutes les
essences divines. Ammon-Ra, l'tre suprme et primordial, tant son
propre pre, est qualifi de mari de sa mre (la desse Mouth), sa
portion fminine renferme en sa propre essence  la fois mle et
femelle, [Greek: Arsenothaelus]: tous les autres dieux gyptiens ne sont
que des formes de ces deux principes constituants considrs sous
diffrents rapports pris isolment. Ce ne sont que de pures abstractions
du grand tre. Ces formes secondaires, tertiaires, etc., tablissent une
chane non interrompue qui descend des cieux et se matrialise jusqu'aux
incarnations sur la terre, et sous forme humaine. La dernire de ces
incarnations est celle d'_Horus_, et cet anneau extrme de la chane
divine forme sous le nom d'Horammon l'Omega des dieux, dont Ammon-Horus
(le grand Ammon, esprit actif et gnrateur) est l'Alpha. Le point de
dpart de la mythologie gyptienne est une _Triade_ forme des trois
parties d'_Ammon-Ra_, savoir Ammon (le mle et le pre), Mouth (la
femelle et la mre) et Khons (le fils enfant). Cette Triade, s'tant
manifeste sur la terre, se rsout en Osiris, Isis et Horus. Mais la
parit n'est pas complte, puisque Osiris et Isis sont frres. C'est 
Kalabschi que j'ai enfin trouv la Triade finale, celle dont les trois
membres se fondent exactement dans les trois membres de la Triade
initiale: Horus y porte en effet le titre de mari de la mre; et le fils
qu'il a eu de sa mre Isis, et qui se nomme _Malouli_ (le _Mandouli_
dans les _proscynemata_ grecs), est le dieu principal de Kalabschi, et
cinquante bas-reliefs nous donnent sa gnalogie. Ainsi la Triade finale
se formait d'Horus, de sa mre Isis et de leur fils Malouli, personnages
qui rentrent exactement dans la Triade initiale, Ammon, sa mre Mouth et
leur fils Khons. Aussi _Malouli_ tait-il ador  Kalabschi sous une
forme pareille  celle de Khons, sous le mme costume et orn des mmes
insignes: seulement le jeune dieu porte ici de plus le titre de Seigneur
de Talmis, c'est--dire de Kalabschi, que les gographes grecs appellent
en effet _Talmis_, nom qui se retrouve d'ailleurs dans les inscriptions
des temples.

J'ai, de plus, acquis la certitude qu'il avait exist  Talmis trois
_ditions_ du temple de Malouli; une sous les Pharaons et du rgne
d'Amnophis II, successeur de Moeris: une du temps des Ptolmes; et la
dernire, le temple actuel qui n'a jamais t termin, sous Auguste,
Caus Caligula et Trajan; et la lgende du dieu _Malouli_, dans un
fragment de bas-relief du premier temple, employ dans la construction
du troisime, ne diffre en rien des lgendes les plus rcentes. Ainsi
donc, le culte local de toutes les villes et bourgades de Nubie et
d'gypte n'a jamais reu de modification, on n'innovait rien, et les
anciens dieux rgnaient encore le jour o les temples ont t ferms par
le christianisme. Ces dieux, d'ailleurs, s'taient en quelque sorte
partag l'gypte et la Nubie, constituant ainsi une espce de
_rpartition fodale_. Chaque ville avait son patron; Chnouphis et Sat
rgnaient  lphantine,  Syne et  Bgh, et leur juridiction
s'tendait sur la Nubie entire; Phr,  Ibsamboul,  Derri et  Amada;
Phtha,  Ghirch; Anouk,  Maschakit; Thoth, le surintendant de
Chnouphis, sur toute la Nubie, avait ses fiefs principaux  Ghbel-Addh
et  Dakkh; Osiris tait seigneur de Dandour; Isis, reine  Philae;
Hathr,  Ibsamboul, et enfin Malouli,  Kalabschi. Mais Ammon-Ra rgne
partout et occupe habituellement la droite des sanctuaires.

Il en tait de mme en gypte, et l'on conoit que ce culte partiel ne
pouvait changer, puisqu'il tait attach au pays par toute la puissance
des croyances religieuses. Du reste, ce culte, pour ainsi dire exclusif
dans chaque localit, ne produisait aucune haine entre les villes
voisines, puisque chacune d'elles admettait dans son temple (comme
syntrnes), et cela par un esprit de courtoisie trs-bien calcul, les
divinits adores dans les cantons limitrophes. Ainsi j'ai retrouv 
Kalabschi les dieux de Ghirch et de Dakkh au midi, ceux de Dboud au
nord, occupant une place distingue;  Dboud, les dieux de Dakkh et de
Philae;  Philae, ceux de Dboud et de Dakkh, au midi? ceux de Bgh
d'lphantine et de Syne au nord;  Syne enfin, les dieux de Philae et
ceux d'Ombos.

C'est encore  Kalabschi que j'ai remarqu, pour la premire fois, la
couleur violette employe dans les bas-reliefs peints; j'ai fini par
dcouvrir que cette couleur provenait du mordant ou mixtion applique
sur les parties de ces tableaux qui devaient recevoir la _dorure_; ainsi
le sanctuaire de Kalabschi et la salle qui le prcde ont t dors
aussi bien que le sanctuaire de Dakkh.

Prs de Kalabschi est l'intressant monument de _Bet-Oualli_, qui nous a
pris les journes des 28, 29, 30 et 31 janvier jusqu' midi. L, mes
yeux se sont consols des sculptures barbares du temple de Kalabschi,
qu'on a fait riches parce qu'on ne savait plus les faire belles, en
contemplant les bas-reliefs historiques gui dcorent ce spos, d'un fort
beau style, et dont nous avons des copies compltes. Ces tableaux sont
relatifs aux campagnes contre les Arabes et des peuples _africains_, les
_Kouschi_ (les thiopiens), et les _Schari_, qui sont probablement les
_Bischari_ d'aujourd'hui; campagnes de Ssostris dans _sa jeunesse_ et
_du vivant de son pre_, comme le dit expressment Diodore de Sicile,
qui  cette poque lui fait soumettre, en effet, les _Arabes_ et
_presque toute la Libye_.

Le roi Rhamss, pre de _Ssostris_, est assis sur son trne dans un
naos, et son fils, en costume de prince, lui prsente un groupe de
prisonniers arabes asiatiques. Plus loin, le Pharaon est reprsent
comme vainqueur, frappant lui-mme un homme de cette nation, en mme
temps que le prince (Ssostris) lui prsente les chefs militaires et une
foule de prisonniers. Le roi, sur son char, poursuit les Arabes, et son
fils frappe de sa hache les portes d'une ville assige; le roi foule
aux pieds les Arabes vaincus, dont une longue file lui est amene en
tat de captifs par le prince son fils: tels sont les tableaux
historiques dcorant la paroi de gauche de ce qui formait la salle
principale du monument, en supposant que cette portion du _spos_ ait
jamais t couverte.

La paroi de droite prsente les dtails de la campagne contre les
_thiopiens_, les _Bischari_ et des _ngres_. Dans le premier tableau,
d'une grande tendue, on voit les Barbares en pleine droute, se
rfugiant dans leurs forts, sur les montagnes, ou dans des marcages;
le second tableau, qui couvre le reste de cette paroi, reprsente le roi
assis dans un naos et accueillant, avec un geste de la main, son fils
an (Ssostris), qui lui prsente, 1 un _prince thiopien_ nomm
_Amnmoph, fils de Poeri_, soutenu par deux de ses enfants, dont l'un
lui offre une coupe, comme pour lui donner la force d'arriver au pied du
trne du pre de son vainqueur; 2 des chefs militaires gyptiens; 3
des tables et des buffets couverts de _chanes d'or_ et avec elles des
_peaux de panthre_; des sachets renfermant de l'_or en poudre_; des
troncs de bois d'_bne_; des _dents d'lphant_; des _plumes
d'autruche_; des faisceaux d'_arcs_ et de _flches_; des _meubles
prcieux_; et toutes sortes de butin pris sur l'ennemi ou impos par la
conqute; 4  la suite de ces richesses, marchent quelques _Bischari_
prisonniers, hommes et femmes, l'une de celles-ci portant deux enfants
sur ses paules et dans une espce de couffe; suivent des individus
conduisant au roi des _animaux vivants_, les plus curieux de l'intrieur
de l'Afrique, le _lion_, les _panthres_, l'_autruche_, des _singes_ et
la _girafe_, parfaitement dessins, etc., etc. On reconnatra l,
j'espre, la campagne de Ssostris contre les thiopiens, lesquels il
fora, selon Diodore de Sicile encore, de payer  l'gypte un tribut
annuel en _or_, en _bne_ et en _dents d'lphant_.

Les autres sculptures du spos sont toutes religieuses. Ce monument
tait consacr au grand dieu Ammon-Ra et  sa forme secondaire
Chnouphis. Le premier de ces dieux dclare plusieurs fois, dans ses
lgendes, avoir donn toutes les mers et toutes les terres existantes 
son fils chri le Seigneur du monde (Soleil gardien de justice) Rhamss
(II). Dans le sanctuaire, ce Pharaon est reprsent suant le lait des
desses Anouk et Isis. Moi qui suis ta mre, la dame d'lphantine,
dit la premire, je te reois sur mes genoux, et te prsente mon sein
pour que tu y prennes ta nourriture,  Rhamss! Et moi, ta mre Isis,
dit l'autre, moi, la dame de Nubie, je t'accorde les priodes des
pangyries (celles de trente ans) que tu suces avec mon lait, et qui
s'couleront en une vie pure. J'ai fait copier ces deux tableaux, ainsi
que plusieurs autres, parmi lesquels deux bas-reliefs montrant le
Pharaon vainqueur des peuples du _Midi_ et des peuples du _Nord_. Il ne
faut pas oublier que les gyptiens appelaient les Syriens, les
Assyriens, les Ioniens et les Grecs, peuples septentrionaux.

Je dis adieu  ce monument de Bet-Oualli avec quelque peine; car c'tait
le dernier de la belle poque et d'une bonne sculpture que je dusse
rencontrer entre Kalabschi et Thbes.

Le 31, au coucher du soleil, nous tions  _Kardssi_ ou _Kortha_, o
j'allai visiter les restes d'un petit temple d'Isis, dnu de sculpture,
 l'exception d'un bas-relief sur un ft de colonne. J'avais vu, deux
heures auparavant, les temples de _Tafah_ (l'ancienne _Taphis_),
galement sans sculptures ni inscriptions hiroglyphiques; mais on juge
facilement,  leur genre d'architecture, qu'ils appartiennent au temps
de la domination romaine.

Le 1er fvrier, nous vmes venir  nous une cange avec pavillon
autrichien: c'tait du nouveau pour nous, et les conjectures de marcher;
cependant, la barque avanait aussi vers nous, et je reconnus sur la
proue M. Acerbi, consul gnral d'Autriche en gypte, qui m'appelait et
me saluait de la main. Nous arrtmes nos barques et passmes quelques
heures  causer de nos travaux avec cet excellent homme, publiciste et
littrateur distingu, qui nous avait traits d'une manire si aimable
pendant notre sjour  Alexandrie. Nous nous sparmes, lui pour
remonter jusqu' la seconde cataracte, et moi pour rentrer en gypte,
avec promesse de nous rejoindre  Thbes, qui est le Paris de l'gypte
et le rendez-vous des voyageurs, n'en dplaise  la grosse ville du
Kaire et  la triste Alexandrie.

Vers deux heures aprs midi, nous tions  _Dboud_ ou _Dboud_: nous
tant rendus au temple, en passant sous les trois petits propylons sans
sculpture, je trouvai qu'il avait t bti, en grande partie, par un roi
thiopien nomm _Atharramon_, et qui doit tre le prdcesseur ou le
successeur immdiat de l'_Ergamnes_ de Dakk. Le temple, ddi 
Ammon-Ra, seigneur de _Tbot_ (Dboud), et  Hathr, et subsidiairement
 Osiris et  Isis, a t continu, mais non achev, sous les empereurs
Auguste et Tibre. Dans le sanctuaire, encore non sculpt, gisent les
dbris d'un mauvais naos monolithe, en granit rose, du temps des
Ptolmes.

Notre travail tant termin, nous rentrmes dans nos barques, presss de
partir et de profiter du reste de la journe pour arriver  Philae,
rentrer ainsi en gypte, et dire adieu  cette pauvre Nubie, dont la
scheresse avait dj lass tous mes compagnons de voyage; d'ailleurs,
en remettant le pied en gypte, nous pouvions esprer de manger du pain
un peu plus supportable que les maigres galettes azymes dont nous
rgalait journellement notre boulanger en chef, tout  fait  la hauteur
du gargotier arabe qu'on nous donna au Kaire comme un cuisinier
cordon-bleu.

C'est  neuf heures du soir que nous retouchmes enfin la terre
gyptienne, en abordant  l'le de Philae, rendant grces  ses antiques
divinits Osiris, Isis et Horus, de ce que la famine ne nous avait pas
dvors entre les deux cataractes.

Nous avons sjourn dans l'le sainte jusqu'au 7 fvrier, terminant les
travaux commencs au mois de dcembre, et recueillant tous les tableaux
mythologiques relatifs  l'histoire et aux attributions d'Isis et
d'Osiris, les dieux principaux de Philae, bas-reliefs qui s'y trouvent
en fort grand nombre. Je me contenterai de donner ici les poques des
principaux difices de cette le.

Le petit temple du sud a t ddi  Hathr, et construit par le Pharaon
Nectanbe, le dernier des rois de race gyptienne, dtrn par la
seconde invasion des Perses. La grande galerie, ou portique couvert qui,
de ce joli petit difice, conduit au grand temple, est de l'poque des
empereurs; ce qu'il y a de sculpt l'a t sous les rgnes d'Auguste, de
Tibre et de Claude.

Le premier pylne est du temps de Ptolme Philomtor, qui a encastr
dans ce pylne un propylon ddi  Isis par le Pharaon Nectanbe, et
l'existence de ce propylon prouve qu'avant le _grand temple d'Isis_
actuel il en existait dj un autre sur le mme emplacement, lequel aura
t dtruit par les Perses de Darius Ochus. Cela explique les dbris de
sculpture plus anciens employs dans les colonnes du pronaos actuel du
grand temple.

C'est Ptolme Philadelphe qui a construit le sanctuaire et les salles
adjacentes de ce monument. Le pronaos est d'vergte II, et le second
pylne, de Ptolme Philomtor. Les sculptures et bas-reliefs extrieurs
de tout l'difice ont t excuts sous Auguste et Tibre.

Entre les deux pylnes du grand temple d'Isis, il existe  droite et 
gauche deux beaux difices d'un genre particulier. Celui de gauche est
un temple priptre, ddi  Hathr et  la dlivrance d'Isis qui vient
d'enfanter Horus. La plus ancienne partie de ce temple est de Ptolme
piphane ou de son fils vergte II. Les bas-reliefs extrieurs sont du
rgne d'Auguste et de Tibre. C'est vergte II qui se donne les
honneurs de la construction de ce temple, dans les longues ddicaces de
la frise extrieure.

Le mme roi s'est aussi empar, par une inscription semblable, de
l'difice de droite, qui, presque tout entier, est de son frre
Philomtor,  l'exception d'une salle sculpte sous Tibre.

J'ai donn une journe presque entire  une petite le voisine de
Philae, l'le de _Bgh_, o la Commission d'gypte indiquait le reste
d'un petit difice gyptien. J'y ai, en effet, trouv quelques colonnes
d'un tout petit temple de trs-mauvais travail et de l'poque de
Philomtor. Mais des inscriptions m'apprirent que j'tais dans l'le de
_Snem_, nom de localit que j'avais rencontr souvent, depuis Ombos
jusqu' Dakk, dans les lgendes des dieux, et surtout dans celles du
dieu Chnouphis et de la desse Hathr. C'tait l un des lieux les plus
saints de l'gypte, et une le sacre, but de plerinages longtemps
avant sa voisine l'le de Philae, qui se nommait _Manlak_ en langue
gyptienne. C'est de l qu'est venu le copte _Pilach_, l'arabe _Bilaq_,
et le grec _Philai_, sans que, dans tout cela, il soit le moins du monde
question de _fil_ (l'lphant), comme l'ont prtendu de soi-disant
tymologistes.

Le temple de Snem (Bgh) tait en effet ddi  Chnouphis et  la
desse Hathr, et le monument actuel tait encore la _seconde dition_
d'un temple bien plus ancien et plus tendu, bti sous le rgne du
Pharaon Amnophis II, successeur de Moeris. J'ai retrouv les dbris de
ce temple, et les restes d'une statue colossale du mme Pharaon, qui
dcorait un des pylnes de l'ancien difice. J'ai recueilli dans cette
le, en courant ses rochers de granit rose, une vingtaine
d'inscriptions, toutes des temps pharaoniques, attestant des visites et
des actes d'adoration faits dans l'le sainte de _Snem_ par de grands
personnages de la vieille gypte, et entre autres: 1 un proscynma d'un
_basilicogrammate commandant les troupes_, sous le Pharaon Amnophis III
(Memnon), grammate nomm _Amnmoph_; 2 une inscription attestant le
_plerinage d'un grand-prtre d'Ammon_, prince de la famille de Rhamss;
3 celui d'un prince thiopien nomm _Mmosis_, sous le Pharaon
Amnophis III; 4 celui du prince thiopien _Messi_, sous Rhamss le
Grand; 5 celui d'un _grand-prtre_ d'Anouk, nomm _Amnothph_; 6 un
proscynma conu en ces termes: Je suis venu vers vous, moi votre
serviteur, vous tous, grands dieux, qui rsidez dans Snem! accordez-moi
tous les bienfaits qui sont en vos mains, (_ moi_) l'intendant des
terres du roi seigneur du monde Amnophis (III), AMOSIS; cet Amosis est
reprsent  ct de l'inscription, levant ses mains en attitude
d'adoration; 7 enfin, vers le haut d'une montagne de grands rochers de
granit, j'ai copi une belle inscription attestant que l'an XXX, l'an
XXXIV et l'an XXXIX du rgne de Rhamss le Grand (Ssostris), un des
princes ses enfants a assist  la _pangyrie_ de _Snem_, et l'a
clbre par des sacrifices. Je ne parle point de plusieurs inscriptions
purement onomastiques, et de quelques autres qui, ne contenant que les
lgendes royales, sculptes en grand, des Pharaons Psammtichus Ier,
Psammtichus II, Apris et Amasis, semblent avoir eu pour motif de
rappeler soit le passage de ces Pharaons dans l'le de _Snem_, soit mme
de grands travaux d'exploitation dans les montagnes granitiques de cette
le, o le granit est de toute beaut.

Avant de quitter Philae, j'allai, avec MM. Duchesne, Lhte, Lehoux et
Bertin, faire _une partie de plaisir_  la cataracte, o nous prmes un
modeste repas, assis  l'ombre d'un _santh_ (mimosa fort pineux), le
seul arbre du lieu, en face des brisants du Nil, dont le bruissement me
rappela nos torrents des Alpes. Au retour, je me fis dbarquer en face
de Philaee, sur la rive droite du fleuve, pour aller  la chasse des
inscriptions dans les rochers de granit qui la couvrent, et du nombre
desquels est le roc taill en forme de sige et qu'un de nos doctes
amis, M. Letronne, a cru pouvoir tre l'_Abaton_ nomm dans les
inscriptions grecques de l'oblisque de Philae. Ce n'est cependant qu'un
rocher comme un autre, avec cette diffrence qu'il est charg
d'inscriptions fort curieuses, mais qui n'ont aucun rapport avec les
dieux de Philae; les plus remarquables de ces inscriptions sont les
suivantes:

1 Une stle sculpte sur le roc, mais  demi efface, monument qui
rappelle une victoire remporte sur les Libyens par le Pharaon
_Thouthmosis IV_, l'an septime de son rgne, le 8 du mois de Phamnoth;

2 Une stle de son successeur Amnophis III (Memmon), assez bien
conserve, de quatorze lignes, rappelant que ce Pharaon, venant de
soumettre les thiopiens, l'an cinquime de son rgne, a pass dans ce
lieu et y a tenu une pangyrie (assemble religieuse);

3 Un proscynma  Nith et  Mandou, pour le salut du roi Mandoouthph
(Smends), de la XXIe dynastie;

4 Un proscynma  Horammon, Sat et Mandou, pour le salut du roi
Nphrothph (Nphrites), de la XXIXe dynastie.

Je ne parle point d'une foule de proscynma de simples particuliers, 
Chnouphis et  Sat, les grandes divinits de la cataracte.

Les rochers sur la _route de Philae  Syne_, et que j'ai explors le 7
fvrier, en portent aussi un trs-grand nombre, adresss aux mmes
divinits: j'y ai aussi copi des inscriptions et des sculptures
reprsentant des princes thiopiens rendant hommage  Rhamss le Grand
ou  son grand-pre (Mandoue); ce sont les mmes dont j'ai trouv de
semblables monuments en Nubie.

Je rentrai enfin  Syne, que j'avais quitte en dcembre. En attendant
que nos bagages arrivassent de Philae  dos de chameau, et qu'on
dispost notre nouvelle escadre gyptienne (car nous avons laiss les
barques nubiennes  la cataracte, qu'elles ne peuvent franchir), je
revis les dbris du temple de Syne, consacr  Chnouphis et  Sat,
sous l'empereur Nerva; c'est un monument de l'extrme dcadence de l'art
en gypte; il m'a intress toutefois, 1 parce que c'est le seul qui
porte la lgende hiroglyphique de _Nerva_; 2 parce qu'il m'a fait
connatre le nom hiroglyphique-phontique de Syne, _Souan_, qui est le
nom copte _Souan_, et l'origine du _Syn_ des Grecs et de l'_Osouan_
des Arabes; 3 enfin, parce que le nom symbolique de cette mme ville,
reprsentant un _aplomb_ d'architecte ou de maon, fait, sans aucun
doute, allusion  l'antique position de Syne sous le tropique du
Cancer, et  ce fameux puits dans lequel les rayons du soleil tombaient
d'aplomb le jour du solstice d't: les auteurs grecs sont pleins de
cette tradition, qui a pu, en effet, tre fonde sur un fait rel, mais
 une poque infiniment recule.

J'ai couru, en bateau, les rochers de granit des environs de Syne, en
remontant vers la cataracte; j'y ai trouv l'hommage d'un prince
thiopien  Amnophis III, et  la reine Taa sa femme; un acte
d'adoration  Chnouphis, le dieu local, pour le salut de Rhamss le
Grand, de ses filles _Isnofr, Bathianthi_, et de leurs frres
_Scha-hem-kam_ et _Mrenphtah_; le prince thiopien _Mmosis_ (le mme
dont j'avais dj recueilli une inscription dans l'le de Snem),
agenouill et adorant le prnom du roi Amnophis III; enfin plusieurs
proscynma de simples particuliers ou de fonctionnaires publics, aux
divinits de Syne et de la cataracte, Chnouphis, Sat et Anouk.

Je visitai pour la seconde fois l'le d'_lphantine_, qui, tout
entire, formerait  peine un parc convenable pour un bon bourgeois de
Paris, mais dont certains chronologistes modernes ont voulu toutefois
faire un _royaume_, pour se dbarrasser de la vieille dynastie
gyptienne des _lphantins_. Les deux temples ont t rcemment
dtruits, pour btir une caserne et des magasins  Syne; ainsi a
disparu le petit temple ddi  Chnouphis par le Pharaon Amnophis III.
Je n'ai retrouv debout que les deux montants des portes en granit ayant
appartenu  un autre temple de Chnouphis, de Sat et d'Anouk, ddi
sous Alexandre, fils d'Alexandre le Grand. Mais un mauvais mur de quai,
de construction romaine, m'a offert les dbris, entremls et mutils,
de plusieurs des plus curieux difices d'lphantine, construits sous
les rois Moeris, Mandoue et Rhamss le Grand. Dans les restes d'une
chambre qui termine l'escalier du quai gyptien, j'ai copi plusieurs
proscynma hiroglyphiques assez curieux, et l'inscription d'une stle
mutile du Pharaon Mandoue.

tant all rejoindre mon escadre, et n'ayant plus rien  voir ni  faire
sur l'ancienne _limite de l'empire romain_, je quittai les rochers
granitiques de Syne et d'lphantine, et nous nous dirigemes sur
_Ombos_, o le vent a jur de nous empcher d'arriver, puisque, au
moment o j'cris cette ligne, nous sommes au 12 fvrier; il est sept
heures du matin, et le Nil mugit  quatre pouces de distance du lit sur
lequel je suis assis.


Ombos, le 14 fvrier  deux heures.

Je suis enfin arriv avant-hier  _Ombos_, vers le milieu du jour. Nous
avons repris nos travaux du mois de dcembre, et  cette heure-ci ils
sont termins. Tout est encore ici de l'poque grecque: le grand temple
est cependant d'une trs-belle architecture et d'un grand effet; il a
t commenc par piphane, continu sous Philomtor et vergte II;
quelques bas-reliefs sont mme du temps de _Cloptre Cocce_ et de Soter
II. Ce grand difice, dont les ruines ont un aspect trs-imposant, tait
consacr  deux Triades qui se partagent le temple, divis, en effet,
longitudinalement, en deux parties bien distinctes, l'une passant
presque toujours dans des massifs de la construction. Svek-Ra (la forme
primordiale de Saturne, Kronos)  tte de crocodile, Hathr (Vnus), et
leur fils Khons-Hr, forment la premire Triade. La seconde se compose
d'Aroris, de la desse Tsonnoufr et de leur fils Pnevtho; ce sont les
dieux seigneurs d'Ombos, et le crocodile que portent les mdailles
romaines du nome ombite est l'animal sacr du dieu principal, Svek-Ra.

La femme de Philomtor, Cloptre, porte, dans les ddicaces et dans les
cartouches sculpts sur la corniche du pronaos, un surnom qui ne peut
tre que le grec _Tryphoene_ ou _Dropion_; mais la premire lecture est
plus probable; il est rpt trente fois, et il est impossible de s'y
tromper.

Le petit temple d'Ombos tait, comme l'un de ceux de Philae et le
temple d'Hermonthis, un _eimisi_ ou _mammisi_, c'est--dire un difice
sacr figurant le _lieu de la naissance_ du jeune dieu de la Triade
locale, c'est--dire une image terrestre du lieu o les desses Hathr
et Tsonnoufr avaient enfant leur fils Khons-Hr et Pnevtho, les deux
fils des deux Triades d'Ombos.

C'est en me glissant  travers les pierres boules de ce petit
monument, et en visitant une  une toutes celles qui bientt seront
englouties par le Nil, lequel, ayant sap les fondations, a dj dtruit
la plus grande partie du monument, que j'ai trouv des blocs ayant
appartenu  une construction bien plus ancienne, c'est--dire  un
temple ddi par le roi Thouthmosis III (Moeris) au dieu Svek-Ra, et
avec les dbris duquel on avait construit une partie de l'_eimisi_, sous
vergte II, Cocce et Soter II.

Le grand temple d'Ombos n'est donc encore qu'une seconde dition: et
c'est au plus ancien temple de Saturne qu'appartenaient les jambages
d'un tout petit propylon encastr aujourd'hui sur la face extrieure de
l'enceinte en brique qui environne les temples du ct du sud-est. Les
sculptures en sont du temps de Thouthmosis III, et le nom hiroglyphique
de ce _propylon_, inscrit au bas des deux jambages, tait _Porte_ (ou
propylon) _de la reine_ Amens, _conduisant au temple de Svek-Ra_
(Saturne). On n'a point oubli que ce roi-reine est Amens, mre de
Moeris. Le grand propylon voisin du Nil est de l'poque de Philomtor,
et conduisait au petit temple actuel.

Le vent souffle toujours avec autant de violence; s'il cesse dans la
nuit, nous en profiterons pour aller  _Ghbel-Selslh_, o nous attend
une belle moisson des temps pharaoniques. Je ne clos donc ma lettre que
conditionnellement.

_Toujours Ombos_, le 16. Je me rjouis d'avance en pensant que j'aurai
peut-tre  Thbes un nouveau courrier; j'y serai  la fin du mois. Je
trouve les lettres de Paris un peu courtes; on oublie que je suis 
mille lieues de France, et les soires sont si longues! Toujours fumer
ou jouer  la bouillotte! Il nous faudrait une bonne dition des petits
paquets de Paris. Qu'on ne me trouve pas exigeant; j'ai presque le droit
de l'tre sous les auspices des vingt-sept pages que je viens d'crire,
et que je clos au plus vite, de peur qu'on ne dise que les plus grands
bavards du monde sont les gens qui reviennent de la seconde
cataracte.... Comme nos courriers pour le Kaire vont  pied, et que le
vent ne les arrte pas, je fais partir ce soir mme celui qui nous a
apport nos lettres de France.... Je n'ai pas oubli les notes de M.
Letronne; il apprendra avec intrt que le listel sur lequel est grave
l'inscription d'Ombos tait dor, et que les lettres ont conserv une
couleur rouge vif encore trs-visible; je n'ai pu vrifier ce qu'il y
avait sur Srapis  _Tafah_, la pierre qui devait porter ce nom
n'existant plus.... Adieu.




DOUZIME LETTRE


Biban-el-Molouk (Thbes), le 25 mars 1829.

J'ai crit un mot en courant, le 11 de ce mois ou environ, que le consul
gnral d'Autriche, M. Acerbi, quittant la ville royale, m'a promis
d'expdier d'Alexandrie; par le premier btiment partant pour l'Europe.
J'annonais notre arrive, en trs-bonne sant (tous tant que nous
sommes),  _Thbes_, o nous rentrmes le 8 mars au matin, aprs avoir
heureusement termin notre voyage de Nubie et de la haute Thbad; nos
barques furent amarres au pied des colonnades du palais de _Louqsor_,
que nous avons tudi et exploit jusqu'au 23 du mois courant. Je tenais
 profiter de nos barques pour notre travail de Louqsor, parce que ce
magnifique palais, le plus profane de tous les monuments de l'gypte,
obstru par des cahuttes de fellahs qui masquent et dfigurent ses beaux
portiques, sans parler de la chtive maison d'un _bim-bachi_, juche
sur la plate-forme violemment perce  coups de pic, pour donner passage
aux balayures du Turc, qui sont diriges sur un superbe sanctuaire
sculpt sous le rgne du fils d'Alexandre le Grand; ce magnifique
palais, dis-je, ne nous offrait aucun local commode ni assez propre pour
y tablir notre mnage. Il a donc fallu garder notre maasch, la dahabi
et les petites barques, jusqu'au moment o nos travaux de Louqsor ont
t finis.

Nous passmes sur la rive gauche le 23, et aprs avoir envoy notre gros
bagage  une maison de _Kourna_, que nous a laisse un trs-brave et
excellent homme nomm Piccinini, agent de M. d'Anastasy  Thbes, nous
avons tous pris la route de la valle de _Biban-el-Molouk_, o sont les
tombeaux des rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Cette valle
tant troite, pierreuse, circonscrite par des montagnes assez leves
et dnues de toute espce de vgtation, la chaleur doit y tre
insupportable aux mois de mai, juin et juillet; il importait donc
d'exploiter cette riche et inpuisable mine  une poque o
l'atmosphre, quoique dj fort chauffe, est cependant encore
supportable. Notre caravane s'y est donc tablie le jour mme, et nous
occupons le meilleur logement et le plus magnifique qu'il soit possible
de trouver en gypte. C'est le roi Rhamss (le quatrime de la XIXe
dynastie) qui nous donne l'hospitalit, car nous habitons tous son
magnifique tombeau, le second que l'on rencontre  droite en entrant
dans la valle de Biban-el-Molouk. Cet hypoge, d'une admirable
conservation, reoit assez d'air et assez de lumire pour que nous y
soyons logs  merveille; nous occupons les trois premires salles, qui
forment une longueur de 65 pas; les parois, de 15  20 pieds de hauteur,
et les plafonds, sont tout couverts de sculptures peintes, dont les
couleurs conservent presque tout leur clat; c'est une vritable
habitation de prince,  l'inconvnient prs de l'enfilade des pices; le
sol est couvert en entier de nattes et de roseaux; enfin, les deux
_kaouas_ (nos gardes du corps) et les domestiques couchent dans deux
tentes dresses  l'entre du tombeau. Tel est notre tablissement dans
la valle des Rois, vritable sjour de la mort, puisqu'on n'y trouve ni
un brin d'herbe, ni tres vivants,  l'exception des chacals et des
hynes qui, l'avant-dernire nuit, ont dvor,  cent pas de notre
_palais_, l'ne qui avait port mon domestique barabra Mohammed, pendant
le temps que l'nier passait agrablement sa nuit de Ramadhan dans notre
cuisine, qui est tablie dans un tombeau royal totalement ruin. Mais en
voil assez sur le mnage.

Un courrier que j'ai reu  Thbes m'a apport les lettres du 20
dcembre; ce sont les plus rcentes de toutes celles qui me sont
parvenues; je me rjouis des bonnes nouvelles qu'elles me donnent, et
surtout du bon tat de notre vnrable M. Dacier. Je lui prsente mes
flicitations et mes respects; j'espre que sa sant se sera soutenue,
et que mes voeux, partis de la deuxime cataracte le 1er janvier
dernier, seront exaucs pour l'anne courante et  toujours.

L'annonce de la commission archologique pour la More, donne par S.
Ex. le ministre de l'intrieur  notre ami Dubois, m'a caus une vive
satisfaction; il y a vingt ans que nous rvions ensemble les voyages
d'gypte et de Grce que nous excutons aujourd'hui: ce rve se ralise
enfin! Je puis donc crire de Thbes  Athnes: que de temps historiques
rapprochs dans un mme but! C'est comme une fouille gnrale que fait
la civilisation moderne dans les dbris de l'ancienne, et j'espre que
ce travail ne sera pas infructueux. Je vois d'ici notre ami sous les
colonnades du Parthnon, ou dans l'Altis d'Olympie,  la tte de quatre
cents pionniers, ce qui serait encore mieux.

J'ai aussi fait commencer des fouilles  _Karnac_ et  _Kourna_. J'ai
runi dix-huit momies de tout genre et de toute espce; mais je
n'emporterai que les plus remarquables, et surtout les momies
grco-gyptiennes, portant  la fois des inscriptions grecques et des
lgendes dmotiques et hiratiques. J'en ai plusieurs de ce genre, et
quelques momies d'enfants intactes, ce qui est rare jusqu' prsent.
Tous les bronzes qui proviennent de mes fouilles de _Karnac_, et tirs
des maisons mmes de la vieille Thbes,  quinze ou vingt pieds
au-dessous du niveau de la plaine, sont dans un tat d'oxydation
complet, ce qui ne permet pas d'en tirer parti. J'ai mis  la tte de
mes excavations sur la rive orientale l'ancien chef fouilleur de M.
Drovetti, le nomm _Timsah_[Footnote: Timsah existait encore il y a peu
de temps et montrait avec orgueil le certificat que Champollion le jeune
lui avait donn.] (le crocodile), qui me parat un homme adroit et qui
ne manque pas de me donner de grandes esprances. J'y compte peu, parce
qu'il faudrait travailler en grand, et que mes moyens ne suffiraient
pas. Je tcherai cependant de donner un peu d'activit  mes fouilles
dans les mois de juin, juillet et aot, poque  laquelle je serai fix
sur les lieux, soit  Karnac, soit  Kourna. J'ai quarante hommes en
train, et je verrai si les produits compensent  peu prs les dpenses,
et si mon budget pourra les supporter. J'ai aussi trente-six hommes qui
fouillent  Kourna de compte  demi avec Rosellini. Il est vident que
je ne puis songer  emporter ce qui manque justement au Muse royal, de
grosses pices, parce que le transport seul jusqu' Alexandrie
puiserait mes finances et de beaucoup.

Cela dit, je reprends le fil de mon itinraire et la notice des
monuments depuis _Ombos_, d'o est date ma dernire lettre.

Partis d'_Ombos_ le 17 fvrier, nous n'arrivmes,  cause de l'impritie
du ris de notre grande barque et de la mollesse de nos rameurs, que le
18 au soir  _Ghbel-Selslh_ (Silsilis), vastes carrires o je me
promettais une ample rcolte. Mon espoir fut pleinement ralis, et les
cinq jours que nous y avons passs ont t bien employs.

Les deux rives du Nil, resserr par des montagnes d'un trs-beau grs,
ont t exploites par les anciens gyptiens, et le voyageur est effray
s'il considre, en parcourant les carrires, l'immense quantit de
pierres qu'on a d en tirer pour produire les galeries  ciel ouvert et
les vastes espaces excavs qu'il se lasse de parcourir. C'est sur la
rive gauche qu'on trouve les monuments les plus remarquables.

On rencontre d'abord, en venant du ct de Syne, trois chapelles
tailles dans le roc et presque contigus. Toutes trois appartiennent 
la belle poque pharaonique, et se ressemblent soit pour le plan et la
distribution, soit pour toute la dcoration intrieure et extrieure;
toutes s'ouvrent par deux colonnes formes de boutons de lotus tronqus.

La premire de ces chapelles (la plus au sud) a t creuse dans le roc
sous le rgne du Pharaon Ousire de la XVIIIe dynastie; elle est
dtruite en trs-grande partie. Deux bas-reliefs seuls sont encore
visibles, et ne prsentent d'intrt que sous le rapport du travail, qui
a toute la finesse et toute l'lgance de l'poque.

La seconde chapelle date du rgne suivant, celui de Rhamss II. Les
tableaux qui dcorent les parois de droite et de gauche nous font
connatre  quelle divinit ce petit difice avait t ddi par le
Pharaon. Il y est reprsent adorant d'abord la Triade thbaine, les
plus grands des dieux de l'gypte, Ammon-Ra, Mouth et Khons, ceux qu'on
invoquait dans tous les temples, parce qu'ils taient le type de tous
les autres; plus loin, il offre le vin au dieu Phr,  Phtha, seigneur
de justice, et au dieu Nil, nomm, dans l'inscription hiroglyphique,
_Hapi-Moou_, le pre vivifiant de tout ce qui existe. C'est  cette
dernire divinit que la chapelle de Rhamss II, ainsi que les deux
autres, furent particulirement consacres; cela est constat par une
trs-longue inscription hiroglyphique, dont j'ai pris copie, et date
de l'an IV, le 10e jour de Msori, sous la majest de l'Aroris
puissant, ami de la vrit et fils du Soleil, Rhamss, chri d'Hapimoou,
le pre des dieux. Le texte, qui contient les louanges du dieu Nil (ou
_Hapimoou_), l'identifie avec le Nil cleste _Nenmoou_, l'eau
primordiale, le grand Nilus, que Cicron, dans son Trait sur la Nature
des Dieux, donne comme le pre des principales divinits de l'gypte,
mme d'Ammon, ce que j'ai trouv attest ailleurs par des inscriptions
monumentales. La troisime chapelle appartient au rgne du fils de
Rhamss le Grand; il tait naturel que les chapelles de Silsilis fussent
ddies  Hapimoou (le Nil terrestre), parce que c'est le lieu de
l'gypte o le fleuve est le plus resserr et qu'il semble y faire une
seconde entre, aprs avoir bris les montagnes de grs qui lui
fermaient ici le passage, comme il a bris les rochers de granit de la
cataracte pour faire sa premire entre en gypte.

On trouve, plus au nord de ces chapelles, une suite de tombeaux creuss
pour recevoir deux ou trois corps embaums; tous remontent jusqu'aux
premiers Pharaons de la XVIIIe dynastie, et quelques-uns appartiennent 
des chefs de travaux ou inspecteurs suprieurs des carrires de
Silsilis. Nous avons aussi copi des stles portant des dates du rgne
de divers Rhamss de la XVIIIe et de la XIXe, ainsi qu'une grande
inscription de l'an XXII de Ssonchis.

Le plus important des monuments de Silsilis est un grand _spos_, ou
difice creus dans la montagne, et plus singulier encore par la
varit des poques des bas-reliefs qui le dcorent. Cette belle
excavation a t commence sous le roi Horus de la XVIIIe dynastie; on
en voulait faire un temple ddi  Ammon-Ra d'abord, et ensuite au dieu
Nil, divinit du lieu, et au dieu Svek (Saturne  tte de crocodile),
divinit principale du nome ombite, auquel appartenait Silsilis. C'est
dans cette intention qu'ont t excuts, sous le rgne d'Horus, les
sculptures et inscriptions de la porte principale, tous les bas-reliefs
du sanctuaire, et quelques-uns des bas-reliefs qui dcorent une longue
et belle galerie transversale qui prcde ce sanctuaire.

Cette galerie, trs-tendue, forme un vritable muse historique. Une de
ses parois est tapisse, dans toute sa longueur, de deux ranges de
stles ou de bas-reliefs sculpts sur le roc, et, pour la plupart,
d'poques diverses; des monuments semblables dcorent les intervalles
des cinq portes qui donnent entre dans ce curieux musum.

Les plus anciens bas-reliefs, ceux du roi Horus, occupent une portion de
la paroi ouest: le Pharaon y est reprsent debout, la hache d'armes sur
l'paule, recevant d'Ammon-Ra l'emblme de la vie divine, et le don de
subjuguer le Nord et de vaincre le Midi. Au-dessous sont des thiopiens,
les uns renverss, d'autres levant des mains suppliantes devant un chef
gyptien, qui leur reproche, dans la lgende, d'avoir ferm leur coeur 
la prudence et de n'avoir pas cout lorsqu'on leur disait: Voici que
le lion s'approche de la terre d'thiopie (Kousch). Ce lion-l tait
le roi Horus, qui fit la conqute d'thiopie, et dont le triomphe est
retrac sur les bas-reliefs suivants.

Le roi vainqueur est port par des chefs militaires sur un riche
palanquin, accompagn de flabellifres. Des serviteurs prparent le
chemin que le cortge doit parcourir;  la suite du Pharaon viennent des
guerriers conduisant des chefs captifs; d'autres soldats, le bouclier
sur l'paule, sont en marche, prcds d'un trompette; un groupe de
fonctionnaires gyptiens, sacerdotaux et civils, reoit le roi et lui
rend des hommages.

La lgende hiroglyphique de ce tableau exprime ce qui suit: Le dieu
gracieux revient (en gypte), port par les chefs de tous les pays (les
nomes); son arc est dans sa main comme celui de Mandou, le divin
seigneur de l'gypte; c'est le roi directeur des vigilants, qui conduit
(captifs) les chefs de la terre de Kousch (l'thiopie), race perverse;
ce roi directeur des mondes, approuv par Phr, fils du Soleil et de sa
race, le serviteur d'Ammon, HRUS, le vivificateur. Le nom de sa majest
s'est fait connatre dans la terre d'thiopie, que le roi a chtie
conformment aux paroles que lui avait adresses son pre Ammon.

Un autre bas-relief reprsente la conduite, par les soldats, des
prisonniers du commun en fort grand nombre; leur lgende exprime les
paroles suivantes, qu'ils sont censs prononcer dans leur humiliation:
O toi vengeur! roi de la terre de Km (l'gypte), soleil de Niphaat
(les peuples libyens), ton nom est grand dans la terre de Kousch
(l'Ethiopie), dont tu as foul les signes royaux sous tes pieds!

Tous les autres bas-reliefs de ce spos, soit stles, soit tableaux,
appartiennent  diverses poques postrieures, mais qui ne descendent
pas plus bas que le troisime roi de la XIXe dynastie. On y remarque,
entre autres sujets:

1 Un tableau reprsentant une adoration  Ammon-Ra, Svek (le dieu du
nome) et Bubastis, par le basilicogrammate charg de l'excution du
palais du roi Rhamss-Meamoun dans la partie occidentale de Thbes (le
palais de Mdinet-Habou), le nomm _Phori_, homme vridique;

2 Trois magnifiques inscriptions en caractres hiratiques, rappelant
que le mme fonctionnaire est venu  Silsilis l'an Ve, au mois de
Paschons, du rgne de Rhamss-Meamoun, faire exploiter les carrires
pour la construction du palais de ce Pharaon (le palais de
Mdinet-Habou);

3 Un grand bas-relief: le roi Rhamss-Meamoun adorant le dieu Phtha et
sa compagne Pascht (Bubastis).

Ces monuments dmontrent, sans aucun doute, que tout le grs employ
dans la construction du palais de Mdinet-Habou  Thbes vient de
Silsilis, et que ce grand difice a t commenc au plus tt la
cinquime anne du rgne de son fondateur.

4 Une grande stle reprsentant le mme roi adorant les dieux de
Silsilis, et ddie par le basilicogrammate _Honi_, surintendant des
btiments de Rhamss-Meamoun, intendant de tous les palais du roi
existants en gypte, et charg de la construction du temple du Soleil
bti  Memphis par ce Pharaon.

Des tableaux d'adoration et plusieurs stles, plus anciennes que les
prcdentes, constatent aussi que Rhamss le Grand (Ssostris) a tir de
Silsilis les matriaux de plusieurs des grands difices construits sous
son rgne.

Plusieurs de ces stles, ddies soit par des intendants des btiments,
soit par des princes qui taient venus en Haute-gypte pour y tenir des
pangyries dans les annes XXX, XXXIV, XXXVII, XL et XLIV de son rgne,
m'ont fourni des dtails curieux sur la famille du conqurant. Une de
ces stles nous apprend que Rhamss le Grand a eu deux femmes: la
premire, Nofr-Ari, fut l'pouse de sa jeunesse, celle qui parat,
ainsi que ses enfants, dans les monuments d'Ibsamboul et de la Nubie; la
seconde (et dernire jusqu' prsent) se nommait _Isnofr_; c'tait la
mre, 1 de la princesse _Bathianthi_, qui parat avoir t sa fille
chrie, la benjamine de la vieillesse de Ssostris; 2 du prince
_Schohemkm_, celui qui prsidait les pangyries dans les dernires
annes du rgne de son pre, comme le prouvent trois des grandes stles
de Silsilis. C'est probablement ce fils qui lui succda en quittant son
nom princier, et prenant sur les monuments celui de Thmeothph (le
possesseur de la vrit, ou bien celui que la vrit possde); c'est le
Ssonsis II de Diodore, et le Phron d'Hrodote. Ce fut aussi, comme son
pre, un grand constructeur d'difices, mais dont il ne reste que peu de
traces. On trouve dans le spos de Silsilis: 1 une petite chapelle
ddie en son honneur par l'intendant des terres du nome ombite, appel
_Pnahasi_; 2 une stle (date efface) ddie par le mme Pnahasi, et
constatant qu'on a tir des carrires de Silsilis les pierres qui ont
servi  la construction du palais que ce roi avait fait lever  Thbes,
o il n'en reste aucune trace,  ma connaissance du moins. Cette stle
nous apprend que la femme de ce Pharaon se nommait _Isnofr_, comme sa
mre, et son fils an _Phthamen_.

3 Une stle de l'an II, 5e jour de Msori, rappelant qu'on a pris 
Silsilis les pierres pour la construction du palais du roi Thmeothph 
Thbes, et pour les additions ou rparations faites au palais de son
pre, le Rhamsion (l'difice qu'on a improprement nomm tombeau
d'Osimandyas et Memnonium).

Il existe enfin  Silsilis des stles semblables relatives  quelques
autres rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Deux stles
d'Amnophis-Memnon, le pre du roi Hrus, se voient sur la rive
orientale, o se trouvent les carrires les plus tendues; ces stles
donnent la premire date certaine des plus anciennes exploitations de
Silsilis. Il est certain qu'aprs la XIXe dynastie, ces carrires ont
toujours fourni des matriaux pour la construction des monuments de la
Thbade. La stle de Ssonchis Ier le prouve; on y parle, en effet,
d'exploitations de l'an XXII du rgne de ce prince, destines  des
constructions faites dans la _grande demeure d'Ammon_; ce sont celles
qui forment le ct droit de la premire cour de Karnac, prs du second
pylne, monument du rgne de Ssonchis et des rois bubastites, ses
descendants et ses successeurs; enfin, il est naturel de croire que les
matriaux des temples d'Edfou et d'Esn viennent en grande partie de ces
mmes carrires.

Le 24 fvrier au matin, nous courions le portique et les colonnades
d'_Edfou_ (Apollonopolis Magna). Ce monument, imposant par sa masse,
porte cependant l'empreinte de la dcadence de l'art gyptien sous les
Ptolmes, au rgne desquels il appartient tout entier; ce n'est plus la
simplicit antique; on y remarque une recherche et une profusion
d'ornements bien maladroites, et qui marquent la transition entre la
noble gravit des monuments pharaoniques et le papillotage fatigant et
de si mauvais got du temple d'_Esnh_, construit du temps des
empereurs.

La partie la plus _antique_ des dcorations du grand temple d'_Edfou_
(l'intrieur du naos et le ct droit extrieur) remonte seulement au
rgne de Philopator. On continua les travaux sous piphane, dont les
lgendes couvrent une partie du ft des colonnes et des tableaux
intrieurs de la paroi droite du pronaos, qui fut termin sous vergte
II.

Les sculptures de la frise extrieure et des parois de l'extrieur des
murailles du pronaos furent dcores sous Soter II. Sous le mme roi, on
sculpta la galerie de droite de la cour en avant du pronaos. La galerie
de gauche appartient  Philomtor, ainsi que toutes les sculptures des
deux massifs du pylne. J'ai trouv cependant, vers le bas du massif de
droite, un mauvais petit bas-relief reprsentant l'empereur Claude
adorant les dieux du temple.

Le mur d'enceinte qui environne le naos est entirement charg de
sculptures; celles de la face intrieure datent du rgne de Cloptre
Cocce et de Soter II, de Cocce, de Ptolme Alexandre Ier et de sa femme
la reine Brnice.

Voil qui peut donner une ide exacte de l'_antiquit_ du grand temple
d'Edfou: ce ne sont point ici des conjectures, ce sont des faits crits
sur cent portions du monument, en caractres de 10 pouces, et
quelquefois de 2 pieds de hauteur.

Ce grand et magnifique difice tait consacr  une Triade compose: 1
du dieu Har-Hat, la science et la lumire clestes personnifies, et
dont le soleil est l'image dans le monde matriel; 2 de la desse
Hthor, la Vnus gyptienne; 3 de leur fils Harsont-Tho (l'Hrus,
soutien du monde), qui rpond  l'Amour (ros) des mythologies grecque
et romaine.

Les qualifications, les titres et les diverses formes de ces trois
divinits, que nous avons recueillis avec soin, jettent un grand jour
sur plusieurs parties importantes du systme thogonique gyptien. Il
serait trop long ici d'entrer dans de pareils dtails.

J'ai fait dessiner aussi une srie de quatorze bas-reliefs de
l'intrieur du pronaos, reprsentant le _lever_ du dieu Har-Hat,
identifi avec le soleil, son _coucher_ et ses formes symboliques 
chacune des douze heures du jour, avec les noms de ces heures. Ce
recueil est du plus grand intrt pour l'intelligence de la petite
portion des mythes gyptiens vritablement relative  l'astronomie.

Le second difice d'Edfou, dit le _Typhonium_, est un de ces petits
temples nomms _mammisi_ (lieu d'accouchement), que l'on construisait
toujours  ct de tous les grands temples o une Triade tait adore;
c'tait l'image de la demeure cleste o la desse avait enfant le
troisime personnage de la Triade, qui est toujours figur sous la forme
d'un jeune enfant. Le mammisi d'Edfou reprsente en effet l'enfance et
l'ducation du jeune _Har-Sont-Tho_, fils d'Har-Hat et d'Hathr, auquel
la flatterie a associ vergte II, reprsent aussi comme un enfant et
partageant les caresses que les dieux de tous les ordres prodiguent au
nouveau-n d'Har-Hat. J'ai fait copier un assez grand nombre de
bas-reliefs de ce monument du rgne d'vergte II et de Soter II.

Nos travaux termins  Edfou, nous allmes reposer nos yeux, fatigus
des mauvais hiroglyphes et des pitoyables sculptures gyptiennes du
temps des Lagides, dans les tombeaux d'_lthya_ (_El-Kab_), o nous
arrivmes le samedi 28 fvrier. Nous fmes accueillis par la _pluie_,
qui tomba par torrents avec tonnerre et clairs, pendant la nuit du 1er
au 2 mars. Ainsi nous pourrons dire, comme le dit Hrodote du roi
Psammnite: De notre temps il a plu en Haute-gypte.

Je parcourus avec empressement l'intrieur de l'ancienne ville
d'lthya, encore subsistante, ainsi que la seconde enceinte qui
renfermait les temples et les difices sacrs. Je n'y trouvai pas une
seule colonne debout; les Barbares ont dtruit depuis quelques mois ce
qui restait des deux temples intrieurs, et le temple entier situ hors
de la ville. Il a fallu me contenter d'examiner une  une les pierres
oublies par les dvastateurs et sur lesquelles il restait quelques
sculptures.

J'esprais y trouver quelques dbris de lgendes, suffisants pour
m'clairer sur l'poque de la construction de ces difices et sur les
divinits auxquelles ils furent consacrs. J'ai t assez heureux dans
cette recherche pour me convaincre pleinement que le temple d'lthya,
ddi  Svek (Saturne) et  Sowan (Lucine), appartenait  diverses
poques pharaoniques; ceux que la ville renfermait avaient t
construits et dcors sous le rgne de la reine Amens, sous celui de
son fils Thouthmosis III (Moeris), et sous les Pharaons Amnophis-Memnon
et Rhamss le Grand. Les rois Amyrte et Achoris, deux des derniers
princes de race gyptienne, avaient rpar ces antiques difices, et y
avaient ajout quelques constructions nouvelles. Je n'ai rien trouv 
lthya qui rappelle l'poque grecque ou romaine. Le temple 
l'extrieur de la ville est d au rgne de Moeris.

Les tombeaux ou hypoges creuss dans la chane arabique voisine de la
ville, remontent pour la plupart  une antiquit recule. Le premier que
nous avons visit est celui dont la Commission d'gypte a publi les
bas-reliefs peints, relatifs aux travaux agricoles,  la pche et  la
navigation. Ce tombeau a t creus pour la famille d'un hirogrammate
nomm _Phap_, attach au collge des prtres d'lthya (Sowan-Kah).
J'ai fait dessiner plusieurs bas-reliefs indits de ce tombeau, et j'ai
pris copie de toutes les lgendes des scnes agricoles et autres,
publies assez ngligemment. Ce tombeau est d'une trs-haute antiquit.
Un second hypoge, celui d'un _grand-prtre de la desse Ilithya_ ou
_lthya_ (Sowan), la desse ponyme de la ville de ce nom, porte la
date du rgne de _Rhamss-Meamoun_; il prsente une foule de dtails
de famille et quelques scnes d'agriculture en trs-mauvais tat. J'y ai
remarqu, entre autres faits, le foulage ou battage des gerbes de bl
par les boeufs, et au-dessus de la scne on lit, en hiroglyphes presque
tous phontiques, la _chanson_ que le conducteur du foulage est cens
chanter, car dans la vieille gypte, comme dans celle d'aujourd'hui,
tout se faisait en chantant, et chaque genre de travail a sa chanson
particulire.

Voici celle du battage des grains, en cinq lignes, sorte d'allocution
adresse aux boeufs, et que j'ai retrouve ensuite, avec de trs-lgres
variantes, dans des tombeaux bien plus antiques encore:

Battez pour vous (_bis_),-- boeufs,--Battez pour vous (_bis_),--Des
boisseaux pour vos matres.

La posie n'en est pas trs-brillante; probablement l'air faisait passer
la chanson; du reste, elle est convenable  la circonstance dans
laquelle on la chantait, et elle me paratrait dj fort curieuse quand
mme elle ne ferait que constater l'antiquit du _bis_ qui est crit 
la fin de la premire et de la troisime ligne. J'aurais voulu en
trouver la musique pour l'envoyer  notre respectable ami le gnral de
La Salette; elle lui aurait fourni quelles donnes de plus pour ses
savantes recherches sur la musique des anciens.

Le tombeau voisin de celui-ci est plus intressant encore sous le
rapport historique. C'tait celui d'un nomm _Ahmosis, fils de Obschn,
chef des mariniers_, ou plutt _des nautoniers_: c'tait un grand
personnage. J'ai copi dans son hypoge ce qui reste d'une inscription
de plus de trente colonnes, dans laquelle cet Ahmosis adresse la parole
 tous les individus prsents et futurs, et leur raconte son histoire
que voici: Aprs avoir expos qu'un de ses anctres tenait un rang
distingu parmi les serviteurs d'un ancien roi de la XVIe dynastie, il
nous apprend qu'il est entr lui-mme dans la carrire nautique dans les
jours du roi _Ahmosis_ (le dernier de la XVIIe dynastie lgitime); qu'il
est all rejoindre le roi  Tanis; qu'il a pris part aux guerres de ce
temps, o il a servi _sur l'eau_; qu'il a ensuite combattu dans le Midi,
o il a fait des prisonniers de sa main; que, dans les guerres de l'an
VI du mme Pharaon, il a pris un riche butin sur les ennemis; qu'il a
suivi le roi Ahmosis lorsqu'il est mont par eau en _thiopie_ pour lui
imposer des tributs; qu'il se distingua dans la guerre qui s'ensuivit;
et qu'enfin il a command des _btiments_ sous le roi _Thouthmosis Ier_.
C'est l, sans aucun doute, le tombeau d'un de ces braves qui, sous le
Pharaon Ahmosis, ont presque achev l'expulsion des Pasteurs et dlivr
l'gypte des Barbares.

Pour ne pas trop allonger l'article d'lthya, je terminerai par
l'indication d'un tombeau presque ruin; il m'a fait connatre quatre
gnrations de grands personnages du pays, qui l'ont gouvern sous le
titre _sou-ten-si_ de _Sowan_ (princes d'lthya), durant les rgnes des
cinq premiers rois de la XVIIIe dynastie, savoir: Amnothph Ier
(Amnoftep), Thouthmosis Ier, Thouthmosis II, Amens et Thouthmosis III
(Moeris), auprs desquels ils tenaient un rang lev dans leur service
personnel, ainsi que dans celui des reines Ahmosis-Atar et Ahmosis,
femmes des deux premiers rois nomms, et de Ranofr, fille de la reine
Amens et soeur de Moeris. Tous ces personnages royaux sont
successivement nomms dans les inscriptions de l'hypoge, et forment
ainsi un supplment et une confirmation prcieuse de la Table d'Abydos.

Le 3 mars, au matin, nous arrivmes  _Esnh_, o nous fmes
trs-gracieusement accueillis par Ibrahim-Bey, le mamour ou gouverneur
de la province; avec son aide, il nous fut permis d'tudier le grand
temple d'Esnh, encombr de coton, et qui, servant de magasin gnral de
cette production, a t crpi de limon du Nil, surtout  l'extrieur. On
a galement ferm avec des murs de boue l'intervalle qui existe entre le
premier rang de colonnes du pronaos, de sorte que notre travail a d se
faire souvent une chandelle  la main, ou avec le secours de nos
chelles, afin de voir les bas-reliefs de plus prs.

Malgr tous ces obstacles, j'ai recueilli tout ce qu'il importait de
savoir relativement  ce grand temple, sous les rapports mythologiques
et historiques. Ce monument a t regard, d'aprs de simples
conjectures tablies sur une faon particulire d'interprter le
zodiaque du plafond, comme le plus _ancien_ monument de l'gypte:
l'tude que j'en ai faite m'a pleinement convaincu que c'est, au
contraire, le plus _moderne_ de ceux qui existent encore en gypte; car
les bas-reliefs qui le dcorent, et les hiroglyphes surtout, sont d'un
style tellement grossier et tourment qu'on y aperoit au premier coup
d'oeil le point extrme de la dcadence de l'art. Les inscriptions
hiroglyphiques ne confirment que trop cet aperu: les masses de ce
pronaos ont t leves sous l'empereur _Csar Tibrius Claudius
Germanicus_ (l'empereur Claude), dont la porte du pronaos offre la
ddicace en grands hiroglyphes. La corniche de la faade et le premier
rang de colonnes ont t sculpts sous les empereurs _Vespasien_ et
_Titus_; la partie postrieure du pronaos porte les lgendes des
empereurs _Antonin_, _Marc Aurle_ et _Commode_; quelques colonnes de
l'intrieur du pronaos furent dcores de sculptures sous _Trajan_,
_Hadrien_ et _Antonin_; mais,  l'exception de quelques bas-reliefs de
l'poque de _Domitien_, tous ceux des parois de droite et de gauche du
pronaos portent les images de _Septime Svre_ et de GTA, que son frre
Caracalla eut la barbarie d'assassiner, en mme temps qu'il fit
proscrire son nom dans tout l'empire; il parat que cette proscription
du tyran fut excute  la lettre jusqu'au fond de la Thbade, car les
cartouches noms propres de l'empereur _Gta_ sont tous _martels_ avec
soin; mais ils ne l'ont pas t au point de m'empcher de lire
trs-clairement le nom de ce malheureux prince; l'EMPEREUR CSAR GTA,
_le directeur_.

Je crois que l'on connat dj des inscriptions latines ou grecques dans
lesquelles ce nom est martel: voil des lgendes hiroglyphiques 
ajouter  cette srie.

Ainsi donc, l'antiquit du pronaos d'Esnh est incontestablement fixe;
sa construction ne remonte pas au del de l'empereur Claude; et ses
sculptures descendent jusqu' _Caracalla_, et du nombre de celles-ci est
le fameux zodiaque dont on a tant parl.

Ce qui reste du naos, c'est--dire le mur du fond du pronaos, est de
l'poque de _Ptolme piphane_, et cela encore est d'hier,
comparativement  ce qu'on croyait. Les fouilles que nous avons faites
derrire le pronaos nous ont convaincus que le temple proprement dit a
t ras jusqu'aux fondements.

Cependant, que les amis de l'antiquit des monuments de l'gypte se
consolent: _Latopolis_ ou plutt ESN (car ce nom se lit en hiroglyphes
sur toutes les colonnes et sur tous les bas-reliefs du temple) n'tait
point un village aux grandes poques pharaoniques; c'tait une ville
importante, orne de beaux monuments, et j'en ai dcouvert la preuve
dans l'inscription des colonnes du pronaos.

J'ai trouv sur deux de ces colonnes, dont le ft est presque
entirement couvert d'inscriptions hiroglyphiques disposes
verticalement, la notice des ftes qu'on clbrait annuellement dans le
grand temple d'Esnh. Une d'elles se rapportait  la commmoration de
la ddicace de l'ancien temple, faite par le roi Thouthmosis III
(_Moeris_); de plus il existe, et j'ai dessin dans une petite rue
d'Esnh, au quartier de Chek-Mohammed-Ebbdri, un jambage de porte en
trs-beau granit rose, portant une ddicace du Pharaon Thouthmosis II,
et provenant sans doute d'un des vieux monuments de l'_Esnh_
pharaonique. J'ai aussi trouv  _Edfou_ une pierre qui est le seul
dbris connu du temple qui existait dans cette ville avant le temple
actuel bti sous les Lagides; l'ancien tait encore de _Moeris_, et
ddi, comme le nouveau, au grand dieu _Har-Hat, seigneur d'_HATFOUH
(Edfou). C'est donc Thouthmosis III (Moeris) qui, en Thbade comme en
Nubie, avait construit la plupart des difices sacrs, aprs l'invasion
des _Hykschos_, de la mme manire que les Ptolmes ont rebti ceux
d'Ombos, d'Esnh et d'Edfou, pour remplacer les temples _primitifs_
dtruits pendant l'invasion persane.

Le grand temple d'Esnh tait ddi  l'une des plus grandes formes de
la divinit,  Chnouphis, qualifi des titres NEV-EN-THO-SN, _seigneur
du pays d'Esnh, crateur de l'univers, principe vital des essences
divines, soutien de tous les mondes_, etc. A ce dieu sont associs la
desse Nith, reprsente sous des formes diverses et sous les noms
varis de _Menhi_, _Tnbouaou_, etc., et le jeune Hke, reprsent sous
la forme d'un enfant, ce qui complte la Triade adore  Esnh. J'ai
ramass une foule de dtails trs-curieux sur les attributions de ces
trois personnages auxquels taient consacres les principales ftes et
pangyries clbres annuellement  Esnh. Le 23 du mois d'Hathyr, on
clbrait la fte de la desse _Tnbouaou_; celle de la desse _Menhi_
avait lieu le 25 du mme mois; le 30, celle d'_Isis_, tertiaire des deux
desses prcites. Le 1er de Choak, on tenait une pangyrie (assemble
religieuse) en l'honneur du jeune dieu Hke, et ce mme jour avait lieu
la pangyrie de Chnouphis. Voici l'article du calendrier sacr sculpt
sur l'une des colonnes du pronaos: A la nomnie de Choak, pangyries
et offrandes faites dans le temple de Chnouphis, seigneur d'Esnh; on
tale tous les ornements sacrs; on offre des pains, du vin et autres
liqueurs, des boeufs et des oies; on prsente des collyres et des
parfums au dieu Chnouphis et  la desse sa compagne, ensuite le lait 
Chnouphis; quant aux autres dieux du temple, on offre une oie  la
desse Menhi, une oie  la desse Nith, une oie  Osiris, une oie 
Khons et  Thth, une oie aux dieux Phr, Atmou, Thor, ainsi qu'aux
autres dieux adors dans le temple; on prsente ensuite des semences,
des fleurs et des pis de bl au seigneur Chnouphis, souverain d'Esnh,
et on l'invoque en ces termes, etc. Suit la prire prononce en cette
occasion solennelle, et que j'ai copie, parce qu'elle prsente un grand
intrt mythologique.

C'est aux mmes divinits qu'tait ddi le temple situ au nord
d'Esnh, dans une magnifique plaine, jadis cultive, mais aujourd'hui
hrisse de broussailles qui nous dchirrent les jambes, lorsque, le 6
mars au soir, nous allmes le visiter, en faisant  pied une
trs-longue course du Nil aux ruines, que nous trouvmes tout
nouvellement dvastes; ce temple n'est plus tel que la Commission
d'gypte l'a laiss; il n'en subsiste plus qu'une seule colonne, un
petit pan de mur et le soubassement presque  fleur de terre: parmi les
bas-reliefs subsistants j'en ai trouv un d'vergte Ier et de Brnice
sa femme; j'ai reconnu les lgendes de Philopator sur la colonne; celles
d'Hadrien sur une partie d'architrave; et sur une autre, en hiroglyphes
tout  fait barbares, les noms des empereurs Antonin et Vrus. Le hasard
m'a fait dcouvrir, dans le soubassement extrieur de la partie gauche
du temple, une srie de captifs reprsentant des peuples vaincus (par
vergte Ier, selon toute apparence), et,  l'aide des ongles de nos
Arabes, qui fouillrent vaillamment malgr les pierres et les plantes
pineuses, je parvins  copier une dizaine des inscriptions onomastiques
de peuples graves sur l'espce de bouclier attach  la poitrine des
vaincus. Parmi les nations que le vainqueur se vante d'avoir subjugues,
j'ai lu les noms de l'_Armnie_, de la _Perse_, de la _Thrace_ et de la
_Macdoine_; peut-tre encore s'agit-il des victoires d'un empereur
romain: je n'ai rien trouv d'assez conserv aux environs pour claircir
ce doute.

Le 7 mars au matin, nous fmes une course pdestre dans l'intrieur des
terres, pour voir ce qui restait encore des ruines de la vieille
_Tuphium_, aujourd'hui _Taud_, situe sur la rive droite du fleuve,
mais dans le voisinage de la chane arabique et tout prs
d'_Hermonthis_, qui est sur la rive oppose. L existent deux ou trois
salles d'un petit temple, habites par des fellahs ou par leurs
bestiaux. Dans la plus grande subsistent encore quelques bas-reliefs qui
m'ont donn le mythe du temple: on y adorait la Triade forme de Mandou,
de la desse Ritho et de leur fils Harphr, celle mme du temple
d'Hermonthis, capitale du nome auquel appartenait la ville de _Tuphium_.

A midi nous tions  _Hermonthis_, dont j'ai parl dans la lettre que
j'crivis aprs avoir visit ce lieu lorsque nous remontions le Nil pour
aller  la seconde cataracte. Nous y passmes encore quelques heures
pour copier quelques bas-reliefs et des lgendes hiroglyphiques qui
devaient complter notre travail sur _Erment_, commenc  notre premier
passage au mois de novembre dernier. Ce temple n'est encore qu'un
_mammisi_ ou _eimisi_ consacr  l'accouchement de la desse _Ritho_,
construit et sculpt, comme le prouvent tous ses bas-reliefs, en
commmoration de la reine Cloptre, fille d'Aults, lorsqu'elle mit au
monde _Csarion_, fils de Jules Csar, lequel voulut tre le _Mandou_ de
la nouvelle desse _Ritho_, comme Csarion en fut l'_Harphr_. Du reste,
c'tait assez l'usage du dictateur romain de chercher  complter la
_Triade_, lorsqu'il rencontrait surtout des reines qui, comme Cloptre,
avaient en elles quelque chose de divin, sans ddaigner pour cela les
joies terrestres.

Une courte distance nous sparait de _Thbes_, et nos coeurs taient
gros de revoir ses ruines imposantes: nos estomacs se mettaient aussi de
la partie, puisqu'on parlait d'une barque de provisions fraches,
arrive  Louqsor,  mon adresse. C'tait encore une courtoisie de
notre digne consul gnral, M. Drovetti, et nous avions hte d'en
profiter. Mais un vent du nord, d'une violence extrme, nous arrta
pendant la nuit entre Hermonthis et Thbes, o nous ne fmes rendus que
le lendemain matin 8 mars, d'assez bonne heure.

Notre petite escadre aborda au pied du quai antique dchauss par le
Nil, et qui ne pourra longtemps encore dfendre le palais de _Louqsor_,
dont les dernires colonnes touchent presque aux bords du fleuve. Ce
quai est videmment de deux poques; le quai _gyptien_ primitif est en
grandes briques cuites, lies par un ciment d'une duret extrme, et ses
ruines forment d'normes blocs de 15  18 pieds de large et de 25  30
de longueur, semblables  des rochers inclins sur le fleuve au milieu
duquel ils s'avancent. Le quai en pierres de grs est d'une poque
trs-postrieure; j'y ai remarqu des pierres portant encore des
fragments de sculptures du style des bas temps, et provenant d'difices
dmolis.

Notre travail sur _Louqsor_ a t termin ( trs-peu prs) avant de
venir nous tablir ici,  _Biban-el-Molouk_, et je suis en tat de
donner tous les dtails ncessaires sur l'poque de la construction de
toutes les parties qui composent ce grand difice.

Le fondateur du _palais de Louqsor_, ou plutt _des_ palais de Louqsor a
t le Pharaon _Amnophis-Memnon_ (Amnothph III), de la XVIIIe
dynastie. C'est ce prince qui a bti la srie d'difices qui s'tend du
sud au nord, depuis le Nil jusqu'aux quatorze grandes colonnes de 45
pieds de hauteur, et dont les masses appartiennent encore  ce rgne.
Sur toutes les architraves des autres colonnes ornant les cours et les
salles intrieures, colonnes au nombre de cent cinq, la plupart
intactes, on lit, en grands hiroglyphes d'un relief trs-bas et d'un
excellent travail, des ddicaces faites au nom du roi Amnophis. Je mets
ici la traduction de l'une d'elles, pour donner une ide de toutes les
autres, qui ne diffrent que par quelques titres royaux de plus ou de
moins.

La vie! l'Hrus puissant et modr, rgnant par la justice,
l'organisateur de son pays, celui qui tient le monde en repos, parce
que, grand par sa force, il a frapp les Barbares; le roi SEIGNEUR DE
JUSTICE, bien aim du Soleil, le fils du Soleil AMNOPHIS, modrateur de
la rgion pure (l'gypte), a fait excuter ces constructions consacres
 son pre Ammon, le dieu seigneur des trois zones de l'univers, dans
l'Oph du midi; il les a fait excuter en pierres dures et bonnes, afin
d'riger un difice durable; c'est ce qu'a fait le fils du Soleil
AMNOPHIS, chri d'Ammon-Ra.

Ces inscriptions lvent donc toute espce de doute sur l'poque prcise
de la construction et de la dcoration de cette partie de Louqsor; mes
inscriptions ne sont pas sans verbe comme les inscriptions grecques
expliques par M. Letronne, et qu'on a chicanes si mal  propos; je
puis lui annoncer  ce sujet que je lui porterai les _inscriptions
ddicatoires gyptiennes_ des temples de _Philae_, d'_Ombos_ et de
_Dendrah_, o le verbe _construire_ ne manque jamais.

Les bas-reliefs qui dcorent le palais d'_Amnophis_ sont, en gnral,
relatifs  des actes religieux faits par ce prince aux grandes divinits
de cette portion de Thbes, qui taient: 1 Ammon-Ra, le dieu suprme de
l'gypte, et celui qu'on adorait presque exclusivement  Thbes, sa
ville ponyme; 2 sa forme secondaire, Ammon-Ra gnrateur, mystiquement
surnomm _le mari de sa mre_, et reprsent sous une forme priapique;
c'est le dieu _Pan_ gyptien, mentionn dans les crivains grecs; 3 la
desse _Thamoun_ ou _Tamon_, c'est--dire _Ammon femelle_, une des
formes de Nith, considre comme compagne d'Ammon gnrateur; 4 la
desse Mouth, la grand'mre divine, compagne d'Ammon-Ra; 5 et 6 les
jeunes dieux Khous et Harka, qui compltent les deux grandes Triades
adores  Thbes, savoir:


   _Pres._      _Mres._    _Fils._

    Ammon-Ra.          Mouth.           Khons.

Ammon gnrateur.     Thamoun.          Harka.


Le Pharaon est reprsent faisant des offrandes, quelquefois
trs-riches,  ces diffrentes divinits, ou accompagnant leurs _bari_
ou arches sacres, portes processionnellement par des prtres.

Mais j'ai trouv et fait dessiner dans deux des salles du palais une
srie de bas-reliefs plus intressants encore et relatifs  la personne
mme du fondateur. Voici un mot sur les principaux.

Le dieu Thoth annonant  la reine _Tmauhemva_, femme du Pharaon
_Thouthmosis IV_, qu'Ammon gnrateur lui a accord un fils.

La mme reine, dont l'tat de grossesse est visiblement exprim,
conduite par Chnouphis et Hathr (Vnus) vers la chambre d'enfantement
(le _mammisi_); cette mme princesse place sur un lit, mettant au monde
le roi _Amnophis_; des femmes soutiennent la gisante, et des gnies
divins, rangs sous le lit, lvent l'emblme de la vie vers le
nouveau-n.--La reine nourrissant le jeune prince.--Le dieu Nil peint en
_bleu_ (le temps des basses eaux), et le dieu Nil peint en _rouge_ (le
temps de l'inondation), prsentant le petit Amnophis, ainsi que le
petit dieu Harka et autres enfants divins, aux grandes divinits de
Thbes.--Le royal enfant dans les bras d'Ammon-Ra, qui le caresse.--Le
jeune roi institu par Ammon-Ra; les desses protectrices de la haute et
de la basse gypte lui offrant les couronnes, emblmes de la domination
sur les deux pays; et Thoth lui choisissant son grand nom, c'est--dire
son prnom royal, _Soleil seigneur de justice et de vrit_, qui, sur
les monuments, le distingue de tous les autres _Amnophis_.

L'une des dernires salles du palais, d'un caractre plus religieux que
toutes les autres, et qui a d servir de chapelle royale ou de
sanctuaire, n'est dcore que d'adorations aux deux Triades de Thbes
par Amnophis; et dans cette salle, dont le plafond existe encore, on
trouve un second sanctuaire embot dans le premier, et dont voici la
ddicace, qui en donne trs-clairement l'poque, tout  fait rcente en
comparaison de celle du grand sanctuaire: Restauration de l'difice
faite par le roi (chri de Phr, approuv par Ammon), le fils du
Soleil, seigneur des diadmes, Alexandre, en l'honneur de son pre
Ammon-Ra, gardien des rgions des Oph (Thbes); il a fait construire le
sanctuaire nouveau en pierres dures et bonnes  la place de celui qui
avait t fait sous la majest du roi Soleil, seigneur de justice, le
fils du Soleil AMNOPHIS, modrateur de la rgion pure.

Ainsi, ce second sanctuaire remonte seulement  l'origine de la
domination des Grecs en gypte, au rgne d'Alexandre, fils d'Alexandre
le Grand, et non ce dernier, ce que prouve d'ailleurs le visage enfantin
du roi, reprsent,  l'extrieur comme a l'intrieur de ce petit
difice, adorant les Triades thbaines. Dans un de ces bas-reliefs, la
desse Thamoun est remplace par la _ville de Thbes_ personnifie sous
la forme d'une femme, avec cette lgende:

Voici ce que dit Thbes (Toph), la grande rectrice du monde: Nous avons
mis en ta puissance toutes les contres (les nomes); nous t'avons donn
KM (l'gypte), terre nourricire.

La desse Thbes adresse ces paroles au jeune roi Alexandre, auquel
Ammon gnrateur dit en mme temps: Nous accordons que les difices que
tu lves soient aussi durables que le firmament.

On ne trouve que cette seule partie moderne dans le vieux palais
d'Amnophis: car il ne vaut la peine de citer le fait suivant que sous
le rapport de la singularit. Dans une salle qui prcde le sanctuaire,
existe une pierre d'architrave qui, ayant t renouvele sous un
Ptolme et orne d'une inscription, produit, en lisant les caractres
qu'elle porte, une ddicace bizarre, en ce qu'on ne s'est point inquit
des vieilles pierres d'architrave voisines, conservant la ddicace
primitive; la voici:

1re _pierre moderne_. Restauration de l'difice faite par le roi
Ptolme, toujours vivant, aim de Ptha.--2e _pierre antique_. Monde,
le Soleil, seigneur de justice, le fils du Soleil Amnophis, a fait
excuter ces constructions en l'honneur de son pre Ammon, etc.

L'ancienne pierre, remplace par le Lagide, portait la lgende:
L'Aroris puissant, etc., seigneur du monde, etc. On ne s'est point
inquit si la nouvelle lgende se liait ou non avec l'ancienne.

C'est aux quatorze grandes colonnes de Louqsor que finissent les travaux
du rgne d'Amnophis, sous lequel ont cependant encore t dcores la
deuxime et la septime des deux ranges, en allant du midi au nord. Les
bas-reliefs appartiennent au rgne du roi _Hrus_, fils d'Amnophis, et
les quatre dernires au rgne suivant.

Toute la partie nord des difices de Louqsor est d'une autre poque, et
formait un monument particulier, quoique li par la grande colonnade 
l'_Amnophion_ ou palais d'Amnophis. C'est  Rhamss le Grand
(Ssostris) que l'on doit ces constructions, et il a eu l'intention, non
pas d'embellir le palais d'Amnophis, son anctre, mais de construire un
difice distinct, ce qui rsulte videmment de la ddicace suivante,
sculpte en grands hiroglyphes au-dessous de la corniche du pylne, et
rpte sur les architraves de toutes les colonnades que les cahuttes
modernes n'ont pas encore ensevelies.

La vie! l'Aroris, enfant d'Ammon, le matre de la rgion suprieure et
de la rgion infrieure, deux fois aimable, l'Hrus plein de force,
l'ami du monde, le roi (Soleil gardien de vrit, approuv par Phr), le
fils prfr du roi des dieux, qui, assis sur le trne de son pre,
domine sur la terre, a fait excuter ces constructions en l'honneur de
son pre, Ammon-Ra, roi des dieux. Il a construit ce Rhamession dans la
ville d'Ammon, dans l'Oph du midi. C'est ce qu'a fait le fils du Soleil
(le fils chri d'Ammon-Rhamss), vivificateur  toujours.

C'est donc ici un monument particulier, distinct de l'Amnophion, et
cela explique trs-bien pourquoi ces deux grands difices ne sont pas
sur le mme alignement, dfaut choquant remarqu par tous les voyageurs,
qui supposaient  tort que toutes ces constructions taient du mme
temps et formaient un seul tout, ce qui n'est pas.

C'est devant le pylne nord du _Rhamsion _de Louqsor que s'lvent les
deux clbres oblisques de granit rose, d'un travail si pur et d'une si
belle conservation. Ces deux masses normes, vritables joyaux de plus
de 70 pieds de hauteur, ont t riges  cette place par Rhamss le
Grand, qui a voulu en dcorer son _Rhamession_, comme cela est dit
textuellement dans l'inscription hiroglyphique de l'oblisque de
gauche, face nord, colonne mdiale, que voici: Le Seigneur du monde,
Soleil gardien de la vrit (ou justice), approuv par Phr, a fait
excuter cet difice en l'honneur de son pre Ammon-Ra, et il lui a
rig ces deux grands oblisques de pierre, devant le Rhamession de la
ville d'Ammon.

Je possde des copies exactes de ces deux beaux monolithes[Footnote: Un
de ces deux oblisques a t apport  Paris et dress sur la place de
la Concorde.]. Je les ai prises avec un soin extrme, en corrigeant les
erreurs des gravures dj connues, et en les compltant par les fouilles
que nous avons faites jusqu' la base des oblisques. Malheureusement il
est impossible d'avoir la fin de la face est de l'oblisque de droite,
et de la face ouest de l'oblisque de gauche: il aurait fallu abattre
pour cela quelques maisons de terre et faire dmnager plusieurs pauvres
familles de fellahs.

Je n'entre pas dans de plus grands dtails sur le contenu des lgendes
des deux oblisques. On sait dj que, loin de renfermer, comme on l'a
cru si longtemps, de grands mystres religieux, de hautes spculations
philosophiques, les secrets de la science occulte, ou tout au moins des
leons d'astronomie, ce sont tout simplement des ddicaces, plus ou
moins fastueuses, des difices devant lesquels s'lvent les monuments
de ce genre. Je passe donc  la description des pylnes, qui sont d'un
bien autre intrt.

L'immense surface de chacun de ces deux massifs est couverte de
sculptures d'un trs-bon style, sujets tous militaires et composs de
plusieurs centaines de personnages. _Massif de droite_: le roi Rhamss
le Grand, assis sur son trne au milieu de son camp, reoit les chefs
militaires et des envoys trangers; dtails du camp, bagages, tentes,
fourgons, etc., etc.; en dehors, l'arme gyptienne est range en
bataille; chars de guerre  l'avant,  l'arrire et sur les flancs; au
centre, les fantassins rgulirement forms en carrs. _Massif de
gauche_: bataille sanglante, dfaite des ennemis, leur poursuite,
passage d'un fleuve, prise d'une ville; on amne ensuite les
prisonniers.

Voil le sujet gnral de ces deux tableaux, d'environ 50 pieds chacun;
nous en avons des dessins fort exacts, ainsi que du peu d'inscriptions
entremles aux scnes militaires. Les grands textes relatifs  cette
campagne de Ssostris sont au-dessous des bas-reliefs. Malheureusement
il faudrait abattre une partie du village de Louqsor pour en avoir des
copies. Il a donc fallu me contenter d'apprendre, par le haut des lignes
encore visibles, que cette guerre avait eu lieu en l'an V du rgne du
conqurant, et que la bataille s'tait donne le 5 du mois d'piphi. Ces
dates me prouvent qu'il s'agit ici de la mme guerre que celle dont on a
sculpt les vnements sur la paroi droite du grand monument
d'_Ibsamboul_, et qui portent aussi la date de l'an V. La bataille
figure dans ce dernier temple est aussi du mois d'piphi, mais du 9 et
non pas du 5. Il s'agit donc videmment de deux affaires de la mme
campagne. Les peuples que les gyptiens avaient  combattre sont des
Asiatiques, qu' leur costume on peut reconnatre pour des Bactriens,
des Mdes et des Babyloniens. Le pays de ces derniers est expressment
nomm (_Naharana-Kah_, le pays de Naharana, la Msopotamie) dans les
inscriptions d'Ibsamboul, ainsi que les contres de Scht, Robschi,
Schabatoun, Marou, Bachoua, qu'il faut chercher ncessairement dans la
gographie primitive de l'Asie occidentale.

Les oblisques, les quatre colonnes, le pylne, et le vaste pristyle ou
cour environne de colonnes, qui s'y rattachent, forment tout ce qui
reste du Rhamession de la rive droite, et on lit _partout_ les
ddicaces de Rhamss le Grand, deux seuls points excepts de ce grand
difice. Il parat, en effet, que vers le huitime sicle avant J.-C.,
l'ancienne dcoration de la grande porte situe entre ces deux massifs
du pylne tait, par une cause quelconque, en fort mauvais tat, et
qu'on en refit les masses entirement  neuf; les bas-reliefs de Rhamss
le Grand furent alors remplacs par de nouveaux, qui existent encore et
qui reprsentent le chef de la XXIVe dynastie, le conqurant thiopien
_Sabaco_ ou Sabacon, qui, pendant de longues annes, gouverna l'gypte
avec beaucoup de douceur, faisant les offrandes accoutumes aux dieux
protecteurs du palais et de la ville de Thbes. Ces bas-reliefs, sur
lesquels on voit le nom du roi, qui est crit _Schabak_ et qu'on y lit
trs-clairement, quoiqu'on ait pris soin de le marteler  une poque
fort ancienne, ces bas-reliefs, dis-je, sont trs-curieux aussi sous le
rapport du style. Les figures en sont fortes et trs-accuses, avec les
muscles vigoureusement prononcs, sans qu'elles aient pour cela la
lourdeur des sculptures du temps des Ptolmes et des Romains. Ce sont,
au reste, les seules sculptures de ce rgne que j'aie rencontres en
gypte.

Une seconde restauration, mais de peu d'importance, a eu galement lieu
au Rhamession de Louqsor. Trois pierres d'une architrave et le
chapiteau de la premire colonne gauche du pristyle ont t renouvels
sous Ptolme Philopator, et l'on n'a pas manqu de sculpter sur
l'architrave l'inscription suivante: Restauration de l'difice, faite
par le roi Ptolme toujours vivant, chri d'Isis et de Phtha, et par la
dominatrice du monde, Arsino, dieux Philopatores aims par Ammon-Ra,
roi des dieux.

Je ne mets point au nombre des restaurations quelques sculptures de
Rhamss-Meamoun, que l'on remarque en dehors du Rhamession, du ct de
l'est, parce qu'elles peuvent avoir appartenu  un difice contigu et
sans liaison relle avec le monument de Ssostris.

Je termine ici, pour cette fois, mes notices monumentales; je parlerai,
dans ma prochaine lettre, des tombeaux des rois thbains que nous
exploitons dans ce moment ... Adieu.

P.S. 2 avril. Je ferme aujourd'hui ma lettre, le courrier devant partir
ce matin mme pour le Kaire. Rien de nouveau depuis le 25; toujours
bonne sant et bon courage. Je donne ce soir  nos compagnons une fte
dans une des plus jolies salles du tombeau d'Ousire; nous y oublierons
la strilit et le voisinage de la seconde cataracte, o nous avions 
peine du pain  manger. La chre ne rpondra pas  la magnificence du
local, mais on fera l'impossible pour n'tre pas trop au-dessous. Je
voulais offrir  notre jeunesse un plat nouveau pour nous, et qui devait
ajouter aux plaisirs de la runion; c'tait un morceau de jeune
crocodile mis  la sauce piquante, le hasard ayant voulu qu'on m'en
apportt un tu d'hier matin; mais j'ai jou de malheur, la pice de
crocodile s'est gte: nous n'y perdrons vraisemblablement qu'une bonne
indigestion chacun.




TREIZIME LETTRE


Thbes (Biban-el-Molouk), le 26 mai 1829.

Les dtails topographiques donns par Strabon ne permettent point de
chercher ailleurs que dans la valle de _Biban-el-Molouk_ l'emplacement
des tombeaux des anciens rois. Le nom de cette valle, qu'on veut
entirement driver de l'arabe en le traduisant par _les portes des
rois_, mais qui est  la fois une corruption et une traduction de
l'ancien nom gyptien _Biban-Ou-rou_ (les hypoges des rois), comme l'a
fort bien dit M. Silvestre de Sacy, lverait d'ailleurs toute espce de
dout  ce sujet. C'tait la _ncropole royale_, et on avait choisi un
lieu parfaitement convenable  cette triste destination, une valle
aride; encaisse par de trs-hauts rochs coups  pic, ou par des
montagnes en pleine dcomposition, offrant presque toutes de larges
fentes occasionnes soit par l'extrme chaleur, soit par des
boulements intrieurs, et dont les croupes sont parsemes de bandes
noires, comme si elles eussent t brles en partie; aucun animal
vivant ne frquente cette valle de mort: je ne compte point les
mouches, les renards, les loups et les hynes, parce que c'est notre
sjour dans les tombeaux et l'odeur de notre cuisine qui avaient attir
ces quatre espces affames.

En entrant dans la partie la plus recule de cette valle, par une
ouverture troite videmment faite de main d'homme, et offrant encore
quelques lgers restes de sculptures gyptiennes, on voit bientt au
pied des montagnes, ou sur les pentes, des portes carres, encombres
pour la plupart, et dont il faut approcher pour apercevoir la
dcoration: ces portes, qui se ressemblent toutes, donnent entre dans
les _tombeaux des rois_. Chaque tombeau a la sienne, car jadis aucun ne
communiquait avec l'autre; ils taient tous isols: ce sont les
chercheurs de trsors, anciens ou modernes, qui ont tabli quelques
communications forces.

Il me tardait, en arrivant  Biban-el-Molouk, de m'assurer que ces
tombeaux, au nombre de seize (je ne parle ici que des tombeaux
conservant des sculptures et les noms des rois pour qui ils furent
creuss), taient bien, comme je l'avais dduit d'avance de plusieurs
considrations, ceux de rois appartenant _tous  des dynasties
thbaines_, c'est--dire  des princes, dont _la famille tait
originaire de Thbes_. L'examen rapide que je fis alors de ces
excavations avant de monter  la seconde cataracte, et le sjour de
plusieurs mois que j'y ai fait  mon retour, m'ont pleinement convaincu
que ces hypoges ont renferm les corps des rois des XVIIIe, XIXe et XXe
dynasties, qui sont en effet toutes trois des dynasties _diospolitaines_
ou _thbaines_. Ainsi, j'y ai trouv d'abord les tombeaux de six des
rois de la XVIIIe, et celui du plus ancien de tous, Amnophis-Memnon,
inhum  part dans la valle isole de l'ouest.

Viennent ensuite le tombeau de Rhamss-Meamoun et ceux de six autres
Pharaons, successeurs de Meamoun et appartenant  la XIXe ou  la XXe
dynastie.

On n'a suivi aucun ordre, ni de dynastie, ni de succession, dans le
choix de l'emplacement des diverses tombes royales: chacun a fait
creuser la sienne sur le point o il croyait rencontrer une veine de
pierre convenable  sa spulture et  l'immensit de l'excavation
projete. Il est difficile de se dfendre d'une certaine surprise
lorsque, aprs avoir pass sous une porte assez simple, on entre dans de
grandes galeries ou corridors couverts de sculptures parfaitement
soignes, conservant en grande partie l'clat des plus vives couleurs,
et conduisant successivement  des salles soutenues par des piliers
encore plus riches de dcorations, jusqu' ce qu'on arrive enfin  la
salle principale, celle que les gyptiens nommaient la _salle dore_,
plus vaste que toutes les autres, et au milieu de laquelle reposait la
momie du roi dans un norme sarcophage de granit. Les plans de ces
tombeaux, publis par la Commission d'gypte, donnent une ide exacte
de l'tendue de ces excavations et du travail immense qu'elles ont cot
pour les excuter au pic et au ciseau. Les valles sont presque toutes
encombres de collines formes par les petits clats de pierre provenant
des effrayants travaux excuts dans le sein de la montagne.

Je ne puis tracer ici une description dtaille de ces tombeaux;
plusieurs mois m'ont  peine suffi pour rdiger une notice un peu
dtaille des innombrables bas-reliefs qu'ils renferment et pour copier
les inscriptions les plus intressantes. Je donnerai cependant une ide
gnrale de ces monuments par la description rapide et trs-succincte de
l'un d'entre eux, celui du Pharaon Rhamss, fils et successeur de
Meamoun. La dcoration des tombeaux royaux tait systmatise, et ce
que l'on trouve dans l'un reparat dans presque tous les autres, 
quelques exceptions prs, comme je le dirai plus bas.

Le bandeau de la porte d'entre est orn d'un bas-relief (le mme sur
toutes les premires portes des tombeaux royaux), qui n'est au fond que
la _prface,_ ou plutt le rsum de toute la dcoration des tombes
pharaoniques. C'est un disque jaune au milieu duquel est le Soleil 
tte de blier, c'est--dire le soleil couchant entrant dans
l'hmisphre infrieur, et ador par le roi  genoux;  la droite du
disque, c'est--dire  l'orient, est la desse Nephthys, et  la gauche
(occident) la desse Isis, occupant les deux extrmits de la course du
dieu dans l'hmisphre suprieur:  ct du Soleil et dans le disque,
on a sculpt un grand scarabe qui est ici, comme ailleurs, le symbole
de la rgnration ou des renaissances successives: le roi est
agenouill sur la montagne cleste, sur laquelle portent aussi les pieds
des deux desses.

Le sens gnral de cette composition se rapporte au roi dfunt: pendant
sa vie, semblable au soleil dans sa course de l'orient  l'occident, le
roi devait tre le vivificateur, l'illuminateur de l'gypte, et la
source de tous les biens physiques et moraux ncessaires  ses
habitants; le Pharaon mort fut donc encore naturellement compar au
soleil se couchant et descendant vers le tnbreux hmisphre infrieur,
qu'il doit parcourir pour renatre de nouveau  l'orient, et rendre la
lumire et la vie au monde suprieur (celui que nous habitons), de la
mme manire que le roi dfunt devait renatre aussi, soit pour
continuer ses transmigrations, soit pour habiter le monde cleste et
tre absorb dans le sein d'Ammon, le pre universel.

Cette explication n'est point de mon cru; le temps des conjectures est
pass pour la vieille gypte; tout cela rsulte de l'ensemble des
lgendes qui couvrent les tombes royales.

Ainsi cette comparaison ou assimilation du roi avec le soleil dans ses
deux tats pendant les deux parties du jour, est la clef ou plutt le
motif et le sujet dont tous les autres bas-reliefs ne sont, comme on va
le voir, que le dveloppement successif.

Dans l tableau dcrit est toujours une lgende dont suit la traduction
littrale: Voici ce que dit Osiris, seigneur de l'Amenti (rgion
occidentale, habite par les morts): Je t'ai accord une demeure dans la
montagne sacre de l'Occident, comme aux autres dieux grands (les rois
ses prdcesseurs),  toi Osirien, roi seigneur du monde, Rhamss, etc.,
encore vivant.

Cette dernire expression prouverait, s'il en tait besoin, que les
tombeaux des Pharaons, ouvrages immenses et qui exigeaient un travail
fort long, taient commencs de leur vivant, et que l'un des premiers
soins de tout roi gyptien fut, conformment  l'esprit bien connu de
cette singulire nation, de s'occuper incessamment de l'excution du
monument spulcral qui devait tre son dernier asile.

C'est ce que dmontre encore mieux le premier bas-relief qu'on trouve
toujours  la gauche en entrant dans tous ces tombeaux. Ce tableau avait
videmment pour but de rassurer le roi vivant sur le fcheux augure qui
semblait rsulter pour lui du creusement de sa tombe au moment o il
tait plein de vie et de sant: ce tableau montre en effet le Pharaon en
costume royal, se prsentant au dieu Phr  tte d'pervier,
c'est--dire au soleil dans tout l'clat de sa course ( l'heure de
midi), lequel adresse  son reprsentant sur la terre ces paroles
consolantes:

Voici ce que dit Phr, dieu grand, seigneur du ciel: Nous t'accordons
une longue srie de jours pour rgner sur le monde et exercer les
attributions royales d'Hrus sur la terre.

Au plafond de ce premier corridor du tombeau, on lit galement de
magnifiques promesses faites au roi pour cette vie terrestre, et le
dtail des privilges qui lui sont rservs dans les rgions clestes;
il semble qu'on ait plac ici ces lgendes comme pour rendre plus douce
la pente toujours trop rapide qui conduit  la salle du sarcophage.

Immdiatement aprs ce tableau, sorte de prcaution oratoire assez
dlicate, on aborde plus franchement la question par un tableau
symbolique, le disque du soleil Criocphale, parti de l'Orient, et
avanant vers la frontire de l'Occident, qui est marque par un
crocodile, emblme des tnbres, et dans lesquelles le dieu et le roi
vont entrer chacun  sa manire. Suit immdiatement un trs-long texte,
contenant les noms des soixante-quinze pardres du soleil dans
l'hmisphre infrieur, et des invocations  ces divinits du troisime
ordre, dont chacune prside  l'une des soixante-quinze subdivisions du
monde infrieur, qu'on nommait KELL, _demeure qui enveloppe, enceinte,
zone_.

Une petite salle, qui succde ordinairement  ce premier corridor,
contient les images sculptes et peintes des soixante-quinze pardres,
prcdes ou suivies d'un immense tableau dans lequel on voit
successivement l'image abrge des soixante-quinze zones et de leurs
habitants, dont il sera parl plus loin.

A ces tableaux gnraux et d'ensemble succde le dveloppement des
dtails: les parois des corridors et salles qui suivent (presque
toujours les parois les plus voisines de l'orient) sont couvertes d'une
longue srie de tableaux reprsentant la marche du soleil dans
l'hmisphre suprieur (image du roi pendant sa vie), et sur les parois
opposes on a figur la marche du soleil dans l'hmisphre infrieur
(image du roi aprs sa mort).

Les nombreux tableaux relatifs  la marche du dieu au-dessus de
l'horizon et dans l'hmisphre lumineux sont partags en douze sries,
annonces chacune par un riche battant de porte, sculpt, et gard par
un norme serpent. Ce sont les portes des douze heures du jour, et ces
reptiles ont tous des noms significatifs, tels que TEK-HO, serpent 
face tincelante; SATEMPEF-BAL, serpent dont l'oeil lance la flamme;
TAPENTHO, la corne du monde, etc., etc. A ct de ces terribles gardiens
on lit constamment la lgende: _Il demeure au-dessus de cette grande
porte, et l'ouvre au dieu Soleil_.

Prs du battant de la premire porte, celle du lever, on a figur les
vingt-quatre heures du jour astronomique sous forme humaine, une toile
sur la tte, et marchant vers le fond du tombeau, comme pour marquer la
direction de la course du dieu et indiquer celle qu'il faut suivre dans
l'tude des tableaux, qui offrent un intrt d'autant plus piquant que,
dans chacune des douze heures de jour, on a trac l'image dtaille de
la barque du dieu, naviguant dans le fleuve cleste sur le _fluide
primordial_ ou _l'ther_, le principe de toutes les choses physiques
selon la vieille philosophie gyptienne, avec la figure des dieux qui
l'assistent successivement, et de plus, la reprsentation des _demeures
clestes_ qu'il parcourt, et les scnes mythiques propres  chacune des
heures du jour.

Ainsi,  la premire heure, sa _bari_, ou barque, se met en mouvement
et reoit les adorations des esprits de l'Orient; parmi les tableaux de
la seconde heure, on trouve le grand serpent Apophis, le frre et
l'ennemi du Soleil, surveill par le dieu Atmou;  la troisime heure,
le dieu Soleil arrive dans la zone cleste o se dcide le sort des
mes, relativement aux corps qu'elles doivent habiter dans leurs
nouvelles transmigrations; on y voit le dieu Atmou assis sur son
tribunal, pesant  sa balance les mes humaines qui se prsentent
successivement: l'une d'elles vient d'tre condamne, on la voit ramene
sur terre dans une _bari_, qui s'avance vers la porte garde par Anubis,
et conduite  grands coups de verges par des cynocphales, emblmes de
la justice cleste; le coupable est sous la forme d'une norme truie,
au-dessus de laquelle on a grav en grand caractre _gourmandise_ ou
_gloutonnerie_, sans doute le pch capital du dlinquant, quelque
glouton de l'poque.

Le dieu visite,  la cinquime heure, les _Champs-lyses_ de la
mythologie gyptienne, habits par les mes bienheureuses se reposant
des peines de leurs transmigrations sur la terre: elles portent sur leur
tte la plume d'autruche, emblme de leur conduite juste et vertueuse.
On les voit prsenter des offrandes aux dieux, ou bien, sous
l'inspection du _Seigneur de la joie du coeur_, elles cueillent les
fruits des arbres clestes de ce paradis; plus loin, d'autres tiennent
en main des faucilles: ce sont les mes qui cultivent les champs de la
vrit; leur lgende porte: Elles font des libations de l'eau et des
offrandes des grains des campagnes de gloire; elles tiennent une
faucille et moissonnent les champs qui sont leur partage; le dieu Soleil
leur dit: Prenez vos faucilles, moissonnez vos grains, emportez-les dans
vos demeures, jouissez-en et les prsentez aux dieux en offrande pure.
Ailleurs, enfin, on les voit se baigner, nager, sauter et foltrer dans
un grand bassin que remplit l'eau cleste et primordiale, le tout sous
l'inspection du dieu _Nil-Cleste_. Dans les heures suivantes, les dieux
se prparent  combattre le grand ennemi du Soleil, le serpent
_Apophis_. Ils s'arment d'pieux, se chargent de filets, parce que le
monstre habite les eaux du fleuve sur lequel navigue le vaisseau du
Soleil; ils tendent des cordes; Apophis est pris; on le charge de liens;
on sort du fleuve cet immense reptile, au moyen d'un cble que la desse
Selk lui attache au cou et que les douze dieux tirent, seconds par une
_machine fort complique_, manoeuvres par le dieu _Sev_ (Saturne),
assist des gnies des quatre points cardinaux. Mais tout cet attirail
serait impuissant contre les efforts d'Apophis, s'il ne sortait d'en bas
une _main norme_ (celle d'Ammon) qui saisit la corde et arrte la
fougue du dragon. Enfin,  la onzime heure du jour, le serpent captif
est trangl; et bientt aprs le dieu Soleil arrive au point extrme de
l'horizon o il va disparatre. C'est la desse _Netph_ (Rha) qui,
faisant l'office de la Thtys des Grecs, s'lve  la surface de l'abme
des eaux clestes; et, monte sur la tte de son fils Osiris, dont le
corps se termine en volute comme celui d'une sirne, la desse reoit
le vaisseau du Soleil, qui prend bientt dans ses bras immenses le Nil
cleste, le vieil _Ocan_ des mythes gyptiens.

La marche du Soleil dans _l'hmisphre infrieur_, celui des tnbres,
pendant les douze heures de nuit, c'est--dire la contre-partie des
scnes prcdentes, se trouve sculpte sur les parois des tombeaux
royaux opposes  celles dont je viens de donner une ide
trs-succincte. L le dieu, assez constamment peint en _noir_, de la
tte aux pieds, parcourt les soixante-quinze cercles ou zones auxquels
prsident autant de personnages divins de toute forme et arms de
glaives. Ces cercles sont habits par les _mes coupables_ qui subissent
divers supplices. C'est vritablement l le type primordial de l'_Enfer_
du Dante, car la varit des tourments a de quoi surprendre; et je ne
suis pas tonn que quelques voyageurs, effrays de ces scnes de
carnage, aient cru y trouver la preuve de l'usage des sacrifices humains
dans l'ancienne gypte; mais les lgendes lvent toute espce
d'incertitude  cet gard: ce sont des affaires de l'autre monde, et qui
ne prjugent rien pour les us et coutumes de celui-ci.

Les mes coupables sont punies d'une manire diffrente dans la plupart
des zones infernales que visite le dieu Soleil: on a figur ces esprits
impurs, et persvrant dans le crime, presque toujours sous la forme
humaine, quelquefois aussi sous la forme symbolique de la _grue_, ou
celle de l'_pervier  tte humaine_, entirement peints en _noir_, pour
indiquer  la fois et leur nature perverse et leur sjour dans l'abme
des tnbres; les unes sont fortement lies  des poteaux, et les
gardiens de la zone, brandissant leurs glaives, leur reprochent les
crimes qu'elles ont commis sur la terre; d'autres sont suspendues la
tte en bas; celles-ci, les mains lies sur la poitrine et la tte
coupe, marchent en longues files; quelques-unes, les mains lies
derrire le dos, tranent sur la terre leur coeur sorti de leur
poitrine; dans de grandes chaudires, on fait bouillir des mes
vivantes, soit sous forme humaine, soit sous celle d'oiseau, ou
seulement leurs ttes et leurs coeurs. J'ai aussi remarqu des mes
jetes dans la chaudire avec l'emblme du bonheur et du repos cleste
(l'ventail), auxquels elles avaient perdu tous leurs droits. J'ai des
copies fidles de cette immense srie de tableaux et des longues
lgendes qui les accompagnent.

A chaque zone et auprs des supplicis, on lit toujours leur
condamnation et la peine qu'ils subissent. Ces mes ennemies, y est-il
dit, ne voient point notre dieu lorsqu'il lance les rayons de son
disque; elles n'habitent plus dans le monde terrestre, et elles
n'entendent point la voix du Dieu grand lorsqu'il traverse leurs zones.
Tandis qu'on lit au contraire,  ct de la reprsentation des mes
heureuses, sur les parois opposes: Elles ont trouv grce aux yeux du
Dieu grand; elles habitent les demeures de gloire, celles o l'on vit de
la vie cleste; les corps qu'elles ont abandonns reposeront  toujours
dans leurs tombeaux, tandis qu'elles jouiront de la prsence du Dieu
suprme.

Cette double srie de tableaux nous donne donc le _systme
psychologique gyptien_ dans ses deux points les pins importants et les
plus moraux, _les rcompenses et les peines_. Ainsi se trouve
compltement dmontr tout ce que les anciens ont dit de la doctrine
gyptienne sur _l'immortalit de l'me_ et le but positif de la vie
humaine. Elle est certainement grande et heureuse, l'ide de symboliser
la _double destine_ des mes par le plus frappant des phnomnes
clestes, le cours du soleil dans les deux hmisphres, et d'en lier la
peinture  celle de cet imposant et magnifique spectacle.

Cette galerie psychologique occupe les parois des deux grands corridors
et des deux premires salles du tombeau de _Rhamss V_, que j'ai pris
pour type de ma description des tombes royales, parce qu'il est le plus
complet de tous. Le mme sujet, mais compos dans un esprit directement
_astronomique_, et sur un plan plus rgulier, parce que c'tait un
tableau de science, est reproduit sur les plafonds, et occupe toute la
longueur de ceux du second corridor et des deux premires salles qui
suivent.

Le ciel, sous la forme d'une femme dont le corps est parsem d'toiles,
enveloppe de trois cts cette immense composition: le torse se prolonge
sur toute la longueur du tableau dont il couvre la partie suprieure; sa
tte est  l'occident; ses bras et ses pieds limitent la longueur du
tableau divis en deux bandes gales: celle d'en haut reprsente
l'hmisphre suprieur et le cours du soleil dans les douze heures du
jour; celle d'en bas, l'hmisphre infrieur, la marche du soleil
pendant les douze heures de la nuit.

A l'orient, c'est--dire vers le point sexuel du grand corps cleste (de
la desse Ciel), est figure la naissance du Soleil; il sort du sein de
sa divine mre _Nith_, sous la forme d'un petit enfant portant le doigt
 sa bouche, et renferm dans un disque rouge: le dieu _Mu_ (l'Hercule
gyptien, la raison divine), debout dans la barque destine aux voyages
du jeune dieu, lve les bras pour l'y placer lui-mme; aprs que le
Soleil enfant a reu les soins de deux desses nourrices, la barque part
et navigue sur l'_Ocan cleste_, l'ther, qui coule comme un fleuve de
l'_orient  l'occident_, o il forme un vaste bassin, dans lequel
aboutit une branche du fleuve traversant l'_hmisphre infrieur,
d'occident en orient_.

Chaque heure du jour est indique sur le corps du Ciel par un disque
rouge, et dans le tableau par douze barques ou _bari_ dans lesquelles
parat le dieu Soleil naviguant sur l'Ocan cleste avec un cortge qui
change  chaque heure, et qui l'accompagne sur les _deux rives_.

A la premire heure, au moment o le vaisseau se met en mouvement, les
esprits de l'Orient prsentent leurs hommages au dieu debout dans son
naos, qui est lev au milieu de cette bari; l'quipage se compose de la
desse _Sori_, qui donne l'impulsion  la proue; du dieu Sev (Saturne),
 la tte de livre, tenant une longue perche pour sonder le fleuve, et
dont il ne fait usage qu' partir de la 8e heure, c'est--dire lorsqu'on
approche des parages de l'Occident; le ris ou commandant est Hrus,
ayant en sous-ordre le dieu Hak-Oris, le Phaton et le compagnon
fidle du Soleil: le pilote manoeuvrant le gouvernail est un
hiracocphale nomm _Hau_, plus la desse Neb-Wa (la dame de la
barque), dont j'ignore les fonctions spciales, enfin le dieu gardien
suprieur des tropiques. On a reprsent, sur les bords du fleuve, les
dieux ou les esprits qui prsident  chacune des heures du jour; ils
adorent le Soleil  son passage, ou rcitent tous les noms mystiques par
lesquels on le distinguait. A la seconde heure paraissent les mes des
rois ayant  leur tte le dfunt Rhamss V, allant au-devant de la bari
du dieu pour adorer sa lumire. Aux 4e, 5e et 6e heures, le mme Pharaon
prend part aux travaux des dieux qui font la guerre au grand Apophis
cach dans les eaux de l'Ocan. Dans les 7e et 8e heures, le vaisseau
cleste ctoie les demeures des bienheureux, jardins ombrags par des
arbres de diffrentes espces, sous lesquels se promnent les dieux et
les mes pures. Enfin le dieu approche de l'Occident: Sev (Saturne)
sonde le fleuve incessamment, et des dieux chelonns sur le rivage
dirigent la barque avec prcaution; elle contourne le grand bassin de
l'ouest, et reparat dans la bande suprieure du tableau, c'est--dire
dans l'hmisphre infrieur, sur le fleuve qu'elle remonte d'occident en
orient. Mais dans toute cette navigation des douze heures de nuit, comme
il arriva encore pour les barques qui remontent le Nil, la _bari_ du
Soleil est toujours tire  la corde par un grand nombre de gnies
subalternes, dont le nombre varie  chaque heure diffrente. Le grand
cortge du dieu et l'quipage ont disparu, il ne reste plus que le
pilote debout et inerte  l'entre du naos renfermant le dieu, auquel la
desse Thme (la vrit et la justice), qui prside  l'enfer ou  la
rgion infrieure, semble adresser des consolations.

Des lgendes hiroglyphiques, places sur chaque personnage et au
commencement de toutes les scnes, en indiquent les noms et les sujets,
en faisant connatre l'heure du jour ou de la nuit  laquelle se
rapportent ces scnes symboliques. J'ai pris copie moi-mme et des
tableaux et de toutes les inscriptions.

Mais sur ces mmes plafonds, et en dehors de la composition que je viens
de dcrire en gros, existent des textes hiroglyphiques d'un intrt
plus grand peut-tre, quoique lis au mme sujet. Ce sont des _tables
des constellations et de leurs influences pour toutes les heures de
chaque mois de l'anne_; elles sont ainsi conues:

MOIS DE TBI, la dernire moiti.--_Orion_ domine et influe sur
l'oreille gauche.

Heure 1re, la constellation d'_Orion_ (influe) sur le bras gauche.

Heure 2e, la constellation de _Sirius_ (influe) sur le coeur.

Heure 3e, le commencement de la constellation _des deux toiles_ (les
Gmeaux?), sur le coeur.

Heure 4e, les constellations _des deux toiles_ (influent) sur l'oreille
gauche.

Heure 5e, les toiles _du fleuve_ (influent) sur le coeur.

Heure 6e, la tte (ou le commencement) _du lion_ (influe) sur le coeur.

Heure 7e, _la flche_ (influe) sur l'oeil droit.

Heure 8e, _les longues toiles_, sur le coeur.

Heure 9e, les serviteurs des parties antrieures (du quadrupde) _Ment_
(le lion marin?) (influent) sur le bras gauche.

Heure 10e, le quadrupde _Ment_ (le lion marin?), sur l'oeil gauche.

Heure 11e, les serviteurs du _Ment_, sur le bras gauche.

Heure 12e, _le pied de la truie_ (influe) sur le bras gauche.

Nous avons donc ici une _table des influences_, analogue  celle qu'on
avait grave sur le fameux cercle dor du monument d'Osimandyas, et qui
donnait, comme le dit Diodore de Sicile, les heures du lever des
constellations _avec les influences de chacune d'elles_. Cela dmontrera
sans rplique, comme l'a affirm notre savant ami M. Letronne, que
l'_astrologie_ remonte, en gypte, jusqu'aux temps les plus reculs;
cette question, par le fait, est dcide sans retour, c'est un petit
souvenir que je lui adresse, en attendant ses commissions pour Thbes.

La traduction que je viens de donner d'une des vingt-quatre tables qui
composent la srie des levers, est certaine dans les passages o j'ai
introduit les noms actuels des constellations de notre planisphre;
n'ayant pas eu le temps de pousser plus loin mon travail de concordance,
j'ai t oblig de donner partout ailleurs le mot  mot du texte
hiroglyphique.

J'ai d recueillir, et je l'ai fait avec un soin religieux, ces restes
prcieux de l'_astronomie antique_, science qui devait tre
ncessairement lie  l'_astrologie_, dans un pays o la religion fut la
base immuable de toute l'organisation sociale. Dans un pareil systme
politique, toutes les sciences devaient avoir deux parties distinctes:
_la partie des faits observs_, qui constitue seule nos sciences
actuelles; _la partie spculative_, qui liait la science  la croyance
religieuse, lien ncessaire, indispensable mme en gypte, o la
religion, pour tre forte et pour l'tre toujours, avait voulu renfermer
l'univers entier et son tude dans son domaine sans bornes; ce qui a son
bon et son mauvais ct, comme toutes les conceptions humaines.

Dans le tombeau de Rhamss V, les salles ou corridors qui suivent ceux
que je viens de dcrire, sont dcors de tableaux symboliques relatifs 
divers tats du soleil considr soit physiquement, soit surtout dans
ses rapports purement mythiques: mais ces tableaux ne forment point un
ensemble suivi, c'est pour cela qu'ils sont totalement omis ou qu'ils
n'occupent pas la mme place dans les tombes royales. La salle qui
prcde celle du sarcophage, en gnral consacre aux quatre gnies de
l'Amenti, contient, dans les tombeaux les plus complets, la comparution
du roi devant le tribunal des quarante-deux juges divins qui doivent
dcider du sort de son me, tribunal dont ne fut qu'une simple image
celui qui, sur la terre, accordait ou refusait aux rois les honneurs de
la spulture. Une paroi entire de cette salle, dans le tombeau de
Rhamss V, offre les images de ces quarante-deux assesseurs d'Osiris,
mles aux justifications que le roi est cens prsenter, ou faire
prsenter en son nom,  ces juges svres, lesquels paraissent tre
chargs, chacun, de faire la recherche d'un crime ou pch particulier,
et de le punir dans l'me soumise  leur juridiction. Ce grand texte,
divis par consquent en quarante-deux versets ou colonnes, n'est, 
proprement parler, qu'une _confession ngative_, comme on peut en juger
par les exemples qui suivent:

dieu (tel)! _le roi_, soleil modrateur de justice, approuv d'Ammon,
_n'a point commis de mchancets_.

Le fils du Soleil Rhamss _n'a point blasphm_.

Le roi, soleil modrateur, etc., _ne s'est point enivr_.

Le fils du Soleil Rhamss _n'a point t paresseux_.

Le roi, soleil modrateur, etc., _n'a point enlev les biens vous aux
dieux._

Le fils du Soleil Rhamss _n'a point dit de mensonges_.

Le roi, soleil, etc., _n'a point t libertin_.

Le fils du Soleil Rhamss _ne s'est point souill par des impurets_.

Le roi, soleil, etc., _n'a point secou la tte en entendant des paroles
d vrit_.

Le fils du Soleil Rhamss _n'a point inutilement allong ses paroles_.

Le roi, soleil, etc., _n'a pas eu  dvorer son coeur_ (c'est--dire, 
se repentir de quelque mauvaise action).

On voyait enfin,  ct de ce texte curieux, dans le tombeau de
Rhamss-Meamoun, des images plus curieuses encore, celles des pchs
capitaux: il n'en reste plus que trois de bien visibles; ce sont _la
luxure_, _la paresse_ et _la voracit_, figures sous forme humaine,
avec les ttes symboliques de _bouc_, de _tortue_ et de _crocodile_.

La grande salle du tombeau de Rhamss V, celle qui renfermait le
sarcophage, et la dernire de toutes, surpasse aussi les autres en
grandeur et en magnificence. Le plafond, creus en berceau et d'une
trs-belle coupe, a conserv toute sa peinture: la fracheur en est
telle qu'il faut tre habitu aux miracles de conservation des monuments
de l'gypte pour se persuader que ces frles couleurs ont rsist  plus
de trente sicles. On a rpt ici, mais en grand et avec plus de
dtails dans certaines parties, la marche du soleil dans les deux
hmisphres pendant la dure du jour astronomique, composition qui
dcore les plafonds des premires salles du tombeau et qui forme le
motif gnral de toute la dcoration des spultures royales.

Les parois de cette vaste salle sont couvertes, du soubassement au
plafond, de tableaux sculpts et peints comme dans le reste du tombeau,
et charges de milliers d'hiroglyphes formant les lgendes
explicatives; le soleil est encore le sujet de ces bas-reliefs, dont un
grand nombre contiennent aussi, sous des formes emblmatiques, tout le
systme cosmogonique et les principes de la physique gnrale des
gyptiens. Une longue tude peut seule donner le sens entier de ces
compositions, que j'ai toutes copies moi-mme, en transcrivant en mme
temps tous les textes qui les accompagnent. C'est du mysticisme le plus
raffin; mais il y a certainement, sous ces apparences emblmatiques, de
vieilles vrits que nous croyons trs-jeunes.

J'ai omis dans cette description, aussi rapide que possible, d'un seul
des tombeaux royaux, de parler des bas-reliefs dont sont couverts les
piliers qui soutiennent les diverses salles; ce sont des adorations aux
divinits de l'gypte, et principalement  celles qui prsident aux
destines des mes, Phtha-Socharis, Atmou, la desse _Mrsoehar_,
_Osiris_ et _Anubis_.

Tous les autres tombeaux des rois de Thbes, situs dans la valle de
Biban-el-Molouk et dans la valle de l'Ouest, sont dcors, soit de la
totalit, soit seulement d'une partie des tableaux que je viens
d'indiquer, et selon que ces tombeaux sont plus ou moins vastes, et
surtout plus ou moins achevs.

Les tombes royales vritablement acheves et compltes sont en
trs-petit nombre, savoir: celle d'Amnophis III (Memnon), dont la
dcoration est presque entirement dtruite; celle de Rhamss-Memoun,
celle de Rhamss V, probablement aussi celle de Rhamss le Grand, enfin
celle de la reine Thaoser. Toutes les autres sont incompltes. Les unes
se terminent  la premire salle, change en grande salle spulcrale
d'autres vont jusqu' une seconde salle des tombeaux complets;
quelques-unes mme se terminent brusquement par un petit rduit creus
 la hte, grossirement peint, et dans lequel on a dpos le sarcophage
du roi,  peine bauch. Cela prouve invinciblement ce que j'ai dit au
commencement, que ces rois ordonnaient leur tombeau en montant sur le
trne; et si la mort venait les surprendre avant qu'il ft termin, les
travaux taient arrts et le tombeau demeurait incomplet. On peut donc
juger de la longueur du rgne de tous les rois inhums 
Biban-el-Molouk, par l'achvement ou par l'tat plus ou moins avanc de
l'excavation destine  sa spulture. Il est  remarquer,  ce sujet,
que les rgnes d'Amnophis III, de Rhamss le Grand et de Rhamss V
furent, en effet, selon Manthon, de plus de trente ans chacun, et leurs
tombeaux sont aussi les plus tendus.

Il me reste  parler de certaines particularits que prsentent
quelques-unes de ces tombes royales.

Quelques parois conserves du tombeau d'Amnophis III (Memnon) sont
couvertes d'une simple peinture, mais excute avec beaucoup de soin et
de finesse. La grande salle contient encore une portion de la course du
soleil dans les deux hmisphres; mais cette composition est peinte sur
les murailles sous la forme d'un immense papyrus droul, les figures
tant traces au simple trait comme dans les manuscrits et les lgendes,
en hiroglyphes linaires, arrivant presque aux formes _hiratiques_. Le
Muse royal possde des rituels conus en ce genre d'criture de
transition.

Le tombeau de cet illustre Pharaon a t dcouvert par un des membres de
la Commission d'gypte dans la valle de l'Ouest. Il est probable que
tous les rois de la premire partie de la XVIIIe dynastie reposaient
dans cette mme valle, et que c'est l qu'il faut chercher les
spulcres d'Amnophis Ier et II, et des quatre Thouthmosis. On ne pourra
les dcouvrir qu'en excutant des dblayements immenses au pied des
grands rochers coups  pic dans le sein desquels ces tombe ont t
creuses. Cette mme valle recle peut-tre encore le dernier asile des
rois thbains des anciennes poques; c'est ce que je me crois autoris 
conclure de l'existence d'un second tombeau royal d'un trs-ancien
style, dcouvert dans la partie la plus recule de la mme valle, celui
d'un Pharaon thbain nomm _Skha_, lequel n'appartient certainement
point aux quatre dernires dynasties thbaines, les XVIIe, XVIIIe, XIXe
et XXe.

Dans la valle proprement dite de Biban-el-Molouk, nous avons admir,
comme tous les voyageurs qui nous ont prcds, l'tonnante fracheur
des peintures et la finesse des sculptures du tombeau d'Ousire Ier, qui
dans ses lgendes prend les divers surnoms de _Noube_, d'_Athothi_ et
d'_Amone_, et dans son tombeau celui d'Ousire; mais cette belle
catacombe dprit chaque jour. Les piliers se fendent et se dlitent;
les plafonds tombent en clats, et la peinture s'enlve en cailles.
J'ai fait dessiner et colorier sur place les plus riches tableaux de cet
hypoge, pour donner en Europe une ide exacte de tant de magnificence.
J'ai fait galement dessiner la srie de _peuples_ figure dans un des
bas-reliefs de la premire salle  piliers. J'avais cru d'abord,
d'aprs les copies de ces bas-reliefs publies en Angleterre, que ces
quatre peuples, de race bien diffrente, conduits par le dieu Hrus
tenant le bton pastoral, taient les nations soumises au sceptre du
Pharaon Ousire; l'tude des lgendes m'a fait connatre que ce tableau
a une signification plus gnrale. Il appartient  la 3e heure du jour,
celle o le soleil commence  faire sentir toute l'ardeur de ses rayons
et rchauffe toutes les contres de notre hmisphre. On a voulu y
reprsenter, d'aprs la lgende mme, _les habitants de l'gypte et ceux
des contres trangres_. Nous avons donc ici sous les yeux l'image des
diverses _races d'hommes_ connues des gyptiens, et nous apprenons en
mme temps les grandes divisions gographiques ou _ethnographiques_
tablies  cette poque recule.

Les hommes guids par le Pasteur des peuples, Hrus, sont figurs au
nombre de douze, mais appartenant  quatre familles bien distinctes. Les
trois premiers (les plus voisins du dieu) sont de _couleur rouge
sombre_, taille bien proportionne, physionomie douce, nez lgrement
aquilin, longue chevelure natte, vtus de blanc, et leur lgende les
dsigne sous le nom de RT-EH-NE-RME, _la race des hommes_, les hommes
par excellence, c'est--dire les gyptiens.

Les trois suivants prsentent un aspect bien diffrent: peau couleur de
chair tirant sur le jaune, ou teint basan, nez fortement aquilin, barbe
noire, abondante et termine en pointe, court vtement de couleurs
varies; ceux-ci portent le nom de NAMOU.

Il ne peut y avoir aucune incertitude sur la race des trois qui
viennent aprs, ce sont des _ngres_; ils sont dsigns sous le nom
gnral de NAHASI.

Enfin, les trois derniers ont la teinte de peau que nous nommons couleur
de chair, ou peau blanche de la nuance la plus dlicate, le nez droit ou
lgrement vouss, les yeux bleus, barbe blonde ou rousse, taille haute
et trs-lance, vtus de peaux de boeuf conservant encore leur poil,
vritables sauvages tatous sur diverses parties du corps; on les nomme
TAMHOI.

Je me htai de chercher le tableau correspondant  celui-ci dans les
autres tombes royales, et en le retrouvant en effet dans plusieurs, les
variations que j'y observai me convainquirent pleinement qu'on a voulu
figurer ici les habitants des _quatre parties du monde_, selon l'ancien
systme gyptien, savoir: 1e _les habitants de l'gypte_, qui,  elle
seule, formait une partie du monde, d'aprs le trs-modeste usage des
vieux peuples; 2e les _Asiatiques_; 3e les habitants propres de
l'_Afrique_, les ngres; 4e enfin (et j'ai honte de le dire, puisque
notre race est la dernire et la plus sauvage de la srie) les
_Europens_, qui  ces poques recules, il faut tre juste, ne
faisaient pas une trop belle figure dans ce monde. Il faut entendre ici
tous les peuples de race blonde et  peau blanche, habitant
non-seulement l'_Europe_, mais encore l'_Asie_, leur point de dpart.

Cette manire de considrer ces tableaux est d'autant plus la vritable
que, dans les autres tombes, les mmes noms gnriques reparaissent et
constamment dans le mme ordre. On y trouve aussi les gyptiens et les
Africains reprsents de la mme manire, ce qui ne pouvait tre
autrement: mais les _Namou_ (les Asiatiques) et les _Tamhou_ (les races
europennes) offrent d'importantes et curieuses variantes.

Au lieu de l'Arabe ou du Juif, si simplement vtu dans le tombeau
d'Ousire, l'Asie a pour reprsentants dans d'autres tombeaux (ceux de
_Rhamss-Meamoun_, etc.) trois individus toujours  teint basan, nez
aquilin, oeil noir et barbe touffue, mais costums avec une rare
magnificence. Dans l'un, ce sont videmment des _Assyriens_: leur
costume, jusque dans les plus petits dtails, est parfaitement semblable
 celui des personnages gravs sur les cylindres assyriens: dans
l'autre, les peuples _Mdes_, ou habitants primitifs de quelque partie
de la Perse, leur physionomie et costume se retrouvant en effet, trait
pour trait, sur les monuments dits _perspolitains_. On reprsentait
donc l'Asie par l'un des peuples qui l'habitaient, indiffremment. Il en
est de mme de nos bons vieux anctres les _Tamhou_, leur costume est
quelquefois diffrent; leurs ttes sont plus ou moins chevelues et
charges d'ornements diversifis; leur vtement sauvage varie un peu
dans sa forme; mais leur teint blanc, leurs yeux et leur barbe
conservent tout le caractre d'une race  part. J'ai fait copier et
colorier cette curieuse srie ethnographique. Je ne m'attendais
certainement pas, en arrivant  Biban-el-Molouk, d'y trouver des
sculptures qui pourront servir de vignettes  l'histoire des habitants
primitifs de l'Europe, si on a jamais le courage de l'entreprendre. Leur
vue a toutefois quelque chose de flatteur et de consolant, puisqu'elle
nous fait bien apprcier le chemin que nous avons parcouru depuis.

Le tombeau de _Rhamss Ier_, le pre et le prdcesseur d'Ousire, tait
enfoui sous les dcombres et les dbris tombs de la montagne; nous
l'avons fait dblayer: il consiste en deux longs corridors sans
sculptures, se terminant par une salle peinte, mais d'une tonnante
conservation, et renfermant le sarcophage du roi, en granit, couvert
seulement de peintures. Cette simplicit accuse la magnificence du fils,
dont la somptueuse catacombe est  quelques pas de l.

J'avais le plus vif dsir de retrouver  Biban-el-Molouk la tombe du
plus clbre des Rhamss, celle de _Ssostris_; elle y existe en effet:
c'est la troisime  droite dans la valle principale; mais la spulture
de ce grand homme semble avoir t en butte, soit  la dvastation par
des mains barbares, soit aux ravages des torrents accidentels qui l'ont
comble  trs-peu prs jusqu'aux plafonds. C'est en faisant creuser une
espce de boyau au milieu des clats de pierres qui remplissent cette
intressante catacombe que nous sommes parvenus, en rampant et malgr
l'extrme chaleur, jusqu' la premire salle. Cet hypoge, d'aprs ce
qu'on peut en voir, fut excut sur un plan trs-vaste et dcor de
sculptures du meilleur style,  en juger par les petites portions encore
subsistantes. Des fouilles entreprises en grand produiraient sans doute
la dcouverte du sarcophage de cet illustre conqurant: on ne peut
esprer d'y trouver la momie royale, car ce tombeau aura sans doute t
viol et spoli  une poque fort recule, soit par les Perses, soit par
des chercheurs de trsors, aussi ardents  dtruire que l'tranger avide
d'exercer des vengeances.

Au fond d'un embranchement de la valle et dans le voisinage de ce
respectable tombeau reposait le fils de Ssostris; c'est un trs-beau
tombeau, mais non achev. J'y ai trouv, creuse dans l'paisseur de la
paroi d'une salle isole, une petite chapelle consacre aux mnes de son
pre, Rhamss le Grand.

Le dernier tombeau, au fond de la valle principale, se fait remarquer
par son tat d'imperfection; les premiers bas-reliefs sont achevs et
excuts avec une finesse et un soin admirables; la dcoration du reste
de la catacombe, forme de trois longs corridors et de deux salles, a
t seulement trace en rouge, et l'on rencontre enfin les dbris du
sarcophage du Pharaon, en granit, dans un trs-petit cabinet dont les
parois,  peine dgrossies, sont couvertes de quelques mauvaises figures
de divinits, dessines et barbouilles  la hte.

Son successeur, dont le nom monumental est _Rhamerri_, ne s'tait
probablement pas beaucoup inquit du soin de sa spulture: au lieu de
se faire creuser un tombeau comme ses anctres, il trouva plus commode
de s'emparer de la catacombe voisine de celle de son pre, et l'tude
que j'ai d faire de ce tombeau _palimpseste_ m'a conduit  un rsultat
fort important pour le complment de la srie des rgnes formant la
XVIIIe dynastie.

Le temps ayant caus la chute du stuc appliqu par l'usurpateur
Rhamerri sur les sculptures primitives de certaines parties du tombeau
qu'il voulait s'approprier je distinguai sur la porte principale les
lgendes d'une reine nomme _Thaoser_; et le temps, faisant aussi
justice de la couverte dont on avait masqu les premiers bas-reliefs de
l'intrieur, a mis  dcouvert des tableaux reprsentant cette mme
reine, faisant les mmes offrandes aux dieux, et recevant des divinits
les mmes promesses et les mmes assurances que les Pharaons eux-mmes
dans les bas-reliefs de leurs tombeaux, et occupant la mme place que
ceux-ci. Il devint donc vident que j'tais dans une catacombe creuse
pour recevoir le corps d'une reine, et je dois ajouter, d'une reine
ayant exerc par elle-mme le pouvoir souverain, puisque son mari,
quoique portent le titre de roi, ne parat qu'aprs elle dans cette
srie de bas-reliefs, la reine seule se montrant dans les premiers et
les plus importants. _Mnphtha-Siphtha_ fut le nom de ce souverain en
sous-ordre.

Comme j'avais dj trouv  Ghbel-Selslh des bas-reliefs de ce prince
qui avait, aprs le roi Hrus, continu la dcoration du grand spos de
la carrire, j'ai d reconnatre alors dans la reine _Thaoser_ la fille
mme du roi Hrus, laquelle, succdant  son pre, dont elle tait la
seule hritire en ge de rgner, exera longtemps le pouvoir souverain,
et se trouve dans la liste des rois de Manthon, sous le nom de la reine
_Achencherss_. Je m'tais tromp  Turin, en prenant l'pouse mme
d'Hrus, la reine _Tmauhmot_, pour la fille de ce prince, mentionne
dans le texte de l'inscription d'un groupe. Cette erreur de nom,
indiffrente pour la srie des rgnes, n'aurait point t commise si la
lgende de la reine, pouse d'Hrus, et conserv ses titres initiaux,
qu'une fracture a fait disparatre. _Siphtha_ ne porte donc le titre de
roi qu'en s'a qualit d'poux de la reine rgnante; ce qui dj avait eu
lieu pour les deux maris de la reine _Amens_, mre de Thouthmosis III
(Moeris).

Ce fait diminue un peu l'odieux de l'usurpation du tombeau de la reine
_Thaoser_ et de son mari _Siphtha_ par leur cinquime ou sixime
successeur, qui ne devait point; en effet, avoir pour eux le respect d
 des anctres, parce qu'il descendait directement de Rhamss Ier et
que, d'aprs les listes, il tait tout au plus le frre de la reine
Thaoser Achencherss et continuait directement la ligne masculine 
partir du roi Hrus. Mais cela ne saurait justifier le nouvel occupant,
d'abord, d'avoir substitu partout  l'image de la reine la sienne
propre, au moyen d'additions ou de suppressions, en l'affublant d'un
casque ou de vtements et d'insignes convenables seulement  des rois et
non  des reines; et en second lieu, d'avoir recouvert de stuc tous les
cartouches renfermant les noms de la reine et de Siphtha, pour y faire
peindre sa propre lgende. Cette opration a d, toutefois, s'excuter
fort  la hte, puisque, aprs avoir mtamorphos la reine Thaoser en
roi Rhamerri, on n'a point eu la prcaution de corriger, sur les
bas-reliefs, le texte des discours que les dieux sont censs prononcer,
lesquels sont toujours adresss  la reine et ne sauraient l'tre
convenablement au roi, ni par leur forme, ni par leur contenu.

Le plus grand et le plus magnifique de tous les tombeaux de la valle
encore existants fut sans contredit celui du successeur de Rhamerri,
Rhamss-Meamoun; mais aujourd'hui le temps ou la fume a terni l'clat
des couleurs qui recouvrent la plupart de ces spulcres; il se
recommande d'ailleurs par huit petites salles perces latralement dans
le massif des parois du premier et du deuxime corridor, cabinets orns
de sculptures du plus haut intrt et dont nous avons fait prendre des
copies soignes. L'un de ces petits boudoirs contient, entre autres
choses, la reprsentation des travaux de la cuisine; un autre, celle des
meubles les plus riches et les plus somptueux; un troisime est un
arsenal complet o se voient des armes de toute espce et les insignes
militaires des lgions gyptiennes; ici on a sculpt les barques et les
canges royales avec toutes leurs dcorations. L'un d'eux aussi nous
montre le tableau symbolique de l'anne gyptienne, figure par six
images du Nil et six images de l'gypte personnifie, alternes, une
pour chaque mois et portant les productions particulires  la division
de l'anne que ces images reprsentent. J'ai d faire copier, dans l'un
de ces jolis rduits, les deux fameux joueurs de harpe avec toutes leurs
couleurs, parce qu'ils n'ont t exactement publis par personne.

En voil assez sur _Biban-el-Molouk_. J'ai hte de retourner  Thbes,
o l'on ne sera point fch de me suivre. Je dois cependant ajouter que
plusieurs de ces tombes royales portent sur leurs parois le tmoignage
crit qu'elles taient, il y a bien des sicles, abandonnes, et
seulement visites, comme de nos jours, par beaucoup de curieux
dsoeuvrs, lesquels, comme ceux de nos jours encore, croyaient
s'illustrer  jamais en griffonnant leurs noms sur les peintures et les
bas-reliefs, qu'ils ont ainsi dfigurs. Les sots de tous les sicles y
ont de nombreux reprsentants: on y trouve d'abord des gyptiens de
toutes les poques, qui se sont inscrits, les plus anciens en
hiratique, les plus modernes en dmotique; beaucoup de Grecs de
trs-ancienne date,  en juger par la forme des caractres; de vieux
Romains de la rpublique, qui s'y dcorent, avec orgueil du titre de
_Romanos_; des noms de Grecs et de Romains du temps des premiers
empereurs; une foule d'inconnus du Bas-Empire noys au milieu des
superlatifs qui les prcdent ou qui les suivent; plus, des noms de
Coptes accompagns de trs-humbles prires; enfin les noms des voyageurs
europens que l'amour de la science, la guerre, le commerce, le hasard
ou le dsoeuvrement ont amens dans ces tombes solitaires. J'ai
recueilli les plus remarquables de ces inscriptions, soit pour leur
contenu, soit pour leur intrt sous le rapport palographique. Ce sont
toujours des matriaux[Footnote: A Bm-Hassan-el-Qadim, dans le tombeau
du nomm Rote (c'est l'hypoge compos d'une seule chambre
rectangulaire, orne dans le fond de deux ranges de trois colonnes, et
dont la porte regarde  l'ouest et la valle de l'gypte), on remarque
sur la paroi mridionale un enfoncement rgulirement taill comme pour
une armoire, et c'est dans l'paisseur de cet enfoncement que j'ai
trouv crite au charbon, et presque efface, cette inscription bien
simple: 1800. 3e RGIMENT DE DRAGONS. Je me suis fait un devoir de
repasser pieusement ces traits  l'encre noire avec un pinceau, en
ajoutant au-dessous: J.F.C. RST. 1825 (J.-F. Champollion _restduit_).],
et tout trouve sa place dans mes porte-feuilles gyptiens, qui auront
bien quelque prix translats  Paris..... J'y pense souvent..... Adieu.




QUATORZIEME LETTRE


Thbes, le 18 juin 1829.

Depuis mon retour au milieu des ruines de cette ane des villes
royales, toutes mes journes ont t consacres  l'tude de ce qui
reste d'un de ses plus beaux difices, pour lequel je conus,  sa
premire vue, une prdilection marque. La connaissance complte que
j'en ai acquise maintenant la justifie au del de ce que je devais
esprer. Je veux parler ici d'un monument dont le vritable nom n'est
pas encore fix, et qui donne lieu  de fort vives controverses: celui
qu'on a appel d'abord le _Memnonium_, et ensuite le _Tombeau
d'Osimandyas_. Cette dernire dnomination appartient  la Commission
d'gypte; quelques voyageurs persistent  se servir de l'autre, qui
certainement est fort mal applique et trs-inexacte. Pour moi, je
n'emploierai dsormais, pour dsigner cet difice, que son nom gyptien
mme, sculpt dans cent endroits et rpt dans les lgendes des frises,
des architraves et des bas-reliefs qui dcorent ce palais. Il portait le
nom de _Rhamession_, parce que c'tait  la munificence du Pharaon
Rhamss le Grand que Thbes en tait redevable.

L'imagination s'branle et l'on prouve une motion bien naturelle en
visitant ces galeries mutiles et ces belles colonnades, lorsqu'on pense
qu'elles sont l'ouvrage et furent souvent l'habitation du plus clbre
et du meilleur des princes que la vieille gypte compte dans ses longues
annales, et toutes les fois que je le parcours, je rends  la mmoire de
Ssostris l'espce de culte religieux dont l'environnait l'antiquit
tout entire.

Il n'existe du Rhamession aucune partie complte; mais ce qui a chapp
 la barbarie des Perses et aux ravages du temps suffit pour restaurer
l'ensemble de l'difice et pour s'en faire une ide trs-exacte.
Laissant  part sa partie architecturale, qui n'est point de mon
ressort, mais  laquelle je dois rendre un juste hommage en disant que
le Rhamession est peut-tre ce qu'il y a de plus noble et de plus pur 
Thbes en fait de grand monument, je me bornerai  indiquer rapidement
le sujet des principaux bas-reliefs qui le dcorent, et le sens des
inscriptions qui les accompagnent.

Les sculptures qui couvraient les faces extrieures des deux massifs du
premier pylne, construit en grs, ont entirement disparu, car ces
massifs se sont bouls en grande partie. Des blocs normes de calcaire
blanc restent encore en place; ce sont les jambages de la porte; ils
sont dcors, ainsi que l'paisseur des deux massifs entre lesquels
s'levait cette porte, des lgendes royales de Rhamss le Grand, et de
tableaux reprsentant le Pharaon faisant des offrandes aux grandes
divinits de Thbes, Amon-Ra, Amon gnrateur, la desse Mouth, le jeune
dieu Chons, Phtha et Mandou. Dans quelques tableaux, le roi reoit  son
tour les faveurs des dieux, et je donne ici l'analyse du principal
d'entre eux, parce que c'est l que j'ai lu pour la premire fois le nom
vritable de l'difice entier.

Le dieu Atmou (une des formes de Phr) prsente au dieu Mandou le
Pharaon Rhamss le Grand, casqu et en habits royaux; cette dernire
divinit le prend par la main en lui disant: Viens, avance vers les
demeures divines pour contempler ton pre, le seigneur des dieux, qui
t'accordera une longue suite de jours pour gouverner le monde et rgner
sur le trne d'Hrus. Plus loin, en effet, on a figur le grand dieu
Amon-Ra assis, adressant ces paroles au Pharaon: Voici ce que dit
Amon-Ra, roi des dieux, et qui rside dans le _Rhamession de Thbes_:
Mon fils bien-aim et de mon germe, seigneur du monde, Rhamss! mon
coeur se rjouit en contemplant tes bonnes oeuvres; tu m'as vou cet
difice; je te fais le don d'une vie pure  passer sur le trne de Sev
(Saturne) (c'est--dire dans la royaut temporelle). Il ne peut donc, 
l'avenir, rester la moindre incertitude sur le nom  donner  ce
monument.

Les tableaux militaires, relatifs aux conqutes du roi, couvrent les
faces des deux massifs du pylne sur la premire cour du palais; ils
sont visibles en assez grande partie, parce que l'boulement des
portions suprieures du pylne a eu lieu du ct oppos. Ces scnes
militaires offrent la plus grande analogie avec celles qui sont
sculptes dans l'intrieur du temple d'_Ibsamboul_ et sur _le pylne de
Louqsor,_ qui font partie du Rhamession ou Rhamsion oriental de
Thbes. Les inscriptions sont semblables, et tous ces bas-reliefs se
rapportent videmment  une mme campagne contre des peuples asiatiques
qu'on ne peut, d'aprs leur physionomie et d'aprs leur costume,
chercher ailleurs, je le rpte, que dans cette vaste contre sise entre
le Tigre et l'Euphrate d'un ct, l'Oxus et l'Indus de l'autre, contre
que nous appelons assez vaguement la Perse. Cette nation, ou plutt le
pays qu'elle habitait, se nommait _Chto, Chto, Schto_ ou _Schto_; car
je me suis aperu, enfin, que le nom par lequel on la dsigne
ordinairement dans les textes historiques, et qui peut se prononcer
_Pscharanschtko, Pscharinschto_ ou _Pscharneschto_ (vu l'absence des
voyelles mdiales), est compos de trois parties distinctes: 1e d'un mot
gyptien, pithte injurieuse _Pschar_ qui signifie une plaie; 2e de la
prposition N (_de_) que j'avais d'abord crue radicale; 3e de _Chto,
Schto, Schto,_ vritable nom de la contre. Les gyptiens dsignrent
donc ces peuples ennemis sous la dnomination de _la plaie de Schto_,
de la mme manire que l'Ethiopie est toujours appele _la mauvaise race
de Kousch_. Ce n'est point ici le lieu d'exposer les raisons qui me
portent  croire fermement que c'est de peuples du nord-est de la
Perse, de Bactriens ou Scythes-Bactriens, qu'il s'agit ici.

On a sculpt sur le massif de droite la rception des ambassadeurs
scytho-bactriens dans le camp du roi; ils sont admis en la prsence de
Rhamss, qui leur adresse des reproches; les soldats, disperss dans le
camp, se reposent ou prparent leurs armes, et donnent des soins aux
bagages; en avant du camp, deux gyptiens administrent la bastonnade 
deux prisonniers ennemis, afin, porte la lgende hiroglyphique, de leur
faire dire ce que fait _la plaie de Schto_. Au bas du tableau est
l'arme gyptienne en marche, et  l'une des extrmits se voit un
engagement entre les chars des deux nations.

La partie gauche de ce massif offre l'image d'une srie de forteresses
desquelles sortent des gyptiens emmenant des captifs; les lgendes
sculptes sur les murs de chacune d'elles donnent leur nom et apprennent
que Rhamss le Grand les a prises de vive force la huitime anne de son
rgne.

Il manque prs de la moiti du massif de droite du pylne; ce qui reste
offre les dbris d'un vaste bas-relief reprsentant une grande bataille,
toujours contre les Schto. Comme j'aurai l'occasion d'en dcrire une
seconde, tout , fait semblable et beaucoup mieux conserve, je passerai
rapidement sur celle-ci, disant seulement qu'on y a reprsent l'un des
principaux chefs bactriens, nomm _Schiropsiro_ ou _Schiropasiro_,
bless et gisant sur le bord du fleuve, vers lequel se dirige aussi,
fuyant devant le vainqueur, un alli, le chef de _la mauvaise race du
pays de Schirbech_ ou _Schilbesch_. A ct de la bataille est un tableau
triomphal: Rhamss le Grand, debout, la hache sur l'paule, saisit de sa
main gauche la chevelure d'un groupe de captifs, au-dessus desquels on
lit: Les chefs des contres du Midi et du Nord conduits en captivit
par Sa Majest.

Les colonnades qui fermaient latralement la premire cour n'existent
plus aujourd'hui. Le vaste espace compris jadis entre ces galeries et
les deux pylnes est encombr des normes dbris du plus grand et du
plus magnifique colosse que les gyptiens aient peut-tre jamais lev:
c'tait celui de _Rhamss le Grand._ Les inscriptions qui le dcorent ne
permettent pas d'en douter. Les lgendes royales de cet illustre Pharaon
se lisent en grands et beaux hiroglyphes vers le haut des bras, et se
rptent plusieurs fois sur les quatre faces de la base. Ce colosse,
_quoique assis, n'avait pas moins de 35 pieds de hauteur_, non compris
la base, second bloc d'environ 33 pieds de long sur 6 de haut.

Il faut admirer  la fois la puissance du peuple qui rigea ce
merveilleux colosse et celle des Barbares qui l'ont mutil avec tant
d'adresse et de soins.

Ce beau monument s'levait devant le massif de gauche du second pylne
ou mur, dtruit jusqu'au niveau du sol actuel; c'est par nos fouilles
que je me suis assur que l'on avait aussi couvert ce massif de
sculptures reprsentant des scnes militaires; j'y ai retrouv le bas
d'un tableau reprsentant le roi, aprs une grande bataille, recevant
des principaux officiers le compte des ennemis tus dans l'action, et
dont les mains coupes sont entasses  ses pieds. Plus loin existait
une inscription toujours relative  la guerre contre les Schto; le peu
qui reste des dernires ligues, interrompu par de nombreuses fractures,
m'a fait vivement regretter la destruction de ces documents historiques
abondants en noms propres et en dsignations gographiques. Il y est
surtout question des honneurs que le roi accorde  deux chefs Scythes ou
bactriens, _Iroschtoasiro,_ grand chef du pays de Schto, et
_Peschorsenmausiro,_ qualifi aussi de grand chef: ce sont
trs-probablement les gouverneurs tablis par le conqurant aprs la
soumission du pays.

Les sculptures du massif de droite du deuxime pylne ou mur subsistent
en trs grande partie sous la galerie de la seconde cour  droite en
entrant; c'est le tableau d'une bataille livre sur le bord d'un fleuve,
dans le voisinage d'une ville que ceignent deux branches de ce fleuve,
et sur les murailles de laquelle on lit: _la ville forte Watsch_ ou
_Batsch_ (la premire lettre est douteuse). Vers l'extrmit actuelle du
tableau,  la gauche du spectateur, l'on voit le roi Rhamss sur son
char lanc au galop, au milieu du champ de bataille couvert de morts et
de mourants. Il dcoche des flches contre la masse des ennemis en
pleine droute; derrire le char, sur le terrain que le hros vient de
quitter, sont entasss les cadavres des vaincus, sur les-quels
s'abattent les chevaux d'un chef ennemi nomm _Torokani,_ bless d'une
flche  l'paule et tombant sur l'avant de son char bris. Sous les
pieds des coursiers du roi gisent, dans diverses positions, le corps de
_Torokato, chef des soldats du pays de Nakbsou_, et ceux de plusieurs
autres guerriers de distinction. Le grand chef bactrien, _Shiropasiro_,
se retire sur le bord du fleuve; les flches du roi ont dj atteint
_Tiotouro_ et _Simarosi_, fuyant dans la plaine et se dirigeant du ct
de la ville. D'autres chefs se rfugient vers le fleuve, dans lequel se
prcipitent ls chevaux du chef _Krobschatosi_, bless, et qu'ils
entranent avec eux. Plusieurs enfin, tels que _Thotro_ et _Mafrima,
frre_ (alli) _de la plaie de Schto _(des Bactriens), sont alls
mourir en face de la ville, sur la rive du fleuve, que d'autres, tels
que le Bactrien _Sipaphro_, ont t assez heureux pour traverser,
secourus et accueillis sur la rive oppose par une foule immense
accourue pour connatre le rsultat de la bataill. C'est au milieu de
tout ce peuple amoncel qu'on aperoit un groupe donnant des secours
empresss  un chef que l'on vient de retirer du fleuve, o il s'est
noy; on le tient _suspendu par les pieds, la tte en bas_, et on
s'efforce de lui faire rendre l'eau qui le suffoque, afin de le rappeler
 la vie. Sa longue chevelure semble ruisseler, et le traitement ne
produira aucun effet, si l'on en juge par la physionomie et le mouvement
de l'assistance. On lit au-dessus de ce groupe: Le chef de la mauvaise
race du pays des _Schirbesch_, qui s'est loign de ses guerriers en
fuyant le roi du ct du fleuve.

Enfin, au milieu de la foule sortie de la ville par _un pont_ jet sur
l'une des branches du fleuve, on remarque des symptmes d'un prochain
changement dans l'tat des esprits: un individu adresse un discours 
ceux qui l'entourent; sa harangue a pour but d'encourager ses
compatriotes  se soumettre au joug de Rhamss le Grand; on lit en
effet, au-dessus du bras de l'orateur, le commencement d'une inscription
ainsi conue: Je clbre la gloire du dieu gracieux, parce qu'il a
dit.... Le reste est dtruit.

J'ai voulu, en entrant dans tous ces dtails, donner une ide des
bas-reliefs historiques dont on dcorait les grands monuments de
l'gypte, de ces compositions immenses que je me plais  nommer des
_tableaux homriques_ ou de la sculpture hroque, parce qu'ils sont
pleins de ce feu et de ce dsordre sublimes qui nous entranent,  la
lecture des batailles de l'Iliade. Chaque groupe, considr  part, sera
trouv certainement dfectueux dans quelques points relatifs  la
perspective ou aux proportions, comparativement aux parties voisines;
mais ces petits dfauts de dtails sont rachets, et au del, par
l'effet des masses, et j'ose dire ici que les plus _beaux vases grecs_
reprsentant des _combats_ pchent prcisment (si pch il y a) sous
les mmes rapports que ces bas-reliefs gyptiens.

Sur le haut de cette grande paroi on a sculpt un long bas-relief,
mutil au commencement et  la fin, reprsentant Rhamss le Grand
clbrant la pangyrie du grand dieu de Thbes, le double Hrus, ou Amon
gnrateur. Comme j'aurai l'occasion de dcrire une fte semblable
existant dans tout son entier au palais de Mdinet-Habou, je me
contenterai de dire que c'est ici qu'existe une srie de statuettes de
rois ranges par ordre de rgne; ce sont: 1 Mnes (le premier roi
terrestre); 2 un prnom inconnu, antrieur  la dix-septime dynastie;
3 Amosis; 4 Amnothph Ier; 5 Thouthmosis Ier; 6 Thouthmosis III; 7
Amnothph II; 8 Thouthmosis IV; 9 Amnothph III; 10 Hrus; 11
Rhamss Ier; 12 Ousere; 13 Rhamss le Grand lui-mme. Cette srie ne
donne que la ligne directe des anctres du conqurant; ainsi Thouthmosis
II est omis, parce que Thouthmosis III (Moeris) tait fils d'une fille
de Thouthmosis Ier.

De nombreux bas-reliefs reprsentant des actes d'adoration du roi
Rhamss aux grandes divinits de Thbes couvrent trois faces des piliers
formant la galerie devant le pylne; sur la quatrime face de chacun
d'eux on voit, sculpte de plein relief, une image colossale du roi
d'environ trente pieds de hauteur. Voici les lgendes les mieux
conserves des quatre qui subsistent encore:

Le dieu gracieux a fait ces grandes constructions; il les a leves par
son bras, lui, le roi soleil, gardien de justice, approuv par Phr, le
fils du soleil, l'ami d'Ammon, Rhamss, le bien-aim d'Amon-Ra.

Le dieu gracieux dominant dans sa patrie l'a combl de ses bienfaits,
lui, le roi soleil, etc.

Le bien-aim d'Amon-Ra, le Dieu gracieux, chef plein de vigilance, le
plus grand des vainqueurs, a soumis toutes les contres  sa domination,
lui, le roi soleil, etc., le bien-aim de la desse Mouth.

Ainsi, ces inscriptions rappellent tout ce que l'antiquit s'est plu 
louer dans Ssostris: les grands ouvrages qu'il a fait excuter, les
bonnes lois qu'il donna  sa patrie, et la vaste tendue de ses
conqutes.

Les piliers orns de colosses qui font face  ceux-ci et les colonnes
qui formaient la seconde cour du palais du ct droit se font aussi
remarquer par la richesse des tableaux religieux qui les dcorent. Les
piliers et les colonnades qui formaient la partie gauche de la cour sont
entirement dtruits.

Je ne m'tendrai point sur les intressants bas-reliefs qui couvrent la
partie gauche du mur du fond du pristyle; je me hte d'entrer dans la
salle hypostyle dont environ trente colonnes subsistent encore intactes,
et charmeraient par leur lgante majest les yeux mme les plus
prvenus contre tout ce qui n'est pas architecture grecque ou romaine.

Quant  la destination de cette belle salle,  la disposition des
colonnes et  la forme des chapiteaux qui les dcorent, je laisserai
parler sur ces divers points la ddicace elle-mme de la salle,
sculpte, au nom du fondateur, sur les architraves de gauche, en
trs-beaux hiroglyphes.

L'Aroris puissant, ami de la vrit, le seigneur de la rgion
suprieure, et de la rgion infrieure, le dfenseur de l'gypte, le
castigateur des contres trangres, l'Hrus resplendissant possesseur
des palmes et le plus grand des vainqueurs, le roi seigneur du monde
(soleil gardien de justice approuv par Phr), le fils du soleil, le
seigneur des diadmes, le bien-aim d'Ammon, RHAMSS, a fait excuter
ces constructions en l'honneur de son pre Amon-Ra, roi des dieux; il a
fait construire la _grande salle d'assemble_ en bonne pierre blanche de
grs, soutenue par de _grandes colonnes_  chapiteaux imitant des fleurs
panouies, flanques de colonnes plus petites  chapiteaux imitant un
bouton de lotus tronqu; salle qu'il voue au seigneur des dieux pour la
clbration de sa pangyrie gracieuse; c'est ce qu'a fait le roi de son
vivant.

Ainsi donc, les salles hypostyles, qui donnent aux palais gyptiens un
caractre si particulier, furent vritablement destines, comme on le
souponnait,  tenir de grandes assembles, soit politiques, soit
religieuses, c'est--dire ce qu'on nommait des _pangyries_ ou runions
gnrales: c'est ce dont j'tais dj convaincu avant d'avoir dcouvert
cette curieuse ddicace, parce que, observant la forme du caractre
hiroglyphique exprimant l'ide _pangyrie_ sur les oblisques de Rome,
o ce caractre est sculpt en grand, je m'tais aperu qu'il
reprsentait, au propre, une salle hypostyle avec des siges disposs au
pied des colonnes.

C'est  l'entre de la salle hypostyle du Rhamession,  droite,
qu'existe un bas-relief dans lequel on a reprsent la reine mre du
conqurant. Elle se nommait _Taoua_; une belle statue de cette
princesse existe aussi au Capitole. J'en avais copi les inscriptions,
mais des fractures pouvaient donner lieu  quelques incertitudes; elles
sont leves par le bas-relief que j'ai sous les yeux.

On trouve du mme ct un grand tableau historique, dcrit ou dessin
par tous les voyageurs qui ont visit l'gypte; le seul dessin exact que
l'on puisse citer est celui que M. Caillaud a publi dans son _Voyage 
Mro_. J'en ai fait prendre une copie plus en grand, et j'ai transcrit
moi-mme les lgendes, qui sont intressantes, quoique incompltes sur
plusieurs points. C'est encore ici un grand tableau de guerre, mais qui
se partage en deux parties principales. Dans une vaste plaine, le roi
Rhamss vient de vaincre les Schto, qu'il a mis en pleine droute. Deux
princes sont a la poursuite de l'ennemi; ces fils du roi se nomment
_Mandouhi Schopsch_ et _Schat-kemkm_. C'taient le quatrime et le
cinquime des enfants de Rhamss. Les vaincus sont encore des peuples de
Schto (des Bactriens?); ils se dirigent vers une ville place 
l'extrmit droite du tableau, o s'ouvre une nouvelle scne. Quatre
autres fils du conqurant, les septime, huitime, neuvime et dixime
de ses enfants, appels _Mamoun, Amenhemwa, Noubtei_ et _Setpanr_,
sont tablis sous les murs de la place; les assigs opposent une
vigoureuse rsistance; mais dj les gyptiens ont dress les chelles,
et les murailles vont tre escalades. Une fracture a malheureusement
fait disparatre la premire partie du nom de la ville assige; il ne
reste plus que les syllabes.... _apouro_.

Des tableaux religieux, excuts avec beaucoup de soin, existent sous le
ft des grandes et des petites colonnes de la salle hypostyle; on y voit
successivement toutes les divinits gyptiennes du premier ordre, et
principalement celles dont le culte appartenait d'une manire plus
spciale au nome diospolitain, annoncer  Rhamss les bienfaits dont
elles veulent le combler en change des riches offrandes qu'il leur
prsente. Ici, comme dans la sculpture des piliers et des colonnes de la
seconde cour, reparaissent en premire ligne les divinits protectrices
du palais, auxquelles ce bel difice tait plus particulirement
consacr: celles-ci prennent toujours un titre qui se traduit exactement
par _rsidant_ ou _qui rsident dans le Rhamession de Thbes_;  leur
tte parat Amon-Ra sous la forme du roi des dieux, ou sous celle de
gnrateur; viennent ensuite les dieux Phtha, Phr, Atmou, Meu, Sev, et
les desses Pascht et Hathr. Chacune d'elles accorde au Pharaon une
grce particulire. Voici quelques exemples de ces formules donatrices,
extraites des galeries et des colonnades du Rhamession:

J'accorde que ton difice soit aussi durable que le ciel (Amon-Ra).

Je te donne une longue suite de jours pour gouverner l'gypte (Isis).

Je t'accorde la domination sur toutes les contres (Amon-Ra).

J'inscris  ton nom les attributions royales du soleil (Thth).

Je t'accorde de vaincre comme Mandou, et d'tre vigilant comme le fils
de Netph (Amon-Ra).

Je te livre le Midi et le Nord, l'Orient et l'Occident (Amon-Ra).

Je t'accorde une longue vie pour gouverner le monde par un rgne joyeux
(Sev, Saturne).

Je te donne l'gypte suprieure et l'gypte infrieure  diriger en roi
(Netph, Rha).

Je te livre les Barbares du Midi et ceux du Nord  fouler sous tes
sandales (Thmi, la justice).

Je t'ouvrirai toutes les bonnes portes qui seront devant toi (le
Gardien des portes clestes).

Je veux que ton palais subsiste  toujours (Meu).

Je t'accorde de grandes victoires dans toutes les parties du monde (la
desse Pascht).

Je t'accorde que ton nom s'imprime dans le coeur des Barbares (la
desse Pascht).

La portion des murailles de la salle hypostyle chappe aux ravages des
hommes prsente des scnes plus riches et plus dveloppes: sur le mur
du fond,  la droite et  la gauche de la porte centrale, existent
encore deux vastes tableaux, remarquables par la grande proportion des
figures et le fini de leur excution. Dans le premier, la desse Pascht
 tte de lion, _l'pouse de Phtha, la dame du palais cleste_, lve sa
main droite vers la tte de Rhamss couverte d'un casque, en lui disant:
Je t'ai prpar le diadme du soleil, que ce casque demeure sur ta
corne (le front) o je l'ai plac. Elle prsente en mme temps le roi
au dieu suprme, Amon-Ra, qui, assis sur son trne, tend vers la face du
roi les emblmes d'une vie pure.

Le second tableau reprsente l'_institution royale_ du hros gyptien,
les deux plus grandes divinits de l'gypte l'investissant des pouvoirs
royaux. Amon-Ra, assist de Mouth, la grande mre divine, remet au roi
Rhamss la _faux de bataille_, le type primitif de la _harp_ des mythes
grecs, arme terrible appele _schopsch_ par les gyptiens, et lui rend
en mme temps les emblmes de la direction et de la modration, le fouet
et le _pedum_, en prononant la formule suivante:

Voici ce que dit Amon-Ra qui rside dans le Rhamession: Reois la faux
de bataille pour contenir les nations trangres et trancher la tte des
impurs; prends le fouet et le _pedum_ pour diriger la terre de Km
(l'gypte).

Le soubassement de ces deux tableaux offre un intrt d'un autre genre:
on y a reprsent en pied, et dans un ordre rigoureux de primogniture,
les enfants mles de Rhamss le Grand. Ces princes sont revtus du
costume rserv  leur rang; ils portent les insignes de leur dignit,
le _pedum_ et un ventail form d'une longue plume d'autruche fixe 
une lgante poigne, et sont au nombre de vingt-trois; famille
nombreuse, il est vrai, mais qui ne doit point surprendre si l'on
considre d'abord que Rhamss eut,  notre connaissance, au moins deux
femmes lgitimes, les reines Nofr-Ari et Isnofr, et qu'il est de plus
trs-probable que les enfants donns au conqurant par des concubines ou
des matresses prenaient rang avec les enfants lgitimes, usage dont
fait foi l'ancienne histoire orientale tout entire. Quoi qu'il en soit,
on a sculpt au-dessus de la tte de chacun des princes, d'abord le
titre qui leur est commun  tous, savoir: le fils du roi et de son
germe; et pour quelques-uns (les trois premiers et les plus gs par
consquent), la dsignation des hautes fonctions dont ils se trouvaient
revtus  l'poque o ces bas-reliefs furent excuts. Le premier se
trouve ainsi qualifi: porte-ventail  la gauche du roi, le jeune
secrtaire royal (basilicogrammate), commandant en chef des soldats
(l'arme), le premier-n et le prfr de son germe, Amenhischpsch; le
second, nomm Rhamss comme son pre, tait porte-ventail  la gauche
du roi et secrtaire royal, commandant en chef les soldats du matre du
monde (les troupes composant la garde du roi); et le troisime,
porte-ventail  la gauche du roi, comme ses frres (titre donn en
gnral  tous les princes sur d'autres monuments), tait de plus
secrtaire royal, commandant de la cavalerie, c'est--dire des chars de
guerre de l'arme gyptienne. Je me dispense de transcrire ici les noms
propres des vingt autres princes; je dirai seulement que les noms de
quelques-uns d'entre eux font certainement allusion soit aux victoires
du roi au moment de leur naissance, tels que Nben-Schari (le matre du
pays de Schari), Nbenthonib (le matre du monde entier),
Sanaschtnamoun (le vainqueur par Ammon), soit  des titres nouveaux
adopts dans le protocole de Rhamss le Grand, comme par exemple
Patavamoun (Ammon est mon pre), et Septenri (approuv par le soleil),
titre qui se retrouve dans le prnom du roi.

J'observe en mme temps dans cette srie de princes un fait
trs-notable: on y a, postrieurement  la mort de Rhamss le Grand,
caractris d'une manire particulire celui de ses vingt-trois enfants
qui monta sur le trne aprs lui; ce fut son treizime fils, nomm
Mnephtha, qui lui succda. Il est visible qu'on a en consquence
modifi, aprs coup, le costume de ce prince, en ornant son front de
l'_uraeus_ et en changeant sa courte _sabou_ en longue tunique royale;
de plus,  ct de sa lgende premire, o se lit le nom de Mnephtha,
qu'il conserva en montant sur le trne, on a sculpt le premier
cartouche de sa lgende royale, son cartouche prnom (soleil esprit aim
des dieux), que l'on retrouve en effet sur tous les monuments de son
rgne.

En sortant de la salle hypostyle par la porte centrale, on entre dans
une salle qui a conserv une partie de ses colonnes, et o la dcoration
prend un caractre tout particulier. Dans la portion de palais que nous
venons de parcourir, des hommages gnraux sont adresss aux principales
divinits de l'gypte, comme il convenait dans des cours ou des
pristyles ouverts  toute la population, et dans la salle hypostyle o
se tenaient les grandes assembles. Mais ici commencent vritablement la
partie prive du palais et les salles qui servaient d'habitation au roi,
le lieu qu'tait cens habiter aussi plus particulirement le roi des
dieux auquel ce grand difice tait consacr. C'est ce que prouvent les
bas-reliefs sculpts sur les parois  la droite et  la gauche de la
porte: ces tableaux reprsentent quatre grandes barques ou _bari_
sacres, portant un petit naos sur lequel un voile semble jet comme
pour drober  tous les regards le personnage qu'il renferme. Ces
_bari_ sont portes sur les paules par vingt-quatre ou dix-huit
prtres, selon l'importance du matre de la _bari_. Les insignes qui
dcorent la proue et la poupe des deux premires barques sont les ttes
symboliques de la desse Mouth et du dieu Chons, l'pouse et le fils
d'Amon-Ra; enfin, la troisime et la quatrime portent les ttes du roi
et de la reine, coiffs des marques de leur dignit. Ces tableaux, comme
nous l'apprennent les lgendes hiroglyphiques, reprsentent les deux
divinits et le couple royal venant rendre hommage au pre des dieux,
Amon-Ra, qui tablit sa demeure dans le palais de Rhamss le Grand. Les
paroles que prononce chacun des visiteurs ne laissent, d'ailleurs, aucun
doute  cet gard: Je viens, dit la desse Mouth, rendre hommage au roi
des dieux, Amon-Ra, modrateur de l'gypte, afin qu'il accorde de
longues annes  son fils qui le chrit, le roi Rhamss.

Nous venons vers toi, dit le dieu Chons, pour servir ta majest, 
Amon-Ra, roi des dieux! Accorde une vie stable et pure  ton fils, qui
t'aime, le seigneur du monde.

Le roi Rhamss dit seulement: Je viens  mon pre Amon-Ra,  la suite
des dieux qu'il admet en sa prsence  toujours.

Mais la reine Nofr-Ari, surnomme ici Ahmosis (engendre de la lune),
exprime ses voeux plus positivement; l'inscription porte: Voici ce que
dit la desse pouse, la royale mre, la royale pouse, la puissante
dame du monde, Ahmosis-Nofr-Ari: Je viens pour rendre hommage  mon
pre Amon, roi des dieux; mon coeur est joyeux de tes affections
(c'est--dire de l'amour que tu me portes); je suis dans l'allgresse en
contemplant tes bienfaits;  toi, qui tablis le sige de ta puissance
dans la demeure de ton fils, le seigneur du monde, Rhamss, accorde-lui
une vie stable et pure; que ses annes se comptent par priodes de
pangyries!

Enfin, la paroi du fond de cette salle tait orne de plusieurs tableaux
reprsentant l'accomplissement de ces voeux et rappelant les grces
qu'Amon-Ra accordait au hros gyptien: il n'en reste plus qu'un seul, 
la droite de la porte. Le roi est figur assis sur un trne, au pied de
celui d'Amon-Ra-Atmou, et  l'ombre du vaste feuillage d'un persea,
l'arbre cleste de la vie: le grand dieu et la desse Saf qui prsidait
 l'criture,  la science, traant sur les fruits cordiformes de
l'arbre le cartouche prnom de Rhamss le Grand; tandis que d'un autre
ct le dieu Thth y grave le cartouche nom propre du roi, auquel
Amon-Ra-Atmou adresse les paroles suivantes: Viens, je sculpte ton nom
pour une longue suite de jours, afin qu'il subsiste sur l'arbre divin.

La porte qui, de cette salle, conduisait  une seconde, galement
dcore de colonnes, dont quatre subsistent encore, mrite une attention
particulire, soit sous le rapport de son excution matrielle, soit
pour les sculptures qui la dcorent.

Les bas-reliefs qui couvrent le bandeau et les jambages sont d'un relief
tellement bas qu'il est vident qu'on les a uss avec soin pour en
diminuer la saillie; j'attribuais ce travail au temps et  la barbarie,
qui a certainement agi sur plusieurs points de ces surfaces, lorsque,
ayant fait dblayer le bas des montants de cette porte, j'ai lu une
inscription ddicatoire de Rhamss le Grand, dans les formes ordinaires
pour les ddicaces des portes; mais il y est dit, de plus, que cette
porte a t _recouverte d'or pur_. J'ai tudi alors les surfaces avec
plus de soin. En examinant de plus prs l'espce de stuc blanc et fin
qui recouvrait encore quelques parties de la sculpture, je m'aperus que
ce stuc _avait t tendu sur une toile_ applique sur les tableaux,
qu'on avait rtabli sur le stuc mme les contours et les parties
saillantes des figures avant d'y appliquer la dorure. Ce procd m'ayant
paru curieux, j'ai cru utile de le noter ici.

Mais les deux tableaux qui ornent cette porte offrent un intrt bien
plus piquant. Le bandeau et le haut des jambages sont couverts d'une
douzaine de petits bas-reliefs reprsentant le roi Rhamss adorant les
membres de la triade thbaine: ces divinits tournent toutes le dos 
l'entre de la porte en question, parce qu'elles sont seulement en
rapport avec la premire salle et non avec la seconde,  laquelle cette
porte sert d'entre. Mais au bas des jambages, et immdiatement
au-dessus de la ddicace, sont sculptes deux divinits, la face tourne
vers l'ouverture de la porte, et regardant la seconde salle, qui tait
par consquent sous leur juridiction. Ces deux divinits sont,  gauche,
le dieu des sciences et des arts, l'inventeur des lettres, Thth  tte
d'Ibis, et  droite la desse Saf, compagne de Thth, portant le titre
remarquable de _dame des lettres prsidente de la bibliothque_ (mot 
mot, _la salle des livres_). De plus, le dieu est suivi d'un de ses
pardres, qu' sa lgende et  un grand _oeil_ qu'il porte sur la tte
on reconnat pour _le sens de la vue_ personnifi, tandis que le pardre
de la desse est _le sens de l'oue_ caractris par une grande oreille
trace galement au-dessus de sa tte, et par le mot _slem_ (l'oue)
sculpt dans sa lgende; il tient de plus en main tous les instruments
de l'criture, comme pour crire tout ce qu'il entend.

Je demande s'il est possible de mieux annoncer que par de tels
bas-reliefs l'entre d'une bibliothque? Et  ce mot, la controverse qui
divise nos savants sur le fameux monument d'_Osimandyas_, si connu par
sa bibliothque, et sur ses rapports avec le Rhamession. se prsente
naturellement  ma pense.

Ds les premiers jours, en lisant au milieu des ruines du Rhamession la
description que Diodore nous a conserve du monument d'Osimandyas, je
fus frapp de retrouver autour de moi et dans le mme ordre les parties
analogues et presque les mmes dtails du grand difice dont Diodore
emprunte  Hcate une notice si complte.

D'abord, l'ancien voyageur grec place le monument d'Osimandyas  dix
stades des derniers tombeaux de ce qu'il nomme les [Greek: pallakidas
tou Diou], les concubines de Jupiter (Ammon).--Nous avons trouv, en
effet,  une distance  peu prs gale du Rhamession, une valle
renfermant les tombeaux, encore orns de peintures et d'inscriptions,
d'une douzaine de femmes, mais de reines gyptiennes, dont le premier
titre dans leur lgende fut toujours celui d'_pouse d'Ammon_.

Le monument d'Osimandyas s'annonait par un grand pylne _de pierre
varie_ ([Greek: lithou poikilou]).--Le premier pylne du Rhamession,
dont les massifs sont en grs rougetre et la porte en calcaire blanc, a
quelque analogie avec cette expression.

Ce pylne donnait entre dans un pristyle dont les piliers taient
orns de figures colossales; on passait de l  un second pylne bien
plus soign que le premier, sous le rapport de la sculpture, et 
l'entre duquel se trouvait _le plus grand colosse de l'gypte_, d'un
seul bloc de granit de Syne.--Tout cela se rapproche du Rhamession, 
quelques diffrences de mesures prs; mais l'exactitude des anciens
copistes, transcrivant les quantits de ces mesures, est-elle certaine?
L existent encore aujourd'hui les immenses dbris _du plus grand
colosse_ connu de l'gypte; il est en granit de Syne: ce sont l des
traits remarquables.

Dans le pristyle qui suivait le pylne, dit Hcate, on avait
reprsent le roi, qu'on appelle _Osimandyas_, faisant la guerre aux
rvolts de Bactriane, assigeant une ville entoure des eaux d'un
fleuve, etc.--C'est la description exacte des bas-reliefs encore
existants sous le deuxime pristyle du Rhamession; et si l'on n'y voit
plus le lion combattant avec le roi contre les troupes ennemies, ni des
quatre princes commandant les divisions de l'arme, c'est que les murs
du fond du pristyle sont dtruits et qu'il n'en subsiste pas la
huitime partie. Il est vrai qu'on voit ailleurs, sur les monuments
d'gypte, des rois assigeant des villes _entoures par un fleuve_: cela
existe rellement  Ibsamboul,  Derri, sur les pylnes de Loqsor et au
Rhamesson; mais tous ces monuments sont de Rhamss le Grand, et
reproduisent les vnements _de la mme campagne_.

Sur le second mur du pristyle, dit la description du monument
d'Osimandyas, sont reprsents les captifs ramens par le roi de son
expdition; ils n'ont point de mains ni de parties sexuelles: et, sur le
mur de fond du pristyle du Rhamession, j'ai mis  dcouvert, par des
fouilles, les restes d'un tableau dans lequel on amne des prisonniers
au roi, aux pieds duquel sont des monceaux de mains coupes.

Sur un troisime ct du pristyle du monument d'Osimandyas taient
reprsents _des sacrifices et le triomphe du roi au retour de cette
guerre_.--Au Rhamession, le registre suprieur de la paroi sur laquelle
est sculpte la bataille reprsente la fin d'une grande solennit
religieuse  laquelle assistent le roi et la reine, et ce tableau
commenait, sans aucun doute, sur le mur de fond du ct droit du
pristyle.

On entrait ensuite, dit l'historien grec, dans la salle hypostyle du
monument d'Osimandyas par trois portes ornes de deux colosses.--Tout
cela se trouve exactement au Rhamession, immdiatement aussi aprs le
second pristyle. Aprs la salle hypostyle de l'Osimandyion venait un
espace dsign dans les traductions sous le nom de _promenoir_.--Dans le
Rhamession, une salle dcore des barques symboliques des dieux succde
 la salle hypostyle.

_Ensuite_, a dit Diodore, _venait la bibliothque_; et c'est
effectivement sur la porte qui, du _promenoir_ du Rhamession, conduit
_ la salle suivante_, que j'ai trouv des bas-reliefs si convenables 
l'entre d'une _bibliothque_.

La salle de la bibliothque est presque entirement rase; il n'en reste
que quatre colonnes, et une portion des parois de droite et de gauche de
la porte: sur ces murailles on a sculpt des tableaux reprsentant le
roi faisant successivement des offrandes aux plus grandes divinits de
l'gypte-- Amon-Ra, Mouth, Chons, Phr, Phtha, Pascht, Nofr-Thmou,
Atmou, Mandou; et, en outre, la plus grande partie de la surface de ces
parois est occupe par deux normes tableaux diviss en de nombreuses
colonnes verticales dans lesquelles sont trois longues sries de noms de
divinits et leurs images de petite proportion; c'est un panthon
complet; le roi, debout devant chacun de ces tableaux _synoptiques_,
fait nommment des libations et des offrandes  tous les dieux ou
desses grandes et petites; et c'est encore ici un rapport avec le
_monument d'Osimandyas_. _On voit dans la salle de la bibliothque_, dit
en effet la description grecque, _les images de tous, les dieux de
l'gypte; le roi leur prsente de la mme manire des offrandes
convenables  chacun d'eux_.

Cette comparaison des ruines du Rhamession avec la description du
monument d'Osimandyas conserve dans Diodore de Sicile, a t dj
faite, et avec bien plus de dtails encore, par MM. Jollois et
Devilliers dans leur _Description gnrale de Thbes_, travail important
auquel je me plais  donner de justes loges parce que j'ai vu les
lieux, et que j'ai pu juger par moi-mme de l'exactitude de leur
description; mais j'ai d reproduire rapidement ce parallle dans cette
lettre, par le besoin de mettre  leur vritable place quelques faits
nouveaux que j'ai observs, et qui rendent si frappante l'analogie du
monument dcrit par les Grecs avec le monument dont j'tudie les ruines.
Les deux savants voyageurs que je viens de citer ont mis en fait leur
_identit_, d'autres l'ont combattue: pour moi, voici ma profession de
foi toute simple:

De deux choses l'une: ou le monument dcrit par Hcate sous le nom de
_monument d'Osimandyas_ est le mme que le _Rhamession occidental de
Thbes_, ou bien le _Rhamession_ n'est qu'une _copie_,  la diffrence
des mesures prs, si l'on peut s'exprimer ainsi, du _monument
d'Osimandyas_.

Ici se terminent les dbris du palais de Ssostris; il ne reste plus de
traces de ces dernires constructions, qui devaient s'tendre encore du
ct de la montagne. Le Rhamession est le monument de Thbes le plus
dgrad, mais c'est aussi, sans aucun doute, celui qui, par l'lgante
majest de ses ruines, laisse dans l'esprit des voyageurs une impression
plus profonde et plus durable. J'aurais pu passer encore bien du temps
 son tude sans l'puiser; mais d'autres monuments de la rive oppose
du Nil, o est toujours Thbes, m'arrachent  ces merveilles.... Et je
pense  la France.... Adieu.




QUINZIME LETTRE


Thbes, le 18 juin 1829.

En quittant le noble et si lgant palais de Ssostris, _le
Rhamession_, et avant d'tudier avec tout le soin qu'ils mritent les
nombreux difices antiques entasss sur la butte factice nomme
aujourd'hui _Mdinet-Habou_, je devais, pour la rgularit de mes
travaux, m'occuper de quelques constructions intermdiaires ou voisines
qui, soit pour leur mdiocre tendue, soit par leur tat presque total
de destruction, attirent beaucoup moins l'attention des voyageurs.

Je me dirigeai d'abord vers la valle d'_El-Assasif_, situe au nord du
Rhamession, et qui se termine brusquement au pied des rochers calcaires
de la chane libyque: l existent les dbris d'un difice au nord du
tombeau d'Osimandyas.

Mon but spcial tait de constater l'poque encore inconnue de ces
constructions et d'en assurer la destination primitive; je m'attachai 
l'examen des sculptures et surtout des lgendes hiroglyphiques
inscrites sur les blocs isols et les pans de murailles pars sur un
assez grand espace de terrain.

Je fus d'abord frapp de la finesse du travail de quelques restes de
bas-reliefs martels  moiti par les premiers chrtiens; et une porte
de granit rose, encore debout au milieu de ces ruines en beau calcaire
blanc, me donna la certitude que l'difice entier appartenait  la
meilleure poque de l'art gyptien.

Cette porte, ou petit propylon, est entirement couverte de lgendes
hiroglyphiques. On a sculpt sur les jambages, en relief trs-bas et
fort dlicat, deux images en pied de Pharaons revtus de leurs insignes.
Toutes les ddicaces sont doubles et faites contemporainement au nom de
deux princes: celui qui tient constamment la droite ou le premier rang
se nomme Amnenth; l'autre ne marche qu'aprs, c'est Thouthmosis III,
nomm Moeris par les Grecs.

Si j'prouvai quelque surprise de voir ici et dans tout le reste de
l'difice le clbre Moeris, orn de toutes les marques de la royaut,
cder ainsi le pas  cet Amnenth qu'on chercherait en vain dans les
listes royales, je dus m'tonner encore davantage,  la lecture des
inscriptions, de trouver qu'on ne parlt de ce roi barbu, et en costume
ordinaire de Pharaon, qu'en employant des noms et des verbes au fminin,
comme s'il s'agissait d'une reine. Je donne ici pour exemple la ddicace
mme des propylons.

L'Aroris soutien des dvous, le roi seigneur, etc. Soleil dvou  la
vrit! (_Elle_) a fait des constructions en l'honneur de son pre (le
pre d'_elle_), Amon-Ra seigneur des trnes du monde; _elle_ lui a lev
ce propylon (qu'Amon protge l'difice!) en pierre de granit: c'est ce
qu'_elle_ a fait (pour tre) vivifie  toujours.

L'autre jambage porte une ddicace analogue, mais au nom du roi
Thouthmosis III, ou Moeris.

En parcourant le reste de ces ruines, la mme singularit se prsenta
partout. Non-seulement je retrouvai le prnom d'Amnenth prcd des
titres _le roi souveraine du monde_, mais aussi son nom propre lui-mme
 la suite du titre _la fille du soleil_. Enfin, dans tous les
bas-reliefs reprsentant les dieux adressant la parole  ce roi
Amnenth, on le traite en reine comme dans la formule suivante:

Voici ce que dt Amon-Ra, seigneur des trnes du monde, _ sa fille
chrie_, soleil dvou  la vrit: L'difice que tu as construit est
semblable  la demeure divine.

De nouveaux faits piqurent encore plus ma curiosit: j'observai surtout
dans les lgendes du propylon de granit, que les cartouches prnoms et
noms propres d'Amnenth avaient t martels dans les temps antiques et
remplacs par ceux de Thouthmosis II, sculpts en surcharge.

Ailleurs, quelques lgendes d'Amnenth avaient reu en surcharge aussi
celles du Pharaon Thouthmosis II.

Plusieurs autres, enfin, offraient le prnom d'un Thouthmosis encore
inconnu, renfermant aussi dans son cartouche le nom propre de femme
Amens, le tout encore sculpt aux dpens des lgendes d'Amnenth,
pralablement marteles. Je me rappelai alors avoir remarqu ce nouveau
roi Thouthmosis trait en reine, dans le petit difice de Thouthmosis
III,  Mdinet-Habou.

C'est en rapprochant ces faits et ces diverses circonstances de
plusieurs observations du mme genre, premiers rsultats de mes courses
dans le grand palais et dans le propylon de Karnac, que je suis parvenu
 complter mes connaissances sur le personnel de la premire partie de
la XVIIIe dynastie. Il rsulte de la combinaison de tous les tmoignages
fournis par ces divers monuments, et qu'il serait hors de propos de
dvelopper ici:

1 Que Thouthmosis Ier succda immdiatement au grand Amnothph Ier, le
chef de la XVIIIe dynastie, l'une des diospolitaines;

2 Que son fils Thouthmosis II occupa le trne aprs lui et mourut sans
enfants;

3 Que sa soeur Amens lui succda comme fille de Thouthmosis Ier, et
rgna vingt et un ans en souveraine;

4 Que cette reine eut pour premier mari un Thouthmosis, qui comprit
dans son nom propre celui de la reine Amens son pouse; que ce
Thouthmosis fut le pre de Thouthmosis III ou Moeris, et gouverna au nom
d'Amens;

5 Qu' la mort de ce Thouthmosis, la reine Amens pousa en secondes
noces Amnenth, qui gouverna aussi au nom d'Amens, et qui fut rgent
pendant la minorit et les premires annes de Thouthmosis III, ou
Moeris;

6 Que Thouthmosis III, le Moeris des Grecs, exera le pouvoir
conjointement avec le rgent Amnenth, qui le tint sous sa tutelle
pendant quelques annes.

La connaissance de cette succession de personnages explique tout
naturellement les singularits notes dans l'examen minutieux de tous
les restes de sculptures existant dans l'difice de la valle
d'_El-Assasif_. On comprend alors pourquoi le rgent Amnenth ne parat
dans les bas-reliefs que pour y recevoir les paroles gracieuses que les
dieux adressent  la reine Amens, dont il n'est que le reprsentant;
cela explique le style des ddicaces faites par Amnenth, parlant
lui-mme au nom de la reine, ainsi que les ddicaces du mme genre dans
lesquelles on lit le nom de Thouthmosis, premier mari d'Amens, qui joua
d'abord, le premier, un rle passif, et ne fut, comme son successeur
Amnenth, qu'une espce de figurant du pouvoir royal exerc par la
reine.

Les surcharges qu'ont prouves la plupart des lgendes du rgent
Amnenth dmontrent que sa rgence fut odieuse et pesante pour son
pupille Thouthmosis III. Celui-ci semble avoir pris  tche de condamner
son tuteur  un ternel oubli. C'est en effet sous le rgne de ce
Thouthmosis III que furent marteles presque toutes les lgendes
d'Amnenth, et qu'on sculpta  la place soit les lgendes de
Thouthmosis III, dont il avait sans doute usurp l'autorit, soit
celles de Thouthmosis, premier mari d'Amens, le pre mme du roi
rgnant. J'ai observ la destruction systmatique de ces lgendes dans
une foule de bas-reliefs existant sur divers autres points de Thbes.
Fut-elle l'ouvrage immdiat de la haine personnelle de Thouthmosis III,
ou une basse flatterie du corps sacerdotal? C'est ce qu'il nous est
impossible de dcider; mais le fait nous a paru assez curieux pour le
constater.

Toutes les inscriptions du monument d'_El-Assasif_ tablissent
unanimement que cet difice a t lev sous la rgence d'Amnenth, au
nom de la reine Amens et de son jeune fils Thouthmosis III. Cette
construction n'est donc point postrieure  l'an 1736 avant J.-C.,
poque approximative des premires annes du rgne de Thouthmosis III,
exerant seul le pouvoir suprme. Ces sculptures comptent donc dj plus
de 3,500 ans d'antiquit.

Il rsulte de ces mmes ddicaces et des sculptures qui dcorent
quelques-unes des salles non dtruites, que l'difice intrieur tait un
temple consacr  la grande divinit de Thbes, Amon-Ra, le roi des
dieux, qu'on y adorait sous la figure spciale
d'Amon-Ra-Pneh-enn-ghet-en-tho, c'est--dire d'Amon-Ra seigneur des
trnes et du monde; j'ai retrouv dans Thbes plusieurs autres temples
ddis  ce grand tre, mais sous d'autres titres, qui lui sont
galement particuliers.

Ce temple d'Amon-Ra, d'une tendue assez considrable, dcor de
sculptures du travail le plus prcieux, prcd d'un dromos et
probablement aussi d'une longue avenue de sphinx, s'levait au fond de
la valle d'El-Assasif. Son sanctuaire pntrait pour ainsi dire dans
les rochers  pic de la chane libyque, crible, comme le sol mme de la
valle, d'excavations plus ou moins riches, qui servaient de spulture
aux habitants de la ville capitale.

Cette position du temple au milieu des tombeaux, et les plafonds, en
forme de vote, de quelques-unes de ces salles, ont rcemment tromp
quelques voyageurs, et leur ont fait croire que cet difice tait le
tombeau de Moeris (Thouthmosis III); mais tous les dtails que nous
avons donns sur la construction et la destination de cet difice sacr
dtruisent une telle hypothse. Ses divisions et ses accessoires nous le
feraient reconnatre pour un vritable temple,  dfaut des inscriptions
ddicatoires qui le disent formellement. Sa dcoration mme et le sujet
des bas-reliefs qui ornent les parois des salles encore subsistantes
n'ont rien de commun avec la dcoration et les scnes sculptes dans les
hypoges et les tombeaux. On y retrouve, comme dans les temples et les
palais, des tableaux d'offrandes faites aux dieux ou aux rois anctres
du Pharaon fondateur du temple. Quelques bas-reliefs de ce dernier genre
prsentent un grand intrt, parce qu'ils fournissent des dtails
prcieux sur les familles des premiers rois de la XVIIIe dynastie. Je
citerai d'abord, et  ce sujet, plusieurs tableaux sculpts et peints
reprsentant Thouthmosis, pre de Thouthmosis III, et le Pharaon
Thouthmosis II recevant des offrandes faites par leur fils et neveu
Thouthmosis III; en second lieu, un long bas-relief peint, occupant
toute la paroi de gauche de la grande salle vote, au fond du temple,
dans lequel on a figur la grande _bari_ sacre ou arche d'Amon-Ra, le
dieu du temple, ador par le rgent Amnenth, ayant derrire lui
Thouthmosis III, suivi d'une trs-jeune enfant richement pare, et que
l'inscription nous dit tre sa fille, _la fille du roi qu'elle aime, la
divine pouse Rannofr_. En arrire de la _bari_ sacre, et comme
recevant une portion des offrandes faites par les deux rois agenouills,
sont les images en pied du Pharaon Thouthmosis Ier, de la reine son
pouse Ahmosis et de leur jeune fille Sotennofr. L'histoire crite ne
nous avait point conserv les noms de ces trois princesses; c'est l que
je les ai lus pour la premire fois. Quant au titre de divine pouse
donn  la fille de Moeris encore en bas ge, il indique seulement que
cette jeune enfant avait t voue au culte d'Amnenth, tant du nombre
de ces filles d'une haute naissance, nommes _pallades_ et _pallacides_,
dont j'ai retrouv les tombeaux dans une autre valle de la chane
libyque.

Ce temple d'Amon-Ra terminant une des valles de la ncropole de Thbes,
reut  diffrentes poques soit des restaurations, soit des
accroissements, sous le rgne de divers rois successeurs d'Amnenth et
de Thouthmosis III. J'ai retrouv, en effet, dans les pierres provenant
des diverses portions du temple, et dont on s'est servi dans des temps
peu anciens pour la construction d'une muraille contre laquelle appuie
aujourd'hui le jambage de droite du propylon de granit, des parties
d'inscriptions mentionnant des embellissements ou des restaurations de
l'difice sous les rgnes des rois Hrus, Rhamss le Grand et son fils
Mnephtha II, comme les fondateurs mmes du temple. Enfin, la dernire
salle du temple, ayant servi de sanctuaire, est couverte de sculptures
d'un travail ignoble et grossier; mais la surprise que j'prouvai  la
vue de ces pitoyables bas-reliefs, compars  la finesse et  l'lgance
des tableaux sculpts dans les deux salles prcdentes, cessa bientt 
la lecture de grandes inscriptions hiroglyphiques, constatant que cette
belle restauration-l avait t faite sous le rgne et au nom de
Ptolme vergte II et de sa premire femme Cloptre. Voil une des
mille et une preuves dmonstratives contre l'opinion de ceux qui
supposeraient que l'art gyptien gagna quelque perfection par
l'tablissement des Grecs en gypte.

Je le rpte encore: l'art gyptien ne doit qu' lui-mme tout ce qu'il
a produit de grand, de pur et de beau; et n'en dplaise aux savants qui
se font une religion de croire fermement  la gnration spontane des
arts en Grce, il est vident pour moi, comme pour tous ceux qui ont
bien vu l'gypte, ou qui ont une connaissance relle des monuments
gyptiens existants en Europe, que les arts ont commenc en Grce par
une imitation servile des arts de l'gypte, beaucoup plus avancs qu'on
ne le croit vulgairement,  l'poque o les premires colonies
gyptiennes furent en contact avec les sauvages habitants de l'Attique
ou du Ploponnse. La vieille gypte enseigna les arts  la Grce,
celle-ci leur donna le dveloppement le plus sublime: mais sans
l'gypte, la Grce ne serait probablement point devenue la terre
classique des beaux-arts. Voil ma profession de foi tout entire sur
cette grande question. Je trace ces lignes presque en face des
bas-reliefs que les gyptiens ont excuts, avec la plus lgante
finesse de travail, 1700 ans avant l're chrtienne. Que faisaient les
Grecs alors!... Mais cette question exigerait des volumes, et je ne fais
qu'une lettre.... Adieu.




SEIZIME LETTRE


Thbes, le 20 juin 1829.

J'ai donn toute la journe d'hier et cette matine  l'tude des
tristes restes de l'un des plus importants monuments de l'ancienne
Thbes. Cette construction, comparable en tendue  l'immense palais de
Karnac, dont on aperoit d'ici les oblisques sur l'autre rive du
fleuve, a presque entirement disparu; il en subsiste encore quelques
dbris, s'levant  peine au-dessus du sol de la plaine exhausse par
les dpts successifs de l'inondation, qui recouvrent probablement aussi
toutes les masses de granit, de brches et autres matires dures
employes dans la dcoration de ce palais. La portion la plus
considrable tant construite en pierres calcaires, les Barbares les ont
peu  peu brises et converties en chaux pour lever de misrables
cahuttes; mais ce que le voyageur trouve encore sur ses pas donne une
bien haute ide de la magnificence de cet antique difice.

Que l'on se figure, en effet, un espace d'environ 1,800 pieds de
longueur, nivel par les dpts successifs de l'inondation, couvert de
longues herbes, mais dont la surface, dchire sur une multitude de
points, laisse encore apercevoir des dbris d'architraves, des portions
de colosses, des fts de colonnes et des fragments d'normes bas-reliefs
que le limon du fleuve n'a pas enfouis encore ni drobs pour toujours 
la curiosit des voyageurs. L ont exist plus de dix-huit colosses dont
les moindres avaient vingt pieds de hauteur; tous ces monolithes, de
diverses matires, ont t briss, et l'on rencontre leurs membres
normes disperss a et l, les uns au niveau du sol, d'autres au fond
d'excavations excutes par les fouilleurs modernes. J'ai recueilli, sur
ces restes mutils, les noms d'un grand nombre de peuples asiatiques
dont les chefs captifs taient reprsents entourant la base de ces
colosses reprsentant leur vainqueur, le Pharaon Amnophis, le troisime
du nom, celui mme que les Grecs ont voulu confondre avec le Memnon de
leurs mythes hroques. Ces lgendes dmontrent dj que nous sommes ici
sur l'emplacement du clbre difice de Thbes connu des Grecs sous le
nom de _Memnonium_. C'est ce qu'avaient cherch  prouver, par des
considrations d'un autre genre, MM. Jollois et Devilliers, dans leur
excellente description de ces ruines.

Les monuments les mieux conservs au milieu de cette effroyable
dvastation des objets du premier ordre dont il me reste  parler,
tabliraient encore mieux, si cela tait ncessaire, que ces ruines sont
bien celles du Memnonium de Thbes, ou palais de Memnon, appel
_Amnophion_ par les gyptiens, du nom mme de son fondateur, et que je
trouve mentionn dans une foule d'inscriptions hiroglyphiques des
hypoges du voisinage o reposaient jadis les momies de plusieurs grands
officiers chargs, de leur vivant, de la garde ou de l'entretien de ce
magnifique difice.

C'est vers l'extrmit des ruines et du ct du fleuve que s'lvent
encore, en dominant la plaine de Thbes, les deux fameux colosses,
d'environ soixante pieds de hauteur, dont l'un, celui du nord, jouit
d'une si grande clbrit sous le nom de _colosse de Memnon_. Forms
chacun d'un seul bloc de grs-brche, transports des carrires de la
Thbade suprieure, et placs sur d'immenses bases de la mme matire,
ils reprsentent tous deux un Pharaon assis, les mains tendues sur les
genoux, dans une attitude de repos. J'ai vainement cherch  motiver 
mes yeux l'trange erreur du respectable et spirituel Denon, qui a voulu
prendre ces statues pour celles de deux princesses gyptiennes. Les
inscriptions hiroglyphiques encore subsistantes, telles que celles qui
couvrent le dossier du trne du colosse du sud et les cts des deux
bases, ne laissent aucun doute sur le rang et la nature du personnage
dont ces merveilleux monolithes reproduisaient les traits et
perptuaient la mmoire. L'inscription du dossier porte textuellement:
L'Arris puissant, le modrateur des modrateurs, etc., le roi soleil,
seigneur de vrit (ou de justice), le fils du soleil, le seigneur des
diadmes, Amnothph, modrateur de la rgion pure, le bien-aim
d'Amon-Ra, etc., l'Hrus resplendissant, celui qui a agrandi la
demeure.....(lacune)  toujours, a rig ces constructions en l'honneur
de son pre Ammon; il lui a ddi cette statue colossale de pierre dure,
etc. Et sur les cts des bases on lit en grands hiroglyphes de plus
d'un pied de proportion, excuts, surtout ceux du colosse du nord, avec
une perfection et une lgance au-dessus de tout loge, la lgende ou
devise particulire, le prnom et le nom propre du roi que les colosses
reprsentent:

Le seigneur souverain de la rgion suprieure et de la rgion
infrieure, le rformateur des moeurs, celui qui tient le monde en
repos, l'Hrus qui, grand par sa force, a frapp les Barbares, le roi
soleil seigneur de vrit, le fils du soleil, Amnothph, modrateur de
la rgion pure, chri d'Amon-Ra, roi des dieux.

Ce sont l les titres et noms du troisime Amnophis de la XVIIIe
dynastie, lequel occupait le trne des Pharaons vers l'an 1680 avant
l're chrtienne. Ainsi se trouve compltement justifie l'assertion que
Pausanias met dans la bouche des Thbains de son temps, lesquels
soutenaient que ce colosse n'tait nullement l'image du Memnon des
Grecs, mais bien celle d'un homme du pays, nomm _Ph-Amnoph_.

Ces deux colosses dcoraient, suivant toute apparence, la faade
extrieure du principal pylne de l'Amnophion; et, malgr l'tat de
dgradation o la barbarie et le fanatisme ont rduit ces antiques
monuments, on peut juger de l'lgance, du soin extrme et de la
recherche qu'on avait mis dans leur excution, par celle des figures
accessoires formant la dcoration de la partie antrieure du trne de
chaque colosse. Ce sont des figures de femmes debout, sculptes dans la
masse mme de chaque monolithe et n'ayant pas moins de quinze pieds de
haut. La magnificence de leur coiffure et les riches dtails de leur
costume sont parfaitement en rapport avec le rang des personnages dont
elles rappellent le souvenir. Les inscriptions hiroglyphiques graves
sur ces statues formant en quelque sorte les pieds antrieurs du trne
de chaque statue d'Amnophis, nous apprennent que la figure de gauche
reprsente une reine gyptienne, la mre du roi, nomme _Tmau-Hem-Va_,
ou bien Maut-Hem-Va, et la figure de droite, la reine pouse du mme
Pharaon, _Taa_, dont le nom tait dj donn par une foule de
monuments. Je connaissais aussi le nom de la femme de Thouthmosis IV,
_Tmau-Hem-Va_, mre d'Amnophis-Memnon, par les bas-reliefs du palais de
Louqsor, mentionns dans la notice rapide que j'ai crayonne de cet
important difice.

Sur un autre point des ruines de l'Amnophion, du ct de la montagne
libyque,  la limite du dsert et un peu adroite de l'axe passant entre
les deux colosses, existent deux blocs de grs-brche, d'environ trente
pieds de long chacun, et prsentant la forme de deux normes stles.
Leur surface visible est orne de tableaux et de magnifiques
inscriptions formes chacune de vingt-quatre  vingt-cinq lignes
d'hiroglyphes du plus beau style, excuts de relief dans le creux. H
est infiniment probable que ces portions qu'on aperoit aujourd'hui sont
les dossiers des siges de deux groupes colossals renverss et enfouis
la face contre terre: j'ai manqu de moyens assez puissants pour
vrifier le fait.

Quoi qu'il en soit, les tableaux sculpts sur ces masses effrayantes
nous montrent toujours le roi Amnophis-Memnon, accompagn ici de la
reine Taa son pouse, accueillis par le dieu Amon-Ra ou par
Phtah-Socharis; et les deux inscriptions sont les textes expressment
relatifs  la ddicace du Memnonium ou Amnophion aux dieux de Thbes
par le fondateur de cet immense difice.

La forme et la rdaction de cette ddicace, dont j'ai pris une copie
soigne, malgr une foule de lacunes, sont d'un genre tout  fait
original et m'ont paru trs-curieuses. On en jugera par une courte
analyse.

Cette conscration du palais est rappele d'une manire tout  fait
dramatique; c'est d'abord le roi Amnophis qui prend la parole ds la
premire ligne et la garde jusqu' la treizime. Le roi Amnothph a
dit: Viens,  Amon-Ra, seigneur des trnes du monde, toi qui rsides
dans les rgions de Oph (Thbes)! contemple la demeure que nous t'avons
construite dans la contre pure, elle est belle: descends du haut du
ciel pour en prendre possession! Suivent les louanges du dieu mles 
la description de l'difice ddi, et l'indication des ornements et
dcorations en pierre de grs, en granit ros, en pierre noire, en or,
en ivoire et en pierres prcieuses, que le roi y a prodigus, y compris
deux grands oblisques dont on n'aperoit plus aujourd'hui aucune trace.

Les sept lignes suivantes renferment le discours que tient le dieu
Amon-Ra en rponse aux courtoisies du Pharaon. Voici ce que dit
Amon-Ra, le mari de sa mre, etc.: Approche, mon fils, soleil seigneur
de vrit, du germe du soleil, enfant du soleil, Amnothph! J'ai entendu
tes paroles et je vois les constructions que tu as excutes; moi qui
suis ton pre, je me complais dans tes bonnes oeuvres, etc.

Enfin, vers le milieu de la vingtime ligne commence une troisime et
dernire harangue; c'est celle que prononcent les dieux en prsence
d'Amon-Ra, leur seigneur, auquel ils promettent de combler de biens
Amnothph, son fils chri, d'en rendre le rgne joyeux en le prolongeant
pendant de longues annes, en rcompense du bel difice qu'il a lev
pour leur servir de demeure, palais dont ils dclarent avoir pris
possession aprs l'avoir bien et dment visit.

L'identit du Memnonium des Grecs et de l'Amnophion gyptien n'est donc
plus douteuse; il l'est bien moins encore que ce palais ft une des plus
tonnantes merveilles de la vieille capitale. Des fouilles en grand,
excutes par un Grec nomm Iani, ancien agent de M. Salt, ont mis 
dcouvert une foule de bases de colonnes, un trs-grand nombre de
statues lontocphales en granit noir; de plus, deux magnifiques sphinx
colossals et  tte humaine, en granit ros, du plus beau travail,
reprsentant aussi le roi Amnophis III. Les traits du visage de ce
prince, portant ici, comme partout ailleurs, une empreinte de
physionomie un peu thiopienne, sont absolument semblables  ceux que
les sculpteurs et les peintres ont donns  ce mme Pharaon dans les
tableaux des stles du Memnonium, dans les bas-reliefs du palais de
Louqsor, et dans les peintures du tombeau de ce prince dans la valle de
l'Ouest  Biban-el-Molouk; nouvelle et millime preuve que les statues
et bas-reliefs gyptiens prsentent de vritables portraits des anciens
rois dont ils portent les lgendes.

A une petite distance du Rhamession existent les dbris de deux
colosses en grs rougetre: c'taient encore deux statues ornant
probablement la porte latrale nord de l'Amnophion; ce qui peut donner
une juste ide de l'immense tendue de ce palais, dont il reste encore
de si magnifiques vestiges. Je ne me suis nullement occup des
inscriptions grecques et latines qui tapissent les jambes du grand
colosse du nord, la clbre _statue de Memnon;_ tout cela est bien
moderne: ceci soit dit sans qu'on en puisse conclure que je nie la
ralit des harmonieux accents que tant de Romains affirment unanimement
avoir ou moduler par la bouche mme du colosse, aussitt qu'elle tait
frappe des premiers rayons du soleil. Je dirai seulement que, plusieurs
fois, assis, au lever de l'aurore, sur les immenses genoux de Memnon,
aucun accord musical sorti de sa bouche n'est venu distraire mon
attention du mlancolique tableau que je contemplais, la plaine de
Thbes, o gisent les membres pars de cette ane des villes royales.
Il y aurait matire  d'ternelles rflexions; mais je ne dois pas
oublier que je ne suis qu'un voyageur passager sur ces antiques
ruines..... Adieu.




DIX-SEPTIEME LETTRE


Thbes (rive occidentale), 25 juin 1829.

Je viens de visiter et d'tudier dans toutes ses parties un petit temple
d'une conservation parfaite, situ derrire l'Amnophion, dans un vallon
form par les rochers de la montagne libyque et un grand mamelon qui
s'en est dtach du ct de la plaine. Ce monument a t dcrit par la
Commission d'gypte sous le nom de _Petit Temple d'Isis._

Le voyageur est attir, dans ces lieux solitaires et dnus de toute
vgtation, par une enceinte peu rgulire, btie en briques crues, et
qu'on aperoit de fort loin, parce qu'elle est place sur un terrain
assez lev. On y pntre par un petit propylon en grs engag dans
l'enceinte et couvert extrieurement de sculptures d'un travail
lourdement recherch. Les tableaux qui ornent le bandeau de cette porte
reprsentent Ptolme Soter II faisant des offrandes, du ct droit, 
la desse Hathr (Vnus) et  la grande triade de Thbes, Amon-Ra, Mouth
et Chons; du ct gauche,  la desse Thm ou Thme (la vrit ou la
justice, Thmis) et  une triade forme du dieu hiracocphale Mandou,
de son pouse Ritho et de leur fils Harphr. Ces trois divinits, celles
qu'on adorait principalement  Hennonthis, occupent la partie du bandeau
dirige vers cette capitale de nome.

Ces courts dtails suffisent, lorsqu'on est un peu familiaris avec le
systme de dcoration des monuments gyptiens, pour dterminer avec
certitude: 1  quelles divinits fut spcialement ddi le temple
auquel ce propylon donne entre; 2 quelles divinits y jouissaient du
rang de syntrne; et il devient ici de toute vidence qu'on adorait
spcialement dans ce temple le principe de beaut confondu et identifi
avec le principe de vrit, de justice, ou, en termes mythologiques, que
cet difice tait consacr  la desse Hathr, identifie avec la desse
Thme. Ce sont, en effet, ces deux desses qui reoivent les premiers
hommages de Soter II; et comme l'difice faisait partie de Thbes et
avoisinait le nome d'Hermonthis, on y offrait aussi, d'aprs une rgle
de saine politique que j'ai dveloppe ailleurs, des sacrifices en
l'honneur de la triade thbaine et de la triade hermonthite. On s'tait
donc trop ht de donner un nom  ce temple, d'aprs des aperus
reposant sur de simples conjectures.

Les mmes adorations sont rptes sur la porte du temple proprement
dit, qui s'ouvre par un petit pristyle que soutiennent des colonnes 
chapiteaux orns de fleurs de lotus et de houppes de papyrus combines;
les colonnes et les parois n'ont jamais t dcores de sculptures. Il
n'en est point ainsi du pronaos, form de deux colonnes et de deux
piliers orns de ttes symboliques de la desse Hathr,  laquelle ce
temple fut consacr. Les tableaux qui couvrent le ft des colonnes
reprsentent des offrandes faites  cette desse et  sa seconde forme
Thme, ainsi qu'aux dieux Amon-Ra, Mandou, tmouth (Esculape), et
plusieurs formes tertiaires de la desse Hathr, adore par le roi
Ptolme piphane, sous le rgne duquel a t faite la ddicace du
monument, comme le prouve la grande inscription hiroglyphique sculpte
sur toute la longueur de la frise du pronaos. Voici la traduction des
deux parties affrontes de cette formule ddicatoire:

(Partie de droite.) _Premire ligne_. Le roi (dieu piphane que
Phtah-Thor a prouv, image vivante d'Amon-Ra), le chri des dieux et
des desses mres, le bien-aim d'Amon-Ra, a fait excuter cet difice
en l'honneur d'Amon-Ra, etc., pour tre vivifi  toujours.

_Deuxime ligne_. La divine soeur de (Ptolme toujours vivant, dieu
aim de Phtah), chri d'Amon-Ra, l'ami du bien (Pmainouf)..... (le
reste est dtruit).

(Partie de gauche.) _Premire ligne_. Le fils du soleil (Ptolme
toujours vivant, dieu aim de Phtah), chri des dieux et des desses
mres, bien-aim d'Hathr, a fait excuter cet difice en l'honneur de
sa mre la rectrice de l'Occident, pour tre vivifi  toujours.

_Deuxime ligne_. La royale pouse (Cloptre, bien-aime de Thme),
rectrice de l'Occident, a fait excuter cet difice..... (le reste
manque).

Ces textes justifient tout  fait ce que nous avions dduit des seules
sculptures du propylon relativement aux divinits particulirement
honores dans ce temple; il est galement tabli que la ddicace de cet
difice sacr a t faite par le cinquime des Ptolmes, vers l'an 200
avant J.-C.

Les bas-reliefs encore existants sur les parois de droite et de gauche
du pronaos, ainsi que sur la faade du temple formant le fond de ce mme
pronaos, appartiennent tous au rgne d'piphane. Tous se rapportent aux
desses Hathr et Thme, ainsi qu'aux grandes divinits de Thbes et
d'Hennonthis.

On a divis le naos en trois salles contigus; ce sont trois vritables
sanctuaires: celui du milieu, ou le principal, entirement sculpt,
contient des tableaux d'offrandes  tous les dieux adors dans le
temple, les deux triades prcites, et principalement aux desses Hathr
et Thme, qui paraissent dans presque toutes les scnes. Aussi n'est-il
question que de ces deux divinits dans les ddicaces du sanctuaire,
inscrites sur les frises de droite et de gauche au nom de Ptolme
Philopator:

L'Hrus soutien de l'gypte, celui qui a embelli les temples comme
Thth deux fois grand, le seigneur des pangyries comme Phtah, le chef
semblable au soleil, le germe des dieux fondateurs, l'prouv par
Phtah, etc.; le fils du soleil, Ptolme toujours vivant, bien-aim
d'Isis, l'ami de son pre (Philopator), a fait cette construction en
l'honneur de sa mre Hathr, la rectrice de l'Occident. (Ddicace de
gauche.)

Presque toutes les sculptures de ce premier sanctuaire remontent au
rgne de Philopator, qu'on y voit suivi de sa femme Arsino adorant les
deux desses; deux seuls tableaux portent l'image de Ptolme piphane,
fils et successeur de Philopator. On lit enfin sur les parois de droite
et de gauche l'inscription suivante, relative  des embellissements
excuts sous le rgne postrieur, celui d'vergte II et de ses deux
femmes:

Bonne restauration de l'difice, excute par le roi, germe des dieux
lumineux, l'prouv par Phtah, etc., Ptolme toujours vivant, etc., par
sa royale soeur, la modratrice souveraine du monde, Cloptre, et par
sa royale pouse, la modratrice souveraine du monde, Cloptre, dieux
grands chris d'Amon-Ra.

C'est  la desse Hathr qu'appartenait plus spcialement le sanctuaire
de droite; cette grande divinit y est reprsente sous des formes
varies, recevant les hommages des rois Philopator et piphane; les
ddicaces des frises sont faites au nom de ce dernier.

Le sanctuaire de gauche fut consacr  la desse Thme, la Dic et
l'Alt des mythes gyptiens; aussi tous les tableaux qui dcorent cette
chapelle se rapportent-ils aux importantes fonctions que remplissait
cette divinit dans l'Amenti, les rgions occidentales ou l'enfer des
gyptiens.

Les deux souverains de ce lieu terrible, o les mes taient juges,
Osiris et Iris, reoivent d'abord les hommages de Ptolme et d'Arsino,
dieux Philopators; et l'on a sculpt sur la paroi de gauche la grande
scne de la _psychostasie_. Ce vaste bas-relief reprsente la salle
hypostyle (Oskh) ou le prtoire de l'Amenti, avec les dcorations
convenables. Le grand juge Osiris occupe le fond de la salle; au pied de
son trne s'lve le lotus, emblme du monde matriel, surmont de
l'image de ses quatre enfants, gnies directeurs des quatre points
cardinaux.

Les quarante-deux juges assesseurs d'Osiris sont aussi rangs sur deux
lignes, la tte surmonte d'une plume d'autruche, symbole de la justice:
debout sur un socle, en avant du trne, le Cerbre gyptien, monstre
compos de trois natures diverses, le crocodile, le lion et
l'hippopotame, ouvre sa large gueule et menace les mes coupables; son
nom, Toum-nment, signifie la dvoratrice de l'Occident ou de
l'enfer. Vers la porte du tribunal parat la desse Thme ddouble,
c'est--dire figure deux fois,  cause de sa double attribution de
desse de la justice et de desse de vrit; la premire forme,
qualifie de Thme, rectrice de l'Amenti (la vrit), prsente l'me
d'un gyptien, sous les formes corporelles,  la seconde forme de la
desse (la justice), dont voici la lgende: Thme qui rside dans
l'Amenti, o elle pse les coeurs dans la balance; aucun mchant ne lui
chappe. Dans le voisinage de celui qui doit subir l'preuve on lit les
mots suivants: Arrive d'une me dans l'Amenti.

Plus loin s'lve la balance infernale; les dieux Hrus, fils d'Isis, 
tte d'pervier, et Anubis, fils d'Osiris,  tte de chacal, placent
dans les bassins de la balance, l'un le coeur du prvenu, l'autre une
plume, emblme de justice: entre le fatal instrument qui doit dcider du
sort de l'aine et le trne d'Osiris, on a plac le dieu Thth
ibiocphale, Thth le deux fois grand, le seigneur de Schmoun
(Hermopolis Magna), le seigneur des divines paroles, le secrtaire de
justice des autres dieux grands dans la salle de justice et de vrit.
Ce greffier divin crit le rsilit de l'preuve  laquelle vient d'tre
soumis le coeur de l'gyptien dfunt, et va prsenter son rapport au
souverain juge.

On voit que le fait seul de la conscration de ce troisime sanctuaire 
la desse Thme y a motiv la reprsentation de la psychostasie, et
qu'on a trop lgrement conclu de la prsence de ce tableau curieux,
reproduit galement dans la deuxime partie de tous les rituels
funraires, que ce temple tait une sorte d'difice funbre, qui pouvait
mme avoir servi de spulture  des membres trs-distingus de la caste
sacerdotale. Rien ne motive une pareille hypothse. Il est vrai que les
environs de l'enceinte qui renferm ce monument ont t cribls
d'excavations spulcrales et de catacombes gyptiennes de toutes les
poques. Mais le temple d'Hathr et de Thme n'est point Je seul difice
sacr lev au milieu des tombeaux; il faudrait donc aussi considrer
comme des temples funraires le palais de Ssostris ou le Rhamession,
le temple d'Ammon  El-Assasif, le palais de Kourna, etc., ce qui est
insoutenable sous tous les rapports et formellement contredit par
toutes les inscriptions gyptiennes qui en couvrent les parois. Mon
opinion est fonde sur l'examen attentif et dtaill des lieux. Je n'ai
pas encore fini  Thbes, si mme on peut rellement finir au milieu de
tant de monuments.....




DIX-HUITIEME LETTRE


Thbes (Mdinet-Habou), le 30 juin 1829.

On peut se rendre  la grande butte de Mdinet-Habou soit en prenant le
chemin de la plaine, en traversant le Rhamession, l'emplacement de
l'Amnophion (Memnnium), et les restes calcaires du Mnphthion, grand
difice construit par le fils et successeur de Rhamss le Grand; soit en
suivant le vallon  l'entre duquel s'lve le petit temple d'Hathr et
de Thme.

L existe, presque enfouie sous les dbris des habitations particulires
qui se sont succd d'ge en ge, une masse de monuments de haute
importance, qui, tudis avec attention, montrent, au milieu des plus
grands souvenirs historiques, l'tat des arts de l'gypte  toutes les
poques principales de son existence politique: c'est en quelque sorte
un tableau abrg de l'gypte monumentale. On y trouve en effet runis,
un temple appartenant  l'poque pharaonique la plus brillante, celle
des premiers rois de la XVIIIe dynastie; un immense palais de la priode
des conqutes, un difice de la premire dcadence sous l'invasion
thiopienne, une chapelle leve sous un des princes qui avaient bris
le joug des Perses; un propylon de la dynastie grecque; des propyles de
l'poque romaine; enfin, dans une des cours du palais pharaonique, des
colonnes qui jadis soutenaient le fate d'une glise chrtienne.

Le dtail un peu circonstanci de ce que renferment de plus curieux des
monuments si varis me conduirait beaucoup trop loin; je dois me
contenter de donner une ide rapide de chacune des parties qui forment
cet amas de constructions si intressantes, en commenant par celles qui
se prsentent en arrivant  la butte du ct qui regarde le fleuve.

On rencontre d'abord une vaste enceinte construite en belles pierres de
grs, peu leve au-dessus du sol actuel, et dans laquelle on pntre
par une porte dont les jambages, surpassant  peine la corniche brute
qui surmonte le mur d'enceinte, portent la figure en pied d'un empereur
romain dont voici la lgende hiroglyphique, inscrite dans les deux
cartouches accols: L'empereur Csesar Titus Elius Hadrianus Antoninus
Pius.

Le mme prince est aussi reprsent sur l'une des deux portes latrales
de l'enceinte, o il est en adoration devant la triade de Thbes 
droite, et devant celle d'Hermonthis  gauche. C'est encore ici une
nouvelle preuve de ces gards perptuels de bon voisinage que se
rendaient mutuellement les cultes locaux.

Au fond de l'enceinte s'lve une range de six colonnes runies trois 
trois par des murs d'entrecolonnement qui n'ont jamais reu de
sculptures. On trouve encore, parmi les pierres amonceles provenant des
parties suprieures de cette construction, la lgende impriale dj
cite: l'enceinte et les propyles appartiennent donc au rgne d'Antonin
le Pieux. C'est d'ailleurs ce que dmontrait dj le mauvais style des
bas-reliefs.

En traversant ces propyles, on arrive  un grand pylne dont la porte,
orne d'une corniche conservant encore ses couleurs assez vives, est
couverte de bas-reliefs religieux; l'adorateur, Ptolme Soter II,
prsente des offrandes varies aux sept grandes divinits lmentaires
et aux dieux des nomes thbain et hermonthite.

Le mur de l'enceinte et les propyles d'Antonin, aussi bien que le
pylne de Soter II, m'ont offert une particularit remarquable: c'est
que ces constructions modernes ont t leves aux dpens d'un difice
antrieur et bien autrement important. Les pierres qui les forment sont
couvertes de restes de lgendes hiroglyphiques, de portions de
bas-reliefs religieux ou historiques, telles que des ttes ou des corps
de divinits, des chars, des chevaux, des soldats, des prisonniers de
guerre, enfin de nombreux dbris d'un calendrier sacr; et comme on lit
sur une foule de pierres, en tout ou en partie, le prnom ou le nom de
Rhamss le Grand, il n'est point douteux, pour moi du moins, que ces
blocs ne proviennent des dmolitions du grand palais de Ssostris, le
Rhamession, ravag depuis longtemps par les Perses,  l'poque o, sous
Ptolme Soter II et Antonin, on btissait les propyles et le pylne
dont il est ici question.

Au pylne de Soter succde un petit difice d'une excution plus
lgante, semblable en son plan au petit difice  jour de l'le de
Philae; mais les huit colonnes qui le supportaient sont maintenant
rases jusqu' la hauteur des murs des entrecolonnements. Tous les
bas-reliefs encore existants reprsentent le roi Nectanbe, de la XXXe
dynastie, la sbennytique, adorant le souverain des dieux Amon-Ra, et
recevant les dons et les bienfaits de tous les autres dieux de Thbes.

Cette chapelle, du IVe sicle avant J.-C., avait t appuye sur un
difice plus ancien; c'est un pylne de mdiocre tendue, dont les
massifs, d'une belle proportion, ont souffert dans plusieurs de leurs
parties. lev sous la domination du roi thiopien Taharaka, dans le
VIIe sicle avant notre re, le nom, le prnom, les titres, les louanges
de ce prince avaient t rappels dans les inscriptions et les
bas-reliefs dcorant les faces des deux massifs, et sur la porte qui les
spare. Mais  l'poque o les Sates remontrent sur le trne des
Pharaons, il parat qu'on fit marteler, par une mesure gnrale, les
noms des conqurants thiopiens sur tous les monuments de l'gypte.

J'ai dj remarqu la proscription du nom de Sabacon dans le palais de
Louqsor, le nom de Taharaka subit ici un semblable outrage; mais les
marteaux n'ont pu faire que l'on n'en reconnaisse encore sans peine tous
les lments constitutifs dans le plus grand nombre des cartouches
existants. On lit de plus, sur le massif de droite, cette inscription
relative  des embellissements excuts sous Ptolme Soter II:

Cette belle rparation a t faite par le roi seigneur du monde, le
grand germe des dieux grands, celui que Phtah a prouv, image vivante
d'Amon-Ra, le fils du soleil, le seigneur des diadmes, Ptolme
toujours vivant, le dieu aim d'Isis, le dieu sauveur (soter, NT NOHEM),
en l'honneur de son pre Amon-Ra, qui lui a concd les priodes des
pangyries sur le trne d'Hrus.

Il n'est pas inutile de comparer cette fastueuse lgende des Lagides, 
propos de quelques pierres qu'on a changes, avec les lgendes que
l'thiopien, vritable fondateur du pylne, a fait sculpter sur le
bandeau de la porte; elle ne contient, que la simple formule suivante:
La vie (ou vive) le roi Taharaka, le bien-aim d'Amon-Ra, seigneur des
trnes du monde.

Sur les deux massifs extrieurs du pylne, ce prince, auquel certaines
traditions historiques attribuent, la conqute de toute l'Afrique
septentrionale jusqu'aux colonnes d'Hercule, a t figur de proportion
colossale, tenant d'une main robuste les chevelures, runies en groupe,
de peuples vaincus qu'il menace d'une sorte de massue.

Au del du pylne de Taharaka et dans le mur de clture du nord,
existent encore en place deux jambages d'une porte en granit ros,
chargs de lgendes excutes avec soin et contenant le nom et les
titres du fondateur, l'un des plus grands fonctionnaires de l'ordre
sacerdotal, l'hirograminate et prophte Ptamnoph. C'est le mme
personnage qui fit creuser, vers l'entre de la ville d'El-Assasif,
l'immense et prodigieuse excavation que les voyageurs admirent sous le
nom de _Grande Syringe._

On arrive enfin  l'difice le plus antique, celui dont les propyles de
l'poque romaine, le pylne des Lagides, la chapelle de Nectanbe et le
pylne du roi thiopien ne sont que des dpendances; ces diverses
constructions ne furent leves que pour annoncer dignement la demeure
du roi des dieux, et celle du Pharaon, son reprsentant sur la terre.

Ce vieux monument, qui porte  la fois le double caractre de temple et
de palais, se compose encore d'un sanctuaire environn de galeries
formes de piliers ou de colonnes, et de huit salles plus ou moins
vastes.

Toutes les parois portent des sculptures excutes avec une correction
remarquable et une grande finesse de travail; ce sont l des bas-reliefs
de la meilleure poque de l'art. Aussi la dcoration de cet difice
appartient-elle au rgne de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II, de la
reine Amens, du rgent Amnenth et de Thouthmosis III, le Moeris des
historiens grecs. C'est sous ce dernier Pharaon qu'on a dcor la plus
grande partie de l'difice; les ddicaces en ont t faites en son nom:
celle qu'on lit sous la galerie de droite, l'une des mieux conserves,
donne une ide de toutes les autres; la voici:

_Premire ligne_. La vie: l'Hrus puissant, aim de Phr, le souverain
de la haute et basse rgion, grand chef de toutes les parties du monde,
l'Hrus resplendissant, grand par sa force, celui qui a frapp les neuf
arcs (les peuples nomades); le dieu gracieux seigneur du monde, soleil
stabiliteur du monde, le fils du soleil, Thouthmosis, bienfaiteur du
monde, vivifi aujourd'hui et  toujours.

_Deuxime ligne_. Il a fait excuter ces constructions en l'honneur de
son pre Amon-Ra, roi des dieux; il lui a rig ce grand temple dans la
partie occidentale du Thouthmosion d'Ammon, en belle pierre de grs;
c'est ce qu'a fait le (roi) vivant toujours.

La plupart des bas-reliefs dcorant les galeries et les chambres des
difices reprsentent ce roi, Thouthmosis III, rendant divers hommages
aux dieux, ou en recevant des grces et des dons; je citerai seulement
des tableaux sculpts sur la paroi de gauche de la grande salle ou
sanctuaire. Dans l'un, le plus tendu, le Pharaon casqu est conduit par
la desse Hathr et par le dieu Atmou, qui se tiennent par la main, vers
l'arbre mystique de la vie. Le roi des dieux, Amon-Ra, assis, trace
avec un pinceau le nom de Thouthmosis sur l'pais feuillage, en disant:
Mon fils, stabiliteur du monde, je place ton nom sur l'arbre Oscht,
dans le palais du soleil! Cette scne se passe devant les vingt-cinq
divinits secondaires adores  Thbes et disposes sur deux files, en
tte desquelles on lit l'inscription suivante: Voici ce que disent les
autres grandes divinits de Toph (Thbes): Nos coeurs se rjouissent 
cause du bel difice construit par le roi soleil stabiliteur du monde.

J'ai trouv dans le second tableau, pour la premire fois, le nom et la
reprsentation de la reine, femme de Thouthmosis III Cette princesse,
appele Rhamaith, et portant le titre de royale pouse, accompagne son
mari faisant de riches offrandes  Amon-Ra gnrateur; la reine reparat
aussi dans deux tableaux dcorant une des petites salles de gauche au
fond de l'difice.

Les six dernires salles du palais, dans l'une desquelles existe,
renverse, une chapelle monolithe de granit rose, sont couvertes de
bas-reliefs de l'poque de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II, de la
reine Amens et de son fils Thouthmosis III, dont les lgendes
royales-sont sculptes en surcharge sur celles du rgent Amnenth,
marteles avec assez de soin, ainsi que toutes les figures en pied
reprsentant ce prince, dont la mmoire fut aussi proscrite.

La fondation de cet difice remonte donc aux premires annes du XVIIIe
sicle avant J.-C. Il est naturel, par consquent, de rencontrer, en le
parcourant avec soin, plusieurs restaurations annonces d'ailleurs par
des inscriptions qui en fixent l'poque et en nomment les auteurs;
telles sont:

1 La restauration des portes et d'une portion du plafond de la grande
salle, par Ptolme Evergte II, entre l'an 146 et l'an 118 avant notre
re;

2 Des rparations faites vers l'an 392 avant notre re aux colonnes
d'ordre protodorique qui soutiennent les plafonds des galeries, sous le
Pharaon Mendsien Acoris. On a employ pour cela des pierres provenant
d'un petit difice construit par la princesse Neitocris, fille de
Psammtichus II;

3 Toutes les sculptures des faades suprieures sud et nord excutes
sous le rgne de Rhamss-Miamoun, au XVe sicle avant notre re.

Ces derniers embellissements, les plus anciens et les plus notables de
tous, avaient t ordonns sans doute pour lier, par la dcoration, le
petit palais de Moeris avec le grand palais de Rhamss-Miamoun, qui,
avec ses attenances, couvre presque toute la butte de Mdinet-Habou.

C'est ici en effet qu'existent les ouvrages les plus remarquables de ce
Pharaon, l'un des plus illustres parmi les souverain de l'gypte, et
dont les exploits militaires ont t confondus avec ceux de Ssostris ou
Rhamss le Grand, par les auteurs anciens et par les crivains modernes.

Un difice d'une mdiocre tendue, mais singulier par ses formes
inaccoutumes, le seul qui, parmi tous les monuments de l'gypte, puisse
donner une ide de ce qu'tait une habitation particulire  ces
anciennes poques, attire d'abord les regards du voyageur. Le plan qu'en
ont publi les auteurs de la grande _Description de l'gypte_ pourra
donner une ide exacte de la disposition gnrale de ces deux massifs de
pylnes unis  un grand pavillon par des constructions tournant sur
elles-mmes en querre; je ne dois m'occuper que des curieux bas-reliefs
et des inscriptions sculptes sur toutes les surfaces.

L'entre principale regarde le Nil; on tourne d'abord deux grands
massifs formant une espce de faux pylne, ensevelis en partie sous des
buttes provenant des dbris d'habitations modernes. Vers le haut rgne
une frise anaglyphique compose des lments combins de la lgende
royale du Rhamss fils an et successeur immdiat de Rhamss-Miamoun,
Soleil, gardien de vrit, prouv par Ammon. On remarque de plus, sur
ces massifs, des tableaux d'adoration de la mme poque, et deux
_fentres_ portant sur leur bandeau le disque ail de Hat, et sur leurs
jambages les lgendes royales de Rhamss-Miamoun, Soleil, gardien de
vrit et ami d'Ammon.

La porte qui spare ces constructions appartient au rgne d'un troisime
Rhamss, le second fils de Miamoun, le soleil seigneur de vrit, aim
par Ammon.

Dans l'intrieur de cette petite cour s'lvent deux massifs de pylnes,
orns, ainsi que les construction qui les unissent au grand pavillon, de
frises anaglyphiques portant la lgende du fondateur, Rhamss-Miamoun,
et de bas-reliefs d'un grand intrt, parce qu'ils ont trait aux
conqutes de ce Pharaon.

La face antrieure du massif de droite est presque entirement occupe
par une figure colossale du conqurant levant sa hache d'armes sur un
groupe de prisonniers barbus dont sa main gauche saisit les chevelures;
le dieu Amon-Ra, d'une stature tout aussi colossale, prsente au
vainqueur la harpe divine en disant: Prends cette arme, mon fils chri,
et frappe les chefs des contres trangres!

Le soubassement de ce vaste tableau est compos des chefs des peuples
soumis par Rhamss-Miamoun, agenouills, les bras attachs derrire le
dos par les liens qui, termins par une houppe de papyrus ou une fleur
de lotus, indiquent si le personnage est un Asiatique ou un Africain.

Ces chefs captifs, dont les costumes et les physionomies sont
trs-varis, offrent, avec toute vrit, les traits du visage et les
vtements particuliers  chacune des nations qu'ils reprsentent; des
lgendes hiroglyphiques donnent successivement le nom de chaque peuple.
Deux ont entirement disparu; celles qui subsistent, au nombre de cinq,
annoncent:


Le chef du pays de Kouschi, mauvaise race (l'Ethiopie),
Le chef du pays de Trosis,                               en Afrique
Le chef du pays de Toroao,



et

Le chef du pays de Robou,                         en Asie
Le Chef du pays de Moschausch,


Un tableau et un soubassement analogues dcorent la face antrieure du
massif de gauche; mais ici tous les captifs sont des chefs asiatiques;
on les a rangs dans l'ordre suivant:

Le chef de la mauvaise race du pays de Schto ou Chta;

Le chef de la mauvaise race du pays d'Aumr;

Le grand du pays de Fekkarb;

Le grand du pays de Schairotana contre maritime;

Le grand du pays de Scha.....(le reste est dtruit);

Le grand du pays de Touirscha, contre maritime;

Le grand du pays de Pa..... (le reste est dtruit).

Sur l'paisseur du massif de gauche, Rhamss-Miamoun casqu, le
carquois sur l'paule, conduit des groupes de prisonniers de guerre aux
pieds d'Amon-Ra; le dieu dit au conqurant: Va! empare-toi des
contres; soumets leurs places fortes et amne leurs chefs en
esclavage;

Le massif correspondant et les corps de logis qui runissent le pylne
au grand pavillon du fond, sont couverts de sculptures qu'il serait trop
long de dtailler ici. On remarque des _fentres_ dcores
extrieurement et intrieurement avec beaucoup de got, et des _balcons_
soutenus par des prisonniers barbares sortant  mi-corps de la muraille.

L'intrieur du grand pavillon, divis en trois _tages_, fut dcor de
bas-reliefs reprsentant des scnes domestiques de Rhamss-Miamoun; je
possde des dessins exacts de tous ces intressants tableaux, parmi
lesquels on remarque le Pharaon servi par les dames du palais, prenant
son repas, jouant avec ses petits enfants ou occup avec la reine d'une
partie de jeu analogue  celui des _checs_, etc., etc. L'extrieur de
ce pavillon est couvert de lgendes du roi ou de bas-reliefs
commmoratifs de ses victoires.

C'est en suivant l'axe principal de ces curieuses constructions qu'on
arrive enfin devant le premier pylne du grand et magnifique palais de
Rhamss-Miamoun. L'difice que nous venons de dcrire n'en tait qu'une
dpendance et une simple annexe.

Ici, tout prend des proportions colossales: les faces extrieures des
deux normes massifs du premier pylne, entirement couvertes de
sculptures, rappellent les exploits du fondateur de l'difice
non-seulement par des tableaux d'un sens vague et gnral, mais encore
par les images et les noms des peuples vaincus, par celles du conqurant
et de la divinit protectrice qui lui donne la victoire. On voit sur le
massif de gauche le dieu Phtah-Socharis livrant  Rhamss-Miamoun
treize contres asiatiques, dont les noms, conservs pour la plupart,
ont t sculpts dans des cartels servant comme de boucliers aux peuples
enchans. Une longue inscription, dont les onze premires lignes sont
assez bien conserves, nous apprend que ces conqutes eurent lieu dans
la douzime anne du rgne de ce Pharaon.

Dans le grand tableau du massif de droite, le dieu Amon-Ra, sous la
forme de Phr hiracocphale, donne la harp au belliqueux Rhamss pour
frapper vingt-neuf peuples du Nord ou du Midi; dix-neuf noms de contres
ou de villes subsistent encore; le reste a t dtruit pour appuyer
contre le pylne des masures modernes. Le roi des dieux adresse 
Miamoun un long discours dont voici les dix premires colonnes:
Amon-Ra a dit: Mon fils, mon germe chri, matre du monde, soleil
gardien de justice, ami d'Ammon, toute force t'appartient sur la terre
entire; les nations du Septentrion et du Midi sont abattues sous tes
pieds; je te livre les chefs des contres mridionales; conduis-les en
captivit, et leurs enfants  leur suite; dispose de tous les biens
existant dans leur pays; laisse respirer ceux d'entre eux qui voudront
se soumettre, et punis ceux dont le coeur est contre toi. Je t'ai livr
aussi le Nord..... (lacune); la Terre-Rouge (l'Arabie) est sous tes
sandales, etc.

Une grande stle, mais trs-fruste, constate que ces conqutes eurent
lieu la onzime anne du roi. C'est  la mme anne du rgne de
Rhamss-Miamoun que se rapportent les sculptures des massifs du premier
pylne du ct de la cour. Il s'agit ici d'une campagne contre les
peuples asiatiques nomms Moschausch.

Des masses de dbris amoncels couvrent toute la partie infrieure du
pylne et enfouissent en trs-grande partie la magnifique colonnade qui
dcore le ct gauche de la cour, ainsi que la galerie soutenue par des
piliers-cariatides formant cette mme cour du ct droit. Dblayer
cette partie du palais serait une entreprise fort dispendieuse, mais
elle aurait pour rsultat certain de rendre  l'admiration des voyageurs
deux galeries de la plus complte conservation, des colonnes couvertes
de bas-reliefs, de riches dcorations ayant conserv tout l'clat de
leurs couleurs, et enfin une nombreuse srie de grands tableaux
historiques. Il a fallu me contenter de copier les inscriptions
ddicatoires qui couvrent les deux frises et les architraves des
lgantes colonnes, dont les chapiteaux imitent la fleur panouie du
lotus.

Au fond de cette premire cour s'lve un second pylne, dcor de
figures colossales, sculptes, comme partout ailleurs, de relief dans le
creux; celles-ci rappellent les triomphes de Rhamss-Miamoun dans la
neuvime anne de son rgne. Le roi, la tte surmonte des insignes du
fils an d'Ammon, entre dans le temple d'Amon-Ra et de la desse Mouth,
conduisant trois colonnes de prisonniers de guerre, imberbes, et
enchans dans diverses positions; ces nations, appartenant  une mme
race, sont nommes Schakalascha, Tanaou et Pourosato. Plusieurs
voyageurs, examinant les physionomies et le costume de ces captifs, ont
cru reconnatre en eux des peuples hindous. Sur le massif de droite de
ce pylne existait une norme inscription, aujourd'hui dtruite aux
trois quarts par des fractures et des excavations. J'ai vu, par ce qui
en subsiste encore, qu'elle tait relative  l'expdition contre les
Schakalascha, les Fekkaro, les Pourosato, les Tanaou et les Ouschascha.
Il y est aussi question des contres d'Aumr et d'Oreksa, ainsi que
d'une bataille navale.

Une magnifique porte en granit rose unit les deux massifs du second
pylne. Des tableaux d'adoration aux diverses formes d'Amon-Ra et de
Phtah en dcorent les jambages, au bas desquels on lit deux inscriptions
ddicatoires attestant que Rhamss-Miamoun a consacr cette grande
porte en belle pierre de granit  son pre Amon-Ra, et qu'enfin les
battants ont t si richement orns de mtaux prcieux qu'Ammon lui-mme
se rjouit en les contemplant.

On se trouve aprs avoir franchi cette porte, dans la seconde cour du
palais, o l grandeur pharaonique se montre dans tout son clat; la vue
seule peut donner une ide du majestueux effet de ce pristyle, soutenu
 l'est et  l'ouest par d'normes colonnades, au nord par des piliers
contre lesquels s'appuient des cariatides, derrire lesquels se montre
une seconde colonnade. Tout est charg de sculptures revtues de
couleurs trs-brillantes encore: c'est ici qu'il faut envoyer, pour les
convertir, les ennemis systmatiques de l'architecture peinte.

Les parois des quatre galeries de cette cour conservent toutes leurs
dcorations; de grands et vastes tableaux sculpts et peints appellent
de toute part la curiosit des voyageurs. L'oeil se repose sur le bel
azur des plafonds orns d'toiles de couleur jaune dor; mais
l'importance et la varit des scnes reproduites par le ciseau
absorbent bientt toute l'attention. Quatre tableaux formant le
registre infrieur de la galerie de l'est, ct gauche, et une partie de
la galerie sud, retracent les principales circonstances d'une guerre de
Rhamss-Miamoun contre des peuples asiatiques nomms Robou, teint
clair, nez aquilin, longue barbe, couverts d'une grande tunique et d'un
surtout transversalement ray bleu et blanc; ce costume est tout  fait
analogue  celui des Assyriens et des Mdes figures, sur les cylindres
dits babyloniens ou perspolitains.

_Premier tableau_. Grande bataille: le hros gyptien, debout sur un
char lanc au galop, dcoche des flches contre une foule d'ennemis
fuyant dans le plus grand dsordre. On aperoit sur le premier plan les
chefs gyptiens monts sur des chars, et leurs soldats entremls  des
allis, les Fekkaro, massacrant les Robou pouvants, ou les liant comme
prisonniers de guerre. Ce tableau seul contient plus de cent figures en
pied, sans compter les chevaux.

_Deuxime tableau._ Les princes et les chefs de l'arme gyptienne
conduisent au roi victorieux quatre colonnes de prisonniers; des scribes
comptent et enregistrent le nombre des mains droites et des parties
gnitales coupes aux Robou morts sur le champ de bataille.
L'inscription porte textuellement: Conduite des prisonniers en prsence
de Sa Majest; ceux-ci sont au nombre de mille; mains coupes, trois
mille; phallus, trois mille. Le Pharaon, au pied duquel on dpose ces
trophes, paisiblement assis sur son char, dont les chevaux sont retenus
par des officiers, adresse une allocution  ses guerriers; il les
flicite de leur victoire, et prodigue fort navement les plus grands
loges  sa propre personne, Livrez-vous  la joie, leur dit-il,
qu'elle s'lve jusqu'au ciel; les trangers sont renverss par ma
force; la terreur de mon nom est venue, leurs coeurs en ont t remplis;
je me suis prsent devant eux comme un lion, je les ai poursuivis
semblable  un pervier; j'ai ananti leurs mes criminelles; j'ai
franchi leurs fleuves; j'ai incendi leurs forteresses; je suis pour
l'gypte ce qu'a t le dieu Mandou; j'ai vaincu les Barbares: Amon-Ra
mon pre a humili le monde entier sous mes pieds, et je suis roi sur le
trne  toujours.

En dehors de ce curieux tableau existe une longue inscription,
malheureusement fort endommage, et relative  cette campagne, qui date
de l'an V du rgne de Rhamss-Miamoun.

_Troisime tableau._ Le vainqueur, le fouet en main et guidant ses
chevaux, retourne ensuite en gypte; des groupes de prisonniers
enchans prcdent son char; des officiers tendent au-dessus de la
tte du Pharaon de larges ombrelles; le premier plan est occup par
l'arme gyptienne, divise en pelotons marchant rgulirement en ligne
et au pas, selon les rgles de la tactique moderne.

Enfin Rhamss rentre triomphant dans Thbes (quatrime tableau); il se
prsente  pied, tranant  sa suite trois colonnes de prisonniers,
devant le temple d'Amon-Ra et de la desse Mouth; le roi harangue les
divinits et en reoit en rponse les assurances les plus flatteuses.

Une immense composition remplit tout le registre suprieur de la galerie
nord et de la galerie est,  droite de la porte principale. C'est une
crmonie publique qui n'offre pas moins de deux cents personnages en
pied;  cette pompeuse marche assiste tout ce que l'gypte renfermait de
plus grand et de plus illustre; c'est en quelque sorte le triomphe de
Rhamss-Miamoun, et la pangyrie clbre par le souverain et son
peuple pour remercier la divinit de la constante protection qu'elle
avait accorde aux armes gyptiennes. Une ligne de grands hiroglyphes,
sculpts au-dessus du tableau et dans toute sa longueur, annonce que
cette pangyrie ([Greek: AeBAI]) en l'honneur d'Amon-Hrus (l'[Greek:
Alpha] et l'[Greek: Omega] de la thologie gyptienne) eut lieu  Thbes
le premier jour du mois de Paschons. Cette lgende contient en outre
l'analyse minutieuse du vaste tableau qu'elle surmonte; c'est pour ainsi
dire le programme entier, de la crmonie.

L'analyse rapide que j'en donne ici ne sera que la traduction de cette
lgende, ou celle des nombreuses inscriptions sculptes dans le
bas-relief auprs de chaque personnage et au-dessus des groupes
principaux.

Rhamss-Miamoun sort de son palais port dans un naos, espce de chasse
richement dcore, soutenue par douze _oeris_ ou chefs militaires, la
tte orne de plumes d'autruche. Le monarque, dcor de toutes les
marques de sa royale puissance, est assis sur un trne lgant que des
images d'or de la Justice et de la Vrit couvrent de leurs ailes
tendues; le sphinx, emblme de la sagesse unie  la force, et le lion,
symbole du courage, sont debout prs du trne, qu'ils semblent protger.
Des officiers agitent autour du naos les _flabellum_ et les ventails
ordinaires; de jeunes enfants de la caste sacerdotale marchent auprs du
roi, portant son sceptre, l'tui de son arc et ses autres insignes.

Neuf princes de la famille royale, de hauts fonctionnaires de la caste
sacerdotale et des chefs militaires suivent le naos  pied, rangs sur
deux lignes; des guerriers portent les socles et les gradins du naos; la
marche est ferme par un peloton de soldats. Des groupes tout aussi
varis prcdent le Pharaon: un corps de musique, o l'on remarque la
flte, la trompette, le tambour et des choristes, forme la tte du
cortge; viennent ensuite les parents et les familiers du roi, parmi
lesquels on compte plusieurs pontifes; enfin le _fils an_ de Rhamss,
le chef de l'arme aprs lui, brle l'encens devant la face de son pre.

Le roi arrive au temple d'Hrus, s'approche de l'autel, rpand les
libations et brle l'encens; vingt-deux prtres portent sur un riche
palanquin la statue du dieu qui s'avance au milieu des _flabellum_, des
ventails et des rameaux de fleurs. Le roi,  pied, coiff d'un simple
diadme de la rgion infrieure, prcde le dieu et suit immdiatement
le taureau blanc, symbole vivant d'Amon-Hrus ou Amon-Ra, le mari de sa
mre. Un prtre encense l'animal sacr; la reine, pouse de Rhamss, se
montre vers le haut du tableau comme spectatrice de la pompe religieuse;
et, tandis que l'un des pontifes lit  haute voix l'invocation prescrite
lorsque la lumire du dieu franchit le seuil de son temple, dix-neuf
prtres s'avancent portant les diverses enseignes sacres, les vases,
les tables de proposition et tous les ustensiles du culte; sept autres
prtres ouvrent le cortge religieux, soutenant sur leurs paules des
statuettes; ce sont les images des rois anctres et prdcesseurs de
Rhamss-Miamoun, assistant au triomphe de leur descendant.

Ici a lieu une crmonie sur la nature de laquelle on s'est trangement
mpris. Deux enseignes sacres, particulires au dieu Amon-Hrus,
s'lvent au-dessus de deux autels. Deux prtres, reconnaissables  leur
tte rase et, mieux encore,  leur titre inscrit  ct d'eux, se
retournent pour entendre les ordres du grand pontife prsident de la
pangyrie, lequel tient en main le sceptre nomm _pat_, insigne de ses
hautes fonctions; un troisime prtre donne la libert  quatre oiseaux
qui s'envolent dans les airs.

On a voulu voir ici des _sacrifices humains_, en prenant le sceptre du
pontife pour un couteau, les deux prtres pour deux victimes, et les
oiseaux pour l'emblme des mes qui s'chappaient des corps de deux
malheureux gorgs par une barbare superstition; mais une inscription
sculpte devant l'hirogrammate assistant  la crmonie nous rassure
compltement, et prouve toute l'innocence de cette scne en nous faisant
bien connatre ses dtails et son but.

Voici la traduction de ce texte, dont je figure aussi la disposition
mme:

Le prsident de la pangyrie a dit:

Donnez l'essor aux quatre oies;

Amset   |   Sis   |  Soumants  | Kebhsniv

Dirigez-vous vers

le Midi | le Nord | l'Occident |  l'Orient

dites aux dieux du Midi | dites aux dieux du Nord | dites aux dieux de
l'Occident | dites aux dieux de l'Orient

que Hrus, fils d'Isis et d'Osiris, s'est coiff du
pschent, que le roi Rhamss s'est coiff du pschent.


Il en rsulte clairement que les quatre oiseaux reprsentent les quatre
enfants d'Osiris: Amset, Sis, Soumants et Kebhsniv, gnies des quatre
points cardinaux, vers lesquels on les prie de se diriger pour annoncer
aussi au monde entier qu' l'exemple du dieu Hrus, le roi
Rhamss-Miamoun vient de mettre sur sa tte la couronne emblme de la
domination sur les rgions suprieures et infrieures. Cette couronne se
nommait _pschent_; c'est celle que porte ici, en effet, et pour la
premire fois, le roi debout et devant lequel se passe la fonction
sacre qu'on vient de faire connatre.

La dernire partie du bas-relief reprsente le roi, coiff du _pschent_,
remerciant le dieu dans son temple. Le monarque, prcd de tout le
corps sacerdotal et de la musique sacre, est accompagn par les
officiers de sa maison. On le voit ensuite couper avec une faucille d'or
une gerbe de bl, et, coiff enfin de son casque militaire comme  sa
sortie du palais, prendre cong, par une libation, du dieu Amon-Hrus
rentr dans son sanctuaire. La reine est encore tmoin de ces deux
dernires crmonies; le prtre invoque les dieux; un hirogrammate lit
une longue prire; auprs du Pharaon sont encore le taureau blanc et les
images des rois anctres dresses sur une mme base.

C'est en tudiant cette partie du tableau que j'ai pu m'assurer enfin de
la place relative qu'occupe Rhamss-Miamoun dans la srie des dynasties
gyptiennes. Les statues des rois ses prdcesseurs sont ici
chronologiquement ranges, et comme cet ordre est celui mme que leur
assignent d'autres monuments de Thbes, aucun doute ne saurait s'lever
sur cette ligne de succession, ces statues, au nombre de neuf, portant
devant elles les cartouches prnoms des rois qu'elles reprsentent.
Rhamss-Miamoun, comme Rhamss le Grand (Ssostris), ayant marqu son
rgne par de grands exploits militaires, ces deux princes ont t
confondus par les historiens grecs en un seul et mme personnage. Mais
les monuments originaux les diffrencient trop bien l'un de l'autre pour
que la mme confusion puisse avoir lieu dsormais. Je me propose de
traiter ailleurs de cette importante distinction avec plus de dtails.
Revenons  la dcoration de la magnifique cour de Mdinet-Habou.

On a sculpt dans le registre suprieur de la galerie de l'est, partie
gauche, et dans celui de la galerie du sud, une seconde crmonie
publique tout aussi dveloppe que la prcdente. Celle-ci est une
pangyrie clbre par le roi en l'honneur de son pre, le dieu
Sochar-Osiris, le vingt-septime jour du mois de Hathr. Je possde
galement des dessins fidles de cette solennit et la copie des
nombreuses lgendes explicatives qui l'accompagnent.

Il faut passer rapidement sur les scnes de conscration et les honneurs
royaux dcerns par les dieux  Rhamss-Miamoun, et que reproduisent
une foule de grands bas-reliefs sculpts dans les registres infrieurs
des galeries de l'est, du nord et du sud; je dois encore mieux me
dispenser de noter ici le nom des divinits auxquelles le Pharaon
prsente des offrandes varies dans les cent quarante-quatre bas-reliefs
peints qui ornent seulement les seize piliers des galeries est et ouest,
non compris tous ceux du mme genre sculpts sur le ft des trois
grandes colonnades qui soutiennent, soit les galeries nord et sud, soit
l'intrieur de la galerie de l'ouest.

Sur la paroi du fond de cette galerie ou portique form par une double
range de piliers-cariatides et de colonnes, vingt-quatre grands
bas-reliefs retracent les hommages pieux du roi envers les dieux, ou les
bienfaits que les grandes divinits de Thbes prodiguent au Pharaon
victorieux. Une srie de figures en pied ornent le soubassement de cette
galerie et mritent une attention particulire.

Les lgendes hiroglyphiques inscrites  ct de ces personnages revtus
du riche costume des princes gyptiens, dont ils tiennent en main les
insignes caractristiques, constatent qu'on a reprsent ici les enfants
de Rhamss-Miamoun par ordre de primogniture. On a seulement fait deux
groupes distincts des enfants mles et des princesses. Les princes, dont
les noms et les titres ont t sculpts  ct de leurs images, sont au
nombre de neuf, savoir:

1 Rhamss-Amonmai, basilicogrammate commandant des troupes;

2 Rhamss-Amonchischopsch, basilicogrammate commandant de cavalerie;

3 Rhamss-Mandouhischopsch, basilicogrammate commandant de cavalerie;

4 Phrhipefhbour, haut fonctionnaire dans l'administration royale;

5 Mandouschopsch, _idem_;

6 Rhamss-Maithmou, prophte des dieux Phr et Athmou;

7 Rhamss-Schahemkam, grand prtre de Phtah;

8 Rhamss-Amonhischopsch, sans autre qualification que celle de prince;

9 Rhamss-Miamoun, _idem_.

Les trois premiers, aprs la mort de leur pre Rhamss-Miamoun, tant
successivement monts sur le trne des Pharaons, leurs lgendes ont d
tre surcharges pour recevoir les cartouches prnoms ou noms propres de
ces princes parvenus au souverain pouvoir. Il faut remarquer aussi, 
propos de cette liste intressante, qu' cette poque le nom de
_Rhamss_ tait devenu en quelque sorte le nom mme de la famille, et
que le conqurant avait concentr dans les membres de sa maison les
postes les plus importants de l'arme, de l'administration civile et du
sacerdoce. Les noms propres des filles du roi n'ont jamais t sculpts.

Toute cette srie de princes et de princesses forme la dcoration du
soubassement  la droite et  la gauche d'une grande et belle porte
s'ouvrant sur le milieu de la galerie de l'ouest. On entrait jadis, en
la traversant, dans une troisime cour environne et suivie d'un
trs-grand nombre de salles; les dcombres ont depuis longtemps enseveli
toute cette partie du palais existante encore sous les dbris entasss
des frles constructions qui se sont succd d'ge en ge. Des fouilles
en grand mettraient ici  dcouvert des tableaux et des inscriptions
d'une haute importance; mes moyens ne me permettant pas de penser  les
entreprendre, je rservai les fonds dont je pouvais disposer pour le
dblaiement des grands bas-reliefs qui couvrent toute la partie
extrieure nord du palais,  partir du premier pylne, et la presque
totalit de la muraille extrieure sud, enfouie jusqu' la corniche qui
couronne l'difice entier.

La muraille nord offre une srie de bas-reliefs historiques d'un haut
intrt. Je donnerai ici un court abrg du sujet de chacun d'eux, en
commenant par l'extrmit de la paroi vers l'ouest.

_Campagne contre les Maschausch et les Robou._

_Premier tableau._ L'arme gyptienne en marche, sur huit ou neuf
ranges de hauteur. Un trompette et un corps d'hoplites prcdent un
char que dirige un jeune conducteur; du milieu de ce char s'lve un
grand mt surmont d'une tte de blier orne du disque solaire. C'est
le char du dieu Amon-Ra, qui guide  l'ennemi le roi Rhamss-Miamoun,
galement mont sur un char richement orn et qu'entourent les archers
de la garde ainsi que les officiers attachs  sa personne. On lit 
ct du char du dieu: Voici ce que dit Amon-Ra, le roi des dieux: Je
marche devant toi,  mon fils! 

_Deuxime tableau._ Bataille sanglante: les Maschausch prennent la
fuite; le roi et quatre princes gyptiens en font un horrible carnage.

_Troisime tableau._ Rhamss, debout sur une espce de tribune, harangue
cinq ranges de chefs et de guerriers gyptiens conduisant une foule de
Maschausch et de Robou prisonniers. Rponse des chefs militaires au
roi. En tte de chaque corps d'arme on fait le dnombrement des mains
droites coupes aux ennemis morts sur le champ de bataille, ainsi que
celui de leurs phallus, sorte d'hommage rendu  la bravoure des vaincus.
L'inscription porte  2,525 le nombre de ces preuves de victoire sur des
hommes courageux et vaillants.

_Campagne contre les Fekkaro, les Schakalascha et peuples de mme race 
physionomie hindoue._

_Premier tableau_ ( la suite des prcdents). Le roi Rhamss-Miamoun,
en costume civil, harangue les chefs de la caste militaire agenouills
devant lui, ainsi que les porte-enseignes des diffrents corps; plus
loin, les soldats debout coutent les paroles du souverain qui les
appelle aux armes pour punir les ennemis de l'gypte; les chefs
rpondent  l'appel du roi en invoquant ses victoires rcentes, et
protestent de leur dvouement  un prince qui obit aux paroles
d'Amon-Ra. La trompette sonne, les arsenaux sont ouverts; les soldats,
diviss par pelotons et sans armes, s'avancent dans le plus grand ordre,
guids par leurs chefs; on leur distribue des casques, des arcs, des
carquois, des haches de bataille, des lances et toutes les armes alors
en usage.

_Deuxime tableau._ Le roi, tte nue et les cheveux natts, tient les
rnes de ses chevaux et marche  l'ennemi; une partie de l'arme
gyptienne le prcde en ordre de bataille; ce sont les fantassins
pesamment arms ou hoplites; sur le flanc s'avancent par pelotons les
troupes lgres de diffrentes armes; les guerriers monts sur des chars
ferment la marche. Une des inscriptions de ce bas-relief compare le roi
au germe de Mandou, s'avanant pour soumettre la terre  ses lois; ses
fantassins,  des taureaux terribles, et ses cavaliers,  des perviers
rapides.

_Troisime tableau_. Dfaite des Fekkaro et de leurs allis. Les
fantassins gyptiens les mettent en fuite sur tous les points du champ
de bataille. Miamoun, second par ses chars de guerre, en fait un
horrible carnage; quelques chefs ennemis rsistent encore, monts sur
des chars trans soit par deux chevaux, soit par quatre boeufs; au
milieu de la mle et  une des extrmits, plusieurs chariots trans
par des boeufs, et remplis de femmes et d'enfants, sont dfendus par des
Fekkaro; des soldats gyptiens les attaquent et les rduisent en
esclavage.

_Quatrime tableau_. Aprs cette premire victoire, l'arme gyptienne
se remet en marche, toujours dans l'ordre le plus mthodique et le plus
rgulier, pour atteindre une seconde fois l'ennemi; elle traverse des
pays difficiles, infests de btes sauvages; sur le flanc de l'arme, le
roi, attaqu par deux lions, vient de terrasser l'un et combat contre
l'autre.

_Cinquime tableau_. Le roi et ses soldats arrivent sur le bord de la
mer au moment o la flotte gyptienne en est venue aux mains avec la
flotte des Fekkaro, combine avec celle de leurs allis les
Schairotanas, reconnaissables  leurs casques arms de deux cornes. Les
vaisseaux gyptiens manoeuvrent  la fois  la voile et  l'aviron; des
archers en garnissent les hunes, et leur proue est orne d'une tte de
lion. Dj un navire fekkarien a coul, et la flotte allie se trouve
resserre entre la flotte gyptienne et le rivage, du haut duquel
Rhamss-Miamoun et ses fantassins lancent une grle de traits sur les
vaisseaux ennemis. Leur dfaite n'est plus douteuse, la flotte
gyptienne entasse les prisonniers  ct de ses rameurs. En arrire et
non loin du Pharaon, on a reprsent son char de guerre et les nombreux
officiers attachs  sa personne. Ce vaste tableau renferme plusieurs
centaines de figures, et j'en rapporte une copie trs-exacte.

_Sixime tableau_. Le rivage est couvert de guerriers gyptiens
conduisant divers groupes mls de Schairotanas et de Fekkaro
prisonniers; les vainqueurs se dirigent vers le roi, arrt avec une
partie de son arme devant une place forte nomme _Mogadiro_. L se fait
le dnombrement des mains coupes. Le Pharaon, du haut d'une tribune sur
laquelle repose son bras gauche appuy sur un coussin, harangue ses fils
et les principaux chefs de son arme, et termine son discours par ces
phrases remarquables: Amon-Ra tait  ma droite comme  ma gauche; son
esprit a inspir mes rsolutions; Amon-Ra lui-mme, prparant la perte
de mes ennemis, a plac le monde entier dans mes mains. Les princes et
les chefs rpondent au Pharaon qu'il est un soleil appel  soumettre
tous les peuples du monde, et que l'gypte se rjouit d'une victoire
remporte par le bras du fils d'Ammon, assis sur le trne de son pre.

_Septime tableau_. Retour du Pharaon vainqueur  Thbes, aprs sa
double campagne contre les Robou et les Fekkaro: on voit les principaux
chefs de ces nations conduits par Rhamss devant le temple de la grande
triade thbaine, Amon-Ra, Mouth et Chons. Le texte des discours que sont
censs prononcer les divers acteurs de cette scne  la fois triomphale
et religieuse, subsistent encore en grande partie. En voici la
traduction:

Paroles des chefs du pays de Fekkaro et du pays de Robou qui sont en la
puissance de Sa Majest et qui glorifient le dieu bienfaisant, le
seigneur du monde, soleil gardien de justice, ami d'Ammon: Ta vigilance
n'a point de bornes; tu rgnes comme un puissant soleil sur l'gypte;
grande est ta force, ton courage est semblable  celui de Bor (le
griffon); nos souffles t'appartiennent, ainsi que notre vie qui est en
ton pouvoir  toujours.

Paroles du roi seigneur du monde, etc.,  son pre Amon-Ra, le roi des
dieux: Tu me l'as ordonn; j'ai poursuivi les Barbares; j'ai combattu
toutes les parties de la terre; le monde s'est arrt devant moi ...;
mes bras ont forc les chefs de la terre, d'aprs le commandement sorti
de ta bouche.

Paroles d'Amon-Ra, seigneur du ciel, modrateur des dieux: Que ton
retour soit joyeux! tu as poursuivi les neuf arcs (les Barbares); tu as
renvers tous les chefs, tu as perc les coeurs des trangers et rendu
libre le souffle des narines de tous ceux qui ... (lacune). Ma bouche
t'approuve.

Ces tableaux, qui retracent les principales circonstances de deux
campagnes du conqurant gyptien dans la onzime anne de son rgne,
arrivent jusqu'au second pylne du palais: de ce point jusqu'au premier
pylne, les sculptures n'abondent pas moins; mais plusieurs tableaux
sont enfouis sous des collines de dcombres. J'ai pu cependant avoir une
copie de deux bas-reliefs faisant partie d'une troisime campagne du roi
contre des peuples asiatiques, avec des lgendes en trs-mauvais tat.
L'un reprsente Rhamss-Miamoun combattant  pied, couvert d'un large
bouclier, et poussant l'ennemi vers une forteresse assise sur une
hauteur. Dans le second tableau, le roi,  la tte de ses chars, crase
ses adversaires en avant d'une place dont une partie de l'arme
gyptienne pousse le sige avec vigueur; des soldats coupent des arbres
et s'approchent des fosss, couverts par des mantelets; d'autres, aprs
les avoir franchis, attaquent  coups de hache la porte de la ville;
plusieurs enfin ont dress des chelles contre la muraille et montent 
l'assaut, leurs boucliers rejets sur leurs paules.

Sur le revers du premier pylne existe encore un tableau relatif  une
campagne contre la grande nation de Schta ou Chto: le roi, debout sur
son char, prend une flche dans son carquois fix sur l'paule, et la
dcoche contre une forteresse remplie de Barbares. Les soldats gyptiens
et les officiers attachs  la personne du roi marchent  sa suite,
rangs sur quatre files parallles.

Telles sont les grandes sculptures historiques encore visibles dans
l'tat d'enfouissement o se trouve aujourd'hui le magnifique palais de
Mdinet-Habou, tout entier du rgne de Rhamss-Miamoun, les successeurs
immdiats n'y ayant ajout que quelques accessoires presque
insignifiants. Le nombre considrable de noms de peuples et de nations
asiatiques ou africaines que j'y ai recueillis ouvre un nouveau champ de
recherches  la gographie compare; ce sont de prcieux lments pour
la reconstruction du tableau ethnographique du monde dans la plus
antique priode de son histoire. Je crois possible de reconnatre la
synonymie de ces noms gyptiens de peuples avec ceux que nous ont
transmis les gographes grecs, et ceux surtout que contiennent les
textes hbreux et les mmoires originaux des nations asiatiques. C'est
un beau travail qui mrite d'tre entrepris; il sera facilit et par la
connaissance positive des traits du visage et du costume de chacun de
ces peuples, et encore mieux sans doute par la comparaison de ces noms
avec ceux du mme genre que j'ai trouvs, en bien plus grand nombre, sur
d'autres monuments de Thbes et de la Nubie.

Toute la muraille extrieure du palais, du ct du sud, qu'il a fallu
faire dblayer jusqu'au second pylne, est couverte de grandes lignes
verticales d'hiroglyphes contenant le calendrier sacr en usage dans le
palais de Rhamss; la portion que nous avons fait excaver,  grands
frais, contient les mois de Thth, Paophi, Hathr, Choac et Tbi. Vers
l'extrmit du palais est un article du mois de Paschon, le neuvime
mois de l'anne gyptienne. Ce calendrier indique toutes les ftes qui
se clbraient dans chaque mois, et au bas de chaque indication de fte
on a sculpt, en tableau synoptique, le nombre de chaque sorte
d'offrande qu'on devait prsenter dans la crmonie. Pour donner une
ide de cette sorte de calendrier, je transcrirai ici la traduction de
quelques-uns de ces articles:

_Mois de Thth_, nomnie; manifestation de l'toile de Sothis; l'image
d'Amon-Ra, roi des dieux, sort processionnellement du sanctuaire,
accompagne par le roi Rhamss ainsi que par les images de tous les
autres dieux du temple.

_Mois de Paophi_, le 19; jour de la principale pangyrie d'Ammon, qui
se clbre pompeusement dans Oph (le palais de Karnac); l'image
d'Amon-Ra sort du sanctuaire ainsi que celle de tous ses dieux
synthrnes; le roi Rhamss l'accompagne dans la pangyrie de ce jour.

_Mois d'Hathr_, le 26; pangyrie de Phtah-Socbaris; le roi accompagne
l'image du dieu gardien du Rhamessium de Miamoun (le palais de
Mdinet-Habou) de Thbes sur la rive gauche, dans la pangyrie de ce
jour.

Cette pangyrie continuait encore le vingt-septime et le vingt-huitime
jour du mme mois; c'est celle qu'on a reprsente dans les grands
bas-reliefs suprieurs des galeries de l'est et du sud de la seconde
cour du palais; du reste, je savais dj, par un trs-grand nombre
d'inscriptions, que les gyptiens appelaient _Rhamessium de Miamoun_
le monument de Mdinet-Habou dont je viens de donner une description
rapide; car comment entreprendre de tout dire dans une lettre? Je
termine ici celle d'aujourd'hui.... Adieu.




DIX-NEUVIME LETTRE


Thbes (environs de Mdinet-Habou), le 2 juillet 1829. Afin de donner
une ide gnrale complte du quartier sud-ouest de la vieille capitale
pharaonique, voisin du nome d'_Hermonthis_, il me reste  prsenter
quelques dtails sur deux difices sacrs, qui, bien moins importants, 
la vrit, que le palais du conqurant _Miamoun_, prsentent toutefois
quelque intrt sous divers rapports historiques et mythologiques.

L'une de ces constructions s'lve au milieu de broussailles et de
grandes herbes, en dehors de l'angle sud-est et  une trs-petite
distance de l'norme enceinte carre, en briques crues, qui environnait
jadis le palais et les temples de Mdinet-Habou. C'est un difice de
petites proportions, et qui n'a jamais t compltement termin; il se
compose d'une sorte de pronaos et de trois salles successives, dont les
deux dernires seulement sont dcores de tableaux, soit sculpts et
peints, soit bauchs, ou mme simplement tracs  l'encre rouge. Ces
tableaux ne laissent aucun doute sur la destination du monument, ni sur
l'poque de sa construction. Il appartient au rgne des Lagides, comme
le prouvent une double ddicace d'un travail barbare, sculpte
ultrieurement autour du sanctuaire, et les noms royaux inscrits devant
les personnages figurant dans tous les tableaux d'adoration.

La ddicace annonce expressment que le roi _Ptolme vergte II, et sa
soeur, la reine Cloptre_, ont construit cet difice et l'ont consacr
_ leur pre_ le dieu _Thth_, ou Herms ibiocphale.

C'est ici le seul des temples encore existants en gypte qui soit
spcialement ddi au dieu protecteur des sciences,  l'inventeur de
l'criture et de tous les arts utiles, en un mot,  l'organisateur de la
socit humaine. On retrouve son image dans la plupart des tableaux qui
dcorent les parois de la seconde salle, et surtout celle du sanctuaire.
On l'y invoquait sous son nom ordinaire de _Thth_, que suivent
constamment soit le titre SOTEM qui exprime la suprme direction des
choses sacres, soit la qualification _Ho-en-Hib_, c'est--dire _qui a
une face d'ibis_, oiseau sacr, dont toutes les figures du dieu,
sculptes dans ce temple, empruntent la tte, ornes de coiffures
varies.

On rendait aussi dans ce temple un culte trs-particulier  _Nohmouo_
ou _Nahamouo_, desse que caractrisent le vautour, emblme de la
maternit, formant sa coiffure, et l'image d'un petit propylon
s'levant au-dessus de cette coiffure symbolique. Les lgendes traces 
ct des nombreuses reprsentations de cette compagne du dieu _Thth_,
qui, d'aprs son nom mme, parat avoir prsid  la _conservation des
germes_, l'assimilent  la desse _Saschfmou_, compagne habituelle de
_Thth_, rgulatrice des priodes d'annes et des assembles sacres.

Ces deux divinits reoivent, outre leurs titres ordinaires, celui de
_Rsidant_  MANTHOM; nous apprenons ainsi le nom antique de cette
portion de Thbes o s'lve le temple de _Thth_.

Le bandeau de la porte qui donne entre dans la dernire salle du
temple, le _sanctuaire_ proprement dit, est orn de quatre tableaux
reprsentant Ptolme faisant de riches offrandes, d'abord aux grandes
divinits protectrices de Thbes, _Amon-Ra, Mouth_ et _Chons_,
gnralement adores dans cette immense capitale, et en second lieu aux
divinits particulires du temple, _Thth_ et la desse _Nahamouo_. Dans
l'intrieur du sanctuaire on retrouve les images de la grande triade
thbaine, et mme celles de la triade adore dans le nome d'Hermonthis,
qui commenait  une courte distance du temple. Deux grands tableaux,
l'un sur la paroi de droite, l'autre sur la paroi de gauche,
reprsentent, selon l'usage, la bari ou _arche sacre_ de la divinit 
laquelle appartient le sanctuaire. L'arche de droite est celle de
THOTH-PEHO-EN-HIB (_Thth  face d'ibis_), et l'arche de gauche, celle
de THOTH PSOTEM (Thth le surintendant des _choses sacres_). L'une et
l'autre se distinguent par leurs proues et leurs poupes dcores de
ttes d'pervier, surmontes du disque et du croissant,  tte
symbolique du dieu _Chons_, le fils an d'Ammon et de Mouth, la
troisime personne de la triade thbaine, dont le dieu _Thth_ n'est
qu'une forme secondaire.

Ici, comme dans la salle prcdente, on trouve toujours le roi Ptolme
_vergte II_, faisant des offrandes ou de riches prsents aux divinits
locales. Mais quatre bas-reliefs de l'intrieur du sanctuaire, sculpts
deux  gauche et deux  droite de la porte, ont fix plus
particulirement mon attention. Ce ne sont plus des divinits proprement
dites, auxquelles s'adressent les dons pieux du Lagide: ici, _vergte
II_, comme le disent textuellement les inscriptions qui servent de titre
 ces bas-reliefs, _brle l'encens en l'honneur des pres de ses pres
et des mres de ses mres_. Le roi accomplit, en effet, diverses
crmonies religieuses en prsence d'individus des deux sexes, classs
deux par deux, et revtus des insignes de certaines divinits. Les
lgendes traces devant chacun de ces personnages achvent de dmontrer
que ces honneurs sont adresss aux rois et aux reines lagides, anctres
d'vergte II en ligne directe: et en effet, le premier bas-relief de
gauche reprsente _Ptolme Philadelphe_, costum en Osiris, assis sur
un trne  ct duquel on voit la reine _Arsino_ sa femme, debout,
coiffe des insignes de _Mouth_ et d'_Hathr_. vergte II lve ses bras
en signe d'adoration devant ces deux poux, dont les lgendes
signifient: _Le divin pre de ses pres_ PTOLME, _dieu_ PHILADELPHE;
_la divine mre de ses mres_ ARSINO, _desse_ PHILADELPHE.

Plus loin, vergte II offre l'encens  un personnage galement assis
sur un trne et dcor des insignes du dieu _Socarosiris_, accompagn
d'une reine debout, la tte orne de la coiffure d'Hathr, la Vnus
gyptienne; leurs lgendes portent: _Le pre de ses pres_, PTOLME,
_dieu crateur_. _La divine mre de ses mres_, BRNICE, _desse
cratrice_. On peut donc reconnatre ici soit _Ptolme Soter Ier_ et sa
femme _Brnice_, fille de Magas, soit _Ptolme vergte Ier_ et
_Brnice_, sa femme et sa soeur. L'absence totale du cartouche prnom
dans la lgende du Ptolme, objet de cette adoration, autoriserait
l'une ou l'autre de ces hypothses. Mais si l'on observe que ces deux
poux reoivent les hommages d'_vergte II_,  la suite des honneurs
rendus, en premier lieu,  _Ptolme_ et  _Arsino Philadelphe_, on se
persuadera que le second tableau concerne les enfants et les successeurs
immdiats de ces Lagides, c'est--dire _vergte Ier_ et _Brnice_, sa
soeur. Le titre de _Phter-Mounk, dieu crateur, dieu fondateur_ ou
_fabricateur_, conviendrait beaucoup mieux, il est vrai,  _Ptolme
Soter Ier_, fondateur de la domination des Lagides; mais j'ai la pleine
certitude que ce titre est prodigu sur les monuments gyptiens  une
foule de souverains autres que des chefs de dynasties.

Deux bas-reliefs, sculpts  droite de la porte, nous montrent vergte
II rendant de semblables honneurs aux images de ses autres anctres et
prdcesseurs, et toujours en suivant la ligne gnalogique descendante:
ainsi, dans le premier tableau, le roi rpand des libations devant le
_divin pre de son pre_, PTOLMEE, _dieu_ PHILOPATOR, _et la divine
mre de sa mre_, ARSINO, _desse_ PHILOPATOR; enfin, dans le second
tableau, il fait l'offrande du vin  son royal pre PTOLME, _dieu_
PIPHANE, et _ sa royale mre_ CLOPATRE, _desse_ PIPHANE. Son pre
et son aeul sont figurs dans le costume du dieu Osiris; sa mre et son
aeule, dans le costume d'Hathr. Quant aux titres _Philadelphe,
Philopator et piphane_, ils sont placs  la suite des cartouches noms
propres, et exprims par des hiroglyphes phontiques (reprsentant les
mots coptes quivalents). Ces quatre tableaux nous donnent donc la
gnalogie complte d'vergte II, et l'ordre successif des rois de la
dynastie des Lagides  partir de _Ptolme Philadelphe_.

C'est toujours ainsi que les monuments nationaux de l'gypte servent
pour le moins de confirmation aux tmoignages historiques puiss dans
les crits des Grecs; et cela toutes les fois qu'ils ne viennent point
claircir ou coordonner les notions vagues et incohrentes que ce mme
peuple nous a transmises sur l'histoire gyptienne, surtout en ce qui
concerne les anciennes poques. L'usage constamment suivi par les
gyptiens, de couvrir toutes les parois de leurs monuments de nombreuses
sries de tableaux reprsentant des scnes religieuses ou des vnements
contemporains, dans lesquels figure d'habitude le souverain rgnant 
l'poque mme o l'on sculptait ces bas-reliefs, cet usage, disons-nous,
a tourn bien heureusement au profit de l'histoire, puisqu'il a
conserv jusqu' nos jours un immense trsor de notions positives qu'on
chercherait inutilement ailleurs. On peut dire en toute vrit que,
grce  ces bas-reliefs et aux nombreuses inscriptions qui les
accompagnent, chaque monument de l'gypte s'explique par lui-mme, et
devient, si l'on peut s'exprimer ainsi, son propre interprte. Il
suffit, en effet, d'tudier quelques instants les sculptures qui ornent
le sanctuaire de l'difice situ  ct de l'enceinte de Mdinet-Habou,
la seule portion du monument vritablement termine, pour se convaincre
aussitt qu'on se trouve dans un temple consacr au dieu _Thth_,
construit sous le rgne d'vergte II et de sa soeur et premire femme
_Cloptre_, mais dont les sculptures ont t termines postrieurement
 l'poque du mariage d'vergte II avec Cloptre sa nice et sa
seconde femme, mentionne dans les lgendes royales qui dcorent le
plafond du sanctuaire.

Le style mou et lourd des bas-reliefs, la grossiret d'excution des
hiroglyphes, et le peu de soin donn  l'application des couleurs sur
les sculptures, s'accordent trop bien avec les dates fournies par les
inscriptions ddicatoires pour qu'on mconnaisse dans le petit temple de
Thth un produit de la dcadence des arts gyptiens, devenue si rapide
aux dernires poques de la domination grecque.

Mais un difice d'un temps encore plus rapproch de nous prsente aux
regards du voyageur un exemple frappant du degr de corruption auquel
descendit la sculpture gyptienne sous l'influence du gouvernement
romain. Il s'agit ici des ruines dsignes, dans la _Description
gnrale de Thbes_, par MM. Jollois et Devilliers, sous le nom de
_Petit Temple situ  l'extrmit sud de l'Hippodrome_, aux dbris
duquel j'ai donn toute la journe d'hier.

Partis de grand matin de notre maison de Kourna Salvador Cherubini et
moi, nous courmes sur Mdinet-Habou, et, passant dans le voisinage du
petit temple de _Thth_, nous gagnmes la base des monticules factices
formant l'immense enceinte nomme l'_Hippodrome_ par la Commission
d'gypte, et que nous longemes extrieurement  travers la plaine
rocailleuse qui s'tend jusqu'au pied de la chane libyque. Parvenus,
aprs une marche assez longue et trs-fatigante, au midi de ces vastes
fortifications, qui jadis renfermrent, selon toute apparence, un
tablissement militaire, espce de camp permanent qu'habitaient les
troupes formant la garnison de Thbes et la garde des Pharaons, nous
gravmes un petit plateau peu lev au-dessus de la plaine, mais couvert
de dbris de constructions et de fragments de poteries de diffrentes
poques.

Le premier objet qui attire les regards est un grand _propylon_ faisant
face  l'ouest, mais dans un tat de destruction fort avanc, quoique
form primitivement de matriaux d'un assez beau choix. Quatre
bas-reliefs existent encore du ct de l'hippodrome; tous reprsentent
l'empereur _Vespasien_ [Greek: (AUTOKRTOR KAISRS OUSPSIANS)], costum 
l'gyptienne et faisant des offrandes  diffrentes divinits; les
tableaux qui dcorent la face du propylon tourne du ct du temple
montrent l'empereur _Domitien_ [Greek:(AUTOKRTOP KAISRS TOMTIANOS
GRMNIKOS)] accomplissant de semblables crmonies; enfin, neuf
bas-reliefs encore subsistants, seuls restes de la dcoration
intrieure, reproduisent l'image d'un nouveau souverain, figur soit
dans l'action de percer d'une lance la tortue, emblme de la paresse,
soit offrant aux dieux des libations et des pains sacrs: c'est
l'empereur _Othon_ [Greek:(MARKOS OThONS KAISRS AUTOKPTP)].

Je lisais pour la premire fois le nom de cet empereur, retrac en
caractres hiroglyphiques, et on le chercherait vainement ailleurs sur
toutes les constructions gyptiennes existantes entre la Mditerrane et
Dakkh en Nubie, limite extrme des difices levs par les gyptiens
sous la domination grecque et romaine. La dure du rgne d'Othon fut si
courte que la dcouverte d'un monument rappelant sa mmoire excite
toujours autant de surprise que d'intrt. Il parat, au reste, que
l'gypte se dclara promptement pour Othon, puisque c'est prcisment la
province de l'empire o furent frappes les seules mdailles de bronze
que nous ayons de cet empereur.

La prsence du nom d'_Othon_ tablit invinciblement que la dcoration du
propylon,  en juger par ce qui reste des sculptures, fut commence l'an
69 de l're chrtienne, et termine au plus tard vers l'an 96, poque de
la mort de _Domitien_.

En avant, et  quelque distance du propylon, se trouve un escalier au
bas duquel tait jadis une petite porte dcore de bas-reliefs d'un
travail barbare, comparativement  ceux du propylon; et cependant je
reconnus dans leurs dbris la lgende de l'empereur _Auguste_ ([Greek:
AUTOKPTP KAISRS]). Cela prouve qu' cette poque l'gypte avait
simultanment de bons et de mauvais ouvriers.

Sur le mme axe, et  soixante mtres environ du grand propylon, s'lve
le temple, ou plutt une petite cella aujourd'hui isole, et dont les
parois extrieures,  peine dgrossies, n'ont jamais reu de dcoration;
mais les salles intrieures sont couvertes d'ornements sculpts et de
bas-reliefs d'une excution trs-lourde et trs-grossire. Presque tous
ces tableaux, surtout ceux du sanctuaire, appartiennent  l'poque
d'_Hadrien_. Ce successeur de Trajan comble de dons et d'offrandes les
divinits adores dans le temple; et  ct de chacune de ces images on
a rpt sa lgende particulire, [Greek: AUTOKPTOP KAISRS TRAINS
ATRIANS], _l'empereur Csar Trajan Hadrien_. J'ai remarqu enfin que la
corniche extrieure du sanctuaire offre parmi ses ornements la lgende
d'_Antonin_, ainsi conue: [Greek: AUTOKRTOR TITOS AILIOS ATRIANS
ANTONINS EUSBS], _l'empereur Titus AElius Adrianus Antoninus Pius_.

L'poque de la dcoration du sanctuaire et des autres salles du temple
proprement dit tant clairement fixe par ces noms impriaux, il reste 
dterminer quelles furent les divinits particulirement honores dans
ce temple: ce point clairci, il deviendra facile en mme temps de
dcider avec certitude si cet difice appartenait jadis au nome
_diospolite_, ou  celui d'_Hermonthis_; car de l'tude suivie des
monuments de l'gypte et de la Nubie, il rsulte que la triade adore
dans la capitale d'un nome reparat constamment et occupe un rang
distingu dans les difices sacrs de toutes les villes de sa
dpendance, chaque nome ayant pour ainsi dire un culte particulier, et
vnrant les trois portions distinctes de l'tre divin sous des noms et
des formes diffrentes.

Les indications les plus positives  cet gard doivent rsulter de
l'examen des sculptures qui dcorent les sanctuaires, surtout lorsque
cette portion principale du temple existe dans tout son entier, comme
cela arrive prcisment pour les ruines situes au sud de l'hippodrome.

Quatre grands bas-reliefs superposs deux  deux couvrent la paroi du
fond du sanctuaire. Les deux bas-reliefs suprieurs reprsentent
l'empereur _Hadrien_, costum en fils an d'Ammon, adorant une desse
coiffe du vautour, emblme de la maternit, et surmont des cornes de
vache, du disque et d'un petit trne. Ce sont les insignes ordinaires
d'_Isis_, et la lgende sculpte  ct des deux images de la desse
porte en effet: ISIS _la grande mre divine qui rside dans la montagne
de l'Occident_. Les bas-reliefs infrieurs nous montrent le mme
empereur prsentant des offrandes au dieu _Monht_ ou _Manthou_, le dieu
ponyme d'Hermonthis, et au roi des dieux _Amon-Ra_, le dieu ponyme de
Thbes.

Guids ici par une thorie fonde sur l'observation de faits
entirement analogues, et qui se reproduisent partout et sans aucune
exception contraire, nous devons conclure avec assurance que ce temple
fut particulirement consacr  la desse Isis, puisque ses images
occupent sans partage la place d'honneur au fond du sanctuaire;
au-dessous d'elle paraissent les grandes divinits du nome de _Thbes_
et du nome _hermonthite_, deux syntrnes adors aussi dans ce mme
temple. Mais le dieu _Manthou_ occupant la droite, quoique tenant dans
ces mythes sacrs un rang infrieur  celui du roi des dieux Amon-Ra,
qui occupe ici la gauche, il devient certain que le _Temple d'Isis_,
situ au sud de l'hippodrome, dpendait du nome d'_Hermonthis_ et non du
nome _diospolite_, puisque le dieu Mandou reoit immdiatement aprs
_Isis_ et avant Amon-Ra, dieu ponyme de Thbes, les adorations de
l'empereur Hadrien.

Ainsi la divinit locale, celle que les habitants de la [Greek: chomae]
ou _bourgade_ du nome hermonthite, qui exista jadis autour du temple,
regardaient comme leur protectrice spciale, fut la desse _Isis_, qui
rside dans PTOU-EN-EMENT (ou la _montagne de l'Occident_). Mais cette
qualification donne lieu  quelque incertitude: faut-il prendre les mots
_Ptou-en-ement_ dans leur sens gnral et n'y voir que la dsignation
de la _montagne occidentale_, derrire laquelle, selon les mythes, le
soleil se couchait et terminait son cours, montagne place sous
l'influence d'_Isis_, de la mme manire que la _montagne orientale_,
PTOU-EN-EIEBT, appartenait  la desse _Nephthys_; ou bien, prenant les
mots dans un sens plus restreint, devons-nous traduire le titre d'Isis
_Hitem-ptou-en-ement_ par: desse qui rside dans PTOUENEMENT ou
_Ptouement_, en considrant ici _Ptouement_ comme le nom propre de la
bourgade dans laquelle exista le temple? Cette qualification serait
alors analogue aux titres _Hitem Pselk_, rsidant  Pselkis; _Hitem
Manlak_, rsidant  Philae; _Hitem Souan_, rsinant  Syne; _Hitem
Ebu_, rsidant  lphantine; _Hitem Sn_, rsidant  Latopolis; _Hitem
Ebt_, rsidant  Abydos, etc., que reoivent constamment Thth, Isis,
Chnouphis, Sat, Neith, Osiris, etc., dans les temples que leur
levrent ces anciennes villes places sous leur domination immdiate.
Mais comme les mots _Ptou-en-ement_ ne sont pas toujours suivis, comme
_Pselk, Manlak, Souan_, etc., du signe dterminatif des noms propres de
contres ou de lieux habits, nous pensons, sans exclure absolument
cette premire hypothse, qu'ils dsignent ici plus directement la
_montagne occidentale cleste_, sur laquelle Isis partageait avec
_Natph_, la Rha gyptienne, le soin journalier d'accueillir le dieu
Soleil, puis de sa longue course et mourant, ce mme dieu que la soeur
d'Isis, Nephthys, avait reu enfant, et sortant plein de vie du sein de
sa mre Natph, sur la _montagne orientale_. Sous un point de vue plus
matriel encore, la _montagne occidentale_ dsignera la chane libyque,
voisine du temple o sont creuss d'innombrables tombeaux, et par suite
l'enfer gyptien, l'_Ament_, c'est--dire la _contre occidentale_,
sjour redoutable o rgnaient Isis et son poux Osiris, le juge
souverain des mes. Les bas-reliefs sculpts sur les parois latrales
et sur la porte du sanctuaire, ainsi que ceux qui dcorent la porte
extrieure du naos et les restes du grand propylon, reprsentent aussi
l'empereur Othon ou ses successeurs, faisant des offrandes  Isis,
desse de la montagne d'Occident, en mme temps qu'aux dieux synthrnes
_Manthou_ et _Ritho_, les grandes divinits du nome hermonthite; de
semblables hommages sont aussi rendus aux dieux de Thbes, Amon-Ra,
Mouth et Chons, suivant l'usage tabli d'adorer  la fois dans un temple
d'abord les divinits locales, ensuite celles du nome entier, et enfin
un dieu du nome le plus voisin; comme pour tablir entre les cultes
particuliers de chacune des prfectures de l'gypte une liaison
successive et continue qui les ramenait ainsi  l'unit. Tous les
temples de l'gypte et de la Nubie offrent les preuves de cette
pratique, motive sur de graves considrations d'ordre public et de
saine politique.

Tels sont les faits gnraux rsultant de l'tude que je viens de faire
des dernires ruines de la plaine de Thbes, du ct sud-ouest; ces deux
monuments, l'un le _temple de Thth_, l'autre le _temple d'Isis_,
marquent en outre l'tat rtrograde de l'art gyptien  l'poque des
rois grecs comme  celle des empereurs romains; et les sculptures les
plus rcentes, excutes sous les rgnes d'Hadrien et d'Antonin le
Pieux, portent en effet le type d'une barbarie pousse  l'extrme.




VINGTIME LETTRE


Thbes (palais de Kourna), le 6 juillet 1829.

Le premier monument de la partie occidentale de Thbes que visitent les
Europens en arrivant sur le sol de cette antique capitale, le monument
de _Kourna_, situ non loin du beau sycomore au pied duquel s'arrtent
habituellement les canges des voyageurs, est devenu, par une suite de
combinaisons indpendantes de ma volont, le dernier objet de mes
recherches sur la rive gauche du fleuve. Appel d'abord au _Rhamesseum_
par le souvenir des scnes historiques et des tableaux religieux que
nous y avions remarqus en remontant le Nil, les masses de
_Mdinet-Habou_ et ses nombreux bas-reliefs militaires nous attirrent
ensuite, et je ne dus quitter ces deux palais qu'aprs avoir tudi 
fond les petits monuments situs dans leur voisinage. Cependant
l'difice de _Kourna_, quoique trs-infrieur en tendue  ces grandes
et importantes constructions, mrite un examen particulier, puisqu'il
appartient aux temps pharaoniques, et remonte  l'poque la plus
glorieuse dont les annales gyptiennes aient constat le souvenir. Son
aspect prsente d'ailleurs un caractre tout nouveau; et si son plan
gnral rveille l'ide d'une habitation particulire et semble exclure
celle de temple, la magnificence de la dcoration, la profusion des
sculptures, la beaut des matriaux et la recherche dans l'excution
prouvent que cette habitation fut jadis celle d'un riche et puissant
souverain.

Et, en effet, ce qui reste de ce palais occupe seulement l'extrmit
d'une butte factice sur laquelle existaient aussi jadis d'autres
constructions lies sans doute avec l'difice encore debout; tous les
dbris pars sur le sol portent du moins des noms royaux appartenant aux
derniers Pharaons de la XVIIIe dynastie, ou au premier de la XIXe.

Sur le mme axe que ces arrachements de constructions rases, au milieu
de bouquets de palmiers et de masures modernes en briques crues, s'lve
un portique ayant plus de cent cinquante pieds de long, trente de
hauteur, et soutenu par dix colonnes dont le ft se compose d'un
faisceau de tiges de lotus, et le chapiteau, des boutons de cette mme
plante tronqus pour recevoir le d. Cet ordre, qui n'est point
particulier aux constructions civiles, puisqu'on le retrouvait dans le
temple de Chnouphis  lphantine et dans un temple d'lthya, tous
deux trs-rcemment dtruits par la barbare ignorance des Turcs,
appartient sans aucun doute aux vieilles poques de l'architecture
gyptienne, et ne le cde, sous le rapport de l'antiquit, qu'aux seules
colonnes canneles semblables au vieux dorique grec, dont elle sont le
type vident, et que l'on trouve employes presque exclusivement dans
les plus anciens monuments de l'gypte.

Sur les quatre faces du d des chapiteaux du portique existent,
sculptes avec beaucoup de recherche, les lgendes royales de _Mnephtha
Ier_ ou celles de _Rhamss le Grand_. Les noms et les prnoms de ces
deux Pharaons sont galement inscrits sur le ft des colonnes, mais
accols ensemble et renferms dans un tableau carr.

Le rapprochement de ces deux noms royaux trouve son explication
naturelle dans la double lgende ddicatoire qui dcore l'architrave du
portique sur toute sa longueur. Cette inscription est ainsi conue:

L'Aroris puissant, ami de la vrit, le seigneur de la rgion
infrieure, le rgulateur de l'gypte, celui qui a chti les contres
trangres, l'pervier d'or soutien des armes, le plus grand des
vainqueurs, le roi _Soleil gardien de la vrit_, l'approuv de Phr, le
fils du Soleil, l'ami d'Ammon, RHAMSS, a excut des travaux en
l'honneur de son pre Amon-Ra, le roi des dieux, et embelli le palais de
son pre, le roi Soleil stabiliteur de justice, le fils du Soleil,
MNEPHTHA-BORE. Voici qu'il a fait lever ... (grande lacune) ... les
propylons du palais ... et qu'il l'a entour de murailles de briques,
construites  toujours; c'est ce qu'a excut le fils du Soleil, l'ami
d'Ammon, RHAMSS.

Cette ddicace constate deux faits principaux: le palais de Kourna fut
fond et construit par le Pharaon _Mnephtha Ier_; et son fils, _Rhamss
le Grand_, achevant la dcoration de ce bel difice, l'environna d'une
enceinte orne de propylons et semblable  celle qui renferme chacun des
grands monuments royaux de Thbes.

Tous les bas-reliefs qui dcorent l'intrieur du portique et l'extrieur
des trois portes par lesquelles on pntre dans les appartements du
palais reprsentent, en effet, _Mnephtha Ier_, et plus souvent encore
_Rhamss le Grand_, rendant hommage  la triade thbaine et aux autres
divinits de l'gypte, ou recevant de la munificence des dieux les
pouvoirs royaux et des dons prcieux, qui devaient embellir et prolonger
la dure de leur vie mortelle. Mais il faut particulirement remarquer
une srie de vingt petits tableaux dans lesquels sont figurs
alternativement les dieux qui prsident au fleuve du Nil dans ses divers
tats, et les desses protectrices de la terre d'gypte pendant chaque
mois, prsentant  _Rhamss le Grand_ tous les produits de la terre et
des eaux dans chaque saison de l'anne; au-dessus de ces bas-reliefs
s'tend horizontalement l'inscription suivante:

Voici ce que disent les dieux et les desses qui rsident dans la
rgion d'en bas  leur fils le dominateur des deux rgions, le seigneur
du monde, _Soleil gardien de justice, l'approuv de Phr_ (Rhamss):
Nous sommes venus vers toi, nous te donnons toutes les productions
destines aux offrandes; nous mettons  ta disposition tous les biens
purs, afin que tu puisses clbrer la pangyrie de la maison de ton
pre, puisque tu es un fils qui aimes ton pre comme le dieu Hrus qui a
veng le sien.

Ces bas-reliefs et leur lgende se rapportent videmment  l'assemble
sacre ou pangyrie solennelle dans laquelle Rhamss le Grand fit
l'inauguration du palais de Mnephtha Ier, son pre, aussitt que, par
ses soins pieux, la dcoration intrieure et extrieure fut entirement
termine. Les seules sculptures de l'difice, _postrieures  Rhamss le
Grand_, consistent en quelques inscriptions royales onomastiques places
sur l'paisseur des portes ou sur le soubassement et qui ne se lient
point  l'ensemble de la dcoration primitive; toutes appartiennent au
rgne de Mnephtha II, fils et successeur immdiat de Rhamss le Grand,
 l'exception d'une seule, sculpte au-dessous du bas-relief des
offrandes et rappelant le nom, le prnom et les titres de _Rhamss IV ou
Miamoun_, cinquime successeur de _Rhamss le Grand_, avec une date de
l'an VI.

La porte mdiale du portique donne entre dans une salle d'environ
quarante-huit pieds de long sur trente-trois de large. C'est la plus
considrable du palais. Six colonnes semblables  celles du portique
soutiennent le plafond, subsistant encore en trs-grande partie; deux
longues inscriptions, toutes deux au nom de _Mnephtha Ier_, servent
d'encadrement aux vautours ails qui dcorent ce plafond. L'inscription
de droite contient la ddicace gnrale du palais, faite par son
fondateur  la plus grande des divinits de l'gypte:

 ... Le seigneur du monde, _soleil stabiliteur de justice_, a fait ces
constructions en l'honneur de son pre, _Amon-Ra_, le seigneur des
trnes du monde et qui rside dans la divine demeure du fils du soleil
_Mnephtha-Bore_  Thbes, sur la rive gauche; il (le roi) a fait
construire l'_habitation des annes_ (c'est--dire le palais) en pierre
de grs blanche et bonne, et un sanctuaire pour le seigneur des dieux.

Cette inscription nous fait connatre, en premier lieu, le nom que les
anciens habitants de Thbes donnaient  l'difice de Kourna. Ils
l'appelaient _demeure de Mnephtha_ ou _Menephtheum_, du nom mme du
prince qui en jeta les fondements et en leva toutes les masses; elle
explique en mme temps le double caractre de temple et de palais que
prsente cet difice, qui, par la disposition mme de son plan, parat
destin  l'habitation d'un homme, et rappelle cependant, par toutes ses
dcorations, la demeure sainte d'une divinit.

La seconde inscription du plafond, celle de gauche, nous apprend que
cette grande salle du palais dont elle constate la construction par le
roi _Mnephtha Ier_, fut le _manskh_, c'est--dire la salle d'honneur,
le lieu o se tenaient les assembles religieuses ou politiques et o
sigeaient les tribunaux de justice. Cette salle du Menephtheum rpond
ici  ces vastes salles des grands palais de Thbes, soutenues par de
nombreuses ranges de colonnes, qu'on a dsignes jusqu'ici sous la
dnomination de salles hypostyles; toutes portent le nom de _manskh_
dans les inscriptions gyptiennes sculptes sur leur plafond ou sur les
architraves de leurs colonnades. Mais ce n'est point ici l'occasion de
dvelopper les considrations qui motivaient le nom de _manskh_
(c'est--dire le _lieu de la moisson_, et par suite, le _lieu o l'on
mesure les grains_), donn par les gyptiens aux salles les plus vastes
de leurs difices publics.

De nombreux tableaux sculpts dcorent les longues parois de droite et
de gauche de cette salle hypostyle. Dans tous se montre le fondateur, le
roi _Mnephtha Ier_, offrant des parfums, des fleurs, ou bien l'image de
son prnom mystique,  la triade thbaine, et particulirement au chef
de cette triade, _Amom-Ra_, sous sa forme primordiale et sous celle de
gnrateur; c'tait le dieu protecteur du palais qui renfermait un
sanctuaire consacr  cette grande divinit. Mais les petites parois 
droite et  gauche de la porte principale sont couvertes de bas-reliefs
reprsentant les membres de la triade thbaine adors par un Pharaon
autre que _Mnephtha Ier_, portant le nom de _Rhamss_, et qu'il ne faut
point confondre avec Rhamss III, dit le Grand.

Une srie de faits incontestables, recueillis dans les monuments
originaux, m'ont dmontr que ce nouveau _Rhamss_, le _Rhamss II_ du
canon royal, succda immdiatement  _Mnephta Ier_, son pre, et fut
remplac, aprs un rgne fort court, par son frre Rhamss III ou
Rhamss le Grand, qui est le Ssostris de l'histoire.

Le bas-relief infrieur,  gauche de la porte, dans la salle hypostyle,
rappelle le sacre de Rhamss II, aprs la mort de Mnephtha Ier. Le
jeune roi, prsent par la desse Mouth et le dieu Chons, flchit le
genou devant le souverain de l'univers, Amon-Ra. Le dieu suprme lui
accorde les attributions royales et les priodes des grandes pangyries,
c'est--dire un trs-long rgne, en prsence de _Mnephtha Ier_, pre du
nouveau roi, reprsent debout derrire le trne d'Ammon, et tenant  la
fois les emblmes de la royaut terrestre qu'il vient de quitter, et
l'emblme de la vie divine dont il jouit dj dans la compagnie des
dieux.

Plus loin, on a figur l'enfance de Rhamss II en reprsentant le jeune
roi, debout, embrass par Mouth, la grande mre divine, qui lui offre le
sein. La lgende porte textuellement:

Voici ce que dit Mouth, dame du ciel: Mon fils qui m'aime, seigneur des
diadmes, Rhamss chri d'Ammon, moi qui suis ta mre, je me complais
dans tes bonnes oeuvres; nourris-toi de mon lait.

Ce tableau fait pendant  une composition analogue, sculpte sur la
paroi oppose; la desse _Hathr_, la Vnus gyptienne, nourrissant le
roi _Mnephtha Ier_, et lui adressant les mmes paroles.

La frise entire de la salle hypostyle se compose des noms et prnoms
rpts de ce Pharaon, environns des insignes du pouvoir souverain. On
les retrouve aussi sur les ds et dans les ornements de la base des
colonnes, mais entremls aux cartouches de Rhamss II. Les architraves
portent plusieurs inscriptions ddicatoires de la salle hypostyle; les
unes au nom du fondateur, Mnephtha Ier, d'autres au nom de Rhamss II,
qui en acheva la dcoration.

Les bas-reliefs sculpts sous le rgne de ces deux princes sont
remarquables par la simplicit du style, la finesse de leur excution et
l'lgante proportion des figures; ce qui les fait distinguer au premier
coup d'oeil des sculptures appartenant  l'poque de Rhamss le Grand;
celles-ci, traites avec bien moins de soin, portent dj des marques
videntes de la dcadence de l'art.

On sera frapp de cette diffrence trs-sensible en comparant les
bas-reliefs de la salle hypostyle avec ceux qui couvrent les parois de
la premire salle de droite, et en gnral toute la partie du palais 
droite de la salle hypostyle, dcore sous Rhamss le Grand. Cette tude
n'est pas sans intrt, et importe beaucoup  l'histoire de l'art en
gnral, surtout quand il s'agit d'poques bien antrieures aux premiers
essais des matres immortels qu'a produits le gnie inpuisable des
Grecs; et ici j'ai sous les yeux et sous la main des documents de cette
importante histoire; je les explore de mon mieux et j'y pense sans
cesse, ne ft-ce que comme sujet de distraction des magnificences de
notre chteau de Kourna, petite bicoque de boue  un tage, mais
dominant majestueusement ces tanires et ces terriers o se nichent nos
concitoyens les Arabes; nous y jouissons journellement d'une temprature
de 32  38 degrs; mais on s'habitue  tout, et nous trouvons qu'on
respire trs agrablement  28 degrs; d'ailleurs, je ne suis au
chteau que la nuit.

Nos explorations  Thbes avancent vers leur terme; le 1er aot
prochain, nous passerons sur la rive orientale, o nous attendent les
immenses constructions de _Karnac_ et de _Louqsor_; ces dernires sont
dj dans nos portefeuilles. Un mois nous suffira pour relever le peu de
bas-reliefs historiques encore existants dans le grand palais des rois,
et pour noter ce qu'il y a de plus saillant dans les scnes religieuses,
si nombreuses dans cette curieuse construction. Je compte donc me mettre
srieusement en route pour Paris au commencement de septembre, poque 
laquelle nous dirons adieu  Thbes, notre vieille mre. Nous reverrons
Dendrah en descendant, et aprs une station au Caire nous nous
retrouverons bientt  Alexandrie.

Si l'on doit voir un oblisque gyptien  Paris, comme vous me
l'crivez, que ce soit un de ceux de Louqsor; Thbes se consolera de cet
enlvement en gardant l'oblisque de Karnac, le plus beau de tous et le
plus digne d'admiration; mais je ne donnerai jamais mon adhsion (dont
on saura fort bien se passer, sans doute) au projet de scier en trois
parties un de ces magnifiques monolithes; ce serait un sacrilge: tout
ou rien. Je ne doute pas qu'on ne puisse mettre sur le Nil et charger
sur un radeau proportionn l'un des deux oblisques de Louqsor, et je
dsigne celui de droite pour de trs-bonnes raisons, quoique le
pyramidion en soit altr et que le monolithe soit moins lev de
quelques pieds que celui de gauche. Les grandes eaux de l'inondation
emmneraient facilement l'embarcation jusqu' Alexandrie, et la mer
ferait le reste[Footnote: L'vnement a prouv combien les prvisions de
Champollion le jeune taient justes.]; voil ce qui est possible, et le
seul plan que je puisse proposer, d'aprs la connaissance complte des
localits et des monuments. Paris a besoin d'un ou deux chantillons des
grands travaux de l'architecture gyptienne, qui taient si instructifs
pour ceux qui les visitaient dans le temps de leur splendeur; car il est
vrai que toute l'histoire nationale y tait inscrite, et nos monuments
modernes ne sont pas destins  rendre de tels services  notre
postrit. Ce que j'y ai appris est prodigieux; Mdinet-Habou a fourni
une rcolte bien inattendue de noms d'anciens peuples d'Afrique et
d'Asie; il n'y a vraiment qu' y regarder pour s'enrichir et pour
remplir une grande partie des lacunes qui existent encore dans les
premires pages de l'histoire gnrale des hommes. J'espre que je
n'aurai pas travaill sans utilit pour ce grand sujet de mes tudes
dans cette autre terre sainte.

A propos de terre sainte, nous venons d'apprendre que Mgr l'archevque
de Jrusalem a jug  propos de nous dcorer trs-bnvolement de la
croix de chevalier du Saint-Spulcre; que nos diplmes sont arrivs 
Alexandrie, o nous pourrons les retirer moyennant les droits d'usage,
fixs pour nous  cent louis pour chacun. Il parat qu'on ignore sur les
bords du Cdron que les rudits des bords de la Seine ne sont pas des
Crsus, et que la roue de la Fortune ne tourne gure pour eux s'il ne
sont d'ailleurs un tant soit peu industriels; quelle que soit donc notre
ardeur d'arborer la croix de chevalier pour combattre les infidles, je
dois renoncer  cet honneur et me contenter d'avoir t jug digne de
l'obtenir; ce n'est pas  la pauvre rudition  supporter les charges du
sicle, et ce n'est que de sa plume qu'elle peut concourir au triomphe
de la sainte Sion.

J'ai enfin les lettres de Paris des 30 janvier, 22 mars et 10 avril;
j'attends toujours celles auxquelles j'apporterai moi-mme les
rponses.... Adieu.




VINGT ET UNIME LETTRE


Sur le Nil, prs d'Antino, le 11 septembre 1829.

Le lieu et la date de cette lettre diront clairement que mon voyage de
recherches est termin, et que je retourne au plus vite vers Alexandrie
pour regagner l'Europe et y trouver  la fois contentement de coeur et
repos de corps, dont, au reste, quant au dernier point, je n'prouve pas
un grand besoin; depuis Dendrah, que j'ai quitt le 7 au matin, j'ai en
effet vcu en chanoine; couch toute la journe dans la jolie cange de
notre ami Mohammed-Bey d'Akhmim, qui a bien voulu nous la louer, j'ai
men une vie tout  fait contemplative, et mon occupation la plus
srieuse a t de regarder, comme on le fait parfois  Paris, de quel
ct venait le vent et si nos rameurs faisaient leur devoir en
conscience. Le vent du nord nous a longtemps contraris, malgr le
courant du fleuve, enfl outre mesure et au-dessus du maximum de sa
crue. L'inondation de cette anne est magnifique pour ceux qui, comme
nous, voyagent en amateurs, et n'ont dans ces campagnes d'autre intrt
que celui du coup d'oeil. Il n'en est pas de mme des pauvres et
malheureux fellahs ou cultivateurs; l'inondation est trop forte; elle a
dj ruin plusieurs rcoltes, et le paysan sera oblig, pour ne pas
mourir de faim, de manger le bl que le pacha lui avait laiss pour
l'ensemencement prochain. Nous avons vu des villages entiers dlays par
le fleuve, auquel ne sauraient rsister de mesquines cahuttes bties de
limon sch au soleil; les eaux, en beaucoup d'endroits, s'tendent
d'une montagne  l'autre, et l o les terres plus leves ne sont point
submerges, nous voyons les misrables fellahs, femmes, hommes et
enfants, portant en toute hte de pleines couffes de terre, dans le
dessein d'opposer  un fleuve immense des digues de trois  quatre
pouces de hauteur, et de sauver ainsi leurs maisons et le peu de
provisions qui leur restent. C'est un tableau dsolant et qui navre le
coeur; ce n'est pas ici le pays des souscriptions, et le gouvernement ne
demandera pas un sou de moins, malgr tant de dsastres.

C'est avec bien du regret, comme on se l'imagine sans doute, que j'ai
dit adieu aux magnificences de Thbes, que j'habitais depuis six mois.
Notre dernier logement a t,  Karnac, le temple de _Oph_ (Rha), 
ct du grand temple du sud, au milieu des avenues de sphinx, et  la
porte du grand palais des rois.

A notre retour  Thbes, au mois de mars pass, nous avions exploit le
palais de Louqsor et fait dessiner tous les bas-reliefs de quelque
intrt, en commenant par les immenses tableaux des deux massifs du
pylne; ce sont donc les seuls difices de Karnac que nous avions encore
 tudier. Ce travail a t excut avec ardeur, et mes portefeuilles
renferment, sans exception, la srie de tous les bas-reliefs
historiques, un peu conservs, du palais de Karnac, aussi beaux de style
et d'excution que ceux d'Ibsamboul, s'ils ne leur sont mme rellement
suprieurs. Tous concernent les campagnes de _Mnephtha Ier_ (Ousire)
en Asie; j'ai fait prendre, de plus, une cinquantaine de dessins de
bas-reliefs qui mritent aussi le titre d'historiques, puisqu'ils
reprsentent des Pharaons qui compltent ou enrichissent plusieurs de
mes recueils relatifs aux XVIIIe, XIXe, XXe, XXIe et XXIIe dynasties.
Karnac est un amas de palais et de temples; tonnante runion d'difices
de toutes les poques de la monarchie gyptienne, constructions
merveilleuses devant lesquelles tout esprit de systme sur les arts
devra se modifier par l'influence de si grandes conceptions compltement
ralises.

Parti de Thbes le 4 septembre au soir, j'tais le 5 sous le portique de
Dendrah, dont l'architecture est aussi admirable que les bas-reliefs de
dcor sont mauvais et repoussants par l'empreinte de dcadence qu'ils
offrent dans toutes leurs parties; les inscriptions hiroglyphiques
elles-mmes sont de mauvais got. Le scribe qui les a traces a voulu
faire le bel esprit; prodiguant les symboles et les formes figuratives,
il a vis au lazzi et mme au calembour. Toutefois, la masse de
l'difice est belle, imposante, frappe mme les voyageurs qui, comme
nous, sont de vieux Thbains, et ont l'oeil encore rempli des belles
conceptions architecturales de l'poque des Pharaons.

Le reste du voyage jusqu'aujourd'hui (11 septembre) n'a rien offert de
particulier; j'espre dans la nuit de demain arriver au Caire; l, rien
ne peut m'arrter plus de quatre ou cinq jours; nous partirons tout de
suite pour Alexandrie, et s'il s'y trouve un bon vaisseau prt  nous
recevoir, je m'embarque immdiatement pour gagner Toulon.

C'est aussi sur le Nil, entre _Dendrah_ et _Haou_ (Diospolis parva),
que nous ont rejoints par hasard deux malheureux courriers, expdis de
Thbes au Caire depuis la fin de juin; pendant tout ce temps-l nous
sommes rests sans nouvelles d'Europe, et c'est en attendant chaque jour
leur arrive que le temps s'est coul sans que nous puissions crire en
France. Du reste, comme nous, vous devez tre accoutums aux lacunes.
Ces courriers m'ont apport les lettres du 12 mai et du 12 juillet;
heureusement je suis en chemin d'en avoir de plus fraches. Nous venons
d'apprendre l'arrive du nouveau consul gnral de France, M. Mimaut; on
nous en dit toute sorte de bien. Ce sera pour nous une nouvelle
ressource.... Adieu.




VINGT-DEUXIME LETTRE


Le Caire, le 15 septembre 1829.

Nous voici de retour dans la capitale de l'gypte, o je ne trouve ni
lettres ni nouvelles d'Europe. Je me hterai de descendre  Alexandrie;
je suis retenu au Caire par une visite que je dois faire 
Ibrahim-Pacha, dont je suis dsireux de faire la connaissance. Je puis,
dans une conversation, laisser dans sa tte le germe de quelques bonnes
choses, et il est capable de les excuter.

Je n'ai pas oubli le muse gyptien du Louvre dans mes explorations;
j'ai recueilli des monuments de tout volume, et les plus petits ne
seront pas les moins intressants. En objets de gros volume, j'ai choisi
sur des milliers trois ou quatre momies remarquables par des dcorations
particulires, ou portant des inscriptions grecques; ensuite, le plus
beau bas-relief colori du tombeau royal de Mnephtha Ier (Ousire), 
Biban-el-Molouk; c'est une pice capitale qui vaut  elle seule une
collection; il m'a donn bien du souci et me fera certainement un procs
avec les Anglais d'Alexandrie, qui prtendent tre les propritaires
lgitimes du tombeau d'Ousire, dcouvert par Belzoni aux frais de M.
Salt. Malgr cette belle prtention, de deux choses l'une: ou mon
bas-relief arrivera  Toulon, ou bien il ira au fond de la mer ou du
Nil, plutt que de tomber en des mains trangres. Mon parti est pris
l-dessus.

J'ai acquis au Caire, de Mahmoud-Bey le Kihaa, le plus beau des
sarcophages prsents, passs et futurs; il est en basalte vert, et
couvert intrieurement et extrieurement de bas-reliefs, ou plutt de
cames travaills avec une perfection et une finesse inimaginables.
C'est tout ce qu'on peut se figurer de plus parfait dans ce genre; c'est
un bijou digne d'orner un boudoir ou un salon, tant la sculpture en est
fine et prcieuse. Le couvert porte, en demi-relief, une figure de femme
d'une sculpture admirable. Cette seule pice m'acquitterait envers la
maison du roi, non sous le rapport de la reconnaissance, mais sous le
rapport pcuniaire; car ce sarcophage, compar  ceux qu'on a pays
vingt et trente mille francs, en vaut certainement cent mille.

Le bas-relief et le sarcophage sont les deux plus beaux objets gyptiens
qu'on ait envoys en Europe jusqu' ce jour. Cela devait de droit venir
 Paris et me suivre comme trophe de mon expdition; j'espre qu'ils
resteront au Louvre en mmoire de moi _ toujours_.




VINGT-TROISIME LETTRE


Alexandrie, le 30 septembre 1829.

Depuis dix jours nous sommes  Alexandrie; nous avons reu de M. Mimaut,
le nouveau consul gnral de France, l'accueil le plus gracieux, et je
ne saurais assez me louer des soins et des attentions dont il m'honore
depuis que je suis chez lui; j'en suis pntr de la plus vive
reconnaissance. Ma sant et celle de mes compagnons est des meilleures;
il ne manque  notre bonheur que de voir natre et s'lever de l'horizon
la voile du vaisseau que M. le ministre de la marine a bien voulu
envoyer pour nous ramener en France; mais depuis six semaines la mer est
dserte, pas mme un vaisseau marchand! et notre patience s'use par
secondes.

Je n'ai quitt le Caire qu'aprs avoir fait une longue visite 
Ibrahim-Pacha, qui nous a reus au mieux. Je l'ai beaucoup entretenu
d'un voyage aux _sources du Nil_, et j'ai affermi en lui l'ide qu'il
avait dj, d'attacher son nom  cette belle conqute gographique, soit
en favorisant largement les voyageurs qui la tenteraient, soit en
prparant lui-mme une petite expdition de voyageurs qu'il ferait
soutenir par quelques hommes d'armes. C'est l une semence jete en
bonne terre pour l'avenir, et le pacha comprend tout l'intrt de cette
entreprise et de son succs.

J'ai aussi prsent mes respects au vice-roi Mohammed-Aly, et lui ai dit
toute notre gratitude pour la protection officieuse qu'il nous a
accorde; le vice-roi est toujours bon et aimable pour les Franais;
c'est dire qu'il l'a t infiniment pour nous.

Je profite de l'attente  laquelle je suis condamn pour mettre en ordre
mes papiers et dessins. Je dis que c'est immense, et j'espre que vous
en jugerez de mme.

Mes jeunes gens passent leurs loisirs forcs  peindre des dcorations
pour un thtre que des amateurs franais vont ouvrir incessamment; un
thtre franais  Alexandrie d'gypte dit bien haut que la civilisation
marche; nous serons donc forcs de nous divertir en attendant
l'embarquement.



15 octobre 1829.

Nous sommes aujourd'hui tout aussi avancs qu'au 15 septembre,
c'est--dire toujours clous  Alexandrie; ce qui augmente mes regrets
d'avoir quitt sitt Thbes et la Haute-gypte, et cela pour venir le
plus tt possible perdre notre temps sur les tristes rives de la
Mditerrane. Nous savons seulement que la corvette _l'Astrolabe_ a fait
annoncer qu'elle avait commission de nous ramener en France; elle est
commande par M. de Verninac, un de mes compatriotes quercynois. Cela
n'empchera pas que nous soyons encore  Alexandrie au 15 novembre
prochain, _l'Astrolabe_ devant pralablement conduire en Syrie M.
Malivoir, consul de France  Alep. Les Toscans ont perdu patience, et se
sont embarqus sur un navire marchand. Le voisinage de _l'Astrolabe_ m'a
dtourn de la mme rsolution, et d'ailleurs je ne voudrais pas me
sparer de mon bagage archologique.... Me voil toujours avec la terre
de France en perspective.... Je la toucherai enfin, mais jamais assez
tt pour mon coeur.... Adieu.




VINGT-QUATRIME LETTRE


Alexandrie, le 10 novembre 1829.

Le mauvais temps ayant contrari les projets de l'_Astrolabe_, a aussi
ajourn les miens; je ne pense pas m'embarquer avant le 20 de ce mois;
mais je trouverai dans le commandant Verninac un fort aimable homme,
trs-instruit et de la plus agrable socit; c'est quelque chose
partout, bien plus encore sur mer.

Le beau sarcophage a t mis  bord hier, et fort heureusement; nous
continuons l'embarquement de nos effets; mais je ne suis pas sans
quelque crainte en pensant d'avance aux douanes de Toulon; il faut qu'un
ordre ministriel nous y prcde pour la libre admission: 1 des caisses
contenant les monuments que je destine au Muse; 2 pour les divers
objets qui font aujourd'hui partie de notre garde-robe orientale ou de
simple curiosit, tels que manteaux de laine dits _burnous_, chaussures
pour hommes et pour femmes, voiles de mousseline brods en or, armes,
ustensiles domestiques, harnais et autres produits des manufactures
d'gypte et de Nubie, que nous avons recueillis  nos dpens. Je ne
pense pas qu'on nous refuse cette faveur, du reste bien gratuite pour
nous.

Les dcorations du thtre franais d'Alexandrie sont termines, et dj
prouves; l'ouverture du thtre a eu lieu le jour de la fte du roi, 
la grande satisfaction des nombreux spectateurs que cette fte nouvelle
avait runis.



28 novembre 1829.

Enfin il m'est permis de dire adieu  ma terre sainte,  ce pays de
merveilles historiques; je quitterai l'gypte combl des faveurs de ses
anciens et de ses modernes habitants, vers le 2 ou le 3 dcembre. Mon
fidle aide de camp, Salvador Cherubini, ne me quittera pas; MM. Lhte,
Lehoux et Bertin resteront ici aprs nous, pour avancer un grand travail
qu'ils ont commenc, _le Panorama du Caire_, pour lequel ils ont fait
sur les lieux toutes les tudes ncessaires; ils veulent le terminer
ici, et ils ont cent fois raison, car ce sera une magnifique chose. Pour
moi, je pars bien rsolu contre les bourrasques et coups de vent qui ne
nous manqueront certainement pas dans ce temps-ci; mais la France est 
ce prix: je l'accepte.

Cette lettre voguera par les soins obligeants d'un fort aimable et
excellent homme, M. Ouder, aide de camp de M. le gnral Guilleminot,
qui monte le brick _l'clipse_, et dont l'arrive prcdera la mienne
d'une dizaine de jours, son brick marchant bien mieux que notre
_Astrolabe_, corvette  l'preuve de la bombe et des fureurs de l'Ocan,
qu'elle a braves plusieurs fois dans ses voyages autour du monde. Je ne
serai donc  Toulon que du 20 au 25 dcembre, et sur pays chrtien que
vers le milieu de janvier,  cause de la quarantaine de trois  quatre
semaines que je ferai  Toulon, si je ne la fais pas  Malte dans
l'intention de gagner quelques jours. Dans tous ces calculs, je crois
fermement que la fin de mon drame sera aussi heureuse que les quatre
premiers actes; l'ide _France_ en constitue l'unit requise par la
vnrable antiquit.... Adieu.




VINGT-CINQUIME LETTRE


Toulon, le 25 dcembre 1829.

_Soyez sans inquitude, tout ira bien_; c'est en ces termes que je dis
adieu  mes amis au moment de mon dpart de Paris; j'ai tenu parole, et
me voici en rade de Toulon, subissant avec rsignation le triste devoir
de la quarantaine. Ma campagne est donc finie, et tous mes voeux et les
vtres sont remplis. C'est le 23 dcembre, dans la rade d'Hyres, que
l'ancre de l'_Astrolabe_ mordit enfin sur la terre de France; c'est le
jour anniversaire de ma naissance; au 1er janvier vous aurez ma lettre
pour vos trennes; il ne manque donc  ma satisfaction que d'avoir en
main vos lettres, qui m'attendent sans doute ici; j'espre pour tout
cela dans les bonts habituelles de M. le prfet maritime.

Je ferai ma quarantaine  bord de l'_Astrolabe_, toutefois en prenant
une chambre au lazaret, dans le but de me chauffer et de faire un peu
d'exercice. J'y reverrai mon _Journal de voyage_ et j'y ajouterai ce
qui y manque sur mon dernier sjour au Caire et  Alexandrie. La
reconnaissance me fait un devoir de consigner dans ce journal tous les
tmoignages d'intrt que j'ai reus d'Ibrahim-Pacha, et les marques non
interrompues de la plus active protection de S.A. Mohammed-Aly, qui, le
jour de la fte du roi, a ajout  toutes ses bonts le prsent d'un
magnifique sabre.

C'est une tte qui travaille avec activit sur le pass et _sur
l'avenir_: Son Altesse m'a demand un abrg de l'histoire de l'gypte,
et j'ai rdig un petit mmoire, selon ses vues, qui parat l'avoir
vivement intress; je lui ai remis aussi une note dtaille qui a pour
objet la conservation des monuments principaux de l'gypte et de la
Nubie. J'espre que ces deux mmoires porteront leur fruit.

Je ne saurais dire assez haut tout ce dont je suis redevable aux soins
et  l'affection de M. Mimaut, notre consul gnral; c'est un homme
parfait, qui m'est all au coeur, et n'en sortira jamais. J'ai
recommand de nouveau  ses bonts MM. Lhte, Lehoux et Bertin, qui
restent aprs moi  Alexandrie pour terminer leur panorama du Caire et
faire les portraits du vice-roi et d'Ibrahim, son fils, qui l'ont
dsir.

Le magnifique sarcophage, le grand bas-relief du tombeau de Mnephtha,
toutes mes caisses contenant les stles, momies et autres objets
destins au Muse, sont chargs sur l'_Astrolabe_; j'espre que la
douane pargnera ces proprits nationales, et que je ne serai pas
oblig de dballer vingt ou trente caisses qui nous ont dj cot tant
de peine. Ce qu'il faudrait obtenir encore, c'est d'viter le
transbordement de ces monuments, et que M. de Verninac soit charg de
conduire le chargement de l'_Astrolabe_ dans le port du Havre aussitt
que la saison le permettra, vers les premiers jours de mars, je pense,
pour tre en avril au Havre, d'o un chaland emporterait le tout par la
Seine devant le Louvre. Par ce moyen fort simple et pour lequel il
suffira d'un ordre de M. le ministre de la marine, on ne compromettrait
pas, par deux ou trois transbordements, la conservation de ces richesses
monumentales, qui serviront  complter les salles basses du Muse.

Aprs ma sortie de quarantaine, je resterai trois jours  Toulon, j'en
passerai quatre  Marseille, d'o je me rendrai  Aix, pour tudier les
papyrus de M. Sallier. Ce sera une petite sance gyptienne, et j'espre
en reprendre l'habitude journalire  Paris; c'est un sort, et je m'y
rsigne sans peine.... Adieu.




VINGT-SIXIME LETTRE


Au lazaret de Toulon, le 26 dcembre 1829.

_ M. le baron DE LA BOUILLERIE, intendant gnral de la maison du roi._

MONSIEUR LE BARON,

Mon premier devoir, en touchant la terre de France, est de renouveler
l'expression de toute ma gratitude  la main protectrice qui, secondant
les hautes vues du roi pour l'avancement des tudes historiques, m'a
gnreusement fourni les moyens d'accomplir la srie des recherches que
la science montrait encore  faire dans l'gypte entire et sur le sol
de la Nubie. Je me suis efforc, par mon complet dvouement 
l'importante entreprise que vous m'avez mis  mme d'excuter, de ne
point rester au-dessous d'une si noble tche et de justifier de mon
mieux les esprances que les savants de l'Europe ont bien voulu attacher
 mon voyage.

L'gypte a t parcourue pas  pas, et j'ai sjourn partout o le temps
avait laiss subsister quelques restes de la splendeur antique; chaque
monument est devenu l'objet d'une tude spciale; j'ai fait dessiner
tous les bas-reliefs et copier toutes les inscriptions qui pouvaient
fournir des lumires sur l'tat primitif d'une nation dont le vieux nom
se mle aux plus anciennes traditions crites.

Les matriaux que j'ai recueillis ont surpass mon attente. Mes
portefeuilles sont de la plus grande richesse, et je me crois permis de
dire que l'histoire de l'gypte, celle de son culte et des arts qu'elle
a cultivs ne sera bien connue et justement apprcie qu'aprs la
publication des dessins qui sont le fruit de mon voyage.

Je me suis fait un devoir de consacrer toutes les conomies qu'il m'a
t possible de raliser  des fouilles excutes  Memphis,  Thbes,
etc., pour enrichir le muse Charles X de nouveaux monuments; j'ai t
assez heureux pour runir une foule d'objets qui complteront diverses
sries du muse gyptien du Louvre; et j'ai enfin russi, aprs bien des
doutes,  faire l'acquisition du plus beau et du plus prcieux
_sarcophage_ qui soit encore sorti des catacombes gyptiennes. Aucun
muse de l'Europe ne possde un si bel objet d'art gyptien. J'ai runi
aussi une collection d'objets choisis d'un trs-grand intrt, parmi
lesquels se trouve une statuette de bronze d'un travail exquis,
entirement incruste en or, et reprsentant une reine gyptienne de la
dynastie des Bubastites. C'est le plus bel objet connu de ce genre.

Je me hterai, autant que l'obligation de la quarantaine et l'tat de ma
sant pourront me le permettre, de me rendre  Paris le plus tt
possible, afin d'avoir l'honneur de mettre sous vos yeux, Monsieur le
baron, tous les rsultats de mon voyage. Je m'estimerais heureux si vous
vouliez bien voir en eux une marque de mon zle pour le service du roi,
et en mme temps une preuve de la vive reconnaissance et du respectueux
dvouement avec lesquels j'ai l'honneur d'tre, Monsieur le baron,
votre, etc.




VINGT-SEPTIME LETTRE


Toulon, le 26 dcembre 1829.

_ M. le vicomte SOSTHNES DE LAROCHEFOUCAUD, directeur du dpartement
des Beaux-Arts de la maison du roi._

MONSIEUR LE VICOMTE,

J'ai l'honneur de vous faire part de mon arrive en France, sur le
btiment du roi l'_Astrolabe_, entr hier au soir en rade aprs une
traverse de dix-neuf jours, et je m'empresse de porter en mme temps 
votre connaissance les heureux rsultats de mon voyage.

Sous le rapport des recherches scientifiques qui en taient l'objet
principal, mes esprances ont t pour ainsi dire surpasses; la
richesse de mes portefeuilles ne laisse rien  dsirer, et les dessins
qu'ils renferment, claircissant une foule de points historiques,
donnent en mme temps des lumires du plus piquant intrt sur les
formes de la civilisation gyptienne jusque dans ses plus petits
dtails. J'ai recueilli enfin des notions certaines pour l'histoire
gnrale des beaux-arts, et en particulier pour celle de leur
transmission de l'gypte  la Grce.

C'tait un devoir pour moi de m'efforcer d'enrichir la division
gyptienne du muse royal de divers genres de monuments qui lui
manquent, et de ceux qui peuvent complter les belles sries qu'il
renferme dj. Je n'ai rien pargn pour atteindre ce but; tout ce que
j'ai pu conomiser sur les fonds que la maison du roi et divers
ministres avaient bien voulu m'accorder pour mon voyage, a t employ
 des fouilles et  des acquisitions de monuments gyptiens de toute
espce, destins au muse Charles X. J'ai fait scier  grand' peine et
tirer du fond d'une des catacombes royales de Thbes un trs-grand
bas-relief conservant encore presque toute sa peinture antique. Ce
superbe morceau, provenant du tombeau du pre de Ssostris, pourra seul
donner une juste ide de la somptuosit et de la magnificence des
spultures pharaoniques. J'ai aussi acquis un monument du premier ordre:
c'est un sarcophage en basalte vert, couvert de sculptures d'une
admirable finesse d'excution, et du plus haut intrt mythologique;
cette pice, la plus belle de ce genre qu'on ait dcouverte jusqu'ici,
appartenait  Mahmoud-Bey, ministre de la guerre de S.A. le vice-roi
d'gypte.

Tous les objets destins au muse ont t embarqus  bord de
l'_Astrolabe_ et sont arrivs avec moi  Toulon; il ne s'agit plus que
de leur transport au muse royal; et comme il importe extrmement  la
conservation du sarcophage, des bas-reliefs et de quelques peintures
antiques, d'viter le plus possible toute espce de dplacement, il
serait trs-dsirable que la corvette l'_Astrolabe_, sur laquelle sont
embarqus ces objets prcieux, ft charge de les transporter de Toulon
au Havre aussitt que la mer sera tenable. En obtenant cette dcision du
ministre de la marine, vous assureriez  la fois, Monsieur le vicomte,
la conservation de ces monuments et leur arrive  Paris vers le 1er
avril, poque o il est indispensable de les recevoir pour achever enfin
l'arrangement des salles basses du muse gyptien.

D'un autre ct, j'expdierai  Paris, par le roulage, huit  dix
caisses contenant divers objets de petites proportions et qui peuvent
supporter sans inconvnient le transport par terre. Les autres
arriveraient par mer avec les grands objets.

Permettez-moi, Monsieur le vicomte, de vous prier de hter la dcision
de M. le ministre de la marine relativement  l'envoi de la corvette
l'_Astrolabe_ au Havre, o elle dposerait les antiquits appartenant au
muse royal, afin que je puisse, en sortant de quarantaine, prendre pour
leur sret toutes les mesures convenables.

Je terminerai cette lettre en renouvelant ici l'expression de toute ma
gratitude pour votre active bienveillance,  laquelle je dois attribuer
en grande partie le succs de mon voyage; veuillez agrer en mme temps
l'hommage du respectueux et entier dvouement avec lequel j'ai l'honneur
d'tre, Monsieur le vicomte, votre, etc.




VINGT-HUITIME LETTRE


En rade de Toulon, le 14 janvier 1830.

C'est aujourd'hui que je comptais recouvrer ma libert, perdre mon titre
de pestifr, dire adieu au lazaret et bonjour aux rues d'une ville
franaise. Le conseil de sant en a jug autrement; considrant que
l'_Astrolabe_, avant de nous prendre  Alexandrie, tait alle mettre M.
de Malivoir, consul d'Alep,  Lataki, sur la cte de Syrie, o un canot
l'avait dpos, l'_Astrolabe_ ayant ensuite mis  la voile pour
retourner en gypte, ledit conseil a augment notre quarantaine de dix
jours de plus, en nous considrant comme _provenance brute_. Cette
dcision malencontreuse aura son cours, parce que ces messieurs l'ont
jug ainsi selon leur bon plaisir. L'gypte, depuis cinq ans, n'a pas vu
de peste; l'tat sanitaire de Lataki tait parfait; le canot seul
avait touch terre; quarante jours et plus s'taient couls,  notre
entre en rade de Toulon, depuis le dpart de l'_Astrolabe_ de devant
Lataki; aucune maladie ne s'tait montre  bord; vingt autres jours de
quarantaine  Toulon, expirs hier 13, ajouts aux quarante prcdents,
donnent deux mois d'preuve  la sant de l'quipage; et quand mme, on
en exige encore dix de plus! Le plus plaisant, s'il y a le mot pour rire
dans un tel acte, c'est que le brick l'_clipse_, avec les officiers et
les passagers duquel nous avons vcu tous les jours bras dessus bras
dessous  Alexandrie, est arriv trois jours avant nous  Toulon, et n'a
t soumis qu' vingt jours de quarantaine. Si nous avions la peste, les
personnes de l'_clipse_ doivent l'avoir prise de nous; s'ils sont
dclars sains, c'est que nous le sommes nous-mmes. Tout cela ne m'a
pas sembl trs-rationnel, surtout quand il en rsulte un supplment de
quarantaine.

Je vais crire  M. le duc de Blacas, puisqu'il est de retour  Paris.
J'espre qu'il aura reu les deux lettres que je me suis fait un devoir
de lui adresser, la premire de Thbes, en remontant le Nil, et la
seconde aprs avoir quitt la seconde cataracte; je donne dans celle-ci
une ide gnrale de mes conqutes historiques en Nubie, et c'est  M.
le duc de Blacas que j'en devais le premier hommage.

Cette lettre-ci te parviendra par M. le ministre de la marine, auquel je
viens d'adresser quelques renseignements importants qu'il m'a demands
au sujet du transport de l'oblisque de Louqsor. Dieu veuille que cette
belle entreprise s'achve! cela serait glorieux pour tous et pour tout.

Rien de plus. Le lazaret est le pays de l'uniformit. Ma sant et celle
de Salvador sont excellentes, malgr les vents, la pluie et la neige, et
l'impossibilit d'avoir du feu  bord; mais je passe une partie de la
journe dans une mauvaise chambre du lazaret, o je puis faire du feu.
Quelle opposition que ce mortel hiver avec nos cinquante degrs
d'Ibsamboul! Vous n'tes pas mieux traits  Paris, et j'en grelotte
d'avance; mais enfin ce sera  Paris.... Adieu.




VINGT-NEUVIME LETTRE


Aix, le 29 janvier 1830.

Me voici tabli chez le bon M. Sallier, et gardant le coin du feu pour
me soustraire au froid piquant qui se fait encore sentir dans ce beau
climat de Provence. Je m'effraye de l'ide seule de monter subitement
vers le nord et m'ensevelir dans les brouillards de la Seine. Jusqu'ici,
la goutte a bien voulu m'pargner sa visite habituelle du premier jour
de l'an; quelques petites douleurs sourdes m'avertissent qu'elle
arrivera  la premire humidit qui me saisira.

Je suis sorti de la maudite quarantaine le 23 du courant, et n'ai pass
que deux jours  Toulon avec M. Drovetti, qui, ayant appris que j'tais
en quarantaine, vint m'y voir et prolongea son sjour jusqu' ma sortie
dfinitive. Nous sommes partis tous deux au mme instant, le 26, lui
pour l'orient,  Nice, et moi pour l'occident,  Marseille, o
j'arrivai le mme jour d'assez bonne heure; j'y sjournai le 27 et la
nuit du 28. J'ai vu tout ce qu'il y a  voir, c'est--dire peu de chose
en antiquits gyptiennes. Au moment de partir, j'ai reu la lettre de
notre ami Dubois, et j'ai trait pour la stle gyptienne de M. Mayer,
qui s'est dcid  la cder; il va l'adresser directement au muse
royal.

J'ai certainement grande envie de me voir  Paris; mais les froids
rigoureux que vous prouvez sous ce bienheureux ciel m'pouvantent
profondment; aussi suis-je dcid  diriger ma route de manire  ne
quitter le soleil du Midi que le plus tard possible, afin de mnager les
transitions. Je ne prendrai donc pas la route de Lyon, difficile par
l'accumulation des neiges, surtout entre Lyon et Paris. J'aurai de la
besogne  Aix pour sept  huit jours au moins, sur les papyrus de M.
Sallier; je veux les couler  fond, afin de n'tre pas oblig d'y
revenir. De l je compte aller  Avignon voir le muse Calvet. Je
tournerai sur Nmes pour visiter les nouvelles fouilles; ensuite
Montpellier, Narbonne, Toulouse et Bordeaux; je pousserai de l sur
Montauban, et  Cahors je prendrai la malle-poste, qui me mettra en deux
ou trois jours  Paris.... A Paris donc.




TRENTIME LETTRE


Toulouse, le 18 fvrier 1830.

Me voici au milieu des troubadours de Toulouse. J'ai fait partir
Salvador presque  notre arrive; il emporte mes gros bagages, contenant
les dessins et toutes mes notices et descriptions des monuments; ces
prcieux documents me serviront d'avant-garde et me prcderont de
quelques jours  Paris.

Le papyrus de M. Sallier m'a retenu plus que je ne l'avais pens. Il a
fallu prolonger mon sjour, parce que mon excellent hte m'a tmoign
l'envie de rester seul possesseur de son livre et le dsir que je n'en
prisse point de copie; il a donc fallu me contenter de l'tudier  fond.
Je ne l'ai quitt qu'aprs avoir mis en portefeuille des notes compltes
sur les parties les plus importantes de ce vieux monument. J'ai reconnu
qu'il contient le rcit dramatique de la guerre de Ssostris contre les
Scythes (Schta), allis avec la plupart des peuples de l'Asie
occidentale. Mais il est extrmement piquant d'avoir reconnu aussi que
ce mme texte est grav en grands hiroglyphes sur la paroi extrieure
_sud_ du palais de Karnac  Thbes; ce texte historique est fort
endommag et presque perdu  Karnac, devais-je m'attendre  le retrouver
 Aix dans toute son intgrit? Le rapprochement de ce double texte me
le donnera tout entier.

Continuant  chercher de la chaleur et le beau soleil du Midi au travers
des neiges qui couvrent la Provence, je me suis rendu  Nmes, o j'ai
admir l'amphithtre, et surtout la Maison carre, qui, dans son tat
actuel, est certainement le mieux conserv de tous les monuments romains
existants en Europe.

A Montpellier j'ai retrouv l'excellent M. Fabre, que j'avais connu en
Italie; il m'a fait visiter en dtail le beau muse de tableaux et la
riche bibliothque dont il a fait don  sa ville natale. C'est une chose
merveilleuse qu'une telle runion.

Encore des neiges et du froid en quittant Montpellier. Quel dmon
d'hiver le ciel nous envoie-t-il donc cette anne? J'en souffre
beaucoup, et je crains fort de trouver la goutte en arrivant dans
l'atmosphre brumeuse de Paris. Cependant il est temps que j'y rentre,
et ce sera bientt.... Adieu.




TRENTE ET UNIME LETTRE


Bordeaux, le 2 mars 1830.

Je me trouve enfin, en trs-bonne sant, dans la belle ville de
Bordeaux; je vais en courir les monuments pour achever mon ducation et
finir mes caravanes, car c'est demain, mercredi 3 mars, que je monte
dans le courrier,  dix heures du soir, pour arriver enfin  Paris
vendredi,  la pointe du jour.

Nous nous trouverons donc l o nous nous sommes quitts, il y aura
alors vingt mois et vingt jours; ce n'est pas trop pour les rsultats
que j'ai conquis sur le dsert; on m'en saura un jour, peut-tre,
quelque gr....




APPENDICE


N 1

NOTICE SOMMAIRE SUR L'HISTOIRE D'GYPTE, RDIGE A ALEXANDRIE POUR LE
VICE-ROI, ET REMISE A SON ALTESSE AU MOIS DE NOVEMBRE 1829.


Les premires tribus qui peuplrent l'GYPTE, c'est--dire la valle du
Nil, entre la cataracte d'Osouan et la mer, venaient de l'_Abyssinie_ ou
du _Sennaar_. Mais il est impossible de fixer l'poque de cette premire
migration, excessivement antique.

Les anciens gyptiens appartenaient  une race d'hommes tout  fait
semblables aux _Kennous_ ou _Barabras_, habitants actuels de la Nubie.
On ne retrouve dans les _Coptes_ d'gypte aucun des traits
caractristiques de l'ancienne population gyptienne. Les Coptes sont
le rsultat du mlange confus de toutes les nations qui, successivement,
ont domin sur l'gypte. On a tort de vouloir retrouver chez eux les
traits principaux de la vieille race.

Les premiers gyptiens arrivrent en gypte dans l'tat de nomades, et
n'avaient point de demeures plus fixes que les Bdouins d'aujourd'hui;
ils n'avaient alors ni sciences, ni arts, ni formes stables de
civilisation.

C'est par le travail des sicles et des circonstances que les gyptiens,
d'abord errants, s'occuprent enfin d'agriculture, et s'tablirent d'une
manire fixe et permanente; alors naquirent les premires villes, qui ne
furent, dans le principe, que de petits villages, lesquels, par le
dveloppement successif de la civilisation, devinrent des cits grandes
et puissantes. Les plus anciennes villes de l'gypte furent Thbes
(_Louqsor_ et _Karnac_), _Esn_, _Edfou_ et les autres villes du _Sad_,
au-dessus de _Dendrah_; l'gypte moyenne se peupla ensuite, et la
Basse-gypte n'eut que plus tard des habitants et des villes. Ce n'est
qu'au moyen de grands travaux excuts par les hommes, que la
Basse-gypte est devenue habitable.

Les gyptiens, dans les commencements de leur civilisation, furent
gouverns par LES PRTRES. Les prtres administraient chaque canton de
l'gypte sous la direction du GRAND-PRTRE, lequel donnait ses ordres,
disait-il, au nom de Dieu mme. Cette forme de gouvernement se nommait
_thocratie_; elle ressemblait, mais bien moins parfaite,  celle qui
rgissait les Arabes sous les premiers kalifes.

Ce premier gouvernement gyptien, qui devenait facilement injuste,
oppresseur, s'opposa bien longtemps  l'avancement de la civilisation.
Il avait divis la nation en trois parties distinctes: 1 LES PRTRES;
2 LES MILITAIRES; 3 LE PEUPLE. Le peuple seul travaillait, et le fruit
de toutes ses peines tait dvor par les prtres, qui tenaient les
_militaires_  leur solde et les employaient  contenir le reste de la
population.

Mais il arriva une poque o les soldats se lassrent d'obir
aveuglment aux prtres. Une rvolution clata, et ce changement,
heureux pour l'gypte, fut opr par un militaire nomm _Mne_, qui
devint le chef de la nation, tablit le gouvernement royal et transmit
le pouvoir  ses descendants en ligne directe.

Les anciennes histoires d'gypte font remonter l'poque de cette
rvolution  six mille ans environ avant l'islamisme.

Ds ce moment, le pays fut gouvern par des ROIS, et le gouvernement
devint plus doux et plus clair, car le pouvoir royal trouva un certain
contre-poids dans l'influence que conservait ncessairement la classe
des prtres, rduite alors  son vritable rle, celui d'instruire et
d'enseigner en mme temps les lois de la morale et les principes des
arts. THBES resta la capitale de l'tat; mais le roi Mne et son fils
et successeur ATHOTHI jetrent les fondements de MEMPHIS, dont ils
firent une ville forte et leur seconde capitale. Elle exista  peu de
distance du Nil, et on a trouv ses ruines dans les villages de _Menf_,
_Mokhnan_, et surtout de _Mit-Rhahinh_. Les anciens historiens arabes
nommrent _Memphis_, _Mars-el-Qadimh_, pour la distinguer de
_Mars-el-Atiqh_ (_Fosthath_ ou le vieux Caire) et de _Mars-el-Qahrah_
(le Caire), la capitale actuelle.

Une trs-longue suite de rois succda  _Mne_; diverses familles
occuprent le trne, et la civilisation se dveloppa de sicle en
sicle. C'est sous la IIIe dynastie que furent bties les pyramides de
_Dahschour_ et de _Sakkarah_, les plus anciens monuments dans le monde
connu. Les pyramides de Ghizh sont les tombeaux des trois premire rois
de la Ve dynastie, nomms _Souphi Ier_, _Sensaouphi_ et _Mankhri_.
Autour d'elles s'lvent de petites pyramides et des tombeaux,
construits en grandes pierres, qui ont servi de spultures aux princes
de la famille de ces anciens rois. Sous ces dynasties ou familles
rgnantes qui se succdrent les unes aux autres, les sciences et les
arts naquirent et se dvelopprent graduellement. L'gypte tait dj
puissante et forte; elle excuta mme plusieurs grandes entreprises
militaires au dehors, notamment sous des rois nomms _Ssokhris_,
_Amnm_ et _Amnmf_; mais les monuments de ces rois n'existent plus,
et l'histoire n'a conserv aucun dtail sur leurs grandes actions, parce
qu'aprs le rgne de ces princes un grand bouleversement changea la face
de l'Asie; des peuples barbares firent une invasion en gypte, s'en
emparrent et la ravagrent en dtruisant tout sur leur passage; Thbes
fut ruine de fond en comble.

Cet vnement eut lieu environ 2800 ans avant l'islamisme. Une partie de
ces Barbares s'tablit en gypte et tyrannisa le pays pendant plusieurs
sicles. La civilisation premire gyptienne fut ainsi arrte et
dtruite par ces trangers, qui ruinrent l'tat par leurs exactions et
leurs rapines, en faisant disparatre par la misre une partie de la
population locale. Ces Barbares ayant lu un d'entre eux pour chef, il
prit aussi le titre de _Pharaon_, qui tait le nom par lequel on
dsignait dans ce temps-l tous les rois d'gypte.

C'est sous le quatrime de ces chefs trangers que _Ioussouf, fils de
Iakoub_, devint premier ministre et attira en gypte la famille de son
pre, qui forma ainsi la souche de la nation juive.

Avec le temps, diverses parties de l'gypte suprieure s'affranchirent
du joug des trangers, et  la tte de cette rsistance parurent des
princes descendants des rois gyptiens que les Barbares avaient
dtrns. L'un de ces princes, nomm _Amosis_, rassembla enfin assez de
forces pour attaquer les trangers jusque dans la Basse-gypte, o ils
taient le plus solidement tablis, au moyen des places de guerre, parmi
lesquelles on comptait en premire ligne _Aouara_, immense campement
fortifi qui exista dans l'emplacement actuel d'_Abou-Kecheid_; du ct
de _Salakih_.

Les exploits militaires d'_Amosis_ dlivrrent l'gypte de la tyrannie
des Barbares. Il les chassa de Memphis, dont ils avaient fait leur
capitale, et les contraignit de se renfermer tous dans la grande place
d'armes d'_Aouara_, dont le sige fut commenc. Amosis tant mort sur
ces entrefaites, son fils _Amnf_ continua le blocus et fora les
trangers  une capitulation en vertu de laquelle ils vacurent
l'gypte pour se jeter sur la Syrie, o s'tablirent quelques-unes de
leurs tribus.

_Amnf_, le premier de ce nom, runit ainsi toute l'gypte sous sa
domination et releva le trne des Pharaons, c'est--dire des rois de
race gyptienne. C'tait le chef de la XVIIIe dynastie. Son rgne entier
et celui de ses trois premiers successeurs, _Thouthmosis Ier_,
_Thouthmosis II_ et _Mris-Thouthmosis III_, furent consacrs 
reconstituer en gypte un gouvernement rgulier et  relever la nation
crase par les longues annes de la servitude trangre.

Les Barbares avaient tout dtruit, tout tait par consquent 
reconstruire. Ces grands rois n'pargnrent rien pour relever l'gypte
de son abaissement; l'ordre fut rtabli dans tout le royaume; les canaux
furent recreuss; l'agriculture et les arts, encourags et protgs,
ramenrent l'abondance et le bien-tre parmi les sujets, ce qui accrut
et perptua les richesses du gouvernement. Bientt les villes furent
reconstruites; les difices consacrs  la religion se relevrent de
toutes parts, et plusieurs des monuments qu'on admire encore sur les
bords du Nil appartiennent  cette intressante poque de la
restauration de l'gypte par la sagesse de ses rois. De ce nombre sont
les monuments de _Semn_ et d'_Amada_, en Nubie, et plusieurs de ceux de
_Karnac_ et de _Mdinet-Habou_, qui sont de beaux ouvrages de
Thouthmosis Ier ou de Thouthmosis III, qu'on appelait aussi _Mris_.

Ce roi, qui a fait excuter les deux oblisques d'Alexandrie, est celui
de tous les Pharaons qui opra les plus grandes choses. C'est  lui que
l'gypte doit l'existence du grand lac de Fayoum. Par les immenses
travaux qu'il fit faire, et au moyen de canaux et d'cluses, ce lac
devint un rservoir qui servait  entretenir, pour tout le pays
infrieur, un quilibre perptuel entre les inondations du Nil
insuffisantes et les inondations trop fortes. Ce lac portait autrefois
le nom de _lac Mris_, aujourd'hui _Birket-Karoun_.

Ces rois, et quelques-uns de leurs successeurs, paraissent avoir
conserv, dans toute sa plnitude, le pouvoir royal qu'ils avaient
arrach aux chefs des Barbares; mais ils n'en usrent qu' l'avantage du
pays; ils s'en servirent pour corriger et reconstituer la socit
corrompue par l'esclavage, et pour replacer l'gypte au premier rang
politique qui lui appartenait au milieu des nations environnantes.

Quelques peuples de l'Asie avaient dj atteint  cette poque un
certain degr de civilisation, et leurs forces pouvaient menacer le
repos de l'gypte. _Mris_ et ses successeurs prirent souvent les armes
et portrent la guerre en Asie ou en Afrique, soit pour tablir la
domination gyptienne, soit pour ravager et affaiblir ces tats et
assurer ainsi la tranquillit de la nation gyptienne.

Parmi ces conqurants, on doit compter _Amnf II_, fils de Mris, qui
rendit tributaire la Syrie et l'ancien royaume de Babylone; _Thouthmosis
IV_, qui envahit l'_Abyssinie_ et le _Sennaar_; enfin _Amnf III_, qui
acheva la conqute de l'Abyssinie et fit de grandes expditions en Asie.
Il existe encore des monuments de ce roi; c'est lui qui fit btir le
palais de _Sohleb_, en Haute-Nubie, le magnifique palais de _Louqsor_,
et toute la partie sud du grand palais de Karnac  Thbes. Les deux
grands colosses de Kourna sont des statues qui reprsentent cet illustre
prince.

Son fils _Hrus_ chtia une rvolte d'Abyssins et continua les travaux
de son pre; mais deux de ses enfants, qui lui succdrent, n'eurent ni
la fermet ni le courage de leurs anctres; ils laissrent se perdre en
peu d'annes l'influence que l'gypte exerait sur les contres
voisines. Mais le roi _Mnephtha Ier_ releva la gloire du pays et porta
ses armes victorieuses en Syrie,  Babylone, et jusque dans le nord de
la Perse.

A sa mort, les peuples soumis s'taient encore rvolts: _Rhamss le
Grand_, son fils et son successeur, reprit les armes, renouvela toutes
les conqutes de son pre, et les tendit jusque dans les Indes; il
puisa les pays vaincus et enrichit l'gypte des immenses dpouilles de
l'Asie et de l'Afrique.

Cet illustre conqurant, connu aussi dans l'histoire sous le nom de
_Ssostris_, fut en mme temps le plus brave des guerriers et le
meilleur des princes. Il employa toutes les richesses enleves aux
nations soumises et les tributs qu'il en recevait  l'excution
d'immenses travaux d'utilit publique; il fonda des villes nouvelles,
tcha d'exhausser le terrain de quelques-unes, environna une foule
d'autres de forts terrassements pour les mettre  couvert de
l'inondation du fleuve; il creusa de nouveaux canaux, et c'est  lui
qu'on attribue la premire ide du canal de jonction du Nil  la mer
Rouge; il couvrit enfin l'gypte de constructions magnifiques, dont un
trs-grand nombre existent encore: ce sont les monuments d'_Ibsamboul,
Derri, Guirch-Hanan_ et _Ouadi-Essebou_, en Nubie; et en gypte, ceux
de _Kourna_, d'_El-Mdinh_, prs de Kourna, une portion du palais de
_Louqsor_, et enfin la grande salle  colonnes du palais de Karnac,
commenc par son pre. Ce dernier monument est la plus magnifique
construction qu'ait jamais leve la main des hommes.

Non content d'orner l'gypte d'difices aussi somptueux, il voulut
assurer le bonheur de ses habitants, et publia des lois nouvelles; la
plus importante fut celle qui rendit  toutes les classes de ses sujets
le droit de proprit dans toute sa plnitude. Il se dmit ainsi du
pouvoir absolu que ses anctres avaient conserv aprs l'expulsion des
Barbares. Ce bienfait immortalisa son nom, qui fut toujours vnr tant
qu'il exista un homme de race gyptienne connaissant l'ancienne histoire
de son pays. C'est sous le rgne de Rhamss le Grand, ou _Ssostris_,
que l'gypte arriva au plus haut point de puissance politique et de
splendeur intrieure.

Le Pharaon comptait alors au nombre des contres qui lui taient
soumises ou tributaires: 1 l'gypte, 2 la Nubie entire, 3
l'Abyssinie, 4 le Sennaar, 5 une foule de contres du midi de
l'Afrique, 6 toutes les peuplades errantes dans les dserts de l'orient
et de l'occident du Nil, 7 la Syrie, 8 l'_Arabie_, dans laquelle les
plus anciens rois avaient des tablissements, un, entre autres, prs de
la valle de Pharaon, et aux lieux nomms aujourd'hui
Djbel-el-Mokatteb, el Magara, Sabouth-el-Kadim, o paraissent avoir
exist des fonderies de cuivre;

9 Les royaumes de Babylone et de Ninive (Moussoul);

10 Une grande partie de l'Anatolie ou Asie Mineure;

11 L'_le de Chypre_ et plusieurs les de l'Archipel;

12 Plusieurs royaumes formant alors le pays qu'on appelle aujourd'hui
la Perse.

Alors existaient des communications suivies et rgulires entre l'empire
gyptien et celui de l'Inde. Le commerce avait une grande activit entre
ces deux puissances, et les dcouvertes qu'on fait journellement dans
les tombeaux de Thbes, de toiles de fabrique indienne, de meubles en
bois de l'Inde et de pierres dures tailles, venant certainement de
l'Inde, ne laissent aucune espce de doute sur le commerce que
l'ancienne gypte entretenait avec l'Inde  une poque o tous les
peuples europens et une grande partie des Asiatiques taient encore
tout  fait barbares. Il est impossible, d'ailleurs, d'expliquer le
nombre et la magnificence des anciens monuments de l'gypte, sans
trouver dans l'antique prosprit commerciale de ce pays la principale
source des normes richesses dpenses pour les produire. Ainsi, il est
bien dmontr que Memphis et Thbes furent le premier centre du commerce
avant que _Babylone, Tyr, Sidon, Alexandrie, Tadmour_ (Palmyre) et
_Bagdhad_, villes toutes du voisinage de l'gypte, hritassent
successivement de ce bel et important privilge.

Quant  l'tat intrieur de l'GYPTE  cette grande poque, tout prouve
que la police, les arts et les sciences y taient ports  un trs-haut
degr d'avancement.

Le pays tait partag en trente-six provinces ou gouvernements
administrs par divers degrs de fonctionnaires, d'aprs un code complet
de lois crites.

La population s'levait en totalit  cinq millions au moins et  sept
millions au plus. Une partie de cette population, spcialement voue 
l'tude des sciences et aux progrs des arts, tait charge en outre des
crmonies du culte, de l'administration de la justice, de
l'tablissement et de la leve des impts invariablement fixs d'aprs
la nature et l'tendue de chaque portion de proprit mesure d'avance,
et de toutes les branches de l'administration civile. C'tait la partie
instruite et savante de la nation; on la nommait la _caste sacerdotale_.
Les principales fonctions de cette caste taient exerces ou diriges
par des membres de la famille royale.

Une autre partie de la nation gyptienne tait spcialement destine 
veiller au repos intrieur et  la dfense extrieure du pays. C'est
dans ces familles nombreuses, dotes et entretenues aux frais de l'tat,
et qui formaient la _caste militaire_, que s'opraient les conscriptions
et les leves de soldats; elles entretenaient rgulirement l'arme
gyptienne sur le pied de 180,000 hommes. La premire, mais la plus
petite, des divisions de cette arme, tait exerce  combattre sur des
chars  deux chevaux, c'tait la _cavalerie_ de l'poque (la cavalerie
proprement dite n'existait point alors en gypte); le reste formait des
corps de fantassins de diffrentes armes, savoir: les soldats de ligne,
arms d'une cuirasse, d'un bouclier, d'une lance et de l'pe; et les
troupes lgres, les archers, les frondeurs et les corps arms de haches
ou de faux de bataille. Les troupes taient exerces  des manoeuvres
rgulires, marchaient et se mouvaient en ligne par lgions et par
compagnies; leurs volutions s'excutaient au son du tambour et de la
trompette.

Le roi dlguait pour l'ordinaire le commandement des diffrents corps 
des princes de sa famille.

La troisime classe de la population formait la _caste agricole_. Ses
membres donnaient tous leurs soins  la culture des terres, soit comme
propritaires, soit comme fermiers; les produits leur appartenaient en
propre, et on en prlevait seulement une portion destine  l'entretien
du _roi_, comme  celui des _castes sacerdotale et militaire_; cela
formait le principal et le plus certain des revenus de l'tat.

D'aprs les anciens historiens, on doit valuer le revenu annuel des
Pharaons, y compris les tributs pays par les nations trangres, au
moins de six  sept cents millions de notre monnaie.

Les artisans, les ouvriers de toute espce, et les marchands,
composaient la quatrime classe de la nation; c'tait la _caste
industrielle_, soumise  un impt proportionnel, et contribuant ainsi
par ses travaux  la richesse comme aux charges de l'tat. Les produits
de cette caste levrent l'gypte  son plus haut point de prosprit.
Tous les genres d'industrie furent en effet pratiqus par les anciens
gyptiens, et leur commerce avec les autres nations plus ou moins
avances, qui formaient le monde politique de cette poque, avait pris
un grand dveloppement.

L'gypte faisait alors du superflu de ses produits en grains un commerce
rgulier et fort tendu. Elle tirait de grands profits de ses bestiaux
et de ses chevaux. Elle fournissait le monde de ses toiles de lin et de
ses tissus de coton, galant en perfection et en finesse tout ce que
l'industrie de l'Inde et de l'Europe excute aujourd'hui de plus
parfait. Les mtaux, dont l'gypte ne renferme aucune mine, mais qu'elle
tirait des pays tributaires ou d'changes avantageux avec les nations
indpendantes, sortaient de ses ateliers travaills sous diverses formes
et changs soit en armes, en instruments, en ustensiles, soit en objets
de luxe et de parure recherchs  l'envi par tous les peuples voisins.
Elle exportait annuellement une masse considrable de poterie de tout
genre, ainsi que les innombrables produits de ses ateliers de verrerie
et d'maillerie, arts que les gyptiens avaient ports au plus haut
point de perfection. Elle approvisionnait enfin les nations voisines de
_papyrus_ ou _papier_ form des pellicules intrieures d'une plante qui
a cess d'exister depuis quelques sicles en gypte; les anciens Arabes
la nommaient _berd_; elle croissait principalement dans les terrains
marcageux, et sa culture tait une source de richesse pour ceux qui
habitaient les rives des anciens lacs de Bourlos et de Menzalh ou
Tennis.

Les gyptiens n'avaient point un systme montaire semblable au ntre.
Ils avaient pour le petit commerce intrieur une monnaie de convention;
mais pour les transactions considrables, on payait en _anneaux d'or
pur_, d'un certain poids et d'un certain diamtre, ou en anneaux
d'argent d'un titre et d'un poids galement fixes.

Quant  l'tat de la marine  cette ancienne poque, plusieurs notions
essentielles nous manquent encore. L'gypte avait une _marine
militaire_, compose de grandes galres, marchant  la fois  la rame et
 la voile. On doit prsumer que la marine marchande avait pris un
certain essor, quoiqu'il soit  peu prs certain que le commerce et la
navigation de long cours taient faits, en qualit de courtiers, par un
petit peuple tributaire de l'gypte, et dont les principales villes
furent _Sour, Sade, Beirouth_ et _Acre_.

Le bien-tre intrieur de l'gypte tait fond sur le grand
dveloppement de son agriculture et de son industrie; on dcouvre 
chaque instant, dans les tombeaux de Thbes et Sakkarah, des objets d'un
travail perfectionn, dmontrant que ce peuple connaissait toutes les
aisances de la vie et toutes les jouissances du luxe. Aucune nation
ancienne ni moderne n'a port plus loin que les vieux gyptiens la
grandeur et la somptuosit des difices, le got et la recherche dans
les meubles, les ustensiles, le costume et la dcoration. Telle fut
l'gypte  son plus haut priode de splendeur connu. Cette prosprit
date de l'poque des derniers rois de la XVIIIe dynastie,  laquelle
appartient RHAMSS LE GRAND ou _Ssostris_; les sages et nombreuses
institutions de ce souverain terrible  ses ennemis, doux et modr
envers ses sujets, en assurrent la dure.

Ses successeurs jouirent en paix du fruit de ses travaux et conservrent
en grande partie ses conqutes, que le quatrime d'entre eux, nomm
_Rhamss-Miamoun_, prince guerrier et ambitieux, tendit encore
davantage; son rgne entier fut une suite d'entreprises heureuses contre
les nations les plus puissantes de l'Asie. Ce roi btit le beau palais
de _Mdinet-Habou_ ( Thbes), sur les murailles duquel on voit encore
sculptes et peintes toutes les campagnes de ce Pharaon en Asie, les
batailles qu'il a livres sur terre ou sur mer, le sige et la prise de
plusieurs villes, enfin les crmonies de son triomphe au retour de ses
lointaines expditions. Ce conqurant parat avoir perfectionn la
marine militaire de son poque.

Les Pharaons qui rgnrent aprs lui firent jouir l'gypte d'un long
repos. Pendant ces temps d'une tranquillit profonde, l'gypte, tout en
laissant s'assoupir l'esprit guerrier et conqurant qui l'avait anime
sous les prcdentes dynasties, dut ncessairement perfectionner son
rgime intrieur et avancer progressivement ses arts et son industrie;
mais sa domination extrieure se rtrcit de sicle en sicle,  cause
des progrs de la civilisation qui s'tait effectue dans plusieurs de
ces contres par leur liaison mme avec l'gypte, celle-ci ne pouvant
plus les contenir sous sa dpendance que par un dveloppement de forces
militaires excessif et hors de toute proportion.

Un nouveau monde politique s'tait en effet form autour de l'gypte;
les peuples de la Perse, runis en un seul corps de nation, menaaient
dj les grands royaumes unis de Ninive et de Babylone; ceux-ci, visant
 dpouiller l'gypte d'importantes branches de commerce, lui
disputaient la possession de la Syrie et se servaient des peuples et des
tribus arabes pour inquiter les frontires de leur ancienne
dominatrice. Dans ce conflit, les Phniciens, ces courtiers naturels du
commerce des deux puissances rivales, passaient d'un parti  un autre,
suivant l'intrt du moment. Car cette lutte fut longue et soutenue; il
ne s'agissait de rien moins que de l'existence commerciale de l'un ou
l'autre de ces puissants empires.

Les expditions militaires du Pharaon _Chchonk Ier_ et celles de son
fils _Osorkon Ier_, qui parcoururent l'Asie occidentale, maintinrent,
pendant quelque temps, la suprmatie de l'gypte. Elle et pu jouir
longtemps du fruit de ses victoires si une invasion des thiopiens (ou
Abyssins) n'et tourn toute son attention du ct du midi. Ses efforts
furent inutiles. _Sabacon<i/>, roi des thiopiens, s'empara de la Nubie,
et passa la dernire cataracte avec une arme grossie de tous les
peuples barbares de l'Afrique. L'gypte succomba aprs une lutte dans
laquelle prit son Pharaon _Bok-Hor_. La domination du conqurant
thiopien fut douce et humaine; il rtablit le cours de la justice
interrompue par les dsordres de l'invasion. Son second successeur,
thiopien comme lui, porta ses armes en Asie et fit une longue
expdition dans le nord de l'Afrique. L'histoire dit qu'il en soumit
toutes les peuplades jusqu'au dtroit de Gibraltar. Le roi nomm
TAHARAKA a bti un des petits palais de _Mdiniet-Habou_, encore
existant. Mais peu de temps aprs lui, la dynastie thiopienne fut
chasse d'gypte, et une famille gyptienne occupa le trne des
Pharaons; ce fut la XXVIe dynastie, appele _sate_ parce que son chef,
STPHINATHI, tait n dans la ville de _Sa_ (aujourd'hui
_Ssa-el-Hagar_), en Basse-gypte.

Cette dynastie s'tant affermie, voulut relever l'influence de la patrie
sur les tats asiatiques voisins, et ressaisir ainsi la suprmatie
commerciale. Le roi PSAMHTIK Ier ouvrit aux marchands trangers le
petit nombre de ports que la nature a accords  l'gypte, et parmi
lesquels on comptait dj celui d'_Alexandrie_, qui alors n'tait qu'une
fort petite bourgade appele _Rakoti_.

Ce Pharaon se lia principalement avec les Ioniens et les Cariens,
peuples grecs tablis en Asie; non-seulement il permit aux ngociants de
ces nations de s'tablir en gypte, mais il commit l'norme faute de
leur concder des terres et de prendre  sa solde un corps
trs-considrable de troupes ioniennes et cariennes. Les soldats
gyptiens qui, comme membres de la caste militaire, avaient seuls le
privilge de combattre pour l'gypte, s'irritrent de ce que le roi
confiait la dfense du pays  des trangers et  des barbares fort en
arrire encore de la civilisation gyptienne. _Psammtik_ eut, de plus,
l'imprudence de donner  ces Grecs les premiers postes de l'arme.
L'irritation des soldats gyptiens fut  son comble. Ourdissant un vaste
complot, qui embrassa la presque totalit des membres de la caste
militaire, plus de cent mille soldats gyptiens quittrent spontanment
les garnisons o le roi les avait confins, et, abandonnant leur patrie,
passrent les cataractes pour aller se fixer en Ethiopie, o ils
tablirent un tat particulier.

Ainsi prive tout  coup de la masse presque entire de ses dfenseurs
naturels, l'gypte dchut rapidement, et la perte de son indpendance
politique devint invitable.

Les rois de Babylone, connaissant la plaie incurable de l'gypte, leur
rivale, redoublrent d'efforts. La Syrie devint le thtre perptuel du
conflit sanglant des deux peuples. Nko II, fils de _Psammtik 1er_,
refoula d'abord les Babyloniens ou Assyriens dans leur frontire
naturelle, et chercha ds lors  donner de nouvelles voies au commerce,
en portant tous ses soins vers la marine; une flotte sortie de la mer
Rouge reconnut et explora tout le contour de l'Afrique, doubla le cap le
plus mridional, et, faisant voile vers le nord, arriva au dtroit de
Gibraltar, rentrant ainsi en gypte par la Mditerrane. Ce roi excuta
aussi de grands travaux pour le canal de communication entre le Nil et
la mer Rouge. La fin de son rgne fut malheureuse; le roi de Babylone,
_Nebucade-Nsar_, dfit les armes gyptiennes et les chassa de la
Phnicie, de la Jude et de la Syrie entire. _Psammtik II_, son fils,
essaya vainement de ressaisir ces provinces dtaches de l'empire
gyptien; son successeur OUAPHR fut plus heureux, il remit sous le joug
les peuples de _Sour_ et de _Sade_, et l'le de _Chypre_; mais il
choua en Afrique dans une expdition contre la ville de _Cyrne_
(Grennah). Cette malheureuse campagne porta  son comble l'exaspration
de ce qui restait de la caste militaire gyptienne; sa haine contre le
Pharaon _Ouaphr_, qui s'entourait de troupes ioniennes ou grecques,
malgr la terrible leon donne  son bisaeul _Psammtik Ier_, clata
tout  coup, et les soldats gyptiens rvolts, mettant la couronne sur
la tte d'un courtisan nomm AMASIS, marchrent contre _Ouaphr_, qui
fut vaincu et entirement dfait  _Mariouth_, o il combattit  la tte
de ses troupes trangres. _Amasis_ gouverna pendant quarante-deux ans.
Son rgne fut heureux et paisible; le commerce reprit un grand essor et
les richesses affluaient en gypte, non qu'elle ft forte par elle-mme,
non qu'elle et reconquis par les armes son influence au dehors, mais
parce que dans ce temps-l les rois de Babylone cessaient de menacer
l'gypte pour rsister aux peuples de la Perse, runis sous un seul
chef, _Cyrus_, qui attaqua imptueusement l'Assyrie et en fit
graduellement la conqute, termine par la prise et l'asservissement de
Babylone.

Ds ce moment, _Amasis_ prvit la fin prochaine de la monarchie
gyptienne. La dernire guerre civile avait affaibli ce qui restait de
l'anne nationale, presque entirement dsorganise par l'impolitique de
ses prdcesseurs; il ne pouvait compter sur la fidlit des troupes
grecques, qu'il avait retenues aussi  sa solde. Mais, heureux en ce qui
le touchait personnellement, _Amasis_ mourut aprs un rgne prospre, au
moment mme o les armes persanes s'branlaient pour fondre sur
l'gypte.

A peine mont sur le trne que lui laissait son pre, _Psammtik III_
nomm aussi _Psammnis_ dut courir  _Peluse_ (Thinh ou _Farama_), la
plus forte des places de l'gypte du ct de la Syrie; l il rassembla
tout ce qui lui restait de la caste militaire gyptienne et les troupes
trangres qu'il avait  sa solde; les Perses, sous la conduite de leur
roi _Cambyse_, fils de _Cyrus_, favoriss par les Arabes, traversent
sans obstacle le dsert qui spare la Syrie de l'gypte; et cette
immense arme se rangea en face des gyptiens, camps sous les murs de
_Peluse_.

Le combat fut long et terrible;  la chute du jour les gyptiens
plirent, accabls sous le nombre; _Cambyse_ vainquit, et l'indpendance
nationale de l'gypte fut  jamais perdue.

Les Perses poursuivirent leurs succs et prirent _Memphis_ d'assaut;
cette capitale fut livre au pillage; la nation persane, encore barbare,
porta de tous cts la destruction et la mort. Thbes fut saccage, ses
plus beaux monuments dmolis ou dvasts; la population, courbe sous un
joug tyrannique, fut livre  la discrtion des satrapes ou gouverneurs
tablis pour les rois de Perse. Les arts et les sciences disparurent
presque entirement de ce sol qui les avait vus natre.

Quelques chefs gyptiens, pleins de courage, arrachrent momentanment
leur patrie  la servitude; mais leurs gnreux efforts s'puisrent
bientt contre la puissance toujours croissante de l'empire persan.

Ce fut _Alexandre_ (Iskander) qui,  la tte d'une arme de Grecs,
renversa la domination des Perses en Asie, et l'gypte respira enfin
sous ce nouveau matre. A la mort de ce grand homme, qui avait fond la
ville d'_Alexandrie_, parce que cette position gographique semblait
appele  devenir le centre du commerce du monde, les gnraux grecs
partagrent ses conqutes. _Ptolme_, l'un d'eux, se dclara roi
d'gypte, et fut le chef de la _dynastie grecque_, qui gouverna l'gypte
pendant prs de trois sicles.

Sous ces rois, qui tous ont port le nom de _Ptolme_, la ville
d'Alexandrie accomplit les prvisions d'Alexandre. Elle devint
l'entrept du commerce de l'Asie et de l'Afrique entire avec l'Europe,
qui alors comptait un assez grand nombre de nations civilises. Mais les
dbauches et la tyrannie des derniers rois grecs prparrent la chute de
leur domination.

Cette famille fut dtrne par CSAR AUGUSTE, empereur des Romains, et
l'gypte, perdant pour toujours le nom mme de nation, devint une simple
province de l'empire romain et fut gouverne par un prfet. Ds ce
moment, elle suivit la bonne et la mauvaise fortune de l'empire dont
elle dpendait, jusqu' ce que les Arabes musulmans en firent la
conqute au nom du calife OMAR, sous la conduite de son gnral _Amrou
Ebn-el-As_.

       *       *       *       *       *

N II.

NOTE REMISE AU VICE-ROI POUR LA CONSERVATION DES MONUMENTS DE L'GYPTE.


Alexandrie, novembre 1829.

Parmi les Europens qui visitent l'gypte, il en est, annuellement, un
trs-grand nombre qui, n'tant amens par aucun intrt commercial,
n'ont d'autre dsir ou d'autre motif que celui de connatre par
eux-mmes et de contempler les monuments de l'ancienne civilisation
gyptienne, monuments pars sur les deux rives du Nil, et que l'on peut
aujourd'hui admirer et tudier en toute sret, grce aux sages mesures
prises par le gouvernement de Son Altesse.

Le sjour plus ou moins prolong que ces voyageurs doivent faire,
ncessairement, dans les diverses provinces de l'gypte et de la Nubie,
tourne  la fois au profit de la science qu'ils enrichissent de leurs
observations, et  celui du pays lui-mme, par leurs dpenses
personnelles, soit pour les travaux qu'ils font excuter, soit pour
satisfaire leur active curiosit, soit mme encore pour l'acquisition de
divers produits de l'art antique.

Il est donc du plus haut intrt, pour l'gypte elle-mme, que le
gouvernement de Son Altesse veille  l'entire conservation des difices
et monuments antiques, l'objet et le but principal des voyages
qu'entreprennent, comme  l'envi, une foule d'Europens appartenant aux
classes les plus distingues de la socit.

Leurs regrets se joignent dj  ceux de toute l'Europe savante, qui
dplore amrement la destruction entire d'une foule de monuments
antiques, dmolis totalement depuis peu d'annes, sans qu'il en reste la
moindre trace. On sait bien que ces dmolitions barbares ont t
excutes contre les vues claires et les intentions bien connues de
Son Altesse, et par des agents incapables d'apprcier le dommage que,
sans le savoir, ils causaient ainsi au pays; mais ces monuments n'en
sont pas moins perdus sans retour, et leur perte rveille, dans toutes
les classes instruites, une inquite et bien juste sollicitude sur le
sort  venir des monuments qui existent encore.

Voici la note nominative de ceux _qu'on a rcemment dtruits:_

1 _Tous_ les monuments de _Chek-Abad_; il ne reste plus debout que
quelques colonnes de granit;

2 Le temple d'_Aschmounen_, l'un des plus beaux monuments de l'gypte;

3 Le temple de _Kaou-el-Kbir_; ici le Nil a autant dtruit que les
hommes;

4 Un temple au nord de la ville d'_Esn_;

5 Un temple vis--vis _Esn_, sur la rive droite du fleuve;

6 Trois temples  _El-Kab_ ou _El-Eitz_;

7 Deux temples dans l'le, vis--vis la ville d'Osouan,
_Gziret-Osouan_.

Ce qui fait une perte totale de treize ou quatorze monuments antiques,
du nombre desquels trois surtout taient du plus grand intrt pour les
voyageurs et les savants.

Il est donc urgent et de la plus haute importance que les vues
conservatrices de Son Altesse tant bien connues de ses agents, ceux-ci
les suivent et les remplissent dans toute leur tendue; l'Europe entire
sera reconnaissante des mesures actives que Son Altesse voudra bien
prendre pour assurer la conservation des temples, des palais, des
tombeaux, et de tous les genres de monuments qui attestent encore la
puissance et la grandeur de l'gypte ancienne, et sont en mme temps les
plus beaux ornements de l'gypte moderne.

Dans ce but dsirable, Son Altesse pourrait ordonner:

1 Qu'on n'enlevt, sous aucun prtexte, aucune pierre ou brique, soit
orne de sculptures, soit non sculpte, dans les constructions et
monuments antiques existant encore dans les lieux suivants, tant de
l'_gypte_ que de la _Nubie:_

1 EN GYPTE:

_San_, sur le canal de Moez.--Basse-gypte.
_Bahbet_, prs de _Samannoud_.--Basse-gypte.
_Ssa-el-Hagar_.--Basse-gypte.
_Kasr-Kroun_, dans la province de _Faoum_.
_Chek-Abad_, pour le peu qui reste.
_El-Arabah_ ou _Madfoun_, au-dessus de _Girg_.
_Kefth_.
_Kous_,
_Kourna_ et environs.
_Mdinet-Habou_ et environs.
_Louqsor_ (El-Oqsour).
_Karnac_ et environs.
_Mdamoud_.
_Erment_.
_Toud_, vis--vis _Erment_, sur la rive droite.
_Esn_,
_Edfou_.
_Koum-Ombou_.
_Osouan_, quelques dbris.
_Gziret-Osouan_, quelques dbris.

2 EN NUBIE, AU DEL DE LA PREMIRE CATARACTE:

_Gziret-el-Birb_.
_Gziret-Bgh_.
_Gziret-Shhl_.
_Dboude_.
_Gkarbi-Dandour_.
_Beit-Ouali_, prs de _Kalabschi_.
_Kalabschi_.
_Ghirsch-Hassan_ ou _Gerf-Hossen_.
_Dak_.
_Maharraka_.
_Ouadi-Essbou_.
_Amada_ ou _Amadon_.
_Derri_.
_Ibrim_.
_Ibsamboul_ ou _Abou-Sembil_.
_Ghbel-Addh_.
_Maschakit_.
_Ouadi-Halfa_, quelques dbris, sur la rive gauche.

3 AU DEL LA SECONDE CATARACTE:

_Sennh, Sohleb, Barkal, Assour, Naga_, et autres lieux o existent des
monuments antiques jusqu' la frontire du _Sennar_, o il n'en existe
plus.

2e Les monuments antiques creuss et taills dans les montagnes sont
tout aussi importants  conserver que ceux qui sont construits en
pierres tires de ces mmes montagnes. Il est urgent d'ordonner qu'
l'avenir on ne commette aucun dgt dans ces tombeaux, dont les fellahs
dtruisent les sculptures et les peintures, soit pour se loger ainsi que
leurs bestiaux, soit, afin d'enlever quelques petites portions de
sculptures pour les vendre aux voyageurs, en dfigurant pour cela des
chambres entires. Les principaux points  recommander sont, en
particulier, Les grottes (_magarah_) des montagnes voisines de:

_Sakkarah_.
_Bni-Hassan_ et environs.
_Touna-Gbel_.
_El-Tell._
_Samoun_, prs de _Manfalouth_, _El-Eitz_ ou _El-Kab_.
_El-Arabah_.
_Kourna_ et environs.
_Biban-el-Molouk_, prs de _Kourna_.
_Gbel-Selslh_.

C'est dans les monuments de ce genre qu'ont journellement lieu les plus
grandes dvastations; elles sont commises par les fellahs, soit pour
leur propre compte, soit surtout pour celui des marchands d'antiquits
qui les tiennent  leur solde; je sais mme,  n'en pas douter, que des
difices ont t dtruits par ces spculateurs europens, sur l'espoir
de dcouvrir quelque objet curieux dans les fondations; mais les grottes
sculptes ou peintes, et que l'on dcouvre chaque jour  _Sakkarah_, 
_El-Arabah_,  _Kourna_, sont  peu prs dtruites presque aussitt
qu'on en a fait l'ouverture, par l'ignorance et l'avidit des fouilleurs
ou de leurs employs. Il serait plus que temps de mettre un terme  ces
barbares dvastations, qui privent  chaque instant la science de
monuments d'un haut intrt, et dsappointent la curiosit des
voyageurs, lesquels, aprs tant de fatigues, n'ont souvent ainsi que
des regrets  exercer sur la perte de tant de sculptures ou de peintures
curieuses.

En rsum, l'intrt bien entendu de la science exige, non que les
fouilles soient interrompues, puisque la science acquiert chaque jour,
par ces travaux, de nouvelles certitudes et des lumires inespres,
mais qu'on soumette les fouilleurs  un rglement tel que la
conservation des tombeaux dcouverts aujourd'hui, et  l'avenir, soit
pleinement assure et bien garantie contre les atteintes de l'ignorance
ou d'une aveugle cupidit.

       *       *       *       *       *

N III.

LETTRES CRITES PAR MOHAMMED, MAMOUR OU PRFET DE TAHTA, A CHAMPOLLION.


N 1, LETTRE DU MAMOUR.

Lui (Dieu). le plus cher des amis, le trsor des compagnons, notre ami
chri, le trs-honor, le gnral, le seigneur, le respectable, que le
Dieu trs-haut le conserve.

Aprs la prsentation de mes salutations avec le plus vif dsir (de
vous voir), le but de cet crit est: 1 de m'informer de votre glorieuse
personne; 2 hier nous convnmes avec Votre Excellence qu'au jour de la
date (de cette lettre) nous resterions ensemble, pour nous voir et pour
augmenter l'amiti. Au jour de la date, nous fmes les prparatifs
convenables; mais nous sommes alls le matin  Terrah pour une affaire,
et au retour nous avons vu que vous tiez parti en bonne sant. Par
suite de cela, vous avez une dette  acquitter envers nous; mais nos
rclamations sont pour l'poque de votre heureux retour, lorsque nous
vous reverrons dans la plus parfaite sant. Vous recevrez Salam et
Nicolas (deux serviteurs du mamour, l'un arabe, l'autre grec). Que le
Dieu trs-haut vous ramne sains et saufs, et puissions-nous vous revoir
eux et Votre Excellence dous de la plus parfaite sant; que le Dieu
trs-haut vous conserve.

crit le 3 de djoumadi premier de l'anne 44 (ou 1244 de l'hgire, 14
novembre 1828 de J.-C.).

De la part de l'ami Mohammed, mamour de Tahta et de Djerdj.


N 2. AUTRE LETTRE DU MAMOUR.

Lui (Dieu).

O le plus cher des amis, le trsor des compagnons, notre ami chri, le
bey magnifique, que sa vie soit longue.

Aprs vous avoir prsent mes salutations avec le plus vif dsir de
vous voir, l'objet de cet crit est: 1 de m'informer de l'tat de votre
glorieuse personne, et de votre temprament agrable, lgant et fort;
2 de faire parvenir  Votre Excellence la lettre que vous avez demande
pour Son Excellence notre frre chri, le mamour d'Esn. Plaise au Dieu
trs-haut que vous voyagiez en bonne sant et que vous arriviez de mme.
Puissions-nous revoir Votre Excellence comble de toutes sortes de
biens; prsentez nos salutations  nos honorables amis qui sont en votre
compagnie, et envoyez-nous de vos nouvelles; que le Dieu trs-haut vous
conserve. Ecrit le 4 de djomnadi premier, etc.

Les lettres qu'on vient de lire taient enfermes dans une enveloppe
avec l'adresse suivante:

Qu'elle parvienne au plus honorable des amis, au trsor des compagnons,
notre ami chri, le Franais fils de bey, le magnifique, qu'il vive
longtemps au sein du bonheur.


N 3. LETTRE DE CHAMPOLLION LE JEUNE AU MAMOUR.

Monsieur cher et unique ami, Monsieur Mohammed-Bey, que le Dieu
trs-haut le conserve!

Aprs les salutations prcieuses et le grand dsir de votre agrable
prsence, le motif de la prsente est que, dans ce moment, nous recevons
votre chre lettre, et votre discours m'a rjoui, et je remercie le Ciel
de votre sant, dont je dsire la continuation, et  laquelle je dois la
lettre dont vous m'avez gratifi pour le commandant d'Esn, de laquelle
nous vous sommes infiniment oblig. Or, ma prsente servira: 1 
m'informer de votre chre sant; 2 si vous dsirez des nouvelles de la
ntre, grce au Ciel, nous sommes parfaitement bien portant, et nous en
dsirons autant et plus  vous, et nous ne serions jamais en tat de
vous manifester le grand chagrin que nous prouvmes de votre
sparation; mais nous prions le Ciel que, comme il nous a spars, il
daigne nous runir de nouveau, car il est le trs-puissant, et alors, 
notre heureux retour, s'il plat  Dieu, et possdant votre chre
prsence, nous nous acquitterons de ce qui est de notre devoir. Cela et
rien de plus. Que Dieu allonge votre vie. Mes salutations  qui vous
croirez de convenance.

Votre ami,

CHAMPOLLION.

15 novembre 1828.




TABLE DES MATIRES


AVERTISSEMENT
Mmoire sur le projet de voyage littraire en gypte
Lettres crites pendant le voyage
LETTRES D'EGYPTE ET DE NUBIE.

LETTRE Ire. Alexandrie, 18 aot 1828
        II. Alexandrie
       III. Le Caire
        IV. Sakkarah
         V. Pyramides de Gizh
        VI. Bni-Hassan et Monfalouth
       VII. Thbes
      VIII. Philae
        IX. Ouadi-Halfa, 1er janvier 1829
              Lettre  M. Dacier (mme date)
         X. Ibsamboul
        XI. El-Mlissah
       XII. Thbes (Biban-el-Molouk)
      XIII. Thbes (Biban-el-Molouk)
       XIV. Thbes (Rhamession)
        XV. Thbes (El-Assassif)
       XVI. Thbes (Amnophion)
      XVII. Thbes (rive occidentale)
     XVIII. Thbes (Mdinet-Habou)
       XIX. Thbes (environs de Mdinet-Habou)
        XX. Thbes (Kourua)

LETTRE XXI. Sur le Nil (Karnac et Lonqsor)
      XXII. Le Caire
     XXIII. Alexandrie
      XXIV. Alexandrie, 20 et 28 novembre 1829
       XXV. Toulon
      XXVI. Toulon,  M. le baron de La Bouillerie
     XXVII. Toulon,  M. le vicomte de Larochefoucauld
    XXVIII. Toulon, 14 janvier 1830
      XXIX. Aix
       XXX. Toulouse
      XXXI. Bordeaux


APPENDICE.

N I.   Mmoire sommaire sur l'histoire d'gypte, rdig pour le
        vice-roi Mohammed-Ali
N II.  Mmoire relatif  la conservation des monuments de l'gypte
        et de la Nubie, remis au vice-roi
N III. Lettres de Mohammed-Bey, mamour d'Esn


Table des matires
Table alphabtique des noms de lieux

FIN DE LA TABLE DE MATIRES.




TABLE ALPHABETIQUE

DES NOMS DE LIEUX

A

Abaton (de Philae),
Afrique (cte blanche et basse),
Agrigente,
Aix,
Akhmin,
Alexandrie,
Amada,
Amnophion,
Amone. Voyez Essboua.
Antaeopolis. Voyez Qaou-el-Kbir.
Antino,
Apollonopolis Magna. Voyez Edfou.
Apollonopolis Parva. Voyez Qous.
Arabique (chane),
Aschmoun,
Aschmounin,
As-Souan. Voyez Syne.

B

Bathn-el-Bakarah,
Bdrchin,
Bgh,
Bhni,
Bni-Haasan,
Bet-Oualli,
Biban-el-Molouk,
Bordeaux,
Boulaq,

C

Caire,
  Citadelle,
  Palais du sultan Salabh-Eddin,
Carrires entre Thorrah et Massarah,
Cataracte (2e)
  (1re)
Chreus. Voyez Krioun.
Cit-Valette,
Colonne de Pompe,
Contra-Lato,
Coptos,
Cosser,
Cumino (le),
Cyrnaque,

D

Dakkh,
Dandour,
Dboud,
Dendrah,
Derr, Derri,
Desouk,
Djbel-el-Asserat,
Djbel-el-Mokatteb,
Djbel-Mesms,
Djbel-Selslh,

E

Edfou
gypte. Notice sommaire sur son
  histoire
  --Sur la conservation de ses monuments
El-Assassif
Elphantine
Elthya. Voyez El-Kab.
El-Kab
El-Magara
El-Mlissah
Embabh
Ennent. Voyez Hermonthis.
Esn
  --Temple au nord
Ethiopie
Ezbkih (place d', au Caire)

F

Faras
Fouah

G


Ghbel-Addh
Ghirch, Ghirch-Hussan, Ghirf-Houssen
Girg
Girgenti
Gizh
Gozzo (les)

H

Hliopolis
Hermonthis (Erment)

I

Ibrim
Ibsamboul

K

Kalabsch
Kardssi ou Kortha
Karnac
Kefth. Voyez Coptos.
Km, nom de l'gypte
Krioun
Korosko
Kourna
Kousch. Voyez thiopie.

L

Latopolis. Voyez Esn.
Libyque (montague)
Louqsor
  --Ses oblisques. Voyez ce mot.
Lycopolis. Voyez Osionth.
Lyon

M

Malte
Manlak. Voyez Philae.
Manthom
Marseille
Maschakit
Massarah
Mdinet-Habou
  --Ses environs
Mharraka
Memnonium  Thbes
Memphis
Mnephthum
Minih
Mit-Rahinh
Mit-Salamh
Mokattam (mont)
Montpellier

N

Nader
Ncropole gyptienne de Sais
Nmes
Niphaat, les Libyens
Nubie

O

Oblisques de Louqsor
  --De Cloptre
Ombos
Oph (du midi), partie mridionale de
  Thbes
  --Oph (les)
Osimandyas (tombeau d')  Thbes,
Osiouth
Ouadi-Essbou (valle des lions)
Ouadi-Halfa
Ouest (valle de l')  Thbea

P

Pallades, pallacides, leur tombeau,
Panopolis. Voyez Akhmin.
Philae
Phthae ou Typtah. Voyez Ghirch.
Primis. Voyez Ibrim.
Pselk et Pselcis. Voyez Dakkeh.
Ptolmas
Pyramides

Q

Qaou-el-Kbir
Qartas
Qous

R

Rast (cap)
Rhamession  Thbes

S

Sabouth-el-Kadim
Sas ou Ssa-el-Hagar
Sakkarah
Saouadh
Saouadji
Saouaf
Schabour
Schorafh
Sennar
Serr, Gharbi-Serr
Silsilis. Voyez Djbel-Selslh.
Siouph. Voyez Saouaf.
Snem. Voyez Bgh.
Souan, Osouan. Voyez Syne.
Sowan-Kah. Voyez Elthya.
Speos-Artemidos
Spos d'Ibrim
Ssa-el-Hagar. Voyez Sas.
Syne

T

Taffah
Talmis. Voyez Kalabschi.
Toud
Taphis. Voyez Taffah.
Taposiris (tour des Arabes)
Tbot. Voyez Dboud.
Tharranh
Thbes
  --Voyez Louqsor,
  Karnac, Kourna, Biban-el-Molouk,
  Rhamession, Memnonium,
  Osimandyas (tombeau d'), Mdinet-Habou,
  El-Assassif, Pallades,
  Amnophion, Manthom, Menephtheum.
Thorrah
Thouloum (mosque de)
Toulon
Toulouse
Tuphium. Voyez Toud.
Tyri. Voyez Derri.

V

Valle des Lions. Voyez Ouadi-Essbouah.

Z

Zaouyet-el-Matin

FIN DE LA TABLE ALPHABTIQUE





End of the Project Gutenberg EBook of Lettres ecrites d'Egypte et de Nubie
en 1828 et 1829, by Champollion le Jeune [Jean-Franois Champollion]

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Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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