The Project Gutenberg EBook of C'Etait ainsi..., by Cyriel Buysse

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Title: C'Etait ainsi...

Author: Cyriel Buysse

Release Date: December 1, 2003 [EBook #10346]

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK C'ETAIT AINSI... ***




Produced by Marc D'Hooghe and Anne Dreze.








C'TAIT AINSI ...

par

CYRIEL BUYSSE

(traduit du Flamand par l'auteur)




            A MON FILS
      QUI CONNAIT LA FLANDRE
QUI COMPREND L'ESPRIT DE LA FLANDRE
       QUI AIME LA FLANDRE


       *       *       *       *       *


PREMIRE PARTIE




I


L'huilerie et la minoterie de M. de Beule formaient un groupe de vieux
btiments,  ct d'un beau grand jardin.

Un rentier du village y demeurait jadis. La maison d'habitation tait en
bordure de la rue; et les btisses, qui plus tard allaient devenir une
fabrique, taient alors une sorte d'asile abritant des vieillards et
ncessiteux. Le grand jardin les sparait de la maison du rentier, et de
la rue ils avaient leur chemin d'accs.

A la mort du rentier, M. de Beule avait acquis le tout. Il y installa sa
fabrique, d'abord modestement, puis l'agrandit peu  peu, jusqu' ce
qu'elle absorbt toutes les vieilles maisonnettes. Pleurs et lamentations
des vieillards et des indigents, ainsi contraints,  tour de rle, de
chercher un autre toit; mais, puisque c'tait l'invitable, ils
finissaient par se rsigner. Et mme par en tirer profit. Car ceux qui
avaient encore du monde jeune chez eux offraient leurs services  M. de
Beule, qui, de son ct, les employait volontiers  la fabrique, de
prfrence  d'autres.

La fabrique de M. de Beule tait la seule au village, o elle devenait
un peu synonyme de lumire et de progrs. Les gens se sentaient plus de
got  travailler dans une usine mue par la vapeur, qu' peiner dans
l'un ou l'autre atelier o la force motrice tait fournie par un cheval
ou un moulin  vent. L'arrive de cette machine  vapeur,--achete
d'occasion,--fut un vnement sensationnel pour les villageois. Jusque
des environs les gens vinrent contempler la merveille. Les trois
chaudires surtout, une trs grande et deux plus petites, firent une
impression norme. Il fallut trois gros chariots et douze chevaux pour
amener le tout  pied d'oeuvre. Le matre d'cole y tait, avec tous ses
lves, pour leur donner sur place une belle leon de mcanique; M. le
cur et son vicaire galement, comme pour apporter leur bndiction. En
voyant dcharger ces engins formidables, on avait l'impression d'assister
 un travail surhumain. Il tait dirig par des ouvriers de la ville,
qui criaient leurs ordres dans un langage que les manoeuvres villageois
ne comprenaient pas toujours. D'o des mprises dangereuses, et qui
provoquaient chez les citadins des jurons effroyables,  la grande
indignation de M. de Beule qui en frmissait, scandalis  cause de la
prsence des ecclsiastiques, et invitait les mcaniciens  modrer
leurs expressions. Avec ses coups de chance et ses contretemps, le
travail d'installation prit un t; et au premier octobre enfin tout fut
prt et la fabrique tourna.

Il y avait six pilons, deux jeux de meules verticales  broyer la graine
et deux meules horizontales  moudre le grain. Tout cela se trouvait
dans une sorte de large hangar, bas et sombre, aux noires solives. A
ct, dans une salle plus claire et amnage avec quelque coquetterie,
comme pour un objet de luxe, tait installe la machine  vapeur,
spare de l'huilerie par un mur aux larges baies vitres. Par ces baies
et par les fentres au mur d'en face, du trou sombre qu'tait l'huilerie
on apercevait les pelouses lustres et la majest des hautes frondaisons,
dans le beau jardin d'agrment de M. de Beule.

A six heures du matin commenait le travail. Le chauffeur ouvrait le
robinet de vapeur; et lentement, avec un lourd soupir, la machine se
mettait  tourner. Les engrenages mordaient, sur les poulies luisantes
les courroies glissaient en s'tirant comme de grands oiseaux du
crpuscule volant en cage; et les boules de cuivre du rgulateur
dansaient une ronde folle, pendant que l'norme volant traait son
cercle formidable et noir contre le mur ple, pareil  une bte
monstrueuse et violente, faisant de vains efforts pour chapper  sa
captivit. Dans la fosse aux huiliers les grandes meules aussitt
crasaient la menue graine de lin ou de colza, les six fours la
chauffaient, les hommes en emplissaient les sacs de laine, les
aplatissaient de la main dans les treindelles de cuir garnies de crin
 l'intrieur, les mettaient dans les presses. Bientt les lourds pilons
tapaient  grands coups rpts sur les coins qui s'enfonaient, et
alors, sous la pression violente, l'huile chaude commenait  couler
dans les rservoirs. C'tait, sous les solives basses, un vacarme
effroyable;  mesure qu'augmentait la pression, les pilons dansaient en
rebondissant plus haut et plus fort sur le bois dur et coinc; on ne
s'entendait plus; s'il avait un mot  dire, l'homme devait le hurler 
l'oreille de l'autre. Jusqu'au moment enfin o une sonnette, aprs le
soixantime coup, leur indiquait mcaniquement le temps de dclencher
le chasse-coin: deux  trois chocs sourds, et cela dgageait toute la
presse, en un branlement de cataclysme. Alors ils extrayaient des
treindelles les tourteaux durs comme planches, y aplatissaient d'autres
sacs remplis et les remettaient dans les presses; et la danse sauvage
recommenait, faisant trembler les murs et craquer les mortaises.

Les hommes peinaient, manches retrousses, tout luisants de graisse et
d'huile. Une odeur fade flottait en bue sous le plafond bas et sombre
et le sol tait gluant, comme s'il et t enduit de savon. Bientt
aussi le meunier tait  l'ouvrage; et au pesant vacarme des pilons, le
moulin mlait son tic-tac saccad et rageur. Parfois les deux moulins 
bl marchaient en mme temps; alors la charge devenait trop forte pour
la machine, dont le rgulateur ralenti laissait pendre ses lourdes
boules de cuivre, comme des ttes d'enfants fatigus. En vain le
chauffeur bourrait-il de charbon son foyer; le moteur essouffl n'en
pouvait plus. Il fallait que le meunier fint par lui retirer une des
meules; et aussitt la machine reprenait haleine et faisait tournoyer
ses boules de cuivre, comme en une ronde folle de joyeuse dlivrance.
Puis tout se rgularisait et le travail continuait en une monotonie sans
fin.

A huit heures, les ouvriers avaient trente minutes de rpit pour
djeuner. Lorsque le temps tait beau, ils mangeaient leurs tartines
dans la cour de la fabrique, aligns contre le mur crpi  la chaux
blanche. Ranims par l'air pur du matin, ils changeaient des propos
enjous. A huit heures et demie, les pilons se remettaient  bondir et
cela durait alors jusqu' midi, avec la seule distraction de la goutte
de genivre que leur apportait vers dix heures Sefietje, la vieille
servante de M. de Beule. C'tait un moment exquis. On avalait l'alcool
d'une lampe et sentait sa chaleur descendre jusqu'au fond du corps.
Pour sr, a vous descendait plus bas que l'estomac. Ils en taient tout
ragaillardis et la plupart, dans la trpidation des pilons, allumaient
vivement une pipette ou se bourraient la bouche d'une chique de tabac.
Parfois mme, au milieu du vacarme, on entendait une chanson. Dommage
qu'on ne vous donnait jamais qu'un seul petit verre. Comme un deuxime
vous aurait fait du bien! A midi la machine s'arrtait et ils allaient
djeuner. Certains d'entre eux demeuraient assez loin de la fabrique,
et il leur fallait se dpcher pour tre de retour  une heure. Ceux qui
restaient plus prs avaient parfois le temps de faire une petite sieste.
A deux ou trois qui habitaient trop loin, leur femme ou leurs enfants
apportaient le manger dans une gamelle qu'ils tenaient au chaud sur le
foyer des presses.

Une heure, et les pilons de recommencer leur danse sauvage. A quatre
heures, les hommes avalaient encore une tartine en buvant du caf clair;
puis les pilons reprenaient leur vacarme assourdissant et monotone
jusqu' huit heures, avec une nouvelle lueur de joie lorsque, sur le
coup de six heures, Sefietje leur apportait la goutte du soir.

Ces fins de journe taient souvent d'une accablante mlancolie. Le soir
tombait; de grandes ombres fauves se glissaient sous les poutres massives
du plafond bas; et par les larges baies de la salle des machines, les
ouvriers voyaient le soleil couchant dorer les pelouses et les grands
arbres du beau jardin de M. de Beule. Une sorte de tristesse nostalgique
se lisait dans leurs yeux fatigus. Ils ne fredonnaient plus de chansons;
ils ne parlaient plus. Ils se mouvaient plus lentement, comme des ombres,
sous l'ouragan continu des coups. Bientt une ouvrire venait allumer les
lampes, de simples lampes  ptrole qui fumaient et dont la flamme
vacillante dansait au choc des pilons. Alors tout semblait prendre un
aspect trange, s'imprciser comme si le travail s'achevait dans une
atmosphre irrelle de cauchemar. Les normes meules verticales, toutes
luisantes d'huile, se pourchassaient l'une l'autre en une ronde obstine
et sans fin; les pilons dansaient une sarabande de spectres; et les
fournaises ouvertes montraient des gueules rouges, qui lentement se
ternissaient de cendre, comme des feux de bivouac abandonns.

Les ouvriers secouaient la poussire de leurs vtements et rabattaient
leurs manches de chemise sur les poignets. Ils donnaient un coup de
balai aux dalles autour des presses; et enfin tintait dans la salle des
machines la sonnette de dlivrance, qui marquait le bout de l'interminable
journe de labeur.

Progressivement, le moteur ralentissait sa marche. Les pilons immobiliss
restaient suspendus  des cbles solides; le ronron des engrenages
s'assourdissait; les courroies diligentes qui tout le jour avaient vol
comme des oiseaux nocturnes sur les poulies luisantes, s'arrtaient avec
un craquement collant, en une tension dernire. Les boules du rgulateur
se repliaient sur leurs axes; le monstrueux volant se figeait contre le
mur; le robinet de vapeur, dans un dernier soupir, rendait l'me. En
hte on teignait les lampes; et, dans un flic-floc de sabots, leur
gamelle et leur bissac  la main, les ouvriers rentraient au logis.

Rest le dernier, le chauffeur,  grandes pelletes de charbon mouill
et de cendre, couvrait le foyer des chaudires et s'en allait fermer les
portes.

La journe de travail tait finie.




II


Rgulirement, neuf hommes taient occups dans l'huilerie et la
minoterie. Bruun, le chauffeur, se considrait un peu comme leur chef.
C'tait un homme entre deux ges, aux traits fins et  la belle barbe
noire. Assez bon mcanicien, il tait intelligent et dbrouillard, mais
il avait un caractre hargneux, difficile; cause de grabuge, parfois,
parmi les autres ouvriers. Mfiant envers tout le monde, il avait la
mauvaise habitude d'couter aux portes et d'pier par le trou des
serrures. Avec cela fort envieux et d'un temprament trs amoureux;
quoique mari, la terreur des ouvrires, principalement de Zulma,
surnomme La Blanche, qu'il excdait de ses assiduits.

Par ordre d'importance venait ensuite Berzeel, le plus g des huiliers.
Au fond, toute l'importance de Berzeel, c'tait d'avoir t le premier
ouvrier embauch par M. de Beule. Un petit bougre d'une cinquantaine
d'annes, la mine insolente et infirme d'une jambe, qu'il levait haut
 chaque pas, comme s'il franchissait un obstacle. Cette patte folle,
comme disaient les autres, tait le rsultat d'une rixe violente au
couteau, o Berzeel, jadis, avait mordu la poussire. Le soir d'un
dimanche, on l'avait ramass, ainsi arrang,  moiti mort, devant un
cabaret. De mmoire d'homme Berzeel avait toujours t un farouche
batailleur. Doux comme un agneau et diligent comme pas un, tant qu'il
tait  jeun et n'avait pas un sou en poche, il travaillait toute la
semaine sans presque lever les yeux ni prononcer un mot; mais  peine
avait-il touch sa paye du samedi et chang ses frusques de misre
contre le beau costume du dimanche, qu'il devenait soudain un autre
homme, un diable incarn, en vrit. En semaine il logeait avec son
frre chez un des petits locataires de M. de Beule; mais son domicile
tait  un autre village, assez loign de la fabrique, et c'tait l
qu'il se rendait chaque samedi, pour y finir la semaine.

Ce jour-l il avait la permission de quitter la fabrique quelques heures
avant les autres ouvriers. Il partait  pied, pipe au bec, bton  la
main, casquette sur l'oreille, par les belles campagnes amples et
luxuriantes. Il avait le sourire, ses yeux brillaient, il lanait un jet
de salive  droite,  gauche, comme s'il y et eu en lui surabondance de
sve. C'tait dlicieux d'aise, de libert, de lgret aprs cette
longue semaine de sombre emprisonnement dans la fosse; mais la route
tait longue et la patte folle vite lasse; aussi, pour ne pas aller trop
loin d'une seule traite, s'arrtait-il bientt devant un petit cabaret,
o il entrait prendre une goutte et quelques minutes de repos. Il avait
son argent en poche; il le sentait dans son gousset comme une prsence
chaude et vivante. Pour qui donc aurait-il en besoin de se gner? il
sirotait sa goutte; et, comme c'tait bien bon, il en prenait encore
une; et parfois une troisime, jusqu' ce qu'il ft compltement retap.
Alors il partait, avec la ferme intention de ne plus s'arrter avant son
cher village. Mais, en route, la patte folle se fatiguait de nouveau; et
puis, il y avait l, le long du chemin, d'autres petits caboulots dont
il connaissait trop bien les gens, qui le prendraient en mauvaise part,
s'il passait sans entrer: bref, d'un cabaret dans l'autre, il se
saoulait abominablement, au point de s'effondrer devant une porte ou
sous une table. Ds lors, il n'tait plus question de marcher. On le
ramassait; on attendait le passage d'un camion ou d'une carriole; on le
hissait dans le vhicule; et c'tait ainsi qu'il arrivait chez lui,
inerte, tel un colis qui, aprs des pripties varies, parvient
finalement  destination.

Mme s'il pouvait dormir, le sommeil, non plus que le repos dominical,
ne parvenaient  le dessoler. Au contraire. L'norme quantit d'alcool
qu'il avait absorbe continuait de bouillonner et fermenter en lui;
malgr les supplications de sa soeur, avec laquelle il demeurait, de
grand matin il repartait, soi-disant pour aller  la messe, mais en
ralit pour recommencer  boire dans les caboulots des abords de
l'glise. Comme il avait l'alcool mauvais, il cherchait noise, se
battait, ne rentrait ni pour le repas de midi, ni pour celui du soir; et
gnralement il fallait que sa soeur allt le chercher de nuit dans les
assommoirs et s'estimt heureuse lorsqu'elle parvenait, avec des peines
inoues,  le ramener enfin sous leur toit. Il y cuvait sa saoulerie
dans un sommeil de brute pendant dix  douze heures, si bien qu'il
n'tait pas  son ouvrage  la fabrique le lundi matin; le plus souvent
il n'y revenait qu'au cours de l'aprs-midi, et parfois mme le mardi
matin, la face tumfie, les yeux lui sortant de la tte, puant le
genivre  dix mtres, mconnaissable, au point qu'on et dit un autre
homme. M. de Beule et son fils roulaient alors des yeux terribles, mais
sans trop oser lui en dire; Berzeel, de son ct, l'oreille basse, la
mine honteuse, cherchait une vague excuse, promettait de ne plus
recommencer. Il se mettait  l'ouvrage et toute la semaine travaillait
en bte de somme; et, le samedi suivant, on voyait d'avance s'allumer
dans ses yeux la lueur folle de nouvelles orgies.

Aux presses,  ct de Berzeel, se trouvait Pierken, son frre. Pierken
ne ressemblait en rien  Berzeel; jamais on ne se serait dout qu'ils
taient frres. Pierken tait petit, rond et gras, avec des joues
poupines et roses, luisantes comme des pommes mres. Il ne buvait jamais
d'alcool, sauf la traditionnelle goutte du matin et celle du soir
apportes par la vieille Sefietje. Il faisait des conomies. Le
dimanche, au lieu d'aller au cabaret comme Berzeel, il restait bien
tranquillement chez lui,  lire son petit journal d'un sou. Il y puisait
une forte dose de connaissances et de sagesse; peu  peu, sans qu'il
s'en rendt bien compte, se dveloppait en lui une intelligence
rudimentaire des grandes questions sociales touchant les rapports entre
le Capital et le Travail. Cela le troublait profondment, le rendait
parfois inquiet et mcontent. Il apportait la petite feuille  la
fabrique; pendant le repos du matin et de l'aprs-midi, il en lisait 
haute voix des passages aux autres ouvriers et leur demandait ce qu'ils
en pensaient. En lui vivait une conscience obscure d'injustice subie, de
duperie; le sentiment aigu que lui, et aussi les autres, ne recevaient
pas l'quivalent de ce qu'ils produisaient par leur travail. Pourquoi
tait-ce ainsi? Et pourquoi devrait-il en tre ainsi, toujours? Pourquoi
M. de Beule et son fils, qui travaillaient seulement lorsqu'il leur
plaisait de travailler, pouvaient-ils vivre dans le luxe et l'abondance,
alors qu'eux, les pauvres bougres, devaient trimer chaque jour, du matin
au soir, toute leur vie, sans aucun espoir de gagner jamais autre chose
que leur misrable pain quotidien? Ce problme accablant, que Pierken
ruminait constamment, le rendait bien souvent morose et triste. Cela ne
se traduisait pas en mauvais vouloir ni esprit de rvolte; mais Pierken
tait mcontent, toujours et en toute chose mcontent de son sort; et il
s'acquittait de son travail uniquement par contrainte, sans la moindre
satisfaction ni joie. Pour rien au monde il ne serait rest  son tabli
une minute de plus qu'il n'tait strictement ncessaire. Le samedi,
lorsqu'il recevait sa paye,  peine grommelait-il un sourd merci,
estimant que c'taient plutt les matres qui avaient  le remercier, en
raison de la valeur considrable qu'il leur avait fournie en travail,
pour la misre qu'ils lui donnaient en retour. M. de Beule et M. Triphon,
son fils, n'aimaient pas du tout Pierken et plus d'une fois il avait t
question de le renvoyer. Ils hsitaient encore par gard pour Berzeel,
qui tait un excellent ouvrier quand il n'avait pas bu; mais M. de Beule
lui avait dfendu sur un ton premptoire d'apporter  la fabrique ce
sale petit canard et d'en lire des passages  haute voix pendant les
repos du matin et de l'aprs-midi.

Auprs de Pierken se trouvait Leo. Ag de quarante ans, Leo tait trapu,
rbl et fort comme un petit taureau. Parfois, durant des demi-journes,
il se renfermait dans un mutisme concentr et morose, pour en sortir
brusquement, en une explosion de cris, de rires, d'exclamations, dont
toute la fabrique retentissait. Lorsqu'il tait dans un de ces moments
de capricieux silence, il valait mieux le laisser  sa lubie, sinon on
avait bien vite maille  partir avec lui; et lorsqu'il tait dans une de
ses heures folles, il tait prfrable de s'carter de son chemin, car
il vous aurait renvers, rien que pour le plaisir de vous voir par terre
et de danser la gigue autour de vous. En ralit, de tous les ouvriers
de la fabrique, il tait le plus fort, le meilleur, le plus agile et le
plus endurant. Et, comme il le savait trs bien, il supportait assez mal
que Pierken, par exemple, qu'il considrait comme un feignant, prt de
ces airs de supriorit intellectuelle et se post un peu en chef
spirituel de l'quipe grce  ces blagues qu'il cueillait dans son petit
canard. Leo tait l'homme dont on avait toujours besoin quand il
s'agissait d'une besogne exigeant une grande clrit et une force
physique peu ordinaire. Dans ces cas-l, d'ordinaire, on lui demandait
son aide comme une faveur, et rarement en vain, car il tait fier de sa
force et de son adresse. Si le hasard voulait qu'il ft dans une de ses
heures renfrognes, il acquiesait d'un simple signe de tte sans
prononcer un mot; mais s'il tait dans une de ses heures folles, il
rpondait par une sorte de cri effroyable, un oui qui se dcomposait
en Oooo ... uuuuu ... iiiii ..., un long rugissement rauque et tellement
sonore qu'il dominait entirement le vacarme effrn des pilons et, 
travers le jardin, allait retentir jusque dans la maison: M. de Beule en
sursautait ses registres et parfois accourait avec effarement demander 
la fabrique quel malheur tait arriv. Les hurlements sauvages et sans
motif mettaient le patron hors de lui; mais au moment o il arrivait en
trombe, c'tait gnralement fini; et il devait se contenter de vagues
menaces contre ceux qui se conduisaient comme des btes fauves et
mriteraient d'tre enferms dans une cage, ou une maison d'alins.
M. de Beule et son fils,--surtout son fils,--n'aimaient pas du tout Leo,
qu'ils considraient comme une brute dangereuse. Mais ils se seraient
bien gards de le renvoyer: il faisait l'ouvrage de deux!

Aprs Leo, Poeteken. Il tait bon que le dlicat Poeteken et sa place
 ct du vigoureux Leo, car l'aide du fort supplait bien des fois 
l'insuffisance du faible.

Poeteken tait trs petit, trs noir, trs maigre. On et dit un gnome,
et chaque fois il lui fallait se dresser sur la pointe des pieds pour
atteindre le cble de son pilon. Tout de mme, il tait plus rsistant
qu'on aurait pens  premire vue. Il tait bien proportionn, sous un
tout petit format, mais sans tares apparentes et il faisait son travail
comme les autres. C'tait un petit homme silencieux, trs renferm, avec
de grands yeux pensifs. La plupart du temps il ne disait rien, mais
parfois il tait bien oblig de sourire malgr lui aux farces de Leo
et des copains; et alors son petit visage s'animait soudain d'une vie
intense, et ses yeux brillaient d'une passion ardente. Cette passion
tait rellement en lui, profonde et cache. Poeteken, le nabot, le
gosse, le petit bout d'homme tait srieusement pris d'une des
ouvrires de la fabrique: Zulma, surnomme La Blanche, la pauvre
albinos, blanche de cheveux, blanche de sourcils, blanche de tout, celle
que Bruun, le chauffeur, s'efforait de chauffer. Les autres ouvriers
s'gayaient follement de ces surprenantes amours. Ils ne rataient jamais
une occasion de s'en amuser; les enfants, disaient-ils, s'il en naissait
d'une telle union, seraient mouchets, blanc et noir, comme des chiots.
Poeteken souriait, laissait dire, ne rpondait rien  ces allusions
d'ailleurs sans mchancet. Seul, Bruun, mauvais, ne supportait pas les
familiarits de Poeteken  l'gard de La Blanche. D'une jalousie
froce, il les piait sans cesse: lorsqu'ils se trouvaient  proximit
l'un de l'autre, on le voyait guetter par des trous de serrure et des
fentes de porte, en poussant de sourdes exclamations: Comment est-il
possible, une si belle femme avec ce mal foutu!

A ct de Poeteken se trouvait Free, bon gant aux paules carres,  la
poitrine fortement bombe. Avec son apparence herculenne, il tait en
ralit d'une sant plutt chancelante, car il souffrait beaucoup de
l'asthme. On le voyait parfois haleter  son tabli, comme un poisson
hors de l'eau. Cela durait souvent des jours entiers, o il faisait
triste figure. Mais, la crise passe, il semblait renatre  la vie; et
alors il n'y avait pas d'homme plus amusant, plus spirituel dans toute
l'quipe. Surtout avec les femmes il tait drle. Non pas qu'il leur ft
la cour le moindrement; mais il savait dire, d'un air tranquille et
souriant, des choses d'un cynisme effarant, qui empourpraient le visage
des ouvrires, pendant que les hommes se tordaient de rire. En gnral
les femmes le hassaient. Elles ne l'appelaient jamais autrement que
le grand voyou et ne se gnaient pas pour lui jeter ce nom  la face.
Alors Free souriait calmement dans sa barbe rugueuse et, d'un seul mot
bien tap, les faisait fuir comme si c'et t le diable. Et chaque fois
que Sefietje apparaissait, matin et soir, avec la bouteille de genivre,
c'tait toute une scne: Free, grand amateur d'alcool, ne pouvait
nanmoins s'empcher de lutiner la vieille fille, qui, rgulirement,
essayait de se venger en ne remplissant pas son verre jusqu'au bord.
Free faisait semblant de ne rien voir, mais ne touchait pas  sa goutte.

--Allons, grand voyou, buvez, je n'ai pas de temps  perdre, grommelait
Sefietje.

--Est-ce qu'il est dj plein? s'criait Free en faisant l'tonn.

Il se baissait, regardait le verre avec la plus grande attention; et
alors c'tait la plaisanterie habituelle:

--Sefietje, ma fille, faut pas te gner. a m'est gal qu'il n'y ait rien
au fond du verre, mais soigne le dessus, hein ... Remplis-le bien en haut,
a me suffit.

Les ouvriers se tordaient; et, malgr sa mauvaise volont vidente,
Sefietje tait bien force de remplir le verre jusqu'au bord avant que
Free consentt  y poser les lvres.

--C'est bon, Free? ricanaient les hommes.

--Comme du sucre! rpondait Free en rendant le verre vide  la servante
avec un claquement des lvres.

Avec Free voisinait Fikandouss-Fikandouss. Quand et pourquoi on lui
avait donn ce sobriquet, nul ne savait. De son vrai nom il s'appelait
Feelken, mais tout le monde disait Fikandouss-Fikandouss; et lui-mme
aimait  rpter le mot et  l'appliquer, non seulement  sa propre
personne, mais  un tas de choses qui n'avaient rien  voir avec lui.
Si, par exemple, il voyait Poeteken dans un coin en conversation avec
La Blanche, il criait Fikandouss-Fikandouss. A l'entre de Sefietje
avec sa bouteille, matin et soir, c'tait Fikandouss-Fikandouss. Tout
tait Fikandouss, et Fikandouss lui-mme s'amusait normment de ce
mot qui ne voulait rien dire et qui disait tout, parce qu'il tait
applicable  tout et  chacun. En prsence d'un tranger, qui par hasard
lui en demandait le sens, sa joie tait au comble; il tait secou d'une
vritable crise de rire. Aux yeux des autres il passait pour lgrement
maboul. Il lui arrivait de chanter  tue-tte, pendant des heures, en
plein vacarme des pilons. A d'autres moments, il se renfermait dans un
mutisme maussade, un peu comme Leo. Il semblait alors porter le poids de
graves soucis; et parfois il pleurait, sans qu'il ft rien arriv et
sans que personne comprt pourquoi. Si on lui en demandait la raison, si
on insistait, il prtendait souffrir de violents maux de tte. Certaines
fois, comme Free, il avalait sa goutte avec dlice en disant que a
passait comme du sucre; d'autres jours il la refusait obstinment, et la
passait  Free, qui le bnissait pour ce bienfait et lui promettait des
jouissances divines dans un monde meilleur. Personne ne comprenait trs
bien le fond du caractre de Fikandouss. Il tait trange et dconcertant.
Par exemple, dans son attitude vis--vis des femmes, il vous droutait
absolument. Ou bien il ne les regardait mme pas, ou il se prcipitait
sur elles, comme pour les violenter. C'tait pure bouffonnerie, d'ailleurs.
Il recevait une gifle et se sauvait, avec un rire, disant que c'tait
Fikandouss-Fikandouss.

Et, enfin, dernier de la longue range, se tenait Ollewaert, le petit
bossu. Court sur pattes, il portait toujours un pantalon trop long et
trop large, qui lui retombait sur les pieds. Sa bosse s'avanait presque
en pointe, et son visage prsentait comme une autre bosse en rduction:
l'norme chique de tabac ternellement presse contre l'une ou l'autre
de ses joues. Les bossus sont mchants, dit-on couramment; mais il
n'tait pas mchant du tout; bien au contraire, la bont mme. Quoi
qu'on lui ft, il ne se fchait jamais. C'tait une manie habituelle
chez ses camarades, en passant de lui tapoter sa bosse; une autre
taquinerie, de presser du doigt la joue  la chique, pour que le jus de
tabac lui coult sur le menton. Il ne s'en fchait pas. Jamais il ne se
fchait. Il vous regardait en souriant, comme pour dire: Allez-y, si a
vous amuse; moi, a m'est gal. Il n'avait qu'un vice: il buvait trop.
Il se noierait dans le genivre; il est encore pis que Free! disaient
les autres. Et, en effet, Ollewaert tait fou d'alcool et prt  toutes
les bassesses pour en avoir. Non seulement il troquait rgulirement sa
tartine de quatre heures contre la goutte de six heures d'un des autres
ouvriers (il appelait a avaler une tartine de goutte), mais il
acceptait parfois des paris crapuleux pour gagner un petit verre de
rabiot. Par exemple, M. Triphon avait un petit chien noir plein de
puces, qui suivait son matre  la fabrique et s'attardait parfois dans
la fosse aux huiliers, o il rcoltait quelques bribes. Les ouvriers,
en jouant avec le chien, lui grattaient le poil du devant et du dos. Ils
attrapaient quelques puces et disaient  Ollewaert:

--Ollewaert, je te donne ma goutte si je peux y mettre trois puces de
Kaboul.

--Donne! rpondait Ollewaert sans hsiter.

Les trois animaux plongs dans le verre, Ollewaert le vidait d'un trait,
sans sourciller. L'quipe partait d'un rire formidable en se tapant les
cuisses.

Ces excs d'alcool lui taient d'ailleurs fatals. Priodiquement,
Ollewaert tait pris de crises d'pilepsie. D'un coup brusque parfois,
sans que rien traht l'approche de la crise, il s'effondrait  son
tabli en des convulsions terribles. Ses yeux se rvulsaient; ses
mchoires serres pressaient le jus de chique qui lui coulait des lvres
en une mousse bruntre; ses poings tremblants se crispaient. On lui
aspergeait le visage d'eau froide; on lui desserrait de force, souvent
avec une lame de fer, les mains et les mchoires; et, gnralement, au
bout de quelques minutes, il se relevait et reprenait son travail, un
peu ple encore et frmissant, avec des yeux inquiets et fuyants.
Bientt il n'y paraissait plus; aprs s'tre secou comme un chien qui
sort de l'eau, il se calait la joue d'une nouvelle chique, puis
s'absorbait dans son travail. Pendant le reste du jour, alors, il
restait d'ordinaire un peu taciturne et comme mat.

Ainsi s'alignait, dans la pnombre et le vacarme, la lourde quipe des
presses, avec les lments divers qui la composaient. C'tait un petit
monde  part dans la fabrique; une sorte de rpublique avec ses lois
et ses usages propres o, malgr les sympathies et les antipathies
personnelles, rgnait un esprit de solidarit professionnelle qui
pouvait prendre  l'occasion un caractre presque hostile  l'gard des
autres ouvriers. Par exemple, les huiliers n'taient pas toujours fort
aimables envers Pee, le meunier, que l'on voyait occup  l'autre bout
de l'atelier, auprs de ses meules grinantes. Un peu jaloux de lui, ils
ne supportaient pas trs bien cette espce de pierrot sec, qui tait
tout blanc de farine, alors qu'eux luisaient de graisse et d'huile.
Ressentiment analogue  l'gard des deux charretiers, qui venaient l
dposer ou prendre leur chargement. Mais ils en voulaient surtout 
Bruun, le chauffeur, et  Miel et Siesken, les deux aides aux meules
verticales, qu'ils appelaient les cabris. Pour eux, Bruun tait tout
simplement un flemmard. Ils avaient la conviction intime qu'il n'en
fichait pas une secousse, parce que, au fond, il n'avait rien  faire.
Une machine  vapeur, voyons, a travaillait tout seul: son unique
besogne consistait  ne pas laisser s'teindre le foyer; et pour le
reste il pouvait flner, espionner, poursuivre La Blanche de ses
assiduits dgotantes. On ne se gnait pas,  l'occasion, pour lui
clouer le bec en lui disant son fait, ce qui donnait alors lieu  des
scnes violentes. Blme de rage concentre, Bruun se dfendait, essayait
de leur faire comprendre quel savoir, quelle responsabilit signifiait
la conduite d'une machine  vapeur. Mais ils lui riaient au nez; et ils
le dfiaient de prendre leur place  l'une des presses et de fabriquer
un tourteau de colza ou de lin prsentable. Pee quittait ses moulins
 farine pour se mler  la dispute; et,  leur tour, arrivaient les
cabris demander en ricanant aux huiliers s'ils seraient capables de
les remplacer au gros travail des meules  broyer. Siesken, l'an des
deux cabris, tait le plus vindicatif, avec sa drle de face poupine
 barbe blonde et ses yeux trs bleus, qui luisaient d'un clat froid
de porcelaine. D'une rare insolence, la discussion avec lui dgnrait
trs vite en rixe, ce qui tournait presque toujours au dsavantage de
Siesken, qui n'tait gure de taille  se mesurer avec des bougres comme
Berzeel, Free ou Leo.

Avec Miel, le second cabri, on s'y prenait d'une autre faon. Miel
tait le fils de Bruun et, par cela seul, dj antipathique  presque
tout le monde; mais, en outre, il tait bgue et d'une stupidit telle
qu'il tait presque impossible de ne pas se payer sa tte. Quelque chose
d'norme, d'incroyable, cette stupidit de Miel. Rien qu' le regarder,
on clatait de rire. Il avait un doigt de front sous une calotte de
cheveux drus, et deux petits yeux idiots, trop rapprochs du nez, ce qui
donnait l'impression constante qu'il louchait. On pouvait lui faire
avaler les bourdes les plus invraisemblables; mais lui-mme parlait trs
peu, probablement parce que la fonction crbrale chez lui tait rduite
 sa plus simple expression. Une des blagues courantes consistait  lui
parler du temps qu'il tait au service militaire. Jamais il n'avait pu
dire au juste  quelle arme il appartenait, ni dans quelle ville il
avait t en garnison. On lui faisait subir un petit interrogatoire:

--Dis donc, Miel,  quel rgiment tais-tu?

--Ah ... aah ... dans ... l'infanterie, sais-tu...., bgayait Miel,
toujours candide et sans malice.

--Oui, mais ... dans quel pays, Miel?

--Ah ... aah ... a tait loin d'ici, sais-tu....

--Et quelle langue est-ce qu'on parlait l-bas, Miel?

--Ah ... aah ... a je ne comprenais pas, sais-tu....

Un silence. On lui jetait des coups d'oeil en ricanant. Alors, l'un ou
l'autre, gnralement Leo ou Free, s'approchait de lui, le regardait
bien en face et brusquement lui lchait en plein visage: Espce de
veau!

Interloqu, Miel se reculait; et, aprs vingt rptitions de la mme
farce, ne comprenant pas encore qu'on se payait sa tte, il rpondait:

--Ah ... aah ... pourquoi me le demandez-vous donc?




III


A l'autre bout de la fabrique, assez loin de la fosse aux hommes et
spar par une cour intrieure, se trouvait, dans un btiment  part,
l'atelier des femmes. Elles taient six et, du matin au soir, ne
faisaient autre chose que coudre et rparer des sacs.

Natse tait la plus ge. Elle devait tre trs trs vieille, mais nul
ne connaissait exactement son ge, qu'elle-mme ignorait. On avait
commis une erreur,  l'tat civil du village,  l'poque franaise.
Elle avait eu une soeur, plus jeune ou plus ge qu'elle (Natse ne
savait pas au juste), morte en bas-ge, et qui portait le mme prnom.
D'o confusion et erreur. Jamais on ne put savoir avec certitude si
Natse tait porte comme morte ou comme vivante sur les registres.

N'importe, la Natse vivante devait avoir t bien belle dans sa jeunesse.
Aujourd'hui encore, malgr son grand ge, elle avait conserv des traits
d'une finesse et d'une puret remarquables,  peine ravags par les
profondes rides des annes. Le nez avait gard une ligne tout  fait
gracieuse, les sourcils s'arquaient sans dfaillance, et les dents
taient restes absolument intactes. Natse rptait avec complaisance
qu'elle n'avait jamais su ce qu'tait le mal de dents. Mais le corps
tait tout ratatin. L, les annes de dur travail avaient accompli leur
oeuvre. Tant que Natse demeurait assise on ne s'en apercevait gure,
mais ds qu'elle se mettait debout et commenait  marcher, on et dit
d'un bateau qui penche et louvoie. Ses compagnes, les jeunes surtout,
s'en moquaient parfois, ce dont Natse tait trs vexe. Lorsque vous
aurez mon ge, vous aussi marcherez de travers, bougonnait-elle. Mais
aussitt qu'elle entamait ce chapitre, les autres l'agaaient de plus
belle. L'incertitude de Natse touchant son ge offrait matire aux
plaisanteries, qui allaient leur train:

--Mais enfin, Natse, quel ge as-tu au juste? demandaient-elles en
ricanant.

--L'ge que le bon Dieu m'a donn, rpondait Natse d'un air pinc et
premptoire.

Certains jours, les autres s'en tenaient l. Parfois, au contraire,
elles s'amusaient  la pousser:

--Oui ... l'ge que le bon Dieu t'a donn...; tout a c'est bel et bien,
Natse; mais n'est-ce pas  ta soeur plutt? En somme, tu ne sais pas au
juste si tu es vivante ou morte!

--Vous tes des chipies! grondait Natse; outre.

Et elle fondait en larmes. Elle pleurait beaucoup, pour la moindre chose
et, souvent, sans raison aucune. Elle pleurait parce que la vie pour
elle tait si dure; elle pleurait parce qu'elle tait si pauvre; elle
pleurait parce qu'elle tait si vieille, et aussi parce qu'elle ne
savait pas au juste  quel point elle tait vieille. C'tait stupide et
odieux, de la part des autres, de prtendre qu'elle ne pouvait pas
savoir si elle tait vivante ou morte; elles ne le disaient que pour la
tourmenter, elle le comprenait fort bien; et, pourtant, cette sotte ide
la chagrinait, l'obsdait, la rendait parfois trs malheureuse. Elle
habitait seule avec son vieux frre infirme dans une toute petite
bicoque que lui louait M. de Beule; en dehors de son travail  la
fabrique, elle avait encore  s'occuper de lui. C'tait bien dur. C'tait
presque au-dessus de ses forces. Elle le faisait nanmoins, tant bien que
mal, pour ne pas l'abandonner  des trangers, et surtout ne pas devoir
l'envoyer  l'hospice des vieillards, qui tait l'pouvante de toute leur
vie.

Aprs Natse venait Mietje Compostello. Sa lointaine origine espagnole se
trahissait dans toute son apparence. Elle avait la peau bistre, les
cheveux noirs, les sourcils pais et des yeux comme du velours. De trs
vieilles personnes, qui avaient connu sa grand-mre, affirmaient que
celle-ci tait noire comme une Mauresque. Mietje avait une voix sourde
et caverneuse et parlait toujours trs lentement, comme si les mots ne
s'chappaient qu'avec effort de ses lvres bleutres. Ce qu'elle disait
d'ailleurs tait rarement enjou ou frivole. Mietje tait une nature
chagrine et pessimiste qui prdisait souvent des calamits prtes 
fondre sur ce monde perverti. Elle tait trs dvote, d'une intolrance
presque fanatique et parlait volontiers du Petit Homme de L-Haut, qui
ne manquerait pas de chtier les pcheurs et les pcheresses. Mietje et
t bien surprise et indigne si quelqu'un lui avait dit qu'il tait
profane de parler aussi familirement du bon Dieu. Dans sa pense, elle
vulgarisait l'image du Seigneur, uniquement pour le rendre plus visible
et, pour ainsi dire, palpable. Mietje tait ge de soixante ans et
n'avait jamais song  se marier. Et elle aussi, comme Natse, habitait
avec son frre, qui tait garon de ferme; et le mme effroi de
l'avenir, qui torturait Natse, les hantait: l'hospice des vieillards!

Il y avait ensuite Lotje, personne ronde comme un tonnelet et dodue
comme une pelote. A la voir pour la premire fois on et certainement
cru qu'elle devait trop bien manger et boire. Luxe interdit, hlas!
 Lotje, la pauvre! Son embonpoint tait maladif. Tout, chez elle,
tournait en graisse, une graisse adipeuse et malsaine.

Elle tait agrable de visage, avec ses yeux expressifs et sa bouche
souriante. Sourire auquel, par malheur, il manquait des dents: souvenir
des coups qu'elle avait reus de son pre, lorsque,  peine ge de
dix-huit ans, elle s'tait laisse sduire par un galant. Un enfant lui
tait n, et, depuis lors, Lotje avait vcu pour ainsi dire en marge de
la vie normale. Elle n'avait cess de sentir peser sur elle cette faute
premire et unique, et il lui en resta  jamais un obscur frmissement
de honte; en toute chose elle devint humble et discrte, se contentant
d'un tout petit peu de joie et de bonheur, qu'elle ne parvenait pas
toujours  s'assurer. Elle vivait avec sa vieille mre et sa fillette
et  elles trois, avaient bien de la peine  joindre les deux bouts.

Aprs Lotje, Zulma, La Blanche. Elle avait une jolie taille, mais,
pour le reste, offrait la laideur navrante d'une dshrite: petits yeux
chassieux et rougetres, cheveux blancs, sourcils blancs, cils blancs,
teint blanchtre sans couleur. D'un caractre craintif et timide, il
semblait y avoir dans son tre intime des abmes de mlancolie. Elle
parlait peu et riait rarement, comme pour loigner d'elle toute
attention. Les hommes lui causaient une peur extrme et tout le monde
avait t bahi le jour o l'on avait appris ses relations avec
Poeteken. Peut-tre se croyait-elle plus en sret auprs du faible
Poeteken. Un avorton comme lui serait moins moqueur que les grands et
les forts. Peut-tre aussi tait-ce la force du contraste: l'attrait
irrsistible de tout ce blanc pour tout ce noir. On en jasait dans la
fabrique et elle en tait toute bouleverse. Elle vitait autant que
possible le contact des autres hommes; et pour Bruun, le chauffeur, qui
la harcelait sans cesse de ses propositions ignobles, elle prouvait une
aversion et une terreur indicibles. En plus du ravaudage des sacs sa
besogne consistait  garnir et allumer les lampes  ptrole et  faire
le lit au-dessus de l'curie, o couchait  tour de rle un des
charretiers. Trente ans et orpheline. Elle habitait en pension chez des
bigotes, deux petites vieilles qui tenaient une mchante boutique de
mercerie et bonbons, dans une ruelle du village.

A ct de La Blanche tait assise Sidonie. C'tait la beaut de la
fabrique. Elle avait vingt ans, des joues vermeilles, d'admirables
cheveux chtains et des yeux  la fois trs doux et pleins de vie. Cette
beaut et cette fracheur tonnaient comme un miracle dans l'oppressante
claustration de la fabrique. On et dit une belle fleur saine dans une
sombre cave.

M. de Beule avait longtemps hsit avant de l'accepter  l'usine. C'est
une petite demoiselle, avait-il dit avec mauvaise humeur  sa femme,
lorsque la jeune fille tait venue se prsenter. Mais Sidonie possdait
l'appui d'une amie de Mme de Beule et cette circonstance avait  la fin,
non sans peine, fait pencher la balance en sa faveur.

Sidonie, en effet, faisait l'impression d'une personne lgante au
milieu de ces femmes fltries par le labeur. Elle y apparaissait comme
un objet de luxe, une jolie chose dpayse. Les autres la jalousaient un
peu. Elles en voulaient  sa jeunesse,  sa fracheur,  ce soupon de
coquetterie, dont elle aimait  se parer.

Elle ne portait jamais l'accoutrement terreux et sale de toutes les
autres; dans sa mise, il y avait toujours un rien qui la distinguait: un
bout de ruban, un noeud, une couleur, qui mettait une note vivante, qui
souriait. Cela offusquait les autres. Elles l'excluaient parfois de
leurs confidences, avaient pour elle de vagues secrets,  mots couverts
parlaient d'histoires, sans qu'elle ft au courant. Elles la traitaient
 part, sans hostilit formelle, mais aussi sans amnit; et les hommes,
qui la dtestaient franchement, sans doute parce qu'ils n'avaient aucun
succs auprs d'elle, parfois l'appelaient madame, en ricanant.

Madame...! Il y avait encore une autre raison  ce titre qu'ils lui
donnaient; et c'tait surtout cette raison-l qui excitait la colre
sourde, la jalousie et le mpris des autres femmes.

C'tait  cause de M. Triphon, le fils de M. de Beule ... Chaque jour,
M. Triphon, ainsi que son pre, faisait des rondes dans la fabrique, pour
contrler l'ouvrage, et ne manquait jamais d'aller jusqu' la fosse aux
femmes, comme les ouvriers dsignaient la partie de l'usine o elles
travaillaient. Que M. Triphon y allt, c'tait tout naturel et les
ouvriers n'y trouvaient rien  redire. Mais que diable avait-il  rester
si longtemps, chaque jour, dans la fosse aux femmes? Pourquoi s'y
attardait-il ainsi  bavarder, fumer des pipes et faire excuter des
tours  son petit chien? Jadis on l'y voyait  peine et il y demeurait
tout juste le temps de dire bonjour et de voir que tout le monde y tait
au travail. Depuis la venue de Sidonie, tout avait brusquement chang.
Et les autres ouvrires comprenaient fort bien qu'il s'y ternisait
uniquement  cause de Sidonie et elles en parlaient entre elles, avec de
grands yeux curieux et allums, ds que Sidonie avait le dos tourn. Par
les femmes, les hommes  leur tour taient mis au courant; et ainsi
toute la fabrique en tait pleine, comme d'un vnement formidable, gros
de consquences passionnantes.

Sidonie ne disait rien, mais elle voyait et sentait bien ce qui se
maniganait autour d'elle. Ses jolies lvres rouges taient closes sur
son secret et parfois un sourire de flicit rayonnait dans ses yeux.
Elle regardait  peine M. Triphon pendant qu'il tait l; trs efface,
elle faisait semblant de ne pas comprendre que tout ce qu'il disait et
inventait tait uniquement pour elle. Seulement lorsqu'il partait elle
levait un instant les yeux vers lui; et ce seul regard silencieux disait
tout: tout ce qu'elle aurait voulu et n'osait dire. Elle habitait auprs
de ses parents, avec son frre et deux jeunes soeurs, dans une jolie
petite maison aux volets verts et au toit de chaume, sise un peu 
l'cart du village. Son pre tait jardinier de son tat et il y avait
toujours de belles fleurs le long du mur, sous les fentres  petits
carreaux vert bouteille, qui semblaient sourire.

Et,  ct de Sidonie, enfin, se trouvait la plus jeune de toute l'quipe:
Victorine Ollewaert, la fille du petit bossu, de la fosse aux huiliers.
Dix-huit printemps, joues rouges et rebondies, qui faisaient penser 
une pomme bien mre au mois de septembre. Ses yeux luisaient et, sans
cesse, elle souriait de ses lvres vermeilles et humides. On et dit que
de continuelles bouffes de chaleur lui montaient  la tte et qu'elle
assistait perptuellement  des spectacles gnants. Au moindre prtexte,
ses joues s'empourpraient jusqu'aux yeux. Il suffisait qu'un homme lui
adresst la parole,  propos de rien, pour qu'on lui vt la face en feu.
Et les ouvriers, prompts  dcouvrir cette particularit, s'en amusaient
follement:

--Ah! bonjour, Victorine! Beau temps, hein? disaient-ils en riant.

--Comme vous dites! rpondait Victorine en se sauvant, le rouge au
front.

Les hommes rigolaient, la rappelaient:

--H!... Victorine!

--Et bien, quoi? faisait-elle en se retournant avec une colre feinte.

--Quelle heure peut-il tre, Victorine?

--Regardez au cadran de l'glise, si vous voulez savoir l'heure! jetait
Victorine, cramoisie.

Les hommes se tordaient de rire. Mais, ce qu'il y avait de plus curieux,
c'est qu' se laisser dire quelque chose qui et t rellement de
nature  faire rougir une jeune fille, Victorine restait trs calme et
ne rougissait pas du tout. Vraiment!... vraiment!... disait-elle alors
en faisant l'tonne; et, s'ils insistaient un peu fort, elle leur
servait une rponse, qui leur clouait proprement le bec. Seulement,
lorsqu'on parlait devant elle de Pierken, l'huilier, elle ne savait
plus o tourner la tte. Dans la fabrique on la disait amoureuse de
Pierken, qui acceptait cet hommage sans trop s'en mouvoir. On les
voyait parfois ensemble, en conversation assez intime; mais Pierken
avait toujours l'air si srieux et proccup, que l'on se demandait quel
attrait il pouvait bien trouver dans la frivole compagnie de cette
petite sotte. Aussi l'attrait des contrastes, peut-tre, comme chez
Poeteken et La Blanche. Victorine demeurait avec ses parents dans une
des plus misrables masures d'une obscure et infecte ruelle; chaque
matin elle venait  la fabrique avec son pre et s'en retournait le soir
avec lui.




IV


Elles taient donc l, toutes les six, assises dans une salle basse aux
noires solives, dans le jour vague de deux fentres aux petits carreaux
enchsss de plomb, qui donnaient sur la cour intrieure de la fabrique.
Les murs taient gristres et les sacs qu'elles cousaient ou rparaient,
avaient la couleur terreuse d'un tas de haillons. Elles jabotaient fort
en travaillant, se racontaient les histoires et les cancans du village.
Parfois elles chantaient en choeur, sur un ton nasillard et lent, de
mlancoliques mlopes flamandes. D'autres fois, elles rcitaient des
prires, des _Pater_ et des _Ave_ avec des voix blanches et monotones,
qui faisaient penser aux litanies que l'on dbite au chevet des
moribonds. La voix grave et caverneuse de Mietje Compostello dominait
alors les autres, comme si elle et fait la narration vcue des sombres
cataclysmes qu'elle se plaisait  prdire. Par les petits carreaux
ternes passait un peu de la vie de l'usine: les charretiers qui allaient
et venaient, leurs camions lourdement chargs; les paysans, avec leurs
carrioles et leurs brouettes, qui venaient prendre des tourteaux ou de
la farine. L't, il faisait frais dans leur fosse, car le soleil n'y
donnait gure que deux  trois heures par jour; mais l'hiver on y
gelait. Les fleurs blanches du givre y couvraient les vitres toute la
journe; rien de la vie du dehors n'y pntrait plus et toutes avaient
les pieds sur des potes en terre cuite, dont elles secouaient de temps
en temps la cendre et attisaient la braise.

L'apparition de Sefietje avec sa bouteille, vers dix heures, tait un
instant de dlicieux rconfort. Jeunes ou vieilles, toutes vidaient avec
joie le verre d'alcool; et cela les ranimait. Elles faisaient un bout de
causette avec Sefietje, qui avait bien le temps alors et s'asseyait
volontiers sur une chaise, bouteille et petit verre en main. On parlait
des autres ouvriers, surtout de ceux de la fosse aux huiliers, qui
taient encore plus mauvais sujets que tous les autres. Sefietje
dtestait les hommes, tous les hommes. Elle tait hostile  l'amour, 
l'union des sexes sous n'importe quelle forme, mme au mariage lgal et
bni par l'glise. A coups d'insinuations plus ou moins voiles, elle
dblatrait contre tout ce qui se passait  la fabrique. Infailliblement
tous ces mnages finiraient mal, prdisait-elle, par inconduite et abus
du genivre. Elle ne pouvait admettre que M. de Beule gardt dans son
usine des ivrognes invtrs comme Berzeel et ce voyou de Free; elle
n'pargnait pas Ollewaert, le petit bossu, en prsence de sa fille
Victorine. Pierken lui-mme ne lui disait rien qui vaille; il faisait
bien semblant de ne pas s'intresser aux femmes, mais au fond c'tait un
suborneur sournois; et elle prvenait formellement la Blanche d'avoir
 se mfier des assiduits de Poeteken: ce petit bout d'homme serait
fort capable d'embobiner une femme. Et, mme  l'gard de M. Triphon,
elle ne se gnait pas pour dire son opinion; en des allusions
transparentes  son attitude envers Sidonie, elle nonait comme une
maxime absolue, que des relations entre gens d'une condition sociale
trop diffrente, ne pouvaient amener que malheurs et larmes.

Les vieilles, c'est--dire Natse, Mietje Compostello, et mme Lotje,
trouvaient que Sefietje avait bien raison. Les jeunes, au contraire,
riaient un peu, mais ne se sentaient pas tout  fait  l'aise. Elles
aimaient bien voir venir Sefietje  cause de la petite goutte; mais
elles taient bien contentes aussi quand elle repartait, pour ne plus
entendre toutes ces insinuations malignes et ces prophties de malheur.
Du reste, qu'est-ce que Sefietje pouvait bien y entendre,  ces
choses-l! A la voir, laide, maigre, fltrie, sans hanches ni poitrine,
on et dit qu'elle n'avait jamais t jeune. Les hommes s'en moquaient
en disant qu'elle avait deux dos: un par devant et un par derrire.
Quelques-uns mme avaient trouv cette dfinition de la partie avant:
deux petits pois sur une planche. Et, pourtant, jadis Sefietje n'avait
pas t absolument indiffrente au charme masculin: elle avait mme t
fiance. Une qui la connaissait bien, cette histoire-l, c'tait Natse,
car c'tait chez elle que les rendez-vous avaient eu lieu. Oh! ces
rencontres de Bruteyn et de Sefietje, il fallait les entendre conter par
Natse! La vieille en levait encore les bras au ciel, lorsqu'elle en
parlait. Bruteyn habitait assez loin et ne pouvait venir que rarement
voir sa promise. Il arrivait vers les trois heures et, d'ordinaire,
Sefietje se trouvait dj chez Natse  l'attendre. Il entrait lentement,
la pipe  la bouche, la casquette sur l'oreille, en se balanant sur ses
jambes un peu torses. Ils se saluaient sans mme se donner la main:
bonjour Alos, bonjour Sophie; et, ma foi, c'tait l  peu prs tout
ce qu'ils se disaient. Chaque fois, Natse leur offrait sa salle pour
qu'ils pussent causer  l'aise, mais Sefietje ne voulait rien savoir et
refusait obstinment. Raide et plate comme une limande, les joues en
feu, elle restait l sur une chaise  ct de lui; et sitt qu'il
essayait seulement de lui toucher la main, elle se retirait hargneuse
en grommelant: Tiens-toi donc convenablement! Le brave homme,--car
c'tait un trs brave homme, affirmait Natse,--avait support cela tout
un temps, jusqu'au jour o, brusquement, il en eut assez et ne revint
plus.

Alors, Sefietje avait langui et souffert, indiciblement. Elle avait tout
mis en oeuvre pour le faire revenir; elle avait gmi, pleur, suppli,
mais en vain. Bruteyn en avait assez et ne s'y laissait plus prendre.
De ce jour datait, selon Natse, la haine froce, irrconciliable, que
Sefietje avait voue aux mles et  l'amour.

Les autres ouvrires, surtout les jeunes, raffolaient de ces histoires.
Jamais elles n'en taient rassasies et elles suppliaient Natse d'en
raconter plus long. Mais Natse se mfiait; elle craignait que cela ne
vnt aux oreilles de Sefietje et que celle-ci par vengeance ne la ft
renvoyer de l'usine. O irait-elle alors? A l'hospice des vieillards,
la terreur de toute sa vie....

Ainsi se passaient les longues journes de labeur, o les seules
distractions taient le repas de midi chez elles, et la tartine  quatre
heures avec la goutte du soir  la fabrique. Parfois, lorsqu'un rayon de
soleil entrait par les petites fentres, elles se remettaient toutes 
chanter. On et dit des oiseaux, brusquement rveills dans leur cage
lugubre. Si un nuage cachait le soleil, les chants s'attnuaient et se
mouraient et la rsignation mlancolique de leur vie incolore retombait
lourdement sur elles. Les jeunes avaient souri un instant, comme des
fleurs panouies  l'air vivifiant; et puis l'ombre grise et morne
venait fltrir leur jeunesse sans espoir.

Une joyeuse demi-heure, en t, quand il faisait beau, c'tait la
collation  quatre heures. Alors elles venaient s'asseoir dans la cour
intrieure de la fabrique, alignes contre le mur,  la suite des
hommes, eux aussi en train de faire dnette en plein air,  la file. Il
y avait bien en elles, chaque fois, une hsitation, une sorte de lutte
intrieure, parce qu'elles n'aimaient pas la prsence gnante de tous
ces hommes; mais d'ordinaire elles se risquaient pourtant, parce qu'il
faisait trop chaud et trop beau pour rester dans leur fosse, lorsqu'on
pouvait sortir.

Accroupis l, tous, hommes et femmes, leur pain noir et leur gamelle de
caf froid sur les genoux, pouvaient, par-dessus le mur de clture,
apercevoir la cime des arbres fruitiers dans le verger du voisin, o il
y avait aussi une forge. Les pommes mres gonflaient leurs joues rouges
entre les feuillages jaunissants; les poires pendaient aux branches
comme de lourdes pendeloques d'or. Les hommes contaient des farces
grivoises, scandes par le chant des marteaux sur l'enclume dans la
forge; et, sur la haute tour de l'glise, sous le beau ciel bleu, ils
voyaient les aiguilles dores du cadran ramper lentement vers la demie,
l'heure o il faudrait se lever et rentrer dans le tapage et la noirceur
des ateliers.

C'tait si bon, ces trente minutes dehors. a valait des heures, vous
semblait-il. a vous consolait du dur labeur pass, vous rconfortait
pour le dur labeur  venir. Parfois, pendant qu'ils taient l, le
forgeron et son aide faisaient une apparition dans la cour, rapportant
telle ou telle pice rpare; et souvent, de sous leur tablier de cuir,
noir et luisant comme du mtal terni, ils sortaient quelques-uns de ces
beaux fruits mrs que les ouvriers voyaient avec des yeux de convoitise
pendre aux branches, de l'autre ct du mur. Alors c'tait une joie! Les
jeunes filles y mordaient  belles dents, avec des yeux brillants et un
murmure jouisseur; et les papas mettaient les leurs en poche pour les
petiots  la maison. Le forgeron tait un homme amusant. Il se nommait
Justin. C'tait un grand conteur d'anecdotes, mais qui mettait tant
d'exagration dans ses histoires, qu'on ne l'appelait jamais autrement
que Justin-la-Craque. Surtout lorsqu'il avait quelques petits verres
dans le nez--ce qui arrivait  peu prs tous les jours,--il devenait
d'une fantaisie extraordinaire. Mais alors il tait aussi fort irascible;
et, quand on se moquait trop ouvertement de lui et des mensonges flagrants
qu'il dbitait, il se fchait tout rouge. Il trpignait de colre et
grinait des dents; mais tout a, c'tait pour la frime: et lorsqu'on
persistait  se ficher de lui, il partait dans un accs de rage simule
et s'en allait dbiter ses bourdes ailleurs. En dehors de son tat de
forgeron, il tait chantre  l'glise et faisait partie de la socit
chorale du village. Il tait trs fier de cette dernire qualit et
donnait volontiers un chantillon de son talent, surtout quand il tait
mch. Son air favori, son triomphe, c'tait _l'O Pepita_. Une chose
ahurissante, cet _O Pepita_! Un choeur sans autres paroles que ces seuls
mots, rpts sur tous les tons imaginables: O Pepita ... O Pepita ...
O Pepita!... Justin y faisait la partie du baryton, mais il tait aussi
capable de remplacer le tnor ou la basse. Il s'avanait vers vous,
s'arrtait, roide et immobile, vous regardait bien en face, de ses yeux
vitreux d'alcoolique; et lentement il commenait sur un ton trs bas,
trs assourdi:

--Oooooooooooo....

Sa voix s'enflait, barytonnait; sa bouche s'ouvrait plus large et il
entonnait:

--Peee ... ppp ... ppeeee...!

Brusquement il atteignait les notes leves; ses yeux chaviraient et il
miaulait:

--Piiii ... pipipi ... pipiiii...!

Il tait difficile d'en entendre davantage sans pouffer de rire. Les
ouvriers de la fabrique trouvaient cet air affolant et s'en tapaient les
cuisses. Ils s'exclamaient, l'entouraient et attaquaient  leur tour
_l'O Pepita_ pour le stimuler encore. Mais cela ne russissait pas
toujours. Justin-la-Craque supportait mal qu'on le troublt dans son
exercice. Brusquement, il s'arrtait, hochait la tte avec vigueur et,
quoi qu'on ft, refusait de continuer. Non ... non ..., il ne voulait pas
qu'on l'embtt. Kamiel, son aide, qui gnralement l'accompagnait,
avait alors un petit rire mprisant et du doigt se touchait le front en
secouant la tte, comme pour indiquer que le patron tait parfois un peu
marteau. Kamiel qui tait un Flamand de la Flandre occidentale,
prononait son nom avec l'accent de ce pays, et  l'usine on l'appelait
Koml, en ricanant. Il y avait envers lui cette nuance de mpris
qu'ont les uns pour les autres les gens des deux Flandres; et on se
moquait aussi de son grand nez d'ivrogne, rouge comme une flamme dans
son visage de suie. Koml tait clibataire et, de mme que Berzeel,
buvait jusqu' son dernier centime; mais,  rencontre de Berzeel, qui
avait l'alcool mauvais, agressif et tapageur, Koml, ivre, ne soufflait
mot. Il fallait trs bien le connatre, pour s'apercevoir qu'il avait
bu. Seul, le grand nez rouge en tmoignait.




V


C'tait pendant cette petite demi-heure bnie, ensoleille et libre,
court rpit qui coupait si agrablement la grise monotonie du travail
forc dans les fosses lugubres, que Pierken, malgr la dfense
formelle de M. de Beule, faisait part en cachette aux autres ouvriers,
de la sagesse sociale qu'il puisait chaque matin dans son petit journal.
Il ne tarissait pas; il savait raconter des choses, toujours nouvelles,
toujours autres; peu  peu ses paroles s'infiltraient en eux et
dposaient un ferment de douleur et de tristesse dans leur esprit
ignorant. C'tait bien dommage que Pierken reprt toujours la mme
antienne, car la bienheureuse demi-heure en tait plus d'une fois gte.
Et, pourtant, ils l'coutaient volontiers pour dire  leur tour ce
qu'ils en pensaient, car tout cela les captivait et les troublait
profondment.

Ils taient rares, ceux qui partageaient compltement les ides de
Pierken et qui avaient sa foi robuste en l'avenir. La vieille Natse, qui
avait tant vu et souffert dans sa vie, hochait la tte en silence, ou
disait que c'tait trop triste et que a la ferait pleurer; et Mietje
Compostello opposait un argument qu'elle rptait en une obstination
farouche:

--Il y a toujours eu des pauvres et des riches en ce monde et il y en
aura toujours. C'est le Petit Homme de L-Haut qui le veut.

--Des btises! rtorquait vivement Pierken en se montant. Pourquoi donc,
dis-moi, devrait-il y avoir toujours des pauvres et des riches sur
terre? Et pourquoi faudrait-il que ce soit toujours au tout des mmes 
tre riches et au tour des mmes  rester des pauvres? Ou est-ce crit?
Ou voyez-vous a, que votre bon Dieu ait dit des choses pareilles!

--C'est tout de mme vrai, rpondait Mietje ttue. Leo regardait devant
lui d'un air sombre et parfois avait un grincement de dents.

--Ce n'est pas juste, mais qui peut rien y changer? demandait-il d'un
ton pessimiste.

--Nous...! nous changerons tout a! affirmait Pierken en se frappant la
poitrine.

--Fikandouss! Fikandouss! ricanait Feelken.

Tous partaient  rire un instant; mais Pierken reprenait:

--Nous ferons la rvolution sociale ... par le monde entier. Les rles
seront retourns. Les riches deviendront pauvres et les pauvres seront
riches!

--Comme au ciel! plaisantait Ollewaert.

--Vous ne lisez pas comme moi les journaux! poursuivait Pierken en
s'animant. Vous ne savez pas tout se qui s'y trouve! Oh! j'ai piti de
vous ... vous tes tellement ignorants!

--Est-ce qu'on ne parle pas de faire baisser le prix de la gniole dans
ton journal! demandait Free d'un air narquois.

--Fikandouss! Fikandouss! criait Feelken.

--On ne peut pas parler avec vous autres, rpondait Pierken, haussant
les paules d'un air dcourag.

La conversation prenait un autre tour; on entamait des sujets moins
graves. Mais quelque chose des paroles dites et des rves voqus
demeurait en eux et les accompagnait dans la fosse lugubre o ils
reprenaient leur travail monotone et esquintant. Obscurment ils
continuaient  ruminer toutes ces questions, et leurs conceptions
rudimentaires les garaient dans un ddale et ils n'en sortaient plus.
Souvent, aprs ces dclarations troublantes de Pierken, rgnait dans la
fabrique un grand silence concentr. Ils pensaient  des choses ... Les
femmes ne chantaient plus et les hommes accomplissaient machinalement
leur besogne, dans la danse tapageuse, effrne des pilons; dans les
fosses pesait une impression de mlancolie.

Il fallait l'arrive de Sefietje avec sa bouteille pour rassrner les
fronts. Ceci au moins tait une ralit, une chose palpable qui vous
consolait et ranimait sans dtours. Ils dgustaient la goutte, et
Berzeel, ou Free, ou Ollewaert, parfois traduisait leur rve  presque
tous:

--Ah! si on vous donnait deux petits verres au lieu d'un, a ne serait
pas dj si mal!

Encore un peu d'alcool: ce dsir les brlait. C'tait parfois une
tentation et un supplice, cet unique petit verre, surtout lorsque
Pierken avait raviv en eux ces troublantes et irralisables chimres
d'avenir. Ils en taient malades; ils en avaient la gorge sche; a
faisait mal. Aussi, lorsque M. de Beule ou M. Triphon ne rdaient pas
par l, il leur arrivait de se cotiser et  l'un d'eux,--c'tait
d'ordinaire Fikandouss-Fikandouss,--de quitter un instant son travail
pour se glisser en douce vers le _Petit Sabot_, l'estaminet du coin,
 l'entre de la fabrique.

Les femmes, de leur fosse, le voyaient s'esquiver et savaient ce que
cela voulait dire. Elles dsapprouvaient les hommes, mais, au fond, elles
en taient plutt jalouses. Vous n'en tes pas? jetait Fikandouss en
passant. Elles secouaient la tte; non, elles n'en taient pas, mais si,
en revenant avec la bouteille plaine, il leur en offrait une larme, elles
acceptaient sans se faire prier.

Alors, pour le restant de la journe, la bonne humeur tait revenue dans
la fabrique. Les yeux taient des lueurs, les joues se coloraient.
Berzeel sortait de son habituel mutisme pour hurler, dans le fracas des
pilons, de longues histoires; et, pour la plus futile question, Leo
lchait un Oooo ... uuu ... iiii ... tonitruant, qui allait peut-tre
bien traverser les murs de la fosse et le jardin, jusqu'aux oreilles
de M. de Beule, pour le faire sursauter  son bureau. Les femmes, dans
leur fosse, l'entendaient aussi, videmment, et, quand elles n'avaient
pas t rgales en passant, elles proclamaient que c'tait une honte et
que, bien sr, M. de Beule y mettrait bon ordre un jour ou l'autre.




VI


Il tait rare,  la fabrique, de voir apparatre ensemble M. de Beule et
son fils. Quand on y voyait M. de Beule, on pouvait affirmer, avec une
quasi-certitude, qu'on n'y rencontrerait pas M. Triphon; et, pareillement,
l'arrive de M. de Beule tait peu probable pendant que M. Triphon faisait
sa ronde.

La venue de M. de Beule tait toujours signale par celle de Muche, son
petit chien qui le prcdait infailliblement. Muche tait arriv un soir
d'hiver  la fabrique, on ne savait d'o, errant, perdu, crott et
affam. En flairant le pantalon de M. de Beule, il y avait trouv on ne
sait quoi qu'il semblait chercher, l'avait suivi  la maison, ne l'avait
plus quitt. C'tait un pitoyable cabot, noir et blanc, au poil hirsute,
aux yeux chassieux. Mais il n'existait pas au monde de chien plus fidle
et M. de Beule, touch, n'avait pas repouss son attachement.

Prvenir les ouvriers de l'arrive de M. de Beule et t chose
superflue. Ils n'avaient qu' voir passer le bout de la queue de Muche
devant leur fosse: ils savaient  quoi s en tenir. Du coup, toute
plaisanterie cessait, et ils s'absorbaient entirement dans leur travail.
La silhouette comique de Muche passait devant la porte toujours ouverte
de la cour, le jour de l'entre restait vide quelques secondes, puis la
haute et lourde stature de M. de Beule le bouchait, l'obscurcissait
presque en entier.

M. de Beule tait un homme d'une soixantaine d'annes, corpulent, haut
en couleur, aux traits accuss, avec de fortes moustaches et une barbe
grisonnante coupe ras. Il ne donnait pas une impression joyeuse ni
agrable. Il paraissait au contraire d'humeur hargneuse et autoritaire;
et la ralit correspondait aux apparences.

Il tait trs svre, trs convaincu de ses droits de matre absolu et
de la ncessit d'une obissance passive de la part de ses infrieurs.
Parmi ces infrieurs il rangeait d'ailleurs, avec les ouvriers de la
fabrique et autres serviteurs, sa femme et son fils. Son autorit
despotique pesait sur tout son entourage et chacun pliait et tremblait
devant lui. Au fond, pourtant, il n'tait pas sans coeur. Son motivit
tait mme parfois extrme et lui faisait faire des choses que sa raison
dsapprouvait. Cela se manifestait chez lui spontanment, par -coups.
Il ne possdait aucun empire sur lui-mme. On ne savait jamais dans quel
tat d'esprit on allait le trouver. Souvent, pour un rien, il bondissait
au paroxysme de la colre; et les ouvriers, qui avaient trs peur de ces
accs imprvus, appelaient a partir, comme un fusil part. En d'autres
cas, il laissait passer des choses que des patrons moins svres
n'auraient certainement pas tolres. Tout dpendait chez lui de l'tat
d'esprit du moment.

A premire vue, avant mme qu'il et prononc un mot, les ouvriers
savaient ses dispositions. Il suffisait de le voir venir. Quand il avait
la figure trs rouge, avec les cheveux un peu rebrousss, c'tait fort
mauvais signe et ils se glissaient entre eux  mi-voix: Gare, a va
partir. Ils redoutaient trs fort ce dpart. Le coup partait
d'ordinaire pour une cause futile ou draisonnable; et, si la victime
osait rouspter, M. de Beule la faisait valser, c'est--dire la
renvoyait. C'tait arriv dj  plusieurs reprises, avec Berzeel entre
autres, qu'il avait trouv ivre  son tabli; avec Pierken, pour avoir
apport son petit journal socialiste  la fabrique, malgr la dfense
formelle; et aussi avec Feelken, parce qu'un jour,  une semonce de
M. de Beule, il avait rpondu Fikandouss-Fikandouss. Ces mesures
rigoureuses, d'ailleurs, ne tenaient jamais bien longtemps. Pour cela,
M. de Beule tait d'un caractre trop imptueux et inconsquent.
D'habitude, les ouvriers reconnaissaient vaguement leurs torts,
faisaient des excuses, et le patron pardonnait. Pour Pierken, nanmoins,
cela avait failli tenir pour tout de bon. Avec les doctrines subversives
du socialisme M. de Beule ne transigeait pas. Sa femme avait d
intervenir pour le calmer; mais il n'en gardait pas moins une sourde
rancune contre Pierken et ne le tolrait qu'avec peine dans sa fabrique.

M. de Beule nourrissait d'autre part une haine instinctive contre son
personnel fminin; la fosse aux femmes tait un de ses endroits de
prdilection pour partir. Il les trouvait toutes, sans distinction,
incapables et paresseuses; elles ne mritaient pas mme,  l'entendre,
la moiti du misrable salaire qu'il leur attribuait. Il parlait souvent
de balayer tout ce fourbi-l, si a ne changeait pas; et la seule
femme qui pt trouver grce  ses yeux, c'tait Sefietje, parce que
celle-l dfendait ses intrts  lui, vis--vis mme des autres
ouvrires, et qu'elle se soumettait avec une servilit absolue  tout
ce qu'il lui plaisait d'exiger d'elle.

Aux femmes il causait une vritable terreur. A simplement apercevoir de
loin le bout de la queue de Muche, l'angoisse leur treignait le coeur,
et, tant qu'il restait dans leur fosse, elles ne soufflaient mot, sauf
pour rpondre  une question formelle et directe. Lorsque M. de Beule
avait enfin referm la porte derrire lui, la vieille Natse tait
gnralement en larmes, et les joues des jeunes filles, brlantes d'moi
apeur. Seule, Mietje Compostello, avec son teint de mridionale,
paraissait alors plus jaune et plus tanne que jamais; ses lourds
cheveux noirs, ses yeux sombres, faisaient penser  des ailes et des
yeux de corbeau, ajusts sur un masque macabre.

Par bonheur pour eux tous, jamais M. de Beule ne s'attardait longuement
dans la fabrique. Il tait assez souvent en route pour ses affaires et
il avait aussi son travail de bureau. Bientt il disparaissait comme il
tait venu, pilot par Muche; et, lui parti, la vie renaissait. Un vaste
soupir de soulagement semblait s'exhaler de toute la fabrique. Ollewaert
se calait la joue d'une chique frache; Free souriait comme un gant
malicieux; Feelken susurrait un Fikandouss-Fikandouss, et mme Leo se
risquait parfois  lancer son terrible Oooo ... uuu ... iii ..., mais
en sourdine, attnu, assez bas pour n'avoir pas  craindre un dpart
de M. de Beule, raccouru en tempte.

D'habitude, quelques minutes aprs la visite de M. de Beule  la
fabrique, M. Triphon faisait son apparition. Si le passage de Muche
annonait la venue du premier, l'arrive du second tait signale
d'avance par la vue de son petit chien noir, Kaboul. Mais, de M.
Triphon, les ouvriers n'prouvaient aucune crainte. Au contraire: ils
aimaient bien  le voir venir.

M. Triphon tait g de vingt-trois ans. Il tait grand, fort,
corpulent, avec une grosse figure rougeaude et boursoufle et des yeux
bleus  fleur de tte. Il avait le teint gt par force boutons et on
avait toujours l'impression, en le voyant, qu'il s'tait expos au feu,
en soufflant dessus de toutes ses forces pour l'attiser. Aussi les
ouvriers, qui avaient d'instinct le sens satirique, disaient souvent, en
le voyant venir, la face congestionne: Il a encore souffl dessus!
Et,  les entendre, il mangeait et buvait avec excs.

M. Triphon avait quitt le lyce  dix-huit ans, aprs des tudes
inacheves; et, depuis lors, il habitait chez ses parents o, plus tard,
il devait succder  son pre dans la direction de la fabrique. Il
connaissait vaguement le franais; il savait quelques mots d'allemand et
d'anglais; il avait des notions lmentaires d'histoire et de gographie.
C'tait, avec les rgles simples de l'arithmtique,  peu prs tout ce
qu'il avait appris et retenu. Il lisait rgulirement le journal de
langue franaise auquel son pre tait abonn; et il possdait aussi une
petite bibliothque d'une vingtaine de livres, des romans plutt grivois
pour la plupart, qu'il lisait parfois le soir, en cachette, dans sa
chambre, lorsque ses parents taient couchs.

Chaque jour, il travaillait au bureau pendant deux  trois heures, 
expdier des factures et  tenir les livres; pour le reste, rien  faire
qu' flner dans la fabrique, pour y contrler la besogne des ouvriers.

Il y arrivait en gnral vers les huit heures et demie, au moment o les
ouvriers, aprs leur djeuner, se disposaient  reprendre le travail.
Par beau temps, ils taient encore accroupis dans la cour, aligns
contre le mur crpi  la chaux blanche. Un bonjour, m'sieu Triphon
l'accueillait et les hommes grattaient Kaboul  la poitrine, place
d'lection de ses puces. Kaboul s'y prtait avec des contorsions
cocasses; les ouvriers rigolaient, et tout de suite prenaient un ton de
plaisanterie familire  l'gard du jeune patron, avec des allusions 
sa bonne petite vie de gros flemmard. A sa place, dclaraient-ils, on ne
ferait pas autre chose du matin au soir que siffler des petites verres
ou des chopes et, naturellement, caresser les jolies femmes.

M. Triphon s'efforait de plaisanter avec eux; il tirait de grosses
bouffes de sa pipe et sa face boursoufle luisait. En lui c'tait une
lutte constante pour ne pas perdre son prestige de patron. Il devait 
tout prix conserver son autorit; et, d'autre part, il tenait, autant
que possible,  tre aimable envers ses ouvriers, surtout  cause de
Sidonie. Il la regardait  la drobe, comme pour lire sur son joli
visage en quelle disposition elle se trouvait. Parfois ce visage tait
souriant et gentil, et M. Triphon se sentait tout heureux; mais, parfois
aussi, il paraissait soucieux, morose; en ce cas, M. Triphon ne savait
trop quelle attitude prendre. Le mieux tait de ne pas trop s'attarder
en sa prsence; et, tout doucement, il s'en allait plus loin avec
Kaboul, qui de temps  autre s'asseyait par terre pour gratter ses puces
 l'aise.

Alors venait pour M. Triphon l'instant le plus palpitant de toute la
journe; car c'tait l'heure o l'une des femmes montait au grand
grenier, pour y chercher la provision journalire de sacs  rparer.
Cette corve revenait toujours  l'une des jeunes: parfois la Blanche,
parfois Sidonie, parfois Victorine. Certains jours, mais rarement,
Lotje.

M. Triphon, prcd de Kaboul, pntrait sous la haute porte cochre. Il
se gardait bien de gravir le grand escalier qui s'y trouvait, et par o
les femmes, de leur fosse, auraient pu le voir monter; il prenait un
petit escalier drob dans un coin sombre du hangar, et, Kaboul sous le
bras, grimpait vivement. Il arrivait dans une petite soupente servant de
dbarras; et, de l, par une porte intrieure et quelques degrs de
pierre, gagnait le grand grenier. Vite il s'y blottissait derrire une
pile de sacs, et attendait.

Bientt il entendait les pas d'une des femmes sur les marches du grand
escalier. Qui serait-ce, la Blanche, Victorine, ou la bien-aime?
A grands coups sourds, son coeur battait pendant qu'il restait l aux
aguets.

Une tte se montrait dans l'ouverture du grenier. Cruelle dception! Le
pauvre visage anmi de la Blanche ou la sotte frimousse de Victorine!
La passion imptueuse en lui tombait, et il ne bougeait pas. Les
battements de son coeur ralentissaient; il regrettait d'tre l. Mais,
parfois aussi, voici que s'encadrait dans l'ouverture le fin et pur
profil de Sidonie, et alors c'tait en lui comme une soudaine flambe.
Le coeur battant  coups prcipits, il la laissait s'approcher du tas
de sacs, puis, brusquement, il bondissait, s'emparait d'elle, la
dvorait de baisers fous.

Elle se dfendait mollement. Il tait trop violent, trop fougueux. Elle
tait impuissante; elle n'osait pas.

--Oh! prenez garde, M. Triphon! Que faites-vous! On va entendre!
murmurait-elle haletante.

Mais il ne l'coutait mme pas; il l'treignait avec frnsie; il
l'tranglait presque. Enfin il la lchait et l'aidait htivement 
entasser sa provision de sacs. Elle avait les cheveux dfaits et les
joues en feu.

--On va le voir, on va le voir, gmissait-elle.

Vivement, elle tapotait ses jupes, s'arrangeait les cheveux, puis se
dpchait avec sa charge vers l'escalier.

--Sidonie ... Sidonie!... priait-il d'une voix sourde.

Et il la forait d'accepter quelques francs.

--Oh! M. Triphon, que pensez-vous! faisait-elle avec un geste de refus.

--Si; je le veux! insistait-il.

Alors elle acceptait en murmurant: Merci.

--Tu n'es pas fche, Sidonie?

--Non ... rpondait-elle avec quelque effort.

Calmement, elle redescendait l'escalier et M. Triphon s'approchait de
Kaboul, qui, pendant ce temps, avait flair des rats et furetait 
travers la paille en grattant furieusement.

--O sont-elles, les sales btes? Happe-les, Kaboul! excitait-il.

Frmissant d'ardeur, le petit chien piaillait, et son museau noir tait
gris de poussire; il avait les cils blancs, comme s'il sortait d'un sac
de farine. Il rlait, un moment immobile, pour reprendre haleine; puis,
brusquement, il se refourrait dans le tas, soufflant, crachant, forant
du nez en secousses vives vers la cachette du rat. Soudain, il y avait
une lutte brve; le petit chien disparaissait jusqu' la queue dans la
paille; on entendait un _miaou_ de dtresse et Kaboul, par -coups
brusques, ressortait du tas, un gros rat en travers de la gueule.
Parfois il lchait un moment la bte, qui essayait de se traner sur les
planches; mais quelques coups de dents mettaient fin  la lutte. Et
Kaboul, trs fier, s'avanait vers son matre, le chef ensanglant de sa
proie lui pendant d'un ct de la gueule, de l'autre la longue queue et
l'arrire-train. M. Triphon ne manquait jamais de venir montrer dans la
fosse aux femmes le produit de sa chasse.

--Ah! mon Dieu, cet affreux rat! s'criaient-elles. O l'a-t-il pris,
monsieur Triphon?

--Dans le dbarras ... il y en a dans ce coin-l! crnait M. Triphon.

Et Kaboul tait choy, admir; vraiment, un tel petit chien valait son
pesant d'or.

A des occupations et aventures de ce genre, M. Triphon passait le temps
jusqu' onze heures; et c'tait alors le moment o il pouvait se
permettre quelque divertissement. Rgulirement, chaque matin, M. de
Beule allait prendre l'apritif au _Commerce_, le caf comme il faut,
o se rencontraient les notabilits du village; et,  la mme heure,
M. Triphon se dirigeait vers _La Pomme d'Or_, rendez-vous de quelques
jeunes gens. A _La Pomme_, situe au coin de la grand'rue et du canal,
il y avait toujours un peu plus de gat et d'animation qu'au _Commerce_
avec ses airs graves et compasss. Y venaient le mdecin, le notaire,
jeunes tous deux, et la plupart des trangers qui passaient par le
village s'y arrtaient quelques instants. Derrire le comptoir trnait
Fietje, jolie fille  la poitrine opulente, dont ils taient tous plus
ou moins amoureux. Mais elle restait coquette et sage, et personne
n'avait ses faveurs; ce qui les tenait tous en haleine, pendant qu'ils
jouaient bruyamment au zanzi en buvant du porto ou des petits verres.
Les affaires marchaient donc tout  fait bien. A midi tapant la sance
habituelle se terminait chez Fietje et, la tte congestionne et les
yeux aqueux, M. Triphon regagnait la maison. Il y trouvait la soupe
servie et, comme M. de Beule faisait d'ordinaire la sieste aprs son
repas, M. Triphon se reposait un peu, lui aussi, puis retournait  la
fabrique.

Alors venaient les heures les plus pesantes de la journe. Au bureau il
n'y avait pas  faire pour lui tous les jours, et lorsqu'il ne devait
pas travailler aux critures, M. Triphon ne savait comment tuer le temps.
Il se promenait un peu au jardin, qui avait de belles pelouses et de
grands arbres. Un joli petit ruisseau le traversait, clair et peu
profond en t, aux bords gazonns et fleuris, gonfl et tumultueux
aprs les pluies d'automne et foisonnant alors de magnifiques brochets
et de dlicieuses anguilles. M. Triphon tait grand amateur de pche.
Il faisait placer la nasse par les ouvriers; et, quand la pche tait
abondante, on se gavait de poisson pendant plusieurs jours. Lorsqu'on ne
savait plus qu'en faire, on en donnait un peu aux ouvriers, ce dont ils
taient extrmement reconnaissants.

Ainsi M. Triphon tuait-il les heures fastidieuses de l'aprs-midi; puis,
rgulirement, par n'importe quel temps,  cinq heures il se trouvait
avec Kaboul au coin de la grand'rue et du chemin allant  la fabrique.
C'tait le moment o la cloche de l'glise se mettait  tinter pour le
salut du soir. M. Triphon attendait l le passage des trois demoiselles
Dufour, qui ne manquaient jamais d'y assister.

D'allures raides et compasses, c'taient trois vierges qui habitaient
au bout du village le petit chteau, une demeure blanche aux volets
verts, entoure d'un beau jardin. Il les voyait venir de loin, sur un
mme rang, rasant les murs, comme des marionnettes articules. A petits
pas presss, leur paroissien  la main, elles s'avanaient, les yeux
baisss. Lorsqu'elles passaient tout prs de lui, M. Triphon tait son
chapeau et s'inclinait. Elles lui rendaient son salut. Mademoiselle
Pharalde, l'ane, mine pince et peu avenante, avait quelque chose
de dur dans le regard. M. Triphon sentait en elle comme une sourde
hostilit. Mademoiselle Caroline, sa cadette, tait blonde et bouffie,
avec un visage incolore et des yeux fades. M. Triphon la trouvait
insignifiante et sans aucun charme. Mais mademoiselle Josphine, la plus
jeune, tait plutt jolie, avec une sorte de distinction lgante malgr
sa raideur; et elle lui rendait son salut avec une grce souriante et
gentille qui,  chaque fois, remuait quelque chose dans le coeur
impressionnable de M. Triphon. Il n'aurait pu dire s'il se sentait
amoureux d'elle; mais il croyait bien qu'il aurait pu facilement le
devenir. C'tait un tout autre sentiment que celui qu'il prouvait en
prsence de Sidonie. Celle-ci, il la voulait brusquement,  plein, d'une
passion brutale et violente; celle-l tait quelque chose de trs
loigne de lui encore et que peut-tre il ne possderait jamais.
Du reste, il ne savait pas lui-mme s'il avait au fond envie de la
possder. Peut-tre et-il t fort perplexe si, brusquement, quelqu'un
lui avait dit: Voil ... tu peux l'avoir ... elle est  toi! En elle,
ce qui l'attirait, c'tait, outre sa gentillesse extrieure, ce ct mme
qui aurait d l'en loigner: sa raideur, les dehors ferms, inaccessibles
qu'elle avait en commun avec ses soeurs. Il la voyait comme un motif
d'lvation, de rgnration dans sa vie, qu'il sentait bien veule et
terre  terre. Surtout lorsqu'il sortait des bras de la jolie ouvrire,
il prouvait, comme une soif ardente, le dsir de revoir mademoiselle
Josphine avec son aimable salut et son gentil sourire. Il avait
l'impression que sa vue le faisait remonter dans sa propre estime.
Sidonie rpondait  ce que l'existence recelait d'inquitant, de
troublant, de coupable. Mademoiselle Josphine, c'tait la douceur du
repos, la scurit du bonheur, l'idal....

Entre six et sept heures le rche et virginal trio revenait de l'glise
et M. Triphon s'arrangeait toujours de faon  les rencontrer encore une
fois. Il changeait avec elles un deuxime salut, et puis c'tait tout;
aucune autre occasion pour lui de les revoir et encore moins de leur
adresser la parole. Entre leurs deux familles, point de relations, pas
plus qu'il n'en existait entre les autres familles notables du village.
Il en avait toujours t ainsi, semblait-il, et la tradition se gardait
immuable. On et dit qu'il y avait inconvenance, voire pch,  ce que
jeunes gens et jeunes filles, dans leur condition sociale, eussent entre
eux de plus intimes rapports que l'change d'un salut crmonieux et
fugitif dans la rue.

Aprs cette deuxime rencontre avec les trois demoiselles Dufour, le
reste de la journe n'avait plus grand intrt pour M. Triphon. De mme
que pour les ouvriers de l'usine, les dernires heures l'envahissaient
d'une sorte de torpeur morose. Il dambulait par ci par l avec Kaboul,
entrait sans but prcis dans les ateliers et en sortait de mme. Il
entendait le chant nasillard et mlancolique des femmes dans leur
fosse et entrevoyait,  travers les carreaux sales, toutes ces pauvres
silhouettes penches, o, seule, Sidonie tait comme une fleur de
fracheur et de beaut. Souvent, aux approches du soir, il sentait
revivre toute sa passion pour elle. Lui non plus n'tait pas heureux,
seul et isol dans un entourage sans joie; et bien des fois il songeait
au bonheur auprs d'une jolie femme aime, dans une maison un peu riante
et confortable. Ne serait-il pas heureux avec mademoiselle Josphine ...
et mme avec la sduisante ouvrire? Il sentait sourdre en lui une
tendresse douce et apaise pour toutes les deux. Cela venait ainsi tout
naturellement, avec l'heure crpusculaire, en un mlange de charme
rveur et de tristesse vague. Ce n'tait jamais bien profond et cela ne
faisait point mal. Avec l'une ce n'tait gure possible et, probablement,
avec l'autre non plus. Il soupirait, se rsignait, attendait.

C'tait une des exigences de son pre qu'il ne quittt point la fabrique
avant le dpart des ouvriers et surtout pas avant d'avoir not les
commandes que les charretiers rapportaient chaque soir de leurs tournes.
M. Triphon les entendait habituellement venir de loin dans la rue dserte;
et, au simple claquement des fouets et mme au bruit que faisaient les
camions sur le pav, il savait d'avance, pour ainsi dire, comment ce
retour allait se passer.

Ils taient deux: Pol et Guustje, ce dernier surnomm le Poulet Froid.
Pol tait un excellent charretier, mais par ailleurs un client fort
dsagrable. Il tait ivrogne et querelleur. Pour la moindre bagatelle
il voulait se battre. Guustje, au contraire, tait la bont mme et ne
buvait pas. Mais il avait un vilain dfaut, qui exasprait Pol: il
parlait toujours de boustifaille; et cela d'un air et sur le ton de
quelqu'un qui n'avait qu' se baisser pour en prendre. Pol qui, pareil
 la plupart des alcooliques invtrs, mangeait trs peu et professait
une sorte de ddain et presque de haine  l'endroit de tout ce qui tait
mangeaille, trouvait Guustje d'une insupportable vantardise dans ses
propos culinaires. Guustje aimait particulirement  parler de poulet
froid et salade avec un claquement de langue indiquant quel rgal
c'tait. Alors, Pol toisait Guustje avec un souverain mpris en affirmant
que les poulets froids qui entraient dans l'estomac de Guustje c'tait
tout bonnement des pommes de terre, mais oui, ainsi qu'il convenait  sa
condition sociale. Cependant Guustje, qui avait servi comme domestique
chez le notaire du village avant d'tre employ chez M. de Beule,
certifiait avec emphase qu'il avait maintes fois got  ce mets exquis;
et l-dessus ils se prenaient de querelle,  la grande joie des autres
ouvriers, qui ne tolraient pas davantage les vantardises de Guustje et
prenaient nettement parti pour Pol. Des mots on en venait aux injures,
des injures aux coups; et cela finissait rgulirement par la dfaite de
Guustje, qui tait le plus faible des deux et encaissait beaucoup plus de
coups qu'il n'en pouvait rendre. Le seul bnfice durable qu'il en avait
retir, c'tait son sobriquet de Poulet Froid.

M. Triphon les voyait arriver avec leurs camions dans la cour et
s'approchait aussitt pour noter les commandes sur son calepin. Pol,
tout en dtelant ses chevaux, faisait son rapport.

--Cinq cents kilos farine de lin ... he ... he ... pour Jean-Franois
Schollier.

M. Triphon en prenait note.

--Mille kilos tourteaux colza ... he ... he ... pour Louis Van Daele.

Pol bafouillait un peu lorsqu'il avait bu et dans sa mmoire il semblait
y avoir des trous. Il tait l, un moment immobile, trapu et pench en
avant, sa grosse face marque de petite vrole, congestionne, contracte
par l'effort de la pense, pendant que ses btes, -demi dharnaches, se
secouaient avec impatience et faisaient tinter les gourmettes de leur mors.

--Tranquille donc, nom de Dieu! criait-il alors avec colre.

Et, du coup, il savait ce qu'il avait encore  dire:

--Huit cents kilos farine de froment ... he ... he ... pour Bruun Roetjes.

--C'est tout, Pol? demandait M. Triphon.

--Si c'est tout, m'sieu Triphon? Hh ... tout et pas tout. Une goutte
ferait rudement du bien par ce sale temps.

--Tu en as dj eu assez, il me semble, grommelait M. Triphon.

Et il se dirigeait vers Guustje.

--Bonsoir, m'sieu Triphon! jetait Guustje, le verbe haut.

--Bonsoir, Guustje.

--Deux mille cinq cents kilos farine de lin pour Feel Vervenne! hurlait
Guustje.

Il avait une voix tonitruante, criait toujours en vous parlant, comme si
vous vous trouviez  des distances.

--Sept cents kilos farine de lin pour Guust de Maeght!

M. Triphon notait.

--Et quinze cents kilos tourteaux de colza pour Pierre de Vriendt!
beuglait Guustje d'une voix qui sonnait certainement jusqu'au fond de la
fosse aux huiliers.

--Tout? demandait M. Triphon.

--Tout! rpondait Guustje. A moins, m'sieu Triphon, ajoutait-il en riant
d'un rire norme,  moins que vous n'ayez pour moi une cuisse de poulet
froid, avec de la salade. C'est a qui serait fameux, par ce temps de
chien!

--Je m'en contenterais aussi, Guustje, disait M. Triphon en fermant son
calepin.

Et il quittait les charretiers, pendant que les quatre chevaux,
dbarrasss de leur quipage, s'en allaient d'un pas pesant vers l'auge
accoutume dans l'curie.

Alors la tche journalire tait termine pour M. Triphon. Dans
l'obscurit,  travers le jardin, il rentrait prendre le repas du soir
avec ses parents. Le souper prpar par Sefietje tait simple mais trs
bon; et Eleken, la femme de chambre, servait  table, avec des
mouvements silencieux et prestes. Elle semblait y mettre une hte
fbrile, comme s'il lui tardait d'en avoir fini et si elle ne respirait
pas  l'aise dans l'atmosphre de la famille. A table, M. de Beule
parlait exclusivement de ses affaires; et Mme de Beule, faite  cette
conversation, abondait dans son sens. C'tait une crature bonne et
efface, accoutume  obir, sans existence individuelle. Sa seule
originalit, et aussi sa force, consistait  profiter de la faiblesse de
son mari, dans ses moments frquents d'inconsquence et de contradiction
avec lui-mme. Ainsi elle avait obtenu dj bien des choses qui, 
premire vue, semblaient irralisables. Pour le reste, elle suivait ses
caprices en esclave absolue, avec le souci d'affermir en lui la conviction
qu'en toute chose lui seul tait seigneur et matre.

Vers les huit heures et demie le souper prenait fin. M. de Beule se
calait dans un fauteuil avec son journal et trs vite s'endormait. Mme
de Beule veillait alors  ce que le plus parfait silence rgnt dans la
maison. Avec des gestes feutrs elle aidait Eleken  desservir la table
et M. Triphon quittait la salle  manger sur la pointe du pied, pour
aller fumer un cigare dehors. Que faire maintenant? Monter  sa chambre
y lire l'un de ses petits romans grivois, ou dambuler encore jusqu'
l'estaminet de Fietje, o il tait toujours sr de trouver de la
socit? Gnralement, il choisissait cette dernire alternative. Il
passait un pardessus et, par la rue tranquille et sombre, o luisait 
peine, de loin en loin, un maigre lumignon, il retournait  _La Pomme
d'Or_.

Il y trouvait les habitus attabls  boire de grandes chopes de bire
en plaisantant avec Fietje. Il se mlait  leur compagnie, vidait comme
eux des chopes, fumait des pipes en coutant les potins du village. A
dix heures il se levait, la tte fumeuse et lourde, pour rentrer  la
maison. Le village semblait compltement abandonn et ses pas sonnaient
creux entre les murs de silence. L'eau noire du canal glougloutait sous
le pont de bois. Parfois, un bruit de sabots venait  sa rencontre et il
changeait en passant un bonsoir avec quelqu'un qu'il ne distinguait
qu' moiti et ne reconnaissait pas. Les maisons dormaient derrire les
volets clos. Seul, un cabaret, par ci par l, mettait les rectangles
clairs de ses fentres dans tout ce noir. Comme il n'avait pas la clef
de la maison--M. de Beule s'y opposait inflexiblement,--il lui fallait
sonner. La sonnette tintait presque comme une sonnerie d'alarme dans le
silence. Sefietje venait ouvrir. Avec sa mine soucieuse, elle avait l'air
de trouver qu'il rentrait bien tard.

--Papa et maman sont dj couchs? demandait-il  mi-voix.

--Mais oui; depuis longtemps, rpondait Sefietje d'un ton de reproche.

Elle poussait le verrou, il lui disait bonne nuit et montait l'escalier
sans faire de bruit.

Dans sa chambre, une petite lampe brlait sur la table de nuit. Il se
dshabillait  la hte, ngligemment, et se mettait au lit. Parfois, il
lisait encore quelques pages d'un de ses ineptes petits romans. Les
soirs o il se sentait trop fatigu, il teignait la lumire en se
couchant.

D'habitude il dormait bien, d'un sommeil profond et lourd; mais il lui
arrivait aussi de rester veill pendant des heures. C'tait souvent par
des nuits d'hiver et de tempte, lorsque la pluie giclait contre les
vitres et que le vent ululait autour de la maison. Les cimes dpouilles
des arbres geignaient alors si lamentablement et la vieille sonnette de
la porte, secoue dans sa gaine rouille, gmissait comme un tre qu'on
torture. Durant ces insomnies il sentait avec plus d'acuit sa grande
solitude et le dsenchantement de sa vie. En se retournant sans cesse
dans son lit il songeait  son existence passe,  ses annes de collge
et ses camarades de jadis, qui chacun avait suivi une voie diffrente,
et qu'il avait tous perdus de vue. Et pour lui  quoi tout cela
aboutirait-il? Que lui rservait l'avenir? Persisterait-il durant des
annes dans ses relations secrtes, ses relations coupables avec cette
jolie fille, ou s'attacherait-il pour tout de bon  Josphine Dufour?
Lutte quotidienne, tourment quotidien. Il ne savait pas; il n'avait pas
l'nergie de prendre une dcision irrvocable. Toute sa vie tait 
vau-l'eau, dsempare. Quitter la pauvre Sidonie lui semblait d'une si
froide duret; et il lui paraissait tout aussi navrant de s'attacher 
elle pour jamais et de causer une peine infinie  ses parents, le jour
o ils sauraient ... Il s'endormait enfin, l'me pleine de tristesse et
de remords, avec les deux jeunes images devant ses yeux: Sidonie, qu'il
treignait avec un moi passionn; et Josphine, qui parlait moins  ses
sens, mais ranimerait en lui un sentiment bien affaibli, celui de sa
dignit et de son amour-propre. Il les aimait toutes deux; et en chacune
d'elles il aimait surtout ce qu'il ne trouvait pas chez l'autre.




VII


Telle, sa vie, au fil prvu et monotone des jours; mais il venait aussi
d'autres moments, d'autres occupations et c'tait alors, pour les
ouvriers comme pour les patrons, une priode de bonnes vacances et
d'animation joyeuse.

A part son usine, M. de Beule possdait des terres de culture et des
herbages; et l't, pendant la morte-saison, les ouvriers de la fabrique
s'en allaient travailler aux champs.

Chaque anne, vers la fin de juin, les villageois n'entendaient plus le
tintamarre habituel des pilons dans l'usine. C'tait la saison des
foins; Ollewaert, Leo et Free, qui taient de rudes faucheurs, partaient
de grand matin, la faux sur l'paule, bientt suivis de presque tous les
autres, hommes et femmes ensemble, pour retourner au soleil l'herbe
fauche et la mettre en tas vers le soir. Seul, Bruun, le chauffeur, et
son fils Miel restaient  la fabrique, avec Pee, le meunier, pour tout
nettoyer.

Dlicieuses escapades! Ils emportaient de quoi manger et boire, et
l'admirable journe d't s'ouvrait toute devant eux comme une longue
fte de libert et de bonheur. Les premiers jours, les huiliers, avec
leurs vtements luisants et gras, dtonaient bien un peu dans toute
cette verdure et cette fracheur; mais peu  peu ils schaient, comme
l'herbe mme, leurs visages se bronzaient, et on et dit qu'ils n'avaient
jamais respir un autre air que celui de la pleine nature, au grand soleil
radieux.

Ils arrangeaient la besogne  leur gr. Dans le matin vaporeux les
alouettes quittaient l'herbe haute, humide de rose, et s'envolaient en
grisollant sur leurs ailes frmissantes en plein azur ple. Vivifiante
tait la fracheur lorsque Ollewaert, Leo et Free aiguisaient leurs
faux, qui semblaient aussi chanter; puis, dans un mouvement ample et
rythm, ils avanaient lentement  travers la vaste prairie, laissant
l'herbe couche en longues tranes derrire eux. D'autres moissonneurs
taient partout au travail; de tous cts on voyait leurs silhouettes se
balancer, trs hautes aux premiers plans, plus petites  mesure qu'elles
s'loignaient, jusqu' devenir dans le lointain ces petits bonshommes
pas plus grands que des criquets; et l'air tait rempli  l'infini du
chant de l'acier, qui dvorait la verte plaine en une sorte de volupt
inassouvie.

Vers neuf heures, avec la chaleur qui montait, apparaissaient les autres
ouvriers et les femmes, tous arms de longues fourches fines et de
grands rteaux de bois qu'ils portaient  la main ou sur l'paule. Les
femmes avaient de grands chapeaux de paille, qui leur abritaient le
visage et la nuque; les hommes, en bras de chemise, taient vtus
d'amples pantalons de toile bleue ou grise. Tous allaient nu-pieds dans
leurs sabots. Ils descendaient dans la prairie par une berge plante de
peupliers aux feuilles chuchoteuses; et tout de suite ils se mettaient
 retourner l'herbe avec leurs fourches.

Les alouettes chantaient, le soleil dardait et du foin coup manaient
des odeurs aromatiques et dlicieuses. On croirait parfois, disait Leo,
avoir un got de sucre et de miel sur les lvres; ce qui faisait rire
les autres, d'un rire extravagant. Leo tait toujours d'une humeur folle
au temps des foins. L'air des champs le grisait, disait-il. Il multipliait
cabrioles et tours de force, et, pour la plus insignifiante question, il
lanait un de ses Ooooo ... uuuu ... iiiii ... prolong et mugissant,
qui faisait lever la tte aux moissonneurs abasourdis jusqu'au fond de la
plaine.

Par del, cette mer dbordante d'activit, de joie et de verdure,
apparaissait le village avec ses toits rouges groups autour de l'glise
blanche, dont le cadran sur la tour indiquait l'heure en un rayonnement
d'or. Un peu plus loin, on apercevait les frondaisons touffues du beau
jardin de M. de Beule, d'o mergeait la chemine de la fabrique, comme
un long cierge sale qui dsignait le ciel. Et cette chemine, cette
fabrique, vus ainsi dans le lointain, ils s'en moquaient, comme s'ils
taient  jamais dlivrs maintenant de l'antre noir et enfum, o ils
avaient pass tant de belles annes de leur vie, dans l'assourdissant
fracas et le rebondissement des pilons. Ils blaguaient surtout ceux qui
y devaient rester: Bruun, le chauffeur, qui n'avait dsormais plus rien
 pier, plus  courir aprs La Blanche; Miel, cette espce de veau!
plus stupide que jamais, sans dout; et Pee, le meunier, ce rat de
farine, qui, toute l'anne poudr de blanc, devait tre  cette heure
tout noir ou gris, pour sr,  force de balayer la suie et la poussire
des planchers et des solives.

Ils riaient, badinaient et tout leur tre dlivr s'imprgnait de sant
et de bonheur. A l'autre bout des prairies serpentait doucement la belle
rivire; et, sans apercevoir les bateaux, ils voyaient passer des voiles,
qui semblaient glisser sur du gazon. Ils y apercevaient aussi le solennel
chteau, avec ses quatre tourelles grises en relief prcis sur les fonds
sombres du parc. Et jusqu' la vue du chteau qui les faisait rire, parce
que Ollewaert disait qu'eux aussi passaient en ce moment la belle saison
 la campagne, comme les gens riches, et que monsieur le baron et madame
son pouse attendaient leur visite l-bas, pour prendre un verre de porto.
Oui, Ollewaert l'affirmait au milieu d'une explosion de rires: la baronne
lui avait envoy par la poste une invitation pour eux tous; et il se
pourrait fort bien qu'elle les retnt  djeuner. Dommage que Guustje, le
charretier, n'tait pas avec eux, car pour sr on servirait du poulet froid
et de la salade.

Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss! jubilait Feelken; et Leo lcha un
Ooooo ... uuuu ... iiii ... qui fit s'envoler les corbeaux de sur les
peupliers.

A dix heures, ils prenaient quelques instants de repos, tout de leur
long tendus sur la berge,  l'ombre des feuillages murmurants. C'tait
l'heure de la goutte matinale. La bouteille restait  rafrachir dans
l'eau d'un foss et,  dfaut du porto de madame la baronne, c'tait
richement bon tout de mme.

--Hoooo ...! quelle douceur! disait Ollewaert en se pourlchant les
lvres.

Et Free, comme un cho:

--Un baume! a me descend jusqu'aux hanches!

--Vrai, Free, jusqu'aux hanches? riaient les autres.

--Jusqu'aux hanches! rptait Free en extase. Tiens, je le sens ici qui
coule,  droite et  gauche.

Ils ne se pressaient pas de reprendre le travail; ils restaient l,
tendus et pms, sans crainte que M. de Beule ou M. Triphon ne vnt
brusquement les surprendre. D'ailleurs, cela n'avait pas d'importance;
l'herbe schait tout de mme au bon soleil. Ils le voyaient, pour ainsi
dire, dans le frmissement des rayons, accomplir leur travail; et cette
vue, ils en jouissaient sans prouver la moindre fatigue. De mme toute
la richesse et toute la beaut qui les environnait, la luxuriance des
rcoltes, l'admirable ciel bleu sans nuage, le chant harmonieux et
infini des alouettes, qu'ils gotaient instinctivement.

--Voil comment devrait toujours tre la vie! disait Pierken.

Et il en serait certainement ainsi, affirmait-il, si les biens de la
terre taient plus quitablement partags; si chacun remplissait sa
tche utile au monde et n'obtenait pas plus en retour qu'il ne mritait
rellement.

--Bon! le voil encore avec son socialisme! protestaient les autres,
mcontents.

--Ce n'est peut-tre pas vrai, ce que je dis! ripostait Pierken
vertement. Pourquoi sommes-nous ici  travailler aux foins et pourquoi
M. de Beule et le baron n'y travaillent-ils pas? Ne serait-il pas juste
qu'ils fauchent leur part, tout comme Free ou Ollewaert? Et serait-ce
donc trop demander que cette poseuse de baronne et sa dinde de fille
aident  retourner l'herbe, comme font Lotje et Victorine et les autres?

Bruyamment, les ouvriers riaient. Cette vision du gros M. de Beule et du
baron avec ses jambes raides fauchant le pr, surtout de la baronne et
de sa fille maniant le rteau et la fourche, tait si bouffonne qu'ils
en riaient  se rouler dans le foin. Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss!
hurlait Feelken comme un possd; et tous prtendaient que Pierken avait
perdu la boule et qu'il tait mr pour Bruges, la ville aux fous. Seule,
Victorine tait tout oreilles pour l'couter, les yeux brillants, les
lvres humides.

--Non, dcidment ... pas moyen de parler avec des gens comme vous!
s'criait Pierken impatient. Vous tes ns pour le servage et vous
mourrez en servage. Adieu!

Et il partait. Des hues accompagnaient sa retraite; de l'avis unanime
un deuxime petit verre vaudrait mieux que toutes ces idioties.

Gnralement, pendant qu'ils taient au repos sous les arbres,
apparaissait l-bas M. Triphon. De loin on le reconnaissait  Kaboul,
qui comme toujours, le prcdait, et on se mettait  ricaner en
changeant des clins d'oeil.

Pas de chance pour M. Triphon, l'poque de la fenaison! Aucun espoir de
pincer dans les coins la jolie Sidonie. L'quipe restait toujours
groupe et il tait absolument impossible de s'isoler  deux, ne ft-ce
qu'une minute. On vous aurait vu; c'et t un scandale. La tte
congestionne de M. Triphon clatait de loin comme une pivoine au
soleil; et nul ne comprenait l'objet de sa venue, puisque le travail se
faisait de lui-mme et ne pouvait marcher autrement qu'il n'allait.
Aussi, ne fallait-il pas dix minutes  M. Triphon pour vrifier la
besogne; ensuite il s'amusait  exciter Kaboul pour qu'il dterrt les
taupes, gnralement introuvables, ou happt des grenouilles, qu'il
n'approchait qu'avec rpugnance et qui d'ailleurs l'vitaient en
plongeant  son nez dans les fosss. En somme, il rdait sans but 
travers la prairie, en reluquant Sidonie, qui, au soleil des champs,
tait encore plus belle infiniment que dans la noire fabrique: une
admirable fleur chaude de sant, aux joues vermeilles, aux splendides
yeux clairs, clatants de jeunesse et de bonheur. Elle portait une
lgre blouse bleu ple ou mauve, qui dessinait, caressait dlicieusement
les formes de sa gorge. Et M. Triphon se consumait de passion ardente;
il s'amoncelait en lui des rserves d'amour, qui lui noyaient les yeux
et enflaient sa grosse tte.

Aprs le repas de midi, les faneurs faisaient une longue sieste. Allong
sur la berge  l'ombre des peupliers, on assistait au jeu du feuillage
brillant sur le ciel bleu, on entendait le chant adouci des oiseaux, on
sentait la brise vous rafrachir les tempes. On fermait les yeux, on
s'endormait ou faisait semblant de dormir; et parfois les hommes
chatouillaient avec des brins d'herbe les jambes nues des filles. Alors,
elles se rveillaient en sursaut, pour en rire ou se fcher, selon leur
humeur. Les hommes, eux, riaient toujours, s'amusaient follement. A deux
heures on reprenait le travail; et on en avait alors jusqu' ce que le
soleil s'inclint vers l'occident, avec une demi-heure de pause pour la
collation.

L'heure du soir tait l'instant le plus dlicieux de toute la journe.
Le soleil ne dardait plus; rouge, il pendait sur l'horizon, dans une
apothose de miraculeuses couleurs. On et dit d'normes chteaux-forts
qui brlaient et fumaient; de grands lacs d'or et des rivages d'amthyste;
et de longues plaines verdtres dans le ciel, comme le reflet infini de
toute la splendide verdure luxuriante de la terre. Les oiseaux
s'appelaient  haute voix dans un frmissement qui annonait l'heure du
coucher; partout, dans la vaste tendue des herbages, les faneurs
s'occupaient  ramasser le foin en meules minuscules pour la nuit. Tout
tait mouvement et couleur et la campagne entire fleurait les capiteux
armes. On pensait  des campements d'Indiens dresss  la hte, des
villages de chaume poussant  mme le sol, comme des champignons. Ils
prenaient des tons d'un gris verdtre,  l'orient; et vers l'ouest, ils
s'ourlaient d'or et de feu. Une bue transparente rampait  ras du sol
et les mares s'enveloppaient de rve. La tour blanche de l'glise avait
une large bande orange, pareille  une charpe diagonale, et le chteau
tout entier rougeoyait, avec ses toits et ses tourelles, sur l'cran
sombre de son parc. a et l on entassait du foin sur des chariots;
et ils s'en allaient avec leur charge norme, pareils  des greniers
roulants, tirs par des chevaux qui, de loin, semblaient petits comme
des jouets d'enfants. Les petits vachers avec leurs btes revenaient
en chantant du pacage; elles laissaient au passage une odeur de musc
derrire elles. Tout tait enfin rtel et mis en meules; et par le
chemin de terre, d'o s'levait sous leurs pas une poussire d'or, les
moissonneurs et les faneurs de M. de Beule  leur tour revenaient au
village. Les faucheurs portaient leurs faux tincelantes comme des
symboles; les faneurs et les faneuses dardaient leurs fourches, qui
ressemblaient  des lances. Ils avaient le visage basan, haut en
couleur et ils devisaient joyeusement. Parfois les jeunes filles
cueillaient dans les bls un coquelicot ou un bleuet qu'elles mettaient
 la bouche et gardaient entre les dents. Souvent, tous en choeur, on
fredonnait une chanson.

L'air du soir devenait lger, limpide et diaphane, comme immatriel.
Les tons de feu se mouraient  l'horizon et les teintes verdtres
s'accentuaient au znith, suggrant des pturages immenses, que les
premires toiles piquaient de fleurs miraculeuses. Les oiseaux se
taisaient. Seules, les hirondelles se poursuivaient encore avec des
cris aigus, o perait comme une joie dlirante.

La journe avait t dlicieuse et le lendemain on recommencerait....


       *       *       *       *       *


DEUXIME PARTIE




I


Ce fut au cours de cet t-l que les campagnes,  l'abri jusque-l du
trouble et du mcontentement, furent gagnes par la fermentation qui
depuis longtemps travaillait les grandes villes.

Des grves trs srieuses avaient clat dans plusieurs grands centres
industriels; on avait vu des cortges inquitants, o des milliers de
chmeurs exhibaient des drapeaux rouges et des pancartes portant cette
menace: Du pain ou la mort!... Du pain ou la mort!... Les mots
terribles et vengeurs retentissaient partout comme un cri de guerre et
des combats furieux s'taient livrs dans les rues, o la police et la
troupe n'avaient pas toujours eu le dessus. On avait ramass des morts;
de nombreux blesss se tenaient cachs. Aprs quelques jours d'angoisse
l'agitation s'tait calme, mais l'avenir demeurait sombre, gros de
menaces et de funeste augure aux approches de l'hiver.

Pierken suivait dans son petit journal ces vnements palpitants et ne
se laissait pas d'en faire part  ses camarades de la fabrique.
N'taient-ils pas  plaindre, eux aussi? N'avaient-ils pas des droits
 faire valoir, eux aussi, des droits  un sort meilleur, comme leurs
camarades des grandes villes? Pierken en tait convaincu; l'heure avait
sonn, selon lui, de s'en ouvrir  leur patron.

Mais comment s'y prendre et que lui demander? Pierken hsitait, et les
autres ouvriers n'taient pas en tat de l'aider de leurs conseils.
Tous, certes, avaient le sentiment obscur d'une injustice sociale que
leur classe subissait depuis des sicles; mais comment exprimer,
traduire cela dans le fait? Qu'allaient-ils demander, ou exiger, pour
amliorer leur triste sort? Et qu'allait dire M. de Beule?
Qu'allaient-ils faire, si M. de Beule, comme il fallait srement s'y
attendre, rpondait par un refus catgorique et indign?

Ils ne savaient ... Le problme leur apparaissait trop dangereux, trop
compliqu, au-dessus de leurs forces. Un appui leur manquait. D'instinct,
ils le sentaient: il leur manquait une centrale, un groupement puissant,
une solide organisation, comme il en existait dans les grandes villes
industrielles. Affronter la lutte ainsi, c'tait d'avance la dfaite;
ils entendaient dj la voix imprieuse et mprisante de M. de Beule
leur jeter: Vraiment, vous n'tes pas contents, mes gaillards; vous
exigez un meilleur salaire! Eh bien! allez le chercher ailleurs. Ce
n'est pas moi qui vous retiens; j'en prendrai d'autres  votre place!
Voil ce que rpondrait M. de Beule; et malheureusement, l'vnement lui
donnerait raison. Parmi la population ouvrire du village, pauvre et
asservie, il trouverait d'autres victimes qui, pour un salaire de
famine, viendraient occuper la place qu'eux auraient dserte.

--Ce serait Fikandouss-Fikandouss, dit Feelken.

Leo fit entendre un Oooo ... uuuu ... iiii pessimiste, et les autres
haussrent les paules avec un sourire dsenchant, comme devant une
chimre totalement irralisable.

--Pour moi, la seule chose que je demande, c'est quatre gouttes par jour
au lieu de deux, dit Ollewaert.

--Bravo, et moi aussi! dit Berzeel.

--Et moi donc! rpta Free comme un cho, les yeux brillants.

--Comment pouvez-vous!... s'cria Pierken indign.

Une aussi pitoyable conception de leurs droits le navrait profondment.
Il dsesprait de jamais rien obtenir d'eux, lorsqu'un beau matin, son
petit quotidien vint lui apporter consolation et rconfort, en publiant
un article dont la lecture rveilla tous ses espoirs dus et le
transporta de joie.

Dans son journal, on imprimait en premire page qu'on allait s'occuper
aussi du proltaire des campagnes, le soustraire, avec l'ouvrier des
villes,  l'exploitation scandaleuse de ses tyrans sculaires. Un
article pathtique, sign Paysan, dpeignait sous des couleurs sombres
et douloureuses les survivances presque moyengeuses que l'on retrouvait
partout chez les ruraux et rclamait d'urgence, avec nergie, un
changement radical. L'article tait srieux, avec quelques erreurs,
par-ci par-l, comme il arrive d'ordinaire aux gens de la ville traitant
des choses paysannes; mais dans son ensemble il faisait une impression
trs forte. Il retentit profondment, comme un long cri de dtresse,
dans l'me des ouvriers, pendant que Pierken leur en faisait  haute
voix la lecture. Oui, telle tait bien leur misrable existence. Tout
pour les riches, qui ne produisaient rien; rien, ou quasiment rien pour
les pauvres, qui accomplissaient du matin au soir, tous les jours, tout
au long de leur existence, une besogne d'esclaves. Une grande tristesse
silencieuse s'emparait d'eux. Dans ces mots qui vous empoignaient, cet
homme, ce Paysan avait mis l ce qu'ils sentaient depuis toujours,
sans pouvoir l'exprimer. Feelken n'avait plus aucune envie de traiter
la chose en farce, avec son habituel Fikandouss-Fikandouss, et Leo ne
songeait pas en ce moment  pousser son effarant Oooo ... uuu ...
iii .... Et l'motion avait gagn les femmes: Natse pleurait, Lotje
levait les bras au ciel et Mietje Compostello elle mme semblait douter
que le Petit Homme de L-Haut et arrang les choses telles qu'elles se
passaient sur terre. La Blanche, Sidonie et Victorine taient les
moins bouleverses. Elles ne sentaient pas aussi vivement l'injustice
sculaire. Elles taient trop jeunes. La jolie Sidonie avait le regard
perdu devant elle, comme si elle songeait  autre chose, et Victorine,
de ses lvres humides, buvait les paroles de Pierken; elle l'admirait sans
pntrer le sens des mots, berce par le talent du lecteur. L'article se
terminait par une longue liste des villages o les socialistes de la ville
se proposaient d'organiser des runions; et sur cette liste le leur
figurait.

--J'y serai,  cette runion, et j'espre que vous, vous y viendrez aussi!
dit Pierken avec une hardiesse presque provocante.

Il y eut un flottement.

--Le patron nous fera valser, si on y va, insinua Ollewaert.

--N'importe; a ne m'empchera pas d'y aller, affirma Pierken.

--Ni moi non plus! clama tout  coup Fikandouss-Fikandouss, au milieu de
l'tonnement des copains.

clat de rire gnral et bref. Qu'avait-il donc, ce loustic de
Fikandouss-Fikandouss,  prendre brusquement une dcision pareille! Mais
Fikandouss, lui, ne riait nullement. Il ne plaisantait pas, il tait
tout  coup devenu trs srieux, trs grave, sourcils froncs, lvres
pinces. Il rpta avec nergie qu'il irait ... qu'il irait ... et devant
la remarque ironique de Leo que ce serait alors pour lui Fikandouss-
Fikandouss, il ne broncha pas; sans un mot, il regarda son camarade,
les yeux fixes, presque durs.

D'ailleurs, Leo y viendrait, lui aussi. Il en prit la rsolution 
brle-pourpoint, d'un ton calme et ferme; Free, par contre, ne savait
trop ce qu'il ferait. Il voulait d'abord en parler  sa femme. Poeteken
hsitait de mme. Lui, c'tait sa mre qu'il lui fallait consulter.
Quant  Berzeel, il hochait la tte; pas besoin de s'emballer, tout cela
n'en valait pas la peine. Du reste, il lui serait bien difficile d'y
venir, vu qu'il passait tous ses dimanches  son village.

Les autres ricanaient. Oui, on les connaissait, ces expditions de
Berzeel, au bout de chaque semaine. Il y avait encore t, samedi
dernier, et n'avait reparu  la fabrique que le mardi matin,
mconnaissable, le visage boursoufl, tumfi, tmoignage de l'alcool
lamp et des gnons reus. Il en portait encore la marque au-dessus de
l'arcade sourcilire, comme une grosse chenille noire de sang coagul.
Mprisant, Pierken haussa les paules: avec son ivrogne de frre, il n'y
aurait jamais rien  entreprendre. Il se tourna vers Bruun, le chauffeur,
et son fils Miel, ainsi que vers Siesken, et demanda:

--Et vous autres, vous irez?

--Non ... non ... je n'irai pas, et Miel non plus! rpondit Bruun d'un ton
haineux et agressif. Et il donna ses motifs:

--Je n'ai pas envie de valser pour le plaisir d'entendre dbiter des
blagues.

Miel ne dit rien; il n'osait pas contredire son pre, et ne semblait du
reste pas bien comprendre ce qu'on attendait de lui. De ses petits yeux
idiots il regardait Pierken et hochait la tte. Pierken n'insista pas et
se tourna vers Siesken et Pee, le meunier.

Siesken le prit sur un ton de bonne plaisanterie.

--Est-ce qu'on nous paiera la goutte au moins,  ce fameux meeting?
demanda-t-il, avec un sourire bat sur sa face poupine.

--Les socialistes sont ennemis de l'alcool, rpondit Pierken d'un air
grave.

Pee ne savait trop s'il irait. Il en avait bien envie; mais, comme
Bruun, il craignait la colre de M. de Beule. Il se tenait droit et
raide comme un bonhomme de neige sous la couche de farine qui le
couvrait des pieds  la tte; et, de ses lvres rases coulait un filet
de salive brune sur son menton pltreux. Il retourna sa chique d'un tour
de langue et cracha au loin. Pierken comprit qu'on ne pouvait compter
sur lui. Prsents, les deux charretiers vinrent se mler aux passionnants
colloques. Pol, tte baisse et bajoues gonfles, comme une brute sombre,
coutait sans rien dire. Il tait ivre-mort, avec des yeux aqueux et
presque vides. Il fit un grand geste en cartant les bras et s'en alla
sans avoir profr un son. Sans doute, sa langue tait fige. Guustje,
au contraire, ne prit pas la chose au srieux et se mit  rire.

--On ferait mieux de nous donner  chacun un poulet froid avec de la
salade, dit-il.

Et il partit en se tordant, joyeux comme toujours de cette plaisanterie
inlassablement servie.

Justin la-Craque et son aide Koml parurent  leur tour. Ils taient
dj au courant de l'vnement: tout le village, prtendait Justin,
tait en effervescence. La runion devait avoir lieu dans quinze jours
au _Shako Rapic_, un cabaret fort mal fam, o se rencontraient
d'habitude les escarpes et les braconniers des environs. Le cur
parlerait en chaire pour dissuader les gens d'y aller et le bourgmestre
interdirait le meeting. Les socialistes chanteraient des chansons
obscnes et diraient des gros mots. A coup sr, on s'y battrait. Justin
tait extrmement anim par ses mensonges et assez fortement mch.
Il grinait des dents et sacrait en syllabes vagues et sourdes. Koml,
derrire son dos, ricanait en silence, et son gros nez rouge bougeait
dans son visage de suie comme un bec de dindon amus.




II


Justin-la-Craque l'avait annonc un peu prmaturment; mais, en effet,
 mesure que le jour du meeting approchait, le village entra en
effervescence.

Un dimanche,  la sortie de la grand'messe, on vit tout  coup trois
trangers, au beau milieu de la place communale, qui distribuaient
autour d'eux des prospectus rouges; beaucoup de gens les prenaient et
s'en allaient lire  l'cart ce que portait l'imprim. D'autres
dtournaient la tte d'un air de dgot et de colre. On y lisait qu'une
grande runion populaire tait organise pour le dimanche suivant, 
trois heures, non pas, comme l'avait prtendu Justin-la-Craque, dans ce
sale caboulot du _Shako Rapic_, mais dans la grande salle de _La Belle
Promenade_, un estaminet tout  fait convenable, situ au bout du
village, avec vue sur la campagne. Toute la population tait invite
 y assister. Le meeting serait contradictoire; on pourrait poser des
questions et, le cas chant, soutenir, si l'on voulait, des opinions
opposes, auxquelles l'orateur socialiste se chargerait de rpondre.

Le village tout entier en tait branl. On voyait partout le papier
rouge aux mains des gens, et il en tranait beaucoup par terre, comme si
le pav et t jonch de fleurs carlates. Mais, tout au commencement
de l'aprs-midi, M. le vicaire allait de porte en porte, inquiet comme
un chien de chasse, et, vers le soir, on n'apercevait plus nulle part le
moindre chiffon rouge. Le bruit se rpandait que, le dimanche suivant,
M. le cur prcherait en chaire contre cette runion impie, et que M. le
baron, qui tait bourgmestre de la commune, l'interdirait au nom de la
loi. La frousse gagnait les bonnes gens, qui ne parlaient plus des
papiers rouges qu'en baissant la voix. Il y avait des mouchards dans
tous les cabarets, qui coutaient les conversations. On se racontait que
le patron de _La Belle Promenade_ recevrait dans le courant de la
semaine la visite de l'huissier, qui lui signifierait cong dans le plus
bref dlai.

Le lendemain matin,  la fabrique, l'motion tait vive. Pierken avait
parl la veille, sur la place publique, avec les trois trangers; il ne
tarissait pas d'loges sur leur intelligence, leur connaissance
approfondie des questions sociales, leur foi vibrante en un avenir
meilleur et proche. Les camarades en taient tout remus; devant eux
s'ouvraient des horizons inconnus, le bonheur. A huit heures, pour le
casse-crote, ils s'assirent tous, hommes et femmes, en rang d'oignons
contre le mur de la cour dans le tide soleil d'automne,  couter tout
ce que leur racontait Pierken inlassablement. Les visages taient
srieux et graves; la vieille Natse, vaincue par l'motion, pleurait.
Mietje Compostello se sentait de plus en plus branle dans son antique
conviction que le monde tait ce qu'il devait tre; et les jeunes filles
coutaient immobiles, les yeux brillants et fixes. La plupart d'entre
eux pourtant ne savaient pas encore s'ils assisteraient  la runion.
Ils brlaient d'y aller; mais que dirait M. de Beule?

Ce qu'en dirait M. de Beule, on pouvait dj s'en douter, rien qu' voir
Sefietje paratre vers dix heures, comme d'habitude, avec la bouteille
de genivre. Sefietje avait un air renfrogn, comme si elle et souffert
d'une grave et obscure injustice, et lorsque les ouvriers lui en
demandrent le motif, elle rpondit, l'air nigmatique et de mauvais
augure, qu'ils ne tarderaient pas  l'apprendre et que ce ne serait pas
drle. Et, en effet, ds que M. de Beule, toujours prcd de Muche,
parut dans la fabrique, on vit bien que a clochait. Il avait le visage
cramoisi, boursoufl; pour un rien, un tout petit accroc  l'un des
pilons, il se mit soudain  partir comme un sauvage, en hurlant dans
le vacarme qu'il en avait assez, flanquerait tout le monde  la porte
et fermerait la bote, si a ne changeait pas. C'tait lundi matin;
naturellement Berzeel n'tait pas  son poste. Sitt que M. de Beule
s'en ft aperu, il s'emporta contre Pierken, en criant dans le tonnerre
des pilons qu'il chassait son frre et que Pierken devait incontinent le
lui faire savoir.

--Faut-il que je laisse l'ouvrage pour aller le lui dire? demanda
Pierken froidement.

--Mais non, feignant que vous tes! vocifra M. de Beule hors de lui.

--Comment voulez-vous que je fasse alors, Monsieur? rpliqua Pierken
avec une calme logique.

--J'en ai assez! rpta M. de Beule, esquivant une rponse prcise.

Et, Muche en tte, il quitta, congestionn de fureur, la fosse aux
huiliers pour se diriger vers la fosse aux femmes, et on l'entendit
bientt, l aussi, partir avec fracas.

La journe s'coula dans une impression d'accablement morose.
Contrairement  son habitude, M. Triphon ne parut point  la fabrique,
accompagn de Kaboul; pour son fils aussi, vraisemblablement, le patron
tait parti, en conclurent les ouvriers. Lorsque Sefietje vint, vers
six heures, apporter la traditionnelle goutte du soir, ils remarqurent
qu'elle avait srement d pleurer. Aux hommes elle ne dit rien, pas un
mot; mais aux femmes elle confia que M. de Beule tait fermement rsolu
 renvoyer de la fabrique quiconque, homme ou femme, aurait l'audace
d'assister  la runion socialiste du dimanche suivant.




III


Ce jour-l, vers l'heure fixe, un calme tonnant rgnait aux alentours
de _La Belle Promenade_. Le village d'ailleurs n'avait jamais paru plus
tranquille. C'tait une trs belle journe d'automne, avec de l'or dans
les feuillages et des vapeurs bleutres dans les lointains; l'air
immobile tamisait un soleil dont la bonne chaleur en sourdine vous
mitonnait doucement les mains et les joues. Les choses avaient l'air de
s'assoupir.

Sous ses trois vieux tilleuls jaunissants, la porte de _La Belle
Promenade_ tait large ouverte, comme une invite cordiale  entrer. Il
n'y avait encore personne dans la vaste salle de l'estaminet. Seuls le
patron, fort gaillard  mine fleurie, et sa grosse femme taient occups
derrire le comptoir  rincer des verres et les essuyer avec un torchon
 carreaux blancs et rouges. La vieille horloge flamande, dans son coin
obscur, marquait trois heures moins dix. Le disque du balancier allait
et venait avec son tic-tac rgulier derrire la lucarne vitre de la
caisse, et l'on et dit d'une vieille mgre efflanque exhibant un trou
dans son ventre, avec une obstination presque obscne. La porte du fond
tait galement ouverte et dans la courette ensoleille deux gamins
jouaient aux billes.

Soudain, quatre hommes firent leur entre; au dehors, sous les tilleuls,
une dizaine d'autres s'taient arrts devant les fentres. Ce n'taient
pas des gens du village. Ils avaient l'air d'artisans endimanchs et
leur pleur dnotait des citadins. Le plus g des quatre qui venaient
d'entrer, celui qui semblait tre leur chef  tous, se tourna vers le
patron et dit:

--Patron, nous voici.

--Bien, messieurs, asseyez-vous, rpondit calmement le patron en
continuant de nettoyer ses verres.

--Pourrions-nous avoir une table et quelques chaises? demanda
l'tranger.

--Vous pouvez avoir un verre de bire ou une goutte de genivre comme
tout le monde, dit le patron.

--Oui mais, vous nous reconnaissez bien, voyons? Vous savez que nous
venons ici pour parler! se rcria le chef, un peu tonn.

--Pas moyen, messieurs, riposta, sur un ton calme, mais ferme, le
mastroquet.

--Pourquoi pas! firent-ils tous les quatre, bahis.

--Parce que je vous dis qu'il n'y a pas moyen, rpta le patron,
lgrement irrit.

--Mais vous nous aviez promis votre salle!

--J'ai chang d'ide.

--C'est peut-tre la visite de M. le cur?... ricana le chef d'un air
mprisant.

--a ne vous regarde pas, riposta l'homme d'un ton bref.

Il y eut un silence. Les quatre camarades se consultrent  mi-voix. Le
mastroquet et sa femme continuaient  rincer les verres, mais leurs
gestes devenaient saccads et presque colres. Au dehors, sur la petite
place devant les tilleuls, montait un murmure de voix et, en se tournant
vers les fentres, les quatre camarades virent qu'un petit attroupement
de curieux s'tait form.

--Alors, vous refusez? demanda une dernire fois le chef.

--Alors, je refuse! rpta le patron d'un air insolent.

--Trs bien. Le temps est beau; nous ferons le meeting en plein air.

Et, d'un mouvement brusque, ils quittrent l'estaminet.

Cependant, il y avait foule. On se demandait d'o tout ce monde tait si
brusquement sorti; il couvrait tout l'espace libre devant _La Belle
Promenade_. A part la douzaine de citadins qui accompagnaient le chef,
c'taient des gens de l'endroit et des hameaux avoisinants. Tous, ou
presque tous, appartenaient  la classe populaire: artisans de village
et ouvriers agricoles, avec par ci par l un petit mtayer. A premire
vue il et t difficile de dire si cette foule tait hostile ou
favorablement dispose. On y remarquait quelques figures dplaisantes:
ces mmes mouchards qu'on avait surpris, le dimanche prcdent, 
couter les conversations dans les estaminets. Au premier rang, Pierken,
avec Leo et Fikandouss-Fikandouss. Quelques femmes du peuple, tenant
leurs enfants par la main ou sur les bras, restaient  distance, contre
les maisons d'en face.

--Camarades!... pronona tout  coup le chef, d'une voix claire et
forte. Mais aussitt il s'interrompit, parce qu'un de ses amis lui
apportait une chaise trouve on ne sait o; en souriant il l'enjamba
et, dress de toute sa hauteur au-dessus de la foule, il reprit:

--Camarades, comme l'annonait notre convocation de dimanche dernier,
nous avions l'intention de tenir notre runion l, dans cet
tablissement; mais le patron a eu la frousse. Sans doute il aura reu
la visite du cur ou du baron, qui lui aura interdit de nous prter sa
salle. Il nous a mis dehors. Mais qu' cela ne tienne; nous allons faire
notre runion ici mme, en plein air, sous ces tilleuls et le beau ciel
bleu. On y respire. a vaut mieux que l'atmosphre empeste d'une salle
de caboulot. Et puis, c'est gratis.

Une vague de bonne humeur s'leva parmi la foule bourdonnante et la fit
osciller comme la houle sous un coup de vent. On entendit des murmures
rprobateurs, sans qu'il ft possible de distinguer si le blme visait
l'acte du mastroquet ou les paroles de l'orateur. Sur bien des visages
se lisait une attention religieuse et presque mue. Le tour jovial du
tribun semblait plaire  beaucoup; tandis que d'autres gardaient une
mine hsitante ou renfrogne, dans l'attente inquite de ce qui allait
suivre. Un bref change de mots violents et haineux clata dans un
groupe, mais fut aussitt couvert par des chut premptoires.

--Camarades, continua l'orateur, soudain grave, nous sommes venus vers
vous pour vous parler de votre sort en ce monde, vous le dpeindre sous
un jour cr, sans mentir, tel qu'il est et tel qu'il devrait tre. Que
vois-je ici autour de moi? De pauvres gens, des ouvriers qui, du matin
au soir, d'un bout de l'anne  l'autre, doivent trimer comme des
esclaves, afin de gagner une misrable crote pour eux-mmes et leur
malheureuse famille! Vous n'avez que des devoirs sur la terre; vous ne
possdez aucun droit. Ce n'est pas pour vous que vous travaillez, peinez
et produisez; c'est pour vos exploiteurs, ceux qui vivent sans rien
faire et s'engraissent de votre dur labeur....

Le tribun s'animait, sa figure contracte devenait ple et ses yeux
luisaient d'un dur clat derrire les verres de son pince-nez. Sa voix
cassante scandait, martelait les mots et le mouvement de son bras droit,
au poing ferm brandi vers le ciel, soulevait de ct sa jaquette et son
gilet, en dcouvrant sa chemise, comme un liser blanc,  la ceinture de
son pantalon sans bretelles.

L'auditoire, tout yeux, tout oreilles, retenait son souffle. Visiblement,
il les tenait dj sous l'empire de son loquence routinire. En voil
un qui osait dire les choses; jamais ils n'avaient entendu rien de
pareil dans leur village! Par-ci par-l s'levait bien, de temps en
temps, une vague rumeur de protestation, mais tout de suite on imposait
silence. Et d'ailleurs le tribun tait entour de ses camarades, qui
veillaient sur lui comme une garde du corps indfectible; dans leurs
visages ples, les yeux ardents scrutaient la foule comme pour y suivre
l'effet de ses paroles et,  la moindre menace, parer au danger.

Cette foule s'tait encore accrue. A chaque instant de nouveaux visages
s'y montraient, attirs par cette runion en plein air, o tout le monde
pouvait bien s'arrter quelques minutes vraiment, sans se voir accus
plus tard d'y avoir particip dlibrment. Cette affluence inespre
fouettait le tribun; il s'chauffait au son de ses propres paroles, il
redoublait d'loquence et de violence, lorsque soudain un incident
surgit qui l'arrta tout net au beau milieu de son discours.

Un individu fendait la cohue, en tranant la quille, et titubant, le
visage tumfi, braillant d'une bouche pteuse des choses incohrentes.
Bton lev sur les spectateurs, il se frayait brutalement un passage; et
il rptait, avec un enttement d'ivrogne, qu'il voulait aller  _La
Belle Promenade_ boire une goutte et que personne au monde n'avait le
droit de l'en empcher. C'tait Berzeel; et, quand on l'eut reconnu, un
clat de rire formidable secoua la foule. C'tait Berzeel qui, au lieu
de se saouler comme d'habitude dans son patelin, venait par hasard de
descendre au village o il travaillait pendant la semaine et, par sa
seule apparition, mettait tout en moi. Agac, ayant peine  matriser
sa colre, le tribun se pencha sur sa chaise pour lui demander:

--Qu'est-ce que vous voulez, mon ami?

Avant que Berzeel et le temps de rpondre, la foule se creusa,
bouscule; comme un tigre, Pierken sauta sur son frre et lui hurla en
pleine face:

--Salaud! Crapule! Ivrogne! Tu n'es pas honteux! Veux-tu f.... le camp!

--Hein! quoi! rugit Berzeel, brandissant son bton.

Et brusquement il l'abattit, de toute sa force, sur la nuque de Pierken.

La foule s'ameutait. Leo se prcipita, saisit Berzeel  bras-le-corps,
le maintint avec rage. L'orateur sur sa chaise vocifrait, faisait des
efforts dsesprs pour rtablir le calme.

--C'est mon frre, monsieur, gmissait Pierken. J'ai honte de l'avouer.

--Pas de monsieur; appelez-moi camarade, dit le tribun d'une voix
mordante. Et lchez cet homme, ordonna-t-il  Leo. Je me charge de lui
faire entendre raison.

Leo dnoua son treinte, et l'orateur, apostrophant l'ivrogne:

--Mon ami, ce n'est pas bien ce que vous avez fait l. Vous tes sous
l'influence de la boisson, ce flau de la classe ouvrire en Flandre....

--J'ai pourtant bien le droit de boire une goutte, si je la paie!
riposta Berzeel d'un air provocant.

Une clameur s'leva; l'orateur agita les bras avec violence, rclamant
le silence.

--Qu'on apporte une chaise pour cet homme; il est fatigu! cria-t-il.

De nouveau, des clameurs et des rires fusrent; une chaise fut apporte,
passe de main en main au-dessus des ttes, vers Berzeel.

--Asseyez-vous l, dit le tribun.

--Si je veux bien! bgaya Berzeel.

--Veuillez donc bien! insista l'orateur impassible. Berzeel prit la
chaise en maugrant, s'y laissa choir, et agitant son bton vers
l'estaminet, commanda:

--Patron, une goutte, nom de Dieu!

La foule ondoyait sous les rires, mais l'orateur, sans se laisser le
moins du monde dconcerter, se planta devant Berzeel et reprit, d'un ton
saccad et le regard dur:

--Vous demandez du genivre! Bon! Mais, avant qu'on vous l'apporte, vous
entendrez de moi ce que c'est que le genivre et quels sont ses effets
pour ceux qui, comme vous, en font abus.

Il se dressa comme un champion  la lutte et, en une diatribe violente,
il s'attaqua  l'alcool. Les phrases courtes tombaient en coups de
massue; et de ses poings ferms il en ponctuait la force, vibrant et
menaant, devant Berzeel affaiss comme une brute. Tout l'auditoire
tait subjugu, entran par sa rageuse loquence, quand tout  coup
parut le garde-champtre du village qui, se faufilant vivement  travers
les groupes et arriv devant le tribun, jeta d'un ton de commandement:

--Halte-l! Finissez!

L'orateur, en pleine tirade  effet, le bras droit frmissant, lev vers
le ciel et la chemise blanche bouffant  la ceinture de sa culotte
tombante, s'arrta net, se pencha, dvisagea le garde-champtre, et
calmement lui demanda avec le plus grand sang-froid:

--Qu'est-ce que vous dites, mon ami?

--Que je dis que vous devez cesser! rpta le garde-champtre d'un ton
bref.

Une rumeur bourdonna dans la foule, contradictoire. Certains
protestaient avec force; d'autres, les mouchards, approuvaient en
ricanant.

--Qui vous a donn cet ordre? demanda, toujours trs calme, l'orateur.

--Monsieur le baron ..., le bourgmestre, rpondit le garde, l'air
haineux.

--Avez-vous cet ordre par crit, mon ami?

Visiblement, le garde-champtre ne s'attendait pas  cette question.
Un moment il regarda l'orateur, bouche be, sans trouver de rponse.
La foule se moquait, amuse; les mouchards crachaient par terre de rage.

--Eh bien! insista le tribun, qui sentait la majorit pour lui.

--Non, rpondit enfin le garde. Mais a ne fait rien; Monsieur le baron
l'a tout de mme dit.

--Eh bien, conclut en souriant l'orateur, allez donc demander  monsieur
le baron qu'il crive sur un bout de papier ce qu'il vous a dit et
apportez-moi a. En attendant, nous continuerons....

Furieux et menaant, le garde-champtre s'empressa de dguerpir et dans
la foule des applaudissements clatrent, mls  des hues. Pierken,
Leo et Feelken battaient des mains furieusement. Berzeel, la canne
brandie, rclama de nouveau une goutte, vocifrant au milieu du vacarme.
Les mouchards louchaient, devenus verdtres.

--Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss! hurla Feelken dbordant de joie.

Mais l'orateur, comme illumin par son triomphe, rclama de nouveau le
silence; et, dans l'attention frmissante de tout l'auditoire, il
continua:

--Mes amis, nous ne sommes pas gens  nous effaroucher pour si peu. Nous
en voyons de toutes les couleurs  nos meetings. L'incident est clos. En
attendant que le garde-champtre revienne avec l'ordre du bourgmestre,
je vais vous parler de vos droits mconnus depuis des sicles et, en
premier lieu, du plus lmentaire de tous ces droits: celui du suffrage
universel!

Tout de suite, il enfourcha son dada; et, sans plus s'occuper de Berzeel
et de l'alcoolisme, avec de grands efforts d'loquence, il entreprit de
faire entrer ses ides dans les cerveaux bouchs de son primitif
auditoire. Ils ne comprenaient qu' moiti; ils ne saisissaient pas
clairement l'importance capitale du mirage qu'il voquait devant eux. Il
s'en aperut  la contraction pnible des visages et il s'empressa bien
vite de quitter le terrain des spculations abstraites pour poser devant
eux des exemples concrets. L, ils ragirent immdiatement. Ils avaient
conscience de leur force, d'tre la masse, et de ce qu'ils pourraient
raliser le jour o cette puissance, organise et coordonne, serait
capable de traduire en faits accomplis ce qui n'tait encore qu'une
conscience obscure de leurs droits. Un roi, a ne faisait qu'un homme;
des ministres, ce n'taient que quelques-uns. Comme force relle et
intgrale, ils se rduisaient  nant en regard des masses profondes du
peuple. Et, nanmoins, c'tait leur volont seule, la volont de ces
quelques-uns, qui prdominait et dictait les lois. Ici, dans ce village,
il n'y avait qu'un bourgmestre et qu'un cur; et c'tait pourtant ce
seul cur, qui avait dfendu au patron de _La Belle Promenade_ de cder
sa salle pour la runion; c'tait ce seul bourgmestre qui, tout  l'heure,
enverrait son garde-champtre avec un petit papier, pour interdire ce
meeting mme en plein air,--cet air qui tait  tous et  personne,--alors
que des centaines de gens ne demandaient pas mieux que de continuer 
entendre l'orateur! tait-ce bien, cela? tait-ce juste? Est-ce qu'une
mesure aussi arbitraire pouvait contenter n'importe quel homme conscient
de sa libert, de sa dignit et de son droit?

Un sourd murmure de mcontentement gronda, et dans un groupe il y eut
une altercation brusque entre quelques ouvriers et des mouchards. Avec
violence on s'empoigna; et soudain des gifles claqurent, ponctues de
coups de pieds assourdis, tandis que s'levait une clameur sauvage.
Berzeel s'tait redress et faisait tournoyer son bton; l'orateur dut
interrompre son discours et sa garde du corps se serra autour de lui.
Au mme instant apparut au coin d'une maison un trio imposant: M. le
baron-bourgmestre, accompagn de M. le cur et flanqu du garde-champtre,
qui agitait d'un air provocant un bout de papier.

--Cessez! Cessez! cria-t-il de loin.

Le rire cessa aussitt, comme par enchantement; il se fit un parfait
silence et la garde du corps se serra encore plus troitement autour du
tribun qui, sans descendre de sa chaise, se tourna vers les autorits et
demanda d'une voix blanche:

--Qu'y a-t-il pour votre service, messieurs?

Le baron-bourgmestre s'avana de trois pas. Il marchait avec peine en
tirant la jambe et s'appuyait sur une canne, grand et lourd, avec de
grosses moustaches tombantes et des cheveux teints. Il semblait en proie
 la plus vive indignation et ses lvres tremblaient. Pointant sa canne
vers le tribun il dit, d'une voix frmissante, en un flamand dtestable:

--Je suis le bourgmestre et je vous dfends de parler ici. Si vous
continuez, je vous fais dresser procs-verbal par le garde-champtre.

Le tribun souriait, trs calme. Et la garde du corps souriait aussi,
avec des yeux noirs dans des visages ples. Ils regardaient fixement le
trio, surtout le cur, avec ses yeux de fanatique et son teint bistr
tournant au verdtre.

--Monsieur le bourgmestre, est-ce que monsieur le cur aurait quelque
chose  voir ici? demanda brusquement l'orateur, en montrant du doigt
l'ecclsiastique.

--Cela ne vous regarde pas, rpondit le bourgmestre.

Le cur ne dit mot, mais ses yeux insolents jetaient des flammes. Un
silence d'attente oppressait la foule.

--Je vous somme pour la dernire fois de cesser, rpta le bourgmestre.

--C'est superflu, monsieur le bourgmestre, je venais prcisment de
finir, nargua l'orateur.

Un large clat de rire retentit, vite rprim. Indigns, les mouchards
grognrent.

--Descendez de cette chaise! ordonna le bourgmestre furieux.

Soudain,  cette injonction brutale, le tribun prit feu. Le rouge lui
monta aux joues, ses yeux tincelrent et il cria avec force,
dvisageant les autorits avec un souverain mpris:

--Je descendrai de cette chaise lorsqu'il me plaira et non pas lorsqu'il
vous plaira, monsieur le bourgmestre. Vous pouvez ... peut-tre ... me
dfendre de parler. Quant  me faire descendre de cette chaise vous n'en
avez aucun droit. Essayez, si vous l'osez, nom de Dieu!

Et il se campa, les bras croiss, tandis que sa garde s'avanait pour
lui prter main-forte.

Cela devenait srieux. De la foule, qui s'agitait, partirent des cris
divers. On vit Leo retrousser les manches de sa veste et l'on perut la
voix braillarde de Berzeel, qui lanait des invectives dans le vide. Le
bourgmestre agita sa canne, comme s'il allait donner un ordre et le
garde-champtre avait tir son bout de sabre. Les mouchards se faufilaient
tratreusement vers la chaise. La garde du corps, roide, muette et trs
ple, ne bronchait pas. On entendit piailler un gosse auquel sa mre
donnait la fesse. Les lvres blanches du cur remuaient, comme s'il
mchait une chique.

--Pff! C'est de la crapule, de l'infecte crapule! s'cria tout  coup,
avec un violent haussement d'paules le bourgmestre. Je ne veux pas me
salir les mains; allons-nous-en, monsieur le cur.

Il tourna les talons et, d'un pas trbuchant, appuy sur sa canne, il
partit, accompagn du cur, lanant des regards furibonds, et suivi du
garde-champtre qui, de son petit sabre ridicule, couvrait la retraite.

--Voil comment nous oprons dans nos meetings! conclut le tribun
triomphant, en sautant prestement de la chaise.

La foule lui fit une ovation bruyante. Seuls, les mouchards louchaient
haineusement. Ils avaient l'air bouffis de venin. Alors, un homme
traversa la cohue, marcha droit vers l'orateur, s'arrta devant lui et
se mit  chantonner d'une voix sourde et profonde:

--Oooooooooooo....

C'tait Justin-la-Craque abominablement ivre, rauque et puant l'alcool,
les yeux aqueux et comme enduits de glatine, se raidissant pour ne pas
tomber  la renverse. Comme toujours, lorsqu'il tait pris de boisson,
il s'enttait  chanter _l'O Pepita_.

Le tribun eut un mouvement de recul, mais la foule s'esclaffait de rire
et Justin-la-Craque persistait, avec l'opinitret du pochard.

--Pee ... pee ... pee ... peeeeee....

--Qu'est-ce que c'est? demanda l'orateur en fronant les sourcils.

--Piii ... Pipipipiii ... Pepita, Pepita, Pepita! miaulait
Justin-la-Craque sous l'norme borde de rires.

Outrs, Leo et Pierken, en le bousculant, vinrent  bout de le repousser
et expliqurent  l'orateur quelle tait cette espce de loufoque, qui
lichait. Le tribun hochait la tte d'un air grave et dit:

--Il y a encore beaucoup, beaucoup  faire ici. Il nous faudra souvent
revenir.

--Venez! Venez! jubilait Pierken.

Le tribun et sa garde du corps s'coulrent avec la foule.
Justin-la-Craque, ayant dcouvert Berzeel, alla se planter devant lui
pour offrir  son camarade une sance d'_O Pepita_. Berzeel souriait,
baveux et attendri. Ensemble ils disparurent dans _La Belle Promenade_.




IV


Le soir, on se cogna ferme dans plusieurs cabarets du village. Presque
partout les mouchards coprent, mais Berzeel et Justin-la-Craque, qui
toute la nuit firent le tour des estaminets, eux aussi, eurent amplement
leur compte.

Le lendemain matin, la fabrique offrait un spectacle inusit. La moiti
des presses tait sans servants, et, vers neuf heures, lorsque M. de
Beule vint faire sa tourne habituelle, il faillit suffoquer de fureur.
Frmissant, il demanda  Free et Poeteken ce qui se passait, et pourquoi
Pierken, Berzeel, Leo et Feelken n'taient pas  leur poste; mais ni
l'un ni l'autre ne put donner d'explication.

Poeteken, envoy aux informations, revint au bout d'une heure. Il avait
rencontr Pierken et Leo, qui lui avaient dit qu'ils se considraient
comme renvoys, puisque M. de Beule leur avait fait savoir d'avance, par
l'intermdiaire de Sefietje, que ceux qui assisteraient  la runion
seraient mis  la porte. Ensuite il avait trouv chez lui Fikandouss,
qui s'tait obstinment refus  fournir la moindre explication. Il se
tenait acagnard dans un coin prs du feu, entour de ses soeurs dans
les gmissements et les larmes, et tout ce que Poeteken avait pu tirer
de lui, c'tait qu'il ne retournerait pas  la fabrique. Quant 
Berzeel, il persvrait, en compagnie de Justin-la-Craque,  faire en
titubant la tourne des cabarets: ils avaient eu une nouvelle rencontre
avec les mouchards, qui leur avaient administr une srieuse frotte.
Justin-la-Craque avait ses vtements en lambeaux et Berzeel exhibait une
tte ensanglante.

A ce rapport, M. de Beule brusquement se mit  partir comme un fou sur
tout ce qui l'entourait. Et, inconsquent comme toujours en ses clats
dmesurs, il fit arrter sur-le-champ la machine  vapeur et congdia
tous les ouvriers de la fabrique, y compris les femmes.

Peureusement, la plupart obirent sans protester; mais Bruun, le
chauffeur, s'avanant vers le patron, lui demanda, ple et tremblant de
colre concentre:

--Mais, monsieur, je voudrais bien savoir quelle est notre faute  nous
dans cette affaire?

--Est-ce vous qui tes le matre ici, ou est ce moi? hurla M. de Beule
pour toute rponse.

--Eh bien ... eh bien ... si j'avais su ... j'y serais aussi all, au
meeting! s'cria Bruun hors de lui.

Et, avec un violent juron, il flanqua contre le mur un lourd marteau
qu'il tenait  la main et sortit furieux de la fabrique. Miel ... cette
espce de veau! suivit son pre, sans comprendre au juste ce qui se
passait; et Poeteken, Free, Ollewaert l'accompagnrent. Du ct des
femmes, ce fut la fuite d'une troupe d'oies effares, Mietje, toute
jaune d'angoisse, et la vieille Natse pleurant  en perdre haleine.
Seuls, les charretiers pouvaient rester. A cause des chevaux, M. de
Beule n'osait les renvoyer. Jusque dans l'explosion de sa rage, il ne
perdait pas de vue tout  fait ses intrts vitaux.

Toute la journe, la fabrique resta silencieuse et close, comme une
maison morte. M. de Beule allait et venait, pareil  un Jupiter tonnant,
et M. Triphon se tenait prudemment  distance, accompagn de Kaboul, qui
furetait aprs les taupes dans le jardin. Lorsque Sefietje vint vers six
heures porter la goutte du soir  Pol et au Poulet Froid, ceux-ci
remarqurent qu'elle devait avoir beaucoup pleur. Ses yeux, naturellement
petits, taient presque entirement ferms. Mais Sefietje, dresse pendant
de longues annes  la crainte servile et au respect de M. de Beule, ne
mettait jamais les torts du ct de son matre, pas mme cette fois-ci.
A la faon dont elle sut tourner les choses, c'tait tout de mme la faute
des ouvriers. Il y avait eu des scnes terribles  la maison, dit-elle, et
M. de Beule parlait de vendre sa fabrique.

A sept heures, comme la nuit tombait, une dputation d'ouvrires se
prsenta  la maison de M. de Beule. C'taient La Blanche avec Mietje
Compostello, accompagnes des femmes de Free et d'Ollewaert et de la
soeur ane de Fikandouss-Fikandouss, en un petit groupe sombre et
pitoyable; toutes pleuraient. Ce fut Mme de Beule qui les reut d'abord
dans un petit parloir. Mietje Compostello, qui tait la plus ge et la
plus srieuse, prit la parole; elle venait supplier au nom de toutes,
y compris les absentes, de pouvoir rentrer  la fabrique.

M. de Beule, qui les avait entendues du fond de son bureau, ouvrit la
porte du petit parloir et parut sur le seuil. Il tait cramoisi et
gonfl de colre. Mietje rpta sa prire d'une voix tremblante.

--Je ne veux plus rien avoir  faire avec cette sale clique! gronda M.
de Beule. Une fois pour toutes, c'est fini! Plus de socialistes  la
fabrique!

--Vous avez bien raison, monsieur. Je vous approuve mille fois! rpondit
Mietje de sa voix grave. Mais, nous n'en sommes pas, monsieur, de ce
sale monde, vous le savez pourtant bien!

Lgrement interloqu, M. de Beule eut un instant de silence hsitant.
Mme de Beule se hta d'en profiter pour dire quelques paroles
conciliantes.

--Non, non, Mietje, vous tes toutes de trs braves filles; nous le
savons bien. Tatata ... Il ne faut pas pleurer ... Vous allez voir ... a
va s'arranger.

--Ils ont affol notre Free, avec toutes leurs histoires; on ne peut
plus vivre avec lui! s'cria brusquement la soeur de Fikandouss, dans
une crise de larmes.

Prise de syncope, elle s'affaissa sur une chaise; inquite, Mme de Beule
appela  l'aide Sefietje et Eleken. On donna un verre d'eau  la
malheureuse qui reprit ses sens. M. de Beule tait assez mu. Sitt sa
fureur tombe, il devenait facilement un coeur sensible et mme
pitoyable. Il tait l comme un gros homme sanguin, trop bien nourri, au
milieu de toutes ces malheureuses que sa seule prsence terrorisait; un
vague sentiment de honte s'emparait de lui.

--Eh bien, dit-il enfin, avec effort, pour cette fois-ci, je veux bien
pardonner. Mais, si jamais on ose recommencer, alors c'est bien fini,
aussi vrai que vous me voyez en ce moment, je ferme boutique et vous
serez tous  la rue.

Il crut de son devoir de se fcher encore; le coup de poing qu'il assna
sur la table fit sursauter les femmes avec un cri d'effroi, et, en
matire de conclusion, il proclama:

--Ce n'est vraiment pas  moi  me gner pour mes ouvriers! Si a ne
leur plat plus, ils n'ont qu' s'en aller! Ce n'est pas moi qui me
serrerai le ventre!

--Vous avez bien raison, monsieur; vous avez bien raison! rptait d'un
ton triste et sourd le choeur des femmes.

Et elles s'en allrent comme un troupeau apeur, aprs avoir humblement
remerci M. et Mme de Beule pour leur grande misricorde et leur
gnreuse bont.

Le lendemain, la machine  vapeur se remettait  tourner et les six
pilons rebondissaient avec leur vacarme assourdissant, comme si rien ne
s'tait pass.




V


L'hiver fut marqu par deux vnements d'importance  la fabrique. Le
premier regardait Poeteken l'huilier, le deuxime, M. Triphon.

Ce chtif, ce silencieux Poeteken, qui avait la rputation de courtiser
La Blanche, mais vraiment semblait par trop timide et insignifiant
pour tre pris au srieux, s'il s'agissait des femmes et de l'amour; ce
Poeteken nul, infime, inapte et incapable, avait tout de mme, en fin de
compte, fait oeuvre d'homme. Un soir, lorsque Sefietje vint faire sa
ronde habituelle avec la bouteille, elle trouva la fosse aux femmes en
proie  la consternation la plus profonde et La Blanche pleurant 
chaudes larmes.

--Qu'y a-t-il? s'cria Sefietje interdite.

Aucune ne parut empresse de rpondre. La vieille Natse en pleurant leva
les bras au ciel, comme pour dire que, cette fois-ci, c'tait la fin de
tout. Lotje, Sidonie et Victorine restaient muettes, les joues brlantes,
la tte penche sur leur ouvrage; seule, Mietje Compostello dclara de sa
voix profonde et caverneuse que le monde tait bien perverti et qu'on ne
pouvait plus avoir confiance en personne. Enfin, l'une d'elles avoua:
Poeteken, l'infme hypocrite, que toutes croyaient l'innocence mme, avait
sduit La Blanche et La Blanche allait avoir un gosse.

--Eh bien, c'est du propre! Eh bien, c'est du propre! s'exclama Sefietje,
tourdie de stupfaction.

La Blanche fut prise d'une crise de larmes, comme si tout entire elle
allait fondre.

--Qui l'aurait jamais pens! Qui l'aurait jamais pens! gmissait-elle.

--Mais, voyons, Zulma, s'cria Sefietje rouge d'indignation et de honte,
tu pouvais bien penser que a finirait mal, en te conduisant ainsi!

Toute sa vie, Sefietje tait reste une vierge austre et revche; la
rupture de ses fianailles avec Bruteyn, jadis, l'avait aigrie pour
toujours. Elle tait l'ennemie de l'amour, l'ennemie de la reproduction
et de tout ce qui s'y rapportait, de prs ou de loin. A ses yeux, ce qui
arrivait  La Blanche tait une abomination. Elle en rejetait la faute
entirement sur La Blanche, parce que, dclarait-elle avec une rage
haineuse et sourde, tous les hommes sont des coquins; il n'en existe
peut-tre pas cent dans le monde entier qui ne chercheraient pas 
tromper une femme, autant de fois qu'ils en ont l'occasion, ce que
La Blanche savait aussi bien qu'elle-mme.

--Est-ce qu'il parle au moins de mariage? demanda-t-elle sur un ton un
peu moins vindicatif.

La Blanche fut secoue d'une nouvelle crise.

--Il voudrait bien, mais sa mre s'y oppose, rpondit-elle  travers ses
sanglots. Sefietje leva les bras au ciel.

--Alors vous tes perdus tous les deux! annona-t-elle. Jamais M. de
Beule ne tolrera pareil scandale dans sa fabrique!

Brusquement, de gros sanglots s'entendirent derrire le dos de Sefietje.
Toutes les femmes se retournrent et virent avec effroi et stupfaction
la belle Sidonie pleurant  chaudes larmes. Elle tait l, affaisse,
comme sous le poids d'une douleur effrayante, soudaine, et les pleurs
coulaient sur ses mains crispes dans le tissu rugueux du sac qu'elle
ravaudait.

--Mon Dieu! Sidonie! Qu'as-tu donc? s'criaient les femmes.

Sidonie semblait incapable de rpondre. Elle gmissait et se tordait,
comme en proie  une douleur physique lancinante; ses jolies paules
taient secoues par des hoquets et elle se cachait la tte dans ses
mains.

--Sidonie ... t'est-il arriv quelque chose! demanda Lotje,
compatissante.

Sans rpondre,  travers ses sanglots et ses hoquets, Sidonie fit oui de
la tte.

--Tout de mme pas comme ...  Zulma? insista Lotje avec des yeux de
terreur.

Pour toute rponse les larmes de Sidonie redoublrent.

--Oh! s'crirent-elles toutes, le poing devant la bouche.

Sidonie gmissait, se cramponnait.

--Et l'auteur? demanda Lotje doucement, avec bont.

Pas de rponse.

--Est-ce ... M. Triphon? demanda Lotje tout bas.

Sidonie fit un signe de tte affirmatif.

Immobiles, les yeux fixes, comme figes d'effroi, les femmes se
regardrent. On et dit qu'une aile invisible et sombre venait de les
effleurer. L'motion de Sefietje fut si violente qu'elle en devint blme
et dut s'asseoir pour ne pas tomber. Mietje Compostello lui enleva bien
vite des mains la bouteille de genivre, qui faillit rouler  terre.

Soudain toutes furent prises d'une vritable pouvante. Dans la cour,
sous leurs fentres, venait de passer en trottinant d'un pas allgre,
Muche, comme toujours suivi  courte distance de M. de Beule. Le patron
avait la face gonfle et cramoisie, comme s'il venait de partir et
s'il se prparait  recommencer. Les femmes touffrent un cri d'angoisse
et Sefietje tomba en syncope. La porte s'ouvrit et l'odieux cabot entra
avec son matre.

--Qu'est-ce que c'est? Que se passe-t-il ici? demanda M. de Beule,
fronant le sourcil d'un air svre.

--C'est Sefietje, Monsieur, qui a une syncope, rpondit Lotje, les joues
en feu.

M. de Beule, avec ses apparences d'homme rude, vigoureux et dur, tait
compltement dsempar en prsence de maux auxquels il n'tait pas sujet
lui-mme; c'tait le cas avec Sefietje.

--Sapristi! Sapristi! rptait-il tout ahuri et ne sachant quelle
attitude prendre. Sapristi! Qu'allons-nous faire?

--Vite, Victorine, vite, va chercher un verre d'eau! dit Lotje, rassure
parce que M. de Beule n'en demandait pas davantage.

Victorine s'empressa et Sefietje, ouvrant faiblement les yeux, revint
 elle peu  peu.

--Mon Dieu! Mon Dieu! soupira-t-elle.

Mais elle eut une terreur folle lorsqu'elle vit son matre devant elle;
ses yeux se refermrent et sa tte retomba en arrire.

--Sefie! Sefie! Tu ne peux pas!... s'cria Lotje comme si la vieille
servante le faisait exprs.

Boulevers, M. de Beule ne savait plus  quel saint se vouer. On et dit
qu'il avait peur de Sefietje.

--Il faut la faire tenir tranquille, bien tranquille, bgaya-t-il.

Et, tout inquiet, il prit la porte, pendant que Victorine revenait  pas
prcipits avec une gamelle d'eau. Sefietje reprit ses sens. Elle but
une gorge d'eau frache et regarda autour d'elle d'un air gar.

--a va mieux, Sefietje? demanda Lotje d'une voix douce.

Sefietje fit un signe de tte affirmatif. Oui, cela allait un petit peu
mieux. M. de Beule la regarda encore un instant avec des yeux pleins
d'inquitude, puis il partit sur la pointe du pied en fermant avec
prcaution la porte derrire lui.

Juste devant les fentres, il rencontra M. Triphon avec Kaboul, et les
femmes,  peine dlivres, prouvrent de nouveau une terrible angoisse.
Sans savoir pourquoi, elles s'attendaient  une scne pouvantable entre
le pre et le fils, l devant elles. Il n'en fut rien, heureusement. M.
de Beule, faisant de la main un geste dans la direction de la fosse aux
femmes, parut dire quelque chose  M. Triphon, qui,  son tour, regarda
d'un air alarm du ct de l'atelier. Sans doute M. de Beule
l'avertissait-il de n'y pas entrer en ce moment. Le pre et le fils
restrent l un instant immobiles, pendant que les deux chiens
s'entreflairaient comme des trangers. Puis chacun s'en fut de son ct.

Alors, dans leur fosse, les femmes purent respirer.




VI


Le lendemain matin, toute la fabrique savait l'histoire. La veille au
soir, les femmes entre elles avaient fait le serment solennel de n'en
rien dire  personne; et nul ne comprenait comment elle avait pu
s'bruiter. Mais ds huit heures, au moment o les hommes prenaient leur
djeuner dans la cour, tous connaissaient le passionnant secret. Les
huiliers le savaient, les cabris des meules verticales le savaient,
Bruun, le chauffeur, le savait; jusqu' Pee, le meunier, qui turbinait
toujours, comme un grand hanneton saupoudr de farine, dans un coin de
la fabrique et par l mme souvent exclu des confidences, n'ignorait
rien. Un peu avant la demie apparurent dans la cour Justin-la-Craque et
son aide Koml portant une barre de fer; ils le savaient aussi. Et,
lorsque vers midi Pol et le Poulet Froid rentrrent avec leurs
attelages, ils le savaient galement.

Tout le monde le savait, on et dit que cela flottait dans l'atmosphre
mme de la fabrique, qu'on le respirait, prsent partout. Cela tournait
avec les lourdes meules verticales, qui crasaient la graine luisante et
menue; cela cliquetait et ronronnait dans les moulins  farine de Pee;
cela dansait et bondissait dans le vacarme infernal des pilons.

Les ouvriers, pour la plupart, prenaient l'histoire  la blague et
s'en amusaient. Ils tourmentrent avec frocit Poeteken qui d'ailleurs
faisait semblant de ne pas comprendre. Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss!
criait Feelken  tout instant, par pur besoin de faire du bruit; et il
tait impossible de demander  Leo la plus petite chose, sans qu'il
lant aussitt un Oooo ... uuuu ... iiii ... qui faisait trembler les
vitres et devait, bien sr, faire sursauter M. de Beule  son bureau,
dans la maison. C'tait comme une folie contagieuse: Free s'approcha de
Miel et, sans raison, lui hurla un retentissant espce de veau! en
pleine figure. Miel, bahi, en ouvrit la bouche toute grande, sans rien
rpondre, tandis que tous les autres se payaient une bosse de rire.
C'tait du dlire, ce matin-l.

Obstinment, pendant toute la journe, les femmes se tinrent  l'cart
des hommes. Ni  huit heures, ni  quatre heures, aucune ne se montra
dans la cour pour le casse-crote en commun avec les hommes. Ceux-ci,
dsireux de connatre des dtails, taient extrmement vexs. A quatre
heure et quart, Ollewaert, ne voyant pas arriver sa fille, se fcha tout
rouge et se dirigea vers la fosse aux femmes, pour contraindre au
besoin Victorine par la force.

--Ici! lui cria-t-il  travers les fentres, comme  un chien.

Victorine obit, bien  contre-coeur; mais, malgr toutes les instances
du petit bossu, elle ne lcha pas un mot de l'affaire. Cet enttement le
rendit si furieux, qu'il menaa de la battre. Aussitt Pierken
s'interposa, indign.

--Tu ne vas pas frapper cette enfant parce qu'elle refuse de jaser!
grogna-t-il.

--C'est mon affaire! rpondit Ollewaert d'un ton mordant, trs fru de
ses droits paternels.

Pierken se tut et tous considrrent avec tonnement le petit bossu
d'ordinaire si bonasse. Qu'est-ce qui lui prenait tout  coup? Ce
n'tait plus lui. Victorine, en larmes, refusa d'achever sa tartine et
retourna en maugrant vers la fosse aux femmes. Bruun, le chauffeur,
tait galement dans un tat de surexcitation extrme. L'histoire de M.
Triphon avec Sidonie l'intressait mdiocrement; cela n'veillait en lui
qu'un mpris profond. Mais il suivait Poeteken avec des yeux froces;
et,  tout instant, il arrtait l'un ou l'autre, pour lui demander:

--Eh bien, qu'est-ce que vous dites de a? Peut-on imaginer une
monstruosit pareille! Une si belle femme avec ce mal foutu!

La Blanche tait loin d'tre belle femme; mais Bruun la trouvait telle
parce qu'il n'avait jamais pu l'avoir. Tous les autres, qui taient au
courant, s'amusaient normment de sa disgrce et abondaient sournoisement
dans son sens. Fikandouss-Fikandouss! criait Feelken. Et Leo mugissait
un  Oooo ... uuu ... iii ... qui dominait le fracas des pilons.

Le matin,  dix heures, ce fut Eleken, la deuxime servante de M. de
Beule, qui vint,  la place de Sefietje, avec la bouteille de genivre;
mais le soir,  six heures, Sefietje,  peu prs remise, reprit ses
fonctions accoutumes.

Les hommes ricanaient.

--Rien de neuf, Sefietje? demanda Berzeel  brle-pourpoint.

--Je n'ai pas  m'occuper de ce qui ne me regarde pas, rpondit Sefietje
en rougissant.

Free demanda en rigolant si on voudrait de lui comme parrain. Sefietje
ne rpondit rien et poursuivit sa tourne. Elle injuria Fikandouss parce
qu'il n'en finissait pas de vider son verre; et lorsque Ollewaert, qui
avait repris sa bonne humeur, lui demanda d'un air narquois si elle
n'avait jamais song aux garons, elle devint brusquement furibonde et
hurla d'une voix stridente, dans le tonnerre des pilons, qu'ils taient
tous des voyous et des fripouilles: cette fois-ci, M. de Beule ne
manquerait pas de faire un nettoyage  fond parmi le personnel de sa
fabrique. Conspue par les ouvriers, elle gagna la porte sous leurs
clameurs de colre et de menace.

Un peu avant l'heure de la fermeture, M. Triphon fit son apparition dans
la fosse aux huiliers. Ils ne l'avaient aperu de toute la journe et
ils furent frapps de sa face congestionne et rouge. Il a souffl le
feu, se chuchotrent les hommes  l'oreille. Et Ollewaert dit 
Fikandouss:

--Si on lui faisait payer une tourne pour la circonstance?

Fikandouss ne demandait pas mieux. Il s'approcha dlibrment de M.
Triphon et lui demanda:

--M'sieu Triphon, est-ce qu'on peut aller chercher un kilo?

Ils ne disaient jamais un litre, toujours un kilo de genivre.

--Pourquoi a? demanda M. Triphon, vaguement mfiant.

--Mais ... vous savez bien ... pour l'affaire ...
Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss! rpondit Feelken en riant.

Les hommes glapissaient de joie, dans l'assourdissant vacarme des
pilons.

--Vous rigolez, je crois, dit M. Triphon en riant jaune.

--Mais oui, nous rigolons. Et vous, est-ce que vous n'avez peut-tre pas
rigol? demanda Free.

Les hommes riaient toujours plus haut et Leo rugit  tue-tte, dans le
bruit: Oooo ... uuuu ... iiii ... Kaboul, qui comme toujours accompagnait
son matre, se mit  aboyer d'une voix aigu. Sur le seuil de la porte,
entre l'huilerie et la chambre de la machine se montra le visage
inquisiteur de Bruun; et son fils Miel qui, selon son habitude, ne
comprenait rien  ce qui se passait, quitta un moment son travail aux
meules verticales pour s'approcher des huiliers, un sourire bent sur
les lvres. Espce de veau! lui hurla en riant Ollewaert  la face.

Soudain, tout le monde se tut. Muche venait d'entrer dans l'huilerie,
immdiatement suivi de M. de Beule, gonfl et rouge  clater.

--Qui fait ici ce bruit! hurla-t-il, les yeux flamboyants.

Silence de mort. Seuls, les pilons tapaient.

--Le premier que j'entends encore, je le fous  la rue! rugit M. de
Beule.

Et brusquement, se tournant vers son fils, d'un ton autoritaire:

--Suivez-moi, j'ai  vous parler.

--A moi! demanda M. Triphon surpris.

--Oui,  vous! gronda M. de Beule d'un air mauvais.

Et il partit, gonfl et cramoisi, suivi, avec une rpugnance visible, de
son fils.

Il le sait! Il le sait! murmurrent les hommes. Et Feelken, avec une
drle de grimace et d'une voix  peine intelligible, ajouta:
Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss! Oooo ... uuuu ... iiii ... susurra,
du mme ton, Leo.

Dans la chambre des machines la sonnette tinta; lentement les mcaniques
s'arrtrent. Et dans un claquement de sabots, la troupe des ouvriers
quitta la bote.




VII


M. de Beule savait ... Il savait l'histoire de La Blanche avec
Poeteken; et il savait aussi l'histoire de son fils avec Sidonie.

Il y avait eu des scnes d'une violence extrme,  la maison. Pour le
cas de La Blanche et Poeteken, M. de Beule s'tait montr catgorique:
ou bien le mariage, dans le plus bref dlai lgalement possible, ou bien
le renvoi immdiat de la fabrique. M. de Beule ne tolrerait pas une
minute que sa fabrique, tant au point de vue moral que commercial,
acqut un fcheux renom. Sefietje fut expdie vers la fosse aux
huiliers, avec la mission de ramener incontinent Poeteken; ds qu'il
fut  la maison, sale et graisseux, en tenue de travail, elle
l'introduisit dans le petit parloir auprs de Mme de Beule, qui le reut
avec un visage chagrin et ennuy.

Ce n'tait pas la premire fois que pareil vnement se produisait  la
fabrique, et, en pareil cas, M. de Beule se faisait toujours remplacer
par sa femme, pour rgler l'affaire. Non pas qu'il craignt de s'en
occuper lui-mme, mais il s'emportait trop, disait-il; il se mettait
dans une telle colre qu'il serait capable de faire un malheur si le
coupable se rebiffait.

--Voyons, Poeteken, mon garon,  quoi avez-vous pens pour faire des
choses pareilles! lui reprocha la bonne Mme de Beule, en faisant un
effort sur elle-mme pour se donner un air svre.

--Ah! oui,  quoi pense-t-on dans ces moments-l! rpondit Poeteken d'un
air contrit et niais.

--Vous saviez pourtant bien que a finirait mal, reprit Mme de Beule.

La question n'tait point directe, Poeteken se dispensa d'y rpondre.

--Mais comment est-ce arriv, Poeteken! O avez-vous fait cela? insista
Mme de Beule.

--Au grenier, quand elle allait faire le lit du garon d'curie,
confessa Poeteken.

Mme de Beule hocha la tte d'un air profondment constern.

--Oh! Monsieur est si fch! rpta-t-elle avec un air de terreur.

Poeteken pensa que le patron n'tait peut-tre pas moins fch pour
l'aventure de M. Triphon avec Sidonie, mais il se garda prudemment
d'exprimer cette ide  haute voix. Il regardait Mme de Beule d'un air
interrogateur, comme pour lire sur ses traits ce qu'en ralit elle
attendait de lui. Mme de Beule le lui apprit: se marier avec La
Blanche ou quitter tous deux la fabrique. Les yeux de Poeteken se
remplirent de larmes.

--Moi, je ne demande pas mieux, Madame, mais ma mre ne veut pas. Elle
dit que nous crverions de faim avant trois mois, rpondit Poeteken
d'un air soumis et triste.

--Il _faut_ que votre mre veuille! dit Mme de Beule d'un ton trs
dcid. Dites  votre mre, Poeteken, que c'est moi qui l'ai dit et
venez m'apporter demain matin sa rponse.

--C'est bien, Madame.

Et, penaud, Poeteken quitta le parloir. Il retrouva ses sabots qu'il
avait quitts sur la natte devant la porte vitre; il se regarda un
instant dans les carreaux qui miroitaient et lui rendaient son image
brouille, avec les loques graisseuses et luisantes qui le couvraient,
comme s'il et t enduit de savon brun et vert. A travers le jardin
dnud par l'hiver, il rentra en frissonnant  la fabrique.




VIII


Pour M. Triphon et la belle Sidonie, l'vnement avait pris une tournure
bien diffrente.

M. de Beule, au comble de la fureur, avait commenc par faire une scne
violente  sa femme. C'tait une manie chez lui de rendre sa femme
responsable de chaque contrarit que leur causait M. Triphon.

--Tout a, c'est uniquement ta faute! s'cria-t-il. Si tu l'avais
autrement lev, cela ne serait pas arriv!

Madame de Beule pleurait.

--Qu'y puis-je faire! gmit-elle.

M. de Beule et t bien en peine de le dire. Et parce qu'il ne trouvait
pas de rponse plausible  cette question si simple, il eut un nouvel
accs de rage et rugit:

--Je le flanquerai  la porte, ce voyou, ce vaurien! Je ne veux plus le
voir ici! Je l'assommerais!

Madame de Beule poussa un cri de dsespoir.

--Oh! ne fais pas a, je t'en supplie! Que dirait le monde! gmit-elle.

Elle touchait l une corde sensible, qu'elle connaissait bien. Ses
paroles calmrent immdiatement la grande colre de M. de Beule. S'il
y avait une chose au monde qu'il redoutait par-dessus tout, c'tait le
qu'en-dira-t-on, l'opinion des gens du village. Pour faire taire les
mauvaises langues, il avait impos le mariage  Poeteken et  La
Blanche; dans le mme but, il rsolut, aprs une dlibration plus
calme avec sa femme, non pas que M. Triphon pouserait Sidonie, mais que
Sidonie serait loigne de la fabrique, aussi vite que possible, et sans
esclandre. Derechef Sefietje fut expdie vers la fosse aux femmes,
cette fois, pour faire venir Sidonie; et,  la nuit tombante, o
personne ne la verrait, elle vint  la maison et fut reue, de mme que
pour Poeteken, dans le petit parloir, par Mme de Beule.

Mme de Beule avait pris une figure de circonstance, svre et attriste.

--Sidonie, commena-t-elle froidement, nous avons reu des plaintes
extrmement graves sur votre compte.

La jolie fille,  moiti morte de honte, baissa les yeux et ne trouva
rien  rpondre.

--Vous comprenez bien, n'est-ce pas, Sidonie, continua Mme de Beule sur
le mme ton, qu'il nous est maintenant impossible de vous garder plus
longtemps  la fabrique.

Sidonie eut une crise de larmes violentes. Ses paules taient secoues
par des hoquets.

--Comment est-il possible, Sidonie, que vous ayez fait pareille chose?
Vous deviez pourtant savoir qu'un mariage tait impossible. Pourquoi
n'tes-vous pas reste avec les gens de votre monde?

Sidonie sanglotait ... sanglotait ... sans pouvoir rien rpondre.

--Ds demain, vous resterez chez vous, Sidonie, conclut Mme de Beule.
Mais, par piti, nous nous occuperons de vous. Voici dj quelque chose
pour commencer.

Et Mme de Beule lui glissa dans la main un billet de vingt francs.

--Merci, Madame, dit Sidonie d'une voix teinte, en faisant un mouvement
vers la porte.

--Sidonie ... ajouta Mme de Beule  voix basse, vous ne ferez pas
d'esclandre, n'est-ce pas? Vous n'ennuyerez pas M. Triphon ... Vous ne
l'accosterez pas dans la rue ... ni rien de semblable?

Muette, Sidonie secoua la tte.

--Voici, ajouta plus doucement Mme de Beule, il ne faut pas que vous
retourniez par la fabrique, sortez par ici, par la porte de la maison.

--Bonsoir, Madame, murmura Sidonie.

--Bonsoir, Sidonie, rpondit Mme de Beule, aprs qu'elle eut regard
avec prcaution de chaque ct de la rue sombre et dserte.

Dans l'obscurit les sabots lgers de la jeune fille clapotrent un
instant sur les pavs raboteux. Puis le bruit s'teignit peu  peu et la
silhouette indcise se fondit dans la nuit. M. de Beule qui, pendant la
sance, s'tait tenu enferm dans son bureau, parut dans le couloir et
demanda  mi-voix  sa femme comment l'entrevue s'tait passe.




IX


Un silence inaccoutum, pendant plusieurs jours, s'appesantit sur la
fabrique....

Depuis l'vnement comme un voile invisible semblait s'tendre sur les
tres et les choses. Les visages avaient une expression grave et
concentre; plus aucun clat de gat. On et dit que tout cdait 
l'unique proccupation du travail; et les poulies ronflaient, les meules
tournaient, les pilons rebondissaient, du matin au soir, sans que la
moindre variation vnt apporter d'autres impressions, d'autres ides.

De mme, dans la fosse aux femmes rgnaient oppression et dcouragement.
C'tait comme s'il y avait eu, on ne savait o dans l'atelier, une morte
qui avait emport toute animation, toute joie de vivre. Les femmes
restaient penches sur leur ouvrage, sans plus chanter; lorsqu'elles
devisaient encore, c'tait  voix basse, avec des regards apeurs, comme
si elles racontaient des choses qu'il valait mieux ne pas entendre. Ce
qu'elles disaient tait d'ailleurs dnu d'intrt, des allusions
vagues, des banalits. Elles terminaient d'habitude par une rflexion
qui pouvait s'appliquer  tout et  rien: le monde tait une drle de
paroisse et on n'tait jamais sr la veille de ce qui vous attendait le
lendemain. Surtout la jeune fille qui avait remplac Sidonie se sentait
mal  l'aise dans ce milieu. On et dit qu'en prenant sa place, elle
avait pris une part de la faute de celle qui l'avait prcde. C'tait
une enfant aux cheveux blonds et aux joues roses, toute frache venue de
la nature, maintenant emprisonne dans la fabrique sombre comme un
oiseau dans une cage. Elle s'appelait Liezeken. Mme de Beule, trs
svre, lui avait notifi que, sous peine de renvoi immdiat, elle ne
devait avoir les moindres rapports avec les ouvriers; cette menace la
rendait si timide, si craintive, qu'elle n'osait mme regarder les
huiliers et moins encore M. Triphon, dont elle savait l'aventure avec
la belle Sidonie, sans que Mme de Beule lui en et rien dit. Quant  La
Blanche, elle tait plutt rconforte. Poeteken avait fini par vaincre
l'opposition de sa mre et le mariage aurait lieu au commencement de
janvier.

M. Triphon, lui, tait loin de se sentir  l'aise. Durant les premiers
jours on l'avait  peine aperu  la fabrique. Il se promenait beaucoup
dans le jardin, avec Kaboul,  qui il faisait faire des tours. Si
quelqu'un le surprenait  ce jeu innocent, aussitt il cessait et s'en
allait un peu plus loin. Il essayait autant que possible d'viter son
pre; en ralit, il ne le voyait qu'aux repas, qui taient lugubres de
silence haineux et concentr. M. de Beule, charg de rancune, mettait
une obstination farouche  ne pas adresser la parole  son fils. S'il
avait besoin de lui communiquer telle chose concernant les affaires, il
le faisait par l'intermdiaire de sa femme ou de Sefietje, et mme par
des billets crayonns, brefs comme des ordres, qu'il pinglait sur son
pupitre. Et toute sa conversation, pour autant qu'il parlt, tait seme
d'allusions dsobligeantes et fielleuses, qui ne visaient personne,
parat-il, mais, en ralit, taient diriges uniquement contre son
fils.

L'heure la plus pnible tait celle o l'on montait se coucher. M. Triphon
essayait toujours de s'en tirer en profitant de la prsence d'un tiers,
Sefietje ou Eleken, pour souhaiter bonne nuit. Il se levait alors avec
hsitation, disait bonsoir papa, bonsoir maman et se dirigeait vers la
porte. La bonne Mme de Beule rpondait toujours d'un ton aimable, quoique
peu enjou, bonne nuit, Triphon, mais M. de Beule, sans lever les yeux
de son journal, se contentait d'un grognement indistinct, ou mme ne
rpondait pas, lorsque son humeur tait par trop massacrante. La rancune
persistait, sourde, invincible.




X


C'taient ainsi des jours bien tristes et qui semblaient interminables 
M. Triphon: doublement tristes et sans issue en cette saison d'hiver o,
avant quatre heures, le soir tombait. Il n'avait jamais eu grand'chose 
faire  la fabrique, mais  prsent, depuis que son pre le boudait,
c'tait l'absolu dsoeuvrement. Le peu de prestige qu'il avait eu
jusque-l aux yeux des ouvriers, il le sentait et voyait compltement
perdu; aussi ne se montrait-il plus que trs rarement dans la fosse aux
huiliers, o des regards moqueurs et mprisants s'attachaient  lui; et
dans la fosse aux femmes il ne paraissait plus du tout. On et dit que
sa vie y courait des dangers.

Les premiers jours qui suivirent la malheureuse aventure, il ne se
risqua pas davantage  paratre au coin de la rue, pour voir passer les
demoiselles Dufour, lorsqu'elles se rendaient  l'glise. Il n'osait
pas. Elles devaient tout savoir et il redoutait leur mpris. Il ne s'y
aventura qu'aprs plus d'une semaine, dans l'espoir vague que, peut-tre,
elles ne savaient rien, ou ne croiraient ce qu'on racontait, ou encore
qu'elles n'y attacheraient pas une telle importance.

Il les vit venir toutes les trois, raides comme des chalas, sur le
trottoir, le long des maisons. Il s'effaa derrire l'angle du mur;
puis, quand il perut le bruit de leurs pas, rapparut. Il les salua
d'un coup de chapeau. Les trois vierges sches en devinrent toutes
rouges. Mlle Pharalde et Mlle Caroline baissrent les yeux subitement
et inclinrent lgrement la tte, droit devant elles, comme si elles
saluaient les pavs; mais Mlle Josphine pina ses lvres prudes et
dtourna si ostensiblement la tte que M. Triphon en eut froid dans le
dos. Elles savaient donc; elles savaient tout; et elles le mprisaient
pour son dvergondage, avec toute l'horreur, l'aversion que des vierges
impeccables et pieuses devaient ressentir pour le pch. Sa seule vue
dsormais tait une offense  leur pudeur.

A _La Pomme_ o, depuis la fcheuse histoire, il n'avait non plus remis
les pieds, l'accueil, lorsqu'il y revint, fut diffrent, mais gure plus
agrable. La jolie Fietje tait seule derrire son comptoir quand il
entra; et tout de suite elle feignit d'prouver une folle gat. Les
yeux brillants, elle lui demanda ce qu'il avait bien pu faire pendant
tout ce temps: peut-tre avait-il t malade, ou en voyage. Elle fut
impitoyable au point que M. Triphon, dsempar, ne savait que rpondre.
Il essaya de riposter par des plaisanteries, mais il le faisait
btement, avec un rire lourd et gn. Agac et allum, il la rejoignit
derrire le comptoir, o il essaya de l'embrasser, comme il faisait
autrefois, lorsque l'occasion tait propice. Mais il tombait mal.
Fietje, prenant soudain son expression la plus srieuse, revtue d'une
dignit calme et froide, lui dit sur un ton glacial:

--Vous vous trompez, M. Triphon, vous vous trompez. Ce n'est pas ici,
c'est chez Sidonie qu'il faut aller.

Ses anciens camarades, le jeune notaire, le jeune mdecin, le fils du
brasseur, d'autres encore entrrent; tous le saluaient d'un petit
sourire narquois et risquaient quelque allusion grivoise qui les faisait
se tordre, ainsi que Fietje, qui roucoulait derrire son comptoir et
excitait leur verve par sa malice pointue et nourrie. M. Triphon les
sentait unanimement ligus contre lui: sa grosse tte rouge suait sous
les efforts impuissants qu'il faisait pour riposter et se dfendre;
mais, il n'y arrivait pas. Il tait littralement dbord, et il finit
par s'enfuir sous une borde de rires et de hues, qui lui partait dans
le dos. Il n'alla plus  _La Pomme_. Et ds lors, son existence fut
d'une monotonie vgtative d'animal ou de plante en proie  la torpeur
de l'hiver.

La vieille pendule peu confortable de la salle  manger grenait avec
une lenteur d'agonie toutes les longues, lourdes heures de cette vie
morne et incolore. Les jours avaient encore diminu; sous la lampe, sa
mre s'occupait  un ouvrage de couture ou de broderie, tandis que son
pre travaillait avec mauvaise humeur  son bureau, de l'autre ct du
couloir. Tristement accoud  la table, M. Triphon parcourait d'un oeil
distrait un journal ou un livre. La maison entire tait plonge dans le
silence. Sefietje et Eleken besognaient sans bruit dans la cuisine et,
au dehors, on n'entendait que le tapage cadenc et assourdi des lourds
pilons dans la fabrique. Une impression d'esseulement et de mlancolie
envahissait M. Triphon. Il se sentait l comme le pcheur, le coupable,
repouss et abandonn de tous. L't, il aurait fait des promenades avec
Kaboul dans le jardin ou dans les champs. Mais que faire de ces
dsesprantes soires d'hiver, dans cette brume glaciale, le long de ces
noirs chemins boueux, o les cimes dpouilles des arbres laissaient
tomber leurs gouttes tristes comme des pleurs!

Alors, il se remettait  penser  la pauvre jolie fille abandonne et 
tout ce qui s'tait pass entre eux. Ces jours si heureux d'autrefois,
ces moments de passion ardente, qui avaient fait leur malheur  tous
deux, comme tout cela semblait lointain, vanoui.... Son coeur en tait
tout oppress et des larmes lui mouillaient les yeux. O tait-elle 
cette heure? Que faisait-elle? Depuis qu'elle avait t ignominieusement
chasse de la fabrique, il ne l'avait pas revue. Il avait promis  ses
parents qu'il ne la reverrait point. Mais il ne pouvait s'empcher de
penser toujours  elle. Une piti torturante et un grand dsir de la
revoir l'obsdaient. L'ardeur sensuelle de jadis devenait en lui amour
profond et vritable.

O tait-elle? Que faisait-elle? A mesure que les longues journes
dsesprantes tranaient leur monotonie par les tristesses de l'hiver,
cette incertitude et ce grand dsir de savoir tournaient  l'obsession.
Il savait bien o elle habitait: l-bas, cette petite maison dans les
champs, au sortir du village, non loin du vieux moulin de bois. Son pre
tait jardinier, et l't il y avait toujours de si jolies fleurs sous
leurs petites fentres: de magnifiques roses mousseuses, des lis blancs,
des pieds-d'alouette d'un bleu intense. A prsent tout cela tait mort,
autant que sa joie  lui. A prsent elle tait peut-tre assise prs
d'une petite lampe, tristement penche sur son coussin de dentellire,
la pcheresse et l'ennemie dans la maison de ses parents, comme lui
tait l'ennemi et le coupable dans la sienne.

Il songeait, songeait.... Ses penses l'entranaient vers elle; en
imagination il se levait et se dirigeait vers la petite maison. Pourquoi
pas? Serait-ce donc un crime s'il allait un jour errer par l, s'il
allait voir, ne ft-ce que de loin, la petite maison?... Pourquoi
pas?... Oh! la tentation se faisait parfois si forte! Il y avait en lui
une force, qui le poussait et l'attirait irrsistiblement; quelque chose
qui lui faisait souffrir le martyre! Un soir, enfin, n'y tenant plus de
nostalgie et de douleur, il s'en alla....

C'tait un soir brumeux et froid de fin novembre. La rue tait dserte;
les rares lanternes se nimbaient d'un brouillard laiteux, autour d'une
mchante petite flamme, qui n'clairait presque rien. Il n'entendit que
l'cho d'un passant solitaire dans le lointain, entre les maisons
sombres. Il ne vit qu'une vieille femme, encapuchonne de noir, comme
une ombre, qui rentrait chez elle, dans un bruit caverneux de sabots. A
la fabrique les pilons retombaient en cadence. Six heures sonnaient.

Il se glissa sous la remise et attendit que Sefietje et pass avec sa
bouteille. Si par hasard quelqu'un  la maison demandait aprs lui,
Sefietje pourrait dire qu'elle l'avait vu  la fabrique. Kaboul
l'accompagnait, comme toujours, mais il n'avait nulle envie de l'emmener.
Aussitt qu'il et vu Sefietje disparatre avec sa bouteille dans la
trpidante fosse aux huiliers, il se tourna vers le petit chien, agita
un doigt menaant et  mi-voix:

--Non ... Non!

Kaboul, tout prt  accompagner son matre, le regarda fixement, de ses
yeux bruns intelligents. Il ne bougeait pas. Il comprenait. Il demandait.
Il attendait. Non ... non..., rpta M. Triphon  voix basse, comme en
rponse  une question pose, pendant qu'il reculait pas  pas, intimant
l'ordre d'un geste catgorique. Kaboul, les oreilles dresses, demeurait
immobile. On et dit un petit chien de granit noir. M. Triphon continuait
de marcher  reculons, jusqu' ce qu'il ft hors de la remise. Mais le
petit chien, tout seul dans le grand espace vide sous la lueur d'une
lanterne pendue  une poutre, de loin attirait tellement le regard que
son matre eut peur et, d'un lger sifflement, le rappela prs de lui.
Fou de joie, Kaboul bondit, les oreilles couches et la queue tournoyante.
Non ... non ..., reprit aussitt M. Triphon. Et il rpta son geste
svre. Kaboul, interdit, se ptrifia. M. Triphon partit  vive allure.

En face du chemin d'accs  la fabrique, de l'autre ct de la grand'rue,
s'ouvrait une ruelle noire, entre deux pans de murs sombres. Quelques
maisons ouvrires et tout de suite il fut dans les champs.

Il marchait aussi vite que ses jambes pouvaient le porter, il avait des
ailes. L'air piquant du soir lui gonflait les poumons et sa fracheur
le rconfortait. Il se sentait vigoureux et brave. Il ne comprenait pas
comment il avait pu hsiter si longtemps. La route, pleine d'ornires,
montait en pente douce  travers les champs nus. Il avait peine  viter
les flaques de boue et dut ralentir le pas. Soudain, il eut un sursaut
et s'arrta net, le coeur martel de grands coups. Quelque chose avait
remu derrire lui, comme si on le suivait. M. Triphon tait jeune et
fort, mais nullement bravache, surtout le soir, dans l'obscurit et la
solitude. Pris de peur, il fut sur le point de fuir perdment. Ses
genoux flchissaient, ses jambes se drobaient sous lui. Brusquement il
vit l'objet de sa terreur. C'tait Kaboul qui, malgr la dfense, l'avait
suivi, par fidle habitude. Il tait l, petit et noir, vaguement visible
dans la brume, comme un gnome, avec ses oreilles pointes, qui semblaient
demander avec instance d'tre de la promenade. Sale bte! gronda M.
Triphon, furieux surtout d'avoir t effray pour si peu. Il se baissa,
ramassa une motte de terre et la lana, avec un juron, vers le petit
chien: Kaboul coucha ses oreilles et disparut dans l'ombre.

M. Triphon poursuivit sa route. Ses yeux s'habituaient peu  peu 
l'obscurit; et,  travers le voile du brouillard, il vit vers la
droite, au del des champs,  peu de distance, vaguement scintiller de
petites lumires. C'tait l, dans une de ces maisonnettes. De l'endroit
o il se trouvait, impossible de reconnatre parmi les habitations celle
des parents de Sidonie, mais s'il avait coup tout droit  travers
champs, peut-tre se serait-il trouv devant sa porte. La tentation
tait violente; pourtant il rsista. Il marcha jusqu' la butte du vieux
moulin, o le chemin bifurquait  angle aigu et passait devant les
maisonnettes.

Son coeur battait nerveusement,  coups prcipits. Oserait-il ..., si
prs de chez elle? Et que ferait-il si quelqu'un le voyait, si par
hasard une porte s'ouvrait juste au moment o il passerait! Il hsitait.
Machinalement, il gravit la butte du moulin et s'y arrta un instant,
immobile sous l'norme carcasse avec l'ossature de ses ailes croises,
dont les extrmits se perdaient dans la tnbre nbuleuse. Il tendait
l'oreille, perplexe et agite. La face tourne vers le village, il y vit
de loin clignoter quelques lumires. Il perut le cahotement lourd d'une
charrette sur le pav et la danse tumultueuse des pilons dans la fabrique.
Il entendit aussi plus prs, venant d'une des maisonnettes, le ronron
monotone d'une roue d'coussoir. Peut-tre le pre de Sidonie, qui
teillait encore du lin aprs sa journe de travail, afin de pourvoir 
l'entretien de sa nombreuse famille, prive du salaire que Sidonie gagnait
jadis  la fabrique. Un sentiment profond d'injustice et de remords le
pntra vivement dans ce pesant silence du soir d'hiver, au sein de cette
morne et mlancolique solitude. La dure existence des pauvres gens lui
apparut, et il sentit douloureusement sa part de culpabilit. C'tait sa
faute  lui. S'il avait laiss Sidonie en paix, son pre n'aurait pas eu
 fournir ce rude labeur. Il se mordait les lvres en y songeant et son
dsir de la revoir s'en aviva. Oui, il irait; il voulait savoir! Et d'un
pas dcid, il descendit la butte du moulin, quand, pour la deuxime
fois, un bruit mystrieux le fit tressauter d'angoisse. Nom de Dieu!
ragea-t-il. C'tait encore Kaboul.... Il se tenait l, au pied de la
butte,  peine distinct dans la brume, immobile et les oreilles pointes.
M. Triphon frmissait de colre et en mme temps se sentait touch par
une fidlit si tenace. Il comprit l'inutilit de le renvoyer dsormais
et l'appela; fou de joie, le petit chien accourut et fit des cabrioles
devant lui. Prcdant son matre dans le chemin de terre, il avait l'air
de le guider vers l'endroit o il dsirait aller; et M. Triphon le suivit,
sans plus lutter ni hsiter.

Il se trouva bien vite prs des petites maisons. La roue d'coussoir
ronflait plus fort, comme un bourdon puissant; et M. Triphon se rendit
compte que le bruit ne venait pas de chez Sidonie, mais d' ct. Ceci
le consola un peu et il sentit moins lourdement le poids de sa faute. Il
lui sembla qu'ils taient moins pauvres et malheureux qu'il n'avait cru.
Il s'tait arrt, haletant d'motion, dans le chemin sombre, devant la
petite grille entr'ouverte. Immobile, il regardait, coutait. En des
contours imprcis il voyait la maisonnette, avec son pignon pointu,
crpi  la chaux blanche. Devant, il y avait une haie basse et,
derrire, un petit verger; la porte d'entre tait sur le ct, entre
deux petites fentres aux volets clos.

Il regardait, coutait. Kaboul s'tait arrt avec lui, satisfait et
tranquille maintenant qu'il avait rejoint son matre. Que faire? Entrer?
Passer? La tentation tait presque surhumaine. Il se sentait attir
comme par des cbles et ses pieds restaient clous au sol. Des rais de
lumire filtraient, comme des flches d'or, par les fentes des volets
et,  l'intrieur il percevait une vague rumeur de besogne mnagre.

Il coutait, les sens tendus, un peu gn par le ronflement intermittent
de l'coussoir  cte. Il croyait entendre par intervalles un bruit
monotone de petites bobines tombant sur du papier glac. Oui, il
entendait bien. C'tait un bruit de bobines dentellires. Cela semblait
ruisseler comme des gouttes de pluie sur une toiture de zinc, s'arrter,
recommencer. Parfois, en abondance, comme une onde; parfois, goutte 
goutte comme d'une gouttire perce. Il comprit que Sidonie et ses
soeurs taient encore en plein travail. Comme le voisin  sa roue
d'coussoir, elles peinaient sans relche, et cette assiduit  la
besogne, dans le silence du soir qui semblait plutt inviter au repos
et au recueillement, le remplissait d'une sorte de vnration craintive
pour l'existence digne et probe de ces humbles.

Il hsitait; il n'osait pas aller plus loin. En lui pntrait la
conscience obscure qu'il n'avait pas le droit de troubler leur quitude.
De nouveau il se sentait le coupable, le malfaiteur. Il recula de
quelques pas, dans l'ombre brumeuse. L'motion et la tristesse lui
treignaient le coeur, mais il sentit d'instinct qu'il ne pouvait rester
l, qu'il fallait partir. Sur la pointe du pied, il s'en alla, prcd
de Kaboul. Son coeur battit moins fort; ses poumons oppresss
respirrent. Il comprit qu'il avait bien fait; une paix lgre descendit
en son me. Dans la petite grange du voisin, dont la porte tait ouverte
et o une lampe fumeuse pandait une sorte de halo jauntre, il vit le
teilleur, qui lui tournait le dos, se mouvoir avec diligence sur les
planches  bascule. L'homme tait tout saupoudr de gris, comme un gros
hanneton, la roue faisait un bruit de cheval qui s'broue, les palettes
de bois hachaient menu les fibres, et dans le ronflement continu le
petit bonhomme fredonnait un bout de chanson, comme s'il travaillait
uniquement par plaisir. Dans un coin s'empilaient de larges cheveaux de
lin teille, comme des belles chevelures luisantes et blondes.

D'un pas press, M. Triphon retourna au village. Il se sentait rompu,
comme aprs une dpense de forces excessive. Par la remise il rentra
 la fabrique o les pilons dansaient et bondissaient toujours; et, 
travers le jardin sombre, il regagna la maison, o Eleken s'apprtait
 mettre le couvert pour le repas du soir. Sa mre rangeait sa corbeille
 ouvrage et pronona quelques paroles banales. M. de Beule entra. Il
n'avait pas l'air enjou; sa figure tait gonfle et rouge. Il parla un
moment des affaires, sur un ton chagrin. Mme de Beule entreprit de le
remonter; mais l'optimisme de sa femme l'irritait: il tait facile de
voir tout en rose, quand on ne se sentait aucune responsabilit. Mme de
Beule n'insista pas. Il ne s'occupa pas plus de son fils que si celui-ci
n'et pas exist.

Eleken entra et servit le souper. Ils mangrent en silence. Au loin,
dans la fabrique, les pilons battirent encore quelques instants, puis
la machine s'arrta lentement, comme une chose qui expire. Lorsqu'il eut
achev son repas, M. de Beule prit son journal et s'installa prs du feu,
dans son fauteuil. Muche se roula en boule  ses pieds et s'endormit.
Mme de Beule reprit sa corbeille  ouvrage. M. Triphon n'avait plus rien
 faire....





XI


Aprs tout, son escapade nocturne lui avait laiss une impression
bienfaisante. Il prouvait presque la satisfaction d'avoir accompli une
bonne action; et cette pense consolante le soutint, pendant plusieurs
jours. Il se sentait rconcili avec lui-mme, grandi dans sa propre
estime. Il y songeait, il en rvait la nuit, il y trouvait une sorte
d'appui moral, tout en ayant peur  l'ide de recommencer l'entreprise.

Il vcut ainsi toute une semaine, tiraill en sens contraires. Alors
le dsir, le mcontentement, l'inquitude le reprirent plus fort. Si
dsesprment vide et morne tait sa vie, si totalement insignifiant et
insipide son travail  la fabrique et au bureau--le peu que la mauvaise
volont rancunire de son pre lui laissait faire--si mortellement
ennuyeuses les interminables soires d'hiver, qu'il aurait fait n'importe
quoi pour y chapper. Il lutta jusqu' l'extrme limite de ses forces.
Il passa des jours et des nuits comme enterr vivant dans un spulcre.
Puis tout d'un coup il n'y tint plus, la dmence le secouait. Un soir
enfin il repartit, ivre d'amour et de douleur, prt  tout, prt  la
catastrophe et  la mort.

Kaboul l'accompagnait et il n'essaya mme pas de le renvoyer. Il allait,
il allait, tout droit devant lui  perdre haleine; il courbait la tte
contre le vent, ses pieds mouills faisaient gicler les flaques de boue
avec un bruit de choses qui clatent, ses dents claquaient. Mais il ne
sentait rien, ne voyait rien; il n'avait qu'une vision, une hantise:
tre auprs d'elle, la revoir, la serrer entre ses bras....

De loin, il vit clignoter les lumires des maisonnettes et il entendit
le ronflement de l'coussoir dans la petite grange du voisin. Il vit
l'homme, pareil  un fantoche gristre, gambader sur ses planches 
bascule et perut le fredonnement de sa chanson, comme l'autre soir
qu'il avait pass par l. Il s'arrta, la respiration coupe; et, devant
lui, s'arrta aussi Kaboul, noir et immobile dans la clart vague de la
lampe  huile, comme un petit chien de bote  jouets. Et, de mme que
la premire fois, M. Triphon eut une hsitation avant d'aller plus loin.
L tout semblait si digne, si tranquille, si probe. Personne n'y
paraissait songer  mal; tout y parlait de bon travail et de devoir; lui
seul venait s'y glisser comme un rdeur, un malfaiteur. Une sorte d'envie
le mordit au coeur. Il jalousait cette pauvret, cet humble bonheur dans
le devoir accompli, ce dur labeur du bon petit teilleur de lin, qui
trouvait encore assez de charme dans son existence pour fredonner une
chanson. Que fallait-il de plus au monde que le contentement! Ce petit
bonhomme-l n'tait-il pas mille fois plus heureux que lui qui,
matriellement, vivait dans l'abondance et ne travaillait que lorsqu'il
en avait envie? Sa vie  lui ne serait-elle pas bien plus heureuse s'il
rparait le mal qu'il avait fait  la pauvre Sidonie, s'il l'pousait et
allait vivre avec elle humblement? M. Triphon tait dans des dispositions
sentimentales, tous ces temps-l; le remords, quelquefois, lui montait par
bouffes  la gorge. Ses yeux se remplirent de larmes d'attendrissement et
il n'hsita plus. D'un pas ferme, il passa devant la petite grange, vit,
entr'ouverte, la grille du verger de Sidonie, la poussa, suivit la sente
vers la maison et s'arrta devant la porte. Dans l'obscurit il avana la
main pour lever le loquet. Il ne le trouva pas tout de suite. Ses doigts
ttonnaient sur le, bois rugueux; et il se sentait l comme un voleur, qui
va s'introduire par effraction. A l'intrieur, derrire la porte ferme,
il entendait le clapotement monotone des bobines retombant sur le carton
glac des coussins de dentellire. Il percevait aussi un bruit de sabots
qui marchaient avec lenteur sur les dalles et la rsonance d'un tisonnier
avec lequel on attisait le feu. N'arriverait-il donc pas  empoigner ce
sacr loquet! Soudain il eut un sursaut. Quelque chose de blanchtre lui
passait entre les jambes en soufflant, suivi d'une ombre noire, qui
jappait. Kaboul!... nom de Dieu! cria-t-il, d'une voix sourde. C'tait
Kaboul donnant la chasse au chat de la maison. Il y eut une vive escalade
aprs un tronc de pommier, contre lequel le chien s'arc-bouta de ses pattes
de devant. Cependant,  l'intrieur de la maisonnette, c'tait tout  coup
le silence complet. Le tisonnier ne tisonnait plus, les bobines cessrent
de clapoter sur le carton glac, les sabots taient muets. Alors une voix
s'leva, une voix de femme qui demandait d'un ton troubl:

--Qui est l?

--C'est moi, la patronne, n'ayez pas peur, rpondit-il machinalement, la
gorge serre d'motion.

--Qui, vous? rpta la voix, plus pressante.

--Moi, la patronne, M. Triphon, murmura-t-il d'une voix trangle, au
trou de la serrure.

Il y eut une vague rumeur. Il lui sembla entendre des cris d'effarement
touffs; puis, pendant quelques secondes, de nouveau un silence de mort
rgna. Derrire lui, dans l'obscurit, il entendait le chat sur le
pommier cracher sa colre et le glapissement aigu de Kaboul, qui pleurait
du nez. Lentement les sabots s'avancrent vers la porte, qui s'ouvrit
avec prudence.

--Puis-je entrer? demanda-t-il, haletant et presque suppliant.

Il avait en face de lui la mre de Sidonie. C'tait une femme d'une
cinquantaine d'annes, maigre, avec de grands yeux clairs. Elle devait
avoir t jolie dans sa jeunesse, comme sa fille. Tiens, c'est vous,
Monsieur Triphon, dit-elle simplement, en le faisant entrer. Kaboul se
faufila entre leurs jambes et elle ferma doucement la porte.

Une sorte de paravent en planches masquait  moiti la cuisine; il
s'arrta sur le seuil, avana la tte et demanda d'une voix timide,
comme il et fait dans n'importe quelle maison trangre: Je ne vous
drange pas? En mme temps il entra. Trois jeunes filles taient
assises autour d'une table basse prs de la fentre  menus carreaux,
avec leur coussin de dentellire sur les genoux. Une lampe les
clairait, dont trois bocaux remplis d'eau grossissaient les rayons
clairs sur la finesse dlicate et complique de leur ouvrage.

--Bonsoir, tout le monde, dit M. Triphon d'une voix qui tremblait.

Six beaux yeux clairs s'taient levs; quatre restrent fixs sur lui
avec persistance, deux se baissrent aussitt, regardant, mouills, le
mtier  dentelle. Et deux voix douces rpondirent timidement: Bonsoir,
Monsieur Triphon, tandis que la troisime gardait le silence. C'taient
Sidonie et ses deux jeunes soeurs. Une vive rougeur avait color ses
joues, qui lentement s'attnuait. De ses doigts tremblants elle agita
ses bobines et se remit machinalement au travail. Les deux petites
soeurs ne bougeaient pas, muettes de curiosit et d'motion angoisse.
La mre jeta quelques brindilles sur le feu, qui crpita, et dit dans
son trouble:

--Ah! mon Dieu, mon Dieu, quelle affaire!

--Je suis venu ..., commena M. Triphon d'une voix sourde.

Mais aussitt il s'arrta, suffoqu, ne trouvant plus les mots. Tout son
corps tremblait. Maintenant qu'il tait l, il ne savait plus que faire
ni que dire. Il tait venu pour la revoir, dans un lan de tendresse et
de remords irrsistible et il n'avait pas une parole, pas un geste, pour
exprimer le tumulte de ses sentiments. Il considrait Sidonie, qui
gardait un mutisme farouche, et ses lvres frmissaient, sans articuler
un son. Enfin, d'un effort violent, il put bgayer:

--Sidonie ... puis-je encore venir te voir?

Elle ne dit rien, les bobines tambourinaient sur le carton glac, mais
elle inclina la tte, comme en signe d'acquiescement. La mre se tenait
droite et fige devant le feu; les petites soeurs demeuraient immobiles,
leurs beaux yeux clairs fixs sur lui.

--Sidonie ..., reprit-il avec angoisse, je ne peux plus vivre ainsi, il
me faut te revoir.

De nouveau elle inclina la tte, sans rpondre. Elle aussi semblait
incapable de parler. Elle releva ses yeux mouills de larmes, les tint
longuement fixs sur lui. Il se prcipita, lui prit les mains, les serra
convulsivement. Un sanglot brusque s'chappa de sa gorge. La mre vint
vers lui, avana une chaise et dit:

--Asseyez-vous, monsieur Triphon.

Il s'assit.... Il s'assit tout prs de Sidonie et la regarda avec
tendresse. Sa respiration tait oppresse et haletante. La sueur perlait
sur son front. La prsence importune des deux petites soeurs bahies et
curieuses le gnait. Il les regardait avec impatience, comme pour les
faire partir. Intimides, elles baissrent la tte et se remirent
machinalement au travail. Les bobines tapotaient doucement. Peut-tre,
si elles n'avaient pas t l, les mots qu'il fallait dire lui
seraient-ils venus. Maintenant, il ne trouvait que cette banalit, qui
sonnait, discordante,  ses propres oreilles:

--Comment vas-tu, Sidonie?

Elle se remit  pleurer. Aussi, cette question! Il n'aurait rien pu lui
demander de plus maladroit ni de plus stupide: il le sentait.

--Comment voulez-vous que j'aille! rpondit-elle enfin, profondment
navre.

Il la regarda  la drobe. Ses joues tendres avaient conserv de leur
fracheur et le profil tait rest fin et pur, un peu aminci sous les
beaux cheveux bruns onduls. La taille s'alourdissait.... Il essaya de
se ressaisir, mais son esprit demeurait agit et troubl. Il sentait des
lacunes dans son cerveau. Que venait-il faire? Quel tait son but? Il
l'ignorait lui-mme. Les choses ne se prcisaient pas en lui. Venait-il
la consoler et la rconforter d'une promesse solennelle de l'pouser?
Il s'effraya  cette ide, qui le glaait. Mais, quoi alors? Pourquoi
restait-il l  ne rien dire? Que devaient-ils penser?
Qu'attendaient-ils de lui? Il lui fallait s'expliquer--dire, faire
quelque chose!

Dans sa dtresse, il ouvrit son veston et sortit son portefeuille. Il
avait de l'argent sur lui et dplia d'une main tremblante trois billets.
Timidement, il fit signe  la mre et lui remit l'argent. Voil,
dit-il, c'est pour vous... c'est pour vous autres, pour vous aider.
Il baissa la tte, s'attendant  de durs reproches.

A la vue d'une telle somme la mre eut presque peur et le regarda bouche
be, avec de grands yeux. Elle en oublia de le remercier et ne sut rien
dire. Les petites soeurs, les joues en feu, se remirent nerveusement 
remuer leurs bobines. Les traits de Sidonie se contractrent en une
douloureuse amertume et soudain ses larmes coulrent. Son motion fut
aussitt contagieuse. La mre  son tour se prit  pleurer; de mme les
jeunes soeurs, qui se levrent et quittrent la pice. M. Triphon
lui-mme tait si profondment boulevers qu'il enlaa Sidonie en
gmissant et la tint longuement embrasse. Inquit par la scne, Kaboul
se mit  aboyer.

Cette voix les ramena au sens de la ralit. M Triphon lana un coup de
botte  Kaboul, et Sidonie, schant ses larmes, appela le petit chien
auprs d'elle pour le caresser. Il la reconnut bien ds qu'il entendit
sa voix, lui lcha la main et remua la queue.

--C'est une bonne petite bte fidle, monsieur Triphon, dit la mre en
passant son tablier sur ses joues.

--Oui, mais il fait trop de bruit, rpondit M. Triphon.

Ce banal colloque suffit  dgager l'atmosphre, alourdie de peine et de
contrainte. Le tragique de la situation cdait  une apprciation plus
saine et plus modre. A quoi bon se dsoler en pure perte! Les choses
taient ce qu'elles taient et les larmes n'y changeraient rien. La mre
ne fit entendre nul reproche et les beaux sentiments gnreux dont M.
Triphon tait tout gonfl reflurent vers les profondeurs de son me
impressionnable. Comme d'un accord mutuel et tacite, ils ne parlrent
plus du pass; et M. Triphon se sentit un moment  l'aise, tel un simple
ami venu faire une cordiale visite de politesse. Les soeurs rentrrent
et furent s'asseoir devant leur ouvrage que toutes les trois reprirent,
comme si rien n'tait arriv. Les petites bobines clapotantes voletaient
affaires, abeilles diligentes, au-dessus du carton glac des coussins.

--Comment a va-t-il  la fabrique? demanda Sidonie au bout d'un
instant, d'une voix blanche.

--Oh! il y fait bien tranquille ..., bien triste ..., bien ennuyeux,
rpondit-il sur le mme ton.

Son air dsenchant semblait dire que pour lui tout charme en avait
disparu depuis qu'elle ne s'y trouvait plus. Nouveau silence. Les
bobines tambourinaient; la mre prparait le repas du soir prs de
l'tre.

--Est-ce vrai que vous allez vous marier avec mademoiselle Dufour?
demanda Sidonie tout  coup.

Il sursauta violemment et un afflux de sang lui monta aux joues.

--Des mensonges! des mensonges! des mensonges! s'cria-t-il avec force.
Qui vous a dit a?

Elle sourit, surprise et contente. Ses beaux yeux le remercirent d'un
long regard pour sa violente explosion de franchise. Mais lui se sentait
humili, mcontent. L'vocation brusque de l'avanie subie le mordait
amrement au coeur et, durant quelques instants, il prouva un regret
aigu d'tre revenu vers Sidonie. Il mesura l'abme social qui les
sparait: il ressentit une dchance morale, vit l'impossibilit de se
relever. Il avait lui-mme fix son sort; un recul n'tait plus
possible.

Les jeunes soeurs, qui d'motion avaient laiss choir leurs bobines, les
relevrent et recommencrent doucement  tambouriner; la mre, qui avait
prt la plus vive attention  sa rponse, se remettait lentement 
tourner avec une grosse cuiller de bois la soupe au lait qui mijotait
dans le grand chaudron pendu sur l'tre. Agac, M. Triphon haussa les
paules comme pour chasser une pense importune. Tant pis; il l'avait
dit; le sort en tait jet. Il prit sa pipe et la bourra.

--Marie, une allumette! commanda la mre  l'une des petites.

Marie se leva, courut  la chemine, frotta une allumette et vint la
prsenter  M. Triphon.

--S'il vous plat, monsieur Triphon, dit-elle humblement, avec un joli
sourire.

M. Triphon alluma sa pipe, en regardant la petite avec amnit. C'tait
une jolie enfant de seize ans, bientt jeune fille, frache, avec des
yeux bleus trs tendres. Elle deviendrait,  sa faon, une aussi belle
fille que sa soeur, pensa M. Triphon. Il en prouva comme une sensation
de vanit et de bien-tre. Il tira quelques bouffes gourmandes de sa
pipe et sourit voluptueusement, comme un pacha dans son harem.

Dehors, devant la porte, il y eut tout  coup un bruit de sabots qu'on
secoue. Troubl dans sa batitude, M. Triphon leva des yeux inquiets.

--Oh! ce n'est rien, dit la mre d'un ton rassurant. C'est le pre et
Maurice qui reviennent.

M. Triphon devint tout ple. Le pre et le frre! Il n'y avait plus du
tout pens. Il se sentit envahir comme d'une coule froide. Qu'allait-il
se passer? Le pre outrag ne lui montrerait-il pas la porte en un geste
d'indignation? Est-ce que le fils ne le prendrait pas  la gorge pour le
flanquer dehors? Machinalement, comme pour se mettre en tat de dfense,
il s'tait lev.

--N'ayez pas peur; restez assis, monsieur Triphon, lui dit la mre avec
conviction.

Et,  leur tour, les filles hochrent la tte en signe de tranquillit.
La porte s'ouvrit et les deux hommes entrrent. Un moment bahi, le pre
regarda fixement le visiteur inattendu. Durant une seconde, il y eut
comme un clair de colre et de menace dans ses yeux. Mais il ne dit
rien, regarda sa femme d'un oeil rond, puis M. Triphon, toucha le bord
de sa casquette, murmura bonsoir, d'une voix  peine perceptible, et,
le pas pesant, s'avana vers l'tre. Le fils aussi, un long garon
dgingand, s'arrta un moment, interdit, toucha le bord de sa
casquette, murmura bonsoir, et se dirigea, les bras ballants, vers
l'tre.

--Pre Neyrinck ..., commena M. Triphon d'une voix trangle. Mais il
ne put continuer; il s'arrta, suffoqu, les traits contracts et d'une
pleur livide. Pre Neyrinck ..., reprit-il au bout d'un instant,
raidi et presque tragique, pre Neyrinck, je suis ici ... et vous
pouvez me mettre  la porte, si vous voulez ... mais je suis ici ... je
suis ici ... parce que je veux revoir Sidonie ... parce que je ne veux
pas la laisser seule ... dans le malheur.

Il s'arrta encore et dut reprendre haleine. Un sanglot s'touffa dans
sa gorge. Il n'en pouvait plus. Sidonie avait baiss la tte et
pleurait; et les deux jeunes soeurs, rouges et immobiles d'motion,
regardaient tour  tour M. Triphon et leur pre. Le pre avait l'air
plutt gn que mchant. Le fils considrait fixement le feu, comme si
la chose ne le concernait pas. La mre, un peu nerveuse, se baissa vers
son mari et lui dit  mi-voix, d'un ton confidentiel:

--Il a t bon pour nous. Il m'a donn beaucoup d'argent.

Le pre hocha la tte; il ne dit rien. Il tait l comme un tranger
dans sa propre maison. Visiblement, il ne se rendait pas un compte exact
de la porte d'un tel vnement; et il regardait sa femme d'un oeil
interrogateur, comme pour lire sur ses traits ce qu'il devrait bien
rpondre. C'tait un homme d'une cinquantaine d'annes, au visage
affable qui avait la couleur uniforme et terreuse de ses vtements de
travail. Il paraissait fatigu et jetait machinalement des regards
obliques vers le chaudron fumant, comme si l se trouvait pour le moment
ce qui l'intressait le plus. Maurice continuait  garder le silence,
l'air hypnotis par la flamme crpitante du foyer.

--Il ne faut pas partir  cause de moi, monsieur Triphon, dit enfin le
pre avec effort, tout en regardant sa fille ane.

D'un geste mu, M. Triphon exprima sa gratitude pour ces paroles
conciliantes. La gne devenait moins pesante; un certain rapprochement
semblait vouloir s'tablir. Il tta dans sa poche, prit son tui 
cigares et l'ouvrit.

--Un cigare, pre Neyrinck? demanda-t-il en s'approchant de lui.

--Oh! a n'est pas ncessaire, monsieur Triphon, rpondit le pre avec
un sourire de convoitise vers l'tui.

--Si fait, si, si, insista M. Triphon, qui lui donna trois beaux
cigares.

--Je vous remercie beaucoup, monsieur Triphon; j'en fumerai un aprs que
j'aurai mang, dit le pre.

Et il prit le cadeau avec prcaution, entre ses gros doigts tremblants.
M. Triphon se tourna vers Maurice, qui sourit en rougissant lgrement.
En recevant, lui aussi trois cigares il regarda ses soeurs, d'un air
presque triomphant. Tout de suite il en alluma un.

--Est-ce qu'on mange bientt? demanda doucement le pre  sa femme.

--C'est prt; dans cinq minutes, rpondit-elle.

Elle dfit le lourd chaudron de son crochet au-dessus de l'tre et versa
le contenu dans une large terrine de grs rouge. Une bonne odeur de
soupe au lait de beurre se rpandit dans la cuisine. Les jeunes filles
rangeaient leurs coussins. M. Triphon se leva pour partir. Kaboul, qui
en avait envie depuis longtemps, d'impatience fit entendre un long
baillement sonore et sautilla en dansant vers les genoux de son matre.

--Kaboul, un bout de susucre? dit Maurice en caressant le petit chien.

M. Triphon tendit la main  Sidonie:

--Eh bien, Sidonie,  un de ces jours, n'est-ce pas?

--Vous reviendrez? demanda-t-elle en le regardant avec des yeux tendres.

Les deux petites soeurs, muettes et immobiles d'motion attentive, ne
perdaient pas un geste des adieux.

--C'est permis? sourit-il.

--Vous savez bien que oui, dit-elle en baissant les yeux et rougissant.

--Merci, dit-il, en lui serrant encore les mains avec ferveur.

--Quand viendrez-vous? insista-t-elle, malgr tout vaguement mfiante.

Il hsita une seconde. La consquence inluctable de son premier pas
dj s'imposait, imprieusement.

--Ds que je pourrai; aprs-demain, je pense, promit-il.

--Bien vrai? Vous ne l'oublierez pas?

--Soyez tranquille.

Sur un rapide bonsoir  toute la famille, qui le lui rendit avec
politesse, il quitta la maisonnette et se trouva dehors, dans la nuit
froide.

Le sentiment de la ralit reprit possession de lui. Il vit au passage le
petit teilleur se mouvoir comme un pantin dsarticul sur ses planches 
bascule et l'entendit fredonner sa chanson dans l'brouement de la roue
tournoyante. Il eut  nouveau l'impression de quelque chose d'honnte et
de digne, trs au-dessus des proccupations gostes qui l'avaient amen
l. Il se sentait allg d'un grand poids et nanmoins il n'tait pas
content de lui. Il ne savait pas encore clairement ce qu'il voulait. Il
craignait le dsenchantement pour soi-mme et pour les autres. Son esprit
demeurait trouble et un vague remords continuait de lui ronger l'me. Il
avait bien agi, certes; oui et non. Il venait d'oser un acte d'honntet
et de franchise; mais tout  l'heure, en rentrant, il allait encore
simuler, mentir. Il entrevoyait la lutte invitable et longue qui
l'attendait.

Par un dtour il rentra au village et passa devant la demeure cossue des
trois demoiselles Dufour. Il songea  l'existence de ces trois vierges
revches qui, elles aussi, menaient une existence incolore et rate.
Elles taient l, demeuraient l, isoles dans la monotonie mortelle du
milieu villageois. Que diraient-elles de moi si elles savaient d'o je
viens? pensa-t-il. En imagination, il voyait les lvres prudes se
contracter, et le rouge de la pudeur offense se rpandre sur leurs
joues ples. N'avaient-elles donc jamais une rvolte des sens?
N'prouvaient-elles jamais le besoin perdu d'enlacer un homme, de lui
plaquer les lvres sur la bouche, comme il faisait avec Sidonie? Il
resta plant un moment, immobile, les yeux fixs sur la belle maison.
Les murs blancs se teintaient vaguement d'une clart lunaire entre le
noir des sapins environnants et, derrire les stores baisss de deux
fentres, se dessinaient dans la nuit deux rectangles de lumire. M.
Triphon se dit que, sans doute, elles se tenaient l, runies toutes
les trois autour d'une table. A quoi faire? Lire? Coudre? Bavarder? Il
sentait avec une intensit cuisante l'inutilit totale de ces trois
existences dvoyes autant que la sienne. Pourquoi ses parents
n'avaient-ils jamais fait une tentative pour le rapprocher de ces jeunes
filles? N'taient-ils pas faits pour se comprendre, dans leur isolement
rciproque? Si ses parents s'y taient pris  temps, la regrettable
aventure avec Sidonie ne serait probablement jamais arrive. A prsent
c'tait trop tard. Elles savaient tout et elles le mprisaient. Elles
avaient horreur de lui.

Dcourag, M. Triphon poursuivit sa route dans le silence de la rue
dserte. Dans la fabrique, tasse comme une bte sombre, les lourds
pilons dansaient et bombardaient; la machine  vapeur faisait entendre
des gmissements et des soupirs. M. Triphon baissait la tte. C'tait
comme si tout ce bruit et toute cette tristesse lui retombaient sur le
coeur. La silhouette noire de Kaboul, qui le prcdait, dessinait sa
taille de gnome  la lueur de la lanterne dans la haute remise; et le
petit chien s'arrta une seconde, tourn vers son matre, pour voir s'il
entrerait dans la fosse aux femmes. Elles y chantaient, derrire les
vitres troubles, avec des voix nasillardes, de mlancoliques chansons
flamandes. M. Triphon n'eut pas la moindre envie d'entrer. Il passa
devant l'atelier, sans mme y jeter un regard et s'arrta prs de
l'curie, o il entendait le bruit d'une querelle entre Pol et le
Poulet Froid. Pol tait pris de boisson, selon son habitude; et, sur
un ton menaant, il rabrouait le Poulet Froid, qui ne rpondait que
par monosyllabes, en jetant de la paille frache sous les pieds des
chevaux.

M. Triphon passa. Ils n'avaient qu' se dbrouiller. Il entra dans le
vacarme de la fosse aux huiliers, o les six hommes, luisants d'huile,
se dmenaient devant les pilons trpidants. Ils s'amusaient de Feelken,
qui faisait Fikandouss-Fikandouss! et de Leo, poussant tout  coup son
rugissement froce, son terrible Oooo ... uuuu ... iiii ..., qui
faisait tant enrager M. de Beule, lorsqu'il l'entendait du fond de la
maison. La joue gauche d'Ollewaert tait bossue par une chique norme;
et Pee et Miel s'en vinrent en souriant, d'un pas tranant, vers les
huiliers: Pee tout blanc de farine comme un saint Nicolas couvert de
neige, et Miel, l'air plus bte que nature avec ses cheveux pais bas
sur le front, ses petits yeux trop rapprochs et bigles. Free le
considra une seconde d'un oeil fixe, puis lui cria  la face un espce
de veau! qui fit rire les autres  se tordre. Berzeel, qui s'tait
encore battu le dimanche prcdent, portait au menton une cicatrice
noirtre, plaque l comme une sangsue; et Pierken se tenait prs de
lui, lvres closes et sourcils froncs, absorb comme toujours dans les
questions sociales et ses ides nourries par son petit journal.

M. Triphon s'empressa de filer par une porte de communication
intrieure. Il y surprit Bruun, le chauffeur, qui espionnait par une
fente; mais, sans faire autrement attention  l'incorrigible mouchard,
il passa et, par le jardin sombre, rentra  la maison. Lorsqu'il ouvrit
la porte du vestibule il entendit les pilons se ralentir et la machine 
vapeur expirer dans un dernier soupir.

Le souper tait prt. M. de Beule, l'air maussade, dj se dirigeait
vers la salle  manger, suivi de sa femme, qui l'observait d'un air
inquiet. Eleken vint servir et ils prirent leur repas en changeant de
rares paroles.

Encore un jour qui s'achevait, semblable  tant d'autres jours en leur
invariable monotonie.




XII


Cela devint trs vite une habitude.... D'abord deux fois par semaine,
puis trois fois et bientt quatre  cinq fois, M. Triphon se rendait le
soir, dans l'obscurit,  la maisonnette du jardinier.

Il y trouvait un chaleureux accueil, un bien-tre, dont la douceur lui
manquait tant  la maison. Il avait sa place dsigne,  la petite table
des dentellires,  ct de Sidonie; il y tait tout  fait  l'aise,
reu par tous comme s'il tait de la famille. De temps en temps il
rgalait la mre et les jeunes filles de punch ou de limonade, qu'il
apportait enfouis dans les poches de son pardessus. Alors la joie tait
grande, les joues s'empourpraient, les yeux brillaient. Parfois, il
avait envie d'tre seul un moment avec Sidonie; mais, comme il y avait
l ses soeurs, il allait quelques instants avec elle dans la petite
chambre  coucher prs de la cuisine. D'abord, la mre s'y tait
rsolument oppose. S'ils dsiraient tre seuls, ils n'avaient qu'
sortir. Ce qu'ils firent au dbut; mais Kaboul les gnait, en jappant et
donnant la chasse au chat; ou bien il pleuvait ou neigeait; ils avaient
peur aussi d'tre vus par les voisins. En vrit, c'tait presque
impossible par ce temps d'hiver; et en fin de compte la mre se rsigna,
bien qu' contre-coeur,  leur cder la petite chambre. Ds lors ce fut
rgl: ds qu'il entrait, Sidonie quittait sa chaise et son coussin et
le suivait dans la chambrette. Les petites soeurs continuaient 
travailler avec diligence: on entendait sans interruption tambouriner
les petites bobines sur le papier glac des coussins. Sitt qu'elles
s'arrtaient, ne ft-ce qu'une seconde, la maman, bourrue, leur
ordonnait de continuer. Elle tait fort irascible dans ces moments-l,
et quand M. Triphon et Sidonie s'attardaient un peu trop  son gr, elle
se mettait  faire du tintamarre avec les pelles et pincettes et ses
casseroles autour de l'tre. Mme aprs qu'ils taient rentrs dans la
cuisine, sa mauvaise humeur persistait quelque temps; elle allait et
venait  pas fbriles qui maugraient. Les petites soeurs alors
n'osaient plus lever la tte et s'absorbaient, les yeux brillants et
fixes, dans leur besogne. Lorsque le pre ou Maurice se trouvaient par
hasard  la maison, les visites  la chambrette n'avaient pas lieu.

Quant  ses projets d'avenir, M. Triphon n'en parlait pas, et personne,
du reste, ne l'interrogeait l-dessus. De part et d'autre, on paraissait
satisfait de la situation prsente; plus tard elle se dnouerait
d'elle-mme. Il y avait entre eux une sorte d'accord tacite: M. Triphon
continuerait  venir chez eux et s'occuperait de Sidonie et plus tard de
l'enfant. Savoir s'il l'pouserait, cela demeurait dans le vague. Il
fallait voir, attendre. Tout ce qu'il avait promis, solennellement, un
soir de vive effusion et de tendresse, c'est qu'il n'en pouserait
jamais d'autre. Cela suffisait. Ils taient contents. Ils acceptaient la
chose. La mre n'y avait mis qu'une seule condition: pas d'autre enfant,
avant de l'avoir pouse. Il en avait fait la promesse formelle.

Le pre et Maurice non plus ne voyaient pas d'inconvnients graves  ses
visites rptes. Le pre avait bien dit qu'il fallait se tenir sur ses
gardes, se mfier des voisins jaloux et de leurs commrages; mais il
n'avait pas autrement insist. Il ne comptait pas pour beaucoup dans la
maison, le pre. Gnralement, on le mettait au courant des choses aprs
qu'elles taient arrives; et il s'en arrangeait. Maurice signifiait
moins encore. D'habitude on ne lui disait rien et il n'en demandait pas
plus. On lui laissait simplement le loisir de constater le fait
accompli, si a l'intressait. En fait, les deux hommes ne savaient pas
que M. Triphon venait si frquemment chez eux. Par ces longues soires
d'hiver, il pouvait arriver de bonne heure et tre reparti avant l'heure
de leur retour. Et, lorsqu'ils ne trouvaient pas M. Triphon chez eux en
rentrant, la plupart du temps ils ne s'informaient pas de sa visite; les
femmes, de leur ct, s'taient entendues pour n'en rien dire, si les
hommes ne posaient aucune question. Lorsque M. Triphon y tait encore au
moment o pre et fils rentraient, les choses se passaient  peu prs
comme la premire fois: on se saluait avec un peu de gne; on changeait
quelques banalits sur le temps et la prochaine moisson; puis,
distribution gnreuse de cigares, qui taient toujours accepts avec le
plus vif empressement. Aprs quoi, M. Triphon prenait bien vite cong,
pour ne pas les gner pendant qu'ils prenaient leur modeste repas. Pre
et fils taient rsigns aussi bien que la mre et les soeurs; ils se
sentaient trop las pour se tourmenter l'esprit  des histoires. Le mal
tait fait. videmment, il et mieux valu que cela ne ft pas arriv;
mais elle n'tait ni la premire ni la dernire qui se trouvait dans le
mme cas. Et il y avait du moins une consolation: il serait riche plus
tard et toujours  mme de prendre gnreusement soin d'elle et de
l'enfant. Du reste, il avait dj fait preuve de grande gnrosit. Il
donnait  Sidonie et  sa mre  peu prs tout l'argent dont il
disposait. Vraiment, il ne pouvait pas faire mieux pour le moment.
L'accident qui arrivait  Sidonie aurait pu tout aussi bien tre
l'oeuvre d'un garon sans le sou, et alors les consquences auraient t
infiniment plus graves. Cette ide tait plutt rconfortante. Et, sans
en convenir entre eux, le pre et le fils souhaitaient parfois que M.
Triphon vnt un peu plus frquemment les voir,  cause des bons
cigares....




XIII


Ainsi se passa l'hiver. Il y eut d'abord des jours sombres, avec de
lourds nuages, qui flottaient bas, comme s'ils taient chargs de boue;
puis vinrent la neige et la gele; puis le dgel, puis encore de trs
fortes geles, suivies d'une neige abondante par un vent glacial. Toute
la contre tait ensevelie sous l'immense nappe blanche, les
maisonnettes semblaient plus petites et prenaient des tons dcolors au
milieu de tout ce blanc. La fume des chemines tait fauve et bistre
dans le gris opaque du ciel.

Les gens restaient chez eux, s'acagnardaient aux coins de l'tre, dans
un besoin d'intimit et de bien-tre. Les grandes chambres des maisons
cossues restaient glaces et sombres; la bonne chaleur vivifiante se
gardait sous les solives basses et enfumes des humbles chaumines; et
chaque fois que M. Triphon entrait dans la maisonnette de Sidonie, il y
gotait une sorte d'intimit douillette qui n'existait pas chez ses
parents et qui l'y retenait comme une longue et douce caresse. Il aurait
bien voulu y rester toujours, la pipe aux lvres, Kaboul roul en boule
 ses pieds, les jambes allonges vers la flamme dansante de l'tre, o
ses yeux suivaient des penses pleines de charme, l'esprit berc par le
tambourinage lger des bobines, qui rebondissaient sur le carton glac
des coussins de dentellire. Il et voulu y vivre, toujours, toujours,
simplement et humblement, comme eux vivaient; il et voulu partager leur
frugal repas du soir, s'amuser doucement au bavardage des jolies filles,
puis y dormir devant le feu, avec Sidonie dans ses bras. Pourquoi cela
ne se pouvait-il pas? Pourquoi ne pouvait-il rester l, simplement et
naturellement, comme Kaboul et Minou, d'abord des ennemis farouches, et
maintenant des amis insparables, enrouls ensemble sur les dalles,
devant la bonne chaleur du feu? Ils s'y endormaient comme des tres
humains et M. Triphon contemplait ce spectacle en souriant, presque avec
une pointe de jalousie.

La vieille horloge, droite et raide comme une aeule dessche dans son
coin, comptait de son tic-tac lent et monotone ces instants de reposant
bonheur qui s'grenaient dans le nant. Le rouge de la flamme se
refltait en danses capricieuses sur les cuivres luisants et les tains
ternis le long des murs; le plafond bas aux solives brunes tait comme
une cuirasse de protection et de scurit, qui ne laissait rien entrer
de l'inclmence du dehors, ne laissait rien chapper du charme et des
dlices du dedans. Parfois il se sentait l comme sur une le
bienheureuse, seule au milieu d'une mer mauvaise, gonfle de prils.

Car, chaque fois, il y avait risque pour lui  s'y rendre, et risque
aussi  s'en retourner. La neige rendait les nuits trop claires; chaque
silhouette se dtachait avec une inquitante nettet. Il tait presque
impossible qu'on ne l'apert pas quelque soir. Avec les jours plus
longs, le danger grandissait. Comment s'arrangerait-il lorsque, le
printemps et l't venus, les gens restaient parfois, jusque tard dans
la nuit,  prendre le frais devant leur porte? Problme qui lui
paraissait insoluble et auquel il prfrait ne pas penser encore.




XIV


Un soir qu'il tait assis l, comme de coutume  fumer sa pipe, auprs
des dentellires, des pas lents rsonnrent au dehors, sur le dallage de
briques le long du mur. Puis quelqu'un secoua la neige de ses sabots et
des doigts discrets frapprent doucement  la porte.

--Mon Dieu! Qui a peut-il tre! s'crirent les jeunes filles
inquites.

Bien sr, ni le pre, ni Maurice. Ce n'tait pas encore leur heure et
ils ne frappaient pas  la porte pour entrer.

--Continuez votre travail; j'irai voir, dit la mre, elle-mme trouble.

Elle alla vers la porte. Les bobines, un instant arrtes,
recommenaient  tambouriner tout doucement.

--Qui est l? cria-t-elle d'une voix aigre.

--C'est moi, Ivo, rpondit du dehors une voix enjoue.

--Mon Dieu! C'est Ivo, notre voisin. Vite, M. Triphon, cachez-vous dans
la chambre! dit Sidonie  voix basse.

M. Triphon se leva d'un bond, entra dans l chambre. Mais il en
ressortit aussitt, pour prendre Kaboul, qui tait rest endormi devant
le feu. Au mme moment, la mre ouvrait la porte et Ivo, en entrant, se
trouva nez  nez avec M. Triphon. Les yeux de la mre s'carquillrent
d'angoisse et les jeunes filles ne purent rprimer un lger cri.

Ivo, qui entrait en souriant, tait le petit teilleur de lin d' ct,
que M. Triphon voyait chaque soir en passant, dans son rduit
poussireux, en train de se dmener sur sa planche  bascule en
fredonnant une chanson, comme s'il ne travaillait que pour son plaisir.
Ainsi que tout le monde au village, il connaissait bien M. Triphon, et
une stupfaction profonde, mle de gne, parut sur ses traits, quand il
le vit l, d'une faon aussi soudaine et inattendue. Un instant, il se
figea dans une immobilit complte, bouche be et les yeux ronds, puis
il eut un mouvement comme pour dguerpir. Il se ressaisit nanmoins,
pronona d'une voix timide un Je ne drange pas, puis s'avana d'un
pas hsitant. Des flocons de neige restaient colls  sa casquette et
ses paules; et,  le voir l, saupoudr de blanc par-dessus la couche
de poussire jauntre qui le couvrait des pieds  la tte, avec ses
petits yeux bleus rieurs et sa barbe jaune o la neige fondante faisait
scintiller de menues toiles d'argent, il faisait penser  un drle de
bon petit saint Nicolas pour rire, descendu, au grand plaisir des
enfants, des froids nuages sur la terre. Aprs un Bonsoir, tout le
monde, il refusa de s'asseoir, parce qu'il n'avait pas le temps. Il
sortit une petite bouteille de sa poche et demanda  la mre Neirynck si
elle ne voulait pas lui prter un peu d'huile. Il n'en avait plus et il
lui fallait absolument teiller ce soir encore une ou deux bottes de lin.

--Mais oui, mon gars Ivo, mais oui, rpondit la mre Neirynck, contente
de pouvoir lui rendre service et d'acheter peut-tre ainsi sa
discrtion.

Elle lui prit des mains la petite bouteille et fut la remplir  la
jarre, dans l'arrire-cuisine.

--Je crois qu'il neige, dit M. Triphon, sentant qu'il devait dire
quelque chose. Je crains que a ne recommence  tomber dru, ajouta-t-il
avec un regard inquiet vers les volets ferms.

--Oui, n'est-ce pas, m'sieu Triphon, rpondit aussitt le petit
teilleur. C'est trop, pas vrai? Faudrait du temps sec  prsent.

Les jeunes filles, les joues en feu et agitant fivreusement leurs
bobines, se mlrent  la conversation.

--Le pire, c'est pour les labours de printemps, dit Sidonie.

--Oui, surenchrit M. Triphon; et les charretiers donc, avec leurs gros
chariots le long des routes. Chaque jour je suis tonn de voir rentrer
les ntres.

--Oui mais, et quand le dgel viendra!... ajouta Ivo d'un ton important.

Les petites soeurs hochaient la tte d'un air grave et tout le monde
tait d'accord qu'un temps pareil, s'il durait, c'tait la ruine. La
conversation tournait aux plus sombres pronostics, comme de vieilles
gens avec leur crainte enfantine de malheurs imaginaires. On et dit que
M. Triphon tait venu chez les Neirynck uniquement pour piloguer sur ce
chapitre sans fin et que tout le reste tait sans intrt pour lui. La
mre rentra avec la fiole remplie et la tendit au petit teilleur. Il
sourit largement dans sa barbe blonde et se confondit en remerciements,
promettant de rendre l'huile sous peu. a ne pressait pas, assura la
mre Neirynck; et M. Triphon, sortant son tui, lui demanda s'il
dsirait fumer un cigare.

--Ah! m'sieu Triphon, a n'est pas de refus, vous savez! rpondit le
petit teilleur, dont toute la physionomie s'panouit d'une joie
gourmande.

Il riait d'aise, comme un tournesol radieux, dans sa barbe blanche, M.
Triphon lui donna trois beaux cigares, avec lesquels il disparut dans la
nuit neigeuse, riant tout haut et titubant de joie.

--Il ira raconter qu'il vous a vu; c'est un petit bavard, dit la mre
d'un air anxieux en revenant de fermer la porte.

--Je le crains aussi, rpondit M. Triphon, la mine trs abattue.

Les jeunes filles n'taient pas aussi pessimistes.

--Il se taira  cause des cigares, pour en avoir encore  l'occasion,
dit Sidonie.

Ses petites soeurs taient du mme avis. Il avait intrt  se taire.
Mais la mre demeurait mfiante. C'est un tel petit bavard!
rptait-elle en hochant la tte; et, pour la premire fois depuis qu'il
venait l, M. Triphon, inquiet, eut l'impression d'un grand danger
immdiat qui menaait son tranquille et doux bonheur. Il ne s'attarda
pas ce soir-l. Il ne se sentait plus en scurit. Ses adieux  Sidonie
eurent quelque chose de triste et d'oppress, comme s'il ne devait plus
la revoir.

Il neigeait  gros flocons quand il se retrouva dehors; et aussitt il
entendit, dans le ronron de l'coussoir, fredonner le petit teilleur qui
s'tait dj remis  l'ouvrage. Un instant il s'arrta, se demandant
s'il ne ferait pas bien d'entrer dire un mot au bonhomme. Aprs une
minute d'hsitation, il rsolut de n'en rien faire. Moins on le voyait,
mieux cela valait. Il passa sur la pointe du pied, en risquant un regard
furtif dans la petite baraque o Ivo, sur la planche  bascule, se
dmenait dans le bruit et la poussire, en chantant comme s'il
trpignait de joie. M. Triphon sourit. Les flocons de neige avaient
l'air de voltiger comme des papillons blancs vers la lumire de la
grangette; il eut l'impression que l-haut, dans le ciel sombre,
travaillaient d'autres teilleurs innombrables. Ils taient anims par la
chanson d'Ivo; et tout cela se fondait en une harmonie trange, o il y
avait de l'allgresse et aussi de la douleur.




XV


Ce fut peu de jours aprs cette aventure que M. Triphon crut remarquer
un changement dans l'attitude des ouvriers de la fabrique  son gard.
Ils l'observaient parfois avec un sourire bizarre, nigmatique et
Feelken prit pour habitude, chaque fois qu'il l'apercevait, de lancer
son Fikandouss-Fikandouss,  quoi Leo rpondait par un Oooo ...
uuuu ... iiii rugissant. Les autres riaient: Free, immobile, perdu dans
ses penses, devant les pilons rebondissants; Berzeel, parfois bruyant
et violent. Ollewaert s'enfonait dans la bouche une chique norme,
comme s'il allait l'avaler; et mme ce Poeteken, d'ordinaire si
tranquille et si timide et qui avait fini par pouser La Blanche,
s'oubliait  regarder M. Triphon avec des yeux brillants et vifs, qui
semblaient receler un monde de sensations intimes. Pee, tout blanc comme
un bonhomme de neige, quittait volontiers ses meules cliquetantes pour
se mler aux choses mystrieuses qui se maniganaient prs des pilons et
Bruun tait constamment derrire l'une ou l'autre porte,  couter et
espionner. Seul, Pierken, comme toujours absorb par les graves
problmes sociaux qu'il tudiait dans son petit journal, ne s'occupait
de rien; et Miel, cette espce de veau, qui ne comprenait goutte  ce
qui se passait, restait l, bouche be et immobile,  regarder auprs
des autres.

M. Triphon devenait chaque jour plus mfiant. Il avait l'impression
qu'il se tramait quelque chose contre lui et s'inquitait de ne rien
dcouvrir. Son instinct l'avertissait de bien se tenir sur ses gardes.
Le petit teilleur avait-il bavard, comme le craignait la mre Neirynck?
Savait-on,  la fabrique, qu'il continuait  frquenter Sidonie et
allait chez elle? M. Triphon, dsesprant d'lucider le mystre dans la
fosse aux huiliers, chercha  s'enqurir dans la fosse aux femmes.
Il y apprendrait peut-tre davantage. Mais l aussi lui fut oppose une
attitude  laquelle il ne s'attendait pas. Ds que les ouvrires
apercevaient seulement le bout de la queue de Kaboul, les conversations,
qui allaient grand train jusqu' ce moment-l, s'arrtaient net. Au
moment o il entrait, plus un mot; ou bien, ce qu'elles disaient alors
tait d'une telle banalit que l'on n'aurait pas eu l'ide d'couter ou
de se mler  la conversation dans le fallacieux espoir d'apprendre rien
de srieux. De mme, la faon d'tre des charretiers avait chang. Pol
faisait de drles d'allusions lorsqu'il tait ivre; et le Poulet Froid
parlait avec une emphase bruyante de toutes sortes de bonnes choses que
pouvaient se permettre les gens riches dans ce monde. Assez souvent
Justin-la-Craque et son aide Koml venaient se mler  l'entretien; et
alors cela devenait fou. Justin racontait des histoires  tomber  la
renverse; Koml y ajoutait un mot de temps en temps, avec ses yeux
aqueux d'ivrogne fixs avec un intrt trange sur M. Triphon, et son
long nez rouge qui semblait rire tout seul dans sa face de suie.

Enfin,  la maison aussi, M. Triphon put s'apercevoir d'un changement,
qui y rendait l'atmosphre encore beaucoup plus pesante qu'elle n'tait
dj. M. de Beule rdait par les couloirs et les pices, gros de rage
concentre, et on voyait bien que sa femme tait dans l'abattement et
souvent ne savait comment s'y prendre pour n'tre pas rabroue
mchamment par son mari. Une sourde irritation suintait des murs; et
Sefietje qui, tel un baromtre, annonait toujours avec exactitude les
variations d'humeur de la famille, allait et venait en silence avec des
soupirs. Quant  la deuxime servante, Eleken, on ne la voyait presque
plus. Ds que son ouvrage tait fini, elle allait se cacher on ne savait
o; c'est  peine si on entrevoyait parfois un bout de sa jupe, en fuite
derrire un mur ou une porte. Quelque chose de trs angoissant couvait
partout; et, sans rien savoir de prcis, M. Triphon ne doutait pas que
l'orage ne ft prs d'clater sur sa tte.




XVI


Il clata, et, bien qu'attendu, plus brusquement et avec plus de
violence que M. Triphon n'et pens. Il clata un dimanche soir, au
moment o M. Triphon sortait pour aller voir Sidonie.

Accompagn de Kaboul, il avait dj la main sur le bouton de la porte,
quant tout  coup M. de Beule, surgissant de son bureau, lui demanda
d'un ton bref:

--O allez-vous?

M. Triphon perdit la tte. Depuis des mois son pre ne lui adressait
plus la parole, ne s'occupait pas de lui, rpondait  peine, par un
grognement hargneux,  son salut matin et soir. M. Triphon fut tellement
interloqu par ce changement soudain qu'il resta quelques instants
immobile, la main sur le bouton de la porte, sans trouver de rponse.

--Eh bien? Vous n'avez pas compris? Je vous demande o vous allez?
rpta M. de Beule d'un ton acerbe.

--Faire un petit tour, dit  la fin M. Triphon en regardant son pre
d'un air mal assur.

--Un tour chez les garces! tonna M. de Beule avec fureur.

Et, d'une voix menaante, autoritaire:

--Vous resterez ici, nom de nom! Ou bien vous ne remettrez plus les
pieds  la maison!

--Comme vous voudrez, rpondit M. Triphon sans se fcher ni demander
aucune explication.

Et, lentement, il rebroussa chemin.

Mais la colre de M. de Beule ne s'apaisait pas devant pareille
humilit; il bouillonnait intrieurement; tout son tre frmissait. Sa
femme, qui de loin l'avait entendu partir en face de son fils,
accourut en larmes, avec des gmissements. M. Triphon comprit nettement
qu'ils savaient tout et qu'une scne violente devait avoir eu lieu dj
entre les deux poux. M. de Beule, se retournant contre sa femme, 
nouveau l'abreuva de violents reproches, comme si elle seule tait la
cause de tout. C'tait elle qui l'avait ainsi lev; elle qui toujours
s'tait montre faible, beaucoup trop faible pour ce fils aux mauvais
penchants; elle qui en avait fait un fainant; elle qui avait introduit
dans la fabrique cette fille ... cette ... cette roulure, cause unique
de toute leur honte et de tous leurs malheurs. M. de Beule, partait
comme un dment; il ne se possdait plus; sa femme ne cessait de pleurer
et de gmir, tandis que M. Triphon, devant cette violente sortie,
demeurait stupfait de les voir ne rien ignorer, jusqu'aux moindres
dtails, de ses escapades ritres. Evidemment, ils taient renseigns
depuis longtemps; et cela avait d fermenter et bouillonner en eux,
alors que lui vivait dans la douce et trompeuse illusion qu'ils
ignoraient tout. Le nom de Sidonie ne fut mme pas prononc. C'tait du
reste bien superflu. Tous comprenaient parfaitement, encore que M. de
Beule, eh laissant dborder sa rage et son mpris, employt parfois le
pluriel dans ses invectives, comme si son fils se ft compromis avec une
ribambelle de femmes perdues. Enfin, en quelques mots secs, hachs, il
dicta ses conditions: Rompre sur-le-champ avec cette femme et retourner
 une existence convenable, ou quitter la maison immdiatement, sans
rmission ni retour. C'est la fable de toute la commune! rugit-il. Je
n'ose plus me montrer dans la rue! Les honntes gens me tournent le
dos!

M. Triphon sentit comme un froid glacial qui le pntrait jusqu'aux
molles, ainsi qu'une faiblesse trange qui lui coupait les jambes. Il
avait bien eu certaines craintes, cette sensation vague et angoissante
que l'aventure ne pouvait pas durer ainsi, indfiniment. Mais il
n'aurait jamais cru, non, jamais, en tre dj  ce point d'avoir 
choisir sans plus feindre ni tergiverser; choisir, comme on choisit
entre la vie et la mort....

Que faire maintenant? O aller, que devenir,  prsent que le fil tait
si brusquement, si brutalement tranch entre elle et lui? C'tait le fil
mme de l'existence. On venait de lui enlever soudain tout ... tout ce
qui valait la peine de vivre. Son esprit chancelait; il tait tourdi
par ce vide immense, cet abme de nant qu'il sentait tout  coup en
lui, l mme o, l'instant auparavant, s'entassaient encore des trsors
de joie. Il aurait voulu s'indigner, dfendre son bonheur, se rvolter
avec rage contre les obstacles et il n'en avait plus la force. Il ne
sentait plus que sa faiblesse: son infinie, son impuissante et
dsesprante faiblesse.

--C'est bien, dit-il soumis; c'est bien.

Et il le rpta encore comme si, dans sa noire dsolation, il ne
trouvait plus d'autres mots: C'est bien; c'est bien! Tout de mme, en
une rvolte soudaine, il se fcha. Il lana un regard mauvais  son pre
et gronda, tout frmissant:

--Pas besoin de faire tant de boucan.

M. de Beule ne rpondit pas. Sans doute estimait-il en avoir assez dit.
Les paules gonfles, il rentra dans son bureau, pendant que sa femme,
les mains jointes, implorait des yeux M. Triphon. Sefietje, les
pommettes rouges d'agitation, parut dans le couloir pour demander un
dtail  Mme de Beule concernant le souper; le bout de la jupe d'Eleken
disparut en coup de vent derrire une porte. Kaboul, surpris que son
matre n'et pas ouvert la porte d'entre, d'impatience se mit  bailler
tout haut. Muche, qui tait rest dans le couloir, vint flairer
mticuleusement son collgue, comme si c'tait un chien tranger qu'il
rencontrait l pour la premire fois. Rassur par son examen, il se mit
 gratter  la porte du bureau de M. de Beule. Celui-ci l'entr'ouvrit,
le petit chien se faufila par l'ouverture en frtillant de la queue et
la porte se referma avec un bruit sec, au son hostile dans l'oppressant
silence.

On et dit que la maison mme grondait, menaante et hargneuse.




XVII


Les jours qui suivirent furent sinistres. M. Triphon avait l'impression
qu'il tait surveill, espionn, suivi, partout o il allait. Il n'avait
plus confiance en personne; et sa haine contre le petit teilleur tait
froce, car il ne doutait pas un seul instant que celui-ci n'et tout
bruit.

Il n'avait plus revu Sidonie. Il n'osait y retourner. Mais il lui avait
tout expliqu dans une lettre et, surexcit par tant d'obstacles, fait
le serment solennel que jamais, quoiqu'il arrivt, il ne la quitterait.
Il jurait de la revoir malgr tout, de mme que rien au monde ne
l'empcherait de s'occuper d'elle et de l'enfant qui allait natre;
seulement, il lui fallait prendre patience, attendre que les
circonstances devinssent plus favorables. Il lui disait comme il tait
dsol de ne plus aller chez elle, de ne plus avoir de ses nouvelles;
mais cela aussi reviendrait, avec le temps, quand l'orage se serait peu
 peu apais.

Dans l'usine, sur les physionomies et dans la faon d'tre des ouvriers
 son gard, il pouvait observer, et presque lire, l'effet produit par
la scne  la maison. videmment, ils taient au courant de tout et ils
le narguaient en silence, parfois avec de vagues allusions, le plus
souvent d'un simple regard ou d'un sourire et toujours avec une joie
maligne. Feelken, par exemple, avait maintenant un petit ton spcial et
agaant pour prononcer son Fikandouss-Fikandouss, lorsqu'il apercevait
M. Triphon; de mme que Leo mettait on ne sait quel insupportable
sous-entendu moqueur et sournois lorsqu'il lanait, en nuance quelque
peu attnue, son odieux Oooo ... uuuu ... iiii. Il supportait mal le
regard fixe et le sourire muet de Free, Berzeel et Ollewaert; et, un
jour, sa fureur clata devant la face stupide de Miel, qui tait l 
bayer devant lui, immobile, comme s'il considrait une bte curieuse.

--Espce de veau! Qu'est-ce que tu as  me bayer ainsi  la figure!
s'cria-t-il d'une voix tonnante, avec des yeux furibonds.

--Ha ... ha ... sais pas, moi! s'effara Miel, abasourdi.

--Occupe-toi de ton travail, nom de Dieu! grogna M. Triphon en lui
tournant le dos.

Cette sortie inattendue ne manqua pas de faire impression. Les visages
des ouvriers devinrent tout  coup srieux et ils n'eurent plus
d'attention que pour leur besogne. Un bref instant M. Triphon sentit en
lui la force et le prestige d'une victoire remporte. Tout plein de
lui-mme, fier, il quitta la fosse aux huiliers et s'achemina 
travers la cour vers la fosse aux femmes. Mais avant d'en atteindre la
porte, il s'arrta, l'oreille tendue, les sourcils froncs de colre.
Derrire son dos, dans l'huilerie, retentissait un vacarme de possds.
Leo rugissait  tue-tte son abominable Oooo ... uuuu ... iiiii ... et
le Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss de Feelken faisait rage, pendant
que les autres riaient, gueulaient, chahutaient, comme en une folie
d'meute.

--Nom de nom de nom de Dieu! rptait M. Triphon en trpignant de
fureur.

Dans la cour arrivait Justin-la-Craque avec une barre de fer, suivi de
son aide Koml, qui portait une pince et un marteau. Tous deux taient
visiblement sous l'influence de la boisson. Justin se planta devant M.
Triphon, le regarda fixement de ses yeux vitreux, et commena 
fredonner en sourdine son obsdant _O Pepita_. Il s'arrta net, grina
des dents et, comme en un accs de rage concentre:

--Ooooo ... Monsieur Triphon! Oooo ... monsieur Triphon, si vous saviez
ce que moi je sais!

--Qu'est-ce que vous savez, Justin? demanda M. Triphon agac.

--Oooo ... Pepita! Pepita! Pepita! gronda l'ivrogne en sourdine.

Puis, brusquement, trs haut, avec une petite voix d'enfant:

--Ooooo ... Pepita! Pepita! Pepita!

--Et puis, qu'est-ce que vous savez? insista M. Triphon impatient.

Justin-la-Craque secoua la tte avec vhmence et ne dit plus rien. Il
se hta vers la fabrique, comme s'il n'avait plus une minute  perdre;
et Koml le suivit, hochant la tte en souriant, avec un drle de
frtillement de son long nez rouge, qui faisait penser  un bec de
dindon. Tous deux disparurent dans le vacarme assourdissant de la fosse
aux huiliers.

Soudain apparut la queue en trompette de Muche, suivi de M. de Beule,
gonfl, cramoisi, terrible. Il frona comme un ouragan dans l'huilerie
et aussitt M. Triphon l'entendit partir avec frnsie; les
perturbateurs avaient leur compte. Le bruit de ses clats de voix
dominait le tonnerre trpidant des pilons. Il hurlait, comme toujours,
qu'il flanquerait tout le monde  la porte, et, hoquetant de rage, il
revint avec Muche dans la cour, bouscula M. Triphon en jurant et se
prcipita dans la fosse aux femmes, o il recommena  partir avec
ardeur, bien qu'elles ne fussent pour rien dans l'affaire.

M. Triphon s'en alla prudemment avec Kaboul faire un tour au jardin.




XVIII


Le cher printemps allait venir....

Les derniers vestiges de la neige, qui tranaient encore, des semaines
aprs le dgel, a et l sur l'herbe des prs, comme des loques blanches
oublies, avaient enfin fondu. Toute la terre dlicieusement
reverdissait, dgageait ses armes grisants au tide soleil d'avril. Les
coucous jaunes et les anmones blanches fleurissaient dj le long des
ruisseaux redevenus limpides; et l'herbe, par places encore mouille et
imbibe comme une ponge, s'toilait d'innombrables pquerettes. Le
ciel, devenu bleu, paraissait trs haut, trs haut; et les alouettes,
invisibles ou pas plus grosses en apparence que des moucherons, y
chantaient ... chantaient, partout ... partout ... comme si la terre et
le ciel se mettaient  chanter. Aux branches des peupliers se gonflaient
les bourgeons; de loin on et dit de grandes perruques blondes, avec des
papillottes. Et dj on voyait des papillons, blancs ou jaune-citron,
avec des ailes toutes fraches, toutes neuves, dplies pour la premire
fois.

M. Triphon tait d'humeur mlancolique. Son tat d'me et le renouveau
accusaient la discordance. Il pensait  Sidonie et une motion attriste
le serrait  la gorge. Il songeait aussi  l'amour en gnral et sentait
lui peser sa solitude. Cela aurait t si bon, dans ces premiers beaux
jours de printemps, d'avoir  ct de soi une femme aime. Si bon de ne
pas aller son chemin tout seul et perdu de par le monde, alors que tous
les tres vivants se rejoignaient irrsistiblement dans l'amour. Si bon,
 l'heure douce et mystrieuse du crpuscule, o la terre s'estompait en
gris-fauve et le ciel prenait des teintes verdtres, d'tre assis auprs
de Sidonie devant sa petite porte  regarder les toiles naissantes et 
respirer l'odeur des champs. Et il et t bon aussi, sans doute, de se
promener dans le beau grand jardin familial avec Josphine Dufour en
faisant ensemble de beaux projets d'avenir: longs voyages en des pays
lointains et fabuleux, ou calme bonheur au foyer, dans le confort et le
bien-tre. Le printemps, c'tait quelque chose de riche et de
bienheureux, quelque chose qui voulait jouir, et jubiler, et chanter,
voulait palpiter, treindre! Le printemps tait comme une porte
tincelante et sublime, toute large ouverte sur un horizon de ferie o
rutilait la grande fte de l'existence: la longue et riche fte du
voluptueux t, dont chacun devait avoir got avant de pouvoir dire
qu'il avait rellement vcu.

M. Triphon n'avait pas vcu et ne vivait pas. Il le sentait avec une si
vive amertume  cette heure! Il sentait la veulerie de son existence,
seul au monde dans la monotonie de sa jeunesse,  ct d'un pre tyran
et d'une mre tyrannise. Il sentait cet esseulement avec une acuit
torturante; il en souffrait jusqu' la dmence; et il lui faisait
horreur, comme  un gar ou un aveugle  qui l'on dirait de retrouver
sa route dans un dsert sans bornes. Le cher printemps, qui devait
rendre les gens heureux, lui faisait mal et il fuyait son douloureux
enchantement. Il aimait encore mieux la lugubre fabrique, o d'autres
malheureux passaient les radieuses journes; sa lourde tristesse y tait
en harmonie avec l'atmosphre ambiante, tel un oiseau habitu  sa cage.

Un jour qu'il y rdait ainsi, contrlant machinalement l'ouvrage, le
rectangle de soleil qu'y dessinait la porte d'entre s'obscurcit
brusquement comme au passage d'un nuage, et il vit la silhouette d'un
homme, debout sur le seuil, qui lentement s'avana vers lui, un sac pli
en deux sous le bras. M. Triphon allait dj  sa rencontre pour lui
demander ce qu'il dsirait, quand tout  coup ses sourcils se
froncrent, et il se retint  peine de le chasser d'un geste
catgorique. L'homme devant lequel il se trouvait n'tait autre qu'Ivo,
le petit teilleur de lin, voisin des Neirynck, celui que M. Triphon
accusait d'avoir jas.

Le petit bonhomme, cependant, ne semblait nullement se douter du
sentiment qu'il veillait. Souriant d'un air mystrieux il s'approcha de
M. Triphon, avec un bonjour aimable, et lui demanda s'il pourrait avoir
un petit sac de farine. M. Triphon, haineux et vindicatif, fit signe 
Pee le meunier de s'en occuper, tourna les talons et s'en alla sans
faire autrement attention  l'individu. Ivo, un moment interloqu, le
suivit d'un pas hsitant; et, brusquement dans le tapage des pilons,
pendant que Pee remplissait le sac, il chuchota  l'oreille de M.
Triphon ces mots qui le firent frissonner:

--J'ai des nouvelles pour vous, monsieur Triphon; une lettre.

--Ah! dit machinalement M. Triphon, pendant qu'il considrait le petit
homme d'un regard stupfait.

Et, lorsqu' Ivo et pris le petit sac rempli des mains de Pee, il le
suivit dehors,  travers la cour, jusque sous la grande porte
charretire.

--Voil, dit Ivo, dans un coin sombre, en lui mettant vivement
l'enveloppe dans les mains.

M. Triphon dit merci  voix basse, donna un pourboire  l'homme et s'en
fut  grands pas vers le jardin. A l'cart,  l'ombre des sapins
soupirants sous la brise, il dchira le pli, le coeur battant  grands
coups prcipits. D'un rapide regard il parcourut les lignes, qui lui
semblaient incohrentes et troubles. Il retourna le papier d'une main
fbrile et lut la signature trace d'une main hsitante et
inexprimente:

                         Votre dvoue
                                   lisa NEIRYNCK.

Il s'arrta oppress, le regard trouble, comme si un voile flottait
devant ses yeux. D'un geste machinal de la main  son front il essaya
d'loigner quelque chose. Puis il reprit la lettre aux premires lignes
et lut ces mots, qui furent comme autant de soufflets: Un si joli petit
mignon, monsieur Triphon, et qui vous ressemble tout  fait et Sidonie
veut qu'il porte votre petit nom comme nom de baptme.

Effar, ahuri, M. Triphon regarda autour de lui. tait-ce un rve, ou y
avait-il l, cach quelque part, un esprit moqueur qui s'amusait de lui?
Comment! Un enfant tait n dont il tait le pre et qui porterait son
nom! Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Comment ne l'avait-on pas
prvenu, consult! tait-ce possible de donner  un enfant le nom de
quelqu'un sans autorisation pralable! M. Triphon avait l'impression
qu'on se jouait de lui: l'impatience et la colre l'envahissaient. La
lettre  la main, il marcha quelques instants d'un pas agit sous les
sapins murmurants, dans un pitinement farouche de bte en cage. Il
agirait, il lui fallait agir, empcher cela; mais que faire? Ce qu'il
avait tenu secret durant de longs mois se trouvait brusquement jet en
pture  la curiosit malsaine et  la malveillance publique.... Ah!
non! Ah! non! dit-il tout haut en se dmenant sous les sapins. Ah!
non! pas a, pas a! Mais d'abord il fallait lire la lettre en entier;
et, le dos contre un sapin, les sourcils froncs et les nerfs tendus, il
lut:

MONSIEUR TRIPHON,

Je prends la plume en main pour vous faire savoir que cette nuit
Sidonie a mis au monde un enfant et que tout s'est trs bien pass.
C'est un petit garon et un si joli petit mignon, monsieur Triphon, et
qui vous ressemble tout  fait et Sidonie veut qu'il porte votre petit
nom comme nom de baptme. Il sera dj baptis quand vous recevrez cette
lettre et Maurice sera parrain et moi marraine. Et maintenant, monsieur
Triphon, c'est le plus grand dsir de Sidonie que vous venez voir le
plus vite possible votre joli petit bb et la consoler. Elle dsire
tellement vous voir, monsieur Triphon, vous ne pouvez pas vous figurer
a et vous pouvez avoir entire confiance en Ivo; nous lui avons donn
un bon pourboire et il a promis de ne pas bavarder et il montera la
garde pendant que vous tes chez nous et il viendra nous prvenir s'il y
avait quelque chose. Venez donc aussi vite que possible, monsieur
Triphon, vous pouvez trs bien le faire car il fait encore sombre
d'assez bonne heure et vous serez trs fier de votre beau bb quand
vous le verrez.

Dans l'attente de votre visite, avec bien des compliments de Sidonie et
de nous tous, je signe

                                Votre dvoue
                                      LISA NEIRYNCK,
                                         soeur de Sidonie.

M. Triphon respira profondment, avec effort. Un poids immense semblait
l'oppresser et lui couper la respiration. Ses mains taient moites ainsi
que son front. Il eut l'impression d'avoir beaucoup vieilli tout  coup,
accabl qu'il tait d'une responsabilit jusque-l inconnue. Il tait
pris entre les mailles d'un filet, il essayait en vain de se dgager.

Glissant la lettre dans sa poche il recommena  marcher de long en
large sous les sapins. Sa colre tait tombe, mais toute son angoisse
demeurait. Il touffait sous les arbres, ce murmure l'exasprait.
L'envotement des branches noires lui devenait insupportable; il avait
besoin de mouvement et d'espace, de recueillement solitaire, pour
rflchir  ce qui lui arrivait, se tracer une ligne de conduite ferme
et inbranlable.

Il passa le petit pont jet sur le ruisseau, la porte dans la haie, et
se trouva avec Kaboul dans les champs. Comme tout y tait divinement
calme et reposant! Comme tout y semblait bon, tout au bonheur d'exister,
exempt de soucis! Les paysans taient occups  leur saine besogne et
dans le ciel lger les alouettes chantaient avec allgresse la douceur
bnie du printemps. Une frache odeur de sve et de renouveau montait de
la terre.

M. Triphon secoua nergiquement la tte, comme pour se dbarrasser d'un
joug insupportable. Je n'irai pas! Je n'irai pas! se dit-il  voix
haute,  lui-mme. Non; il n'irait pas voir Sidonie et son enfant. Il ne
voulait pas; cela ne se pouvait pas. Il en prvoyait les suites
invitables: l'orage violent  la maison, le scandale public, son
existence dsormais impossible au village. Comme un trait de feu,
l'image de la pudibonde Josphine Dufour passa dans son esprit et il
rougit de honte. Que dirait-elle lorsqu'elle apprendrait l'vnement!
Que ferait-elle lorsqu'elle le rencontrerait? A cette heure il devait
tre tomb si bas dans son estime qu'en ralit il n'existait plus pour
elle; cette pense humiliante le faisait horriblement souffrir. De
nouveau, il secoua violemment la tte pour carter cette ide
intolrable. Ne plus songer  tout cela. C'tait mort. C'tait une chose
que de ses propres mains il avait tue.

Mais alors quoi? Que lui restait-il dans l'avenir? Rien. Il n'y avait
plus d'avenir pour lui. Plus d'illusion, d'idal, d'espoir: plus rien
que la monotonie rampante des annes, avec le fantme de sa faute, qui
lui fermait toutes les issues. Alors c'tait l son seul recours? Plus
que a, Sidonie et rien d'autre, comme unique et suprme refuge? Il ne
savait pas, sa tte bourdonnante se perdait, ses mains tremblaient, il
se sentait faible et dsempar comme un petit enfant. Brusquement, il
s'affaissa par terre et clata en larmes de dsespoir. Les pleurs le
soulagrent. Un peu de clart se fit dans son esprit et quelque
apaisement dans son me. Il s'essuya les yeux et se remit debout. La
terre fconde que son corps venait de presser exhalait une si bonne
odeur et le chant des alouettes tant de bonheur, comme s'il n'y avait
que joie et bont gnreuse ici-bas. Serait-ce donc un tel crime d'aller
la voir? N'tait-ce pas, au contraire, tout naturel? N'tait-ce pas un
devoir, oui, un devoir pour lui, ne ft-ce que pour consoler Sidonie,
comme la petite lisa lui avait demand dans sa lettre?... Il pouvait le
faire!... Il pouvait, s'il voulait. Surtout maintenant, sans retard,
avant que la nouvelle sensationnelle se ft rpandue dans le village.
Jusque-l il avait obi; aprs la scne violente avec son pre, il
n'avait plus essay de revoir Sidonie, et l'active surveillance qui le
perscutait s'tait peu  peu relche. L'atmosphre semblait moins
hostile  la maison, ces derniers temps. Il pouvait se risquer une fois,
en tout cas.

Cette pense le rconforta, lui rendit quelque courage. Lentement, il
revint  travers champs vers la fabrique, mrissant son plan.... Eh
bien, oui, il irait. Tout au moins il le tenterait, ce soir mme. Sitt
aprs le souper. La journe promettait une belle soire printanire; il
y aurait un peu de lune; cela pourrait sembler tout naturel qu'il ft un
petit tour au jardin avec Kaboul, avant de monter se coucher. Il
filerait par le jardin et, en faisant un dtour, pour viter le village,
il arriverait chez elle. Il ne resterait qu'un tout petit moment,
quelques minutes  peine, tout juste le temps d'embrasser Sidonie et de
lui donner courage. On ne s'apercevrait de rien  la maison.

Il regarda sa montre. Six heures. Le soleil s'inclinait sur l'horizon,
rouge dans des bues oranges, derrire le feuillage des arbres qui
ressemblait  de fines dentelles d'un vert transparent et tendre.
Silencieuses les alouettes redescendaient de l'azur vers leurs nids; les
paysans rentraient avec leurs attelages;  la cime d'un peuplier, petite
tache noire dans la verdure lgre, chantait un merle, le bec tourn
vers l'occident, qui racontait sans fin, de sa voix monotone et un peu
rauque, toutes les merveilles qu'il voyait de l-haut.

M. Triphon rentra dans la fabrique. Une agitation sourde faisait battre
plus rapidement son coeur. Dj le plan lui semblait moins facile. La
petite porte du jardin tait ferme  clef, la nuit, et la clef restait
 la maison. Il et t risqu de la mettre dans sa poche sans rien
dire. Mieux valait se glisser par une brche de la haie. Il retourna au
jardin, inspecta les lieux, dcouvrit la brche qu'il cherchait,
derrire des buissons, dans un coin, prs du ruisseau. C'tait parfait.
Il se sentait ragaillardi. Derechef, le plan lui apparut d'une excution
facile.

A la fabrique, dans le vacarme des pilons, Sefietje circulait avec la
goutte du soir. M. Triphon la vit entrer dans la fosse aux huiliers,
suivie  pas de loup par Bruun, le chauffeur, qui resta  l'pier par
une fente de la porte. M. Triphon hassait cet homme pour sa constante
habitude de ruse et d'espionnage. Il le dtestait doublement, maintenant
qu'il avait lui-mme quelque chose d'important  cacher. Toute manoeuvre
secrte l'inquitait, par le rapport qu'elle pouvait avoir  l'vnement
sensationnel que le petit teilleur de lin tait venu annoncer. Il
bouscula sans mnagement l'espion et pntra dans l'huilerie. Sefietje
se trouvait avec sa bouteille au milieu des huiliers, qui
l'entouraient pendant qu'elle remplissait le verre; les pommettes
rouges, signe indubitable chez elle de grande agitation intrieure, elle
semblait leur raconter des choses qui les intressaient prodigieusement.
L'inusit de ceci frappa M. Triphon. D'ordinaire, Sefietje parlait le
moins possible avec ces hommes qu'elle dtestait violemment.
Saurait-elle dj la grosse nouvelle et tait-elle en train d'en parler?
M. Triphon, faisant un effort sur lui-mme, s'approcha des huiliers,
comme si de rien n'tait.

Aussitt le groupe se dispersa et Sefietje continua sa tourne avec son
verre et sa bouteille. Les pilons rebondissaient et cognaient; le soleil
couchant tendait en diagonale,  travers les vitres de la chambre des
machines, une poutre d'or transparente dans le trou sombre; M. Triphon
ne s'attarda pas plus que d'habitude: il observa de ct le visage des
huiliers et se dirigea vers la fosse aux femmes. Mais  peine
avait-il ferm la porte derrire lui qu'une clameur sauvage s'leva.
Feelken rptait avec une obstination agaante son insupportable
Fikandouss-Fikandouss, Leo mugissait son effarant Oooo ... uuuuu ...
iiiii et les autres riaient d'un rire norme dans le tonnerre des
pilons. Sacredieu! Ils savent! ragea M. Triphon. D'un mouvement
brusque, il fit demi-tour, prt  rentrer dans l'huilerie pour demander
des explications. Une seconde de raisonnement plus calme le retint. Il
touffa un juron de fureur et entra chez les femmes.

Il y retrouva Sefietje avec sa bouteille et son verre, entoure cette
fois par les ouvrires qui buvaient ses paroles. Leurs yeux brillaient,
les bouches taient ouvertes d'tonnement, tout travail semblait arrt.
Mais ds qu'on l'aperut, fini! toutes s'occupaient exclusivement de
leur ouvrage, tandis que Sefietje, les joues en feu, se htait de
remplir le verre pour quitter l'atelier, sitt servie la dernire
ouvrire. M. Triphon bourra sa pipe et les regarda toutes d'un coup
d'oeil circulaire plein de mfiance. Mais rien ne trahissait leurs
penses; elles parlrent un moment du temps, qui tait vraiment
extraordinaire pour la saison; et, comme M. Triphon ne rpondait rien,
toutes gardrent pareillement le silence: un silence gnant, qui dura
deux ou trois minutes, jusqu' ce qu'il comprt l'inutilit d'une
attente plus longue et, la mine renfrogne, quittt l'atelier.




XIX


A la maison rgnait un tat d'esprit bizarre, obscur et incertain. Dans
la cuisine, dcidment, il n'tait point normal. Sefietje se trahissait
par une agitation insolite. Eleken semblait ne point connatre une
seconde de repos; ses alles et venues taient continuelles, et sans
cesse ses jupes passaient et repassaient en coup de vent derrire les
portes. L'attitude de sa mre inspirait des doutes. Savait-elle? Ne
savait-elle pas? Il hsitait. Parfois elle le regardait avec une
tristesse grave; l'instant d'aprs, rien ne lui semblait chang, et elle
avait son visage de toujours. En tout cas, son pre ne savait rien,
c'tait certain. Il montrait  table son humeur habituelle, sans aucune
amnit, mais aussi sans hostilit apparente. Il tait mme plus
communicatif que de coutume; il parla longuement de ses
affaires--naturellement--sous un jour qui n'tait pas trop sombre.

M. Triphon, qui sentait venir l'heure de son entreprise hasardeuse,
mangeait, le coeur battant, avec effort. Les morceaux lui restaient dans
la gorge, mais il les avalait tout de mme, pour ne pas veiller de
soupons. Sa mre s'en aperut pourtant et lui demanda, avec une
sollicitude dbonnaire:

--Tu n'es pas bien, mon garon?

--Oh! si, si, dit-il, je n'ai pas grand'faim, voil tout.

Et il posa sa fourchette. M. de Beule leva les yeux dans la direction de
son fils et ses sourcils se contractrent d'un air revche. M. Triphon
tressaillit. Saurait-il tout de mme quelque chose? se demanda-t-il.
Mais il se remit promptement. M. de Beule, son assiette garnie pour la
seconde fois, se remit  parler de l'tat de ses affaires, et M. Triphon
pensa: Ce n'est rien, c'est sa mauvaise humeur naturelle, qui, sans
raison, se manifeste tout  coup.

Eleken, croyant que la famille avait fini de souper, entra pour
desservir; mais,  la vue de M. de Beule qui mangeait encore, elle se
hta de dguerpir avec une sorte d'effroi, sans mme entendre ce que Mme
de Beule lui demandait. M. de Beule, drang par ce va-et-vient rapide,
leva des yeux chagrins et bougonna:

--Qu'y a-t-il donc? Pourquoi court-elle ainsi!

Sans attendre la rponse, il reprit, en appuyant sur d'infimes dtails,
ses longues considrations d'ordre commercial. Il s'adressait
exclusivement  sa femme, qui coutait, les traits fatigus.

Eleken rentra pour servir le dessert. A nouveau elle avait presque
disparu avant que Mme de Beule et eu temps de lui expliquer ce qu'elle
dsirait. M. de Beule lui lana un mauvais regard, mais sans rien dire.
M. Triphon mastiquait un morceau de tarte, s'efforant de manger trs
lentement. Quand il eut fini il se leva et, d'un air aussi calme, aussi
naturel que possible, comme il faisait chaque soir, il quitta la salle 
manger.

Kaboul, selon son habitude, l'attendait derrire la porte, pour faire un
tour. Dehors, il ne faisait pas encore tout  fait sombre. Une belle
lumire dore, limpide clairait la baie vitre donnant sur le jardin et
M. Triphon excita  voix basse son petit chien, qui se mit aussitt 
japper d'une voix perante, en sautant sur la porte. M. Triphon la lui
ouvrit et ensemble ils gagnrent le jardin.

D'abord il n'alla pas plus loin. Il avait ramass une pomme de terre; il
la lanait sur le gazon et Kaboul la rapportait, trs anim par le jeu.
Les servantes pouvaient le voir par les fentres de la cuisine, et ses
parents, de mme, par les baies vitres de la vrandah. Et ainsi, petit
 petit, imperceptiblement, suivant chaque fois de quelques pas la pomme
de terre lance et rapporte, il avanait tout doucement dans le jardin
crpusculaire jusqu'au moment o il fut hors de vue. Alors, brusquement,
de toute la vitesse de ses jambes, il se mit  courir. Il passa en
trombe le petit pont du ruisseau, s'lana le long de la rive, piqua
dans la brche de la haie. Kaboul l'avait suivi, comme il faisait
toujours; mais, devant ce passage insolite par une brche, il se
rebiffa, arc-bout des quatre pattes, et refusa d'aller plus loin.
Kaboul!... Nom de Dieu! rugit M. Triphon d'une voix sourde. Au lieu
d'obir et de suivre son matre, Kaboul tout  coup se mit  aboyer
d'une voix stridente. M. Triphon, terrifi, d'un bond regagna le jardin.
Il saisit des deux mains l'odieux cabot et le serra  l'touffer. Il
haletait de rage; pour un peu il l'aurait tu. Replongeant dans la
brche, il courut quelques pas, lcha son petit chien qui, heureusement,
le suivit en frtillant de joie.

Le soir tait d'une splendeur idale, un peu frais et fig, comme il
arrive au printemps, mais d'une puret et d'une srnit incomparables,
avec des teintes profondes d'un vert lumineux sem de ples toiles,
comme si le ciel mme devenait un champ immense de couleurs printanires
o frissonnaient doucement de blanches floraisons. Les rossignols
chantaient dans le noir des jardins et les chauves-souris voletaient en
silence, pareilles  des ombres inquites.

M. Triphon courait ... courait  perdre baleine. Il fallait lutter de
vitesse avec le temps, qui pressait terriblement. Pourvu qu'il ne
rencontrt personne, qui le fort  ralentir,  s'arrter! C'tait une
question de vie ou de mort pour lui. Mais, chance inespre, personne.
La sueur lui coulait le long des joues, ses jambes se drobaient sous
lui, bientt il n'en pourrait plus. Des ailes pour aller plus vite, pour
atteindre, frmissant de dsir, ce que, peu d'heures auparavant, il
voulait viter  tout prix....

Toujours accompagn de Kaboul qui gambadait  ses cts, il arriva au
chemin de terre, o les maisonnettes s'estompaient vaguement sous le
ciel encore limpide. Il s'arrta une seconde, pour reprendre haleine. Il
haletait, il tait ruisselant. Il s'pongea avec son mouchoir. En son
coeur battait comme un marteau. Ses joues brlaient. Il passa devant la
grange du petit teilleur. Il s'tonna, s'inquita presque, de ne point
l'y trouver au travail. Qu'est-ce que cela signifiait? tait-ce un
mauvais prsage? Il s'arrta encore,  fouiller du regard, l'oreille aux
coutes. Il se sentait mu et faible comme un enfant. Il en aurait
pleur. Ce ne fut qu'un instant. Il se ressaisit, poussa la grille du
jardinet, suivit le petit sentier, s'arrta devant la porte et cogna
doucement du doigt.

--Qui est l? demanda-t-on aussitt du dedans.

--Moi... monsieur Triphon, rpondit-il d'une voix sourde.

La porte vivement s'ouvrit et il entra. Devant lui, dans le petit
couloir, se trouvait Lisatje.

--Comment va?... Comment va?... demanda-t-il tout de suite d'une voix
entrecoupe.

--Oh! trs bien, trs bien, monsieur Triphon. C'est un si joli bb!
rpondit Lisatje attendrie.

Ses tempes bourdonnaient. Il avait l'impression baroque qu'il devait y
avoir chez lui quelque chose de ridicule, il ne savait quoi. Il entra.
Marie tait assise devant son coussin de dentellire et le pre Neirynck
et Maurice fumaient calmement leur pipe, assis de chaque ct de l'tre
teint. M. Triphon s'attendait de leur part  un accueil plutt frais.
Des paroles dures de leur part lui eussent paru logiques et naturelles.
Mais rien de pareil n'arriva. Au contraire. Le joli et frais visage de
Marie rayonnait de bonheur et ses yeux caressants souriaient; le pre
Neirynck et son fils touchrent trs poliment le bord de leur casquette
et dirent  leur tour, l'un aprs l'autre:

--Bonsoir, monsieur Triphon. Que je vous flicite!

M. Triphon n'en revenait pas. Est-ce qu'il rvait? Il ne savait plus
comment se tenir, de quel ct se tourner. Cela frisait
l'invraisemblable. On et dit qu'il avait accompli quelque acte
glorieux. Un instant il se demanda si dcidment on se moquait de lui.
Mais non. D'un air soumis ils l'invitrent  s'asseoir, pendant que
Lisatje allait voir s'il pouvait entrer dans la chambre de Sidonie. La
mre Neirynck parut sur le seuil de la chambrette.

--Bonsoir, monsieur Triphon. Que je vous flicite! dit-elle, tout comme
les autres.

Et, avec un geste discret:

--Voulez-vous venir voir?

M. Triphon se leva. Ses jambes tremblaient et un voile flottait devant
ses yeux. A prsent, sur le point de la revoir, il et presque mieux
aim tre loin. Il redoutait l'inconnu derrire cette porte entr'ouverte
et craignait de ne pouvoir matriser son motion. Machinalement, d'un
pas de somnambule, il se dirigea vers la chambre. Il lui fallut baisser
la tte sous la vote basse pour franchir le seuil. La mre ferma
doucement la porte derrire lui. Kaboul, qui voulait aussi entrer, reut
la porte sur le nez et poussa un glapissement.

Une petite lampe  ptrole, pose sur une armoire, clairait faiblement
la chambrette basse aux murs gristres et au plafond sombre. Comme dans
un rve M. Triphon vit deux couchettes, avec un berceau entre elles.
Dans l'une, Sidonie tait allonge sur le dos, trs ple, ses beaux
cheveux sombres pars sur l'oreiller blanc. A ct du berceau se tenait
Lisatje, penche et souriante, avec des yeux humides d'attendrissement.

M. Triphon ne voyait que Sidonie. Il la regardait, avec toute la tension
de son esprit, comme s'il se trouvait en prsence d'un prodige
inconcevable. Remu jusqu'au plus profond de son tre, il tait en proie
 une sensation nouvelle et inconnue: une sorte de respect religieux
devant l'mouvant mystre de la maternit.

Elle lui sourit trs doucement et lui tendit une main ple et amaigrie.
Il l'treignit avec passion, y appuya ses lvres, clata brusquement en
larmes violentes. Elles coulaient comme d'une fontaine: il pleurait
comme un pauvre petit enfant, que les ralits de la vie accablent. Il
disait des choses incohrentes, noyes de remords et d'amour; il tomba 
genoux et demanda pardon pour tout le mal qu'il lui avait fait. Sidonie
se mit aussi  pleurer et gmir. Mais la mre intervint avec autorit:
ces motions ne valaient rien pour Sidonie. Que M. Triphon garde son
calme et aille voir l'enfant dans son berceau.

M. Triphon fut constern. L'enfant! C'est vrai, il y avait un enfant. Il
l'avait totalement oubli! Les paroles de la mre Neirynck tombrent sur
lui comme une douche froide. Il se leva et s'approcha en hsitant,
presque avec angoisse, du berceau, dont Lisatje bien doucement cartait
les rideaux.

M. Triphon vit quelque chose: une figure grosse comme le poing, d'un
rouge violac sous un minuscule bonnet blanc, et qui faisait d'affreuses
grimaces. La bouche, contracte de spasmes, laissait suinter des bulles
baveuses, les yeux taient ferms avec effort, comme s'ils ne devaient
jamais s'ouvrir et deux menottes, pas plus grosses que des noix,
semblaient se cramponner  quelque objet prcieux et invisible, qu'elles
s'obstinaient  ne pas lcher.

--Petit Triphon ... Petit Triphon ..., rptait Lisatje d'une voix mue
en caressant doucement les petites joues.

Puis se retournant vers M. Triphon, les yeux brillants:

--N'est-ce pas que c'est un beau bb, monsieur Triphon? Le joli petit
mignon! Il vous ressemble comme deux gouttes d'eau.

M. Triphon regardait, immobile, comme fig. Il trouvait l'enfant si
hideux qu'il lui tait impossible d'articuler un son. Est-ce que
vraiment cela lui ressemblait, cette horreur, ce monstre? Il ne pouvait
le croire, s'y refusait. Cette ide le rvoltait. Il en tait dgot et
il en avait peur. Il jetait des regards anxieux autour de lui, comme
s'il avait eu envie de prendre la fuite. Mais les femmes ne remarquaient
rien de son effarement; la mre tait aussi attendrie que sa fille; et
Lisatje prit l'enfant dans son berceau et le prsenta  M. Triphon, pour
qu'il le tnt un instant dans ses bras. Il n'osa refuser. Ses mains
tremblaient en le tenant et, sans le regarder,  bout de bras, il alla
le porter  Sidonie, qui le coucha sur son coeur, comme un trsor
inestimable, et lui dit des choses que seule une mre sait dire.

M. Triphon pensa soudain au temps qui pressait. D'un geste nerveux, il
tira sa montre et constata avec effroi qu'il tait prs de neuf heures.
Il lui fallait partir au plus vite; on le chercherait  la maison; on ne
comprendrait pas ce qu'il tait devenu. Une ombre de tristesse passa sur
le visage de Sidonie.

--Dj ..., gmit-elle.

--Il faut, il faut! rpondit-il avec abattement.

--Est-ce que vous reviendrez bientt?

--Aussitt que j'en aurai l'occasion.

Il se pencha sur elle et l'embrassa tendrement.

--Et votre enfant, vous ne lui donnez pas aussi un baiser ..., dit-elle.

Misricorde! Cet enfant! Il l'avait encore oubli! Elle le tendit vers
lui  bout de bras; et lui rapparut, cette fois tout prs, l'horrible
petite figure grimaante, avec cette peau qui semblait cuite, ratatine,
corche, ces yeux spasmodiquement ferms, cette bouche baveuse qui
soufflait des bulles. Comment tait-il possible de dire que cela
ressemblait  un tre humain et  lui, surtout! Ces femmes taient
folles, avec leurs ressemblances! Il tendit ses lvres frmissantes vers
l'enfant et lui donna un baiser, les yeux clos, pour ne pas voir.

--On dirait que vous en avez peur, ricana la mre Neirynck.

Il eut une surprise. La peau tendre de l'enfant, sous ses lvres, tait
d'une douceur si duvete, si veloute qu'il ne put matriser une motion
soudaine et profonde. Il aurait voulu l'embrasser encore et encore, mais
une fausse honte le retint. Il en avait les larmes aux yeux. Il pressa
longuement la main de Sidonie; il reviendrait au plus vite, c'tait
promis, et elle, de son ct, lui promettait de ne commettre aucune
imprudence. Puis il s'arracha  son treinte.

Dans la cuisine l'attendait une autre surprise. Ivo, le petit teilleur,
tait l, tout saupoudr de poussire de lin et souriant dans sa barbe
blonde, comme s'il prouvait une grande joie intrieure. A sa vue, M.
Triphon prit peur; mais toute la famille s'empressa de le rassurer. Ivo
ne dirait rien, M. Triphon pouvait y compter. Le petit bonhomme
s'approcha de lui, la main tendue et,  son tour, avec un large sourire
de bonheur, il lui dit: Que je vous flicite!

M. Triphon n'en revenait pas. Qu'avaient-ils donc tous  le fliciter
comme pour une action d'clat? Il ne savait plus que rpondre et restait
l, interdit, un ricanement bte sur les lvres. Alors il ouvrit son
portemonnaie et rgala avec largesse. C'tait l, somme toute, ce qu'ils
semblaient attendre de lui. Visages panouis, ils le reconduisirent
jusqu' la porte avec force remercments. Kaboul se glissa comme une
anguille entre les jambes et se mit  fureter  la recherche de son ami,
le chat. Avec une menace sourde, M. Triphon le rappela immdiatement
auprs de lui.

La nuit printanire s'tait assombrie, quoique limpide encore de lumire
dore et verdtre dans le ciel  l'occident. Le terre semblait dj
dormir, mais le firmament vivait et scintillait. A la tour de l'glise,
neuf coups tintrent; et aussitt aprs l'horloge, la cloche,
mlancolique, sonore et lente fit entendre le couvre-feu de chaque soir.
D'autres cloches, dans les villages environnants, rpondirent, chacune
avec le son qui lui tait propre et qu'on reconnaissait de loin. Puis
retomba le grand silence. M. Triphon rentrait en courant  toutes
jambes. Pour la seconde fois, il eut la chance de ne rencontrer
personne. Les bruits vagues et solitaires du village semblaient plutt
s'loigner de lui. Il n'entendait que l'aboi rauque des vieux chiens de
garde dans les fermes et le chant intermittent des rossignols dans le
noir des jardins. L'air tait d'une immobilit absolue et presque
angoissante. Du sol montait l'odeur des sves printanires.

Hors d'haleine, M. Triphon se retrouva  la haie, repassa par la brche,
avec Kaboul dans ses bras. L'instant d'aprs il arrivait en vue de la
maison o les lampes taient allumes. Il fit comme s'il n'avait pas
cess un instant de jouer avec Kaboul. Il lui lanait des objets 
rapporter et te petit chien courait comme une boule, en jappant avec
frnsie. Au bruit qu'il faisait, le visage anguleux de Sefietje parut
derrire une des fentres claires. C'tait prcisment ce que voulait
M. Triphon. Il s'amusa encore quelques instants dans l'obscurit avec
son chien, puis rentra  la maison.

--Je croyais que vous n'alliez plus revenir, dit Sefietje en lui jetant
un coup d'oeil  la drobe.

--Oh! il n'est pas tard, rpondit M. Triphon d'un ton indiffrent et
naturel.

Sefietje, occupe  ranger sa vaisselle, ne dit plus rien. M. Triphon la
regarda de ct, d'un oeil scrutateur. Elle avait les pommettes rouges
et les traits un peu tirs. L'expression de son visage ne lui plaisait
gure. Elle souponne quelque chose, se dit-il. Haletant, les pattes
cartes, Kaboul s'tait couch de tout son long sur le parquet; 
l'tage, on entendait le va-et-vient agit d'Eleken dans les chambres.

M. Triphon ne savait plus trop que faire. Il tait encore sous le coup
des motions violentes et rapides par lesquelles il venait de passer.
Violemment,  contre-coeur, il rentra dans la salle  manger, o ses
parents achevaient leur soire. M. de Beule, enfonc dans son fauteuil,
ronflait bruyamment, un journal dpli sur ses genoux. A l'entre de son
fils, il ouvrit un oeil hostile et son visage se renfrogna. Mme de
Beule, ses lunettes sur le nez, lisait l'autre feuille du journal. Elle
leva son bon regard vers M. Triphon:

--O as-tu t, mon garon?

--Un peu dans le jardin avec Kaboul, rpondit M. Triphon.

--Il doit faire plutt frais, dit encore Mme de Beule.

Assez bizarre, se dit M. Triphon, d'entendre mettre une opinion sur le
temps par une personne qui n'avait pas mis le nez dehors. Mais il
accorda nanmoins qu'il faisait plutt frais, quoique dlicieusement
beau. La conversation tomba. M. de Beule ne s'y tait pas ml. Il prit
le journal sur ses genoux et se remit  lire. Mme de Beule, assurant de
nouveau ses lunettes, fit de mme.

--Et toi? Tu ne lis pas encore un peu? demanda-t-elle  son fils.

--Oui, un peu.

Il prit sur une tagre le volume qu'il avait commenc. Cela avait pour
titre: _Le Secret de l'Enfant trouv_. Il lut, machinalement, l'esprit
ailleurs. Ils ne savent rien encore, pensa-t-il, mais demain, ou
aprs-demain, ils sauront tout; et alors.... Un regard de sa mre le
replongea dans le livre; il lut:

/*
Raoul s'empressa de courir au rendez-vous. Comme il
arrivait dans la clairire, le garde-chasse, dissimul
derrire le tronc d'un chne sculaire, parut et s'avana
mystrieusement vers lui. Raoul frona les sourcils et
prit un air hautain. Il n'aimait pas ce manant aux allures
sournoises et cauteleuses. Il se mfiait de lui. Toutefois,
prsumant qu'il pourrait avoir besoin de ses services,
il fouilla dans sa poche et y prit sa bourse, prt  la lui
jeter avec ddain. Le rustre ta sa casquette galonne et,
saluant trs bas, il dit:

--Je suis charg d'une missive pour M. le vicomte.

--Ah! fit Raoul sur un ton glacial.
*/

M. Triphon leva les yeux d'un air ennuy. Ce roman, quel intrt a
pouvait-il avoir? Son roman  lui, roman vcu, tait autrement
empoignant et tragique! M. de Beule tout doucement s'tait remis 
ronfler, avec un ronflement plus fort de temps en temps, qui le
rveillait; sa femme commenait  dodeliner de la tte, en exhalant
parfois un profond soupir. M. Triphon en avait assez. Il ferma son livre
et se leva.

--Tu vas te coucher? demanda Mme de Beule d'une voix pteuse.

--Oui, maman.

--Nous montons aussi? proposa-t-elle  son mari qui somnolait.

Il ramassa son journal et grommela quelque chose qui semblait tre une
rponse affirmative.

--Bonsoir, papa, dit M. Triphon d'une voix mate.

--H'm, grogna M. de Beule avec une rpugnance marque.

--Bonsoir, maman.

--Bonsoir, Triphon.

Et il quitta la salle. C'tait ainsi chaque soir, depuis l'histoire avec
Sidonie: de la part de son pre,  peine un grognement en guise de
bonjour ou bonsoir et, pendant le reste du jour, pas un mot ni un
regard. De la part de sa mre, qui souffrait de cette hostilit sourde,
tenace, vindicative, toute la bont, toute l'amabilit qu'elle osait lui
tmoigner sans trop offusquer son mari, avec l'espoir lointain et vague
que, peut-tre, quelque jour, la rconciliation viendrait.

M. Triphon se sentait tout  fait dprim, accabl. Il pressentait
l'orage qui allait infailliblement s'amonceler sur sa tte. Il ne
doutait pas qu'une explosion nouvelle ne ft imminente. Et alors? Et
ensuite? Renvoy de la maison, sans moyens d'existence,  vau les
chemins? Il ne savait. Tout tait possible et il craignait le pis. Tout
tait sombre, triste, incertain. L'avenir devant lui se dressait sous
l'apparence d'un mur noir. Dcourag, il se dshabilla et se mit au lit.
Il entendit son pre et sa mre monter pesamment l'escalier. M. de Beule
parlait d'une voix chagrine de la besogne du lendemain; et elle lui
rpondait en quelques mots vagues, sans signification. Peu aprs, il
entendit monter Sefietje et Eleken. Sefietje toussait nerveusement, ce
qui, chez elle, de mme que les pommettes rouges, tait toujours un
signe d'agitation intrieure; et les jupes de la femme de chambre
avaient un bruissement de fuite prcipite. La chambre o elles
couchaient l'une et l'autre se trouvait au-dessus de celle de M.
Triphon; pendant trs longtemps, il perut une rumeur assourdie de
conversation ininterrompue. Sans aucun doute, se dit M. Triphon, elles
savent ... tout au moins ont vent de quelque chose....

Enfin il s'endormit, mais d'un sommeil inquiet, peupl de cauchemars
angoissants. En rve il revoyait Sidonie dans son lit et elle tait si
ple et si douce et si triste, avec ses beaux cheveux noirs pars autour
d'elle sur la blancheur de l'oreiller. N'et-on pas dit une morte ...
une belle et bonne et tendre morte ... morte pour lui et par sa faute!
Oh! le dsespoir et le remords martyrisaient son coeur si vivement! Il
tait un assassin, un misrable! Lui seul l'avait tue!... Et pourtant
non, elle n'tait point morte: elle souriait avec tendresse et tendait
vers lui, avec une sorte de ferveur enthousiasme, un tout petit tre
qu'elle lui disait de caresser et d'embrasser. Et cet attouchement, qui
lui inspirait d'abord une invincible rpugnance, tait de nouveau d'une
telle douceur veloute, que dans son rve il murmurait des paroles
d'amour et qu'il tendait passionnment les bras, pour toucher et sentir
encore. Cela dura ainsi quelques secondes de pure flicit. Puis,
brusquement, il se voyait en prsence de ses parents. Son pre tait
pourpre de colre et l'insultait et le menaait. Sa mre pleurait....
D'un geste comminatoire et sans pardon, M. de Beule lui montrait la
porte; et, du coup, il se trouvait quelque part en plein champ, dans le
noir,  peine vtu et la faim au ventre, sans un sou dans sa poche. Et,
comme il ne savait que faire ni o aller, il entendait soudain un rire
mprisant et moqueur; il se trouvait dans la fosse aux huiliers, au
milieu du vacarme rebondissant des pilons. Tous les ouvriers taient 
leur place habituelle. Berzeel avait un oeil poch, dans un visage
tumfi; Pierken lisait avec une concentration farouche sa petite
feuille socialiste; la joue d'Ollewaert se bossuait d'une norme chique;
Feelken jetait son Fikandouss; Leo poussait son terrible Oooo ...
uuuu ... iiii....; Bruun piait par une porte entr'ouverte; Free
s'approchait de Miel avec un sourire narquois et lui lanait en pleine
figure un espce de veau! auquel Miel rpondait d'un air idiot que
c'tait lui Free, le veau.

De nouveau la scne changeait comme par enchantement, et  toute vitesse
il courait vers la chaumire du pre Neirynck et y entrait en coup de
vent. Toute la famille tait rassemble autour de lui, attendant avec
angoisse ses paroles; et il leur criait ce qu'il avait  leur dire, avec
duret et colre; cela ne pouvait durer ainsi, tout tait fini, jamais
plus il ne remettrait les pieds chez eux. Ils plissaient, leurs yeux
s'carquillaient d'horreur; Sidonie serrait en pleurant son enfant
contre son coeur; Lisatje et Marie se lamentaient; la mre ouvrait la
bouche comme pour crier et n'articulait aucun son; le pre et Maurice
s'affaissaient sur leurs chaises et le bon sourire du petit teilleur,
qui tait l aussi, se changeait en un rictus de souffrance et de
dception. Il parlait ainsi et, ayant fini, il s'en allait sans un mot
de regret ni un regard de consolation, les laissant tous dans une
consternation profonde. Mais  peine se retrouvait-il seul dans la nuit,
qu'il criait tout haut son remords et sa douleur; et il rentrait chez
eux, il clatait en sanglots, il embrassait Sidonie et les tendres joues
du petit tre, il suppliait qu'elle lui pardonnt et jurait que jamais
il ne la quitterait, jamais, tant qu'il aurait un souffle de vie et
quoiqu'il arrivt.

Avec un cri perant il s'veilla. Il ouvrit les yeux et vit avec terreur
une forme blanche, spectrale,  ct de son lit.

--Maman! Est-ce vous? s'cria-t-il.

--Oui, c'est moi, rpondit, trs inquite, Mme de Beule. Qu'est-ce qui
se passe, mon garon? Qu'as-tu? Pourquoi as-tu cri si fort?

--Est-ce que j'ai cri? demanda-t-il avec un tremblement.

--Oh! horriblement! Je suis tonne que papa ne l'ait pas entendu.

Les doigts tremblants, elle alluma sa bougie et le regarda. Il avait le
visage baign de larmes.

--Tu as pleur! dit-elle, mue.

Il eut un geste de dsespoir. La ralit de ce qu'il avait rv le
reprit avec une violence irrsistible et ses larmes coulrent encore.

--Qu'as-tu? Qu'as-tu? demanda-t-elle, angoisse.

--Je voudrais tre mort! sanglota-t-il.

--Pourquoi? Pour qui? demanda-t-elle d'une voix sourde.

Il ne rpondit pas; il sanglotait dans son mouchoir.

--Est-ce pour ... pour cette fille perdue? dit-elle avec dgot.

--Ce n'est pas une fille perdue, rpondit-il en hochant la tte.

Mme de Beule serra les lvres, droite, raidie, muette de dsespoir.

--Mais, Triphon ..., mais, Triphon! dit-elle enfin. Tu ne vas plus
penser  cette malheureuse histoire! Une femme qui a roul avec tout le
monde!

--a n'est pas vrai!... C'est une honnte fille! cria-t-il tout haut,
avec vhmence.

--Sst, sst... Papa pourrait entendre, dit Mme de Beule terrifie.

Et, d'une voix plus douce, mais que le dsespoir et la douleur faisaient
trembler:

--Tu ne songes tout de mme pas  l'pouser!

--Je voudrais l'pouser, affirma-t-il d'un air sombre. Mme de Beule leva
les mains au ciel et les larmes roulrent sur ses joues.

--Oh! mon garon, mon garon, gmit-elle. J'aimerais mieux te voir
porter en terre.

Il ne rpliqua pas, but, farouche, toujours sombre.

--Promets-moi que tu ne le feras pas, Triphon.

--Je ne promets rien et je vous dis que je ne l'abandonnerai pas.

--Il n'est pas question que tu l'abandonnes, reprit Mme de Beule, faible
et conciliante, mais ne l'pouse pas, je t'en supplie, ne l'pouse pas.

Il ne dit rien. Le silence tait pnible.

--Promets-le moi, veux-tu? insista-t-elle en soupirant.

Il fit un effort violent sur lui-mme et rpondit enfin, d'un ton
hargneux:

--Comment voudriez-vous que je l'pouse? Je ne possde rien!

Elle le remercia avec effusion; elle lui prit les deux mains et les
serra convulsivement, comme s'il venait de dire quelque chose
d'immensment bon et consolant. De la chambre au-dessus, o dormaient
Sefietje et Eleken, parvenait une vague rumeur. videmment, les
servantes s'taient rveilles au bruit et elles entendaient.

--Taisons-nous, taisons-nous ..., murmura Mme de Beule. Vite, mon
garon, rendors-toi. Tout s'arrangera, tu verras.

Sur la pointe des pieds elle se glissa hors de la chambre, ferma la
porte avec prcaution, disparut sur le palier, qui craqua un instant.

Avec un profond soupir, M. Triphon remit la tte sur l'oreiller et
s'endormit.




XX


M. de Beule n'apprit la chose que trois jours plus tard. Comment, et par
qui, M. Triphon ne savait; mais il s'en aperut tout de suite, pendant
le repas, rien qu' voir le visage congestionn et froce de son pre,
qui soufflait littralement de fureur concentre. Les traits consterns
de sa mre disaient d'ailleurs abondamment qu'une scne avait dj eu
lieu et qu'elle ne devait pas avoir t tendre. A table, M. de Beule ne
pronona pas le moindre mot et n'eut pas mme un regard pour son fils;
mais  la fin du dner, au moment o il se levait de table, sur une
question de Mme de Beule, sans rapport d'ailleurs avec l'histoire, il
fit une rponse oblique: il faudrait tordre le cou, dclara-t-il d'une
faon sommaire, aux gens qui se conduisent comme des crapules et qui
sont la honte de leur famille. M. Triphon comprit aisment l'allusion,
mais ne fit semblant de rien; et, comme d'habitude, Mme de Beule rentra
dans sa coquille, sans souffler mot.

M. Triphon estimait ce courroux paternel tout  fait illogique et
exagr. Qu'il n'y et pas lieu de se rjouir, il le comprenait fort
bien; mais, puisqu'il tait entendu qu'un enfant devait natre, rien de
plus naturel qu'il vnt au monde. M. Triphon se demandait en quoi ce
rsultat prvu, invitable pouvait aggraver sa culpabilit. Ou bien, la
rage de M. de Beule venait-elle de ce qu'il avait appris la visite de
son fils chez Sidonie? Il sonda sa mre  ce sujet, car il lui parlait
dsormais plus librement de l'histoire. Non, son pre l'ignorait encore.
Tout ce qu'il savait, c'tait que l'enfant tait n et qu'il portait le
prnom de Triphon. De l sa grande colre.

M. Triphon aurait presque mieux aim que son pre en st davantage.
Comme il ne manquerait pas de l'apprendre un jour, que serait-ce alors?
Le jetterait-il  la rue, comme il l'en avait menac? M. Triphon tait
prt  tout; il s'attendait au pire. Mais, quoiqu'il arrivt, jamais il
ne quitterait Sidonie, parce qu'il sentait bien, maintenant, qu'il
n'tait plus capable de la quitter. Il avait froidement envisag et
arrang son avenir. Aprs bien des combats intrieurs et des larmes il
avait enfin promis  sa mre qu'il n'pouserait pas Sidonie, mais, par
contre, il s'tait rserv le droit d'aller la voir de temps en temps;
la faible et malheureuse Mme de Beule s'y tait rsigne. Dsormais il y
allait rgulirement trois fois par semaine, le soir. Il tait redevenu
l'habitu fidle, presque un membre de la famille. Sa place l'y
attendait, comme dans un cercle ou au caf. Il y trouvait un repos et
une sorte de bien-tre, qui lui manquaient extrmement  la maison. Sous
le manteau de la chemine sa longue pipe pendait entre deux clous, son
pot  tabac se trouvait dans une armoire, tenu bien au frais par Sidonie
et sa mre. Sidonie tait compltement remise; elle nourrissait son
enfant et devenait frache comme une rose. L'enfant en lui-mme
n'intressait plus autant M. Triphon. Il tait rare qu'il ressentt cet
moi paternel de la premire fois. Un petit tre uniquement occup 
tter et  dormir, cela l'effarait comme quelque chose de monstrueux.
Par contre, toutes ces femmes empresses autour du petit animal qu'tait
son fils l'amusaient et l'animaient. Sidonie montrait  le choyer la
tendresse protectrice d'une mre poule, Lisatje et Marie taient
jalouses l'une de l'autre et se querellaient parfois  qui le
dorloterait. Seule, la mre gardait son sang-froid. Elle surveillait de
trs prs M. Triphon et sa fille en rptant  toute occasion: Faites
bien attention au moins qu'il n'en vienne pas un second. Mais M.
Triphon et Sidonie en avaient aussi peur qu'elle. On y veille, mre
Neirynck.




XXI


A la fabrique, c'tait singulier de voir comment la nouvelle fut
accueillie. M. Triphon s'tait attendu au pire certainement,  des
ricanements mauvais,  peine dguiss, peut-tre  de l'hostilit
ouverte, brutale. Il n'en fut rien, Leo, il est vrai, ne manquait pas de
lancer son formidable Oooo ... uuuu ... iiii ... ds qu'il
l'apercevait, de mme que Feelken fikandoussait sans se gner, mais
cela n'atteignait pas les proportions d'une offense et ne durait jamais
longtemps. Au contraire. Ils le faisaient plutt par habitude, et M.
Triphon remarqua mme chez eux une sorte de dfrence respectueuse 
laquelle il n'tait pas du tout habitu. Il tait surtout frapp de
l'attitude de Pierken, qui, nourri de son journal socialiste, ne pouvait
voir en M. Triphon, aussi bien qu'en M. de Beule et tous les autres
patrons, que les suppts de l'odieux Capitalisme. Il y avait parfois une
relle bienveillance dans le regard que Pierken dirigeait vers le fils
du patron. Et un jour, au repos de quatre heures, M. Triphon surprit un
bout de conversation qui roulait sur lui et l'intressait au plus haut
point.

Accroupis en ligne contre le mur dans la cour, les ouvriers mastiquaient
leur tartine, lorsque M. Triphon, en sortant de l'huilerie, entendit
prononcer son nom. Du coup il s'arrta et se tint cach derrire une
porte. On parlait de la fameuse histoire et Pierken disait, d'un ton
tranchant et doctoral:

--Je trouve a bien. Je trouve bien qu'il continue  s'occuper de
Sidonie. Il pourrait faire mieux, sans doute. Son devoir serait de
l'pouser. Mais ce qu'il fait pour l'instant est tout de mme bien et,
en tout cas, mieux que ce que j'aurais attendu de lui. C'est un
commencement de justice sociale. M. Triphon et ses parents ont vcu
toute leur vie du travail de leurs ouvriers et, aujourd'hui, il restitue
en la personne de Sidonie une faible partie de l'argent vol  la classe
ouvrire. Il l'entretient, elle et sa famille, autant qu'il peut; et,
trs probablement, il continuera  l'entretenir, car il ne peut pas s'en
dcoller. Bon a! Comme revanche, c'est tap.

Les ouvriers n'taient pas tous de cet avis. Il y eut quelque rumeur
dans le groupe et Free dclara avec cynisme:

--Eh ben, moi,  sa place, je ne le ferais pas. Je m'en ficherais.

--Vous seriez une franche fripouille! s'indigna Victorine, la bonne amie
de Pierken.

--Fripouille ou pas, je m'en ficherais! reprit Free avec conviction.

Pierken se fcha tout rouge.

--Les individus de ta sorte sont les pires ennemis de la classe
ouvrire, gronda-t-il.

Free eut un sourire et demeura trs calme.

--Et toi, Ollewaert, tu le ferais? demanda-t-il en se tournant vers le
petit bossu.

Ollewaert se gratta l'oreille et regarda sa fille, dont la prsence
semblait le gner pour dire exactement ce qu'il pensait.

--Faut voir, dit-il enfin. C'est aux femmes  faire attention.

--Vous voyez bien! s'cria Free triomphant.

--Naturellement les hommes se soutiennent entre eux. Ils se valent! dit
une ouvrire.

Les hommes protestrent avec vhmence; mais il semblait bien qu'une
vrit venait d'tre dite, car aucun d'eux, sauf Pierken, ne s'leva
contre l'opinion de Free.

Le coeur de M. Triphon battait  grands coups. Il tait en proie aux
sentiments les plus contradictoires, et volontiers il en et appris
davantage. Mais  cet endroit on pouvait le surprendre  chaque instant
et il avait beaucoup de peine  retenir Kaboul, qui s'impatientait. Il
le lcha enfin et le petit chien fut d'un bond dans la cour, o aussitt
des sst avertisseurs se firent entendre. Du coup, la conversation
tomba. M. Triphon allait suivre son compagnon lorsque, en franchissant
le seuil et tournant machinalement la tte, qu'aperut-il.... Bruun qui
l'piait de loin, par la porte entr'ouverte de la chambre des
machines!... Sacredieu! gronda M. Triphon d'une voix sourde. Le rouge
de la honte lui monta aux joues, et il eut un mouvement instinctif pour
sauter sur le mouchard. Mais dj Bruun avait tout doucement referm la
porte.

Dans la cour les ouvriers s'taient levs, prts  retourner au travail.
Les femmes se dirigeaient, les jambes raides, vers leur fosse; et sous
la porte charretire apparut Justin-la-Craque, suivi de son aide Koml,
qui portait une barre de fer. Justin tait visiblement dans les vignes.
Il se dirigea tout droit vers M. Triphon, qu'il n'avait pas vu depuis
l'histoire, et se mit  fredonner en mineur, les yeux fixs sur le jeune
homme, ses yeux aqueux d'ivrogne:

--Ooooooooooo...

--Pepita... Pepita..., dit Leo en riant.

--Ooooooooooo... rpta Justin avec enttement en se tournant vers Leo.

--Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss! glapit Feelken.

--Ooooooooooo... persista Justin en se tournant, cette fois, vers
Feelken.

Et, tout  coup d'une voix de tte, suraigu:

--Peeeeee ... pepepepeeeee ... pepitapepitapepita!

Les hommes se tordaient et l-bas les femmes s'taient arrtes,
immobiles, devant leur fosse, pour ne rien perdre de la comdie.

Avec un beau geste de ses deux mains noires tendues, Justin-la-Craque
refaisait face  M. Triphon.

--Oooo ... monsieur Triphon, pourquoi n'avez-vous pas suivi mon conseil?
grogna-t-il.

--Suivi votre conseil? Quel conseil? demanda M. Triphon tonn.

--Ooooooooo ... ritra Justin d'un air sombre.

Puis, brusquement, changeant compltement de ton, avec une familiarit
d'ivrogne:

--Dites donc, monsieur Triphon, payez-nous un verre. Un jour comme
aujourd'hui, a en vaut la peine.

Toute l'quipe partit d'un norme clat de rire et M. Triphon, trs
gn, ne savait que rpondre, quand soudain Muche parut dans la cour,
immdiatement suivi de M. de Beule, comme un tonnerre tombant au beau
milieu de la joie. Il ne s'enquit mme pas de ce qui se passait; il
tait cramoisi de fureur et se mit  partir de tous cts, comme un
dment. Les hommes se prcipitrent dans l'huilerie et les femmes dans
leur fosse. cumant, M. de Beule se tourna vers Justin-la-Craque et
Koml, avec un coup de gueule:

--Justin, si je t'attrape encore une fois  amuser les ouvriers pendant
les heures de travail, je te flanque  la porte et tu ne remettras plus
les pieds ici!

--Mais m'sieu, mais m'sieu! Je viens rapporter cette barre de fer qui
tait  rparer, dit Justin dconfit et du coup dgris.

--Tu m'as compris, hein? clama M. de Beule trpignant de rage.

--Mais oui, m'sieu, mais oui, rptait humblement Justin. Mais voil,
m'sieu, la rparation est faite.

Et, comme preuve, il dsignait la barre de fer, que portait Koml.

M. de Beule ne daigna point ajouter un mot. Passant, tout bouillant,
devant M. Triphon, il disparut dans la fosse aux huiliers. On
l'entendit hurler quelque chose dans le vacarme trpidant des pilons. Il
en ressortit, les paules gonfles, traversa la cour, fona sur la porte
de la fosse aux femmes, o les malheureuses tremblaient, penches sur
leur ouvrage. L'une aprs l'autre il les regarda, les yeux flamboyants,
prt  clater: mais pas moyen de trouver le motif. Elles en avaient la
respiration presque coupe, comme ananties. La vieille Natse tait
tellement bouleverse qu'elle ne pleurait mme pas. Il souffla fort et
repartit en faisant claquer la porte. Il faillit se heurter  M.
Triphon, qui se dirigeait vers la remise. Avec un regard en clair, bref
et fulminant, sur son fils, il passa sans rien dire. Kaboul et Muche
s'entreflairrent un instant comme des trangers, puis chacun d'eux
suivit son matre. Au bout de quelques instants s'leva de la fosse aux
huiliers un Oooo ... uuuu ... iiiii mugissant et prolong; M. Triphon
comprit que son pre tait retourn  la maison.

D'un pas hsitant, il rentra dans l'huilerie. Il y rgnait une
atmosphre d'meute. Les pilons dansaient, bondissaient et, dans
l'infernal tumulte, les ouvriers changeaient  tue-tte des colloques
saccads. Feelken fikandoussait, Leo rugissait, Berzeel et Poeteken se
tordaient  cause de Justin-la-Craque, qui malgr tout s'tait risqu
dans l'huilerie et fredonnait en mineur un _O Pepita_ obstin devant ce
veau de Miel, immobile et bouche be  l'couter; tandis que, par la
porte entr'ouverte de la chambre des machines, Bruun, son pre, tait
aux aguets. Il valait mieux ne pas trop s'attarder ici en ce moment, se
dit M. Triphon, et il comprit aussi que le prestige de son pre tait
tomb  zro. Il soufflait un vritable esprit de rvolte. Pierken, en
apparence le plus calme de tous, lui cria nanmoins en passant, d'une
voix o tremblait la colre, que les ouvriers en avaient assez: ils
taient las de se voir insulter et mener comme un vil btail.




XXII


Ce qui intressait aussi M. Triphon c'tait de voir, en dehors de la
fabrique, quel accueil on lui ferait, dans le village,  la suite de
l'histoire. Depuis des semaines, et surtout depuis qu'il passait la
plupart de ses soires auprs de Sidonie, il n'avait plus revu ses
camarades d'estaminet, ni remis les pieds  la _Pomme d'Or_.

Un soir, il y retourna. La jolie Fietje, que jadis il aimait tant 
embrasser en cachette,  l'occasion, trnait comme de coutume,
apptissante et tout sourire derrire son comptoir; une dizaine
d'habitus s'parpillaient en divers groupes autour des petites tables.
Le fils du notaire y tait, le fils du receveur, d'autres fils de
notables. L'entre de M. Triphon fut salue d'un concert de cris et
d'exclamations; Fietje, l'air d'une fleur entre les verres et les
bouteilles de son comptoir, fut prise d'un rire roucoulant et
inextinguible.

--Eh! mon vieux, d'o viens-tu? On te croyait mort et enterr! Est-ce
possible... c'est bien toi? crirent-ils tous ensemble.

Et l'un d'eux, le fils du brasseur, quitta sa chaise et se mit  tourner
autour de M. Triphon en le considrant avec attention.

--Mais oui, c'est lui, s'cria-t-il. Parole d'honneur! Aussi vrai que je
suis ici!

M. Triphon tait visiblement ennuy. Il essayait de plaisanter et de
rire avec les autres, mais il riait jaune.

--On s'amuse,  ce que je vois, fit-il avec une grimace. Qu'est-ce qu'il
y a donc?

--Ce qu'il y a! s'crirent-ils en choeur avec de gros rires. Mais, que
nous sommes heureux de te revoir, parbleu! H, Fietje, offre  monsieur
Triphon une chope ou une goutte.

--Je n'ai pas besoin qu'on paye mes consommations, dit M. Triphon d'un
ton plutt acide.

Tout le monde le regarda, sans rien dire, de l'air le plus tonn.

--Quoi! Tu n'acceptes pas un verre de nous! s'exclama le fils du notaire
au bout d'un instant.

--Pourquoi voulez-vous m'offrir un verre? demanda M. Triphon, agressif.

--Pourquoi?... mais pour rien! Pour le plaisir de te revoir! fut
l'agaante rponse.

--Trs bien; rgalez-moi donc, dit M. Triphon. Et puisque vous voulez me
rgaler, permettez que je vous rende la politesse. Fietje, demande donc
 ces messieurs ce qu'ils dsirent.

Et il les regarda tous d'un air presque provocant. Fietje, debout
derrire son comptoir, riait toujours. On l'et dit chatouille par
quelque chose de follement amusant. Elle redressait son joli buste et
les larmes lui coulaient des yeux. M. Triphon la regardait avec une
colre grandissante.

--Est-ce de moi que tu ris, Fietje, dit-il brusquement d'une voix dure.

Elle cessa de rire, le regarda d'un air srieux, distant et digne.

--J'ai pourtant bien le droit de rire, si a me plat, dit-elle.

--Je te demande si c'est de moi que tu ris? insista M. Triphon d'une
voix mordante.

Et, comme Fietje, pour toute rponse, se reprenait  rire et roucouler,
il se leva d'un bond et, avec un juron, sortit de la salle de caf.

Un vacarme sauvage salua son dpart. Du dehors il l'entendit. Sacr nom
d'un tonnerre! ragea-t-il dans le noir de la rue. Et les poings serrs,
il se jura d'en tirer vengeance.

Une autre rencontre, toute aussi dplaisante fut celle qu'il eut,
quelque temps aprs, avec les trois demoiselles Dufour.

En promenade avec Kaboul dans les champs il s'en retournait sans joie
vers la fabrique lorsque soudain,  un dtour du sentier qu'il suivait
entre les bls, il vit venir dans sa direction les trois vierges rches.
Aucun moyen de les viter; il tait forc de les rencontrer, presque les
frler. Dj, une rougeur aux joues, il se composait une attitude,
lorsque soudain, d'un mouvement identique, comme entranes par une
plaque tournante, toutes trois firent demi-tour et rebroussrent chemin.
Ce fut un acte d'hostilit tellement inattendu et flagrant que M.
Triphon d'abord en resta clou et ne comprit qu'au bout d'un instant le
sens de leur geste. Nom de Dieu de bigotes! Biques  bon Dieu!
cria-t-il, si haut qu'elles durent certainement l'entendre. La fureur
lui montait  la tte en un flot empourpr. Et il eut un geste machinal
pour les suivre et leur demander des explications.

Il se contint, heureusement. Il tendit le poing derrire elles, qui
s'empressaient, effarouches, de rentrer au village. Mais l'affront
l'avait bless jusqu'au fond de l'me, mille fois plus que l'avanie
subie auprs de Fietje et des clients  la _Pomme d'Or_; la vague de
colre passe, il se sentait malheureux et humili au point d'en
pleurer. A prsent il savait assez ce qu'on pensait de lui au village.
Il tait perdu, irrmdiablement perdu dans l'estime de tout le monde.
Perdu, gmissait-il plein d'amertume, perdu, parce que, au fond, je
suis rest honnte, parce que je n'ai pas commis la vilenie d'abandonner
cette pauvre fille.

Cette double aventure dposa au fond de son tre un ferment
d'exaspration et d'aigreur, qui dsormais y demeura et de temps  autre
remontait, gtant sa vie. Il tait un dclass dans l'existence, c'tait
entendu; alors il ne se gnerait plus. Peu importait, ds lors, ce qu'on
dirait ou penserait de lui. Peu importait ce que feraient ses parents.
Il n'avait plus que Sidonie; maintenant il y allait presque chaque jour,
 leur pauvre maisonnette d'ouvriers, comme vers le seul asile qui lui
restt au monde. Il y trouvait un accueil invariablement cordial,
amical. Il en fit son vritable chez lui. Il s'y installa comme au caf,
o il n'allait plus jamais. Il y fit venir vin, liqueurs, cigares,
conserves; il y rgalait toute la famille et leur voisin, le petit
teilleur. Comme tout cela cotait gros, bien plus qu'il ne lui tait
allou  la maison, il fit des dettes par-ci par-l, qui seraient
rgles plus tard, intrts compris.

Il s'en fichait. Tout lui tait devenu indiffrent. A prsent les choses
taient ainsi et n'allaient plus autrement. Advienne que pourra, tait
dsormais sa devise. A la maison, le visage furieux de son pre, les
soupirs attrists de sa mre tyrannise, et, comme accompagnement, le
mutisme renfrogne de Sefietje et l'inquiet coup de vent des jupes
d'Eleken; l, chez ces gens pauvres, de l'humanit cordiale, au moins,
une franche et frache jeunesse qui vous rconfortait. Il y oubliait sa
misre morale et ses soucis rongeurs. Il ne savait s'il se dciderait
jamais  pouser Sidonie. Peut-tre oui, peut-tre non. Mais cela
pouvait durer ainsi: il n'tait pas le seul  vivre de cette manire et
s'en accommodait. Aux choses  s'arranger d'elles-mmes.

Du reste, Sidonie, ses parents, son frre et ses soeurs s'en
contentaient aussi et ne parlaient plus de rien. Seule, la mre
continuait  exercer une surveillance vigilante et rptait 
l'occasion: Trs bien, tout a, mais qu'il n'en vienne pas un second!
Et M. Triphon et Sidonie veillaient. Quant au premier il grandissait
et se dveloppait  souhait, au grand bonheur de la maman et des soeurs.
Mais, comme il commenait  devenir fort bruyant et gnant,
ordinairement on le fourrait au lit avant l'arrive de M. Triphon, afin
de ne pas gter sa bonne soire.





TROISIME PARTIE




I


A la fabrique, pourtant, il y avait quelque chose de chang. On y
sentait fermenter un sourd mcontentement, grandir comme une oppression.
Il tait rare que Leo ft encore entendre son mugissant Oooo ... uuuuu
... iiiii ... et Feelken son agaant Fikandouss-Fikandouss. C'tait
un vnement rare, quand Ollewaert demandait  M. Triphon une goutte aux
puces de Kaboul, ou que le malicieux Free se payait la tte de cette
espce de veau qu'tait Miel. Leo et Feelken montraient souvent des
visages renfrogns et sombres; de mme que Berzeel qui n'oubliait pas,
certes, de se saouler chaque dimanche, mais, en reparaissant le lundi
matin  la fabrique, montrait moins souvent un visage ensanglant ou
tumfi. Les autres aussi taient devenus plus silencieux et renferms.
Et Justin-la-Craque avait bien moins de succs que jadis lorsqu'il
venait maintenant, suivi de Koml, dbiter, avec une obstination
d'ivrogne, son sinistre _O Ppita_.

Dans la fosse aux femmes le phnomne tait  peu prs analogue. On
n'y entendait plus que rarement leurs voix nasillardes et tranantes
grener les airs mlancoliques par quoi elles essayaient de tromper les
heures interminables de leur fastidieux travail; et c'tait plutt 
voix basse qu'elles s'entretenaient, et de sujets qui paraissaient
toujours srieux et graves. On chuchotait, et mme on soupirait
beaucoup, depuis quelque temps dans la fosse aux femmes; et lorsque
Sefietje venait  dix heures et  six, avec sa bouteille de genivre, il
tait bien rare qu'elle s'asst quelques instants pour bavarder, comme
elle faisait jadis.

Sefietje et sa bouteille taient pourtant le seul vnement qui parvnt
encore  tirer les ouvriers de leur humeur morose, les femmes aussi bien
que les hommes. Lorsqu'elle avait pass, les conversations se faisaient
plus animes et il arrivait mme qu'on entendt un bout de chanson; mais
cela durait bien peu. La tristesse renfrogne reprenait le dessus;
surtout vers le soir, lorsque la rouge lueur du couchant pntrait en
larges barres d'or dans les ateliers sombres, l'accablement et la
fatigue descendaient sur les hommes et les femmes comme une grande
douleur silencieuse, dsesprante.

La cause de ce changement, c'tait Pierken, parmi les hommes; et
Victorine, sa fiance, parmi les femmes.

Pierken, avec son petit journal socialiste qu'il lisait chaque jour, de
la premire ligne  la dernire, n'avait pas encore digr ni oubli le
meeting manqu de l'automne prcdent devant la porte de _La Belle
Promenade_. Cette runion avait rat, parce que insuffisamment prpare;
mais elle pouvait russir une seconde fois. D'ailleurs, mme si on
n'organisait pas un second meeting au village, on pouvait tenter autre
chose, une action circonscrite et directe, parmi les ouvriers de la
fabrique. C'tait  quoi pensait Pierken, jour et nuit; et il estimait
que le moment d'agir tait venu.

A diverses reprises,  la suite du fameux meeting, il s'tait rendu en
ville et entretenu avec les chefs du parti. Il avait visit leurs
grandioses installations; il avait compris et admir ce que peuvent
l'union et la coopration. De plus en plus il tait devenu un
travailleur inform, conscient des droits, de la force, la dignit de la
classe ouvrire. Un jour, il y avait rencontr le grand chef du Parti
Ouvrier, qui s'tait entretenu pendant quelques instants avec lui. Le
chef l'avait questionn sur la situation du proltariat des campagnes et
avait prt une attention soutenue  ses explications. C'tait un petit
homme au visage ple et aux traits nergiques. Lorsqu'il parlait, il
semblait mordre ses mots, durs comme acier; et ses poings se crispaient
machinalement, comme s'il pressait et ptrissait continuellement quelque
chose.

--Ce sont des conditions telles qu'au moyen-ge; il faut que a change!
rpondit-il d'un ton cassant aux renseignements fournis par Pierken.

Il se recueillit un instant, les poings serrs et les sourcils froncs;
puis il dit:

--Nous reviendrons l'un de ces jours dans votre village et nous
dicterons nos conditions.

Pierken, hsitant, doutait du succs.

--Quelles conditions, monsieur? demanda-t-il timidement.

--Pas de monsieur! Nous sommes tous camarades! reprit le chef avec
rudesse.

Et, d'un ton catgorique:

--Journe de huit heures; assurance contre les accidents; retraites
ouvrires; et, d'abord et avant tout, srieuse augmentation de salaire
et participation aux bnfices.

Pierken sentait la tte qui lui tournait. Il tait bloui. Tant de
choses  la fois! C'tait trop. a n'irait pas.

--a doit aller et a ira! dit le chef en frappant du poing sur la
table.

Mais il n'avait pas le temps aujourd'hui de traiter plus longuement ce
sujet d'ordre secondaire; et, en quelques mots hachs, il traa 
Pierken sa ligne de conduite.

--Retournez  votre village. Convoquez tous les ouvriers de la fabrique.
Arrtez vos conditions. Communiquez-les  votre exploiteur et venez
m'apporter sa rponse. Nous nous chargeons du reste.

Rapidement, il serra la main de Pierken et disparut, appel ailleurs.




II


Depuis ce jour, Pierken ne songeait plus  autre chose. Il y avait des
semaines que les ouvriers se runissaient en conciliabule deux fois par
jour, aux repos de huit heures et de quatre heures, et ils n'avaient
plus d'autre conversation.

Tous vibraient d'motion passionne devant l'image du bonheur entrevue,
mais ils n'taient nullement d'accord sur la possibilit et les moyens
de l'atteindre. Une chose dont ils taient tous convaincus, c'tait
l'impossibilit absolue de faire accepter les conditions telles que les
avait poses pour eux le grand chef. Cela pouvait peut-tre russir dans
les gros centres industriels avec leurs puissantes organisations de
travailleurs; ici, au village, o personne n'avait l'esprit prpar, il
n'y fallait mme pas songer. Mais on pourrait peut-tre, c'tait assez
probable, obtenir quelque chose. La grande question tait  prsent de
savoir et de dcider en quoi cela consisterait.

Aprs bien des palabres, Pierken prsenta un programme concret.
L'assurance contre les accidents, les retraites et la participation aux
bnfices, c'taient des points du programme qu'il fallait mettre de
ct, provisoirement. Le proltariat rural n'tait pas mr pour ces
conqutes. Mais on pouvait exiger une augmentation de salaire et une
diminution des heures de travail. Pierken proposa qu'une dputation
compose de trois ouvriers, deux hommes et une femme, se rendt auprs
de M. de Beule, afin d'obtenir que la journe de travail ft limite 
dix heures au lieu de douze, avec une augmentation de salaire de
cinquante centimes par jour pour les hommes et de vingt-cinq centimes
pour les femmes. Si M. de Beule refusait, alors c'tait la grve.
Qu'est-ce que les camarades en pensaient?

--Que nous ne l'obtiendrons pas, dit Free avec un petit sourire
dsenchant.

--videmment, nous ne l'obtiendrons pas, dit  son tour Ollewaert.

Leo et Poeteken se montraient tout aussi pessimistes. Pee, le meunier,
Bruun, le chauffeur, et les deux cabris ne disaient rien. Les femmes,
pareillement, restaient muettes, hormis Victorine, qui protesta
violemment: ce serait une honte si on n'obtenait pas a. Feelken, qui
tait devenu trs sombre et renferm ces derniers temps, hocha la tte
en soupirant. On ne savait quelle dpression, quelle tristesse semblait
dtruire leurs illusions.

--Des foutaises, tout a! De la m..... de chien! Rien du tout! lana
brusquement Berzeel avec des yeux furieux.

--Et alors? Quoi? Tu es content de ton sort! s'cria Pierken indign.

--Contents ou non, nous n'avons pas le choix, dit Berzeel d'un ton
indiffrent. Tout ce que je demande, c'est du genivre de meilleure
qualit et des verres plus grands. Pour le reste, je m'en fous!

--Ivrogne! lui jeta Pierken, trpignant de colre.

Mais les paroles de Berzeel avaient trouv un cho chez plusieurs
autres. Quelques visages s'animrent, les yeux brillants.

--Haaa!... Si c'tait possible! dit Free, qui s'en pourlchait les
lvres avec gourmandise.

--Mais oui, nom de nom, dit  son tour Ollewaert. Oui; demandons a!
Miel, espce de veau, qu'est-ce que tu en penses?

--Ha!... je ne pense rien, rpondit Miel ahuri.

Tous clatrent de rire, sauf Pierken, qui se leva, outr. Il se carra,
en imitant sans le savoir le grand chef socialiste de la ville; et,
comme lui, il dit, en paroles brves et mordantes, en promenant des
regards tincelants autour de lui:

--Bon. Si c'est l tout ce que vous dsirez, vous n'avez plus besoin de
moi. Adieu. Arrangez-vous avec le patron. Moi, j'ai autre chose  faire.

Il voulait partir et tous eurent peur qu'il ne les laisst en plan.
Quelques mains se tendirent comme pour le retenir et  nouveau une ombre
de mlancolie envahit les visages. Attends une minute, Pierken; pas si
vite, dit Leo. Et il demanda encore une fois  Pierken ce qu'il voulait
exactement.

--Comme j'ai dit, rpta Pierken d'un ton bref et dcid: envoyer une
dputation au patron; moins d'heures de travail et salaire suprieur;
s'il refuse, la grve!

Les ouvriers redevinrent graves.

--Nous serons fichus  la porte. Il nous fera tous valser, dit Leo
craintif.

--Bon. Alors tous en grve.

--a va de soi, s'il nous flanque tous  la porte. Il en trouvera
d'autres, opposa Leo.

--Non pas! Les socialistes de la ville interviendront, rpliqua Pierken.

Les ouvriers hsitaient.

--Qui veut y aller avec moi? demanda Pierken, pour trancher l'affaire.

--Moi! rpondit Fikandouss.

bahis, tous le regardrent. Qu'est-ce qui se passait donc chez
Fikandouss? On ne le reconnaissait plus! Son regard avait quelque chose
de fixe, de fanatique, et toute sa figure montrait une expression de
volont violente et farouche.

--Oui; moi ... moi! rpta-t-il avec une sorte d'nergie jalouse, parce
que les autres montraient leur grand tonnement.

--Et moi pour les femmes! s'cria  son tour Victorine, trs anime.

Ollewaert eut un geste nergique comme pour protester au nom de
l'autorit paternelle, mais le regard ferme et dcid de Pierken le
retint. Il retourna sa chique et cracha de colre, sans dire mot.

Pierken se dclara satisfait. Il et prfr un autre dlgu que
Feelken, mais il ne fit pas d'observation. Il tait satisfait. C'tait
un jeudi. Il fut dcid qu'on attendrait jusqu'au samedi, au repos de
quatre heures. Alors,  eux trois, ils iraient trouver M. de Beule chez
lui.

Les ouvriers s'taient levs pour retourner  leur travail. A ce moment
apparut Justin-la-Craque suivi de son aide Koml, qui portait une barre
de fer. Justin tait ivre. Il se planta en une attitude raidie devant
les hommes et se mit  bourdonner d'une voix sombre: Ooooooooooo...
Mais pas un ne prit garde  lui et tous lui tournrent le dos avec
mpris.

Des choses autrement srieuses les occupaient  prsent.




III


A quatre heures tapant, sans avoir mang leur tartine, Pierken,
Fikandouss et Victorine se tenaient prts. Cette question d'importance
avait t dbattue, s'ils ne feraient pas mieux de manger leur tartine
d'abord, vu qu'aprs ils n'auraient peut-tre plus le temps. Pierken,
toutefois, l'avait dconseill, disant que le cerveau tait plus lucide
avant le repas et, d'ailleurs, on pouvait bien s'imposer une lgre
privation pour la cause. Vrits qu'il tenait des chefs socialistes en
ville. Les autres s'inclinrent. Dans leur vtement de travail, ils se
firent aussi propres que possible, pour ne pas faire figure de mendiants
devant ces capitalistes; puis ils se dirigrent  travers le jardin vers
la maison. Pierken, malgr sa volont farouche, se sentait tout de mme
un peu mu; Fikandouss avait une face contracte et sombre; Victorine
riait nerveusement, par petites saccades, rptant sans cesse, avec une
insistance superflue qui dnotait son trouble, qu'elle n'avait pas peur
le moins du monde. Sefietje, du seuil de son arrire-cuisine, les vit
venir de loin. Aussitt elle disparut dans la maison; mais, lorsque les
sabots des trois ouvriers clapotrent sur les dalles de la cour, elle
reparut sur le seuil et demanda, surprise et mfiante:

--Qu'est-ce qu'il y a?

--Nous voudrions parler  monsieur, rpondit Pierken d'un ton aussi
calme que possible.

--Parler  monsieur! rpta Sefietje machinalement, les yeux pouvants,
comme en prsence d'une chose inoue. Pourquoi voulez-vous parler 
monsieur?

--Peu importe, dit Pierken, lgrement, impatient. Est-ce que monsieur
est chez lui?

--Je vais aller voir, rpondit Sefietje.

Et, les pommettes rouges, elle disparut en hte.

--Est-ce moi qu'il vous faut? demanda tout  coup une voix dure derrire
les ouvriers qui attendaient.

C'tait M. de Beule, qui revenait de faire un tour dans son jardin.

Un instant, tous trois perdirent contenance devant ce brusque face 
face inattendu. Mais Pierken se remit bien vite et dit:

--Oui, monsieur, nous voudrions vous parler un moment.

--Pourquoi? demanda-t-il, mfiant, comme Sefietje.

--Nous vous le dirons, monsieur. Pourrions-nous avoir quelques minutes
d'entretien chez vous?

--Vous pouvez parler ici, rpondit schement M. de Beule.

--a n'est pas bien facile, monsieur, dit Pierken hsitant et du.

Brusquement, M. de Beule se fcha.

--Vous ne prtendez pourtant pas me dicter la loi dans ma maison!
s'cria-t-il.

--Il n'est pas question de dicter la loi; il ne s'agit que de causer un
peu srieusement, rpondit Pierken qui se contenait.

--Je n'ai pas  causer avec vous, absolument pas! Mais pas du tout! cria
M. de Beule s'empourprant de colre.

--Eh bien, monsieur, rpondit Pierken, perdant patience  son tour et
enflant la voix, si vous n'avez pas  causer avec nous, nous avons 
causer avec vous! Nous venons vous demander, au nom de tous les ouvriers
et de toutes les ouvrires de la fabrique, si vous tes d'accord avec
nous pour ramener notre journe de travail de douze heures  dix, et
augmenter nos salaires de cinquante centimes par jour pour les hommes et
de vingt-cinq centimes pour les femmes. Voil, monsieur, ce que nous
avions  vous dire!

Et, sans peur, les bras croiss, Pierken regarda son terrible patron en
plein dans les yeux.

M. de Beule sursauta, puis regarda de tous cts, comme s'il cherchait
un objet, une arme quelconque qui lui et permis d'assommer l'audacieux
trio. Il eut un geste de fureur dsespre et presque comique; puis,
relevant la tte, il aperut sur le seuil de l'arrire-cuisine sa femme
et son fils, accourus au bruit des clats de voix, visages inquiets.

--As-tu entendu ce qu'ils viennent d'exiger? cria-t-il  sa femme. Deux
heures de travail en moins et cinquante centimes d'augmentation par
jour!

--Pour les hommes ... et vingt-cinq centimes pour les femmes, corrigea
Pierken d'une voix pose mais rsolue.

--Seigneur Dieu! s'cria Mme de Beule en levant les mains au ciel.

M. Triphon ne disait rien. Le regard  terre, il tortillait sa courte
moustache. Kaboul et Muche, qui s'taient rencontrs il n'y avait pas
cinq minutes, se flairaient, tournaient, procdaient  un minutieux
examen l'un de l'autre, comme s'ils se voyaient pour la premire fois.
Derrire un des carreaux de la cuisine, on apercevait confusment les
figures consternes de Sefietje et d'Eleken.

--Seigneur Dieu, rpta Mme de Beule au comble de l'angoisse.

Brusquement, M. de Beule fut pris comme d'une attaque de folie furieuse.

--Voyous! Mendiants! Canailles! hurlait-il hors de lui, en toisant les
trois ouvriers  tour de rle de ses yeux flamboyants. Crve-la-faim!
rugit-il comme suprme insulte, les poings serrs. Hors d'ici, nom de
Dieu! sinon....

Il n'acheva pas, bondit vers eux, comme s'il allait les assommer.

--Prenez garde, monsieur! dit Pierken extraordinairement calme. Prenez
garde, vous pourriez le regretter! Mais tout  coup, s'animant, la voix
stridente et des deux poings se frappant la poitrine: Des
crve-la-faim! Oui, nous sommes des crve-la-faim. Et c'est parce que
nous ne voulons pas rester des crve-la-faim, que nous venons rclamer
un sort meilleur. Nous voulons devenir des tres humains, monsieur, non
plus des btes de somme. Oui, des tres humains, madame! jeta Pierken
en se tournant vers Mme de Beule ... des tres humains, M. Triphon,
vous qui savez comme nous peinons, du matin au soir, pour vous et vos
parents! Dites-nous donc, M. Triphon, ce que vous pensez de nos
revendications! Dites-nous ce que vous feriez si....

--Hors d'ici, propre--rien! Vagabond! hurla soudain M. de Beule, au
paroxysme de la fureur, en se tournant vers son fils, comme si celui-ci
et t la cause de tout.

--Qu'est-ce que a veut dire, nom de Dieu! s'cria M. Triphon colre et
ahuri, pendant que sa mre avait une crise de larmes.

--Je le tuerai ... je le tuerai ..., gueulait M. de Beule se dmenant
comme un fou.

Et, ne sachant plus ce qu'il faisait, il alla donner des coups de pied
contre un tronc d'arbre.

Un brusque silence tomba. Les ouvriers, stupfaits, ne comprenaient
plus. Ils se regardaient entre eux, absolument dconcerts. M. Triphon
tait parti, en grommelant et jurant, humili jusqu'au fond de l'me de
cet affront subi devant leurs ouvriers. Mme de Beule n'tait que
gmissements, pleurs et supplications. Sefietje et Eleken avaient
compltement disparu derrire les carreaux de la cuisine.

--Donc, monsieur, vous refusez? conclut, au bout d'un instant, Pierken
redevenu trs calme.

--Je fermerais plutt boutique mille fois! clama M. de Beule avec un
juron retentissant.

--Vous n'en aurez pas la peine; nous nous en chargeons, rpondit Pierken
en regardant son matre bien en face. Venez les amis, dit-il en se
tournant vers ses camarades. Nous n'avons plus rien  faire ici. Allons
manger notre tartine.

Sans un mot, ils s'en retournrent tous les trois,  travers le jardin,
comme ils taient venus.




IV


Vive et amre fut l'impression sur les ouvriers de l'affront brutal fait
 leurs dlgus. Ils le ressentaient chacun comme une insulte
personnelle. Longtemps ils avaient hsit avant de demander la moindre
chose; mais  prsent, ils taient arms de volont, ils exigeaient.

Jusqu'aux plus serviles d'entre eux, ils se rvoltaient  la fin, prts
 une farouche rsistance. L'injustice subie pendant toute leur
existence remontait et bouillonnait en eux. Pierken, dont ils s'taient
tant de fois moqus, tait maintenant leur plus ferme soutien, leur
guide incontest, leur grand homme, celui qu'ils voulaient suivre et
dont ils attendaient le salut. Ils ne demandaient qu' obir  ses
ordres. Plus personne--les femmes pas plus que les hommes--ne craignait
les fureurs du patron. Et lorsque Pierken et dcrt que la grve
commencerait le lundi suivant, pas une seule voix d'opposition ne se fit
entendre. Au contraire: ce fut une sensation de dlivrance; un poids
qu'on leur enlevait du coeur, une joie de l'acte enfin accompli. Ils se
concertrent un moment sur la question de savoir si on communiquerait la
dcision au patron. Oui, disait Pierken. Il trouvait cela mieux, plus
digne, plus fort; il fallait y mettre des formes. Mais tous les autres,
du coup plus agressifs et plus intolrants que leur chef, estimaient que
ce serait politesse absolument superflue. Il (il, c'tait M. de Beule)
s'apercevrait bien qu'il y avait grve, lorsqu'il ne verrait aucun de
ses ouvriers  la fabrique, le lundi matin. Pierken n'insista point. Au
fond, cela lui tait bien gal. L'important, c'tait que l'on ft grve.

Le dimanche, au cours de l'aprs-midi, le village offrit un spectacle
insolite. Sefietje, par hasard, fut la premire  le remarquer. Attache
aux de Beule par plus de quarante annes de servage, Sefietje
considrait les intrts de cette famille comme les siens. De plus elle
possdait un instinct spcial, qui lui faisait pressentir les dangers
menaant ses matres. Donc Sefietje, qui regardait machinalement par la
fentre donnant sur la rue, vit avec la plus grande stupfaction passer
Berzeel. Elle n'en revenait pas. Jamais Berzeel ne passait son dimanche
au village o il travaillait: il le consacrait invariablement  se
saouler et se battre dans son village  lui. Aujourd'hui, du reste, il
tait aussi saoul que les autres dimanches; en plus de sa patte folle,
il titubait et parlait fort et faisait de grands gestes en compagnie
d'Ollewaert, le petit bossu, qui semblait galement fort mch. A eux
deux, le bossu et le bancal, ils formaient un couple peu ordinaire.

--Qu'est-ce que a veut dire? s'cria Sefietje s'adressant  Eleken.

L'anormal n'tait pas que Berzeel ft saoul, mais qu'il se ft saoul
ici, et non l-bas, dans son village. Une lueur de fivre colora
brusquement ses pommettes osseuses. Eleken non plus n'y comprenait rien.
Mais Eleken ne disait jamais grand'chose; elle prfrait ne pas tre
mle  ces histoires. Servante en second, elle se trouvait, vis--vis
de la servante en chef, dans la mme situation que celle-ci; Sefietje
vivait sous la frule de la famille de Beule, personnifie surtout en
monsieur, tandis qu'Eleken subissait la tyrannie de Sefietje, parfois
fort acaritre.

--Il y a peut-tre quelque chose qui les retient par ici: un concours de
joueurs de cartes ou de boules, risqua-t-elle avec prudence.

--Plus souvent! trancha Sefietje, en secouant la tte. Il ne viendrait
pas de si loin pour a.

Et elle se mit  radoter et se torturer l'esprit en creusant ce sujet
passionnant.

Un peu avant huit heures, au crpuscule, une autre scne anormale,
inquitante, se droula sous les yeux de Sefietje, qui l'observait.
C'tait toujours Berzeel, encore plus saoul, mais non plus accompagn du
seul petit bossu: c'tait Berzeel  la tte de toute une bande, parmi
lesquels Leo, Free, Poeteken et le Poulet Froid, accompagns de
Justin-la-Craque et de Koml, que suivaient de quelques pas Fikandouss
et Pierken, ayant Victorine  son bras. Berzeel conduisait la troupe au
cabaret du _Petit Sabot_, o ils entrrent tous, en dfilant devant
Justin-la-Craque qui, plant prs de l'entre, dans l'attitude raide
d'un factionnaire rendant les honneurs, oppitait d'une voix sombre en
roulant de gros yeux.

--Mais que se passe-t-il aujourd'hui? Qu'est-ce qui leur prend, aux
ouvriers de la fabrique! s'exclama Sefietje dans les transes.

Les matres avaient fini de souper; Eleken alla desservir. Sefietje,
qui, pour quelques instants, n'avait plus rien  faire, jeta un fichu
sur ses paules et courut  travers le jardin, vers la fabrique. Elle
tait prise d'un pressentiment sinistre. Il entrait dans les
attributions de Poulet Froid, chaque dimanche, de donner  manger aux
chevaux; puis il devait coucher dans le petit grenier au-dessus de
l'curie. Elle venait de le voir passer dans la rue avec la bande de
saoulards. N'aurait-il pas nglig de soigner ses chevaux?

Sefietje alla par derrire  l'curie et en ouvrit la porte. Les quatre
chevaux y occupaient leur place habituelle et tournrent la tte
lorsqu'elle entra. Sefietje vit leurs beaux grands yeux qui avaient des
reflets verdtres. Ils ne mangeaient pas et elle constata que leurs
auges taient vides. Ils taient l comme en attente d'une chose qui va
venir. Sefietje avait de la tendresse pour les btes. Avez-vous eu 
manger, mes bonnes btes? dit-elle  mi-voix, comme  des tres
humains. Le feu de l'inquitude colorait ses joues et elle tait trs
perplexe. Les chevaux n'taient pas en train de manger, mais cela
voulait-il dire qu'ils n'avaient pas eu leur ration? C'tait vers six
heures, ordinairement, que le Poulet Froid venait la leur apporter; il
tait maintenant plus de huit heures. Rien d'tonnant  ce que les auges
fussent vides. Tout de mme, Sefietje n'tait nullement rassure. Si
elle n'avait pas vu le Poulet Froid avec les autres bambocheurs, elle
n'aurait eu aucun soupon. Mais,  prsent....

Immobiles, les chevaux continuaient  regarder Sefietje et il y avait
comme une prire muette dans leurs yeux. Machinalement, Sefietje se
dirigea vers le coffre  avoine et en souleva le couvercle. Aussitt les
quatre chevaux se mirent  hennir en pitinant nerveusement leur
litire, dans le bruit de chane des anneaux de licol.

Elle remplit  moiti une mesure d'avoine et s'approcha du premier
cheval. La bte y alla si vivement qu'elle faillit renverser Sefietje.
Les autres s'agitaient d'impatience; et la vieille servante leur donna 
chacun un picotin. Elle hsitait pourtant, inquite et angoisse.
tait-ce bien, ce qu'elle faisait l? videmment, des chevaux bien
portants ne refusaient jamais l'avoine. Ils en dvoreraient des
boisseaux, si on ne les retenait pas. Ah! si vous pouviez parler, mes
bonnes btes! soupirait Sefietje. Elle aurait bien voulu aussi leur
donner une botte de foin, mais elle n'osait. Ce serait peut-tre trop.
Que dirait M. de Beule si le lendemain ses quatre chevaux taient
malades? Toute perplexe et attendrie dans sa piti pour les btes, elle
quitta l'curie, aprs leur avoir parl encore comme  des tres
humains.

Un peu avant neuf heures, lorsque les volets furent ferms et les lampes
allumes, des chants braillards tout  coup clatrent dans la rue.
Sefietje, occupe  laver la vaisselle avec Eleken, quitta aussitt son
ouvrage. Les chants s'levaient en une clameur sauvage. On et dit un
bruit d'meute.

--Les revoil! Ils sortent du _Petit Sabot_, dit Sefietje.

Et elle colla l'oreille contre le volet ferm. Tu entends?
murmura-t-elle alarme. C'est la voix de cet ivrogne de Berzeel. coute
donc; il jure comme un paen!

La porte de la salle  manger s'ouvrit et M. de Beule parut sur le seuil
de la cuisine.

--Qu'est-ce qui se passe dans la rue? demanda-t-il d'un air rogue.

--Mais je ne sais pas, monsieur, mentit Sefietje tremblante.

Eleken, quittant prcipitamment la cuisine, monta l'escalier quatre 
quatre, comme si quelque besogne urgente l'appelait en haut. M. de Beule
la suivit d'un regard irrit, traversa le vestibule, le couloir et
ouvrit la porte d'entre. La clameur des chants entra en coup de vent
dans la maison. Par-ci par-l des portes s'ouvraient dans la rue sombre.

--Qu'est-ce qu'il y a? demanda  son tour Mme de Beule, sortant de la
salle  manger.

--Je ne distingue pas bien, mais je crois qu'il y a de nos gens parmi
eux, rpondit M. de Beule.

--Seigneur Jsus! s'exclama Mme de Beule.

--Qu'il y en ait un seul  se prsenter saoul demain matin  la fabrique
et je le mets dehors sur-le-champ! cria M. de Beule dans un brusque
accs de fureur.

--Ce n'est pas sr qu'il y en ait des ntres, risqua Mme de Beule pour
le radoucir.

M. de Beule grommela encore quelques vagues menaces et les poux
rentrrent dans la salle  manger. Selon son habitude, M. Triphon tait
sorti. Les clameurs sauvages se perdirent dans le lointain.

Cependant Sefietje n'avait pas de repos. Elle ne cessait de guetter
l'heure  la pendule; et, lorsqu'il fut dix heures moins un quart, elle
dit  Eleken, redescendue  la cuisine aprs le dpart de M. de Beule:

--Il faut quand mme que je retourne voir  l'curie.

--Mais tu n'as donc pas peur, comme a toute seule dans l'obscurit!
objecta la timide Eleken.

--Je ne m'y fie pas; ces pauvres btes n'ont pas eu  manger, pour sr,
gmit Sefietje, presque en larmes.

Elle alluma une petite lanterne  huile et disparut dans le noir du
jardin. En approchant de l'curie elle entendit les chevaux s'agiter et
le bruit de chane de leur licol; et ds qu'elle et ouvert la porte,
hennissements et piaffements l'accueillirent. Ils bouleversaient leur
litire et leurs beaux grands yeux anxieux taient tous tourns vers la
lumire que Sefietje portait  la main.

--Guust, es-tu l! cria-t-elle, s'avanant vers l'chelle de la
soupente.

Pas de rponse.

Guust--autrement dit le Poulet Froid--avait l'ordre d'tre rentr au
plus tard  neuf heures et demie. C'tait une consigne formelle donne
par M. de Beule et que le Poulet Froid ne se serait jamais risqu 
enfreindre. A prsent il tait dix heures--Sefietje les entendit avec
horreur, ces dix coups, tomber, lents et lugubres, du clocher de
l'glise--et le Poulet Froid n'avait pas rejoint son poste. Guust,
es-tu l? demanda-t-elle encore une fois. Mais, de rponse, pas
davantage. Sefietje, grimpant  l'chelle et passant la tte par la
trappe, put constater que le galetas tait vide et le lit point dfait.
Le Poulet Froid n'avait donc pas paru, plus aucun doute; et il n'tait
pas venu donner l'avoine aux chevaux. Aux yeux de Sefietje, ce
manquement renversait tout; au point qu'elle se mit  sangloter, comme
brise de douleur, en descendant avec sa lanterne l'chelle de la
soupente.

Elle alla au coffre  avoine et, cette fois, remplit bien la mesure.
Elle n'hsita pas non plus  donner toute une botte de foin  chacun des
chevaux. Les btes mangeaient: on entendait un bruit sourd et continu,
comme de meules qui broient. Et Sefietje hsitait, avec un gros soupir.
Elle craignait de mal faire. Tout de mme, elle remplit un seau  la
pompe et le hissa jusqu'aux auges. C'tait presque au-dessus de ses
forces. L'eau ruisselait et lui mouillait les pieds. Deux des chevaux
burent avec avidit; les autres ne s'arrtrent pas de manger. En buvant
ils aspiraient le liquide comme une pompe: on voyait le niveau baisser.
Les autres n'y trempaient qu'un moment le naseau, comme si cette eau les
dgotait. Inconsole, Sefietje ferma la porte de l'curie et retourna 
la maison.




V


De toute la nuit, elle ne put dormir. La tragdie des chevaux la hantait
ainsi qu'un cauchemar. Que s'tait-il pass? Qu'allait-il se passer
demain? A cinq heures du matin Sefietje tait sur pieds. C'tait l'heure
o le Poulet Froid devait donner aux chevaux leur ration du matin. Qui
sait? Il tait peut-tre rentr tard dans la nuit. Frissonnante dans
l'air froid, un fichu jet en hte sur la tte et les paules, Sefietje
retourna vers l'curie.

Rien! Pas l'ombre de Poulet Froid! Sefietje courut  la chambre des
machines; Bruun devait dj s'y trouver, pour mettre ses chaudires sous
pression. Pas plus de Bruun que de Poulet Froid. Elle ouvrit la porte
de fer du fourneau. Le feu tait teint, noir, et la chaudire n'avait
qu'un faible sifflement, telle une chose qui est en train de rendre
l'me. Alors Sefietje fut prise d'pouvante. Elle retourna en courant 
la maison, d'une voix entrecoupe y raconta ses aventures  Eleken, qui
venait de descendre, puis elle se laissa tomber sur une chaise, les yeux
hagards et les mains jointes,  bout de forces. La deuxime servante,
avec de sourdes exclamations, se mit aussitt  courir de-ci de-l d'un
air effar.

A six heures, au moment o la besogne quotidienne aurait d commencer,
la fabrique gardait un silence de tombe. Sefietje n'osait mme plus y
aller voir; on et dit qu'il y allait de sa vie. Mais elle dpcha
Eleken vers la fosse aux femmes. Au bout de trois minutes, celle-ci
revint avec la nouvelle consternante que ni dans la fosse aux femmes,
ni dans la fosse aux huiliers, ni nulle part dans toute la fabrique,
il n'y avait me qui vive.

--C'est la grve, soupira Sefietje d'une voix blanche.

A six heures et demie, son heure habituelle, M. de Beule descendit.
Avant d'avoir quitt sa chambre, il avait t frapp par le silence
insolite qui rgnait dans la fabrique et, tout de suite, il demanda 
Sefietje:

--D'o vient que a ne tourne pas?

--Monsieur, dit Sefietje, hoquetante, la respiration coupe, il n'y a
personne  la fabrique!

--Comment a! s'cria M. de Beule.

Et il se prcipita dans le jardin. Sefietje courut en toute hte 
l'tage pour avertir Mme de Beule et M. Triphon. Ils descendaient au
moment mme o M. de Beule, fou de rage, revenait de la fabrique.

--Veux-tu savoir maintenant ce qu'il en est de ces voyous?... hurla-t-il
du plus loin qu'il vit sa femme.

Mme de Beule ne devait rien savoir. Elle n'en savait que trop. Mains
jointes, elle soupira:

--Quelle affaire, mon Dieu! Quelle affaire!

--Ces voyous! Ces saligauds! Ces vauriens! Ces mendiants! rugit M. de
Beule. Plus un seul d'entre eux ne remettra les pieds  la fabrique.
D'autres ouvriers! Tout de suite!

--O les prendre? demanda anxieusement Mme de Beule.

Cette simple question partit surexciter au plus haut point M. de Beule.

--Tu ne t'imagins pourtant pas que a m'embarrasse? dit-il.

Se tournant vers Sefietje il ordonna:

--Va d'abord et avant tout demander  Justin-la-Craque s'il veut soigner
les chevaux.

La fureur s'tranglait dans sa gorge. Il tonna:

--Les sales individus! Ils ont laiss ces pauvres btes sans nourriture!

--Pardon, monsieur, moi je leur ai donn hier soir du foin et de
l'avoine, dit Sefietje d'une voix qu'on entendait  peine.

Et elle s'empressa de courir chez Justin. Ce qu'il fallait avant tout,
c'tait un chauffeur. Qui prendrait-on pour remplacer Bruun? Ils
cherchrent, sans trouver personne qui et les aptitudes requises.

--Doorke Pruime, peut-tre, risqua timidement Mme de Beule.

Agac, M. de Beule haussa rageusement les paules.

--Soyons srieux, hein! grommela-t-il.

Mme de Beule se tint coite.

--Moi, je puis le faire, dit brusquement M. Triphon sans regarder son
pre.

Oh! oui, mon garon, fais-le! s'cria Mme de Beule en regardant son fils
avec une admiration attendrie.

Par rancune invtre, M. de Beule ne souffla mot, mais son silence mme
voulait dire qu'il acceptait l'offre.

Comme huiliers, poursuivit-il quelque peu radouci, nous pourrions
prendre Doorke Pruime, Sies van Lierde et Vloaksken. Comme cabris,
Peetse Fnieze; comme meunier, Soarlewie Soarels.

Mme de Beule approuvait tout d'un hochement de tte. M. Triphon,
conscient de la responsabilit qu'il allait assumer, prenait un air
srieux, concentr, nergique. Il estima rapidement que son travail
comme chauffeur ne l'empcherait pas d'aller parfois chez Sidonie. Et
puis, il avait le dimanche. L'affaire, en somme, ne se prsentait pas
trop mal; ils se remettaient de leur motion. Ils avaient presque une
lueur de triomphe et mme de provocation dans le regard.

--Et les femmes? demanda Mme de Beule.

A ce seul mot, M. de Beule rebondit au paroxysme de la fureur.

--Plus de femmes ... nom de nom! tonna-t-il. Plus de ces roulures ici!

Et ses yeux lanaient des clairs vers M. Triphon comme pour l'anantir.

Mme de Beule n'insista pas. Elle se replia peureusement sur elle-mme;
et, de son ct, M. Triphon fit semblant de ne pas saisir l'allusion
haineuse. Il alluma sa pipe et s'intressa un instant  Kaboul et Muche,
qui s'entr'tudiaient avec le soin le plus minutieux, comme s'ils ne
s'taient pas vus depuis des annes. La porte s'ouvrit et Sefietje
reparut. Elle tait rouge et suait d'avoir tant couru.

--Justin soignera les chevaux. Il leur a dj donn l'avoine, et il est
en train de les triller, dit-elle.

Il y eut un murmure de satisfaction. M. de Beule tmoigna son
contentement par un geste approbatif, et dit:

--Parfait. Djeune maintenant, Sefietje; puis tu iras chez Doorke
Pruime, chez Sies van Lierde et chez Vloaksken, pour leur demander de
venir travailler  l'huilerie. Aprs, tu iras chez Peetse Fnieze et chez
Soarlewie Soarels, pour les engager comme cabris et meunier.

--J'ai dj djeun; j'y vais tout de suite, rpondit Sefietje d'un air
soumis.

Et, aussitt, elle repartit. Alors M. et Mme de Beule allrent aussi
prendre leur petit djeuner que leur servit Eleken, avec de la fivre
dans ses mouvements et les jupes battantes.

--Pourquoi cette fille est-elle toujours si agite? demanda M. de Beule
agac.

Mme de Beule tcha de lui faire comprendre qu'elle avait double besogne,
pendant que Sefietje tait en course. Kaboul et Muche, selon leur
habitude, allaient de l'un  l'autre, qutant avec des yeux de
convoitise, leur part du djeuner.

Les matres ne s'taient pas encore levs de table que Sefietje tait
dj de retour. Essouffle, le visage moite, son visage osseux aux
pommettes avives d'une flamme, elle avait un air presque tragique; elle
rapportait des nouvelles dsolantes.

--Monsieur, dit-elle de sa voix teinte et angoisse, tous ces gens ont
du travail. Seul Vloaksken pourrait venir.

--Sacr tonnerre de...! jura M. de Beule en assnant sur la table un
coup de poing qui fit sauter les tasses dans les soucoupes.

Sefietje avait les yeux pleins de larmes. Mme de Beule semblait
pouvante. M. Triphon sentait vaciller en lui sa force de rsolution.

--Est-ce que l'on ne pourrait pas en trouver d'autres? glissa Mme de
Beule.

--Je n'en veux plus, sacr tonnerre de nom ... je ne veux plus personne!
hurla M. de Beule avec un nouveau coup de poing sur la table. Je ferme
la bote, j'arrte tout le tremblement et nous verrons un peu qui, d'eux
ou de moi, tiendra le plus longtemps!

Il se leva d'un bond, sortit, pour courir, gonfl de fureur, vers la
fabrique.

--Mon Dieu! Mon Dieu! Que va-t-il se passer? gmit Mme de Beule en
joignant les mains.

Accable, comme si elle et reu le coup de grce, Sefietje rentra en
larmoyant dans sa cuisine.




VI


M. de Beule tint parole avec un enttement farouche. Il alla lui-mme
fermer  clef toutes les portes de la fabrique, se rendit compte que
Justin-la-Craque et son aide Koml s'occupaient des chevaux; et lorsque
Vloaksken, le seul ouvrier qui et consenti  venir travailler  la
fabrique, se prsenta au cours de la matine, il le renvoya sans faons,
en lui dclarant d'une voix rageuse qu'il fermait boutique et n'avait
pas l'intention de la rouvrir de sitt.

Quelques jours se passrent. M. de Beule, avec sa colre froide et
concentre, allait et venait, sans but. M. Triphon, qui  prsent
n'avait plus rien du tout  faire, dambulait de mme, mettant tous ses
soins  viter le nez  nez avec son pre; et Mme de Beule ne cessait de
gmir, se lamenter, cependant qu' la cuisine rgnait un silence de
mort. Seule, Eleken persistait  courir en tous sens, l'air affair.
Cela agaait M. de Beule  tel point qu'un jour il l'arrta et lui
demanda avec vhmence:

--Mais, sacredieu! qu'est-ce que tu as  toujours courir ainsi?

--Mais ... pour mon ouvrage ... monsieur, rpondit la servante, blme
d'effroi.

--Fais donc ton ouvrage un peu plus tranquillement, nom d'un tonnerre,
ragea M. de Beule.

Eleken ne dit plus rien et partit dans un envol de jupes plus sourd,
mais, pendant tout le reste de la journe, on lui vit les yeux pleins de
larmes. Et le soir, Sefietje, les pommettes en feu, vint annoncer  Mme
de Beule que, trs probablement, Eleken quitterait son service  la fin
du mois.

Des bruits divers circulaient touchant les ouvriers et leurs
dispositions. Selon les uns, ils taient fermement dcids  maintenir
leurs revendications jusqu'au bout. Selon d'autres, les femmes des
grvistes se montraient beaucoup moins enthousiastes qu'eux; elles
commenaient  rcriminer et insistaient pour que leurs hommes
reprissent le travail.

On les voyait assez souvent, la pipe au bec, les mains dans les poches,
par les rues du village, et passer volontiers, comme en manire de
protestation et de provocation, devant la demeure des de Beule. Certains
d'entre eux tenaient  la main le petit journal socialiste et le
lisaient ostensiblement: on pouvait les voir de la maison du patron. Il
y avait dj eu un ou deux articles sur la grve de la fabrique de
Beule; naturellement, on y prenait parti pour les ouvriers, et M. de
Beule, dont le nom prtait aux allusions faciles par le son qu'il avait
en flamand, M. le Bourreau, y tait trait de ngrier. Rgulirement, le
patron trouvait ces numros du journal dans sa bote aux lettres.

C'tait Pierken qui menait la bande et, parfois, il faisait en pleine
rue quelque allocution brve et violente, Victorine marchait  son ct,
le plus souvent la seule femme dans le groupe, parfois accompagne de
Lotje ou de Zulma, Free, Poeteken, Leo, Fikandouss-Fikandouss, Bruun, le
chauffeur, Pol et le Poulet Froid, Pee, le meunier et Miel, cette
espece de veau, suivaient, tous l'air plus ou moins perdu et ahuri; ils
trouvaient le temps long, dconcerts par ces journes  ne rien faire,
auxquels ils n'taient pas habitus, dans l'attente continuelle d'une
solution qu'ils avaient escompte trs rapide et qui semblait
s'terniser. Quant  Berzeel, il demeurait invisible. On le disait
retourn  son village, mais personne ne savait au juste. Les gens, au
passage des grvistes, venaient regarder curieusement sur le seuil de
leur porte; et tout le village tait soudain retomb  un calme et un
silence extraordinaires, depuis qu'on n'y voyait plus fumer la haute
chemine de la fabrique, et n'entendait plus le tonnerre incessant des
pilons.

Parfois Justin-la-Craque et Koml faisaient un bout de conduite auc
chmeurs. La premire fois que M. de Beule les vit, ce fut un drame. Il
bondit de fureur et voulut incontinent leur interdire l'accs de
l'curie. Les supplications de sa femme, et surtout l'ide assez peu
rjouissante d'avoir  soigner lui-mme les chevaux, modrrent sa
fougue. Il rsolut d'avoir une explication avec les deux forgerons. Il
se rendit  l'curie vers l'heure o il tait sr de les y trouver, et,
matrisant  grand peine la colre et l'indignation qui bouillonnaient
en lui:

--Justin, je t'ai vu ce matin en compagnie des gouapes!

--Oui, m'sieu, dit Justin comprenant aussitt de quoi s'agissait et
admettant l'ignominieuse pithte; oui, m'sieu, j'ai t avec eux et je
voudrais bien que a finisse, cette blague-l.

--Pour moi a peut durer dix ans! fanfaronna M de Beule avec hauteur.

Pour moi pas, m'sieu, pour moi pas! rpondit Justin avec force. Quand la
fabrique ne marche pas, moi non plus je n'ai pas grand'chose  faire. Je
voudrais que vous vous entendiez avec eux, m'sieu.

Justin-la-Craque, avec ses btises quand il avait bu un verre de trop et
qu'il oppitait, faisait parfois preuve,  jeun, d'un jugement assez
sens, de mme qu'il tait un excellent ouvrier quand il voulait bien
s'en donner la peine. En outre aucune timidit ne le retenait et,
lorsque sa conviction tait faite, nulle crainte ne l'arrtait de
l'exprimer avec grande franchise. Il regarda M. de Beule bien en face et
poursuivit:

--J'ai caus avec tous, m'sieu, et il y en a des bons et des mauvais
parmi eux. Pierken demande trop et c'est lui qui excite les autres,
Victorine va naturellement de son ct et Fikandouss aussi. Je ne leur
ai pas mch la vrit. Je leur ai dit qu'ils demandaient trop et qu'ils
avaient tort. Mais les autres, m'sieu, si les autres obtenaient quelque
satisfaction, si peu que ce soit, ils seraient contents et reprendraient
le travail.

--Bien; pas un centime! cracha M. de Beule.

--Vous avez tort, m'sieu. Vous avez grandement tort, dit posment
Justin.

--Le Poulet Froid a laiss mes chevaux sans manger ni boire! cria M.
de Beule, rouge de colre.

--Il le regrette, m'sieu, il ne le ferait plus, affirma Justin. Et Koml
rpta d'un ton convaincu:

--Non ... non ... il ne le ferait plus.

--Si vous leur accordiez quelque chose, insista Justin. Par exemple,
chaque fois deux gouttes au lieu d'une; et le soir, s'ils pouvaient
finir  sept heures et demie au lieu de huit heures. Je crois que tous,
ou  peu prs, seraient contents. Je rponds de Free, de Pee,
d'Ollewaert et de Berzeel. Et je suis presque certain que les autres
suivraient.

--Oui ... oui ..., deux gouttes au lieu d'une, rpta Koml en cho. Et
son grand nez bougea dans sa face de suie, comme s'il dgustait dj le
royal cadeau.

--Rien, rien! ritra durement M. de Beule. Et il quitta l'curie pour
en briser l.




VII


C'tait chose curieuse, et personne ne savait ni ne comprenait comment
cette rumeur s'tait propage; mais elle courait avec persistance, par
tout le village. Les ouvriers, disait-on, se montreraient satisfaits et
la grve prendrait fin, si M. de Beule consentait  diminuer la journe
de travail d'une demi-heure et  doubler la ration de genivre.

Sefietje en avait entendu parler, ainsi qu'Eleken, qui, aprs tout, ne
quitterait pas son service  la fin du mois. Mme de Beule et son fils
taient galement au courant. Cela flottait dans l'air, et on avait
parfois l'impression,  voir les gens sur le pas de leur porte ou par
groupes, le nez au vent, aux coins des rues, qu'ils humaient les
manations volatilises de l'alcool rconciliateur. On tait vers la fin
de la premire semaine de grve et on sentait venir le dimanche comme un
jour de crise dcisive, o, de deux choses l'une: le conflit serait
rsolu, ou bien prendrait des proportions inquitantes.

Ce dimanche-l, de fort bonne heure dans la matine, on put voir
Pierken, l'air soucieux et affair, passer et repasser dans la rue; et 
dix heures, aprs la grand'messe, des camelots distribuer la petite
feuille socialiste. Elle contenait un article o l'on disait violemment
leur fait aux faux frres qui oseraient trahir la cause commune et
vendre leurs droits les plus sacrs, leur dignit d'hommes libres, pour
un immonde verre d'alcool empoisonneur.

A onze heures Justin-la-Craque vint sonner  la porte de M. de Beule. Il
tait lgrement mch, avec des yeux aqueux et fixes, prt  fredonner
l'_O Pepita_. Il n'en fit rien pourtant, mais insista pour avoir un
moment d'entretien avec M. de Beule; et lorsque celui-ci, averti par
Sefietje, parut enfin, non sans une rpugnance marque:

--Puis-je, monsieur? Puis-je? demanda Justin, sans plus de prcision.

--Quoi? dit M. de Beule, bourru et mfiant.

--Leur dire qu'ils auront double ration et pourront finir  sept heures
et demie?...

--Pour l'amour de Dieu, accepte! supplia Mme de Beule, intervenant dans
la conversation.

--Mais ne te mle donc pas de ces affaires-l! dit M. de Beule, se
retournant agac.

Avec un soupir Mme de Beule s'loigna. Fixement, de ses yeux vitreux
d'alcoolique Justin regardait M. de Beule. Il crut sentir qu'il
hsitait, flchissait.

--Je vais le leur dire! Je vais le leur dire! s'cria-t-il brusquement
dans un transport d'enthousiasme, en faisant un mouvement vers la porte.

--A tes risques et prils, Justin! a vient de toi! cria M. de Beule
d'un ton svre.

--Oui ... oui ... a vient de moi! cria Justin.

Et d'un saut il fut dans la rue.

--Ils vont revenir! jubila Mme de Beule avec un soupir de soulagement.

Mais M. de Beule la toisa d'un regard courrouc et rpliqua:

--Qu'en sais-tu? Et d'ailleurs, qui te dit que je les laisserai rentrer?

Mme de Beule prfra ne rien rpondre. Et elle se rendit  la cuisine
auprs de Sefietje, pour parler du dner.




VIII


Le dimanche s'coula, exceptionnellement tranquille. Ce calme absolu
donnait au village un air morne; on l'et dit abandonn. M. Triphon, en
rentrant vers cinq heures, apporta cette trange nouvelle: il avait
rencontr Berzeel dans la rue, et il n'tait pas ivre.

--Il n'tait pas ivre! s'cria Sefietje, stupfaite et presque alarme.

--Non; absolument pas! Aussi frais que je suis! affirma M. Triphon.

Sefietje n'en revenait pas. Ses pommettes se colorrent du rouge des
grandes agitations intrieures.

--Est-ce qu'il y a du nouveau? demanda Mme de Beule en s'approchant,
l'air inquiet.

--Non, maman, sauf que Berzeel se promne dans le village et qu'il n'est
pas ivre, rpta M. Triphon.

--Oh! a, c'est bien! dit Mme de Beule satisfaite.

M. de Beule, occup  crire dans son bureau, parut galement au bruit
des voix et, d'un air rogue, demanda ce qui se passait. Mme de Beule lui
communiqua l'tonnante nouvelle, ajoutant que cela lui semblait de trs
bon augure.

--tait-il seul? demanda M. de Beule  sa femme, vitant, selon sa
hargneuse habitude, d'adresser directement la parole  son fils.

--Tout seul, rpondit M. Triphon d'un ton mat, affectant, de son ct,
de ne pas regarder son pre.

--a peut encore venir. Il n'est pas trop tard pour se saouler, ricana
M. de Beule.

Tout de mme, il n'tait pas de trop mchante humeur, ce jour-l. Au
contraire. On aurait presque pu lui trouver un soupon d'air enjou, si
le mot n'et jur avec son caractre. Il ralluma un bout de cigare, ce
qui tait gnralement bon signe, et rentra dans son bureau. Kaboul et
Muche, qui s'taient un instant flairs comme deux trangers, suivirent
chacun leur matre.

Lorsque six heures eurent sonn  l'glise, M. de Beule ressortit de son
bureau et s'en alla, par vieille habitude, faire un tour  la fabrique,
suivi de Muche. Arriv non loin de l'curie, il vit,  peu de distance,
trois hommes en conversation anime. Il reconnut Justin-la-Craque, son
aide Koml et ... non sans une vive motion ... le Poulet Froid! M. de
Beule eut un sursaut violent et un mouvement instinctif pour se
prcipiter sur l'individu qui avait si odieusement nglig ses chevaux.
Une seconde impulsion, tout aussi spontane et machinale, le retint. Le
trio lui tournait le dos et on ne l'avait pas vu venir. Il rappela
Muche, revint en arrire et se tint cach, derrire un pan de mur. Il
lui venait un bruit de voix sans qu'il lui ft possible de comprendre ce
qui se disait. Mais il vit le Poulet Froid sortir de l'curie avec le
crible pour l'avoine et l'entendit qui secouait le grain, d'o
s'envolait dans la cour un petit nuage de fine poussire. Le Poulet
Froid avait donc repris le travail, sans rien dire. Le Poulet Froid
ne se considrait plus comme tant en grve.

M. de Beule se retira en douceur et rentra tout droit  la maison. Mme
de Beule, qui l'avait vu traverser le jardin d'un pas agit, lui demanda
anxieusement ce qu'il y avait.

--Ce qu'il y a! dit M. de Beule haletant. Il y a que je me retiens pour
ne pas flanquer des coups de pied  un voyou l-bas!

--Qui donc, mon Dieu! dit Mme de Beule, prise de peur.

--Le Poulet Froid! Il est auprs des chevaux!

--Oh! non, non! fit Mme de Beule suppliante.

--Ne l'aurait-il pas mrit, peut-tre? ragea M. de Beule.

--Si ... si ... mais pourtant tu ne peux pas!

--Oh!... si je ne me retenais!... gronda M. de Beule menaant.

--Oh! je t'en conjure! Je t'en conjure! gmit Mme de Beule, les mains
jointes.

M. de Beule fit comme si ce n'tait pas chose facile de le flchir, et
finit tout de mme par acquiescer  contre-coeur. Mais il jura qu'il
assommerait le Poulet Froid au moindre reproche qu'il aurait  lui
faire dans son service  l'avenir.

--Rien ne clochera plus; il a eu une rude leon; tous ont eu une rude
leon, dit Mme de Beule conciliante.

Et elle l'entrana doucement vers la salle  manger, Eleken venait de
servir le repas. Il y avait du poulet avec de la salade, un plat que M.
de Beule aimait beaucoup. Il en mangea goulment et avec abondance, s'il
se repaissait de la chair d'un ennemi.

Aprs le souper M. Triphon se retira discrtement et se rendit chez
Sidonie.

--Mon Dieu! dit en soupirant Mme de Beule  Sefietje, il aurait bien pu
rester  la maison un soir comme celui-ci.

--Ah! oui, madame, mais quand on est entre les mains d'une pareille
crature!... rpondit Sefietje d'un air entendu et peu encourageant.

Sans insister, Mme de Beule rentra dans la salle  manger o elle tcha
de distraire son mari.

Heureusement M. Triphon ne fut pas longtemps absent. A neuf heures et
demie, il tait de retour avec un renseignement curieux, qui les tonna
tous trs fort: Pierken,  cette heure-ci, dambulait en tat d'ivresse
par le village. Parfaitement, Pierken; lui, qui autrement ne buvait
jamais, courait maintenant en compagnie de Fikandouss, d'un cabaret 
l'autre, en faisant du boucan et cherchant querelle  tout le monde.
Berzeel ne le quittait pas d'une semelle. Oui, Berzeel, parfaitement 
jeun, absolument matre de lui, veillait sur Pierken comme un pre sur
son enfant, en faisant tous ses efforts pour le calmer et le ramener 
leur logement commun. Ils venaient de quitter la _Bonne Esprance_ et se
dirigeaient vers le _Petit Sabot_.

--Mais, mais, mais! s'exclama Mme de Beule en joignant les mains de
stupfaction. M. de Beule eut un petit rire haineux et bref.

--Le monde renvers, quoi! ricana-t-il.

M. Triphon, l'air satisfait de lui-mme, se dirigea vers la cuisine. Il
y trouva Sefietje inquite, rouge, et Eleken qui allait et venait, les
jupes battantes.

--Bruun, le chauffeur, est venu ici, murmura Sefietje.

--Bruun, le chauffeur! Pour quoi faire? demanda M. Triphon bahi.

--Pour prendre les clefs.

--Les clefs de la fabrique?

Sefietje fit signe que oui.

--Et tu les lui as donnes?

--Il les a prises, dit Sefietje.

--Est-ce que tu l'as dit  papa?

--Mais non!

M. Triphon prit sa casquette et se hta, dans l'obscurit, vers la
fabrique. Il secoua toutes les portes, qu'il trouva fermes. Dans la
chambre au-dessus de l'curie, il aperut un mince filet de lumire: le
Poulet Froid tait  son poste. M. Triphon se retira sur la pointe du
pied. Avec un sentiment d'espoir ml d'incertitude, il retourna  la
maison, o il ne dit mot.




IX


Quatre heures du matin: Sefietje tait dj veille. Il lui sembla,
dans son sommeil lger, avoir entendu des pas feutrs sous sa fentre.
Les yeux ouverts et fixes dans le crpuscule de l'aube  peine
naissante, elle resta immobile sur le dos  couter et n'entendit plus
rien. Mais l'inquitude couvait en elle; elle se leva, carta le petit
rideau de sa lucarne, regarda dans le jardin, tchant d'en sonder les
profondeurs vagues.

Une exclamation sourde lui chappa. Au-dessus des frondaisons grises et
brouilles, la haute chemine de la fabrique dardait son cierge rose et
du bout noirci sortait un mince filet de fume fauve, qui allait se
perdre dans le vide du ciel. Alors Bruun tait dj  ses chaudires, la
grve tait finie et, tout  l'heure, le travail allait reprendre  la
fabrique. Une joie immense emplit son me ingnue d'esclave ayant fait
siens les intrts de la famille qui l'exploitait depuis prs d'un
demi-sicle. Elle se prcipita vers le lit o dormait Eleken et la
secoua.

--Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce qui se passe? sursauta la jeune
servante apeure.

--Pscht! La chemine de la fabrique qui fume! Elle fume! Elle fume!
rptait Sefietje jubilante.

--Ah!... dit Eleken, dont la tte lourde de sommeil retomba sur
l'oreiller.

A six heures trs exactement, Sefietje, qui attendait depuis trois
quarts d'heure, en une agitation croissante, dans sa cuisine dserte,
entendit un bourdonnement bien connu sortir de la fabrique. Quelques
instants aprs, les pilons se mirent  rebondir, comme en un pas de
danse joyeuse. Aussitt M. et Mme de Beule, ainsi que M. Triphon,
quittrent leurs chambres et descendirent. La joie du triomphe
illuminait leur visage et M. de Beule s'exclama:

--Haha!... Ils reconnaissent donc qu'ils ne sont pas les plus forts, les
petits bonshommes!

--Les femmes sont-elles aussi rentres? demanda Mme de Beule.

Eleken fut dpche  la fabrique. Elle revint au bout de trois minutes
et dit:

--Toutes les femmes sont  leur ouvrage, except Victorine.

--Celle-l n'a pas  revenir ... Je ne veux plus la voir  la fabrique!
cria M. de Beule en un accs de colre subite.

Pendant le djeuner on tint conseil sur l'attitude  prendre.

--Il faudrait d'abord y aller voir, opina M. Triphon.

M. de Beule eut un geste d'impatience. Il persistait hargneusement  ne
pas vouloir adresser la parole  son fils. Se tournant vers sa femme il
dit:

--Si j'y vais, je les flanquerai tous dehors  coups de pied. Il
vaudrait peut-tre mieux que tu....

--J'irai, j'irai! s'empressa d'approuver Mme de Beule.

--Mais dis-leur surtout, insista M. de Beule, reprenant du coup tout son
aplomb, que s'ils recommencent jamais ou si j'ai  me plaindre d'eux le
moindrement  l'avenir, c'est la porte, immdiatement.

Mme de Beule ne dit mot. Elle se hta de finir son djeuner et, se
levant:

--Est-ce que tu m'accompagnes? demanda-t-elle, hsitante,  son fils.

Elle craignait que son mari ne s'y oppost: mais il ne dit rien. Bien
que M. Triphon n'existt plus pour lui, il ne trouvait pas mauvais qu'il
se charget  sa place de cette corve. La mre et le fils quittrent la
salle  manger et gagnrent le jardin en fleurs. La matine d't tait
merveilleuse. L'herbe se couvrait comme d'un transparent argent et
l'air semblait une chose qu'on pouvait boire, une source pure qui vous
revivifiait tout entier. Les grands arbres achevaient leur calme rve de
la nuit. Leurs cimes vaporeuses fumaient,  peine traverses par les
flches d'or du soleil levant. On croyait humer du bonheur.

Ils arrivrent devant la chambre des machines et ouvrirent la porte sans
brusquerie. La gueule rouge de la fournaise tait toute large ouverte et
Bruun y jetait  grandes pelletes du menu charbon mouill. Son visage
en sueur se cuivrait aux reflets de la flamme et les poils frisottants
de sa barbe noire semblaient du fil mtallique incandescent. Il se
rangea trs vite lorsqu'il vit entrer Mme de Beule avec son fils et
salua, poliment,  la faon habituelle, comme si rien d'extraordinaire
n'tait arriv:

--Bonjour, madame. Bonjour, Monsieur Triphon.

--Bonjour, Bruun, rpondirent-ils tous deux.

Un bref silence. Bruun s'tait remis  activer ses feux, mais Mme de
Beule, sentant bien que l'on ne pouvait en rester l et qu'il fallait
dire quelque chose, rassembla tout son courage.

--Alors, Bruun, commena-t-elle, qu'est-ce qui vous a donc pris  tous
de nous laisser en plan comme a?

Bruun toussa. Il cherchait  rpondre, semblait-il, mais les paroles ne
venaient pas. Il toussa encore et regarda dans son feu avec une
attention extrme, comme si la rponse, vraiment, devait sortir de l.

--Il ne faudrait pas que a se rpte, poursuivit Mme de Beule avec
calme. Cette fois-ci monsieur ferme les yeux, mais  la prochaine
occasion, il n'en serait plus de mme, soyez sr.

Bruun cessa d'activer son foyer et regarda un instant Mme de Beule bien
en face. Dcidment, il voulait dire quelque chose et commenait dj 
mettre des sons. Mais a ne sortait encore pas. Il semblait ne pas
pouvoir trouver les mots pour exprimer ses sentiments. Du reste, Mme de
Beule n'insista point. Elle lui avait dit ce qu'elle voulait lui dire
et, accompagne de M. Triphon, passa dans la fosse aux huiliers o les
pilons menaient leur danse infernale.

Il y avait deux places vides aux tablis. M. Triphon le remarqua du
premier coup d'oeil: celle de Pierken et celle de Fikandouss. Il
s'empressa de le glisser  l'oreille de sa mre, avant qu'elle et lui
passent lentement devant la range des ouvriers, en rpondant d'un
mouvement de tte  leur salut silencieux. Tous les autres taient 
leur poste. Berzeel y tait, parfaitement de sang-froid, srieux et mme
grave, comme s'il sentait peser sur lui une responsabilit inhabituelle.
Leo y tait, Free y tait, Poeteken y tait, et Ollewaert aussi, tous 
l'envi poss et graves, absorbs dans leur travail, comme s'il
n'existait nul autre intrt au monde. Pee tait dj tout blanc, tel un
bonhomme de neige,  ct de ses moulins rageurs, et Miel, cette espce
de veau, avec l'autre cabri se dmenait autour des normes meules
verticales. Miel resta une minute bouche be lorsqu'il vit paratre Mme
de Beule avec M. Triphon et ses pais sourcils rejoignirent presque ses
cheveux, faisant disparatre le doigt de front qu'il possdait.
Visiblement, il n'avait rien compris  tout ce qui s'tait pass et
attendait encore la solution de l'nigme.

Les hommes semblaient de plus en plus absorbs dans leur travail et les
pilons tapaient avec une telle furie que Mme de Beule et son fils se
sentaient dans l'impossibilit matrielle d'entamer le moindre colloque.
D'ailleurs, il n'y avait rien d'autre  dire que ce qu'ils venaient de
signifier  Bruun, qui, certes, ne manquerait pas de leur en faire part;
mais ils auraient bien voulu savoir pourquoi Pierken et Fikandouss
n'taient pas revenus et ce qu'ils avaient l'intention de faire. M.
Triphon, profitant d'une brve accalmie dans l'ouragan des pilons,
s'approcha de Berzeel et lui demanda:

--Est-ce que Pierken ne revient plus?

--Mais si, mais si, m'sieu; seulement il est un peu malade; il a un fort
mal de tte, rpondit Berzeel.

--Et Fikandouss?

--a, je ne sais pas, m'sieu, dit Berzeel de son air grave et absorb.

Les pilons recommenaient  bondir, les hommes s'affairaient autour des
presses. Sans s'attarder davantage, Mme de Beule et M. Triphon
quittrent la fosse aux huiliers pour se diriger vers la fosse aux
femmes. Au moment de sortir de l'huilerie, comme ils se retournaient
sans penser  mal, ils aperurent de loin Bruun, le chauffeur, qui
piait leur dpart, par la porte entr'ouverte de la chambre des
machines.

Dans la fosse aux femmes, plus rien qui les empcht de dire tout ce
qu'ils voulaient. L aussi tout le monde tait  son poste, hormis
Victorine. Ds que Mme de Beule et son fils eurent fait leur entre,
Mietje, Lotje et La Blanche firent une sortie violente contre Pierken
et Victorine qui, disaient-elles, avaient entran  la grve tous les
autres, contre leur gr. La vieille Natse pleurait comme une Madeleine;
et elles taient unanimes  jurer leurs grands dieux que jamais plus
pareille chose n'arriverait et qu'elles chasseraient Victorine  coups
de pied quelque part, si elle osait reparatre dans leur atelier.

--Mais comment avez-vous pu vous laisser monter la tte ainsi? s'exclama
Mme de Beule, levant les bras d'indignation.

--Eh oui, bien notre btise, notre folie! s'cria Lotje.

Et,  son tour, brusquement elle clata en larmes.

--Ah! mon Dieu, madame, quelle affaire! Quelle terrible affaire! geignit
Natse, les mains jointes.

--Qu'ils essayent donc d'y revenir! Je mordrais, je grifferais! glapit
La Blanche hors d'elle.

Cette violence unanime des femmes rendait les reproches superflus. Aussi
Mme de Beule se borna-t-elle  leur donner de bons conseils pour
l'avenir, en les avertissant une fois pour toutes qu'une rcidive
quivaudrait au renvoi gnral et sans rmission.

--N'ayez pas peur, madame! firent-elles  l'unisson.

Et Mietje Compostello, de sa voix caverneuse, ajouta:

--S'il fallait me traner  genoux d'ici jusqu' l'glise, je le ferais
volontiers pour que a ne soit pas arriv.

Mme de Beule et son fils s'en allrent. Dans la fosse aux femmes il
n'avait pas prononc un mot. A la maison, M. de Beule, triomphant,
fielleux, ricanait d'aise en coutant sa femme narrer la lamentable
histoire.




X


A dix heures, le moment venu de faire sa tourne avec la bouteille de
genivre, une agitation violente s'empara de Sefietje. Que faire? Verser
deux gouttes ou seulement une? Le rouge aux pommettes, elle vint
demander  Mme de Beule quels taient les ordres.

Mme de Beule n'en savait rien. Il n'y avait pas eu d'accord positif.
Tout s'tait maniganc par l'entremise de Justin-la-Craque, qui avait
pris la responsabilit sur lui. Elle alla consulter son mari.

--Ils ne le mritent pas du tout, rpondit M. de Beule sur un ton
chagrin.

Comme il arrivait souvent chez lui, son humeur, l'instant d'avant
victorieuse et fanfaronne, tait brusquement redevenue, sans aucune
cause apparente, morose et sombre. carlate, gonfl de colre et de
rancune, il tait assis au milieu des paperasses  son bureau.

--Si on leur en donnait tout de mme deux pour avoir la paix, proposa
timidement Mme de Beule.

Il refusa de se prononcer.

--Tu vois comme je suis surcharg de besogne... On ne peut donc pas me
laisser une minute tranquille! grommela-t-il.

Mme de Beule s'en retourna auprs de Sefietje qui attendait, sa
bouteille pleine sur le bras.

--Il ne veut pas se prononcer! soupira-t-elle.

--Mais que dois-je faire? soupira Sefietje  son tour.

--Donnez-leur en deux, dit Mme de Beule aprs une brve hsitation.

Sefietje partit, commena par la chambre des machines, s'approcha de
Bruun. Ils changrent un salut banal, comme si rien ne s'tait pass et
Sefietje remplit le verre. Bruun le lampa d'un trait, garda le verre 
la main, regarda Sefietje.

--Encore? demanda-t-elle d'une voix blanche.

Sur un signe que oui, elle remplit  nouveau le verre qu'il vida comme
si c'tait de l'eau, et le rendit  la servante. Sans un mot, elle passa
dans la fosse aux huiliers.

Berzeel tait le premier  servir. Avec la figure toujours grave de
quelqu'un qui sent tout le poids de sa responsabilit, il regarda
vivement et  la drobe la bouteille, comme s'il en jaugeait d'un seul
coup d'oeil le contenu. Sefietje remplit le petit verre. Il le vida d'un
trait, comme Bruun. Alors il hsita. Ses doigts tremblaient lgrement;
il semblait vouloir donner et prendre  la fois. Sefietje ne comprit pas
trs bien; elle crut d'abord qu'il n'en dsirait pas davantage. Le petit
verre et la bouteille eurent chacun un mouvement de oui et non, d'abord
l'un vers l'autre puis en sens inverse, jusqu' ce que Sefietje et
enfin compris trs clairement et verst une seconde rasade. Berzeel eut
un rictus de satisfaction, avec un sourire de ses petits yeux vifs.
Merci, dit-il en rendant le verre vide.

Tous les autres avaient suivi la petite scne avec une curiosit tendue
 l'extrme, arrtant une minute leurs pilons pour n'en pas perdre un
dtail. Free et Leo sourirent comme Berzeel et se pourlchrent
machinalement les lvres. Le petit Poeteken couvait le verre de ses yeux
rayonnants et candides, pareil  un ange qui assiste  une rvlation.
Ollewaert eut un grand soupir de soulagement, comme brusquement dlivr
d'un poids norme. Il enleva sa chique et la posa sur l'tabli, pour la
reprendre aprs qu'il aurait bu. Pee, tout blanc de farine, quitta ses
moulins, et la figure de Miel, cette espce de veau, s'panouit en un
large rire muet et fig. Il semblait enfin comprendre quelque chose 
tout ce qui s'tait pass et ce quelque chose le bouleversait de joie.
Ils burent avec des grognements de plaisir et, du coup, Leo lana, sur
un ton encore un peu timide, son Ooooo ... uuuu ... iiii ... qu'on
n'avait plus entendu depuis des semaines. Sefietje, bouche close, sans
prononcer un mot, s'acquittait machinalement de sa tche, le visage
renfrogn, mure dans une hostilit sourde. Elle y mettait toute la
diligence possible; ds qu'elle en eut fini avec les huiliers, elle se
hta vers l'atelier des femmes. Mais avant qu'elle et eu le temps de
disparatre Justin-la-Craque vint se planter devant elle, suivi de Koml
qui portait une barre de fer, et lui demanda d'un air triomphant ce
qu'elle pensait de la faon dont il avait mis fin  la grve.

--Ce que j'en pense?... Que vous tes tous de fameux ivrognes! s'cria
Sefietje indigne.

--Mais, Sefie! Mais, Sefie! Comment peux-tu dire!... protesta Justin
avec force.

A vrai dire, il avait dj une jolie pointe; ses yeux taient vitreux et
fixes; et il se mit  fredonner en mode mineur: Ooooooooooo...

--Va-t'en! Laisse-moi passer! gronda Sefietje.

--Pepita...--peeeeee ... pepepepepita ... pepita-pepita! poursuivit
Justin avec un enttement d'ivrogne. Mais, brusquement, changeant de
ton: Sefie, donne-nous aussi une goutte.

--Il me semble que vous en avez dj assez, grommela Sefietje.

--Nous! s'exclama Justin, feignant l'indignation la plus profonde. Rien
qu'un bol de caf froid; pas vrai, Koml?

Koml affirma que pas une goutte d'alcool n'avait encore humect leurs
lvres; et, malgr elle, Sefietje, des larmes de rage aux yeux, fut
force de leur remplir deux fois le verre, tout comme aux ouvriers de la
fabrique.

Dans la fosse aux femmes, lorsque Sefietje y entra, rgnait encore la
plus vive effervescence. Aussitt qu'elle aperut la servante, Natse eut
une nouvelle crise de larmes; Lotje et La Blanche, d'habitude si
douces et si timides, ne dcolraient pas, en calculant prement ce que
cette grve idiote leur faisait perdre d'argent. Et, avec Sefietje, de
nouveau elles clatrent violemment sur le compte de Pierken et surtout
de Victorine, qui, d'aprs leurs dires, valait encore moins cher que
lui. Leur exaltation tait telle que Sefietje en oubliait de leur servir
la goutte.

--Eh bien, Sefie, et la ration, qu'est-ce que a devient? demanda enfin
la noire Mietje avec un drle de sourire mystrieux.

--Deux gouttes au lieu d'une, rpondit Sefietje.

Et elle se mit en devoir de verser. Tout de suite, une transformation
s'opra dans l'atelier.

--On a tout de mme obtenu quelque chose, dit Lotje en sirotant son
petit verre.

Elle le vida  menus coups brefs, mais le deuxime ne glissa pas aussi
facilement. Elle eut des petits frissons et fit la grimace.

--L'un sur l'autre comme a, c'est un peu court, mais bon tout de mme,
dit-elle, en passant le verre  La Blanche.

Du reste, toutes prirent, comme Lotje, leurs deux petits verres, moins
parce qu'elles en avaient envie que parce qu'elles y avaient droit. Et,
seule, la vielle Natse eut un hoquet devant le deuxime verre et fit
mine de le refuser. Les autres trouvrent cela trs mal. M. de Beule
pourrait en dduire que pour les femmes un seul verre suffisait. Elles
forcrent la vieille  boire et celle-ci se reprit aussitt  gmir et
pleurer: toutes ces rvolutions lui coteraient la vie, geignait-elle
d'un air tragique.

Alors il y eut une bonne petite heure de joie et d'entrain dans la
fabrique. L'alcool faisait son effet, effaait les tristesses, suscitait
les penses joyeuses et amusantes. Des quolibets partaient dans le
vacarme des pilons et, dans la fosse aux femmes, on chanta des
romances avec des voix aigus et nasillardes, comme au bon vieux temps.
Vers onze heures, un silence retomba, mlancolique, morose. Les nerfs se
dtendaient et l'alcool creusait son trou, o s'installait la faim. Au
dehors le splendide soleil d't illuminait la terre. Lorsqu'on venait
du beau jardin fleuri, pour entrer dans une des fosses sombres, on
avait l'impression de descendre dans un caveau. Les ouvriers ne
chantaient plus, ne parlaient plus, accomplissaient leur besogne
d'automates avec des yeux las et ternes. Il y rgnait une atmosphre de
dsenchantement, de leurre, de duperie. C'tait peut-tre parce que le
trou creusait si fort, vous rongeait l'estomac. Il aurait fallu un brin
 manger avec ce deuxime verre. Enfin tintait dans la chambre des
machines la mchante petite sonnette de dlivrance; tous se
prcipitaient au dehors, dans un claquement de sabots, prenant  peine
le temps de rabattre sur les poignets leurs manches retrousses.

Beaucoup de monde tait aux portes pour les voir passer. Il y avait des
gens qui ricanaient, avec un mauvais: Eh bien, c'est vite fini, leur
grve! Les ouvriers faisaient semblant de ne pas entendre. Ils allaient
vers le repas et,  une heure, ils seraient de retour  la fabrique. De
une  quatre, ils redevenaient des automates, des nerfs et des muscles
sans me. Ils peinaient dans une vague somnolence. Leurs yeux mornes
regardaient parfois les poires dores et les pommes rouges qui
mrissaient par-del l'enclos dans le verger de Justin-la-Craque, ou
bien ils contemplaient de loin,  travers les baies de la chambre des
machines, les frondaisons majestueuses dans le jardin de M. de Beule.

Au repos de quatre heures, ils allrent tous casser la crote en plein
air, accroupis en ligne contre le mur de la cour intrieure. Cela les
ranimait, rappelant un peu le bon temps jadis o des rves irralisables
ne les tourmentaient pas et o ils taient contents de leur sort. Somme
toute, ils ne regrettaient pas le dpart de Pierken et de Fikandouss.
Ils n'en voulaient pas  Pierken; mais  quoi avaient abouti tous ces
mirages de bonheur qu'il leur avait fait entrevoir? Quant  Victorine et
aux autres femmes, elles avaient leur mpris. Ils ricanaient en haussant
les paules parce qu'elles leur tournaient le dos avec une hostilit
hargneuse, affectant de laisser un espace vide entre elles et les
huiliers. Elles taient stupides, ces femmes. Elles ne savaient que
rcriminer et pleurnicher. Il valait mieux,  l'avenir, n'avoir plus
rien de commun avec elles.

De tout le jour, ils n'avaient pas encore vu M. de Beule et en
prouvaient un vague malaise. Est-ce que l'accord tait fait ou
faudrait-il encore causer? Soudain, comme ils taient retourns 
l'ouvrage, ils virent passer la queue de Muche, devant la porte
d'entre. M. de Beule suivait, rouge et gros, les paules gonfles.
Allait-il entrer en coup de vent et partir? Non; il passa, se
dirigeant vers l'curie. Quelques minutes s'coulrent avant qu'il
revnt. Muche s'arrta sur le seuil et regarda son matre d'un air
interrogateur. Les ouvriers, plongs dans leur besogne, se sentaient
devenir petits. Mais, pour la deuxime fois, rouge et gros, M. de Beule
passa sans s'arrter et Muche le rattrapa. Les hommes respirrent.
Dcidment leur matre et tyran, tout en bouillonnant de rage
intrieure, acceptait le nouvel tat de choses. Et ils se sentirent
soulags d'un grand poids.

A six heures, Sefietje revint pour la tourne du soir. Muette et
renfrogne, elle versa  chacun les deux gouttes. Les huiliers ne
firent aucune remarque, mais ds qu'elle fut partie des chants
clatrent et on changea des quolibets. Les yeux taient rieurs et des
pipes brasillaient. Ollewaert se bourra le bec d'une chique norme. On
et dit qu'un gros abcs lui gonflait la joue droite. Miel en tait
bahi et bayait au petit bossu comme il et considr un phnomne.
Ollewaert s'en aperut. Il regarda le cabri avec un sourire narquois
et lui lana  la face un sonore espce de veau! Leo fit entendre un
rugissant Ooooooo ... uuuuu ... iiiii ... et, par une fente de porte,
Bruun, de son oeil de mouchard, observait la scne. A distance
nasillaient les voix aigus des femmes dans leur fosse. C'tait tout
 fait comme au bon temps jadis.

Mais, vers la fin de la longue journe de labeur, revint l'accablante
dpression. Il en tait toujours ainsi; la lourde fatigue les matait.
Les yeux devenaient torves; les mouvements se ralentissaient,
s'ankylosaient. C'tait le soir qui tombait sous les poutres sombres et
s'appesantissait sur eux comme un fardeau. Dehors, la radieuse soire
d't resplendissait; les pommes et les poires dans le verger du
forgeron semblaient se dilater, s'amplifier, devenir des fruits
fantastiques de terre promise; les frondaisons imposantes dans le jardin
de M. de Beule s'ourlaient et se teintaient de pourpre et d'or; et dans
le ciel limpide aux profondeurs verdtres des troupes d'hirondelles
prestes se poursuivaient, tournoyaient en poussant de longs cris
perants d'allgresse.

Quelques minutes avant la demie de sept heures, Bruun s'approcha des
huiliers et leur demanda ce qu'il fallait faire: continuer de
tourner jusqu' huit heures comme jadis, ou arrter  la demie?

--Arrter!... Arrter! firent-ils tous.

Bruun rentra dans la chambre des machines et arrta. En un souffle
dernier, pareil  un profond soupir, la machine expira. Aussitt Bruun
sortit et, cach derrire un pan de mur, pia ce qui se passait du ct
de la maison. Il vit la porte du jardin s'ouvrir et M. et Mme de Beule
paratre sur le seuil. Ils restrent l un moment, immobiles, les yeux
tourns vers la fabrique, humant l'air du soir. Lentement, ils firent
demi-tour et rentrrent. Bruun comprit qu'ils acceptaient tacitement.

Tout le monde  la fabrique, hommes et femmes, tait dj parti. Leurs
sabots claquaient, lourds et lents, sur les pavs sonores. Sur l'or du
couchant on voyait leurs silhouettes qui se dtachaient en noir. Les
femmes marchaient  part, avec leur rancune. Il n'y avait plus que
quelques rares curieux sur le pas des portes pour les voir passer.




XI


Ce fut le troisime jour seulement que Pierken et Fikandouss revinrent 
la fabrique. Victorine ne reparut pas. Ollewaert, furieux et brouill 
mort avec sa fille, l'avait chasse de la maison. Elle s'tait rfugie
chez des voisins et travaillait  faire de la dentelle.

Les deux hommes avaient la mine sombre et renfrogne. Pierken dit
bonjour aux camarades, sans plus; puis, de toute la journe, ne desserra
pas les dents. Fikandouss ne dit mme pas bonjour. Les autres aussi,
d'ailleurs, demeuraient silencieux. Le tonnerre des pilons avait seul la
parole.

A dix heures, lorsque Sefietje parut avec la bouteille, Pierken refusa
sa goutte. Les autres le regardaient, stupfaits. Quoi! Pas mme un seul
petit verre!  Non, pas mme un, rpondit Pierken, but. Chez
Fikandouss, mme jeu. D'un geste dcisif, il carta la bouteille.

--Est-ce qu'on peut les boire, vos gouttes? demanda Ollewaert en
retournant dans la bouche son norme chique.

--Non! rpondit Pierken d'un ton cassant et net.

Et Fikandouss rpta comme un cho:

--Non!

Les autres les regardaient de travers. L'irritation tait vive surtout
chez Berzeel et Leo.

--Mais, nom de nom, qui en profite alors! grogna Berzeel en toisant son
frre avec indignation.

--Vous tous, qui tes dj assez abrutis par l'alcool, rpondit Pierken
d'un ton acerbe.

Les autres ne dirent plus rien, renferms dans leur silence vindicatif.
Les pilons rebondissaient et tonnaient.

L'aprs-midi, au repos de quatre heures, Pierken et Fikandouss allrent
se mettre  l'cart des autres. Pierken sortit son petit journal de sa
poche et en lut un passage  mi-voix, pour Fikandouss. C'tait un
article sur l'chec de la grve. On y tanait la population ouvrire
rurale, esclave de la boisson, qui avait perdu tout sentiment de
dignit, et assez abjecte pour troquer ses droits les plus sacrs contre
un verre d'alcool. Heureusement il existait encore quelques hommes parmi
ce vil troupeau; et l'on citait par leur nom Pierken et Fikandouss, et
on les offrait en exemple comme les futurs sauveurs de leurs frres
dgnrs et malheureux. Fikandouss tait tout oreille, approuvait de la
tte. Oui, oui, c'tait bien a, exactement comme c'tait imprim dans
le petit journal.

Voil que s'avanait Justin-la-Craque, suivi de son aide Koml, qui
portait une barre de fer. Ds qu'il aperut Pierken il vint  lui en
jubilant:

--Eh bien! Qu'est-ce que tu en dis? Est-ce que je n'ai pas bien arrang
a?

Pierken lui jeta un coup d'oeil glacial et ne dit mot.

--Quoi? Tu n'es pas content? insista Justin.

--Je dis ..., rpondit enfin Pierken avec un regard coupant, je dis que
tu es un foutu ivrogne et une sale crapule.

--Hein! glapit Justin, les poings serrs.

--Que tu es un ivrogne et une crapule, rpta froidement Pierken.

--Berzeel! Leo! Free! vous avez entendu a! hurla Justin hors de lui.

Berzeel, qui pendant deux dimanches conscutifs ne s'tait ni saoul ni
battu, se prcipita comme un fou furieux sur son frre.

--Canaille, qui nous fous dans le malheur! hurla-t-il.

Pierken vita le coup et Fikandouss, qui s'tait lanc  son secours,
sauta  la gorge de Berzeel avec une violence inoue et le terrassa.
D'une main il le tenait empoign par la peau du cou, de l'autre il lui
martelait la figure  coups de poing. Berzeel, surpris par la brusquerie
de l'attaque et incapable de se dfendre, rlait. Koml se prcipita 
son secours, tapant  tour de bras avec sa barre de fer sur le dos de
Fikandouss. Et la bataille devenait gnrale, quand tout  coup la queue
de Muche pointa  courte distance, suivi presque immdiatement de son
matre. D'une secousse, M. de Beule s'arrta, comme clou au sol, puis
il bondit vers Justin et Koml et hurla:

--Qu'est-ce que vous avez  vous battre ici, tous deux, sacr nom de!...

Comme par enchantement, la rixe cessa.

--C'est la faute de Pier, m'sieu! glapit Justin, les yeux flamboyants.

--Je vous dfends de venir  la fabrique quand vous n'y avez rien 
faire! partit furieusement M. de Beule.

--Mais m'sieu! protesta Justin avec vhmence.

--Foutez le camp! beugla M. de Beule sans vouloir rien entendre. Foutez
le camp ou je fais appeler les gendarmes!

D'un mouvement brusque, Justin fit demi-tour. Outr, dgot, de rage
les bras battant l'air, comme une image de l'innocence injustement
perscute, il dguerpit, suivi de Koml, qui grognait comme un ours
noir. Muche aboyait  leurs trousses et M. de Beule les suivait  pas
presss et colres, pour les chasser plus vite. Frmissantes de peur,
les femmes s'taient htes de rentrer dans leur fosse et les hommes
s'empressrent d'en faire autant, sentant trs bien que toute cette
fureur exagre tait dirige contre eux plutt que contre le forgeron
et son aide.

Pour le reste du jour, de nouveau la parole fut exclusivement aux lourds
pilons rebondissants. Les hommes taient silencieux et boudeurs. A six
heures, de mme que le matin, Pierken et Fikandouss refusrent
obstinment leur goutte, mais personne, cette fois, ne fit mine de la
leur demander. Tous regardaient avec des yeux de profond mpris les deux
abstinents.

Un peu avant la fin de la journe une ombre noire parut dans l'embrasure
de la porte d'entre et Justin-la-Craque, qui reprsentait cette ombre,
s'y tint tout un temps immobile comme pour une inspection svre des
lieux. Brusquement, il quitta le seuil et s'avana dans la fosse, se
dirigeant tout droit vers Fikandouss et Pierken, qu'il regardait de ses
yeux fixes. Les deux copains faisaient semblant de ne pas le voir; les
autres, secrtement amuss, ricanaient en silence.

--Y a quelque chose, Justin? demanda Free d'un ton badin.

Comme un fantoche m par un ressort, Justin-la-Craque se retourna vers
Free. Ses yeux taient vitreux et fixes; il tait ivre. Ooooooooooo...
commena-t-il en un long trmolo sombre. Tout  coup, un sac  tourteau
imbib d'huile, parti on ne savait d'o, vint le frapper en plein visage,
pendant que Fikandouss se prcipitait vers lui en hurlant:

--Fous-moi le camp, sacr nom, ou je t'assomme!

Justin ne se le fit pas dire deux fois. Sursautant de peur, il repassa
le seuil de l'huilerie en s'essuyant avec sa manche, qui lui
barbouillait la joue en noir. Les autres se mirent  rire, mais du bout
des lvres, ne voulant pas faire un succs  Fikandouss. Ils le
regardaient  la drobe, mfiants, drouts par cet norme changement
qui s'tait opr en lui, les derniers temps. Il n'avait jamais t tout
 fait d'aplomb. Qui sait s'il n'tait pas en train de devenir
compltement toctoc?



XII


Quelques jours se passrent. La situation  la fabrique ne se modifiait
pas. Pierken et Fikandouss restaient absolument  l'cart des autres
ouvriers. Ils continuaient de refuser obstinment leurs gouttes et
persistaient dans leur attitude distante et hostile. Ils semblaient
plongs en des rflexions profondes. On et dit que Pierken mditait
l'excution d'un plan secret, que Fikandouss n'tait pas encore tout
 fait dispos  suivre. Parfois ils tenaient de longs et mystrieux
conciliabules, o Fikandouss disait  peine quelques mots. Il avait
mauvaise mine et maigrissait  vue d'oeil. Sauf le moment o il
s'entretenait avec Pierken, il n'changeait mot avec qui que ce ft et
passait des journes entires sombrement absorb dans ses penses: a
y est; il est maboul! disaient les autres. De toute son excitation
fbrile, et souvent exagre, de jadis, il ne restait plus rien. Il ne
riait plus, ne criait plus, n'effarouchait plus les ouvrires, et jamais
plus on n'entendait son obsdant et agaant Fikandouss-Fikandouss!
Du reste, sur toute la fabrique semblait peser une lourde et accablante
tristesse. Seules, les tournes de Sefietje avec sa bouteille amenaient
une passagre dtente.




XIII


Ce jour-l, un peu avant une heure, au moment o son pre allait mettre
la machine en marche, Miel grimpa au grenier, au-dessus de l'huilerie,
pour remplir, comme d'habitude, les rservoirs  grains des meules
verticales. Il tait  peine en haut de l'escalier, qu'en trois bonds
il redgringola, criant, affol, les yeux carquills:

--Vite! Vite! L-haut! Fikandouss!

--Qu'est-ce qu'il y a? s'exclamrent les hommes.

--L-haut! Fikandouss! clama Miel, comme un fou, incapable d'articuler
un autre son.

Leo et Pierken se prcipitrent en haut de l'escalier et, tout de suite,
dans la pnombre, ils aperurent Fikandouss pendu  une poutre, la corde
au cou. Une petite chelle, qu'il avait escalade, se trouvait encore 
ct de lui; et sa figure semblait noire, avec une langue pendante,
qu'il avait l'air de vomir.

--Un couteau! Un couteau! hurla Pierken fouillant dans ses poches et
grimpant  l'chelle avec l'agilit d'un chat.

Leo lui passa un couteau. Rapidement Pierken trancha la corde et
Fikandouss tomba sur le plancher avec un bruit sourd, comme un sac
plein. Pierken sauta de l'chelle, desserra le noeud coulant, s'effondra
en sanglotant sur le corps de son camarade. Fikandouss tait mort, dj
froid.

Instantanment, tous les ouvriers de la fabrique, avec des lamentations,
entourrent le mort. Il y avait de l'horreur dans leurs yeux et, chaque
fois que l'un d'eux touchait le corps du pendu, tous les autres
reculaient avec terreur. Pierken, agenouill prs du cadavre, pleurait
 chaudes larmes. Et, en paroles heurtes, il disait ce qui, selon lui,
avait d se passer. Fikandouss, trop faible d'esprit, n'avait pu
surmonter la dception de la grve manque. Lui, Pierken, avait
vainement essay, tous ces derniers jours, de lui remonter le moral:
le coup avait t trop rude pour le pauvre bougre. Pierken lui avait
propos d'aller ensemble chercher de l'ouvrage en ville, o leur sort
serait moins triste; il ne voulait pas. Il tait, malgr tout, trop
attach  son village; c'tait l et pas ailleurs qu'il voulait vivre
... et mourir.

Avec une rapidit incroyable, l'atroce nouvelle s'tait dj partout
rpandue; et, en un rien de temps, M. de Beule fut sur les lieux, ainsi
que M. Triphon, Mme de Beule, Sefietje et Eleken. Les femmes n'osaient
pas aller voir au grenier et se tenaient, angoisses, au pied de
l'escalier. Mais M. de Beule s'avana tout de suite avec autorit et
dcrta que M. le bourgmestre et M. le cur devaient tre immdiatement
avertis. Leo, qui avait de bonnes jambes, fat expdi au chteau et
Lotje alla qurir le cur. En attendant, dfense formelle, par ordre de
M. de Beule, de toucher au cadavre.

Le bourgmestre fut le premier sur les lieux. Il monta pniblement
l'escalier, en vitant avec soin de se salir. M. de Beule, avec son
respect inn de tout ce qui tait fortune et titre, adressa la parole en
franais  Monsieur le baron. M. Triphon, fort impressionn, par cette
auguste prsence, salua avec une gaucherie timide et se tint  l'cart,
 distance respectueuse. M. le bourgmestre examina vaguement le cadavre
et constata sobrement:

--Il est mort.

--Oui, monsieur le baron; on l'a trouv pendu  cette poutre, rpondit
M. de Beule.

Le bourgmestre regarda la poutre, o pendait encore le bout de la corde
tranche par Pierken, et M. Triphon, les ouvriers, suivirent son regard.
Sans faire attention  l'important et officiel personnage, Pierken
s'abandonnait  toute sa douleur sur le corps de son pauvre ami.

--Il faudra dresser procs-verbal, dit enfin le bourgmestre. Est-ce que
M. le cur est prvenu? Il faudra aussi faire constater le dcs par le
mdecin.

--Oui, monsieur le baron; j'attends M. le cur d'un moment  l'autre,
mais je n'ai pas encore fait appeler le docteur, rpondit M. de Beule.

Au bas de l'escalier, un mouvement se fit et des pas acclrs montrent
les degrs. C'tait M. le cur. Sans gard pour sa soutane, dj tache
de poussire, il sauta sur le plancher du grenier, serra lestement la
main du baron et de M. de Beule, se dirigea tout droit vers le cadavre,
dont il toucha de ses mains blanches la face violace.

--Le corps est dj froid, murmura-t-il en regardant les autres d'un air
grave.

Il lanait des coups d'oeil autour de lui, comme si la prsence de tout
ce monde le gnait.

--Voulez-vous tre seul, M. le cur? demanda M. de Beule prvenant.

--Cela vaudrait mieux, avoua l'ecclsiastique.

M. de Beule se tourna vers les ouvriers:

--Allons, les gars, tout le monde en bas! ordonna-t-il.

Les hommes se pressrent vers la trappe. Seul, Pierken manifesta quelque
hsitation, mais il s'en alla tout de mme.

--Vous pouvez rester, dit le cur  ces messieurs.

--Bah! ... nous n'avons plus rien  faire ici, opina le bourgmestre.

Il tendit la main au prtre et se dirigea avec prcaution, les jambes
raides, vers l'escalier.

--Attention, M. le baron, ne vous faites pas de mal, s'empressa M. de
Beule, plein d'attentions.

--C'est que ... je ne suis pas ... habitu ...  un escalier aussi
raide, haletait le bourgmestre en descendant les degrs avec des
prcautions infinies.

--Est-ce que vous n'avez besoin de rien, M. le cur? demanda encore
M. de Beule.

--Merci, j'ai tout ce qu'il me faut.

A leur tour, M. de Beule et M. Triphon quittrent le grenier et le
prtre resta seul avec le suicid.

En bas, les ouvriers se tenaient en un petit groupe compact, ples, les
yeux anxieux. Les femmes restaient  distance; elles pleuraient,
apeures.

--Faut-il mettre en marche, m'sieu? vint demander Bruun  voix basse 
M. de Beule.

--Attendez que M. le cur soit parti, rpondit du mme ton M. de Beule.

Il donna un pas de conduite au bourgmestre  travers le jardin.

--Quelle est la raison de ce suicide? demanda ce dernier.

--a, M. le baron, c'est l'esprit du temps, l'infiltration du venin
socialiste, grommela M. de Beule d'une voix qui tremblait d'indignation.

--Il faudra des mesures nergiques, trs trs nergiques, pour combattre
ce flau. Le gouvernement se montre bien trop faible envers ces
malfaiteurs, dit le bourgmestre.

Il tendit la main  M. de Beule et s'en fut en tirant la jambe vers son
chteau.




XIV


Le bruit courait,--et les bonnes gens craignaient bien que ce ne ft
vrai: Fikandouss, suicid, mort en tat de pch mortel, allait tre
enterr, avec les rprouvs, dans le coin du cimetire qu'on appelait le
trou aux chiens.

Heureusement, il n'en fut rien. On raconta ensuite que M. le cur, seul
au grenier en prsence du cadavre, y avait encore surpris un atome de
vie et avait pu lui donner l'absolution. Pierken eut un ricanement de
mpris devant une aussi flagrante imposture; mais, tout de mme,
Fikandouss fut enseveli comme un bon chrtien, en terre consacre.

Tous les ouvriers de la fabrique assistrent aux obsques. M. de Beule
et M. Triphon se montrrent un instant  l'glise et, le cierge  la
main, firent le tour du catafalque. Sidonie tait galement prsente.
Elle se tenait discrtement derrire un pilier, non loin des autres
ouvrires. Dans un coin se trouvaient Justin-la-Craque et Koml. Le
service fut rapidement bcl. La cloche se dpcha de sonner le glas; et
les porteurs, Pierken, Leo, Free, Berzeel s'avancrent lentement avec la
bire devant la tombe, o dj attendaient le cur et ses acolytes, avec
la croix et les bannires.

En un petit groupe serr, les camarades entouraient la fosse. Ils
taient ples et, dans leurs habits du dimanche, ils paraissaient plus
hves, plus minables que dans leur tenue de travail. Le cercueil tait
recouvert d'un drap de velours noir avec une grande croix jaune. Ce drap
dcolor avait pris un ton rousstre qui semblait la nuance assortie 
la mort des pauvres. Le sacristain l'enleva et apparut le simple bois
blanc. Le prtre psalmodiait; les gens s'agenouillrent. Lentement, avec
un son creux sur les cordes, le cercueil descendait. Les hommes
regardaient fixement, la face contracte. On aurait dit qu'ils se
voyaient eux-mmes descendre dans la fosse. Dans les yeux vitreux de
Justin il y avait des larmes. Koml avait l'air de mchonner quelque
chose. Les soeurs du dfunt et quelques-unes des ouvrires pleuraient
doucement, la tte cache sous le lourd capuchon de leur longue mante
noire. M. le cur aspergea d'eau bnite les fidles agenouills et
rentra dans l'glise avec ses aides. En chocs sourds les premires
mottes de terre tombrent sur les planches sonores. On et dit de brefs
coups de tambour voils. Ou des pilons qui s'enfoncent. Trs vite le
bois fut recouvert en entier. Il ne restait plus qu'un tout petit coin
qui s'obstinait  apparatre, comme un bout de papier blanc qu'on aurait
jet l.

Alors, les camarades partirent.... C'tait une douce et radieuse matine
de septembre, avec des parfums dans l'air. Les maisons du village
reluisaient et riaient, comme laves et repeintes  neuf au tide
soleil. Le coq de cuivre au haut du clocher semblait d'or. Tout
doucement, les derniers oiseaux de l't chantaient....




XV


Pendant la matine, la fabrique n'avait pas tourn. A une heure, la
machine fut remise en marche et les pilons tonnrent. Deux tablis
manquaient de servants: celui de Fikandouss et celui de Pierken.

A quatre heures, Pierken parut dans la fabrique, mais point pour y
reprendre son travail. Il avait gard ses habits du dimanche mis pour
l'enterrement, et venait dire adieu  ses camarades. Pierken quittait le
village, sans esprit de retour, afin d'aller en ville se refaire une
existence neuve. Les chefs socialistes lui avaient trouv de l'ouvrage.
Victorine, qu'il allait bientt pouser, l'accompagnait.

Les camarades ne disaient pas grand'chose. Ils considraient Pierken
avec des regards fixes et tonns. A son gard, il n'y avait plus chez
eux aucune animosit. On et dit qu'il tait dj devenu un tranger 
leurs yeux et ne faisait plus partie de leur entourage. Tout de mme,
ils regrettaient son dpart.

--Plus tard, vous ferez tous comme moi, dit Pierken.

Ils ne savaient. Ils taient tristes, mornes, abattus. Ils voulaient
dire des choses et ne trouvaient pas les mots. Il leur serra la main 
tous. Berzeel tait assez mu et dans ses quelques mots d'adieu il y eut
un chevrotement. Ollewaert pina une larme, Free eut un sourire doux et
triste, Miel, plant comme un piquet  ct de ses normes meules qui
lui frlaient presque la tte, semblait ne pas comprendre. Alors se
prsentrent Justin-la-Craque et son aide Koml. Sans rancune, Pierken
leur tendit la main. Justin n'en revenait pas; ce dpart soudain et
dfinitif de Pierken.... Il se frappait les cuisses et ouvrait de grands
yeux blancs dans sa face noire. Koml ne dit rien, mais son long nez
rouge parlait pour lui.

Pierken partit.... Il y avait dans son attitude et son allure on ne
savait quelle fiert d'homme qui se connat soi-mme. Il semblait dj
appartenir  une autre sphre, plus leve. Les camarades sentirent
cette sorte de supriorit. Ils le suivirent du regard aussi loin qu'ils
purent, le virent traverser la cour, entrer dans la fosse aux femmes,
pour faire, l aussi, ses adieux.

Les pilons s'taient remis  bondir aprs le repos de quatre heures et
les hommes, avares de paroles, accomplissaient machinalement leur
travail. Pierken devait dj tre loin; peut-tre apercevait-il 
l'horizon, par-dessus la verte campagne, les hautes tours grises de la
ville.

A six heures vint Sefietje avec sa bouteille. Tous burent leurs deux
gouttes qui parurent les ranimer un peu. Mais il n'y eut ni chant, ni
rire, ni aucune parole superflue. Ils demeuraient pensifs et graves. Ils
songeaient  Fikandouss,  Pierken,  tout ce qui tait pass....

Au dehors, le jour tait devenu lourd et terne, et le crpuscule tendit,
plus tt que de coutume, des ombres grises dans la fosse lugubre. Les
pilons y rebondissaient comme des monstres captifs dans un antre; les
silhouettes, les formes des hommes devenaient celles de gnomes
tourments. Bientt la pluie tomba, douce, gale, monotone. L't
splendide touchait  sa fin; on sentait le premier frlement du frileux
automne.

Un peu avant l'heure de la fermeture, M. de Beule passa, comme toujours
prcd de son fidle Muche. Il tait gros et rouge et avait l'air
furieux, mais il s'en alla sans rien dire. Du reste, les ouvriers ne
s'inquitaient plus du tout de ce qu'il leur pouvait dire. Ils le
voyaient avec indiffrence. La crainte tait morte. Aprs M. de Beule
vint M. Triphon, accompagn de Kaboul. Ils n'avaient aucun ressentiment
contre M. Triphon. Sans malveillance, ils le virent passer.

La pluie tombait plus drue, en lourdes nappes. La terre buvait; les
arbres ruisselaient et les hommes pensaient  Pierken, qui cheminait 
prsent solitaire vers son avenir, et  Fikandouss, descendu pour
toujours dans la fosse humide et sombre o tous devaient finir. Et dans
l'incertitude de leur propre existence dsormais, dans l'immense et
vague tristesse qui emplissait leur me, le peu qu'ils avaient obtenu
comme amlioration  leur sort avait maintenant un got si dur, si amer.

En un long soupir d'puisement, la machine rendit son dernier souffle de
vapeur et, sous la pluie, dans la grisaille du soir, la troupe en sabots
reprit le chemin de ses masures....










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paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
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or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
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whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
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Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
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     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
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- You comply with all other terms of this agreement for free
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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
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This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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